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The Red Bulletin CF 12/21

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SUISSE DÉCEMBRE 2021 3,80 CHF

HORS DU COMMUN

L’AVENTURE DERRIÈRE L’OBJECTIF JIMMY CHIN et les lieux incroyables où il photographie les rois de l’extrême

James Pearson et Mark Synnott au Tchad, lors de la première ­ascension de l’arche de Bachikele. Photo issue de There and Back, l’anthologie de Jimmy Chin.

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Qu’est-ce qui nous pousse à nous dépasser ? À braver l’inconnu ? À nous aventurer au-delà de nos propres limites ? C’est l’état d’esprit à l’origine de la marque TUDOR. Celui incarné par chaque montre TUDOR. Certains se contentent de suivre, d’autres sont nés pour oser.

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É D I TO R I A L

BIENVENUE

LE COURAGE DE RÊVER

JIMMY CHIN (COUVERTURE), CHRIS FIGENSHAU

OLE HÄNTZSCHEL

Les photographes ont grandement contribué à la réussite de notre revue depuis son lancement, et parmi les centaines qui nous ont accompagnés, il en est un qui nous épate particulièrement : Jimmy Chin. Pas juste parce que l’Américain documente les évolutions incroyables des patrons mondiaux de la grimpe, mais aussi car il est capable de se fourrer dans des l­ ieux et des ­situations aussi extrêmes que les leurs. Chin, l’artiste audacieux, nous donne l’occasion de saluer tous les autres : celles et ceux qui transmettent, dans nos pages, la passion, le rêve, le danger et le dépassement grâce à leurs photos, ou leur talent. Ainsi en va-t-il du très demandé street-artiste Fabian Florin qui « rêvai[t] de réaliser des choses exceptionnelles ». Le jeune aventurier Yann Scussel pourrait en dire autant, lui qui s’engage pour la propreté des océans et des cours d’eau, en se laissant dériver comme une bouteille plastique dans le Rhône.

NOTRE ÉTOILE DES NEIGES

À 30 ans, la snowboar­ deuse autrichienne Anna Gasser redéfinit les con­ tours d’un sport longtemps trop genré… Un conte d’hi­ ver né de la plume de sa compatriote, la romancière Doris Knecht. Page 36

MULTI-TALENT

Jimmy Chin est photo­ graphe, et aussi alpi­ niste, ce qui lui permet de délivrer des images à couper le souffle. Page 18

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Bonne lecture ! La Rédaction

CM remportées par le navigateur argentin Santiago ­Lange. Son rituel avant de prendre une grande ­décision ? Réponse page 14

410

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L’ESPORT A LA COTE

410 millions€, c’est la v­ aleur marchande de l’équipe de sport électronique TSM, soit à peu près autant que celle du club de foot Ajax Amsterdam. Page 54 THE RED BULLETIN

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CONTENUS The Red Bulletin décembre 2021

ESPORT

18 L’HÉRITAGE D­ ES CIMES

Photographe et aventurier : l’Américain Jimmy Chin s’est formé au sommet avec les meilleurs, et le leur rend bien dans son ouvrage, There and Back.

FILM

30 L A CLÉ DU BONHEUR

L’acteur Benedict Cumberbatch sait aussi bien mener son troupeau que chasser le chagrin.

SPORT AUTO

54 L’AURA DE FABIAN

Ce que l’on peut apprendre de l’esport avec Fabian Lohmann, l’un des meilleurs coaches au monde.

62 L A VIE EN WHEELIE

Au rythme de la Bike Life new-yorkaise, où le vélo est bien plus qu’un moyen de déplacement.

PERSPECTIVES EXPÉRIENCES POUR UNE VIE AMÉLIORÉE

73 VOYAGE. La freeskieuse Mathilde Gremaud nous présente Saas-Fee.

STREET-ART

78 G AMING. Riders Republic : Red Bull Rampage en toute sécurité.

Le graffeur Fabian « Bane » Florin a surmonté ses addictions grâce à ses inspirations.

79 M ATOS. Retour au classique : Pong n’a rien perdu de sa superbe.

34 LE RÊVE POUR TREMPLIN

CONTE D’HIVER

36 LA REINE DES NEIGES­

L’auteure Doris Knecht raconte comment Anna Gasser a révolutionné le monde du snow.

84 MONTRES. Un petit coup d’œil au poignet qui vous vaudra un sourire.

Le Genevois Yann Scussel s’est jeté, tel une bouteille à la dérive, dans les eaux du Rhône.

92 BOULEVARD DES HÉROS. ­­ Michael Köhlmeier raconte sa ­version de l’histoire de Mata Hari.

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ZEN L’Anglais Benedict Cumberbatch affiche la paix sur son visage, loin de ses rôles agités.

82 T ENDANCE. Avec les compliments de la rédaction.

90 S WATCH. Visite aux deux cerveaux créateurs des montres iconiques.

6 GALERIE 12 L’ADDITION, S’IL VOUS PLAÎT !

30

80 C OIN LECTURE. Dérouler l’épopée high fantasy avec Brandon Sanderson et ses Archives de Roshar.

AVENTURE

48 PLASTIQUE À LA TRACE

ENGAGÉ Yann Scussel a dévalé le Rhône jusqu’au Léman pour alerter sur la pollution.

BIKE

32 A FFAIRES DE FAMILLE

Les pilotes de drift Joe et Elias Hountondji sont frères IRL… et rivaux sur la piste.

48

14 OBJET TROUVÉ 16 LE MOMENT PHILO : ROUSSEAU

96 OURS 98 LE TRAIT DE LA FIN SIGNÉ MAHLER

62 EN ÉQUILIBRE Comment rider sur une seule roue change la donne dans la ville, à New York.

THE RED BULLETIN

DOM DAHER, CHARLIE CLIFT/BAFTA/CAMERA PRESS/PICTUREDESK.COM ,BEN FRANKE, SANI ALIBABIC

SUJET DE COUVERTURE


36 ÉTOILE DES NEIGES Un portrait littéraire d’Anna Gasser, 30 ans, star du snowbaord.

THE RED BULLETIN

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MUNICH, ALLEMAGNE

Un coup de rouge ? AXEL GUNDERMANN/RED BULL ILLUME

À quoi ressemblerait notre quotidien si des vététistes étaient chargés de ­l’urbanisme ? Probablement à cette image du pilote Christian Lubowski, prise par l’Allemand Axel Gundermann. « Le repérage, la préparation et la prise de vue ont nécessité cinq visites au t­ otal », se souvient le photographe à propos de ce cliché qui, comme toutes les images de la rubrique Galerie de ce numéro, est une demi-finaliste du concours de photos international Red Bull Illume. Instagram : @yearroundmunich

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POLYNÉSIE FRANÇAISE

Eau pure Les eaux de la Polynésie française regorgent de faune aquatique : plus de mille espèces de poissons, onze types de dauphins, la baleine à bosse... et une créature moins connue, la Marianne Aventurier. Comme le démontre cette image ­signée de son mari, le photographe Alex Voyer, l’apnéiste française n’a rien à envier à ses homologues à nageoires dorsales en termes d’équilibre et de grâce sous-­marine. Instagram : @alexvoyer_fisheye


DAVYDD CHONG ALEX VOYER/RED BULL ILLUME, ALBAN GUERRY-SUIRE/RED BULL ILLUME

SAVOIE, FRANCE

Page blanche La neige vierge est au freeskieur ce que le ciment fraîchement posé est à un petit chenapan : irrésistible. « Je connais bien ce spot, dit Alban Guerry-Suire, l’homme qui a shooté cette carte blanche, mais nous ne l’avions jamais ridée sans traces. Les nuages se déplaçaient vite, alors j’ai dit à Anthony Robert, le skieur, de se préparer à mon signal… qui n’est arrivé que dix minutes plus tard. Il a perdu de la vitesse sur la partie plate, mais a réussi à prendre de l’air. C’était parfait. » Instagram : @_stonecat

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AVERS, SUISSE

Passé composé

HANNES TELL/RED BULL ILLUME

DAVYDD CHONG

« J’ai travaillé avec Giani (Clement, ­alpiniste suisse de 38 ans, ndlr) en août dernier lors de sa première ascension sur la ligne “Stil vor Talent” (trad. le style prime sur le talent, ndlr), et je me suis rapidement rendu compte que la beauté et la logique de cette ligne étaient frappantes », déclare le photographe allemand Hannes Tell. L’emplacement de l’itinéraire complexe – degré de difficulté : 8C/+ – se trouve dans le sud-est de la Suisse, dans le paradis du bloc connu sous le nom de Magic Wood. Envoûtant. hannestell.de

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L ’ A D D I T I O N , S ’ I L V O U S P L A Î T  !

HIVER

Tout est dans le flocon Froid inégalé, bonhomme de neige immense, vitesse à ski fulgurante, autant de records que seul l’hiver permet.

11,81

mètres de hauteur de neige mesurés sur le mont Ibuki au Japon en 1927, un record mondial toujours à battre.

752

kilomètres, la longueur de la piste de Wapusk au nord du Canada. Une route de neige et de glace ­reconstituée chaque année.

– 89,2

degrés Celsius est la température mesurée en Antarctique en juillet 1983. Dans l’hémisphère nord, le Groenland détient le record avec − 69,6 °C, enregistrés en 1991.

2 833

athlètes ont participé à l’édition 2018 des Jeux olympiques d’hiver en Corée.

10

Népalais ont posé pied au sommet du K2 (8 611 m) en 2021. Désormais, tous les sommets de plus de 8 000 m ont été escaladés en hiver.

12,9

mètres, le diamètre intérieur du plus grand igloo jamais réalisé. Construit en 2016 à Zermatt, il a nécessité près de 1 400 blocs de neige.

23 486

mètres d’altitude sur des skis en 24 heures, tel est le record mondial établi par l’Espagnol Kilian Jornet en 2019.

1 000 000 000 000 000 000

(un trillion) est le nombre approximatif de molécules d’eau concentrées dans un flocon.

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THE RED BULLETIN

HANNES KROPIK

38,04

mètres, la hauteur du plus grand bonhomme de neige de tous les temps. « Riesi » a vu le jour en 2020 à Riesneralm, en Autriche.

mètres de neige au total tombés au mont Baker (US) tout l’hiver 1998/99.

CLAUDIA MEITERT

km/h est le record de vitesse à ski établi par l’Italien Ivan Origone.

28,96

GETTY IMAGES, PICTUREDESK.COM

254,958

4 059

boules à neige ont fait entrer la Chinoise Wendy Suen dans le Guinness des records.


O B J E T T RO U V É

SANTIAGO LANGE

Le bon remontant Calebasse à maté et sa « bombilla » en métal, appartenant à Santiago Lange.

GIANFRANCO TRIPODO

« Quand j’ai une décision importante à prendre ou que j’ai besoin de réfléchir, je m’installe au calme pour boire mon maté, et décortiquer ce qui me tracasse », explique le multiple champion olympique de voile, Santiago Lange. Un rituel qui va de soi quand on est Argentin. En Amérique du Sud, le maté est connu des populations indigènes depuis longtemps pour son effet stimulant.

Santiago Lange, 60 ans : la voile est sa passion depuis près de cinquante ans.

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THE RED BULLETIN


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L E M OM EN T PHILO

JEAN-JACQUES ROUSSEAU A DIT

« On ne voyage en toute liberté qu’en allant à pied »

the red bulletin : La liberté est un thème qui vous a longtemps occupé. De nos jours, beaucoup de gens voient dans la découverte du monde en camping-car une manière d’y accéder. Que vous inspire ce désir sans cesse Est-ce ce que vous le faites ? Êtes-vous, vous-même, un adepte ­renouvelé de liberté ? des promenades en solitaire ? jean-jacques rousseau : Je comprends parfaitement cette aspiration Absolument ! Lorsque je veux réfléchir avec clarté, je quitte le confort à une grande liberté. Ce n’est pas un de ma demeure et vais par monts et par hasard si le plus connu de mes livres vaux, je me promène au grand air. s’ouvre avec la phrase : « L’homme Cela me permet d’être à l’écoute naît libre, mais partout il est « Un camping-car de ce que la nature a à me révéler. enchaîné. » Et les chaînes auxne libère en rien quelles je faisais allusion n’inSi je me déplaçais en campingdes chaînes, mais cluaient pas seulement celles de car, je ne rencontrerais que moila société féodale qui asservissait même, et stationner au fin fond en crée de nouvelles, du Cap Nord n’y changerait rien. tant de gens à mon époque et que invisibles. » les révolutionnaires de 1789 s’efforcèrent de briser en m’invoquant. Mais vous pourriez descendre Je faisais aussi et surtout allusion aux chaînes que du véhicule et partir vous ­promener, non ? les gens se fabriquent avec leurs conventions et leurs Vous n’y pensez pas, mon ami. Nul homme n’a connu habitudes. Quiconque veut se défaire de ces chaînes la véritable liberté en s’aventurant non loin de son a ma bénédiction. camping-car. Aussi longtemps qu’il dépendra de ses possessions, l’homme restera enchaîné, enfermé dans Vous êtes donc l’allié des anticonformistes et des la cage dorée qu’incarne son camping-car. Et plus il individualistes. Mais qu’en est-il du caravaning, en est inconscient, moins il est libre. du voyage en camping-car ? Cela pourrait-il vous séduire ? JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712–1778) fut l’un des hommes Certainement pas. Il suffit d’examiner ce mode de les plus persécutés d’Europe. Érudits, ecclésiastiques et voyage de plus près pour constater qu’il ne libère pas autorités lui furent hostiles, quels que fussent ses écrits, des chaînes ceux qui s’y adonnent, mais en crée au l’obligeant à mener une vie d’errance. Il ne connut la tranquilcontraire de nouvelles, invisibles. Ils sont condamnés lité que lors de brèves périodes, comme celle qu’il passa avec sa femme dans une ferme de montagne en Isère, en France. à fréquenter les routes et les lieux adaptés à leurs Il y vécut proche de la nature, une période dont il resta étranges véhicules. Leur liberté s’en trouve excessivenostalgique. ment restreinte. Seule la marche permet de se déplaCHRISTOPH QUARCH, 57 ans, est un philosophe allemand, cer en toute liberté. Ainsi que les hommes le faisaient ­fondateur de la Nouvelle Académie Platonicienne (akademie avant le début de leur odyssée dans la civilisation. Mais pensez au confort de voyage qu’offre le camping-car. Avez-vous oublié les lieux misérables où l’on devait passer la nuit au XVIIIe siècle ? 16

-3.org) et auteur de nombreux ouvrages philosophiques, dont le plus récent : Kann ich? Darf ich? Soll ich? Philosophische Antworten auf alltägliche Fragen (trad. Ai-je le droit ou estce que je dois ? Réponses philosophiques aux questions de la vie quotidienne), en allemand chez legenda Q, 2021.

