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The Red Bulletin CF 03/26

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Champion du monde en ski-alpinisme et en trail, Rémi Bonnet trouve le bonheur là où personne ne l’attend

PLUS DE PLAISIR EN ÉLECTRIQUE.

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Samuel Waldis

L’auteur indépendant ori–ginaire de Winterthour a rendu visite à Rémi Bonnet chez lui, en montagne. Cet athlète de haut niveau est un personnage solitaire et serein, qui pèse chacun de ses mots avant de partager son état d’esprit. P. 58

Max Lobe

Né à Douala, Max Lobe vit à Genève. Dans ses livres 39, rue de Berne et Confidences, il explore les tensions du monde contemporain. Pour nous, il raconte comment apprendre à flotter peut aider à traverser les catastrophes annoncées. P. 104

Chris Eberle­Abasolo est un ex-footballeur. Si l’ambition sur le terrain lui faisait défaut à l’époque, c’est dans son rôle de journaliste qu’il a su s’épanouir. Pour The Red Bulletin, il réalise un reportage soigné avec Neymar Jr. et consorts. P. 70

Tant attendue, la saison estivale nous invite à cueillir les fruits de notre labeur.

Sauf pour Anouk et Zoé Vergé ­ Dépré, pour qui la belle saison rime avec efforts et action. Les beach ­volleyeuses visent un objectif de taille : les JO 2028 à Los Angeles. Nous vous invitons à découvrir l’histoire de ce duo de choc, page 36.

Autre duo, tout aussi surprenant : celui que forment Remco Evenepoel et Florian Lipowitz, page 78. Ces deux stars du cyclisme sont les moteurs de l’équipe Tudor Pro Cycling pour cette saison. Ils ne pourraient pas être plus opposés, et pourtant, ils fonctionnent… Rémi Bonnet, quant à lui, est un solitaire. Mais il a deux amours. Entre le ski­alpinisme et le trail, son cœur ne balance pas. Il se dédie à l’un et à l’autre avec la même dévotion. Bienvenue dans le monde d’un athlète singulier, page 58.

Bonne lecture ! La rédaction

Florian Lipowitz (à droite) et Remco Evenepoel s’entraînent ensemble, à Tenerife.

Stage Fever!

Le terrain de prédilection du photographe canadien Henry Hwu, c’est la scène d’un concert live. Il nous ouvre sa galerie.

Beach-volley

Sister Act

Elles se sont affrontées aux JO. Puis Anouk et Zoé ont choisi de former une équipe. Zoom sur le duo des sœurs Vergé-Dépré.

Formule 1

Lindblad

Il y a quelques années, il squattait le parking d’un karting. L’Anglais bataille désormais avec ses idoles. Trail

En ski-alpinisme comme en trail, le Gruérien Rémi Bonnet excelle. À quoi ressemble la vie d’un champion solitaire ?

Nico, Richard, Neymar Jr., Alphonso et Memphis racontent ce qui leur donne de la force pour livrer le meilleur d’eux-mêmes.

Remco Evenepoel et Florian Lipowitz, deux vibes, un objectif : un Tour de France magique.

Munich, Allemagne Puissance 10

La polyvalence est primordiale chez les décathloniens, c’est pourquoi on les surnomme « les rois des athlètes ». Le meilleur d’entre eux actuellement est Leo Neugebauer, 2,01 m, 106 kg, 25 ans, domicilié à Austin (Texas). Un homme comme une machine. À Tokyo l’an dernier, l’Allemand a remporté le titre de champion du monde. On le voit ici s’entraîner au 110 mètres haies à Munich. Son record : 14,10 secondes. Souverain. redbull.com

Vallée de la Mort et Hesperia, Californie,

États-Unis

La course de sa vie

Au moment du départ, Arda Saatçi l’ignore encore, mais cinq jours plus tard, à la fin de la Red Bull Cyborg Season, il aura laissé une trace indélébile. Au bout de 604,6 kilomètres, plus de 123 heures et des épreuves harassantes (manque de sommeil, chaleur, près de 6 000 mètres de dénivelé positif), il atteint son but : la jetée de Santa Monica, à Los Angeles.

Il aura certes dépassé son objectif (terminer en 96 heures), mais prouvé quelque chose de bien plus grand : persévérer vaut toujours la peine ! Surtout quand la communauté te porte. Des millions de personnes ont suivi, soutenu et encouragé Arda dans sa course… créant ainsi un souvenir collectif inoubliable.

YouTube : @ardasaatci1357

Matanzas, Chili Tremplin

Lors du tout premier Red Bull Wingsphere au Chili, le jeune wingfoiler (un surfeur qui tient son aile à la main) s’élance avec style, précision et une bonne dose de courage. Grâce à des manœuvres spectaculaires et des nerfs d’acier, Axel Gerard décolle, dans tous les sens du terme ! Le Français de 17 ans remporte la première victoire de cette nouvelle série de compétitions, et fait une entrée remarquée dans ce sport.

Instagram : @axl_gerard25

Du jaune sinon rien

Le 4 juillet commence le Tour de France. Voici la mère de toutes les courses cyclistes en chifres.

Texte & infos Tin Fischer

Illustration Tobias Wanders

5 336 M CHF

Le bon filon ?

Le Tour de France rapporte environ 166 millions de francs à son organisateur, Amaury Sport Organisation, selon une estimation de Bloomberg. C’est bien plus que les recettes annuelles de la Tour Eiffel grâce aux entrées — mais bien peu comparé au marché français du champagne.

Chasseurs et chassés

En 2025, le podium ressemblait à ça. Tadej Pogačar et Jonas Vingegaard repartent cette année encore en favoris.

À acheter

Rien de moins que la perfection est acceptable sur le Tour de France : dans le commerce, les vélos utilisés sur la course coûtent entre 13 000 et 18 000 CHF.

Vainqueurs au classement général par nations

La France est en tête du classement avec 36 victoires. La dernière remonte toutefois à 1985. Le Tour devient de plus en plus international.

Une seul victoire au

Champagne
Tour de France
Red Bull - BORA - hansgrohe + 11 min 00 sec
3. Florian Lipowitz
UAE Team Emirates-XRG 76 h 00 min 32 sec
1. Tadej Pogačar
Team Visma | Lease a Bike + 4 min 24 sec
2. Jonas Vingegaard
Tour Eiffel
108 M CHF

Travail manuel

Le Wowcube modernise le Rubik’s Cube. Pour notre tech-checker Kirafn, les dés sont déjà jetés.

Polyvalent : en plus de divers jeux, le Cube affiche aussi la météo.

L’objet

Ce cube est une console. Sous l’apparence du légendaire Rubik’s Cube, ses 24 faces sont des écrans sur lesquels s’affichent des jeux comme Space Invaders ou 2048. Contrôlable en le tournant, l’inclinant, le secouant ou en tapotant. Dispo sur wowcube.com

Le buzz

Kirafin

de son vrai nom Jonas Willbold, 31 ans, divertit son 1,3 million d’abonné·e·s sur TikTok avec des formats humoristiques. En parallèle, il vit sa passion pour les tendances tech. Pour nous, il passe les hypes actuels au crible.

Il explose sur YouTube Shorts. La vidéo la plus populaire, celle d’Emily Playhouse, totalise 486 millions de vues !

L’avis

Ludique et stimulant : ce jeu améliore la motricité fine et la coordination œil-main. Adapté à tous les âges, idéal pour les familles. Mais à 399 $, le prix frôle l’excessif.

Top pour… … celles et ceux qui maîtrisent le Rubik’s Cube classique.

Moins top pour… … celles et ceux qui souffrent déjà d’une surcharge d’écrans.

Le VW California

Dès maintenant avec des offres attrayantes

Le camping-car le plus populaire de Volkswagen Véhicules Utilitaires incarne depuis des décennies une mobilité de camping exceptionnelle combinée à une utilité quotidienne au plus haut degré. Le nouveau California perpétue cette tradition et l’associe à des idées et fonctions innovantes. Plus de liberté, même hors des sentiers battus grâce à la puissance hybride et à la traction intégrale 4MOTION électrique. Le camping intelligent à l’état pur. Montez à bord et profitez pleinement du quotidien et de vos aventures.

Elle Fanning

est passée du statut d’enfant star à celui de grande actrice. Sa recette : s’entourer des bonnes personnes, suivre ses passions… et prendre un bain chaque soir.

Les années d’adolescence d’Elle Fanning n’ont pas été les plus simples : « Comme j’ai grandi très vite, j’avais toujours une tension très basse et je m’évanouissais sans arrêt ! Je me disais : “Si un jour les gens se souviennent de moi, ce sera uniquement pour ça” », plaisante la comédienne qui a fêté ses 28 printemps le 9 avril dernier.

Elle Fanning peut aujourd’hui en sourire. On se souviendra efectivement d’elle, mais pour des raisons plus sérieuses : par exemple pour son interprétation de Catherine II de Russie dans The Great, une série librement inspirée de la vie de l’impératrice, ou pour son rôle de Rachel dans le flm Valeurs Sentimentales, récompensé cette année par un Oscar, ou encore pour sa performance dans la nouvelle série Margo a des problèmes d’argent, dans laquelle elle incarne une femme enceinte enchaînant les emplois les plus improbables. Peut-être se souviendra-t-on aussi d’elle pour cette raison : Elle Fanning peut être fère du chemin parcouru, aussi bien dans sa vie personnelle que dans sa carrière d’actrice.

Place à l’imaginaire

Il lui a pourtant fallu apprendre très tôt à se protéger : née à Conyers, en Georgie, aux États-Unis, Elle Fanning grandit sous les projecteurs. À seulement 3 ans, elle apparaît déjà aux côtés de Sean Penn dans le drame Sam, je suis Sam. Ont suivi de nombreux grands flms, de Babel à L’Étrange Histoire de Benjamin Button, jusqu’à ce qu’elle connaisse son véritable tournant en 2010, à l’âge de 12 ans, grâce à Sofa Coppola et son flm Somewhere. Cette carrière précoce doit beaucoup à sa sœur, Dakota Fanning, de quatre ans son aînée, qui avait déjà, enfant, marqué

Focus

A souvent incarné enfant la version plus jeune de sa sœur Dakota Fanning A manqué son bal de fin d’année en 2016 afin d’assister à une avantpremière au Festival de Cannes Quatre des films dans lesquels elle a joué ont été nommés à l’Oscar du meilleur film.

Hollywood avec des flms comme Man on Fire. « Je me suis dit : “J’ai envie d’essayer moi aussi.” Et quand tu entres dans un univers où tu peux te déguiser, jouer et inventer, tu réalises qu’il n’y a rien de plus beau. Tu peux créer quelque chose, vivre dans un monde que tu imagines. »

Mais alors que beaucoup d’enfants stars disparaissent rapidement des radars, Elle Fanning a réussi à préserver son rêve. Un facteur décisif : sa mère, Hannah Joy Arrington. « Elle a soutenu les rêves de ma sœur et les miens en mettant ses rêves de côté. » Sans pour autant les bercer d’illusions : « Ma mère m’a expliqué que la vie est pleine de déceptions. La vraie question est de savoir comment on y réagit : est-ce qu’on se laisse briser par un revers, ou est-ce qu’on arrive à se relever ? »

Et comment se relève-t-on ?

La réponse de Fanning est simple : « Il faut suivre sa passion et continuer, quoi qu’il arrive. » Cette philosophie a joué un rôle essentiel dans son évolution. Mais une autre rencontre a aussi profondément compté : celle avec Nicole Kidman, avec qui elle a tourné pour la première fois il y a dix ans dans Les Proies, avant de la retrouver dans Margo a des problèmes d’argent

« Nicole m’a dit : “Tu dois trouver ton cercle.” » Autrement dit : « Il faut savoir t’entourer de personnes qui te veulent

sincèrement du bien. Dans cette industrie particulièrement, certaines personnes t’aiment ou veulent être proches de toi pour de mauvaises raisons : protège-toi, apprends à te connaître, et tu trouveras les bonnes personnes. »

Cette manière de voir les choses lui a apporté une véritable stabilité : « Je continue d’évoluer parce que je suis entourée d’un noyau solide de personnes sur lesquelles je peux compter : ma famille, des amis que je connais depuis toujours, et bien sûr ma sœur, qui reste un modèle pour moi. Ils et elles m’ont aidée à trouver ma force intérieure, et c’est aussi ce que je ressens quand je suis entourée d’artistes, de créateurs : ça nourrit la passion. Alors quand surviennent, inévitablement, des périodes de doutes ou de fragilité, il est plus facile de les dépasser si l’on reste fdèle à ce qui nous anime. »

Dire adieu à la perfection

Avec cette manière d’être, Elle Fanning refuse de se laisser troubler par les apparences superfcielles : « Les gens sont bourrés de préjugés, et les réseaux sociaux n’arrangent rien. On y est constamment comparé aux autres, abreuvé de ces images où tout semble parfait : mais nous ne vivons pas dans un monde parfait. Personne ne peut l’être ! »

Elle préfère rester fdèle à elle-même : « Je ne veux pas être enfermée dans une case. En tant qu’actrice, j’ai envie de tout essayer. » Sa passion peut parfois la frustrer, admet-elle, mais elle garde toujours le contrôle : « Je ne fais pas de crises de colère, encore moins au travail. » Pour recharger ses batteries, elle a un rituel immuable : prendre un bain, chaque soir. « J’ai pris cette habitude quand j’étais gamine. Ça m’apaise énormément, et c’est aussi un espace de liberté, une parenthèse pendant laquelle je peux dérouler le fl de mes réfexions. »

Comment voit-elle son avenir et l’évolution de sa carrière ? « Je veux rester fdèle à mes valeurs, conserver mon regard personnel sur le monde… Et surtout, je ne veux jamais avoir à m’en excuser. »

Elle est actuellement à l’affiche de la série Margo a des problèmes d’argent sur Apple TV. Instagram : @ellefanning

« Les déceptions font partie de la vie. Le mieux est de continuer, quoi qu’il arrive. »
Des conseils comme celui-ci, Elle et Dakota les ont reçus de leur mère.

Yūto Horigome

est connu pour ses tricks aussi précis que bluffants qui lui ont permis de rafler l’or en skate aux JO deux fois. C’est sa communauté qui lui donne le courage de les tenter.

Yūto Horigome n’aurait jamais dû avoir une telle carrière. Ryota Horigome, alors chaufeur de taxi dans le nord de Tokyo, promet à sa femme qu’une fois marié, il ne touchera plus jamais à une planche de skate. Car dans le Japon des années 1990, les skateurs font fgure de délinquants et de marginaux. Il jure donc de raccrocher, mais ne tient fnalement pas sa promesse. « Mon tout premier souvenir de skate, c’est mon père qui me met sur sa planche quand je suis encore bébé », raconte Yūto Horigome, né en 1999.

Photos d’enfance et médaille d’or Le 22 juillet 2021, deux jours avant le début des Jeux olympiques de Tokyo, Yūto publie plusieurs photos d’enfance très émouvantes où il pose en compagnie de son père. Le skateboard fait ses débuts olympiques à quelques kilomètres seulement du parc où il a appris à skater avec lui à l’âge de six ans. Parmi les clichés, on voit un Yūto âgé d’une dizaine d’années faire un ollie au-dessus d’un ami du paternel allongé sur le sol. À 22 ans, le premier ministre japonais en personne le félicite pour sa médaille d’or remportée à domicile.

Une victoire qui a bien boosté l’image de ce sport au Japon même si au quotidien, le skate n’est pas encore rentré complètement dans les mœurs. Yūto se fait encore parfois tirer les oreilles quand il skate dans les rues de Tokyo. Et mentionner sa médaille d’or n’y change rien : « Je leur dis ça, mais ils s’en fchent. » Des expériences amères qui lui ont fait comprendre dès son adolescence qu’il ferait mieux de s’exiler en Californie pour poursuivre sa carrière de skateur, ce qu’il fait en compagnie de sa mère pour ses premières compétitions aux États-Unis.

On point

Originaire de Kōtō, Tokyo Vit aujourd’hui à Los Angeles Discipline Street skate Ses plus grands succès médaille d’or olympique à Tokyo (2021) et Paris (2024) Fan de films d’action du genre Fast & Furious

En 2015, alors âgé de 16 ans, il s’installe donc à Los Angeles et malgré ses débuts prometteurs, il réalise vite combien le fossé avec le niveau des skateurs américains est énorme, ce qui signife qu’il va devoir prendre des risques en termes de créativité pour se hisser à leur niveau. « Tenter de nouveaux tricks s’accompagne toujours d’une boule au ventre, surtout quand on skate seul », explique Yūto. Son remède ? « Skater avec des potes. Chacun teste de nouveaux tricks, on se motive mutuellement. » Très extravertis, les Californiens accueillent chaleureusement le timide Japonais : « La culture skate est très ouverte ici, ça m’a permis de m’adapter facilement », raconte Horigome, qui développe rapidement son propre style avec sa signature unique, des tricks ultra compliqués comme le fameux nollie backside 270 noseslide 270 out : impulsion en nollie, rotation à 270°, réception sur le rail, glissade sur le nose, nouvelle rotation à 270° et réception fnale. Ce qui lui a d’ailleurs valu son surnom de « Yutornado ».