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BENE ROHLMANN

Oui, c’est ce que le citoyen du monde moderne pense sans se rendre compte de l’inanité de cette idée. Le confort est la mort de toute liberté. En effet, pour se dire « libre », il faut renoncer à toute forme de confort, et se délester de tout bien matériel et mental accumulé au fil des années. Débarrassez-vous de toutes ces choses que l’on est censé charrier, des concepts que l’on est censé connaître. Moins vous serez encombré, mieux cela vaudra pour vous. Allez pieds nus dans la forêt, et vous y trouverez cette liberté vénérée.

DR. CHRISTOPH QUARCH

Qui n’a pas un jour rêvé de liberté absolue en partant à la découverte du monde, en camping-car par exemple ? Le philosophe des Lumières Jean-Jacques Rousseau, natif de Genève, a beaucoup réfléchi à la question. Il nous révèle ici, à travers un entretien fictif avec Christoph Quarch, ­comment le voyageur peut embrasser cette liberté.


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Viser le top S’il y en a un qui, mieux que quiconque, a documenté les limites de l’escalade, c’est bien Jimmy Chin. Une anthologie honore l’artiste et grimpeur qui a suivi des âmes intrépides aux confins du monde. Texte PETER FLAX & ANDREAS WOLLINGER

De grands inconnus

Yosemite, 2009

Chin a commencé à escalader les parois de Yosemite lorsqu’il était ado. À l’automne, il documente la culture de l’escalade sur cette cathédrale de granit et capture au crépuscule deux BASE jumpers anonymes en vol.

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L’hôtel aux mille étoiles

Yosemite, 2015 Chin a passé le mois de janvier au-dessus de la vallée de Yosemite, tandis que Kevin Jorgeson et Tommy Caldwell se frayaient un chemin sur la paroi. Une mission prétendue impossible, jusqu’à la dalle de granit perchée à près de mille mètres d’altitude, le long de la face ­appelée Dawn Wall. Cet effort a été documenté dans un film éponyme.

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À grande échelle Everest, 2004

On a demandé à Jimmy Chin de se joindre à une équipe d’experts, dont ­David Breashears et Ed Viesturs, pour escalader l’Everest et filmer des séquences panoramiques. Ce sera l’une des deux ­ascensions réussies de Chin sur la plus haute montagne au monde. Ici, Breashears monte une série d’échelles grinçantes sur la cascade de glace du Khumbu.

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Beauté naturelle

Arche de Bashikele, Tchad, 2010

Interférences New York, 2016

Poussant ses talents de grimpeur dans la jungle urbaine, Chin est monté au sommet du One World Trade Center avec Jamison Walsh, l’un des deux Américains certifiés pour escalader la flèche lors d’inspections annuelles. Chin raconte que les interférences de l’antenne massive du bâtiment ont rendu une partie de son matos inutilisable.

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À la limite sud du Sahara, le temps, le vent et l’érosion ont créé d’étranges formations de grès dans le désert. Ces sculptures ont un pouvoir d’attraction très fort sur les grimpeurs James Pearson et Mark Synnott. Jimmy Chin n’a rien perdu de leur ascension.

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Revenir vivant Tibet, 2003

Chin s’est joint à Stephen Koch, un snowboardeur en quête des sept sommets, pour atteindre la face nord de l’Everest. Ici, Koch escalade une tour de glace sur le glacier de Rongbuk. Après avoir failli mourir dans une énorme avalanche à 7 000 mètres, le duo a abandonné l’expédition. Jimmy Chin s’est alors souvenu que le but de l’escalade, c’était de revenir vivant.

Avec les dieux Yosemite, 2017

Lorsqu’Alex Honnold a ­atteint le sommet d’El ­Capitan, aux proportions hallucinantes, le 3 juin 2017, après une escalade libre de 3 h 56 min, Chin a capturé l’exaltation du moment. Avec sa femme, Elizabeth Chai V ­ asarhelyi, Chin a passé deux ans à suivre la quête de Honnold pour le film Free Solo, ­récompensé par un Oscar.

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Chin sur le Pacific Ocean Wall d’El Capitan (USA) en 2007. Le Yosemite a inspiré son travail plus que tout autre endroit.

LE PHOTOGRAPHE

décrit ce qui le pousse à aller aux quatre coins du monde, pour documenter des aventures en terres étrangères et dans des conditions hostiles. « Mon inspiration première était de vivre la vie d’un nomade. » Cette curiosité profonde et la recherche créative sont les moteurs qui ont conduit Chin au sommet de l’Everest (deux fois), et à des ascensions très techniques sur tous les continents. Son anthologie, There and Back, reprend l’étendue de son travail. « Il s’agit d’un livre authentiquement personnel. Au fur et à mesure que je poursuivais mes explorations, j’ai eu des moments culminants. J’ai mis ces petits marqueurs dans la chronologie de ma vie, et dans le livre. » 28

Bien sûr, cet ouvrage est rempli de montagnes légendaires, mais aussi de gens : des grimpeurs iconiques qui ont rejoint Chin et des gens ordinaires rencontrés en chemin. « J’ai choisi cette carrière pour cultiver des relations et des expériences intenses. Je porte le poids de ces histoires et de ces images depuis longtemps, c’est pourquoi je dédie et lègue ce livre à mes enfants comme un morceau de leur histoire familiale. »

Toutes les photos sont tirées du livre de Jimmy Chin, There and Back: Photographs from the Edge ©2021. Édité par Ten Speed Press, une entité de Random House, elle-même une division de ­Penguin Random House LLC.

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JIMMY CHIN


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Cinéma

À l’écran, il doit castrer un taureau. Dans sa vie privée, la star hollywoodienne préfère cultiver son côté sensible. Et travailler à sa carrière en tant que bouddhiste. Entretien RÜDIGER STURM

Un hélicoptère passe en trombe, un pianiste joue en arrière-plan, mais Benedict Cumberbatch garde son sang-froid pendant l’interview qui se déroule sur la terrasse de l’hôtel vénitien Excelsior, parlant avec une concentration et un calme inébranlables. Cela peut s’expliquer par le fait que l’acteur de 45 ans a relevé des défis bien plus ardus dans ses rôles. Dans le western dramatique The Power of The Dog de Jane ­Campion, il se livre également à des exercices physiques et à des duels psychologiques éreintants. Mais cela a peut-être aussi à voir avec le fait qu’il travaille beaucoup sur sa sérénité. the red bulletin : Votre rôle dans The Power of The Dog ne semble pas avoir été très facile. BENEDICT CUMBERBATCH : Je le prends comme un compliment. Je veux des rôles qui m’offrent de l’inattendu. C’est la seule façon pour moi de m’amuser en les jouant. C’est probablement aussi plus intéressant pour le public que si je faisais toujours la même chose. Dans le film, vous devez faire le travail d’un cow-boy : monter, rassembler le bétail et le castrer. Avez-vous appris quelque chose de tout cela que vous pouvez utiliser dans la vie de tous les jours ?

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Oui, je peux gérer les vaches maintenant. Récemment, nous étions en vacances et nous marchions le long d’un chemin menant à la plage lorsque des personnes ont couru vers nous, complètement apeurées. Le chemin était bloqué par un troupeau de vaches. Grâce à mes nouvelles connaissances, j’ai pu les faire partir… plus gentiment que dans le film. Donc le macho, c’est du théâtre ? Notre époque diffère du passé. Aujourd’hui, il faut faire preuve d’empathie, comprendre le point de vue d’autrui. C’est tellement plus agréable de se trouver des points communs avec les autres. Et cela implique la lutte contre la masculinité toxique. Chaque fois qu’on ­expérimente une forme de sexisme, il faut l’identifier et s’y opposer. Vous semblez très progressiste. Comment avez-vous développé votre vision du monde ? La méditation m’aide beaucoup. C’est un outil qui permet de ressentir le silence en soi. Elle libère temporairement des pensées et vous donne la possibilité de vous détendre complètement. C’est idéal pour se débarrasser du stress.

N’est-ce pas une vision plutôt ­pessimiste du monde ? Cela dépend de ce que vous entendez par « souffrance ». Beaucoup de gens pensent qu’il s’agit de la douleur à la suite d’un accident ou d’un acte violent. Mais en fait, cette souffrance n’est qu’une tension. Et elle survient souvent parce que nous ne savons pas comment faire face aux changements. La vie est en constante évolution, ce que nous percevons avec tous nos sens. Lorsque nous acceptons cela, nous pouvons nous libérer de notre douleur. Nous devons comprendre que tout finit par passer. Ce qui s’élève tombe, et ce qui tombe se relève. Cette prise de conscience est-elle aussi la clé du bonheur ? La clé du bonheur est de ne pas le chercher en premier lieu. Et aussi de ne pas poser la question de savoir où il se trouve. Si vous le poursuivez, vous ne le trouverez pas, comme le raconte la légende irlandaise du chaudron rempli d’or au pied d’un arc-en-ciel. Faites l’expérience d’être. À tout moment. La voilà, la vérité. Avez-vous déjà connu le malheur ? J’ai assisté à la finale du Championnat d’Europe de football au stade de Wembley cette année (l’Angleterre a perdu 3:4 contre l’Italie aux tirs au but, ndlr). Que dire de plus ? The Power of the Dog, à partir du 1er décembre sur Netflix

À quelle fréquence méditez-vous ? J’essaie de le faire une fois par jour, généralement le matin. Mais ça m’aide aussi à me calmer avant de m’endormir. THE RED BULLETIN

CHARLIE CLIFT/BAFTA/CAMERA PRESS/PICTUREDESK.COM

Benedict Cumberbatch

Outre la méditation, on dit que vous vous intéressez au boud­d­ hisme. Pour les bouddhistes, la vie est une souffrance. Êtes-vous d’accord avec cela ? Oui, absolument.


« Quand on ­expérimente une forme de sexisme, il faut l’identifier et s’y opposer. » Benedict Cumberbatch, 45 ans, à propos de la masculinité toxique.

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Sport automobile

sont plus que des frères. Ce sont les Red Bull Driftbrothers. Lorsqu’ils glissent côte à côte dans les virages au volant de leurs BMW de 1 040 chevaux, ils doivent compter l’un sur l’autre à 100 %… et ils savent qu’ils peuvent le faire. Entretien WERNER JESSNER

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Le drift est le seul sport auto sur circuit à se dérouler devant des juges. Précision, élégance, style et angle d’attaque sont les critères pris en compte dans la notation, d’abord seul, puis coureur contre coureur dans un système à élimination directe. Si le pilote de devant fait une erreur, celui de derrière aura un problème. Car plus vous adaptez votre stratégie à votre concurrent et à sa voiture, plus vous pouvez « l’attaquer » sans risquer d’endommager votre voiture. Elias et Joe Hountondji pratiquent ce sport depuis plus de dix ans et ont lutté ensemble pour atteindre des sommets. Un double entretien sur l’amour et la rivalité entre frères.

Et quand vous vous rencontrez en phase éliminatoire ? joe : C’est là qu’on se réjouit. Il ne s’agit pas de prouver à l’autre qu’on est meilleur. C’est cool parce qu’on sait que cela sera un affrontement génial. Vous pouvez aller jusqu’au bout parce que vous êtes sûr que l’autre ne vous fera pas de coups bas. elias : Quand je me mesure à Joe, j’ai davantage de capacité mentale pour pouvoir me concentrer uniquement sur la conduite. C’est pourquoi je performe toujours mieux contre lui. Avec d’autres coureurs, on ne risque pas toujours tout. Avec lui, j’ai une confiance totale. C’est pourquoi nos duels ont toujours été géniaux.

the red bulletin : Vous faites tous les deux la même chose. En quoi cela vous rend-il meilleurs ? elias : Nous avons des personnalités complètement différentes. J’aime aller au fond des choses de manière factuelle, alors que Joe fonctionne plus au feeling. Ces approches distinctes nous aident, par exemple, lorsque nous nous mesurons à de nouvelles pistes. J’essaie d’élaborer la trajectoire la plus logique de manière analytique. Parfois, ça ne marche pas. Ensuite, je regarde comment Joe s’y prend. joe : Nous avons deux outils : le mien et celui de mon frère. C’est un avantage sur la concurrence.

Est-ce que la sensation de gagner contre son frère est spéciale ? joe : La conduite est spéciale. C’est pourquoi j’aimerais rencontrer Elias en finale. Une fois, ce serait lui qui gagnerait, l’autre fois, moi. Ce serait la situation idéale. elias : Le bon côté d’une course l’un contre l’autre c’est qu’à la fin, l’un d’entre nous s’est à coup sûr qualifié pour la ronde suivante.

Ces derniers temps, vous avez travaillé ensemble, et développé une nouvelle voiture avec BMW M. Y a-t-il eu des conflits entre vous ? joe : Les dernières années ont été ­difficiles. Il y a eu des frictions. Nous devions nous retrouver pour préserver notre complicité entre frères. La pression, le risque, nos personnalités différentes : tout a fini par se régler. Comment avez-vous résolu ce problème ? elias : Le dialogue. Dans la folie du quotidien, il n’y avait pas toujours la place pour de grandes discussions. joe : … et notre père est un excellent médiateur. Pouvez-vous imaginer les Drift­ brothers l’un sans l’autre ? elias : Si je ne le fais pas avec Joe, je ne le fais avec personne. joe : Même chose pour moi.

Joe et Elias et leurs derniers joujoux : deux BMW M4 Competition de 1 040 chevaux.

Vous vous entendiez aussi bien quand vous étiez enfants ? elias : Joe a cinq ans de plus que moi. Il a été mon modèle pendant longtemps. À cause de la différence d’âge, nous n’avons pas fait grandchose ensemble. Nos intérêts sont THE RED BULLETIN

SEBASTIAN MARKO/LIMEXIMAGES

Elias et Joe Hountondji

simplement différents. Le drift nous a ensuite réunis. joe : Elias a toujours voulu aller au fond des choses, surtout quand elles sont techniques. Cela veut dire, par exemple, qu’il démontait mes voitures télécommandées. Il n’a appris à les assembler que bien plus tard (rires). Pendant un certain temps, cela a présenté des risques de conflit.