Munich et l’engouement des fans Lors d’une compète à Munich en 2017, Yūto connaît un moment de pure magie : « C’était mon dernier essai pour le Best Trick, tout le public s’est mis debout pour m’acclamer. Ça m’a donné une telle énergie et une telle confance alors que j’étais si loin de chez moi. » Des propos qui pourront étonner certain·e·s de ses fans

habitués à le voir en compétition, toujours parfait techniquement mais peu enclin à partager ses émotions. « Avant de me lancer, je suis super nerveux », explique Yūto. Il est bien plus détendu quand il skate dans les rues de son enfance à Tokyo. « Ici, je n’ai pas seulement appris à skater, mais aussi à nouer de vraies connexions avec les autres, à afronter les échecs et apprécier le monde qui m’entoure. J’y ai appris à faire mes propres choix et à les assumer. »

Sa première médaille d’or est autant un don du ciel qu’un cadeau empoisonné. Don du ciel car issu d’une fratrie de trois enfants, l’argent et la gloire s’abattent sur ce fls de chaufeur de taxi à peine âgé de vingt ans qui fréquente désormais des stars comme Lil Wayne ou Pharrell Williams. Cadeau empoisonné car que lui reste-t-il une fois ce rêve olympique accompli ? Il lui faudra pas mal de temps pour retrouver la motivation. Il se qualife pour les JO de Paris au dernier moment et grâce à son tout dernier trick. Mais cette deuxième médaille a prouvé que Yūto était revenu au top et qu’il jouissait du plus profond respect de ses pairs, comme on a pu le constater lors du Tampa Pro : une compétition pour et entre skateur·euse·s pros dans une petite salle pleine à craquer où Yūto s’est imposé en 2023 et 2024 avant de rater de peu la première marche en avril 2026.

Le bonheur dans la rue

Il faudrait avoir au moins une fois la chance de voir Yūto skater dans la rue. Jusque-là, c’était un privilège réservé à son cercle ou aux photographes, mais grâce au Red Bull Spot Check, le public de Hambourg pourra à son tour profter de ce spectacle mémorable. Il sera accompagné d’autres pros de la scène du skate locale. Toute une journée à skater et s’éclater dans les spots les plus connus de la ville. « C’est un format qui permet une vraie immersion dans le monde du street skate, beaucoup plus centré sur le fow, le genre de cadre dans lequel je peux m’exprimer naturellement. » On sera au rendez-vous !

Instagram : @yutohorigome

« Mon père m’a mis sur un skate quand j’étais encore bébé. »

Le voyage de Yūto vers la gloire olympique a commencé

au berceau.

Arlo Parks

est devenue la voix de sa génération… avant de réaliser qu’elle avait oublié de

vivre. La chanteuse nous raconte comment elle

s’est (re)découverte par la danse.

Sa vie a littéralement basculé du jour au lendemain : à seulement 22 ans, Anaïs Marinho aka Arlo Parks est sacrée Best New Artist aux BRIT Awards et propulsée au rang de « voix d’une génération ». Tandis que ses ami·e·s continuent de faire la fête, elle enchaîne les tournées et les concerts. La Londonienne commence à écrire des chansons à 14 ans et signe un premier contrat avec une maison de disques avant de terminer le lycée. Désormais, à 25 ans, Arlo Parks cumule des centaines de millions d’écoutes, et a remporté, en 2021, le Mercury Prize, la distinction la plus prestigieuse du RoyaumeUni pour un album grâce à son premier disque, Collapsed in Sunbeams. Ce conte de fée prend fn en mai 2022. Alors qu’elle vit à Los Angeles depuis quatre mois, elle annule plusieurs dates de sa tournée américaine, victime d’un burn-out après un an et demi de concerts ininterrompus. C’est à ce moment qu’elle décide de lever le pied et de ralentir : elle découvre les clubs de la ville et reprend goût à la vie nocturne, embrassant une jeunesse qui lui avait échappé. De cette période est né son troisième album, Ambiguous Desire : onirique et dansant tout en restant profondément intime. Les dancefoors, c’est ce qui a permis à Arlo Parks de retrouver une forme de clarté et de sérénité : « Dans ces espaces, mes défenses tombent, confe-t-elle, et c’est cette énergie que j’essaie de retransmettre dans mes chansons. »

the red bulletin : Comment se passe ta nouvelle vie en Californie ? arlo parks : J’aime le soleil, le rythme, la nature… et le fait de pouvoir boxer tous les jours. J’ai toujours été sportive : j’ai pratiqué le hockey sur gazon à haut

Focus

Née à Londres elle vit maintenant à Los Angeles

Son plus grand succès Eugene

Son dernier album Ambiguous

Desire Elle aime aussi écrire des poèmes Son pic de créativité la nuit Parmi ses admiratrices

Billie Eilish, Michelle Obama

niveau, que je pensais pratiquer toute ma vie. En plus de la boxe, je cours et je fais de la muscu : le mouvement, c’est vraiment vital pour moi.

Ton nouvel album s’inspire de la nightlife : pourquoi ce changement ?

C’était la fn d’une période de tournées, durant laquelle je n’avais presque pas eu le temps de vivre. Je me suis demandé : qu’est-ce que ça veut dire, de vivre vraiment ? J’avais besoin de m’ancrer quelque part, d’être spontanée, de m’amuser : cet état d’esprit a fni par imprégner ma musique.

Tu as aussi passé beaucoup de temps à New York. Quel rôle cette ville a-t-elle joué pour toi ?

Il y a une incroyable culture de la nuit et un patrimoine musical unique. Je me suis plongée dans l’histoire de lieux mythiques comme le Paradise Garage, le Loft ou le Studio 54, entre autres.

Était-ce une manière de rattraper ce qui t’a manqué à l’adolescence ? Absolument. La plupart des gens découvrent le monde de la fête pendant leurs études, alors que moi, à 17 ans, j’étais en tournée ! C’était donc la première fois que je pouvais vraiment lâcher prise. Aller danser tous les soirs, c’est quelque chose qu’il faut expérimenter au moins une fois dans sa vie !

Faut-il forcément passer ses soirées et ses nuits en club pour ça ?

Non, bien sûr : quand je suis chez moi, je sens parfois l’envie monter de pousser les meubles, de mettre du Janet Jackson à fond et de danser dans le salon. La danse, le mouvement, ça appartient à tout le monde, partout.

Qu’est-ce qui rend la danse aussi libératrice ?

Elle te fait lâcher prise pour te ramener à ton corps, d’une manière presque impossible autrement. On agit alors uniquement à l’instinct, on se ressent soimême tout en faisant partie de quelque chose de plus vaste. Dans ces moments-là, mon cœur remonte à la surface. C’est précisément cette sensation que je voulais transmettre avec ce nouvel album : qu’on puisse s’y perdre – tout en s’y retrouvant soi-même.

As-tu des doutes lorsque tu décides de changer de style, de faire évoluer ta musique ?

Toujours. Cela fait partie du processus quand on se met soi-même au déf. On sent que le sol sous ses pieds n’est plus tout à fait stable. Mais ça veut dire aussi qu’on avance, qu’on grandit. Chacun de mes trois albums a suivi un chemin diférent ; du début à la fn, il n’y avait aucune certitude.

Tu parles ouvertement d’homosexualité dans tes chansons. En quoi cela est-il important pour toi ?

Je ne tiens pas forcément à revendiquer une cause mais plutôt à parler des personnes que j’aime, de ma communauté et de ce que j’incarne. Je suis queer, et cela se refète naturellement dans mes chansons. J’ai la chance de vivre à une époque où de plus en plus d’artistes parlent ouvertement de leur homosexualité. Certaines personnes ont toujours eu peur de ce qui est diférent : moi, j’essaie d’envoyer un peu de tolérance dans ce monde.

Arlo Parks sera en live au Kaufleuten, à Zurich, le 24 novembre 2026. Instagram  : @arlo.parks

« La danse, le mouvement, ça appartient à tout le monde, partout. »
Depuis qu’elle vit à L.A., Arlo Parks a pris le temps de se consacrer à l’essentiel.

« Cette image est très spéciale pour moi : je suis parti en tournée avec Travis au tout début de ma carrière. En retouchant la photo, je l’ai légèrement inclinée et j’ai voulu retrouver l’esthétique qu’il avait développée sur la pochette de son dernier album. Durant un concert, j’essaie toujours de me placer du point de vue de l’artiste et de l’émotion qu’il cherche à transmettre. »

SCÈNE BRUT DE

Le photographe Henry Hwu parcourt le monde et les salles de concert pour saisir sur le vif les plus grandes stars de la musique. Il dévoile ici les secrets et heureuses coïncidences qui ont fait émerger ses clichés les plus iconiques.

Texte Lou Boyd Photos Henry Hwu

LIL UZI VERT

« J’adore cette photo pour la façon dont elle a évolué par rapport à l’original : j’ai passé deux jours et demi à la retoucher, pas dans une logique de Photoshop extrême, mais pour ajuster et intensifier les couleurs. Je me suis inspiré des cartes thermiques et de leur manière d’utiliser des teintes fortes et mouvantes. C’est ce que je voulais faire ressortir ici. »

Page opposée : « La première chose que je me suis demandée, c’était comment mettre ses cheveux en valeur ? Sur scène, il y avait des flammes partout. Je voulais encadrer Lil Uzi Vert avec un nuage derrière lui pour accentuer ses pointes. Je courais dans tous les sens et puis j’ai fini par trouver le cadrage parfait. C’est comme ça que fonctionne ma créativité. »

Le

Canadien Henry Hwu possède un style unique, reconnaissable entre tous : il saisit les artistes pendant leurs shows, dans des instants où leur personnalité fusionne avec l’énergie de la scène. Ses photos dégagent une intimité presque comparable à celle du portrait en studio, malgré le contexte du live.

« J’aimerais que la prochaine génération puisse regarder mes images en ayant l’impression de vivre ces concerts mythiques à travers elles. »

« La tournée mondiale de Billie comptait 106 concerts, et j’étais le photographe officiel. J’ai donc eu 106 occasions d’affiner mes idées pour obtenir l’image exacte que j’avais en tête. La photo de gauche donne presque l’impression qu’elle a été prise en studio. Dès le premier jour, j’ai compris que ses yeux étaient l’un de ses traits les plus marquants ; j’ai donc cherché à les mettre en valeur, en m’inspirant de l’univers visuel de ses pochettes d’album. »

A$AP ROCKY

« Avant ce concert, la sécurité nous avait prévenus que nous n’étions autorisés à photographier que les trois premiers morceaux depuis l’avant de la scène. C’était intense : les agents repoussaient les photographes vers la sortie. Je me souviens m’être dit : “Et si je restais juste quelques secondes de plus ?” Je me suis caché sur le côté de la scène. Puis, l’espace de quelques secondes, Rocky a pris cette pose. Il ne tenait plus le micro, je crois qu’il l’avait glissé dans sa poche arrière. Tout s’est figé. À cet instant précis, j’ai su que j’avais là un cliché unique. »

TYLER, THE CREATOR

« C’est l’une de mes toutes premières photos. Le concert avait lieu dans ma ville natale, Vancouver. Ce jour-là, je suis arrivé avec dix minutes de retard, ce qui a finalement joué en ma faveur. Impossible d’atteindre les premiers rangs, alors j’ai photographié depuis le fond de la salle, c’est pourquoi on voit les mains des fans au premier plan. »

« Surprise, Travis Scott était aussi sur scène !
L’énergie était dingue. »

DRAKE

« Cette photo a une histoire folle. Je l’ai prise à Vancouver pendant la tournée de Drake. À ce moment-là, je me trouvais au Royaume-Uni. Mon vol a été retardé d’une journée, ce qui signifiait que j’allais manquer le concert. J’avais le seum. Quelques heures plus tard, mon frère m’envoie un message pour me dire que le concert vient d’être reporté au lendemain : j’allais pouvoir y assister ! Et surprise, Travis Scott était aussi sur scène ! L’énergie était dingue. »

KENDRICK LAMAR

« J’accorde énormément d’importance à la composition. Je joue beaucoup avec les grandes échelles et les proportions. Cette photo est parfaite dans sa composition et dans la manière dont les couleurs se répondent. Ce cliché de Kendrick réunit exactement les éléments essentiels de mon style. »

KAROL G

« J’étais nerveux, parce que je connaissais mal la scène de la musique latine.

Karol est d’une gentillesse désarmante !

J’ai manqué un concert en Argentine parce que j’étais malade, et le lendemain matin, elle m’a envoyé un message vocal pour me souhaiter un bon rétablissement.

Voir quelqu’un de ce niveau prendre soin de toute son équipe de cette manière, c’est vraiment beau. »

L’artiste

Henry Hwu est un photographe basé à Vancouver, spécialisé dans l’énergie brute de la musique live. Ses clichés reflètent un style unique, à la fois surréel et intime, et toujours magnifique.

Instagram : @henryhwu

the red bulletin : Comment te prépares-tu en tant que photographe de concert ?

henry hwu: Avant qu’un artiste monte sur scène, j’essaie de sentir à quoi le show va ressembler : l’occupation de la scène, l’ambiance générale, le mouvement. Je suis toujours nerveux. Cette pression est mon moteur. Elle m’oblige à rester concentré et à me dépasser créativement.

Quand tu es face à la scène, sur quoi portes-tu ton attention ?

Je donne la priorité à l’artiste, aux détails : les vêtements, les bijoux… C’est ainsi qu’ils choisissent de se présenter au monde et c’est ça qu’il faut capter. Je commence par des plans serrés pour saisir les détails et l’émotion, puis je prends du recul pour intégrer l’atmosphère générale.

Tu as su développer et conserver ton propre style, alors que les concerts sont toujours imprévisibles… J’essaie de me concentrer sur ce que je peux contrôler : ma manière de voir. Dans le chaos, ce sont toujours les mêmes éléments qui attirent mon attention : le détail, l’émotion, l’intention. En restant fidèle à cela, les images finissent naturellement par former un ensemble cohérent.

Penses-tu à l’impact durable de tes images ?

Oui, très souvent. Il y a tant de photos prises avant mon époque qui me donnent envie d’avoir été présent, pour voir l’artiste, et pour vivre un moment historique. Cela influence ma manière de travailler. J’aimerais que, dans le futur, les gens regardent mes photos en ayant l’impression d’avoir vécu ces instants. Lorsqu’un cliché parvient à transporter une époque et un lieu à travers le temps, ça devient quelque chose de très précieux. Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut devenir photographe de concert ?

Photographie ce qui te rend heureux, c’est le point de départ. Expérimente, n’aie pas peur de te tromper : c’est comme ça qu’on découvre ce qui nous attire réellement. Chaque erreur éduque le regard. Plus tu t’abandonnes à cela, plus ton travail devient une véritable passion.

« La forte pluie, le vent violent et le peu d’espace dans la fosse des photographes rendaient les prises de vue difficiles. Je devais sans cesse essuyer les gouttes de pluie sur mon objectif et espérer le bon moment. Puis, au milieu de cette performance par ailleurs mise en scène de façon très sombre, un éclair de lumière est tombé sur Carti. C’est ainsi qu’est née l’une des images les plus marquantes de ma carrière. »

PLAYBOI CARTI

Frangines, rivales, partenaires

Zouk, ce sont Zoé et Anouk (à droite). Leur nom d’équipe est aussi une référence à un style musical guadeloupéen.

Avant de former un duo de choc, les sœurs Vergé-Dépré se faisaient face sur le terrain de beach-volley. Désormais, Anouk et Zoé viennent bousculer l’élite mondiale, et visent les JO de 2028.

Texte Christof Gertsch Photos Little Shao Illustration Ben Tallon

Leurs parents étaient déjà joueurs de volley professionnels : le père de Zoé (à droite) et Anouk est originaire de Guadeloupe, et la mère, de l’Oberland bernois.

Un petit mot sur lequel est écrit :
« Veux-tu être ma partenaire de beach ? » Avec trois réponses au choix : Oui. Non. Peut-être.

près avoir longuement réféchi à la question, tourné et retourné le problème dans tous les sens, soupesé les craintes et examiné les possibilités, Zoé sort de chez elle.

Le chemin n’est pas bien long jusqu’à l’appartement de sa sœur Anouk, de six ans son aînée. Là, elle glisse un petit mot dans sa boîte aux lettres. Il y est écrit : « Veux-tu être ma partenaire de beach ? » Et trois réponses au choix : Oui. Non. Peut-être. Comme autrefois, chez elles à Berne, quand elles étaient enfants. Des petits mots pour jouer, se mettre d’accord ou former des alliances le temps d’un aprèsmidi. Puis plus tard, dans la cour de récréation, avec les premières amours. Mais cette fois-ci, ce n’est pas pareil. Ce n’est pas forcément plus important –car qu’y a-t-il de plus important que l’amour après tout ? – mais plus existentiel. La question est de savoir si ces deux sœurs si douées sont prêtes à partager leur vie pour les quatre années à venir, en faisant équipe. Deux sœurs dans le sable. En route vers les JO de Los Angeles 2028. Sa réponse, Anouk la dépose sous la forme d’un Polaroid dans la boîte aux lettres de Zoé. Sur la photo, elle tient une feuille entre les mains, avec un seul mot en grosses lettres : oui.

Mais est-ce vraiment une bonne idée de réunir deux sœurs, dont l’une vient de connaître le plus grand des succès et l’autre le plus grand des échecs ?

Peu avant, en mai 2024, au bout d’un un an et demi de qualifcations éprouvantes, la décision était tombée : on savait qui irait aux JO de Paris. Et qui n’irait pas. Zoé s’était assurée la deuxième place du contingent suisse avec sa partenaire de l’époque, Esmée Böbner – au détriment d’Anouk et de sa partenaire, Joana Mäder. Les rôles se sont inversés : la cadette s’est imposée et l’aînée – qui avait décroché le bronze aux JO de Tokyo trois ans plus tôt – est restée sur le carreau.

Anouk a pleuré de frustration tout en essayant de se réjouir pour sa sœur. Zoé, elle, a pleuré de joie, mais était aussi triste pour Anouk. Deux sentiments opposés, qui refétaient chacun une part de vérité.

C’est justement de cette situation que devait désormais naître une nouvelle équipe. D’autant que chacune s’est séparée de son ancienne partenaire : Esmée Böbner voulait devenir ostéopathe, Joana Mäder fonder une famille.

Mais comment passer de la rivalité à la confance ? Anouk et Zoé ont une chance, c’est celle d’avoir pratiqué d’autres sports que le beach-volley. Elles ont fait plein de choses dans leur enfance, mais sans véritable objectif à la clé. Elles ont pratiqué le foot, l’athlétisme, la capoeira ; elles ont été aux scouts et ont grimpé aux arbres. Zoé a appris la guitare, Anouk le saxophone. Leurs parents, tous deux anciens joueurs de volley professionnels et professeurs d’éducation physique, sont passionnés de sport, mais pas obsédés par la réussite. Le père, Jean-Charles, est originaire de la Guadeloupe. La mère, Sandra, vient du canon de Berne.

Durant leur enfance, les deux sœurs ont passé beaucoup de temps à la piscine, où leurs parents s’entraînaient au beachvolley, participaient à des tournois et coachaient d’autres équipes. Anouk était ramasseuse de balles. Elle était fascinée par ce sport, et par tout ce qu’il y avait autour : les soirées d’été, l’insouciance,

En beach-volley, on ne peut gagner — ou perdre — qu’ensemble.

les moments passés ensemble. Il a fallu un peu plus de temps à Zoé pour être sûre qu’elle ne jouait pas au volley simplement parce que ça allait de soi dans sa famille, mais parce qu’elle en avait vraiment envie.

Il n’empêche que, quand elle a posé cette question à sa sœur, elles avaient peur toutes les deux.

Rares sont les disciplines sportives où la notion d’équipe est aussi paradoxale qu’au beach-volley. Ce n’est pas un sport individuel, on dépend trop les uns des autres pour cela. Mais ce n’est pas non plus un sport collectif, vu le nombre restreint des membres de l’équipe.

C’est un peu entre les deux. Une troisième option : une dyade, la plus petite entité sociale possible. Mais contrairement au double en tennis, chaque contact avec la balle est un coup joué à deux. La balle passe d’une joueuse à l’autre avant de franchir le flet. Au tennis, le double est souvent relégué au second plan par rapport au simple, qui est beaucoup plus populaire. Au beach-volley, le double équivaut au simple.

Elles sont deux mais elles sont seules. Aucune aide ne peut venir de l’extérieur. Le coaching n’est autorisé que pendant les temps morts, les remplacements ne le sont pas du tout – et pendant les pauses, elles se retrouvent de nouveau assises côte à côte, à devoir décider qui va se placer où, qui va jouer quoi, et comment réagir quand ça ne marche pas. Elles sont tout à la fois athlètes, stratèges, coachs et psys. Pour elles-mêmes – et pour l’autre.

La recherche parle d’interdépendance absolue quand chaque action de l’un infuence directement le destin de l’autre. Toute faiblesse d’un individu a des conséquences directes sur le collectif. On ne peut pas dire : « Moi, j’ai bien joué, mais elle, elle n’était pas dans un bon jour. » Tout ce que l’on peut dire, c’est : « On a gagné. » Ou : « On a perdu. »

Cette intimité peut être étoufante. Voyager ensemble, s’entraîner ensemble, dormir souvent dans la même chambre d’hôtel, partager les moments de fatigue et d’euphorie, les bons jours comme les mauvais. Savoir quand l’autre passe une mauvaise journée avant même qu’elle n’ait ouvert la bouche. Ressentir ses doutes à elle dans son propre corps. Cette proximité peut permettre bien des choses – mais elle peut aussi tout détruire. « Sur le circuit, dit Anouk, il y a beaucoup d’équipes où la relation est purement pro et pas forcément amicale. On partage le même objectif sportif, on fnit par très bien se connaître – mais sur le plan personnel ? On n’a pas forcément beaucoup de points communs. »

D’où cette peur. Parce que ce quotidien épuisant, qui ne laisse guère de place au repos, risquait de mettre à mal ce qui comptait le plus pour elles : leur relation de sororité. « Il fallait qu’on règle ça entre nous, dit Zoé. On ne voulait pas se laisser infuencer par notre famille ou nos amis. » Après les JO où Zoé et sa partenaire Esmée Böbner ont terminé cinquièmes, elles en ont discuté pendant des semaines, mais n’en ont parlé à personne. Elles voulaient faire leur propre choix, sans être infuencées par les attentes extérieures.

« Sur le circuit, il y a beaucoup d’équipes où la relation est purement pro et pas forcément amicale. »

En février dernier, The Red Bulletin a retrouvé Zoé et Anouk à Tenerife pour un shooting photo exclusif.

Leur première année ensemble fut couronnée de succès : des médailles, des podiums, et un titre de championnes de Suisse. Pendant un temps, elles ont même occupé la 4 e place mondiale.

« Quand j’écris dans notre chat perso, Anouk le sait : je m’adresse à elle en tant que sœur, et non en tant que partenaire de jeu. »

ZOÉ

Un vrai travail d’équipe : Anouk apporte l’énergie, la vision d’ensemble et l’intuition, et Zoé, la sérénité en toutes circonstances.

a confiance comme base

Une certitude se tendait en toile de fond : la base sur laquelle cette équipe allait reposer n’était pas uniquement d’ordre sportif. Elle était plus profonde, remontait plus loin que n’importe quel titre. C’était le fait de ne jamais s’être éloignées l’une de l’autre, même lorsqu’elles étaient les plus grandes rivales.

Ainsi, avant même d’avoir joué leur première balle ensemble, elles ont commencé à parler de comment se protéger. Elles ont décidé d’avoir deux chats de discussion distincts sur WhatsApp : un pour le travail, un pour les conversations personnelles. « Quand j’écris dans notre chat perso, explique Zoé, Anouk le sait : je m’adresse à elle en tant que sœur en quête de conseils, et non en tant que partenaire qui veut parler stratégie. »

Elles ont décidé d’organiser leur temps libre selon leurs envies. Elles ont également décidé qu’elles pouvaient se dire les choses sans que cela ne prenne tout de suite des proportions démesurées, qu’une mauvaise journée devait rester une mauvaise journée.

En se mettant d’accord sur tous ces points, elles ont tenté de travailler ensemble sans s’étoufer l’une l’autre. Anouk et Zoé voulaient préserver l’intimité de leur sport sans compromettre celle de leur famille. Elles le savaient : la rupture de leur partenariat ne signiferait pas seulement la fn d’un projet sportif, mais pourrait également provoquer une fracture au sein de toute la famille.

« Avant de travailler ensemble, nous pensions nous ressembler davantage. Surtout dans les situations de stress. »
ZOÉ

Voilà pour les inquiétudes. Mais qu’en était-il des chances ? Contrairement aux autres équipes où la relation de confance reste à bâtir, où il faut apprendre à décrypter les expressions faciales des autres, à interpréter leur langage corporel, à comprendre leurs besoins, tout en mettant au point des codes de communication pendant le jeu et des mécanismes de résolution des confits, Anouk et Zoé disposaient déjà en partie de ces atouts. Quand elles ont lancé leur duo de beach-volley à l’automne 2024, elles se connaissaient depuis vingt-quatre ans.

Il fallait qu’elles apprennent comment l’autre réagissait face au stress, quand elle avait besoin d’espace et quand elle avait besoin de proximité. Leur avantage : chacune pouvait lire dans le regard de l’autre si elle était inquiète, épuisée ou en colère contre elle-même.

La signifcation des contacts visuels s’appelle gaze behavior, le comportement

du regard. On a constaté que, quand des beach-volleyeuses sont sous pression, elles ont tendance à fxer le visage de leur coéquipière plus souvent et plus longtemps afn d’en tirer des informations. Pour Anouk et Zoé, ce n’est pas une technique qu’elles ont eu à apprendre, cela leur venait de leur enfance.

Mais s’il y a bien une chose que leur première année ensemble leur a appris, c’est qu’elles étaient plus diférentes qu’elles ne le pensaient. « Avant de travailler ensemble, détaille Zoé, on pensait qu’on se ressemblait plus. » Surtout en situation de stress. Anouk, c’est le feu. Quand quelque chose ne va pas, elle a besoin de laisser libre cours à ses émotions, elle s’exprime alors haut et fort et sans détours. Zoé, c’est la glace. Elle se replie sur elle-même, elle se tait, elle a besoin de temps pour gérer la situation.

Avec son 1,85 mètre, Anouk est la plus grande des deux. Elle s’habille de manière

Langage secret : le duo utilise des expressions de leur enfance et de leurs origines caribéennes comme codes tactiques.

élégante et a un rituel de beauté immuable avant ses tournois : elle se fait des tresses et se maquille pour se sentir bien et en confance sur le terrain. Elle ose davantage aller vers les autres, mais a besoin de plus de temps que Zoé pour s’ouvrir véritablement. C’est une touche-à-tout et une organisatrice dans l’âme, mais elle a cette petite manie, plutôt amusante, de surcharger son agenda, pour ensuite se plaindre de manquer de temps. Quand elle rentre à la maison après un tournoi, c’est en passant l’aspirateur qu’elle se détend.

Zoé, aux yeux verts, a un style plus urbain : elle est fan de streetstyle, porte des baskets et, avant les matches, ses écouteurs d’où s’échappent des sons hiphop, afrobeats et des airs des Caraïbes. Elle dégage un calme et une sérénité imperturbables, même sur le terrain, et aime peindre, dessiner et cuisiner.

Sur le plan sportif, cette première année a été synonyme de métamorphose. Après huit ans en défense, Anouk est revenue au bloc et est passée de la gauche à la droite en attaque. Une contrainte totalement diférente : davantage de sauts, un autre timing, de nouveaux déplacements vers le flet. Un autre champ de vision. Des angles diférents. « J’avais déjà joué à ce poste avant, développe-t-elle, mais ça a été un grand changement pour moi de devoir sans cesse monter au flet. Il a fallu que je recalibre tout. Quand on répète quelque chose 10 000 fois, on fnit par l’intégrer. C’est important, parce qu’on n’a pas le temps de réféchir à ça pendant un match. Là, il a fallu que je réapprenne où me placer et à quel moment. »

Parallèlement, elles ont fait un changement radical en abandonnant la passe avec les avant-bras – la « manchette » classique – au proft de la passe haute. Cela rend le jeu plus rapide, plus précis, mais aussi plus risqué. Beaucoup leur ont dit : « Ça va être compliqué. »

Pour Zoé, il était primordial qu’Anouk soit disposée à faire évoluer son jeu. « Si elle n’avait pas été prête à relever ce déf, j’aurais douté que notre alliance fonctionne », reconnaît-elle.

n parcours non sans embûches Leur identité se refète dans les noms qu’elles donnent à leurs combinaisons. Elles utilisent des expressions tirées de leur enfance et de leurs origines caribéennes en guise de codes tactiques, passant avec aisance du suisse allemand au français et à l’anglais, selon qui se trouve de l’autre côté du flet.

Le nom de leur équipe, « Zouk », est bien plus qu’une contraction de leurs prénoms. Le zouk est une musique créole qui

vient de la Guadeloupe. Et signife : « le lieu où l’on danse ». C’est ainsi qu’elles envisagent leur terrain de beach-volley : comme un lieu de légèreté. Le zouk est un ancrage psychologique qui, dans les moments de pression extrême, leur rappelle que le plaisir fait aussi partie du jeu. Leur première année ensemble fut couronnée de succès : des médailles, des podiums, la cloche de vache à Gstaad et un titre de championnes de Suisse. Pendant un temps, elles ont même occupé la quatrième place mondiale. Anouk et Zoé se sont dit : « Ça se passe très bien, fnalement ! » Mais l’année s’est terminée sur une déception. Novembre 2025, les championnats du monde à Adélaïde. Elles avaient été malades peu avant et manquaient d’énergie. En seizièmes de fnale contre

Quand les beach-volleyeuses sont sous pression, elles ont tendance à fixer le visage de leur coéquipière plus souvent et plus longtemps afin d’en tirer des informations.

« On peut se jeter des horreurs à la tête mais aussi se pardonner beaucoup plus rapidement. »

ANOUK

les Américaines Julia Donlin et Lexy Denaburg, elles ont remporté le premier set haut la main, avant de craquer. « C’était comme si la tension était retombée, se souvient Zoé. Et quand on s’est rendu compte que ça ne marchait plus, on a commencé à stresser tellement qu’on n’arrivait plus à trouver de solutions. »

L’élimination a été difcile. Mais ça n’a pas été le pire. Peu avant, lors d’un tournoi à Rio de Janeiro, elles avaient traversé

Parfois, Anouk et Zoé oublient qu’elles sont partenaires de jeu. Elles redeviennent deux sœurs qui se comprennent au-delà des mots.

ujourd’hui, à l’aube d’une nouvelle saison, deux ans avant le grand rendez-vous des JO de Los Angeles, elles sont confantes : ça fonctionne. Pas parfaitement. Mais ça fonctionne.

Sur le terrain, elles forment un duo rodé. Anouk, la plus expérimentée, apporte son énergie, sa vision d’ensemble et l’intuition acquise au fl de milliers de matchs ; Zoé, plus espiègle, son calme, sa soif de victoire et sa volonté sans faille.

une crise plus grave encore. Après deux défaites de justesse, les esprits s’étaient échaufés. Juste après le match, elles essayent de discuter – sans succès. « On a commencé, rembobine Anouk, mais ça ne servait à rien. On était frustrées, ce n’était pas constructif. » Elles n’en ont reparlé qu’au dîner, et en ont conclu que contrairement aux autres équipes, où après une dispute, la confance doit être regagnée, elles, en tant que sœurs, peuvent « se jeter des horreurs à la tête, comme le dit Anouk, mais aussi se pardonner beaucoup plus rapidement ».

Dans leur enfance, ces six ans de diférence entre elles, c’était beaucoup. Anouk ne jouait pas avec sa petite sœur d’égale à égale, mais veillait sur elle et la protégeait. Zoé cherchait à lui ressembler, lui volant parfois des vêtements dans son armoire. Ce n’est que lorsque Zoé a grandi que leur relation s’est transformée en amitié.

Parfois, il leur arrive d’oublier qu’elles sont sœurs. Elles ne sont alors que deux joueuses qui poursuivent la même balle, le même objectif. Et parfois, elles oublient qu’elles sont partenaires de jeu. Elles ne sont alors que deux sœurs qui rient ensemble, qui se disputent, qui se comprennent sans avoir besoin de trop parler.

Instagram  : @anoukvergedepre ; @zoe.vergedepre ; zoevd.com ; anoukvergedepre.com

Tiktok : @anoukbts ; @zoevergedepre

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À SA PLACE

Du parking d’une piste de karting où il engloutissait les chapatis de sa mamie à des duels avec son idole Lewis Hamilton, Arvid Lindblad a transformé son rêve en réalité. Pour le pilote de F1 anglais, le plus dur ne fait que commencer… et il est prêt.

Texte Justin Hynes Photos Elliott Morgan
Soutenu par le Red Bull Junior Team depuis ses 13 ans, il évolue en F1 à 18 ans.

Des grands-parents indiens, un père suédois, un passeport britannique : voici Arvid.

Arvid remonte la voie des stands d’Albert Park pour rejoindre l’avant de la grille. Première course de F1, 16 minutes avant le départ du Grand Prix d’Australie ; le gamin doit être bien en vue pour l’hymne national. Les tribunes se taisent, la chanteuse pop Kita Alexander l’entonne. Lindblad, 18 ans, sur le point de devenir le plus jeune pilote britannique à débuter en F1, se place dans la ligne des pilotes. À sa droite, Nico Hülkenberg chez Audi, vétéran de 250 départs. À sa gauche, son héros d’enfance, le septuple champion Lewis Hamilton. Sur la piste, son nom, Arvid Lindblad, est inscrit.

Une claque de réalité après des années à bosser dans l’ombre. Ce passage sur la grille de Melbourne, c’est l’aboutissement d’une histoire commencée très tôt, pensée dans les moindres détails, portée par une détermination hors norme.

« La graine a été plantée quand j’avais 4 ans, raconte Lindblad. Mon père regardait la F1, je suis venu m’asseoir à côté de lui, captivé. C’était en 2011, donc il y avait Seb [Vettel], Jenson [Button], Lewis [Hamilton]. Je fixais l’écran. Je me souviens avoir demandé à mon père : “Est-ce que je pourrais être là-bas un jour ? C’est possible ?” »

Devenir pompier, médecin, pilote de ligne, astronaute n’était pas au plan… Pour Arvid, il n’y a jamais eu de plan B. L’année suivante, son père suédois Stefan, ancien pilote de motocross amateur, l’emmène au Grand Prix de Grande-Bretagne à Silverstone. Ce qui ressemblait à un vague rêve devient une certitude : une étoile du Nord que le petit garçon de cinq ans va suivre jusqu’à Melbourne.

« La première fois que je suis allé faire du karting, déjà, j’avais un objectif : celui d’atteindre la Formule 1 », admet-il.

Stefan lui a acheté un kart, et les weekends se transforment en tournée des circuits autour de la maison familiale de Virginia Water, dans le Surrey : Sandown à Esher, Bayford Meadows dans le Kent, et « là où Lewis a commencé », Rye House dans le Hertfordshire.