« Le bon côté d’une course l’un contre l’autre : l’un de nous va forcément plus loin. » Elias (à droite), 35 ans à propos de la concurrence avec son frère Joe Hountondji, 41 ans.

THE RED BULLETIN

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Art

Fabian « Bane » Florin Après quatorze ans sous l’emprise de la drogue, il est désormais l’un des graffeurs les plus reconnus de Suisse. Une heureuse issue qu’il doit au fait d’avoir toujours cru en ses rêves. Entretien STEFANIA TELESCA  Photo LUKAS MAEDER

« La prison, c’était un hôtel trois étoiles pour moi. J’avais de quoi manger, j’étais au chaud et je n’étais plus SDF. » Assis dans son studio à Coire (canton des Grisons) un samedi matin, Fabian Florin, 38 ans, évoque son passé. Son passage par la case prison change radicalement le cours de sa vie. Ce passé douloureux, Fabian en parle souvent et volontiers, même si cette évocation sensible l’oblige à s’interrompre à plusieurs reprises. « C’est ma manière à moi de faire de la prévention afin d’essayer de sauver des vies, même s’il ne s’agit que d’une seule. » À quatorze ans, l’ado sombre d’abord dans la drogue et consomme tout ce que la rue a à offrir, puis verse dans le délit de recèle, de trafic et les plans douteux : « Bane », surnom qu’il se donne à présent, passe ses nuits dans des garages souterrains et lutte pendant quatorze ans contre l’addiction. Ses tentatives de sevrage ratées s’enchaînent, tout comme ses séjours derrière les barreaux. Il touche le fond du fond à l’approche de la trentaine : « Je ne voulais plus de cette vie. Et j’étais sous la menace d’une peine de prison de trois ans et demi. » Il décide de passer à la

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vitesse supérieure, sur une longue durée : sevrage brutal de deux mois suivi d’une t­ hérapie de deux ans, tout en se remettant à graffer. Le déclic se produit lors d’un concours de graffitis qu’il remporte. « Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai bombé un poisson », confiet-il tout sourire. En revanche, il a complètement oublié la récompense. « La vraie gratification était ailleurs. Ce concours m’a donné un but dans la vie, une perspective, un objectif. » À partir de ce moment-là, il entrevoit la possibilité d’accomplir quelque chose de grand. Adolescent, il découvre l’univers du graffiti à travers un magazine de hip-hop. « Pour la première fois de ma vie, quelque chose me fascinait. » Mais, rêveur, il l’a toujours été. « Je rêvais d’accomplir des choses extra­ ordinaires. Et d’une certaine façon, j’ai toujours porté en moi la vie que je mène aujourd’hui. » Ce feu intérieur n’a jamais cessé de brûler, même durant ses pires années : « Appelez ça l’espoir, ou l’instinct de survie, une chose est sûre, c’est cette petite flamme qui m’a éclairé et a fait toute la différence à l’époque. » L’important dans la vie est d’avoir des rêves. « J’en ai un pour demain, un pour la semaine prochaine, et bien d’autres, petits et grands. » Des rêves qui ont comblé le vide engendré par le sevrage. « J’ai enfin pu me demander : qui suis-je au juste ? »

Compenser le vide intérieur est essentiel pour chacun d’entre nous, tout particulièrement lorsqu’on ­traverse une situation difficile : « Explorer de nouvelles choses est vital. Des choses qui peuvent nous donner du plaisir et l’envie de s’investir. » Encore faut-il pour cela oser sortir de sa zone de confort. Il y a trois ans, Bane lance le Street Art Festival Chur et monte aussi un club de photographie argentique. Aujourd’hui, il est l’un des artistes urbains les plus reconnus de Suisse. Indépendant depuis onze ans, il réalise ses graffitis en Suisse et à l’étranger et ne parvient à satisfaire qu’environ 20 % des nombreuses commandes qu’il reçoit. Pour les projets d’envergure, il aime s’associer à d’autres artistes : « Nous partageons les honoraires et nous nous soutenons mutuellement. » Mais au fait, que signifie le surnom « Bane » ? « Le fléau », rétorque ­Fabian. Celui auquel il a échappé, une époque qu’il ne veut plus jamais revivre, et qu’il ne faut donc pas oublier. Il intervient régulièrement dans les écoles pour parler de son parcours et faire de la prévention. L’artiste cherche également à donner confiance aux jeunes en leur propres capacités. Alors que nous admirons ses œuvres à travers les rues de Coire, les marques de reconnaissance et les «merci » des habitants se succèdent. Ils lui témoignent leur sympathie pour avoir coloré leur ville, ou parce que son parcours les a émus. « Je n’avais jamais imaginé ni espéré un tel accueil de mes œuvres. Tout ce que je voulais, c’était peindre de grands murs. » Les œuvres murales de Fabian « Bane » Florin embellissent les rues de Suisse et d’ailleurs. Suivez-le sur Instagram : @fabian_bane_florin ; fabianflorin.ch

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« J’ai de nombreux rêves, grands et petits. » Fabian « Bane » Florin, 38 ans, ­devant l’un de ses graffs à Coire.

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La snowboardeuse ANNA GASSER est la reine de sa discipline. Un titre que cette Autrichienne de 30 ans est bien décidée à défendre encore longtemps.

SANI ALIBABIC

Pour The Red Bulletin, sa compatriote Doris Knecht, auteure et journaliste, nous livre un portrait littéraire royal. Hommage à une femme qui n’abandonne jamais.


Snowboard

A N NA GA SSE R

La Reine des neiges Un conte d’hiver par Doris Knecht

C’est une reine sans couronne mais toujours coiffée d’un gros bonnet en laine, d’où s’échappent les mèches blondes de sa longue chevelure. Blonde comme un champ de blé au soleil, elle retombe en cascade sur ses épaules, parfois domptée en de fines nattes lâchement tressées. À première vue, la reine ressemble à une petite princesse ingénue. ­Enfant de l’été, née dans les montagnes du sud de l’Autriche, elle se souvient d’une enfance idyllique, remplie de bons souvenirs et de chaleur, elle se souvient que ses héroïnes préférées s’appelaient Heidi et Elsa – une autre reine des neiges. Elle parle de sa famille et du cocon dans lequel elle a été bercée : à la maison, la malbouffe était interdite. Quant à la mobylette qu’elle rêvait d’avoir pour ses seize ans, il lui faudra attendre son vingt-­ cinquième anniversaire pour la recevoir ­enfin. La jeune reine grandit dans un décor de conte de fées, une vallée verdoyante bénie par un climat plutôt doux, au bord d’un lac où il fait bon se baigner en été et dont les eaux semblent se refléter dans ses yeux. Quand elle n’est pas occupée à dévaler les pentes enneigées de sa Carinthie natale, la reine aime se retirer dans son petit « château » privé, un appartement baigné de soleil à la décoration chaleureuse.

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De son grand balcon, elle peut admirer la vue sur Milchstatt, son lac et le ciel qui s’y reflète, et sur les montagnes qui se perdent au loin. Quand sa sœur lui rend visite, les deux se lancent dans des séances d’acrobatie à donner le vertige, l’une se balançant sur les épaules ou sur les pieds de l’autre, s’empoignant mutuellement comme des danseuses de cirque, à tel point qu’on s’attend à voir, d’une minute à l’autre, l’une des deux sœurs passer par-dessus le balcon. Il paraît que c’est du yoga, disent-elles… Dans ses chroniques illustrées, qu’elle alimente régulièrement via son compte Instagram, on peut voir Anna virevolter dans les airs, seule ou avec sa sœur, avec une telle énergie qu’on ne peut s’empêcher d’avoir parfois peur pour elle.

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Il faut dire qu’Anna Gasser n’est pas une reine comme les autres. En lieu de piédestal ou de trône, un tremplin de saut ; en lieu de sceptre, une petite planche en bois, légèrement incurvée, aux couleurs vives. Son royaume, elle le gouverne de sa force, une force aussi puissante qu’insoupçonnée, qu’elle dissimule sous une apparence frêle et de multiples couches de vêtements, mais qui explose dès lors qu’elle est en piste ou lorsqu’en été, elle dévoile son corps musclé pour exécuter quelques sauts acrobatiques dans les eaux du lac. * La reine est, assurément, bien entourée : il y a d’abord sa mère, qui lui offre avant chaque compétition un petit bracelet doré en guise de porte-bonheur. Il y a évidemment son père, sa sœur Eva, son manager Sani Alibabic, quelques amis proches. Il y a aussi un roi à ses côtés, un roi aux yeux clairs et aux boucles rousses : Clemens Millauer. L’heureux élu, dont on devine l’amour, voire l’admiration fervente qu’il lui porte, filme sa reine partout où elle va, en s’assurant grâce à ses vidéos que le monde entier reste informé des exploits de sa belle. Filmer Anna Gasser en train de dévaler, de survoler les pistes n’est pas une tâche facile, mais son roi en est capable. C’est d’ailleurs à lui que l’on doit une séquence mémorable, dont Anna dira qu’elle la préfère entre toutes et qui est désormais visible sur internet – et dans The Spark CORINNE RUSCH

­Within, le film qui sort sur la reine autrichienne du snowboard : il s’agit de ce moment où Anna Gasser a réussi son premier triple underflip – le premier j­amais réalisé par une femme.

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Anna Snowboard Gasser

« La reine est incroyablement rapide, elle connaît toutes les figures, et elle sait voler. » Anna Gasser dans le rôle de la Reine des neiges, photographiée pour The Red Bulletin par Corinne Rusch, mise en scène par Katharina Heistinger et maquillée par Sophie Kaspar.


Snowboard

Elle raconte avoir décidé au dernier m ­ oment de

coudre, poussée par une force indomptable, une soif

le faire, parce qu’elle se sentait prête. Elle le réalisa,

inextinguible de toujours s’améliorer, de repousser

sous l’œil e­­xtatique de son compagnon, qui était

ses limites, chaque fois un peu plus loin.

tendre en arrière-plan – laisse exploser sa joie.

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C’est une force qui ne connaît pas l’abdication, la capitulation, la complaisance dans la demi-mesure,

Dans la vie de la reine, il y a enfin un magicien :

la satisfaction d’un “good enough”. Car notre reine est

elle se tourne vers lui lorsqu’elle a besoin de se vider

une perfectionniste qui n’a que faire d’une seconde

la tête, de s’extraire du tumulte et du stress que sa vie

place sur le podium. Cette ambition lui a d’abord ap-

de championne apporte inévitablement. Ce magi-

porté le respect des autres snowboardeuses, puis ce-

cien, c’est Harry Potter, dont elle savoure les livres

lui des hommes : aujourd’hui, son talent suscite

audio, les yeux fermés, le casque plaqué sur ses deux

l’unanimité et des adjectifs comme « impression-

oreilles royales.

nante » ou même « un peu folle » sont souvent utilisés

* Son trône, son royaume, la reine Anna ne l’a pas hé-

pour la décrire.

rité d’un quelconque paternel ou d’un mariage fruc-

comme folle, mais comme quelqu’un de courageux,

tueux. Elle se l’est bâti toute seule, à force de ténacité

de téméraire et de volontaire. Volontaire : c’est fina-

et d’obstination. Toute petite, Anna aime sauter dans

lement l’adjectif qui semble la décrire le mieux.

L’intéressée, elle, ne se considère pas du tout

tous les sens : dans les eaux du lac de Milchstatt, sur

Car dans son univers, celui du snowboard

les tapis de sol lorsqu’elle apprend la gymnastique

freestyle, il faut être prêt à en baver : ça lui est arrivé,

puis lors de ses compétitions de gymnaste. Son trône,

comme aux autres, de dormir dans sa voiture entre

elle a fini par le gagner après de nombreuses ba-

deux compétitions, de se blesser, de pisser le sang,

tailles, qu’elle a parfois perdues et souvent rempor-

d’être couverte de bleus, de se casser quelques os

tées. De plus en plus souvent, jusqu’à ce qu’elle fi-

(jusqu’à passer à deux doigts de la paralysie). Il n’y a

nisse par venir à bout des meilleurs et des plus

qu’à voir toutes les scènes de chute dans The Spark

coriaces adversaires. Elle y a gagné le respect et un

Within pour s’en convaincre : si la reine est souvent

surnom : « Anna the Warrior ».

tombée, elle a toujours su se relever.

Une guerrière aux yeux et au sourire angé-

Il faut tout de même avouer que lorsqu’elle

liques, une princesse aux joues roses débarquée un

tombe, elle ne fait pas les choses à moitié, on est loin

beau jour, dans ce milieu de l’extrême où personne

de l’image immaculée que l’on se fait d’une reine : on

ne soupçonnait ses talents. On l’a prise de haut, avec

la voit se vautrer littéralement, exécuter un vol plané

ses allures d’elfe fragile. Mais Anna insiste, persiste

avant de s’écraser de tout son long sur la piste,

et tient bon. À chaque chute, elle se relève, redouble

mordre la poudreuse la tête la première… puis se

d’effort, se raccrochant à sa passion. Et finit par se

relever et repartir. Jusqu’à la prochaine scène de

tailler une place au firmament. Jusqu’à devenir LA

chute, d’où elle ressort le nez en sang.

meilleure, la plus courageuse, la plus acharnée, celle

Une séquence du film la montre en train de dé-

qui décroche l’or. Celle qui replace la barre plus

gringoler une pente neigeuse particulièrement raide,

haut, qui pose de nouveaux jalons dans sa discipline.

après avoir sauté d’un tremplin. La reine ressemble,

Une princesse descendue dans l’arène pour en dé-

suite à cette chute mémorable, à un gros bonhomme

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CORINNE RUSCH

alors en train de ­filmer et qui – comme on peut l’en-


« On l’a prise de haut, avec ses a­ llures d’elfe fragile. Mais Anna ­insiste, persiste et tient bon. » Anna, la Reine de l’autre côté du miroir : séance shooting à Vienne (Autriche).