« Ce n’a jamais été un passe-temps pour moi, insiste Lindblad. Peut-être que mon père dira que c’en était un, que je m’éclatais, mais dans ma tête c’était : “Comment je peux être meilleur ? Qu’estce que je peux apprendre ? Comment je progresse ?” »

Le niveau monte encore quand la famille déménage temporairement dans le nord de l’Angleterre, à Bolton, chez ses grands-parents maternels indiens. À 45 minutes de là, sur les rives de la Mersey près de Liverpool, se trouve Hooton Park, une petite piste de kart sans glamour particulier, qui va devenir leur QG tout l’été.

Lindblad et sa Ford VCARB 03 RB de l’écurie Visa Cash App Racing Bulls au Japon.
« La première fois que j’ai fait du karting, j’avais déjà un objectif : la F1. »

« Cet été a tout changé, se souvient-il. Mon père et moi, on y allait un jour sur deux. Je roulais tout le temps, et j’adorais ça. Mes grands-parents venaient sur le circuit avec de la nourriture indienne. Je mangeais le rajma et les chapatis de ma mamie à l’arrière de la voiture. »

« J’en suis très fier, ajoute-t-il. Je viens d’un milieu multiculturel et multiconfessionnel, et ça m’a vraiment construit. Mes grands-parents paternels vivent toujours en Suède, à Knivsta, là où mon père a grandi, donc on allait les voir chaque année. Et on a passé énormément de temps chez les parents de ma mère à Bolton. C’est ça, mon éducation. Les valeurs de travail, d’humilité, de toujours donner le meilleur, venant de ces trois cultures, m’ont vraiment aidé. »

Nouveaux horizons

Au fil des saisons, la compétition devient sérieuse. Dans le karting, le raccourci vers le succès passe souvent par le budget : surtout pour dénicher le meilleur moteur. Stefan décide de prendre le contre-pied. Pas de matériel premium pour Arvid : il doit apprendre à compenser les limites de la mécanique par son pilotage. C’est là qu’entre en scène Oliver Rowland, aujourd’hui champion du monde FIA Formula E, à l’époque jeune espoir en route vers le titre Formula Renault 3.5 2015 et en quête de budget.

En cherchant de l’aide pour Arvid, les Lindblad contactent la Racing Steps Foundation. Rowland accepte de le suivre. C’est le début d’une des relations clés de sa carrière. Les quelques conseils

de course se transforment vite en coaching régulier, puis Rowland souffle une idée : et si la famille montait sa propre structure de kart ?

« Du jour au lendemain, on s’est retrouvés avec un Sprinter, une petite tente escamotable, et c’était moi, Ollie, mon mécano Alex [Tee] qui faisions le tour du Royaume-Uni en apprenant tous ensemble, raconte Lindblad. Le truc a vraiment décollé. » Les résultats qui suivent attirent une autre figure majeure : Helmut Marko. Le patron, réputé intransigeant, du programme junior Red Bull repère ce

que Lindblad est en train de faire – et ça lui plaît. Il lui propose une place dans la filière. De nouveaux horizons s’ouvrent, avec un vrai soutien… à condition de cocher les cases : objectifs atteints, victoires, titres. Arvid n’a que 13 ans. Pourtant, malgré son âge, il jure ne pas avoir ressenti ça comme une pression.

« C’était excitant, dit-il. Je savais qu’Helmut avait amené des gars comme Sebastian et Max Verstappen en F1, donc j’étais juste heureux qu’il croie en moi. Je voyais ça comme une opportunité : ils m’aidaient à réaliser mon rêve. »

Un sport différent

Lindblad passe aux monoplaces, termine troisième du championnat d’Italian F4 et remporte sa catégorie au mythique Grand Prix de Macau. Il enchaîne avec la F3 internationale, sur les mêmes week-ends

Le grand saut : lors des essais du Grand Prix d’Australie, le 6 mars 2026.

« Tout cet univers est tellement différent de ce à quoi je suis habitué. »

que la F1. Il gagne dès ses débuts à Bahreïn – du jamais-vu – puis s’offre les deux courses à domicile à Silverstone avant de finir quatrième du championnat. Tout semble couler de source. Puis arrive la Formule 2.

« Ma saison en F2 a été l’une des plus difficiles que j’ai vécues, admet-il. Ce n’était pas toujours fun, avec des questions auxquelles je n’arrivais pas à trouver de réponses, et c’était déroutant. »

Les hauts et les bas sont marqués. Il s’impose à Jeddah, devenant le plus jeune vainqueur de l’histoire de la F2 à 17 ans et 254 jours, puis remet ça à Barcelone. Ailleurs, ce sont des accrochages, une dis-

qualification, des pénalités. Par moments, il est exactement le pilote que Red Bull imagine pour la F1. À d’autres, il semble imprévisible. À 17 ans, avec une saison de F4 et une de F3 seulement, il essaie de garder la tête hors de l’eau dans un championnat qui sanctionne le moindre manque d’expérience.

« J’avais du mal à m’intégrer aussi bien que je le voulais dans l’équipe, explique-til. Et comme les choses ne se passaient pas comme je voulais, j’ai commencé à avoir mes propres blocages. J’avais du mal à tirer le meilleur de moi-même, à me mettre dans l’état d’esprit que je voulais.

« Quand tout s’alignait, de grandes choses

Arvid Lindblad vêtu de BOSS dans un studio photo de Londres pour The Red Bulletin.

se produisaient, poursuit-il. Mais parce que je suis monté très vite, il restait encore énormément de lacunes dans mes connaissances, plein de situations que je n’avais jamais vécues. Forcément, il y aurait des week-ends où ça se passerait moins bien. » Trop haut, trop vite ? Ni lui ni ses mentors du Red Bull Junior Team ne le pensent. Quand Isack Hadjar, diplômé de la filière et rookie F1, est promu chez Red Bull Racing, un baquet se libère chez Visa Cash App Racing Bulls. La F1 s’invite concrètement dans la conversation. Reste une question : Arvid saura-t-il digérer la saison chaotique de F2 et transformer ses acquis en force sur la plus grande scène ?

Le saut qu’il s’apprête à faire est énorme. En F2, un pilote bosse avec une quinzaine de personnes en piste, parle à un seul ingénieur, gère un nombre limité de réglages et conduit une voiture d’un peu plus de 600 chevaux. En F1, tout est multiplié.

Chaque équipe arrive avec au moins soixante personnes dédiées à l’exploitation de la voiture, plus des dizaines d’autres en marketing, communication, hospitalité. Dans le cockpit, la boîte à outils est délirante : modes moteur, différentiel, freins, gestion de l’énergie… Rien que le volant passe de huit à dix boutons et deux molettes à plus de trente bascules, palettes, rotatifs et switchs. On passe de la calculatrice de poche au superordinateur, de l’épandeur agricole à la fusée.

« C’était extrêmement excitant, stressant, un peu écrasant… Tout cet univers est tellement différent de ce à quoi je suis habitué, résume Lindblad. Sur le papier, tu ne fais que passer de la F2 à la F1, une catégorie de plus. En réalité, ça n’a rien à voir – c’est un sport différent. »

La claque de changement de vie se matérialise dès les essais de pré-saison à Bahreïn. « Je me suis assis à ma première

En Australie, il se prête au jeu des signatures dès son premier Grand Prix.

conférence de presse, je n’avais même pas encore pris le départ d’une course, et la salle était bondée. On était quatre pilotes face à une soixantaine de journalistes –j’en vois habituellement quatre, cinq. Je me suis dit : “Waouh, Okay !” »

« Puis en Australie, tu fais des choses comme la Melbourne Walk, avec les fans qui bordent l’allée vers le paddock, qui crient, qui t’encouragent. C’est un autre monde. Mais heureusement, ce genre de choses, j’arrive à le gérer. Je continue juste à avancer. »

Et puis, à un moment, le bruit extérieur se coupe, la visière se baisse. À Melbourne, Lindblad fait exactement ce pour quoi tous ces matinaux à Hooton Park, toutes ces heures de coaching et ces saisons à surperformer avec du mauvais matériel l’ont préparé.

« Dès que les feux se sont éteints, j’ai plongé dans chaque trou que je voyais, je me suis mis dedans, raconte-t-il. Je me suis glissé entre Lando [Norris] et Lewis [Hamilton] et, avant même de réaliser, j’étais en P4. Après, c’était moi, Isack et Lewis, côte à côte. » Il secoue la tête. « Se battre roue contre roue avec Lewis, c’est complètement dingue ! Lewis est une des grandes raisons pour lesquelles je suis tombé amoureux de ce sport. »

Le vrai rythme de ses rivaux finit par parler, mais Lindblad coupe la ligne huitième. Il devient le plus jeune Britannique à marquer des points en F1. Sa performance épate, et ses duels avec Norris et Hamilton lui valent une réputation de pilote « sans peur ». Lui relativise.

« Je ne me dis pas : “Je vais être intrépide”, sourit-il. J’ai un respect énorme pour les pilotes expérimentés – Max, Lewis, Fernando. Mais est-ce que je vais les traiter différemment en piste ? Non. Je vais courir dur mais propre. Et s’il y a une opportunité, je vais y aller. »

Les courses suivantes oscillent entre fulgurances et frustrations. Il termine douzième en Chine, handicapé par des soucis techniques hérités de la veille. Au Japon, il rebondit après de nouveaux problèmes, se qualifie dixième et sort le quadruple champion Max Verstappen de la Q3. Puis, le monde appuie sur pause.

« Je vais courir dur mais propre. Et s’il y a une opportunité, je vais y aller. »

Repartir de zéro

Lorsque les événements au Moyen-Orient entraînent l’annulation des courses à Bahreïn et en Arabie saoudite, le rookie consacre une bonne partie de ce temps à « essayer de maximiser la pause sur le plan de l’apprentissage, être dans le simulateur, rester affûté ».

Ses premiers mois de F1, c’est une courbe d’apprentissage à pic, et elle ne va pas s’aplatir de sitôt. « C’est presque de l’apprentissage en temps réel, dit-il. Au Japon, je me qualifie en P10 et à la fin du premier tour, je suis P8 ou quelque chose comme ça. Je suis presque un peu audessus de mon niveau actuel, dans le sens où je me retrouve plus haut que ce que je devrais viser. J’ai des voitures plus rapides derrière, j’essaie de défendre ma place. C’est épuisant mentalement. J’essaie de

rester concentré sur ce que je peux contrôler, sur ce que je peux améliorer. Je ne sais pas ce que les prochains mois me réservent, mais tout cela est extrêmement excitant. Je vis mon rêve et j’adore ça. » « Le sport, c’est bizarre, sourit-il. Tu bosses toute ta vie pour arriver quelque part, et une fois que tu y es, tu as un peu l’impression de repartir de zéro. »

Pour Arvid Lindblad, le voyage recommence donc. Il y a des détails techniques à apprivoiser, des standards à atteindre, des preuves à donner. Et s’il doute parfois, il lui suffit de repenser à ce carton posé sur la grille de Melbourne. À ces lettres qui, noir sur blanc, disaient qu’il était pilote de Formule 1. Quelques tours plus tard, il l’avait déjà confirmé.

Instagram : @arvid.lindblad

De mère indienne et de père suédois, Arvid leur doit des valeurs, et son unicité.
Rémi Bonnet lors d’un shooting pour The Red Bulletin au Portail de Fully, à plus de 2 000 mètres d’altitude.

SEUL AU SOMMET

Ski-alpiniste l’hiver ; traileur l’été. Champion du monde dans ces deux disciplines, Rémi Bonnet figure parmi les athlètes d’endurance les plus extrêmes de notre époque. C’est l’histoire d’un hommeen quête de sérénité, pas de records.

Texte Samuel Waldis Photos Sandro Baebler

CHAQUE ANNÉE, RÉMI CUMULE

500 000 MÈTRES DE DÉNIVELÉ.

CE QUI REVIENT À GRAVIR

LE CERVIN TOUS LES JOURS, DEPUIS LA CABANE DU HÖRNLI.

Rémi figure dans le top 3 mondial des traileurs ; et en ski-alpinisme, il est tout bonnement dans une catégorie à part.

Du fait de sa nature réservée, Rémi dégage une grande sérénité. Il ne gaspille pas sa salive pour ne rien dire.

Le 18 octobre 2025, sur les hauteurs valaisannes de la vallée du Rhône, Rémi Bonnet s’efondre sur un sol sec et rocailleux. Ses poumons s’eforcent de fournir le plus d’oxygène possible à son corps, il enfouit son visage au creux de son coude et a, toujours accroché à ses poignets, les bâtons sans lesquels il n’aurait jamais tenu ces 27 minutes et 21 secondes. Rémi vient d’avaler 1 000 mètres de dénivelé sur une distance de 1,9 kilomètre, le long d’une ligne de chemin de fer de montagne désafectée, bordée d’arbres d’automne aux teintes jaunes et orangées. Raide à l’extrême, cette course verticale contraint parfois même les coureurs et coureuses de trail à se mettre à quatre pattes pour avancer. Au bout de 600 mètres de dénivelé, Rémi a les jambes en feu. C’est comme si tout son corps était en feu. Pas sûr qu’il entende les cris scandés par le public : « Allez Rémi ! Allez Rémi ! Allez Rémi ! » Rémi Bonnet vient de battre le record du monde du kilomètre vertical.

Le calme

Six mois plus tard, par une chaude journée de printemps, Rémi se tient devant sa maison à Cerniat, dans le canton de Fribourg. Chaussettes blanches et Crocs aux pieds, il discute avec le jardinier en chaussures de montagne : « Les arbres ont donné beaucoup de fruits l’an dernier. » Il contemple le jardin qui s’étend sur la pente derrière sa maison. Le jardinier répond : « N’attends pas trop longtemps avant de les tailler, sinon tu risques d’avoir des problèmes un jour. »

Rémi n’est pas du genre à parler pour ne rien dire, chacune de ses phrases a son importance. Malgré son incapacité à se reposer, il dégage une grande sérénité. Dans le calme de cet instant, rien ne laisse supposer qu’il fait partie de l’élite mondiale – et ce, dans deux disciplines sportives à la fois.

Né en 1995 à Charmey, dans le canton de Fribourg, Rémi Bonnet est champion du monde, champion d’Europe et vainqueur du classement général de la Coupe du monde en ski-alpinisme. Et en été, il est l’un des trois meilleurs traileurs au monde. C’est un peu comme si le meilleur skieur de fond au monde remportait aussi des marathons en été. Mais cela fait longtemps que Rémi ne se soucie plus des victoires et des titres. Sa mission va bien au-delà de toutes les coupes qu’il pourrait remporter.

L’isolement

C’est dans les Préalpes fribourgeoises, plus précisément dans le village de Cerniat, à près de mille mètres d’altitude, que Rémi passe la majeure partie de sa vie. Cinq cents personnes vivent ici, le car postal y efectue seize allers-retours. Par semaine. Vivre ici, c’est choisir l’isolement. Et quand, comme Rémi, on habite une maison située à fanc de montagne, loin du centre du village, c’est un cadre idyllique et solitaire pour lequel on opte. Les légumes et les œufs font partie de son régime alimentaire de sportif. C’est pourquoi il cultive ses propres légumes, et élève des poules ; et des chèvres, parce qu’il estime que, comme lui, elles aussi ont le droit de vivre dans un endroit magnifque, dit-il.

Rémi appelle cet endroit « sa liberté ». Quand il doit se rendre en ville, il n’a qu’une chose en tête : « Quand et comment est-ce que je vais pouvoir rentrer ? » Rien ne le détourne de son chez-lui. Ce qui ne l’empêche pas d’être toujours en vadrouille.

Le maître

Quelques jours avant notre rencontre, il était encore en Azerbaïdjan. Pour les Championnats d’Europe de ski-alpinisme. À cause de la guerre dans le pays voisin, l’Iran, les Français ont renoncé à venir.

Ils auraient été ses principaux adversaires. Mais auraient-ils vraiment réussi à faire mieux que lui ? C’est peu probable. Et pour cause : cette saison, Rémi Bonnet a remporté toutes les courses sur neige auxquelles il a participé. Et ce n’est pas une première.

Comment en arrive-t-on à un tel niveau ? Tout en s’y étant mis sur le tard ?

Rémi se tient dans une pièce au fond de sa maison, à mi-chemin entre le débarras et la salle d’entraînement. Fort de sa formation de métallier, il a fabriqué beaucoup de choses lui-même. À commencer par un tapis de course, sur lequel il s’entraîne quand la météo empêche toute séance en plein air. À travers une fenêtre de la taille d’un panneau publicitaire, il peut voir la Dent de Broc et le Moléson quand il s’entraîne. Rémi connaît tous les sommets. À côté du tapis de course se trouve une table sur laquelle Rémi a posé une partie de ses coupes, globes et médailles. Les trophées du Championnat d’Europe en Azerbaïdjan manquent à l’appel, ils sont encore dans la valise.

« COURIR,

De toute façon, ces objets ne comptent plus vraiment pour lui. Rémi nous explique : « Quand je gagne une course, ça ne me touche plus autant qu’avant. C’est devenu en quelque sorte normal de gagner pour moi. » Il dit cela sans prétention aucune. Quand on gagne tout et tout le temps, on accède à une nouvelle normalité. Et voilà en quoi consiste cette normalité pour Rémi : « Ma passion, c’est le sport en montagne, seul et pour moi-même, pas les courses contre les autres ni devant un public. »

La plupart des athlètes s’entraînent pour gagner des courses. Rémi Bonnet, lui, gagne des courses pour pouvoir s’entraîner. C’est sa façon de vivre et son modèle économique.

Le renoncement

En anglais, le ski-alpinisme s’appelle ski mountaineering, d’où l’abréviation skimo. Le skimo est une forme de compétition dérivée du ski de randonnée classique et qui se compose essentiellement de deux éléments : la montée et la descente. Les athlètes collent une peau de phoque sous leurs skis pour la montée, puis la retirent pour la descente.

Il y a des courses dans cinq disciplines diférentes : le sprint est la version courte, les courses durant à peine trois minutes ; l’individuel est la discipline reine, avec des courses nettement plus longues qu’en sprint ; dans les courses par équipe et en relais, plusieurs athlètes courent ensemble ; et pour la vertical race, le but est uniquement de gravir la montagne, sans descente.

La fédération internationale a été fondée en 2008. Depuis 2026, le skimo est une discipline olympique. Et depuis, le jeune athlète a un problème.

Le 19 février, peu après le déjeuner, au départ de la première course olympique de skimo, Rémi Bonnet n’est pas là, mais quelque part dans les montagnes, en train de s’entraîner. Il prend son téléphone portable, lance la retransmission et suit les courses avec ses écouteurs, sans regarder l’écran.

Pourquoi Rémi n’est-il pas au départ lui aussi ? « Ce n’est pas le sport que je pratique », résume-t-il. Les disciplines de Rémi sont la vertical race et l’individuel. Les organisateurs des JO n’ont toutefois ins-

crit au programme que les épreuves du sprint et du relais mixte. Parce qu’elles fonctionnent particulièrement bien en formats courts à la télévision. Rémi : « La manière dont les Jeux olympiques mettent notre sport en scène lui fait perdre ses racines montagnardes. Je regrette que ce soit le sport qui doive s’adapter aux Jeux, et non l’inverse. »

Les débuts

Rémi grandit à Charmey. Il joue au football et va à la pêche avec ses collègues de l’association de pêche. Les sports d’endurance, ce n’est pas son truc. Jusqu’à ce qu’à l’âge de 17 ans, il se porte volontaire pour aider lors d’une course de ski-alpinisme. Il se tient à un poste de contrôle et regarde les athlètes gravir la montagne devant lui. Voilà ce qu’il en dit aujourd’hui : « J’ai été ébloui. »

À partir de là, il décide de se consacrer au skialpinisme. Au début, en parallèle de son activité de métallier. « Le sport m’a ouvert l’esprit à l’époque », déclare-t-il. Et le jeune Rémi se rend alors compte d’une chose : il est rapide. Tellement rapide qu’il prend une décision.

Il se donne deux ans pour atteindre le plus haut niveau national et vivre pleinement de ce sport. C’est un pari sur son propre avenir. L’issue est incertaine –jusqu’à ce jour précis et cette course en particulier : avant même ses 20 ans, Rémi se retrouve face aux membres de l’équipe nationale. Il manque d’expérience dans ce sport, où l’ascension exige de bien gérer son efort et la descente de bien doser sa vitesse, car les skis ultra-légers ne se prêtent guère à une glisse technique.

Rémi remporte la victoire. En l’espace des deux ans qu’il s’était fxés, il s’est hissé au sommet. Et il se dit une chose : s’il fgure parmi les meilleurs athlètes d’un sport de montagne dans un pays comme la Suisse, pourquoi ne pourrait-il pas devenir le meilleur du monde ? En matière de performances physiques, il a tout ce qu’il faut. Rémi est loin d’imaginer ce que tout cela va provoquer dans son esprit.

Le solitaire

Aujourd’hui, Rémi a 31 ans et, entre le trail et le ski-alpinisme, il cumule environ 500 000 mètres de dénivelé par an. Ce qui revient à gravir le Cervin tous les jours, depuis la cabane du Hörnli. Avec de tels chifres, personne ne peut rivaliser avec lui. Assis à la grande table en bois de son salon avec cuisine ouverte, Rémi se confe : « Je suis souvent seul. C’est quelque chose dont j’ai vraiment besoin. Pas seulement quand je m’entraîne en montagne. Quand je rentre chez moi, il n’y a personne. C’est quelque chose que j’apprécie. Et quand ma copine rentre le soir, on en profte ensemble. » Rémi montre du doigt la fenêtre située au sud de la pièce. Aucune maison en vue, seulement le versant ombragé et enneigé de l’autre côté de la vallée. Du côté de chez Rémi, la neige a déjà fondu. La mi-saison est sa période préférée. Parce qu’elle lui permet de pratiquer ses deux sports. Après sa dernière course en ski-alpinisme, Rémi Bonnet a quelques jours de libre avant les premières compétitions estivales.

Après une fracture de stress au tibia, Rémi a réalisé que même s’il faisait une pause, il ne lui arriverait rien de grave.

Les saisons transitionnelles sont ses préférées : elle lui permettent de pratiquer ses deux sports de prédilection.

Avec son record du monde 2025, Rémi a établi une nouvelle référence dans le sport d’endurance en montagne.

La première leçon À ses débuts, Rémi ne pratique le trail que pours’entraîner l’été en vue de la saison de skimo en hiver. C’est à ce moment-là que, sorti de nulle part, il se hisse en tête et attire tous les regards.

Les médias le veulent, les sponsors aussi. Les gens qui l’entourent placent de grands espoirs en lui. Mais Rémi se demande si c’est vraiment la vie qu’il souhaite mener et s’il ne va pas assez rapidement se sentir dépassé. Avec le recul, il parle de cette période comme de la plus difcile de sa carrière, car si son corps surmontait tous les obstacles, son esprit hésitait. À cela s’ajoute bientôt une pression supplémentaire, car le milieu et les médias commencent à le comparer au plus grand de tous les temps : Kilian Jornet.

Il fnit par reprendre le droit chemin en se rappelant pourquoi il s’est lancé dans le sport de haut niveau. Pas pour les autres. Pas pour les médias. Pas pour les sponsors. Mais pour lui. Pour cette sensation particulière qu’il éprouve quand il court seul en montagne, sans rien vouloir d’autre et sans avoir besoin de quoi que ce soit.

Le traileur

Peu d’athlètes ont réussi à atteindre le plus haut niveau dans une discipline de sport d’été et une discipline de sport d’hiver : on peut citer par exemple l’Allemande Christa Luding-Rothenburger, qui a remporté des médailles d’or olympiques dans les années 1980 à la fois en patinage de vitesse et en cyclisme ; ou, plus récemment, Sophia Laukli, qui fait partie de l’élite du ski de fond en hiver et remporte des ultratrails en été. Et puis, il y a Kilian Jornet, auquel Rémi est souvent comparé.

L’Espagnol est encore aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands noms de l’endurance en montagne. En fait, ce n’est qu’en 2025 que Rémi est défnitivement sorti de l’ombre de Jornet, quand il a établi le record du monde évoqué au début de ce texte. Certes, Jornet a déjà remporté cette course. Mais il n’a jamais battu le record du monde.

D’où l’importance du record établi par Rémi. Ce nouveau record, il le doit en partie à une leçon qu’il a apprise environ six mois auparavant.

La deuxième leçon

Beaucoup d’athlètes en ont assez de partager leur vie sur les réseaux sociaux. Mais pas Rémi. Comme il a de la famille en France, il utilise les réseaux depuis toujours comme une sorte d’archive numérique de ses moments forts. Rémi en pleine ascension, Rémi sur son vélo, Rémi sur la ligne d’arrivée.

Le 21 juin 2025, il publie une photo sur Instagram où on le voit au repos. Avec ce texte : « Ce n’est pas facile pour moi. Courir, ce n’est pas simplement ce que je fais. C’est ce que je suis. »

Rémi soufre d’une fracture de stress au tibia. Après avoir passé dix ans sans jamais s’arrêter plus de quelques jours, cette blessure l’oblige à faire une pause de deux mois. À ne rien faire, car il en a trop fait pendant des années. Le jeune blessé pense que cette pause ne lui apportera rien de bon. Mais son entraîneur, Simon Gosselin, déclarera plus tard dans une vidéo de sponsor : « Je pense qu’il était absolument essentiel que Rémi reparte de zéro. »

Après la crise traversée pendant ses premières années au plus haut niveau, quand Rémi commençait à se sentir dépassé par la notoriété, les médias et les attentes du milieu, il avait appris la première leçon de sa carrière : « Je ne fais cela pour personne d’autre que pour moi-même. » Et maintenant, après cette fracture de stress, la deuxième grande leçon : « Ce n’est pas grave si je fais une pause. » Dès son retour, Rémi enchaîne les victoires. Maintenant, il sait ce qu’il veut dans la vie. Il veut être quelqu’un d’heureux, qui fait exactement ce qu’il a vraiment envie de faire.

Là où le rien est tout

Dans une heure, en cette chaude journée de printemps, il enflera à nouveau ses baskets. Ce sera sa deuxième séance d’entraînement de la journée. Il va la faire près de chez lui, sur les hauteurs, seul, le long d’une crête. Là-haut, il n’y a ni podium, ni public, ni médias qui attendent Rémi. Là-haut, il n’y a rien. Là-haut, il y a tout.

Lors du Kilomètre Vertical de Fully 2025, Rémi a battu un record du monde : 1 000 mètres de dénivelé en 27 minutes et 21 secondes.

NICO WILLIAMS, RICHARD RÍOS, NEYMAR JR., ALPHONSO DAVIES, MEMPHIS DEPAY

Un grand sourire, des vibes brésiliennes, le feu des critiques, un match de rue entre potes : cinq grands footballeurs, cinq façons de faire le plein d’énergie.

Alphonso Davies, lors de la Ligue des Nations contre le Mexique, le 20 mars 2025. Trois jours plus tard, déchirure des ligaments croisés.

Nico Williams

Pourquoi l’Espagnol préfère encore et toujours jouer avec les potes de son quartier. L’enraciné

Entre 2008 et 2012, l’Espagne domine la planète foot. Deux titres de champion d’Europe et une Coupe du monde remportés grâce à une réserve folle de pépites et un jeu à base de passes courtes et rapides. S’ensuivront dix années sans, avant qu’une nouvelle génération vienne moderniser la recette.

Au football collectif basé sur la possession sont venus s’ajouter des dribbles individuels et des percées offensives. Résultat : des buts, du spectacle et une nouvelle consécration lors de l’Euro 2024. Deux joueurs symbolisent cette « nouvelle Espagne » : Lamine Yamal, 18 ans, et Nico Williams, 23 ans. « On est des gosses de la rue, des mômes de banlieue, explique Williams, et on a introduit ce foot de rue dans l’équipe nationale. »

Né à Pampelune, ce fils d’immigrés ghanéens rejoint très tôt son frère Iñaki à l’académie de football de l’Athletic Bilbao. Mais dans sa tête, l’ailier n’a jamais vraiment quitté sa banlieue d’origine, Buztintxuri : « Chaque fois que j’entre sur le terrain, je pense à mon quartier. Je suis toujours ce gamin qui jouait sur le terrain derrière l’église. »

C’est là qu’il s’est « endurci à coups de tacles » et qu’il a développé son style de jeu.

Nico retourne régulièrement à Buztintxuri pour retrouver ses copains d’enfance et tous ces gamins issus de l’immigration qui lui rappellent sa propre jeunesse. Il s’est même fait tatouer le code postal de son quartier sur le bras. « Je sais que beaucoup d’enfants me considèrent comme un modèle. C’est aussi pour eux que je joue. »

En 2026, Nico Williams a lancé son propre tournoi en 4 contre 4 pour quartiers urbains. Infos et vidéos : redbull.com/reydelbarrio

Toujours les pieds sur terre : Williams, 23 ans, ancien joueur de rue à Pampelune, est aujourd’hui l’un des footballeurs les plus convoités au monde.

Richard R íos

Comment le futsal a propulsé la carrière du Colombien.

L’hybride

Trop petit, trop chétif, faible. C’est ainsi que les entraîneurs décrivaient le jeune Richard Ríos. Aujourd’hui, le joueur d’1,87 mètre impressionne par son talent extraordinaire. Et pourtant, jusqu’en 2018, le Colombien évoluait dans une autre discipline.

Comme le football professionnel refuse de lui ouvrir ses portes, Ríos se tourne vers le futsal, variante en salle très populaire en Amérique du Sud. Confronté à la dure réalité (« On était loin d’être des pros »), il apprend à faire face à des adversaires physiquement supérieurs mais aussi aux critiques et aux contraintes de cette discipline (un terrain de futsal mesure moins d’un tiers d’un terrain de foot classique).

Résultat : un footballeur à la volonté d’acier. « Je suis un battant, je ne laisse passer aucun ballon et je veux gagner, quel que soit l’enjeu », explique-t-il. Son jeu affûté ne passe pas inaperçu.

Titulaire de l’équipe nationale de futsal, Ríos participe en 2018 au championnat des moins de 20 ans de la CONMEBOL au Brésil et se fait alpaguer par l’immense club Flamengo pour sa section football un an plus tard.

Ce qui a tapé dans l’œil des recruteurs, ce sont ces qualités techniques que Ríos possède encore aujourd’hui et qu’il doit à son détour de parcours : « Dans les espaces fermés où une prise de décision rapide s’impose, le joueur de futsal en moi ressort, explique Rios. Passes courtes, dribbles, contrôle de la semelle. » Mais cette longue période en dehors des pelouses ne fait-elle pas ressortir certaines faiblesses de son jeu ? « J’ai dû apprendre pas mal de choses, passes longues, diagonales, horsjeu, etc. Mais sur le terrain, j’apporte mon expérience du futsal et ma volonté de progresser jour après jour. »

Après des années en futsal, il porte aujourd’hui avec fierté le maillot de l’équipe de Colombie : Richard Ríos, 26 ans.

TRÈS HAUT NIVEAU

Dans son dernier projet avec Red Bull, Neymar Jr. met en avant des joueurs d’exception, tels que Richard Ríos ou Endrick, pour relever des défis d’exception. Ou Séan Garnier, avec lequel ils se sont fait des passes en l’air alors que leur plateforme s’élevait à 15 mètres de haut. Plus d’épisodes sur la chaîne YouTube de Red Bull.

NEYMAR JR.

Pourquoi la superstar brésilienne se booste

aux critiques.

L’œil du cyclone

Peu de footballeurs ont autant fait couler d’encre que Neymar Jr. au cours de ces dernières années. Jeune prodige du Santos, vainqueur de la Ligue des Champions avec le FC Barcelone, transfert le plus cher de l’histoire au Paris Saint-Germain, meilleur buteur de l’histoire du Brésil…

Adulé par la plupart comme l’un des plus grands footballeurs de tous les temps ; décrié par d’autres comme un showman en manque d’efficacité sur le terrain, un fêtard sans éthique de travail, un mercenaire qui se fout du foot... Mais qui est vraiment Neymar Jr. ? Nul ne peut mieux y répondre que l’intéressé lui-même. Dans la série documentaire Neymar Jr. Full Access, la star s’exprime, nous invite dans son quotidien, et prouve que son histoire est loin d’être terminée.

« On ne devient pas footballeur professionnel sans payer le prix fort », dit-il à la caméra au cours d’une séance de physio. Et il ne parle pas de ses 46 blessures, dues en grande partie aux coups brutaux de ses adversaires. (Rien qu’entre 2016 et 2022, il a subi 1 040 fautes, soit près de 250 de plus que Lionel Messi, son dauphin au classement).

Non, Neymar Jr. fait référence aux haters, aux critiques des médias et à la pression constante du public. « À la moindre erreur, tout le monde me tombe dessus. Les gens ne comprennent pas que je ne suis qu’un être humain. »

N’y voyez pas la complainte du pauvre Neymar mais l’analyse lucide d’un joueur offensif qui tire avantage de toutes ces critiques –positives ou négatives– « pour se booster ». Car même après 25 titres officiels et une armada de récompenses, Neymar Jr. ne veut qu’une chose : jouer au foot. Que ce soit pour son club de cœur, le Santos, ou pour la Seleção, évidemment. « Je suis conscient de mes qualités, dit-il, et je sais ce que je peux apporter à l’équipe. » D’où son retour au Brésil, et ces heures quotidiennes à faire la navette entre salle de gym, séance de massage et terrain

de foot. Il fait la une des médias même quand il ne joue pas : « Avant la sélection pour la Coupe du monde en mars, mon nom a été mentionné au moins un milliard de fois », rigole Neymar, trop habitué au feu des projecteurs pour en être vraiment gêné.

Retrouvez les épisodes de la série documentaire de Neymar Jr. sur Red Bull TV et sur sa chaîne YouTube.

Au centre du cirque médiatique : Neymar Jr., 34 ans, scrolle dans le bus, tandis que des milliers de fans l’attendent à l’extérieur.

Alphonso Davies

Pourquoi le Canadien ne perd jamais le sourire dans les bons comme les mauvais moments. L’étincelant

D’un camp de réfugiés au Ghana à la première division allemande, d’un lit d’hôpital à la Ligue des Champions...

Du haut de ses 25 ans, Alphonso Davies a traversé toutes les épreuves sans jamais se départir de son sourire.