« Elle ne s’épargne rien, s’astreint à une discipline de fer et ne connaît pas la peur. » Anna Gasser a présenté un cab double 1080 frontside grab lors de la Spring Battle 2021 à Flachauwinkl (qui rassemble l’élite du snow en Autriche), compétition qu’elle a également remportée.

de neige. On l’entend s’exclamer « Et merde ! » – dans un accent typique de sa région natale – sans pour autant y déceler la moindre trace de colère ou de frustration. C’est un « merde » qui sonne plutôt comme un « oups », lancé par une reine qui, après avoir remis discrètement sa couronne en place, repart au combat, vaille que vaille. Anna Gasser avoue effectivement être relativement « dure au mal ». Et on la croit, car comment expliquer sinon cette persévérance, cet entrain qui la pousse à ne jamais abandonner, à toujours essayer de concrétiser ses objectifs, même si ça fait mal, très mal parfois, même si l’on ressemble, à la fin de la journée, à un pantin désarticulé, couvert de neige, de bosses et d’hématomes. * Si elle ne semble pas disposer de superpouvoirs, la reine Anna a bel et bien des os étonnamment solides. À 30 ans, elle n’accuse en tout et pour tout que deux véritables fractures : l’une au poignet, l’autre au talus, l’os qui relie la jambe au pied ; ce fut sa plus longue convalescence, ­résume-t-elle.


Snowboard

SANI ALIBABIC

Le saut qui a propulsé Anna dans l’élite du freestyle. Deux ans à peine après son premier cab triple underflip, elle réitère son exploit au même endroit : le Prime Park Sessions, snowpark de la station du Stubaier Gletscher, dans les montagnes du Tyrol.

Un backside 180 melon grab, au coucher du soleil. La fédération de ski autrichienne et la station de ski du Kaunertaler Gletscher, un autre haut-lieu des sports d’hiver dans le Tyrol, se sont associées pour permettre aux sportifs de s’entraîner pendant le confinement de mai 2020.

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Anna Gasser

« Je continuerai à faire ce qui me rend heureuse et à glisser sur mon snowboard. » La réponse d’Anna quand on lui demande où elle se voit dans dix ans, juste après s’être levée le matin.


Snowboard

Il y a pourtant eu une blessure qui a failli lui

En parlant d’échec : la reine Anna n’est pas fa-

faire tout arrêter, un accident qui aurait pu la clouer

cile à approcher. Elle s’entraîne dur, concentrée sur

définitivement sur un fauteuil roulant : un déplace-

ses objectifs, ses projets à elle. Elle ne veut plus, nous

ment de vertèbre qui a entraîné, à l’époque, de courts

explique-t-elle, se disperser. Les cheveux dans les

accès de paralysie. Elle fut à deux doigts d’abdiquer,

yeux, elle est devant nous, souriante, sans artifice ni

de mettre un terme à sa carrière et de passer à autre

aucune arrogance, et nous explique simplement

chose. Mais elle finit par se rétablir : elle repart alors

qu’elle était trop occupée à s’entraîner en Suisse,

de plus belle, se jetant une nouvelle fois, corps et

à Saas-Fee.

âme, dans la compétition. C’est une reine qui ne s’apitoie jamais sur son sort ni sur ses bleus, qui s’as-

* À 30 ans, Anna Gasser en veut toujours autant :

treint à une discipline de fer, qui ne connaît pas la

« Mon objectif principal, pour l’instant, ce sont les

peur. Et quand il lui arrive de râler ou de pleurer

Jeux olympiques. » Elle espère évidemment ramener

après une chute, c’est surtout par crainte de devoir

une médaille de Pékin, même si elle ne part pas,

rester clouée au lit sans pouvoir s’entraîner, sans pou-

contrairement aux autres années, en grande favorite.

voir faire ce qu’elle aime le plus au monde : glisser sur

À l’époque, en 2018, elle était rentrée de Corée avec

son snowboard. C’est pour vivre ce sentiment de

l’or en poche, l’un des meilleurs souvenirs de sa vie.

« voler dans les airs » qu’elle semble prête à braver

Désormais, le cercle des favorites s’est agrandi, et

tous les dangers : un sentiment « indescriptible, qui

c’est tant mieux, déclare-t-elle, car elle sent moins de

ressemble parfois à de l’extase ».

pression. On l’écoute sans trop y croire : on sait bien

Ainsi se poursuit l’histoire de la reine Anna.

CORINNE RUSCH

Un conte sans fées ni baguette magique, sans super-

qu’elle ne vise qu’une chose, l’or, la première place, et qu’elle est prête à tout risquer pour y arriver.

pouvoirs ni cheval blanc. C’est l’histoire d’une jeune

Fidèle à elle-même, jusqu’au bout. Alors quand

femme que rien au monde n’enchante davantage que

on lui demande ce qu’elle s’imagine faire dans dix

de tournoyer dans les airs à dix mètres du sol, d’en-

ans, à quoi ressembleront ses matinées, la réponse ne

chaîner les sauts de 35 mètres, de collectionner les

nous surprend guère : elle ne les passera pas dans sa

médailles et les « premières » mondiales – des sauts

voiture pour aller au travail ou à apprêter des enfants

qu’aucune femme n’avait accomplis avant elle. Une

pour les emmener à la crèche. « Je continuerai à faire

histoire dont l’héroïne a encore de nombreux cha-

ce qui me rend heureuse, à glisser sur mon

pitres à écrire, tant qu’elle aura en tête « quelques

snowboard. Mes matinées ressembleront sans doute

tricks [qu’elle aimerait] encore maîtriser ». Qu’elle

à celles que je vis aujourd’hui. » Une reine bien déci-

soit la première femme à les réaliser, évidemment,

dée à ne pas lâcher son trône ni son royaume de

c’est encore mieux.

neige. Une reine que l’on verra encore tournoyer

Ce conte d’hiver parle de succès, mais aussi

dans les airs, sa planche aux pieds, les cheveux pla-

d’échecs, de batailles âprement livrées, de décep-

qués sur ses joues roses. Anna, la reine qui vole, n’est

tions, de toutes les fois où elle est tombée sous les

décidément pas près d’atterrir.

yeux de centaines, de milliers de spectateurs. Pour se relever, après chaque chute, remettre sa couronne en place, et repartir, tête baissée, au combat.

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Le monde merveilleux d’Anna Gasser : anna-gasser.com ; Instagram : @annagassersnow

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Snowboard Anna Gasser

Anna exécutant un nose press sur les pistes du Stubaier Gletscher.

La consécration d’un talent : l’or aux JO de Pyeongchang, en Corée du Sud.

Anna Gasser Moment de gloire

C’est l’un des temps forts d’une carrière exemplaire : championne olympique, du monde et médaillée d’or aux X Games, Anna ­Gasser se prépare actuellement aux prochains JO de Pékin.

Citoyenne du monde avec un gros faible pour son pays : Anna couverte du drapeau autrichien.

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ANNA GASSER – THE SPARK WITHIN

Étincelle divine

Un film sur la carrière explosive de celle qui a mis le feu à la poudreuse.

P

as de panique ! On ne dévoilera pas les scènes les plus impressionnantes de The Spark Within (trad. L’étincelle en toi), ni à quel point ce portrait d’Anna, 30 ans, nous fait entrer dans son univers. Ce que vous pouvez déjà savoir sur elle en revanche – a fortiori si vous n’êtes pas très au fait de ce qui se passe dans le monde du snow – c’est qu’elle a marqué l’histoire de ce sport à plusieurs reprises. Elle l’a même révolutionné, ce monde impitoyable en pleine évolution, toujours en quête de nouveaux défis, de nouveaux exploits et de nouveaux records. Cette révolution, Anna l’a faite en douceur, dans son coin, sans tambour ni trompette, juste guidée par sa planche et son plaisir, car « il n’y a rien qui me procure un tel sentiment ». Dans The Spark Within, la Canadienne Spencer O’Brien (33 ans) le résume ainsi : « Elle a changé notre sport. Tout à coup, on ne pouvait plus entendre les gens dire, en parlant d’un saut, que c’était pas mal… pour une femme ! Avec elle, on disait juste que le saut était pas mal pour un snowboardeur, point. » Marko Grilc, snowboardeur slovène de 38 ans : « Elle réussit les mêmes tricks

que les hommes. » Des moments de grâce qui nous permettent de mieux cerner son caractère. En effet, Anna Gasser a réussi des sauts (mini-spoiler : oui, on peut tous les voir dans le film) qu’aucune femme avant elle n’avait réussis, ce qui a complètement changé la donne dans le milieu : les hommes ont désormais cessé de les regarder de haut. Mais ces questions ne la préoccupent guère lorsqu’elle est dans les airs : tout s’estompe, et elle ne se souvient que du début et de la fin. Ce qui se passe entre les deux, Anna l’apprend en général quand elle ­visionne les vidéos.

Projecteurs sur une révolutionnaire du snow : Anna Gasser. The Spark Within, sur Red Bull TV, dès le 16 novembre. redbull.com/ annagasser THE RED BULLETIN

SANI ALIBABIC

Le 13 novembre 2018, Anna ­Gasser exécute, en haut du ­Stubaier Gletscher, un saut qu’elle sera la première femme à réaliser : un cab triple underflip – c’est-à-dire un triple salto ­arrière avec vrille à 180 °.


DES AIIILES POUR L’HIVER. AU GOÛT DE GRENADE.

U A E V U O N

STIMULE LE CORPS ET L’ESPRIT.


Aventure

EXPÉDITION ­ANTI -PLASTIQUE Depuis toujours, YANN SCUSSEL voulait faire quelque chose contre le raz-de-marée de déchets plastique. Le jeune aventurier a eu une idée folle : se laisser dériver sur les eaux glacées du Rhône, de sa source à son embouchure, comme une bouteille en plastique abandonnée. 29 heures en immersion pour ­dénoncer la pollution. Texte ALEXANDER NEUMANN-DELBARRE  Photos DOM DAHER

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MISSION FRAPPÉE Le Rhône le ballotte comme un vulgaire ­morceau de plastique. La température de l’eau atteint ­péniblement les 8 °C.


Aventure

Le

soleil se lève tout juste sur le glacier du Rhône (canton du Valais) quand Yann Scussel se jette à l’eau. Un froid glacial s’empare aussitôt de lui. Le souffle coupé, il aspire l’air à grande goulées tout en s’enfonçant dans les eaux turquoises du lac proglaciaire cerné par la neige et les rochers, à l’extrémité inférieure du glacier. Yann est équipé d’une combinaison en néoprène de 5 millimètres d’épaisseur (bien trop légère, en fin de compte) et s’agrippe à son hydrospeed avec un paquetage de 20 kilos sur le dos. Au bout de quelques minutes à peine, ses pieds et ses mains sont tellement refroidis qu’il ne les sent plus. Mais son aventure ne fait que commencer. Il compte se laisser porter par les eaux du Rhône sur 158 kilomètres, depuis sa source située à 2 250 mètres d’altitude dans les Alpes valaisannes, et ce jusqu’au Bouveret, là où il se jette dans le lac Léman. Ce sont 158 kilomètres entre vallées idylliques et zones industrielles, au cœur des rapides et de la nuit. Soit trente heures à nager dans l’eau glacée. Environ. Comment savoir puisque jamais personne ne l’a fait avant lui. À sa source, le Rhône est une rivière d’eau vive qui jaillit d’un lac proglaciaire. Pendant environ une demi-heure, Yann et son compagnon de route Claude-Alain Gailland, guide de montagne chevronné et spécialiste d’hydrospeed, se laissent glisser sur l’eau froide du lac à 3 °C, ­relativement sereins… jusqu’à ce que les rapides commencent. Le Rhône se déverse en trombe dans la ­vallée sur une soixantaine de kilomètres. Cela 50

MISSION : DÉMYSTIFIER

À 18 ans, Yann a plongé avec des ­requins-tigres, ­réfutant ainsi les idées reçues sur ces animaux.

représente un dénivelé de plusieurs centaines de mètres. Le haut du corps ­calé sur l’hydro­ speed, les jambes dans l’eau souvent peu profonde, Yann est à la merci des éléments et percute les rochers avec une telle force qu’il craint parfois de se briser un genou. Il peine à garder la tête hors de l’eau et c’est tout juste s’il aperçoit les troncs d’arbres qui se dressent sur sa route. Ballotté par les remous furieux, propulsé tête la première sur de petites chutes d’eau, l’hydrospeed est sa seule protection. Le Rhône l’emporte tel un vulgaire bout de plastique, ce qui est précisément l’image, ou plus exactement la métaphore, que recherche Yann Scussel.

Berne

SUISSE Glacier du Rhône

Lac Léman Viège Sion Monthey

Rh ô

ne

Sierre

Brigue

CANTON DU VALAIS

LA ROUTE DU RHÔNE L’activiste Yann Scussel s’est laissé porter sur 160 km par le fleuve, depuis le glacier jusqu’au lac Léman. THE RED BULLETIN


« Le plus important dans mes périples, c’est qu’ils me permettent de faire passer des messages. » Le jeune Helvète de 21 ans au dos aussi large que son sourire n’en est pas à sa première expédition. Sa devise est ­devenue sa signature : Adventure With A Conscience. C’est-à-dire qu’il part à l’aventure de manière réfléchie : « Le plus important dans mes périples, c’est qu’ils me permettent de faire passer des messages », explique-t-il dans sa vidéo. À 18 ans, en guise de travail de maturité, il décide d'aller rencontrer des requins tigres aux Bahamas. Il en tire un documentaire qui tord le cou aux clichés concernant ces animaux marins. À 19 ans, pour soutenir la lutte contre le cancer, il se rend en Turquie et traverse à la nage le détroit des Dardanelles qui sépare l’Europe de l’Asie. À 20 ans, il projette d’escalader le Kilimand­jaro afin de sensibiliser l’opinion publique sur les conditions de travail des porteurs, mais la pandémie vient chambouler ses plans. L’équipe de tournage censée l’accompagner en Afrique l’ayant déjà rejoint à Genève, ils décident ensemble d’improviser et se tournent vers un projet plus modeste en apparence : réaliser un documentaire sur les déchets plastique dans le lac Léman.

Yann se tourne vers lui, et c’est le déclic. L’idée du projet La grande descente vient de naître. Pour dénoncer la folie du plastique, ils vont réaliser un court-métrage documentaire. Yann se laissera dériver sur le Rhône comme un détritus. Il entre alors en contact avec ClaudeAlain Gailland, un guide de montagne spécialiste de la vallée du Rhône, fréquent collaborateur d’aventuriers professionnels comme Mike Horn. Un projet difficile mais pas impossible, selon lui. Le mois de mai s’impose rapidement comme une évidence pour sa réalisation, car c’est la période idéale : le Rhône a beaucoup d’eau grâce à la fonte des neiges. Trois semaines plus tard, après avoir analysé les cartes des lieux et fait quelques repérages avec son équipe, Yann se familiarise sommairement avec la planche d’hydrospeed avant de se jeter dans l’eau du glacier du Rhône avec Claude-Alain. Les soixante premiers kilomètres leurs prennent environ douze heures. Les rapides sont tellement déchaînés que certains tronçons ne sont tout simplement pas ­navigables. Yann et Claude-Alain

sortent de l’eau à plusieurs reprises pour continuer leur chemin sur la berge. Plus loin, un barrage les oblige à ressortir et à traîner leur équipement le long du fleuve sur une dizaine de kilomètres. C’est le sourire aux lèvres qu’ils s’immergent à nouveau dans les eaux désormais plus calmes du Rhône. Mais leur joie est de courte durée, car les voilà déjà confrontés au prochain défi : passer la nuit sur le fleuve.

Dans l’obscurité de la nuit, ils dérivent en silence

Le soleil se couche et avec lui, c’est la ­dernière source de chaleur qui disparaît. Dans sa combinaison froide et humide, Yann dérive sur l’hydrospeed, l’obscurité grandissant autour de lui. « À la tombée de la nuit, l’atmosphère prend une tournure toute particulière, éclaire-t-il. Au début, dans les rapides, Claude-Alain et moi parlions beaucoup, mais à présent, nous dérivons en silence. Bientôt, c’est l’obscurité totale, nos lampes frontales sont les seules sources de lumière. Le froid devient insoutenable. Mais tant que tu trembles, tout va bien, poursuit Yann,

TRAVERSÉE NOCTURNE

Le passage par la ville de Sion constitue le seul tronçon éclairé de l’étape nocturne du voyage de Yann.

LOUIS NAUCHE

Yann est outré par la quantité de plastique flottant dans le lac

Ce sont des statistiques qui hantent Yann depuis longtemps : 14 000 tonnes de déchets plastique finissent chaque année dans la nature en Suisse, parmi lesquelles 50 pour le seul lac Léman. Armés de leurs caméras,Yann et son équipe plongent dans l’embouchure du Rhône pour illustrer ces données en images. « Et si on se laissait porter par le Rhône sur une centaine de mètres, d’une traite, comme une bouteille charriée vers le lac ? », suggère alors quelqu’un de l’équipe de tournage. THE RED BULLETIN

RISQUE CALCULÉ

Dans les endroits particulièrement dangereux, Yann doit sortir de l’eau et continuer sur la terre ferme.

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EN EAUX SOURNOISES

« Dans l’eau glacée, les ennuis commencent quand les tremblements cessent. » 52

car cela indique que ton corps essaie de produire de la chaleur. Les ennuis commencent quand les tremblements cessent. » C’est le signe d’un risque d’hypothermie sévère pouvant provoquer une perte de connaissance. Lorsque ces symptômes apparaissent, ils sortent de l’eau, marchent un quart d’heure pour se réchauffer, puis retournent dans l’eau

45 minutes durant. Ils maintiennent ce rythme tout au long de la nuit, en cassant la croûte de temps en temps mais sans faire de vraie pause pour reprendre des forces, voire dormir un peu. Yann a bien trop peur de ne plus pouvoir trouver le courage de se remettre à l’eau. Plus tard, ils traversent la ville de Sion. Les lumières de cette agglomération de THE RED BULLETIN

LOUIS NAUCHE

Dans de tels remous, difficile d’éviter les rochers au fond du lit fluvial. À plusieurs reprises, Yann a manqué de se blesser méchamment.


Aventure

« La richesse de la faune et de la flore sous la surface de l’eau m’a toujours fasciné. » 35 000 habitants se reflètent sur l’eau, procurant l’un des seuls moments de clarté nocturne. Mais très vite, l’obscurité totale reprend ses droits. Yann regarde sans cesse sa montre. Les secondes s’égrènent au comptegoutte. Vers trois heures du matin, son état d’épuisement est tel qu’il commence à avoir des hallucinations. « J’ai soudain cru qu’un crocodile avait plongé dans le fleuve et qu’il était à mes trousses. C’était complètement dingue. Même si je savais

COPILOTE

Claude-Alain ­Gailland (à gauche), connaît la vallée du Rhône comme sa poche. Il a accompagné le Genevois dans son aventure.

BILAN

La liesse d’avoir touché au but se mêle à l’amertume du constat : les ­déchets plastique jonchent les rives du lac Léman.

THE RED BULLETIN

que c’était impossible, j’ai mis un moment à réaliser que j’étais en train d’halluciner. » À quoi Yann s’accroche-t-il pendant ces longues heures ? « J’ai beaucoup réfléchi au message que je voulais transmettre par mon action : attirer l’attention sur les déchets plastique et la pollution alarmante des lacs et des océans. »

Yann a plongé avec les requins pour faire campagne pour leur protection L’eau. L’élément de Yann Scussel depuis toujours. Tout jeune déjà, il partait en mer aux aurores avec son grand-père, qui vit au Portugal, pour aller pêcher. « La richesse de la faune et de la flore sous la surface de l’eau m’a toujours fasciné. » Ado, il participe à des compétitions de natation, joue au water-polo, regarde des documentaires sous-marins et, à 17 ans, décide d’arrêter de regarder les autres partir en expédition : c’est à son tour d’y aller. Pour son projet de maturité, il souhaite se rendre aux îles Fidji et travailler pour une ONG qui se consacre à la protection des requins, et profiter de l’occasion pour plonger

avec la faune. Sans argent, il se met à la recherche de sponsors et finit, après de nombreux échecs, par en trouver un. C’est à cette époque que Yann comprend que pour atteindre ses objectifs, il faut persévérer. Quand le soleil se lève enfin sur les eaux glacées du Rhône, un peu d’énergie vient réchauffer le corps glacé de Yann. Il lui reste plusieurs dizaines de kilomètres à parcourir, mais il a survécu aux rapides et à la nuit noire « la plus éprouvante de ma vie », déclarera-t-il.

Une autre aventure engagée est déjà prévue

Les kilomètres se succèdent, il aperçoit enfin le lac Léman. L’eau du Rhône, claire et propre à sa source, entraîne avec elle de plus en plus de boue et de déchets. Lorsque Yann atteint enfin le lac au bout de 29 heures d’efforts (l’eau lui paraît si chaude qu’il a l’impression d’être dans une baignoire) et qu’il atteint la rive, il est tout à la fois heureux et bouleversé : les déchets plastique sont partout. Un constat quelque peu amer, mais une conclusion tristement adéquate de ce voyage symbolique. Le documentaire de Yann a déjà été vu près de 4 000 fois sur YouTube. Les impacts de son action sont retentissants, et lui ont permis de retrouver l’énergie nécessaire pour relancer son projet sur le Kilimandjaro, qu’il poursuit en marge de ses études en relations internationales, à Genève. Un projet qui s’est entretemps quelque peu étoffé : en plus de la plus haute montagne d’Afrique, il veut escalader le mont Blanc et le Cervin, sans aucune aide extérieure, et sans laisser le moindre déchet derrière lui. L’idée est de provoquer une prise de conscience des conséquences sociales et écologiques des déplacements en montagne, et de montrer qu’il existe une autre voie. Encore un projet engagé, donc. « Je pense que le temps des aventuriers qui gravissaient un sommet juste pour y planter leur drapeau est révolu, conclut Yann. Quand je pars en expédition, je veux offrir quelque chose à l’endroit que je visite. Sensibiliser l’opinion publique sur les problèmes qui s’y posent, par exemple. L’un ne va pas sans l’autre, à mon avis. » La vidéo de Yann Scussel, La grande descente, Allégorie d’un déchet plastique, est à voir en scannant le code ci-contre.

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ILS FONT UN CARTON

Fabian Lohmann, entraîneur eport avec les figurines en carton de son équipe League of Legends, les G2, à Berlin.

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THE RED BULLETIN


Esport

Confessions d’un boss de l’esport FABIAN LOHMANN, 25 ans, est l’entraîneur d’esport le plus titré d’Europe. Il nous offre ici une immersion dans le monde des pro gamers : des victoires qui valent des millions, des shitstorms en Chine et des stars retraitées à 25 ans. Texte MARC BAUMANN  Photos NORMAN KONRAD THE RED BULLETIN

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Pourquoi le jeu de stratégie en ligne League of Legends est-il le plus populaire des tournois d’esport ?

EN VITRINE

Lohmann dans la salle des trophées de son équipe d’esport, G2, à Berlin.

L’esport

connaît un succès phénoménal en Europe et dans le monde entier. Les joueurs s’affrontent dans des ­simulations sportives ou dans des jeux de tir à la première personne comme Call of Duty ou Counter-Strike. Mais le plus populaire de tous est le jeu de stratégie en temps réel League of Legends (LoL). Pour vous faire une idée : une place de titulaire dans la plus haute ligue européenne de LoL a récemment été vendue pour 25 millions d’euros. L’esport attire autant les joueurs que les spectateurs, si nombreux désormais que les tournois remplissent les plus grands stades. Mais c’est surtout sur le service de streaming en ligne Twitch ou via YouTube que les fans ­regardent leurs tournois favoris. Si la plupart des grandes équipes et superstars viennent du continent asiatique, c’est un Allemand qui figure parmi les meilleurs coachs d’esport au monde : Fabian Lohmann, alias « GrabbZ », âgé de 25 ans et originaire de Wolfsburg, a atteint la finale des mondiaux de LoL 2019 avec son équipe G2, formée des meilleurs joueurs européens. Il vous introduit au monde sensationnel de l’esport. 56

En mai, League of Legends (LoL) a fêté un record de spectateurs sur Twitch : le jeu a été streamé pendant plus de 174 millions d’heures. Le principe de LoL, un combat entre deux équipes de cinq joueurs, est pourtant loin d’être original. Les jeux d’arène de combat en ligne multijoueurs de ce type existent depuis 2003, League of Legends est apparu en 2009. Douze ans plus tard, sa popularité toujours intacte continue de grandir. Pourquoi ? LoL est facile à jouer, mais dur à maîtriser. On a le choix entre 150 héros. Chacun a ses propres qualités, forces et faiblesses. Même un coach professionnel comme Fabian « GrabbZ » Lohmann, ne peut se souvenir des types de dégâts de tous les personnages, ce qu’il admet volontiers. Et il reste encore un défi de taille : Riot Games, la boîte de développeurs à l’origine de LoL située à LA, publie toutes les deux semaines une mise à jour (« un patch ») qui modifie complètement le jeu. C’est comme si la FIFA décidait soudain que les buts de la tête comptaient double. « Jusqu’au milieu de l’année 2020, nous avions un style de jeu très agressif : je savais exactement quels héros choisir ; et puis un nouveau patch est arrivé, les développeurs ont décidé que ce style très offensif serait beaucoup plus difficile à jouer. On a dû s’adapter », se souvient Lohmann.

THE RED BULLETIN


Esport

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Qu’est-ce qu’il faut avoir de plus que les 100 millions de joueurs actifs pour atteindre le top mondial ? Pour gagner de l’argent dans l’esport, il faut être aussi rapide devant son écran que dans la vie : les joueurs peuvent passer pro à 17 ans, la plupart prendront leur retraite vers 25 ans. Pour gravir le sommet, il faut atteindre le niveau 30 pour pouvoir jouer des parties classées. On rejoint alors une très longue file d’attente : « On a cinq millions de joueurs classés en Europe, 50 d’entre eux deviendront probablement pros. » Des centaines de milliers prêts à jouer jusqu’à 12 h/jour pour atteindre un niveau vraiment, vraiment bon.

Avant qu’une équipe ne s’intéresse à un joueur, celui-ci doit se hisser dans les classements et atteindre le top des rangs à trois chiffres. « G2 s’entraîne 12 à14 h/jour, 7 j/7. » Ils passent environ 6 h/jour à jouer contre d’autres équipes avec des débriefings entre chaque partie. Quand ils éteignent leur écran, c’est pour rencontrer les sponsors, voyager ou faire des exercices physiques. La saison de LoL est longue (onze mois d’affilée), mieux vaut avoir une petite amie tolérante comme celle de Lohmann. À ce sujet, on estime à mille le nombre de femmes parmi les millions de joueurs classés. « LoL est un univers masculin, même si de plus en plus de femmes s’y mettent. Elles sont les bienvenues, tant qu’elles sont prêtes à accepter le style de vie excessif de LoL. »

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Comment devient-on coach d’esport et à quoi ressemble le quotidien ?

« Les jeux vidéo et moi, ça fait deux », s’amuse Lohmann. En 2010, à 14 ans, il joue pour la première fois à LoL. « Trop tard pour devenir pro. » Mais le moment idoine pour s’introduire sur la scène encore bourgeonnante de LoL : quelques années plus tard, en parallèle de ses études de gestion, il travaille comme analyste pour des équipes de LoL. À l’époque, des connaissances basiques d’Excel suffisent. Le dynamisme et la jeunesse de l’esport l’intéressent bien plus que ses études et, en 2016, à à peine 20 ans, il devient coach principal. Sa formation : learningbydoing. Les points forts de Lohmann ? Motivation et gestion du stress. « J’avais l’habitude d’assumer publiquement la responsabilité des défaites pour maintenir la cohésion de l’équipe. C’est devenu un running gag : “On a perdu ? C’est la faute à GrabbZ !” » En cas de défaite, son aide est précieuse : « Je sais comment faire redescendre les joueurs en colère. » Il décrit son travail comme 50 % de psychologie, 20 % d’organisation et 30 % de tactique de jeu. Des journées bien remplies après lesquelles il va encore voir ce qui se passe du côté des ligues coréennes ou chinoises. GrabbZ gère aussi une équipe d’analystes, un prof de fitness et un cuisinier qui privilégie une alimentation saine.