« Il avait toujours cette énergie folle », se souvient Craig Dalrymple, directeur du centre de formation des Vancouver Whitecaps, à l’évocation du jeune Davies. Dès ses 14 ans, il sort nettement du lot par sa rapidité, sa force physique et son étonnante maturité. «Mes parents cumulaient plusieurs jobs, j’étais responsable de mes deux frères et sœurs, se souvient Davies. Je remontais le moral des troupes. »

Sa carrière est aussi fulgurante que ses sprints sur le terrain (son record est de 36,51 km/h) : premier contrat pro à 15 ans à Vancouver, révélation dans la ligue américaine, transfert au FC Bayern à tout juste 17 ans, et à peine deux ans plus tard, il décroche la Ligue des Champions 2019/2020 et devient le premier Canadien de l’Histoire à réaliser ce tour de force. « Soulever ce trophée à 19 ans, c’est une dinguerie. Je n’ai pas fermé les yeux pendant deux jours ».

L’équipe du Canada compte désormais l’un des meilleurs arrières gauche du

monde dans ses rangs et forcément, les ambitions sont revues à la hausse. Après une longue attente de 36 ans, la formation parvient à se qualifier pour la phase finale du Mondial 2022 et inscrit son premier but, marqué par… Davies ! Cette année, le pays accueillera la Coupe du monde, encore un nouveau défi pour les Rouges et ce joueur. En mars 2025, Davies est relégué sur le banc de touche après une rupture des ligaments croisés. « Je me suis dit : soit tu restes assis là à pleurnicher sur ton sort, soit tu affiches ton plus grand sourire et tu repars au combat. » Treize mois plus tard, Davies joue comme titulaire en demi-finale de Ligue des Champions à nouveau.

Davies, 25 ans, de nouveau en forme. La star du Bayern mène désormais l’équipe du Canada pour sa « Coupe du monde à la maison ».

Memphis Depay

Comment le meilleur buteur néerlandais s’inspire des vibes brésiliennes. Le phénix

En 2024, Memphis Depay, 30 ans, se retrouve sans club et décide de rejoindre le Brésil. Beaucoup y ont vu le choix classique d’un footballeur en fin de carrière, mais deux ans et trois titres plus tard, on a plutôt l’impression d’assister à une renaissance. Une de plus.

La carrière de Depay fait un peu penser aux montagnes russes, entre l’éclosion au PSV Eindhoven, l’épisode « cauchemardesque » (dixit Memphis) au Manchester United, le second souffle à l’OL, une nouvelle période en demi-teinte au FC Barcelone, puis une saison marquée par les blessures à l’Atlético de Madrid, avant d’emmener les Oranje jusqu’en demi-finale de l’Euro 2024. Motivé par ce succès (il compare l’équipe nationale à « un bon bain chaud »), Memphis signe au SC Corinthians de São Paulo. Fans et experts en restent bouchebée. « Je voulais revenir aux racines du vrai football. Même en Europe, les gamins admirent le jeu brésilien, dira Memphis lors de sa présentation officielle au club. C’est la Mecque du football. »

L’attaquant affiche une grande confiance, marque, délivre des passes décisives et selon l'avis de certains,

joue « plus comme un Brésilien que les Brésiliens euxmêmes ». En dehors du terrain, Memphis absorbe toutes les facettes de cette nouvelle culture, de la nourriture au mode de vie sans oublier les rythmes brésiliens. Ce mordu de musique s’est rendu plusieurs fois dans les favelas et leur a même dédié un morceau de rap. Car dès le départ, Memphis a toujours su qu’au-delà des résultats sportifs (coupe, supercoupe et championnat de São Paulo), « la raison pour laquelle [il est] ici dépasse le football ».

Racines ghanéennes, sang brésilien dans les veines, passeport néerlandais : Depay, 32 ans, citoyen du monde.

LE FEU ET LA GLACE

Au sein du peloton, il n’y a pas plus gueulard que Remco Evenepoel et pas plus discret que Florian Lipowitz. Ce duo improbable a fini par se découvrir au pied d’un volcan, et attention, cela pourrait promettre un sacré feu d’artifice sur la Grande Boucle.

Texte Christof Gertsch
Photos Maximilian Fries
Double menace : Florian Lipowitz et Remco Evenepoel (à droite) s’entraînent à Tenerife, en début d’année.

Remco Evenepoel, 26 ans, et Florian Lipowitz, 25 ans, repenseront sans doute un jour à ce jeudi de fin janvier 2026 en se disant que c’est ici que tout a commencé. Pas dans les Pyrénées ni sur les Champs-Élysées, mais en ce début d’après-midi à Majorque, sur une portion de route plate parcourue à 60 km/heure.

Une fois n’est pas coutume, c’est par un contre la montre par équipes que débutera le Tour de France à Barcelone le 4 juillet prochain. Un exercice devenu presque anachronique dans le cyclisme moderne. Ce n’est pas le meilleur coureur qui gagne, mais la meilleure équipe. Huit coureurs pour un seul chrono à l’arrivée. Si l’un tire trop fort, la chaîne se brise. Si l’un est trop lent, il ralentit tout le groupe.

Pour la formation Red Bull – BORA –hansgrohe, qui s’affichera sur le départ de la Grande Boucle avec le duo de leaders

formé par Lipowitz et Evenepoel, le meilleur rouleur du monde, ce chrono par équipes est une véritable bénédiction. Afin de vérifier si les essais prometteurs effectués en soufflerie fonctionnent aussi sur le terrain, tous deux se sont donné rendez-vous dès la fin du mois de janvier à Majorque, avec le Trofeo Ses Salines comme course de préparation. Un premier grand test avant la démonstration de force qui devrait dynamiter le Tour.

C’est le bruit qui frappe en premier, ce grondement sourd qui semble déchirer l’air. Le train est lancé, une mécanique parfaitement huilée, un concentré de muscles, de carbone et d’une tolérance à la douleur calculée au millimètre près. En tête, Remco Evenepoel, compact, casque rentré dans les épaules, dans cette impeccable position aérodynamique qui lui a valu le surnom de « Aerobullet ». Pendant 90 secondes, il fend le vent à 500 voire 520 watts, mesure de puissance brute de pédalage qui, même pour un athlète de classe mondiale, dépasse largement le seuil de douleur acceptable. Il pourrait rajouter 20 watts mais se réfrène : « inutile de faire exploser mon équipe juste pour prouver que je suis le meilleur », s’est-il promis.

Bien calé dans sa roue, Florian Lipowitz, qu’Evenepoel surveille de près

depuis cette ascension du Critérium du Dauphiné 2025 où l’allemand l’a lâché. Ce jour-là Remco s’est fait la réflexion qu’ils allaient bientôt courir dans la même équipe. Les voilà maintenant réunis dans ce CLM par équipes, en route vers la victoire avec quatre secondes d’avance sur la formation Movistar, deux moteurs bien différents qui vrombissent à l’unisson. Des ailiers, comme on nomme parfois ce genre de duos prêts à se sacrifier l’un pour l’autre : à tour de rôle, l’un fend le vent pour permettre à l’autre de s’économiser quand les circonstances de course l’exigent.

Et pourtant, tous deux se connaissent à peine. À vrai dire, ils n’ont même pas vraiment eu l’occasion de se côtoyer et cela soulève bon nombre de questions sur la saison à venir : que faire quand deux coureurs de la même formation ont le même objectif personnel, à savoir remporter le Tour de France ?

Hautes ambitions

Quatre semaines plus tard, à Tenerife. Lors de l’ascension du Teide (le volcan qui domine l’île à 3 715 mètres d’altitude) depuis la côte, on traverse six zones de végétation différentes : les forêts de lauriers baignées de brume se succèdent aux forêts de pins suintant la résine

Sur la même longueur d’onde : Lipowitz (à g.) et Evenepoel s’entendent aussi en dehors de la piste.

À l’origine, ils devaient rouler deux heures et demie, sur 80 km. Au final, ce seront trois heures et demie.

bientôt remplacées à leur tour par d’austères paysages volcaniques aux tons ocres, gris et noirs.

C’est ici, à 2 200 mètres d’altitude, dans l’unique hôtel à des kilomètres à la ronde, que Remco Evenepoel et Florian Lipowitz s’installent fin février pour les vingt prochains jours, indispensable préparation avant les premières grandes courses de la saison.

Véritable autel du cyclisme moderne, le Teide exige son lot quotidien de sacrifices : des semaines loin des siens, des journées entières dans l’isolement total, des heures en selle l’estomac vide avec pour seul espoir que cela finira par payer en juillet. En altitude, le corps doit s’adapter : l’air se fait plus rare, le sang absorbe moins d’oxygène et l’organisme réagit en produisant davantage de globules rouges. Voilà pourquoi tant d’équipes du WorldTour prennent régulièrement leur quartier sur le Teide en début d’année. Les effets se font ressentir plusieurs mois après leur retour en plaine.

La formation a choisi de faire coïncider les stages d’entraînement de Remco Evenepoel et de Florian Lipowitz, autant pour leur permettre de faire connaissance que pour couper court aux rumeurs de rivalité entretenues par les médias depuis quelques mois. Quoi ? Evenepoel la

« En tête à tête, Florian est plus ouvert, plus direct, c’est presque un électron libre. » Remco Evenepoel

superstar, quadruple champion du monde, double champion olympique et vainqueur de la Vuelta débarque dans la même équipe que Lipowitz, le nouveau talent qui a terminé troisième du Tour l’an dernier pour sa première participation ? Mais ça ne va jamais marcher ! Beaucoup se sont dit que Lipowitz devait être furieux à l’annonce de la signature d’Evenepoel.

Dans le cyclisme, les rivalités pour cause de double leadership ont la dent dure. On ne compte plus les histoires où deux leaders de la même équipe refusaient de se parler au dîner et où les coachs devaient jouer les intermédiaires entre les deux camps. Une situation que connaît bien John Wakefield, l’entraîneur principal de l’équipe. Il sait ce qui arrive quand la cohabitation ne fonctionne pas. D’où la décision de les réunir au sommet du Teide. Mais d’où viennent nos deux pépites ? Né en 2000, Florian Lipowitz est

très famille. Il pense chaque jour à sa compagne Antonia Weeger , elle-même spécialiste du VTT, et à ses parents, à Laichingen. Les bretzels sur la table à manger, le frichti du soir, le train-train du foyer lui manquent terriblement. Pour lui, le plus dur dans la vie d’un coureur professionnel est d’être loin des siens.

Si on le croisait dans la rue, on serait à cent lieues de s’imaginer qu’il est l’un des meilleurs cyclistes au monde. En voyant son visage poupin, ses grands yeux bruns et son côté un peu réservé, on penserait plutôt qu’il vient de passer son bac et qu’il se demande ce que lui réserve l’avenir. Aucune arrogance ni décontraction forcée dans son attitude, mais une retenue typiquement souabe, même s’il vit désormais en Autriche. Le cyclisme est venu dans sa vie à cause d’un accident. Lipowitz fait ses débuts comme biathlète et en devient rapidement l’un des juniors allemands les plus prometteurs. Il est séduit par la

Deux hommes qui roulent par simple amour du vélo : Evenepoel et Lipowitz sur le Teide.

Sorti de l’ombre : en un temps record, Florian « Lipo » Lipowitz, discret mais déterminé, est passé du statut de jeune talent à celui de leader au sein de son équipe.

«Remco et Florian, c’est le yin et le yang. Le feu et la glace. Deux pôles opposés qui ne se menacent pas, mais se libèrent.» John Wakefield, entraîneur en chef

dualité propre à cette discipline : endurance et précision, ski de fond et tir, et voue un culte aux Norvégiens de la trempe d’Ole Einar Bjørndalen, qui ne s’étendent pas sur leurs victoires.

Victime à 17 ans d’une rupture des ligaments croisés lors de vacances familiales à Fuerteventura, il découvre le vélo pendant sa rééducation. Semaine après semaine, il roule, encore et encore, de plus en plus loin, accompagnant son père, sportif d’endurance devant l’éternel, sur des marathons cyclistes. Il finit par réaliser que les routes asphaltées lui conviennent davantage que les pistes enneigées et à la surprise générale, il remporte des courses en Engadine et au Tyrol en 2019. Après une rencontre fortuite entre son père et un entraîneur de Bora, il participe à un test de performance. Ses résultats provoquent l’incrédulité de l’assistance.

Vient ensuite l’anecdote qui fait désormais partie du folklore du cyclisme allemand : en plein hiver, il parcourt plus de cent kilomètres à vélo pour se rendre à un entretien avec Ralph Denk, le chef de la formation, avant de repartir de la même façon sous une tempête apocalyptique. « Je ne m’étais pas imaginé que ça

Dans les années à venir, Florian Lipowitz (ici à g.) et Remco Evenepoel (page de gauche) veulent célébrer de grands succès avec leur équipe.

allait se passer ainsi, mais c’est peut-être ce qui m’a permis de décrocher mon contrat », admet-t-il.

L’équipe Red Bull – BORA – hansgrohe pense qu’il manque de maturité et surtout d’expérience. Denk l’envoie alors dans une équipe de seconde division au Tyrol. Sa première course professionnelle tourne au désastre. Lipowitz chute à deux reprises, déteste les frottements dans le peloton, ne se sent pas à sa place. Il a envie de jeter l’éponge et confie à ses parents qu’il préfère laisser tomber le cyclisme, mais ceux-ci finissent par le convaincre de se donner un an. L’année d’après, le voilà sur les routes de France pour le Tour de l’Avenir. Pour la première fois, il se sent à l’aise au sein du peloton et commence à rêver d’intégrer une équipe WorldTour.

Cinq ans plus tard, la carrière du jeune homme a pris un virage vertigineux. Sur le vélo, l’Allemand réservé se métamorphose, attaquant en montagne là où personne ne l’attend, à l’instinct, impitoyable.

Né la même année que Lipowitz, le Belge Remco Evenepoel a connu un parcours drastiquement différent. Véritable héros national dans un pays

qui vénère ses cyclistes comme le Brésil ses footballeurs, sa vie semble tout droit sortie d’un film : jeune pousse du ballon rond à Anderlecht, il se fracture le bassin et se réoriente vers la petite reine.

Quand l’interview démarre, on a besoin d’un petit moment pour ajuster l’image que l’on s’était faite de lui. Grande gueule, réputé pour ses coups de sang en course et pour ne pas avoir la défaite facile, un portrait qui correspond mal au jeune homme assis en face de nous. Jambes croisées, bras droit nonchalamment posé sur l’accoudoir, il ne détourne jamais le regard, parle en termes posés, réfléchis, et dégage une douceur déconcertante. Son entraîneur l’a un jour comparé au triathlète Jan Frodeno : un fauve sur les pistes, un tendre en dehors. Une fois la journée d’entraînement terminée, Evenepoel va serrer des mains, remercie chaque membre du staff, connaît chaque mécanicien par son prénom et écrit des messages d’encouragement aux débutants qui ont bien roulé. Il a rencontré sa femme, Oumaïma Rayane, sur les bancs de l’école. Elle l’accompagne souvent sur ses courses, prend place dans le bus de l’équipe, mais pourtant, quand vient le soir et que Remco, après une longue journée d’entraînement sur le Teide, est trop fatigué pour parler, il préfère lui écrire. Ce serait injuste pour elle de l’appeler s’il ne trouve pas les bons mots et n’a rien à raconter. Grâce à elle, il se tourne vers l’islam après sa terrible chute d’un pont lors du Tour de Lombardie 2020. Il a frôlé la mort, ce jour-là. « Pourquoi la flamme ne s’est-elle pas simplement éteinte ? », se demande-t-il dans la longue obscurité de sa rééducation. Il ne trouvera pas de réponses.

Mais dans la prière, il découvrira une chose que le sport ne peut pas lui apporter : le silence. Le sentiment d’être plus que ses résultats. Et la certitude que tout arrive pour une raison, même si l’on ne le voit pas tout de suite. « C’est une protection », lâche-t-il. Pas contre les défaites, mais contre l’absurdité.

« Peu importe si c’est moi ou Remco. Tant qu’on roule en équipe et que l’un de nous monte sur le podium, on pourra être sacrément fiers. »
Florian Lipowitz

L’altitude stimule la production de globules rouges, c’est pourquoi de nombreux cyclistes s’entraînent au Teide (3 715 m).

CINQ RAISONS POUR LESQUELLES

le contre-la-montre par équipes est l’exercice le plus dur du

1. Puissance brute

En contre-la-montre par équipes (ou TTT pour Team Time Trial), les valeurs de performance dépassent l’imaginable. Pendant ses relais de 90 secondes, Remco Evenepoel développe une puissance constante de 500 à 520 watts, soit l’équivalent de 130 % de son seuil fonctionnel de puissance. C’est l’exercice le plus violent de l’univers du cyclisme : 60 km/h à pleine puissance sans aucune aspiration.

2. Le monde merveilleux de l’aérodynamique

Un TTT, c’est de la physique appliquée à l’état pur. Tandis que le coureur de tête lutte contre la résistance de l’air, ses coéquipiers se calent derrière lui, ce qui permet de réduire la résistance aérodynamique jusqu’à 50%. C’est une rotation constante : après son effort, le leader se décale et se laisse glisser à l’arrière du train. Lors de ces relais, la moindre irrégularité agit comme une onde de choc : l’effet accordéon crée des trous dans cette formation parfaite.

3. Adieu égo

En TTT, il ne s’agit pas pour le coureur le plus fort de rouler le plus vite possible. Il faut également inclure le coureur le plus faible dans la tactique globale. En forçant trop, on risque de faire lâcher le reste des wagons. Les gros moteurs comme Evenepoel prennent donc des relais

cyclisme

plus longs, mais contrôlés, tandis que les grimpeurs plus légers ne restent que quelques secondes face au vent. C’est l’un des rares exercices sportifs où il faut faire preuve de retenue pour aller plus vite.

4. Le train de la mort

En général, le chrono de chaque équipe est pris sur le quatrième ou le cinquième coureur à franchir la ligne. Cette règle fait du TTT un exercice de sacrifice. Dans les derniers kilomètres, un équipier va se placer une dernière fois à l’avant et tout donner, ce que l’on appelle un death pull : il se vide pour maintenir la vitesse du leader, puis s’écarte. Pour lui, la course est terminée. Il y aura une variante à Barcelone, puisque le chrono de chaque coureur sera pris séparément, ce qui veut dire que Remco et Lipowitz pourraient aborder l’ascension finale côte à côte et se disputer le premier maillot jaune du Tour.

5. Confiance aveugle

En cyclisme, rien n’est plus stressant qu’un TTT. Le groupe évolue dans une position aérodynamique compacte, chaque coureur littéralement collé à la roue arrière de celui qui le précède, sans toucher les freins ni voir la route. Une confiance aveugle est de mise. Ce n’est pas une course d’individualités. C’est une épreuve où huit personnes fusionnent pour devenir une seule et parfaite machine.

Diamétralement opposés

Revenons donc à Evenepoel et Lipowitz, qui font aujourd’hui connaissance.

Leur première rencontre a lieu dans le sous-sol de l’hôtel avant leur départ. Au menu : deux heures et demie de route, 80 km de montées et de descentes entre brouillard et lumière. Le feu arrière d’Evenepoel clignote, Lipowitz porte un épais foulard mais laisse sa veste thermique ouverte. Soleil brûlant, vent glacial, festival de couleurs au fil des kilomètres, vert tropical, marron boisé puis le noir réglisse du parc national.

Au bout de dix minutes, la conversation s’installe. On mentionne les anciennes chutes, les courses passées, le parcours du Tour en juillet. Deux heures et demie deviennent trois heures, puis trois heures et demie, ils continuent de rouler, tout simplement, oubliant le temps qui passe. Il y a quelque chose de fascinant et d’émouvant à constater combien ces deux supposées extrêmes se rapprochent si vite ici, en altitude, pour la plus grande joie de l’équipe qui les accompagne en voiture. John Wakefield résumera plus tard la scène en ces termes : « Remco et Florian, c’est le yin et le yang. Le feu et la glace. Deux opposés qui se libèrent au lieu de se menacer. »

La conversation bat toujours son plein en rentrant à l’hôtel. Avec un enthousiasme évident, Remco déclare : « Florian est complètement différent en tête à tête. Il est plus ouvert, plus direct, c’est presque un électron libre. »

Interrogé à son tour, Lipowitz dira quant à lui : « C’était bien ». Pas un mot de trop, une petite phrase qui résume tout. C’était bien.

Ils ont découvert qu’ils avaient beaucoup de choses en commun : leur vécu, certains obstacles, et surtout l’amour du vélo. Lipowitz décrit cette sensation incroyable qui l’envahit quand le pédalage se fait plus fluide, que l’on rentre dans un rythme que l’on voudrait faire durer éternellement. « C’est comme une drogue », dit-il. Et après cette sortie, il sait qu’Evenepoel partage ce sentiment, lui, le perfectionniste dont le cerveau (dixit son entraîneur) tourne constamment à cent à l’heure, lui qui fait encore des essais en soufflerie alors que tout le monde veut rentrer au bercail. Evenepoel l’ingénieur, Lipowitz l’instinctif, deux coureurs à l’ascension du Teide unis par la même passion.

Pour Lipowitz, Evenepoel n’est pas un concurrent mais un cadeau du ciel, un paratonnerre qui attire les projecteurs et lui permet de travailler au calme. Ce qui l’impressionne le plus chez son

Coup double : Florian et Remco se sont entraînés ensemble au début de cette année, à Tenerife.

homologue belge ? Les comebacks. Ces chutes dont beaucoup ne se relèvent jamais. Et aussi son art d’encaisser la charge médiatique en plus de l’entraînement intensif. En début de saison, il fait un aller-retour en Belgique entre deux blocs d’entraînement à Majorque pour participer au gala du sport annuel.

« Moi, j’en serais incapable, je serais vidé, mais lui, ça lui donne probablement encore plus d’énergie », commente-t-il. Evenepoel observe Lipowitz avec la froide lucidité d’un analyste. Il a besoin d’être à 110 % de sa forme pour gagner un grand tour, alors que Lipowitz se range

plutôt dans la catégorie diesel, de ceux qui, à 90, 95 %, roulent encore avec les meilleurs, explosent rarement et ne descendent jamais sous leur niveau.

Et maintenant qu’ils se connaissent, est-ce que l’un des deux se mettra au service de celui qui a les meilleures jambes ?

« La question ne s’est jamais posée », dit Evenepoel. « Je m’effacerai si c’est le cas, évidemment. »

« Peu importe si c’est moi ou Remco. Tant qu’on roule en équipe et que l’un de nous monte sur le podium, on pourra être sacrément fiers », surenchérit Lipowitz.

« Inutile de faire exploser mon équipe juste pour prouver que je suis le meilleur. » Remco Evenepoel

On entend souvent ce genre de déclarations dans le milieu sportif, mais il ne faudra pas attendre juillet pour savoir si ces deux-là le pensent vraiment.

Objectifs communs

Fin mars, Tour de Catalogne. L’une des courses de préparation au Tour les plus importantes du calendrier. Florian Lipowitz et Remco Evenepoel arrivent tout droit du Teide, bourrés d’ambition et de globules rouges. Remco ne mentionne ni sa chute survenue deux jours plus tôt ni le cortège de douleurs qui s’ensuit. Mais on constate vite sur l’étape reine que Lipowitz est plus tranchant. Evenepoel finit par se laisser distancer, et l’image pourrait encore alimenter les craintes des observateurs : le nouveau venu sur la pente ascendante met la superstar face à ses propres limites.

Pourtant, le lendemain, lors de la descente technique précédant l’ascension finale, Evenepoel risque le tout pour le tout, fonce à tombeau ouvert dans chaque virage, Lipowitz bien calé dans sa roue. Sur le plat, le Belge roule comme un forçat jusqu’à reléguer Felix Gall à une minute et demie alors que celui-ci devançait Lipowitz au classement général jusque-là. « C’était un sacré effort », commente Evenepoel à l’arrivée. Mais je voulais aider Florian à monter sur le podium. »

Lipowitz ajoute : « Remco m’a rendu un immense service. Je n’ai même pas les mots. »

Peut-être repenseront-ils à tout cela un jour. À Majorque, et ces quatre secondes d’avance sur Movistar. Au Teide, et ces vingt journées passées ensemble sous les reflets changeants du paysage. À la Catalogne, et cette descente à toute allure.

Le 4 juillet prochain, ils s’élanceront de la rampe de départ à Barcelone, eux et six autres coureurs de Red Bull – BORA – hansgrohe. Le feu et la glace. Et à ce moment-là, quand les roues lenticulaires commenceront leur bourdonnement, ils sauront qu’ils se comprennent.

TOUT DONNER DEVANT L’ÉCRAN ?

RED BULL DONNE DES AIIILES.

L’AVENTURE AZTÈQUE

En kayak au cœur des vestiges ancestraux de Xochimilco

VOYAGE/

UN CONCEPT UNIQUE

Embarque avec nous à la découverte des canaux de Xochimilco jusqu’au Baldío, un restaurant à la vision éco-responsable pionnière, fidèle à la tradition aztèque, et honoré de la première Étoile

Verte du Guide Michelin de la ville de Mexico.

Par-dessus les basses assourdissantes d’un club de Juárez, le quartier le plus électrique de Mexico, je crie à l’oreille de mon ami Miguel : « Soh-chee-milk-oh ! » Mon espagnol est médiocre, alors je réitère pour me faire comprendre. « Ah, Xochimilco !!!  » Ce qui signifie « là où poussent les fleurs », en nahuatl. Son nez se plisse. « C’est sale, plein de gens qui boivent de la tequila… Si j’étais toi, je n’irais pas. »

Bien que situé à quelques dizaines de kilomètres au sud de Mexico, nombre d’autochtones n’ont jamais visité ces mystérieuses zones humides. Pour s’y rendre, il faut louer une trajinera, embarcation traditionnelle colorée, ou un kayak, à la découverte de la réserve naturelle classée à l’Unesco. Non seulement c’est une halte vitale pour les oiseaux migrateurs et le seul endroit où les axolotls vivent encore à l’état sauvage, mais aussi un système agricole flottant, hautement menacé, en activité depuis trois mille ans, puis perfectionné à l’époque aztèque.

Dans le dédale des canaux

Il fait nuit noire, et tellement froid que mes mains se recroquevillent quand j’embarque aux côtés de mon amie Bénédicte Desrus, photographe documentaire, vers ce nouveau monde. Peu à peu, une traînée d’orange saigne à l’horizon. La silhouette fantomatique de notre pirogue se dessine dans la brume.

Nous sommes là pour explorer la ferme flottante gérée par Arca Tierra, un projet d’agriculture régénérative qui fédère un réseau de cinquante petit·e·s producteur·rice·s du centre du pays, travaillant selon des principes agroécologiques. Ils et elles approvisionnent les meilleurs restaurants de la ville et organisent des visites immersives en kayak, invitant les adeptes de nature à découvrir

Imogen Lepere est une journaliste britannique spécialisée dans le voyage et la durabilité. Anciennement basée au Mexique, elle vit désormais dans le Devon.
COULEUR
« Xochimilco est le seul exemple au monde d’un système agricole qui augmente activement la biodiversité de son écosystème. »

LES TRAJINERAS pour explorer les vestiges du système lacustre aztèque.

un visage méconnu de Mexico. En sautant à terre, une odeur de bois brûlé et un relent de soufre volcanique nous assaillent. Lucio Usobiaga, cofondateur du projet avec son frère Pablo, s’avance d’un pas décidé, le regard tendu  : c’est l’expression de celles et ceux qui luttent pour une agriculture durable. Il nous guide à travers la ferme et explique que les « champs » sont en réalité des racines de saule entrelacées qui poussent ensemble pour former des îles, recouvertes de terre draguée du fond du lac (d’où l’odeur).

« À son apogée, Xochimilco nourrissait presque à lui seul Tenochtitlán, la capitale aztèque, explique-t-il. L’eau y coule toute l’année, et le sol est considéré comme le meilleur du Mexique. C’est le seul exemple au monde d’un système agricole qui augmente activement la biodiversité de son écosystème. »

Mais tout cet équilibre est menacé. L’étalement urbain étouffe les chinampas

ÉCONOMIE CIRCULAIRE Xochimilco et Tláhuac : sur les chinampas (jardins flottants), des agriculteur·rice·s cultivent des légumes que Douglas McMaster (en bas à gauche) sert au Baldío, le premier restaurant zéro déchet du pays.
« Les citadin·e·s ne réalisent pas la magie de cet endroit, juste à leur porte. Nous devons nous battre pour le préserver. »

LA NATURE À SON APOGÉE

Le Parc Écologique de Xochimilco (PEX) est une réserve naturelle de biodiversité classée au patrimoine mondial de l’UNECSO, et un sanctuaire pour les oiseaux migrateurs.

(ces fermes flottantes). Aujourd’hui, on estime que seuls 2,5 % des chinampas servent encore à l’agriculture. Comme la ferme de Cutberto Bermudez, l’un des cinq agriculteurs locaux avec lesquels Arca Tierra collabore.

Le devoir de mémoire

Quand notre bateau accoste, Cutberto retient le pit-bull géant qui se jette sur nous. En bottes de caoutchouc et chapeau de cow-boy, il incarne si bien l’image que je me fais d’un paysan mexicain qu’il me faut du temps pour me rappeler qu’il est aussi habitant de la plus grande ville

Pourquoi en kayak ?

POUR LE SPORT

Une journée à pagayer dans les canaux de Xochimilco et le réconfort d’un repas à base de produits locaux cuisinés au feu de bois.

POUR L’EXPÉRIENCE ENVOÛTANTE

Admirer le paysage de Xochimilco à travers la brume matinale en écoutant les oiseaux s’éveiller.

POUR LES AXOLOTLS

Direction le PEX afin d’y observer cette espèce hautement menacée capable de régénérer ses membres.

d’Amérique du Nord. « Où que je regarde, il n’y a que des bars à tequila, la corruption et le changement climatique, soupire-t-il. Les citadins ne réalisent pas la magie de cet endroit, juste à leur porte. Mais c’est à nous, et nous devons nous battre pour le préserver.  » Afin d’aider les producteur·rice·s à atteindre les marchés urbains, Lucio et Pablo Usobiaga ont ouvert le restaurant Baldío en 2024, une annexe zéro déchet de l’enseigne londonienne Silo, fondée par le visionnaire Douglas McMaster : tous deux fonctionnent sans poubelle, privilégiant circuits courts, fermentation et technologies de pointe pour ne rien gaspiller.

Plus tard, dans le quartier branché de La Condesa, Xochimilco nous semble être à des années-lumière. C’est vendredi soir, et le Baldío (qui vient de recevoir une étoile verte Michelin) bourdonne d’activité. Corsetée dans la lumière d’un bar, Karen Villagómez secoue énergiquement le cocktail signature du Baldío, un mélange de pox (un spiritueux traditionnel) et de liqueur de maïs.

Quant à moi, juchée sur un tabouret face à la cuisine ouverte, j’observe les cuisiniers disposer délicatement de micro-carottes sur un lit de sauce pipián et ail noir. Il est étrange de penser que si peu de convives ici ont conscience de la culture précolombienne qui survit encore dans leur ville, et de la révolution alimentaire régénérative qui y prend racine.

Instagram : @therealimogenlepere

PLAYLIST/ RÉVÉLATION

Old School ou New School ? Les deux pour Ele A , plus que jamais déterminée à placer le Tessin sur la mappemonde musicale.

091. L’indicatif téléphonique du Tessin est devenu un symbole qu’Ele A porte fièrement. Il faut dire que depuis les prémisses de sa carrière en 2020, l’artiste originaire de Lugano a su se démarquer, fédérant progressivement une solide communautés de fans, avec une succession de concerts aux quatre coins de l’Europe. Influencée aussi bien par les géants de la scène East Coast américaine que par des artistes italophones tels que Mattak et Fabri Fibra, l’espoir de 23 ans impose un flow désinvolte sur des productions en majorité composées par son binôme, le DJ/beatmaker Disse. Il serait réducteur de cantonner Ele A uniquement au rap, tant celle-ci se plaît à expérimenter diverses sonorités à l’image de Pixel, premier album paru en 2025 à la croisée des genres hip-hop, UK Garage et piano-voix en guise d’outro. Pour The Red Bulletin, Ele A s’est prêtée au jeu de la playlist via une sélection éclectique qui fait écho à ses inspirations.

En concert au Montreux Jazz Festival le 17 juillet prochain. Instagram : @eleee.a

PinkPantheress

True romance (2023)

« J’adore ce morceau et notamment la façon dont PinkPantheress mélange les sonorités pop avec une touche britannique : on y retrouve donc des influences drum and bass, entre autres. Je trouve qu’elle a un répertoire très distinctif par rapport à la pop grand public. Sa voix est douce, mais elle va droit au but. C’est un véritable tube pop. »

AUTHENTIQUE Avec des textes qui relatent son quotidien, Ele A met un point d’orgue à narrer ses émotions sans filtre.

The Strokes

The Adults Are Talking (2020)

« Lorsque j’ai découvert ce titre, j’ai été captivée. Je ne connaissais même pas The Strokes, mais je pense que ce morceau transcende le groupe lui-même. La structure de la chanson est parfaite, c’est comme une montée d’adrénaline constante ; je l’écoute toujours quand il pleut, car elle est très énergique et a une signification particulière pour moi. »

Mac Miller Someone Like You (2013)

« Mac Miller est l’un de mes artistes préférés, j’apprécie toute sa discographie. Ce morceau est spécial car il dégage une ambiance étrange qui m’évoque quelque chose que je n’ai pas vécu. Il m’a vraiment happé la première fois que je l’ai entendu. Le beat, le sample vocal et les couplets bruts me poussent à écouter le track en boucle jusqu’à l’épuisement. »

Akriila Superficial (2024)

« J’ai découvert Akriila avant la sortie de son EP Epistolares. J’aimais déjà l’ambiance de sa musique, mais c’est avec ce projet que j’ai compris l’intégrité de la démarche de l’artiste sur le plan musical, esthétique et lyrique. La façon dont elle associe sa voix à des prods distordues – allant de la DnB au reggaeton – m’inspire vraiment. Je l’écoute en boucle. »

MONTRES/ ÉLÉGANCE

EN

MOUVEMENT

Avec la nouvelle HydroConquest, Longines conserve l’ADN sportif de sa ligne associé à un design épuré. Un parfait équilibre entre appel de la mer et exigences modernes pour qui navigue le quotidien comme l’aventure.

Sous le boîtier bat le calibre Longines L888.5. Ce mouvement automatique est doté d’un spiral en silicium, ce qui le rend jusqu’à dix fois plus résistant aux champs magnétiques que les exigences de la norme ISO – le standard international des montres antimagnétiques.

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Partir à l’aventure avec le nouveau Volkswagen California

Le parapentiste Patrick von Känel a traversé l’Europe de l’Est jusqu’en Turquie avec sa famille à bord du nouveau Volkswagen California.

Trois mois en Volkswagen California: une aventure toute particulière en famille avec deux enfants en bas âge. «Est-ce que ça va bien se passer?», se sont demandé Nicla Caprari (28 ans) et Patrick von Känel (31 ans) avant de prendre la route en août dernier. Pour ne pas faire durer le suspense: «Tout s’est bien déroulé, et même très bien!»