« On a cinq millions de joueurs classés en Europe, 50 d’entre eux deviendront probablement professionnels. » THE RED BULLETIN

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Comment former une équipe homogène avec des individualités si ­différentes  ? En compétition, ses joueurs sont d’excellents mathématiciens aux capacités analytiques remarquables qui calculent les niveaux de dégâts à toute vitesse pour adapter leurs tactiques en conséquence. « Mais leur tête est si pleine qu’ils oublient où ils ont laissé leur portable », rigole Fabian Lohmann. Ils ne savent plus ce qu’ils ont mangé hier, mais peuvent décrire une vieille partie de LoL sans importance dans les moindres détails. Cinq ans plus tôt, quand il a commencé son travail de coach LoL, cet ancien footballeur de Landesliga avait une image bien précise du métier de coach « qui a vite volé en éclats. Les besoins et les idées des pro gamers sont aux antipodes de ceux du foot ». Lohmann réalise alors que sa notion de discipline très germanique n’est adaptée ni à la modernité de l’esport, ni à des joueurs venant de Slovénie, de Pologne, de Suède ou du Danemark. Première étape : comprendre pourquoi ses joueurs veulent les choses d’une certaine manière seulement et, à partir de ces constats, créer des structures efficaces. « On a un nouveau joueur qui a besoin d’une routine quotidienne très structurée et d’autres joueurs que cela impacte n ­ égativement. En tant qu’entraîneur, mon rôle est de concilier tous ces besoins. » Le leitmotiv de Lohmann: instaurer la confiance, parler de tout ouvertement, faire preuve de constance et de crédibilité dans ses décisions.

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Esport

Des chiffres à gogo Un cœur qui s’emballe comme dans un cockpit de F1, des cotes comme celles des meilleurs footballeurs, une communauté de gamers grande comme le Japon : tout sur le boom de l’esport.

UN PUBLIC GRANDISSANT Ils et elles étaient 5,41 millions à suivre la finale des Free Fire World Series 2021 devant leurs écrans, un tournoi au sein d’un jeu d’aventure sur mobile. Encore aucun événement esport n’avait réussi à cumuler autant de spectateurs. Deux ans plus tôt, on comptait moitié moins de spectateurs et spectatrices (2 016 157).

UNE NATION DE GAMERS Ils et elles sont 115 millions à jouer à League of Legends. Si on les réunis­saient sur un seul territoire, ils formeraient le douzième plus grand pays au monde.

Place N° 1 Chine 1 434 millions 58

Place N° 3 USA 331 millions

Place N°9 Russie 146 millions

Place N°11 Japon 126 millions

Place N°12 Joueurs de League of Legends 115 millions

Place N°17 Allemagne 84 millions

Place N°96 Autriche 9 millions

Place N°99 Suisse 8,7 millions

THE RED BULLETIN


410

000 000

UN POIDS MONUMENTAL

DES RÉACTIONS FOUDROYANTES

410 millions € (env. 440 millions CHF), c’est la valeur marchande de l’équipe de esport américaine TSM, soit à peu près ­autant que celle de l’Ajax Amsterdam, club de football européen de premier plan.

La donnée semblait insignifiante : un gamer a un temps de réaction plus court de 21 millisecondes que celle d’un être humain lambda. Lors d’un tournoi, c’est cela qui distingue un joueur de classe mondiale d’un amateur.

BIEN ACCROCHÉ

OLE HÄNTZSCHEL

Le cœur d’un gamer peut monter jusqu’à 180 battements/minute au cours d’un match, selon une étude réalisée par l’université allemande du sport de Cologne. C’est la vitesse à laquelle les pilotes de F1 foncent vers le premier virage.

MOTRICITÉ ULTRAFINE

DAVID MAYER

Les gamers pros effectuent jusqu’à 600 mouvements de doigts par minute pendant une bataille dans un jeu de stratégie en temps réel – à l’aide de la souris, de la manette ou du clavier.

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TRÈS GROS À GAGNER L’équipe esport OG a perçu 13,18 millions d’euros en 2019 pour avoir remporté le tournoi DOTA 2, un jeu en ligne multijoueurs. À titre de comparaison, l’as du tennis Novak Djokovic a touché 2,73 millions d’euros pour sa victoire à Wimbledon la même année.

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Esport

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Pourquoi les Chinois, les Sud-Coréens et les Japonais sont-ils les meilleurs ?

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De quelle manière se comportent les stars de l’esport ?

Les superstars de l’esport ne sont peut-être pas aussi riches que les jeunes footballeurs professionnels (souvent multimillionnaires à 18 ou 19 ans), mais les meilleurs joueurs de League of Legends reçoivent tout de même un salaire annuel de rêve, ­dépassant parfois le million. « Si je remarque qu’un joueur achète des produits de luxe inutiles, on en parle, explique Lohmann. Mon équipe est très sensibilisée. Plusieurs d’entre eux ont acheté des maisons ou des appartements. » Pour s’amuser, deux joueurs ont acheté des peignoirs Gucci à 5 000 euros pièce. Ils ont été pris en photo à la descente du bus de l’équipe, ce qui a bien fait rire tout le monde. Son joueur le plus célèbre a un demi-million de followers sur Twitter. Les pro gamers définissent leur succès via les médias sociaux et les sites de streaming comme Twitch, mais avoir plein de followers ne sert à rien si la performance n’est pas au rendez-vous : « Sinon, les fans vous oublient vite, lâche Lohmann. Et ajoute : Les superstars, ce sont aussi les meilleurs joueurs parce qu’ils font vivre des moments inoubliables aux spectateurs. » Et ils sont conscients de leur valeur : « Avant, je m’occupais d’une équipe plus faible, je n’avais qu’à dire : soit tu joues mieux, soit tu ne joues plus, explique GrabbZ. Je travaille désormais avec des cinq étoiles qui savent qu’on ne les remplacera pas si facilement. » 60

En Chine et en Corée, les pros s’entraînent 16 h/jour, c’est ce que l’on attend d’eux. « Il y a de grandes différences culturelles dans l’esport, c’est beaucoup plus autoritaire en Asie. Les joueurs ont une pression énorme, ils doivent être performants en marge de leur scolarité. Je ne peux pas exiger la même chose de mes joueurs. » Un coach suédois a travaillé pour une équipe asiatique pendant quelques mois avec un succès plus que mitigé. « Les Chinois considèrent les Européens comme des artistes parce qu’on ne prend pas les conventions au sérieux et qu’on fait nos propres trucs », explique GrabbZ. Les Européens sont souvent à la traîne en début de tournoi, mais comme ils ne s’entraînent pas aussi dur, des équipes comme les G2 ont encore des forces pour s’améliorer tout au long de la compétition. C’est pour ça que les Coréens se sont fait surprendre quand ils se sont inclinés pour la première fois face à une équipe européenne. Lohmann se souvient du moment où la star du jeu, Lee ­«­ ­Faker » Sang-hyeok, est passée devant lui lors d’un tournoi. « On voyait bien qu’il ignorait qui on était. Depuis que nous avons battu son équipe, son s­ ourire a changé : il nous prend au s­ érieux, maintenant. »

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Comment le pro gamer supporte-t-il la critique ? Si GrabbZ et son équipe perdent un match, ils ne risquent pas de se faire lyncher par un journaliste sportif dans un quotidien le lendemain. Les pro gamers reçoivent des commentaires sur Reddit, Twitch et Twitter, des marques de soutien et des compliments pour la plupart. Mais parfois c’est le contraire : un joueur de Lohmann a dit en plaisantant que les Chinois discutaient de leurs stratégies entre eux « et du jour au lendemain, quelque 20 000 Chinois ont posté des commentaires nerveux sur Twitter ». Encore un enseignement qu’il doit prodiguer à ses jeunes joueurs : garder confiance malgré les emmerdes. Le conseil de Lohmann pour ceux qui en bavent sur le net : faites preuve de relativité. « C’est évident que certains profitent de l’anonymat pour se défouler. »

« Je travaille désormais avec des joueurs cinq étoiles qui savent qu’on ne les remplacera pas si facilement. » THE RED BULLETIN


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Que pourrait apprendre le football de l’esport ? La FIFA suit l’esport de très près, car le vrai jeu sur le terrain perd de plus en plus de spectateurs dans le groupe cible des 15-21 ans au profit de l’esport. Mais pour Fabian Lohmann, l’ère n’est pas encore au changement : « Certains matches d’esport isolés peuvent avoir un nombre de télé­ spectateurs comparable à celui d’un match de Bundesliga, mais ce serait prétentieux de croire que l’esport joue dans la même ligue que le foot ou le football américain. » Il y a beaucoup de personnes âgées, en Allemagne notamment, qui ne sont pas encore familiarisées avec le monde numérique au point de regarder des matches d’esport. « Mais d’un autre côté, il y a des fans d’esport de longue date qui regardent les matches ou les tournois avec leurs enfants. Je trouve ça super sympa », commente Fabian.

PRISE EN MAIN

Selon Lohmann, entraîneur esport, 50 % de son travail est consacré à la psychologie.

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Pourquoi la plupart des pro gamers achèvent-ils leur ­carrière vers 25 ans ? Selon une étude, la capacité de réaction ne diminue qu’à partir de 30 ans chez les hommes, donc théoriquement, on pourrait encore être au top mondial à cet âge. Mais c’est un mode de vie exigeant : nombreux sont ceux qui, à 25 ou 26 ans, ne veulent plus s’entraîner 14 heures par jour. Et les pro gamers ratent une grande partie de ce que vivent et expérimentent les adolescents et les jeunes adultes. Les joueurs pourraient-ils accepter un coach âgé de 40 ou 50 ans ?

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« Le seul problème, à mon avis, c’est que l’écart de maturité émotionnelle serait trop important. À un moment donné, vous êtes trop vieux pour pouvoir comprendre vos joueurs. » Fabian Lohmann prépare également ses ­protégés à la vie après leur carrière éclair, les encourageant à développer leur esprit d’initiative : « Profitez des rencontres avec les sponsors, montrez-vous en public. » Les influenceurs prouvent bien qu’avoir des followers représente un avantage pour l’avenir. Beaucoup d’anciens joueurs restent dans l’esport, deviennent entraîneurs, commentateurs ou ont leur propre streaming. D’autres veulent faire une coupure, reprendre les études ou ­découvrir le monde.

La proximité avec les fans, voilà une chose que les sports traditionnels, et le football professionnel en particulier, pourraient apprendre de l’esport. Sur Twitter, par exemple, les fans d’esport peuvent écrire à tous les joueurs et recevront probablement une réponse. AskMe Anything, les séances de questions numériques pour les fans, sont également exemplaires, et permettent vraiment ­d’apprendre quelque chose des pros. Plus d’ouverture sur le numérique et moins de phrases bateau. Fabian Lohmann a personnellement pu vivre l’émotion d’un stade rempli de fans : « En 2019, nous avons battu les champions coréens en demi-finale de la Coupe du monde dans une arène en Espagne, et c’était une vraie ambiance de stade de foot, il y avait même des chants de supporteurs. Et après la conférence de presse, des milliers de fans nous attendaient. »   61


En roue libre À New York, à vélo, la donne a changé. Les adeptes de la Bike Life s’approprient l‘espace urbain pour se faire voir et respecter, à force de figures réalisées sur leur seule roue arrière.  Photos BEN FRANKE


Bike Life

ARTISTE DE RUE

Jae Milez, un natif du Bronx vivant à Manhattan, en pleine démo de l’esprit Bike Life dans le Washington Square Park.

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« La vie est devenue plus belle sur une roue. Chaque jour, je fais naître des sourires sur mon passage. » JAE MILEZ


Bike Life

PLUS NEW-YORKAIS, TU MEURS

Un petit groupe de bikers sur le pont de Brooklyn avec Manhattan en arrière-plan.

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Bike Life

BOUGE DE LÀ !

Le duo fait monter la sauce dans le quartier de Chinatown à New York. Ici, El Arte saute audessus de son pote Luis Banks.


EXEMPLAIRE Obloxkz, originaire du Bronx, a un sponsor, 18 000 followers sur Instagram… et un désir légitime d’être respecté pour son talent.

« Mon seul but désormais est de garder ma roue en l’air. » CURLY

ÇA BALANCE « Ce n’est pas seulement un sport de mecs », déclare Curly, qui passe des heures à perfectionner sa technique du wheelie. THE RED BULLETIN

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Bike Life

UN POUR TOUS, TOUS POUR UN Les règles sont simples : posséder un vélo et respecter les

autres, et vous voilà accepté. Ici, le groupe se réunit pour une balade dans le centre de Manhattan.

J

ae Milez n’a pas besoin de roue avant sur son vélo. Comme il roule exclusivement sur la roue arrière, il l’a ôtée, tout bonnement. Lorsque le jeune rasta de 23 ans lève le guidon, il se faufile agilement dans la circulation dense de Manhattan. Il roule non-stop, droit devant lui. Il pourrait même le faire les yeux fermés, tellement Jae Milez est dans son élément en équilibre sur sa seule roue arrière. Circuler ainsi, en « wheelie », est à la fois un signe de reconnaissance et un élément honorifique. C’est sous le terme de « Bike Life » qu’une nouvelle sous-culture urbaine a émergé à New York. Ce sont principalement des cyclistes latinos et afro-américains qui s’adonnent aux joies du vélo sur une roue en ville. Plus qu’un moyen de locomotion écolo, le vélo représente, pour les adeptes de cette communauté, une forme d’expression et un style de vie. Il s’agit d’attirer l’attention, et surtout de revendiquer leur place dans la 68

cité. New York n’est qu’une des métropoles américaines, parmi lesquelles Newark, Boston, Philadelphie, Oakland ou Los Angeles, où grandit cette culture. Lorsque Jae Milez et ses amis parcourent les rues du Bronx à Wall Street, cela provoque immanquablement des remous. Tout d’abord, parce qu’ils sont nombreux. Ce sont des essaims de cyclistes qui peuvent s’étendre sur trois pâtés de maisons. Ensuite, parce que les adeptes de la Bike Life ont toute une série de figures dans leurs guidons. La plupart du temps, ils s’encouragent mutuellement à atteindre des niveaux de performance plus élevés. La Bike Life se nourrit d’individualistes qui savent défendre l’entraide. Mais pourquoi le vélo est-il devenu leur moyen d’expression ? « Cela tient à l’histoire largement élitiste du cyclisme sportif aux États-Unis, explique l’architecte urbain et blogueur américain Taz Khatri. Les clubs cyclistes ont exclu explicitement les Afro-Américains, les Américains d’origine asiatique, les pauvres et les Amérindiens depuis très longtemps

La Bike Life se nourrit d’individualistes qui savent défendre l’entraide. THE RED BULLETIN


BFG O OD R I CH TYR ES ENABLE YOU TO LIVE OUT YOUR ADVENTUR ES

E X P LO R E T H E B F G O O D R I C H ® M U D -T E R R A I N T/A K M 3 w w w. b f g o o d r i c h . c o . u k P h o t o © Ke i r o n _ B e r n d t At h l e t e @ c o c o z u r i t a

WHAT ARE YOU BUILDING FOR?


Bike Life

“People judge us on what they see. I just wish they respected us like BMX riders” OBLOXKZ

PHOTO DE GROUPE Oui, la Bike Life réunit des petits prodiges qui s’entraînent jour et nuit. Mais le noyau dur de cette culture est avant tout une communauté soudée de passionnés.

déjà.» Aujourd’hui, la Bike Life crée un fort sentiment d’appartenance au sein de la communauté. « Les vélos unissent tout le monde, résume Jae Milez. J’ai vu des membres de gangs ennemis faire des tours côte à côte juste pour le plaisir de rider. C’est un exutoire positif. » Son collègue Obloxkz, surnommé « O », également originaire du Bronx, déclare : « Pour moi, le vélo est une affaire de communauté et de famille. C’est ainsi que nous nous exprimons. » C’est un adepte de la Bike Life depuis quatre ans. Au bout de deux ans de pratique, il s’est fait sponsoriser par Throne Cycles, une entreprise de vélos urbains de Los Angeles. Il suffit de l’observer pour comprendre pourquoi. Zigzaguant entre les voitures, les pieds sautant sur les pédales, la main frottant le sol alors que son vélo est à la verticale, Obloxkz a clairement les compétences d’un athlète pro. « On nous juge sur ce qui est visible, dit-il. J’aimerais juste qu’on nous respecte autant que les riders BMX. » Le jeune talent cumule 18 000 followers sur Instagram… 70

La Bike Life a beau être une culture majoritairement masculine, les filles ne sont pas en reste quand il s’agit de raser le bitume. De plus en plus nombreuses ces dernières années à grossir les rangs du peloton, elles alignent les wheelies et autres figures avec style et dextérité. C’est le cas de la rideuse Curly. En 2017, cette jeune fille originaire de la Lower East Side (NY) traîne dans son quartier quand elle voit un groupe de garçons défiler devant elle, roue avant en l’air. « C’est ce qu’on appelle le destin, explique-t-elle. Cette sensation qu’une chose est faite pour toi. Mon seul but désormais est de garder ma roue en l’air. » La discipline demande du temps et du talent. Il faut compter deux ou trois mois pour maîtriser le wheelie avec confiance. « Au début je n’étais pas trop sûre de moi, du coup je m’entraînais toute seule sur un parking, poursuit-elle. Mais j’ai décidé de sortir de ma zone de confort. Ce n’est pas seulement un sport de mecs. » Aujourd’hui, elle parcourt fièrement les rues de la ville sur sa seule roue arrière.

« On nous juge sur ce qui est visible. J’aimerais juste qu’on nous respecte autant que des riders de BMX. » OBLOXKZ

LA WHEELIE MANIA

Scannez le QR code pour voir le documentaire relatif à la Bike Life à New York. THE RED BULLETIN


Le paradis en toute saison…

N

iché au cœur des Alpes Suisses, Alaïa Bay est le premier bassin de surf d’Europe continentale. Probablement le spot de surf le plus spectaculaire pour une session, quel que soit le niveau.

Sion - Valais W W W . A L A I A B A Y . C H

Pour surfer en hiver, nous mettons à disposition le bon équipement et avec la cadence des vagues, pas le temps de prendre froid. Après la session, une douche chaude et l’after surf avec un bon repas chaud et une bière. Adam Bonvin Fondateur d’Alaïa


PERSPECTIVES Expériences et équipements pour une vie améliorée

ELLE S’ENVOLE

DOM DAHER/RED BULL CONTENT POOL

Les bons plans de Mathilde Gremaud, star des X-Games, à Saas-Fee.

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Elle a vécu des moments glorieux ici à Saas Fee : Mathilde Gremaud.

J

’ai chaussé ma première paire de skis à l’âge de deux ans. J’ai grandi à Fribourg où il n’y a pas trace de tremplin ni de rampe pour exécuter des figures à ski. En revanche, les casse-cous étaient légions, des garçons aux côtés desquels j’ai appris à cultiver l’audace sur des tremplins, des trampolines... et même des skateboards bricolés par nos soins. À 13 ans, j’ai participé à ma première compétition. Et à 17 ans, je remportais ma première médaille d’or aux X-Games Big Air. Depuis cette victoire, de nombreuses autres ont suivi, y compris en Coupe du monde. À ce jour, Saas-Fee m’a offert mes plus beaux moments de gloire. Alors que j’étais en train de m’y entraîner, il y a un an, je suis devenue la première femme à réaliser un switch double cork 1440. Il s’agit d’une figure spectaculaire consistant à effectuer un double saut périlleux en tournant 4 fois autour de son axe et à atterrir en marche arrière. Chaque fois que je m’entraîne à Saas-Fee et que le ciel est d’un bleu éclatant comme ce jour-là, je me sens transportée à ce moment précis à nouveau. 74

« Il y a un an, à Saas-Fee, je suis devenue la première femme à réaliser un switch double cork 1440. » Mathilde Gremaud, 21 ans, skieuse freestyle

Un calme paradisiaque Le village de Saas-Fee est très ancien, et très joli, avec ses rues qui serpentent entre les maisons. Les véhicules à combustion y sont bannis depuis des décennies, seuls les véhicules électriques sont ­admis. Mais la plupart des gens se déplacent à pied ou à vélo, ce qui assure au village un calme constant. Saas-Fee est niché à l’entrée d’une vallée en forme de « V » qui se mue en un « U » au fur et à mesure qu’on y avance. La vue panoramique sur les Alpes valaisannes depuis le glacier est à couper le souffle. Mon point de vue préféré est celui de l­’Allalin (4 027 m), la crête de neige et de glace est de toute beauté.

Action : Mathilde s’envole sur le halfpipe. THE RED BULLETIN


PERSPECTIVES voyage

Zurich Berne

Suisse Viège

CANTON DU VALAIS

Saas-Fee

S’y rendre En voiture : Saas-Fee est à trois heures et demie de route de Zurich par l’A1 et l’A6. Depuis Genève, il faut compter trois heures via l’A1 et l’A9. La voiture peut être garée dans le grand parking, à l’entrée du village. En train : Depuis les aéroports de ­ urich, Genève, Bâle et Milan, il faut Z environ trois heures en transport public. Des bus circulent toutes les ­demiheures entre Viège et Saas-Fee.

Mathilde réceptionne un saut dans le quarter pipe du snowpark de Saas-Fee.

Conditions idéales : Mathilde sur les pistes du snowpark. THE RED BULLETIN

DOM DAHER/RED BULL CONTENT POOL (3), LORENZ RICHARD/RED BULL CONTENT POOL (2)

SIMON SCHREYER

Infos : saas-fee.ch

Mathilde en mode détente dans le village.

Bon à savoir Vous pouvez manger et boire au restaurant Skihütte, situé à côté de l’hôtel Burgener, qui dispose d’une terrasse chauffée. Je viens souvent ici pour boire un verre. En face, il y a l’excellente Pizzeria Boccalino, ouverte tous les jours de 11 h 30 à 21 heures. Pour les loisirs sportifs, le terrain de sport de Kalbermatten est recommandé, avec un court de tennis, un skatepark et un terrain d’entraînement. Il y a également trois terrains de mini-golf dans la région de vacances Saas-Fee/Saastal. En outre, les environs sont un véritable paradis pour VTT et randonneurs.

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PERSPECTIVES voyage

« Le snowpark permet de progresser au contact des pros »

« Le respect est important : ici, on attend son tour, comme les pros. » Mathilde Gremaud

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L’été et l’automne, je viens régulièrement à Saas-Fee pour m’entraîner avec l’équipe nationale suisse de ski freestyle. Le snowpark est le point névralgique de notre communauté et les aménagements y sont pour le moins optimaux : les tremplins sont très raides, et les pistes d’élan très longues. En m’y rendant pour la première fois, j’étais loin d’imaginer y trouver des conditions ­aussi parfaites pour notre discipline ! Les amateurs qui viennent au snowpark profitent d’une occasion inestimable de progresser grâce à la présence de pros. En hiver, nous utilisons un park situé plus bas dans la vallée, car celui du glacier est accessible uniquement en été et en automne. Le park dispose de rails et, dès octobre, d’un quarter-pipe, de trois

tremplins, deux grands et un de taille moyenne, adapté aux figures simples. Pros et amateurs de niveau moyen partagent les mêmes tremplins. Chacun, sans exception, attend respectueusement son tour. Mon conseil : en tant que débutant absolu, je m’entraînerais d’abord sur des rampes préparées par mes soins, car elles sont adaptées à mon niveau, jusqu’à ce que je gagne en expérience et en confiance. Et seulement ensuite, je tenterais de passer au snowpark. Après tout, nous avons tous fait nos preuves sur de petits sauts. Cela fait partie de l’apprentissage. mathildegremaud.ch Instagram : @mathilde_gremaud ; @saasfee Infos et prix : saas-fee.ch THE RED BULLETIN

DOM DAHER/RED BULL CONTENT POOL (2), LORENZ RICHARD/RED BULL CONTENT POOL SIMON SCHREYER

Mathilde sur les rails du snowpark de Saas-Fee, avec la meilleure vue sur l’Allalinhorn.


PERSPECTIVES gaming Comme en vrai : ­Riders Republic offre aux joueurs des sessions en VTT ou en wingsuit à couper le souffle.

Réalisme bluffant Les créateurs du jeu, chez Ubisoft, ont reproduit avec une précision quasi scientifique la flore et la faune des paysages choisis, et les équipements proviennent de marques réelles comme Santa Cruz, Specialized ou encore YT. Autant dire que cette « Republic » promet à toutes celles et ceux qui y adhèrent frissons, aventures et adrénaline.

Respirer comme les pros

Le dernier-né d’Ubisoft ravira les riders : frissons et vent dans les cheveux garantis ! Seule une poignée d’athlètes – ils sont au nombre de quinze actuellement – ont la chance de participer chaque année au Red Bull Rampage. Et pour cause : il s’agit d’une des courses VTT freeride les plus exigeantes qui soient. Partant d’une toute petite plateforme à 240 mètres de hauteur, les riders descendent presque à la verticale le long des falaises du parc national de Zion, dans l’Utah (USA). Difficulté supplémentaire : l’absence de piste, les participants étant obligés de shaper leurs lignes tout seuls à grands coups de pelle. Autant de particularités qui ont assuré le succès de cette compétition unique au monde : on se souvient encore du no-hander 78

de Kyle Strait en 2013, ou de Nicholi Rogatkins et de sa chute d’une falaise de 9 mètres en 2015 : il s’était alors relevé en s’époussetant, puis était reparti… comme si de rien n’était.

« C’est comme si tu ridais toi-même au Red Bull Rampage. » Rémi Salomon, designer du jeu

À nous les parcs ­nationaux Pour la majorité, le Red Bull Rampage reste un truc de fous furieux réservé à l’élite du freeride : heureusement, on peut désormais y participer…. en virtuel ! Dans Riders Republic, les sports les plus extrêmes se sont donné rendez-­vous dans les plus beaux parcs nationaux américains : Yosemite, Bryce Canyon, Grand Teton, Canyonlands, Sequoia Park et Mammoth Mountain. Des décors à couper le souffle que les joueurs pourront parcourir en wingsuit, VTT, skis, snowboard ou même encore en motoneige. Un mode multi-j­oueurs permet é ­ videmment de se livrer à de savoureuses compétitions.

Sueurs froides La principale difficulté du jeu a été de faire en sorte que le joueur ressente véritablement une tension quand il joue, car c’est ce qui rend le jeu encore plus fun. « On a analysé très précisément les situations de stress », explique Salomon. Dans quel but ? « Même s’il n’y a aucun risque, on veut donner l’impression que le danger est bien réel. » Le jeu d’Ubisoft Riders Republic dispo sur PS4, PS5, Xbox One et ­Series X/S, Google Stadia et ­Microsoft Windows. ubisoft.com THE RED BULLETIN

STU KENNY

Terrain de jeu extrême

UBISOFT ANNECY

RIDERS REPUBLIC

Pour simuler l’ambiance du Red Bull Rampage, les designers ont notamment utilisé des vidéos prises par les participants avec les caméras de leurs casques : « Ce fut un outil incroyable », résume Rémi Salomon, designer du jeu. « On a par exemple reproduit la respiration ou les bruits des pneus, pour avoir un véritable game feel. » Conclusion de la version virtuelle du Red Bull Rampage : « C’est comme si on y était. »


PERSPECTIVES gaming

JOUER

Une partie sans fin Sans Pong, toujours d’actu en 2021, bien des jeux vidéo n’existeraient pas.

L’Atari Mini PONG Jr est doté de molettes identiques à celles de la borne originale d’arcade, ­servant à déplacer la « raquette ».

TOM GUISE

En ce soir du 29 novembre 1972, l’ambiance dans la taverne d’Andy Capp, en Californie, est classique : les clients boivent un verre, fument et jouent au ­billard. À un détail près. Juste à côté des flippers se trouve un meuble jaune arborant le mot « Pong ». Les débuts de la borne d’arcade, ou l’ancêtre du jeu vidéo. Les graphismes et le g ­ ameplay simples de Pong – un point rebondit entre deux lignes pour simuler le tennis de table – ont été conçus par Allan Alcorn pour Atari lors d’une session d’essai. Son génie consiste à appliquer la physique élémentaire au rebond de la « balle » couplée à l’accélération progressive de l’échange. Une version domestique voit le jour en 1975 et fait d’Atari le premier grand nom du jeu vidéo. La société Atari a disparu, mais Pong lui a survécu. Sa dernière version, Atari Mini PONG Jr, reprend l’originale à un et deux joueurs, avec effets sonores rétro et graphismes emblématiques sur un écran ­portable. Les clients de la taverne d’Andy Capp faisaient la queue pour y jouer dès le premier soir. Près de 40 ans plus tard, la partie n’est pas terminée. arcade1up.com

THE RED BULLETIN

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PERSPECTIVES coin lecture

Le seigneur des mondes Démiurge régnant en maître sur son Cosmère, Brandon Sanderson prouve, avec la saga des Archives de Roshar, que son imagination ne connaît pas de limites. Texte JAKOB HÜBNER

B

randon Sanderson, le J.R.R. Tolkien du XXIe siècle ? Il faut bien admettre que les Archives de Roshar, cycle du génial auteur américain de bestsellers dont le fanclub continue de croître depuis des années, repoussent avec brio les frontières de la littérature fantasy. Plus précisément, Sanderson est ce qu’on appelle un romancier de high fantasy, un genre de fantasy dont les univers n’ont plus aucune attache avec le monde

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réel, et qui place le récit dans une cosmogonie entièrement sortie de l’imagination de l’auteur. Créateur omnipotent de son œuvre, celui-ci doit veiller, au fur et à mesure que les tomes puis les cycles s’enchaînent et que les univers se démultiplient, à ne jamais perdre le fil de son histoire et de ses personnages, à toujours maintenir la cohésion de son récit, pour ne pas voir sa création s’effondrer aux yeux des fans devant trop d’invraisemblance.