Tout a commencé après la Red Bull X-Alps, la course d’endurance la plus diffcile au monde, que Bernois de l’Oberland a terminée dans le top 10 pour la quatrième fois consécutive. Le couple a alors décidé de partir vers l’est. À bord: leurs deux enfants Tessa (3 ans) et Tobia (1 an), et bien sûr un parapente qui a trouvé sa place dans le coffre de toit avec des vêtements chauds.

Objectif: Cappadoce, en Turquie. Les formations rocheuses spectaculaires

de l’Anatolie centrale sont un véritable paradis pour les adeptes de montgolfère et de parapente. Depuis Kandersteg, leur itinéraire d’environ 5000 kilomètres les a conduits à travers l’Autriche, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie, le Monténégro, l’Albanie et la Grèce. «Nous avons simplement pris la route», raconte Nicla Caprari. «C’est le paysage qui nous guidait.»

Un voyage riche en aventures Avec le nouveau Volkswagen California, ils avaient toujours leur base avec eux. La plupart du temps, ils cuisinaient sur le réchaud à gaz. «Avec des enfants en bas âge, c’est plus simple qu’au restaurant», estime Patrick. Par mauvais temps, ils retournaient les sièges avant, relevaient la table et la salle à manger était prête. Malgré tout, ils mangeaient en plein air la plupart du temps.

Les deux espaces de couchage séparables se sont avérés particulièrement adaptés à la famille. Les enfants dormaient sur le matelas sous le toit relevable, les parents sur la surface de couchage qui peut être déployée sur les deux sièges arrière rabattus.

Par égard pour les enfants, le trajet ne durait généralement qu’une heure par jour. Il restait donc d’autant plus de temps pour explo-

rer les environs. «Chaque pays a eu son lot de moments forts», constatent-ils avec le recul. «Mais c’est la Turquie qui nous a le plus plu – sa population, ses paysages, sa cuisine», concluentils à l’unanimité. En Turquie, il suffsait souvent de demander où faire ses courses dans un petit village pour se retrouver cinq minutes plus tard à la table d’une grande famille. «Grâce à l’application de traduction et en parlant avec les mains et les pieds, on parvenait même à communiquer», se remémore Patrick.

Compliment pour le California

Son expérience de parapentiste a également joué un rôle important. En effet, le nom de Patrick von Känel est bien connu dans l’univers du parapente, également grâce à son vol record du monde à travers un tunnel routier de 152 mètres de long. Après avoir survolé les célèbres terrasses calcaires de Pamukkale en Turquie et en avoir posté des photos sur Instagram, il a tout de suite été invité à faire une intervention dans une école régionale de parapente.

Et comment le Volkswagen California s’en est-il sorti? «Parfaitement. Il est très confortable et offre suffsamment d’espace pour toute la famille. Pour autant, il passe partout», explique Patrick, ravi de la traction intégrale. «Nous avons parcouru des routes parfois périlleuses.» Et Nicla Caprari renchérit: «Nous aurions pu poursuivre notre voyage pendant un an sans problème!»

ÉNIGME/ CHARGE MENTALE

Bienvenue dans ce casse-tête qui muscle tes petites cellules grises. Parviendras-tu à trouver de l’ordre dans le chaos des bagages ?

TA MISSION

C’est un vrai capharnaüm au tapis de récupération des bagages ! Et toutes les valises se ressemblent à s’y méprendre. Heureusement, tu te souviens des particularités de ton modèle. Peux-tu le retrouver ?

Scanne le code ci-dessus pour voir la solution de l’énigme.

AGENDA/

SUMMER TIME…

Festival des sens : musique, danse, street art et action. Ces événements apportent de bonnes vibes estivales.

4

26

juin

WAND Festival

Ce festival transforme le centre de la ville de Coire, capitale du street art, en une galerie à ciel ouvert grâce à des artistes urbain·e·s d’Europe, d’Asie, d’Australie et des États-Unis. En plus de onze murals et trente live paintings, le festival propose un Bombers Battle, des visites guidées, des workshops, des talks, de la musique, de la street food, des drinks. wand-festival.ch

3 au 9 août

Zurich Music Week

Red Bull Dance Your Style

25 et 26 juillet

Red Bull

Downtime

Red Bull Downtime est l’occasion de prouver ton niveau en descente. Dans les quatre bike parks sélectionnés, tu peux prendre le départ autant de fois que tu veux pendant les week-ends de course. Les plus rapides de chaque piste seront convié·e·s à un événement Red Bull VTT en Europe… en tant qu’invité·e·s, cela va sans dire. redbull.com/downtime juillet

Quand les meilleur·es danseur·euses du pays s’affrontent en battles de street dance, que les DJ font vibrer la foule avec les classiques intemporels et les sons du moment, et que le public survolté devient le seul jury… une chose est sûre : le Red Bull Dance Your Style Switzerland est de retour ! Viens avec tes proches, soutiens les danseuses et danseurs et assiste à la finale nationale à Bâle – l’entrée est gratuite. redbull.com/ch-fr/events/dance-your-style-switzerland

Cet événement combine networking et festival en une plateforme dédiée à la musique électro, à la culture club et à l’industrie musicale en Suisse et en Europe. Pros, artistes et fans se retrouvent pour échanger et créer des contacts. Des panels abordent les enjeux actuels de l’industrie. Des workshops offrent un aperçu concret de la production musicale, du DJing ou du travail de label, et lors des showcases et des soirées, tout le monde danse. zmw.ch

3 au 18 juillet

Montreux Jazz Festival

Musique au bord du lac, stars internationales et nuits de concerts légendaires : le Montreux Jazz Festival transforme la ville au bord du lac Léman en l’une des scènes musicales les plus importantes d’Europe. Jazz, soul, hip-hop, pop et musique électro y font se rencontrer des figures établies et de nouveaux talents prometteurs.

août

Toyota Urbansurf Zurich Open

Le Toyota Urbansurf Zurich Open 2026, organisé par Swiss Surfing, transforme Zurich en un haut lieu du surf urbain ! Viens profiter de la musique, de la bonne cuisine et de l’esprit RapidSurf unique en plein cœur de la ville. Un lieu de rencontre pour tout le monde et aussi pour celles et ceux qui partagent la passion du surf. N’hésite pas à encourager les surfeuses et surfeurs qui se battent pour une place sur le podium et des points au classement. edelweisssurftour.ch

au 5 juillet

Swatch Beach Pro Gstaad

Depuis plus de 25 ans, ce tournoi est l’un des temps forts de la scène internationale du beach-volley et fait partie du Volleyball World Beach Pro Tour. Il transforme la ville de Gstaad en Mecque du beach-volley. Devant le décor spectaculaire des Alpes, les 32 meilleures équipes mondiales féminines et masculines s’affronteront pour la victoire et les points, accompagnées de leurs fan clubs et d’événements parallèles dans une ambiance estivale. beachgstaad.ch

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Des talents de la littérature suisse se livrent sur des sujets qui leur tiennent à cœur, en leur donnant un twist positif.

Comment l’écrivain Max Lobe a noyé sa peur de nager

ai commencé à prendre la natation au sérieux à quarante ans. Pas avant.

Le premier cours, c’était à Douala, au Cameroun. Une piscine improbable, un maîtrenageur qui, lui-même, avait beaucoup de mal à fotter. Que de tasses, il se buvait. Nous venions des quartiers périphériques. La natation, ce n’était pas pour nous. Mais ma mère insistait.

Je me souviens surtout des enfants d’en haut. Leurs rires. Leur aisance dans l’eau, comme s’ils y étaient nés.

Je n’ai rien appris.

Le deuxième cours, bien plus tard, à Lausanne. Dans une piscine municipale. Le tout ofert gracieusement par l’université. J’étais motivé. Quand je dis motivé, c’est que j’y croyais vraiment.

Nous étions cinq. Au bout de trois séances, j’étais le seul à ne pas arriver à fotter. Les autres glissaient, trouvaient un rythme, comprenaient. Moi, je luttais. Mon corps refusait. Ou peut-être que c’était moi.

La prof était une grande dame, les épaules larges, la mèche qui déborde le bonnet et surtout, la voix qui tranche. Un matin, elle lâche : « En toute ma carrière, je n’ai jamais vu un Noir nager. » Rires.

On pardonne le rire des camarades. Il est souvent bête, parfois nerveux. Mais il reste là, suspendu.

Puis il y a eu un silence.

Je n’ai pas su quoi lui répondre. Est-ce que ça en valait la peine?

Je suis sorti de l’eau ce jour-là avec une phrase qui cognait dans la tête : « Comment s’attendent-ils à ce que je sache nager alors que je viens d’un pays où les robinets sont secs pendant des saisons entières ? »

J’ai arrêté.

Puis Florian est arrivé avec son fameux déluge. Tout ça parce que mon ami Florian est géographe de formation. Il travaille à contrôler l’état de santé du glacier du Rhône. « Ça va si vite la fonte, t’as même pas idée », qu’il me dit souvent sans que je ne sache vraiment si c’est une grave menace ou une bonne nouvelle.

Il jubile presque : « Cette fois, c’est sûr, le feuve va saturer, et le lac va monter et l’homme, toi, moi, tout le monde, personne n’aura plus le choix ! Tu entends ça, Noah? Nager ou crever. » Il fait une pause. Éclat de rires.

« Je vais faire maître-nageur », qu’il me lance sans transition. Je fronce les paupières. « C’est pour mon service civil. » Puis il ajoute qu’il a un abonnement pour moi.

Je baisse la tête, mon sourire disparaît. Pourquoi me forcer la main? Il aurait pu me demander en amont. J’ignore pourquoi, mais soudain, je pense à son enfance à lui, mon pote et coloc, le Florian. Il a grandi à la montagne, lui. Il me raconte souvent, des soirs entiers, comment enfant, avec son père, il grimpait les fancs abruptes des montagnes. Escalades, cordes, les doigts musclés. Avec ou sans corde, pas de soucis : Florian est un bouquetin.

« Je suis sorti du ventre de ma mère en nageant », raconte souvent Florian. Mais comme si sa propre mère doutait de ses aptitudes, elle avait alors opté pour la méthode radicale. Florian dit que, pour lui apprendre à nager, elle le balançait dans l’eau comme on jette un paquet dont on voudrait se débarrasser. Il dit qu’il n’a pas le souvenir du moment précis où il appris à nager. L’eau a toujours été là, à son service. Florian pousse un soupir, s’approche et pose ses mains sur mes épaules. Il me berce plus qu’il ne me secoue, il me promet, il prête serment, solennellement, trois doigts en l’air à la manière d’un vrai-vrai Eidgenosse : « Crois-moi, je ne te pousserai jamais dans la piscine. »

Je relève la tête, croise son regard, son sourire m’encourage, c’est comme ça que j’ai décidé de reprendre la natation.

Troisième cours donc. À quarante ans.

Le premier jour, en pénétrant dans la piscine, l’eau à la taille, j’ai fait quelques pas, lourds, histoire de me débarrasser de cette mémoire. Noyer ma peur. Alléger mon corps.

Respirer.

« La base est dans les poumons », ne cesse de répéter Florian. « Respirez, respirez, on prend son souuufe, et hop ! On descend, encor-encor-encore, allez trois secondes, yep ! Voilààà ! »

Puis directement à moi : « Eh Noah, la tête bien en bas dans l’eau, comme ça », et il mime le mouvement.

Je reprends.

Florian dit que c’est parfait.

Le cours se tient tout les mercredis matin à sept heures à la piscine de la Rue de Berne à Genève.

Nous sommes quatre adultes.

Les profls diférents, les trauma aussi.

Florian est là. Il arrose notre self-confance.

Au bout d’un mois de cours, je réussis à fotter sur deux mètres. « Bravo! Continue comme ça. »

Peu à peu, j’apprends à apprivoiser l’eau, à lui faire confance. Avec Florian, la réminiscence s’active, les ombres se retirent.

Dans l’eau, tout remonte, je vois au fond bleu du carreau, les dépôts de tous mes renoncements. Dans l’eau, le corps ne triche pas. Tu fottes ou tu plonges.

« J’ai compris ce jour-là que le renoncement n’est qu’une illusion confortable. »

Le cours fnit toujours de la même manière : les enfants arrivent. Quatre, cinq ans. Ils attendent qu’on leur laisse la piscine. Ils trépignent, déjà chez eux dans l’eau.

Ce matin-là, Florian me regarde. « Tu plonges. » Première fois de ma vie.

Depuis que je travaille avec lui, bien sûr, quelque chose s’est déplacé. Comprendre la natation comme on le ferait avec les mathématiques, la grammaire, la concordance des temps, concordance des mouvements. La respiration. Le rythme. Le battements des pieds, tout et tout.

Mais là, sur la planche, à un mètre au dessus de la piscine profonde, elle, de quatre mètres,

Tout revient.

Je grelotte. Le cœur cogne comme un papillon enfermé. Je me sens à l’étroit. Sur mon front, un mélange d’eau et de sueur. J’avance. Je recule.

En bas, Florian et mes camarades m’encouragent : « Vas-y ! Vas-y Noah ! »

Je suis pétri de peur. Et d’envie.

C’est là que Momo apparaît.

Petit. Yeux ronds. Dans l’eau, un caneton.

D’habitude, lorsqu’il me voyait, moi, grand corps incapable de fotter, il me regardait avec ce sourire sans méchanceté, mais sans concession : « Tu n’as pas honte ? »

Ce matin-là, il s’avance.

Le bruit tombe.

Il lève la tête vers moi : « Monsieur… saute seulement. Notre classe attend. »

Une phrase nue. L’air en suspend. Ma tête se redresse, les épaules se relâchent.

Voilà que je hurle, Et je saute.

Mes pieds touchent le fond. J’ouvre les yeux.

Bleu. Presque rien. Le corps ralentit. Suspendu.

Le temps s’étire. Plus aucun regard mauvais, aucun rire de biais.

Juste l’eau, moi et ma volonté d’y parvenir. Enfn, mon corps ne lutte plus. Au-dessus, une voix : « Pousse. Pousse comme une grenouille. Vas-y, Noah. »

Je reviens à moi et,

Je pousse.

Quand ma tête sort de l’eau, il y a des applaudissements. Momo me montre ses pouces en l’air et dans son sourire, une dent manque à l’appel.

Ce jour-là, je n’ai pas seulement appris à plonger. J’ai appris à ne plus rester au bord. À accepter de ne pas savoir. Mais faut répéter, encore et encore jusqu’au savoir. J’ai compris ce jour-là que le renoncement n’est qu’une illusion confortable.

Depuis, quand le monde hurle, je retourne à l’eau.

Je m’allonge.

Et, parfois, je fotte.

MAX LOBE

Avec son roman

La Danse des pères (éd. ZOÉ, 2025), l’écrivain genevois né à Douala poursuit son travail sur le thème de la mémoire et de la filiation, et développe le projet Genève–Bamako 2025.

IG : @max_lobe1 ; @editionszoe

10 questions à

Deby Brunold

a troqué sa carrière dans les soins pour une vie à deux roues : la créatrice de contenu emmène sa communauté dans ses aventures de bikepacking.

Quel encas pour les longues sorties ?

Du sucre, du sucre, du sucre. J’adore les petits oursons en gélatine, faciles à mâcher.

SUR LA ROUTE Deby Brunold parcourt chaque année des milliers de kilomètres à vélo – de préférence seule. Instagram : @de_by

Qu’est-ce qui t’aide à continuer quand c’est trop dur ?

Je me dis : « Jusqu’au prochain virage. »

Puis : « Jusqu’à cet arbre. » Et ainsi de suite. (rires)

D’où vient cette envie de bouger sans cesse ?

Je me le demande souvent ! Je ne peux pas rester assise à la maison.

C’est quand je suis à vélo, en mouvement, à me dépenser, que je suis la plus heureuse.

As-tu un porte-bonheur ?

Mon vélo, évidemment ! Je l’emmène partout, il est toujours avec moi.

Est-ce que tes proches te manquent ?

J’aime voyager seule, mais ça peut être lourd.

Ton tatouage favori ?

Celui sur mon ventre. J’ai une scoliose, alors on m’avait déconseillé de me faire tatouer là. On a eu du mal à le placer. Mais je tenais absolument à ce tatouage, et aujourd’hui, j’en suis super heureuse.

Ton pire souvenir météo à vélo ?

À Taïwan, j’ai participé à une course alors qu’un typhon s’annonçait. Le départ a quand même été donné… Assez rapidement finalement, la course a fini par être annulée.

Qu’est-ce qui t’énerve le plus : le vent de face ou les commentaires stupides ?

Le vent de face ! Les commentaires stupides, j’en lis très rarement, et je gère bien.

Ton spot vélo préféré au monde ?

Mon cœur a un gros faible pour les Alpes françaises, notamment le col du Galibier

T’es-tu déjà dit : «  J’en ai trop marre, j’arrête là et je prends le train » ?

Oui, souvent. Et je suis même montée dans un train plusieurs fois. Je n’ai rien à prouver à personne.

DES AIIILES POUR L‘ÉTÉ.

Sudachi - Lime

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La nouvelle Volvo associe une autonomie maximale de 810 km à une recharge ultra-rapide permettant de récupérer jusqu’à 340 km en seulement 10 minutes. L’intérieur séduit par ses espaces généreux et ses sièges ergonomiques qui garantissent un confort exceptionnel, quelle que soit la durée du trajet.

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Consommation moyenne d’électricité: 16 kWh/100 km, émissions de CO2: 0 g/km. Catégorie d’efficacité énergétique: B.

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500 kW.

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