Cette règle, B ­ randon ­ anderson, né en 1975 dans S le Nebraska, semble l’avoir intégrée à merveille. En témoigne sa première trilogie, Fils-des-Brumes, qui lui a valu de nombreuses récompenses et dont l’une des inventions géniales est l’allomancie : un art basé sur seize métaux et alliages qui, grâce à leurs pouvoirs magiques, permettent d’acquérir des compétences surnaturelles. Le système, selon lequel chaque métal correspond à un pouvoir (physique ou mental), est décrit avec une telle précision que les lecteurs ont tout de suite accroché – en témoigne sa position en tête de sa liste des bestsellers du New York Times. THE RED BULLETIN

VINZ SCHWARZBAUER

HIGH FANTASY


La magie selon Sanderson

L’auteur américain s’est fixé 4 règles, qu’il appelle ses lois : 1 re loi : La capacité d’un auteur à résoudre un problème par la magie est directement proportionnelle à la compréhension qu’a le lecteur de cette magie. e

2 loi : Faiblesses > Forces. 3e loi : Développe ce que tu as déjà avant d’ajouter quelque chose de nouveau.

CONSEILS LECTURE

Aussi à découvrir Quatre auteurs et leurs œuvres, de quoi s’occuper pendant cet hiver, voire les dix prochains.

Ces 3 lois sont subordonnées (en hommage aux lois de la robotique d’Isaac Asimov) à une 4 e, que Sanderson nomme la loi Zéro : Dans le doute, vise toujours l’extraordinaire !

Un succès qui a convaincu la veuve de feu Robert Jordan de lui demander, en 2007, d’écrire les derniers tomes de La Roue du Temps, saga gigantesque laissée inachevée après la mort de Jordan et que l’on considère aujourd’hui comme le cycle romanesque le plus volumineux de toute l’histoire de la littérature. Sanderson s’attelle en parallèle, à partir de 2010, à l’écriture de La Voie des Rois, premier volume des Archives de Roshar, que la version française a séparé en deux imposants pavés de 700 pages chacun, histoire de les rendre plus digestes. Car ces impressionnantes Archives prendront certainement autant de place dans votre cœur que sur vos étagères, en donnant l’impression que tout ce qu’a pu nous servir Sanderson jusque-là n’était, en comparaison avec cette saga-fleuve de dix romans, qu’une légère mise en bouche. Avec une précision qui frise l’obsession du monomaniaque, Sanderson plante le décor de cette œuvre monumentale sans jamais épargner aucun détail, s’attachant à créer ex nihilo un univers fictif d’une complexité réjouissante, une trame qui se déroule sur plusieurs continents et au sein de plusieurs peuples. Sa plume de génie décrit tout : du système politique ou religieux à l’organisation de la société ou aux systèmes de THE RED BULLETIN

magie employés. Évidemment, les ingrédients indispensables à toute épopée fantastique digne de ce nom ne manquent pas, puisque des forces maléfiques et des guerres intestines menacent de faire basculer le monde dans un chaos irréversible. C’est dans ce contexte que trois personnages – un esclave-soldat, un chef de guerre hanté par des visions et une apprentie-magicienne – entrent en scène pour déjouer le cours de l’histoire. À lire les premières pages des Archives, on est littéralement happé par la complexité de la narration, qui se retrouve d’ailleurs dans les personnages, à la psyché aussi subtile que déconcertante, et qui semble évoluer au fur et à ­mesure des pages. Avec quatre mastodontes déjà parus en français, les fans de high fantasy ont de quoi passer confortablement l’hiver, en compagnie de Sanderson.

BRANDON SANDERSON Les Archives de Roshar Traduit en français par Mélanie Fazi Orbit & Le Livre de Poche

BRENT WEEKS Là où il y a de l’ombre, il y a de la lumière : c’est avec ce postulat et pour offrir un pendant à sa première trilogie L’Ange de la Nuit, que Brent Weeks avait ­démarré le cycle du Porteur de lumière. Une saga mêlant magie luminescente et personnages complexes, dont l’auteur américain sortira finalement cinq volumes : le dernier, Le Blanc Incandescent, est paru l’an dernier en deux tomes. Le Porteur de lumière Éd. Bragelonne

PETER V. BRETT Il faut parfois avoir peur du noir ! Peter V. Brett nous livre, avec son Cycle des ­Démons, une épopée à couper le souffle, avec des démons assoiffés de sang qui attendent la nuit pour dévorer tout ce qu’ils trouvent. Une belle écriture, beaucoup de suspense et de l’action à n’en plus finir, bref, du dark fantasy pur jus, à mi-chemin entre l’horreur et le fantastique. Le Cycle des démons Éd. Bragelonne

STEVEN ERIKSON Avec un historique s’étalant sur plus de 300 000 ans, des listes interminables de personnages et un panthéon de dieux et déesses d’une complexité à faire passer toute la mythologie des civilisations antiques pour de la Bibliothèque Rose, cette série devenue culte est réservée aux freaks capables d’engloutir un tome en 3 à 4 jours, pour ne pas perdre le fil. La Rançon des Molosses, 8e opus, vient de paraître. Le Livre des Martyrs Éd. Léha

DAVID HAIR L’idée est géniale : un pont sous-marin qui n’émerge des eaux de l’océan que tous les douze ans, à la faveur d’une marée, créant ainsi une fragile passerelle entre deux continents… Mais les peuples ainsi réunis profitent de cette courte fenêtre pour se taper dessus copieusement. Série à succès néo-zélandaise, elle comporte déjà 8 romans : les francophones devront se rabattre sur la version anglaise en attendant la française ! The Moontide Quartet Éd. Jo Fletcher Books

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EN PLEIN DANS LE RADAR EXPOSITION FRIDA KAHLO À ZURICH Plongez dans les peintures et la vie de la grande ­artiste mexicaine Frida Kahlo. Des projections à 360 ° rendent cela possible à la Lichthalle Maag. Jusqu’au 2 janvier 2022.  vivafridakahlo.ch

APPRIVOISER LES EFFLUVES IMMERSION Les images de ­Frida Kahlo prennent possession de l’espace.

HERO PAR BURBERRY Un cheval, un homme, le littoral : des inspirations puissantes auxquelles Burberry doit le premier ­parfum de son chef de la création, Riccardo Tisci. On l’apprécie au goutte à goutte.  burberry.com

Que du bon !

NOIR DÉSIR BLACK BAY CERAMIC PAR TUDOR Voici le premier Master ­Chronometer de la marque, ce qui signifie qu’il répond aux normes les plus élevées en ­matière de précision, de résistance aux champs magnétiques et de réserve de marche, comme le confirment les tests. tudorwatch.com

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POUR LES POINTURES VESTE EN DUVET THE NORTH FACE HIMALAYAN Associant un look rétro bouffant à de nombreux ­détails innovants, cette veste convient aussi bien aux alpinistes et aux aventuriers qu’aux cosmopolites et aux citadins.  thenorthface.ch

THE RED BULLETIN

ANDY JUCHLI, BURBERRY, TUDOR, NORTHFACE, SIMON HABEGGER, FREITAG, DROEMER, BALLY, MANSWORLD

Airbags recyclés avec style et parfum d’aventure sauvage : les recommandations de la rédaction.  Texte WOLFGANG WIESER


PERSPECTIVES tendance

LA B.O. DE L’HORREUR PLAYLIST (EN ALLEMAND, AUX ÉD. DROEMER) Le nouveau thriller de Sebastian Fitzek tourne autour d’une playlist. Le clou du roman : des musiciens connus, comme Kool Savas, ont contribué au téléchargement de chansons inédites.  fitzek-playlist.de

À PIEDS JOINTS DANS L’AVENTURE BALLY NOKOR Une chaussure qu’Indiana Jones n’aurait pas snobée : cuir de qualité supérieure et semelle ultra légère ­certifiée Bally Grip, la bottine Nokor se veut la compagne idéale des intrépides de tous poils.  bally.eu

ON NE VIT QUE DEUX FOIS

TU SERAS UN HOMME, MON FILS…

FREITAG F707 STRATOS Depuis les années 90, l’entreprise Freitag recyclent les bâches de poids-lourds pour en faire des sacs très hype. C’est désormais au tour des airbags de bénéficier d’une deuxième vie : ils deviennent de chics sacs à dos s­ iglés F707 Stratos.  freitag.ch

THE RED BULLETIN

ÇA FERME ! Le rabat extérieur du sac est fabriqué en bâche de camion.

MAN’S WORLD ZURICH 2022 Qu’il s’agisse de gin, de café, de moteurs ou de produits pour la barbe : après une pause d’un an, Man’s World revient du 27 au 30 janvier 2022, dans la nouvelle halle 550 de Zurich-Oerlikon.  mansworld.com

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LA BEAUTÉ DE LA CINQUANTAINE

LE PLEIN DE NATURE Le vert jonc du cadran fait main respire la sérénité. La SeaQ de Glashütte Original présente un boîtier de 39,5 mm de diamètre en acier tout comme son bracelet. 10 000 CHF glashuetteoriginal.com

PERSPECTIVES montres

PRENEZ LE TEMPS ! Un smartphone affiche la même heure qu’une montre-bracelet, mais n’égalera jamais le plaisir que procure le coup d’œil au poignet. Florilège de ces plaisirs à venir. Photos KLAUS PICHLER  Texte WOLFGANG WIESER

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AUTOSCHLÜSSEL: OLDTIMER-GUIDE.AT/CHRISTIAN SCHAMBUREK

À l’occasion de son anniversaire, Tudor réédite la Black Bay Chrono. Boîtier en acier de 41 mm et cadran opalin. 4 950 CHF tudorwatch.com


ÉMINENCE GRISE Inimitable, son protège-couronne reste la marque de fabrique de la Luminor Marina de Panerai (gauche). Les chiffres s’illuminent en gris sur fond blanc. Très classe. 8 000 CHF panerai.com

BREVET ­D’ÉLÉGANCE Cette Omega ­Seamaster (milieu) est dotée d’un boîtier en or bronze breveté pour l’occasion, une première. L’élégance absolue. 11 500 CHF omegawatches.com

NATURE DU TEMPS L’Aquaracer de TAG Heuer (droite) est une montre pour ceux qui aiment se confronter à la nature. 2 950 CHF tagheuer.com


PERSPECTIVES montres

INFINIE LÉGÈRETÉ La Longines Spirit entre dans l’ère du ­titane. Légère, elle semble flotter autour du poignet. Son ressort spiral en silicium anti­ magnétique est un gage d’une haute précision. 2 500 CHF longines.com


ALLER EN PAIX Come in Peace est le nom de cette Swatch (verte) de la série Big Bold Planet. Message appréciable en tout temps ! 140 CHF swatch.com

AUXILIAIRE DE VIE La Garmin Enduro (à gauche) veille sur vos fonctions vitales grâce à des fonctionnalités intelligentes et à l’énergie solaire. 879,90 CHF garmin.com

ANGE GARDIEN

VOUS EN RÊVIEZ, LES MONTRES INTELLIGENTES SOUCIEUSES DE VOTRE BIEN-ÊTRE, L’ONT FAIT.

Cette Citizen BN2040-17X (bracelet noir) évite les erreurs en plongée. Son boîtier en titane s’active au moindre rayon lumineux. 895 CHF citizenwatch.com

RAYON DE SOLEIL Compatible avec tous les systèmes d’exploitation des téléphones, la Tissot T-Touch Connected Solar (rouge) accumule aussi l’énergie solaire. 995 CHF tissotwatches.com

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PERSPECTIVES montres

RETOUR VERS LE FUTUR La Mido Multifort Patrimony (ci-contre), c’est le charme rétro allié à la technologie de pointe. On adore ! 790 CHF midowatches.com

PARÉE POUR L’AVENTURE Hamilton Khaki ­Aviation X-Wind  : cadran au motif camouflage assorti d’un bracelet kaki — L’aventure peut commencer. 2 095 CHF hamiltonwatch.com

TRANSPARENCE AU CARRÉ Rado Open Heart : cette montre partage son intimité en dévoilant un mouvement automatique de toute beauté. 2 300 CHF rado.com

PLONGER EN PAIX La Certina DS Action Diver (tout à gauche) coche toutes les cases de la montre de plongée. 750 CHF certina.com


SETSTYLING: NADINE GURTNER/MAKING OF

FINITION CADRAN SOLEILLÉE : UNE HEURE LISIBLE MÊME DANS LES ENDROITS LES PLUS OBSCURS.

CHASSEUR DE LUMIÈRE ! Les lignes horizontales et la finition soleillée diffusent la lumière ambiante sur tout le cadran. Résultat : l’Alpiner 4 Automatic reste parfaitement lisible même en cas de faible luminosité. 1 450 CHF alpinawatches.com

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PERSPECTIVES montres

Ces gentlemen de Swatch : Bernardo Tribolet (g.), vice-président du marketing, et Carlo Giordanetti, directeur de la création.

ENTRETIEN EXCLUSIF

Aussi innovantes et esthétiques qu’abordables, les impertinentes montres en plastique ont révolutionné notre perception du temps. Carlo Giordanetti et Bernardo Tribolet, managers chez Swatch, nous dévoilent les mécanismes de l’entreprise. Texte WOLFGANG WIESER

Douce inspiration : le modèle Swatch Caramellissima.

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«Commençons par la Caramellissima », décide Carlo Giordanetti. Un nom appétissant pour un look qui l’est tout autant, mais elle fait tic-tac et a plus un goût de plastique que de bonbon. Cette montre est dotée d’un boîtier rose de 25 mm et d’un bracelet en perles multicolores ressemblant à s’y méprendre à des sucreries. « C’était une saison pleine de teintes pastel. Nous avions imaginé toute une histoire inspirée de la confiserie – et nous avions même collaboré avec un pâtissier de Zurich. Je garde un excellent souvenir de la création de la

Red Shore aussi, parce qu’elle incarne une certaine liberté. On est tous d’accord que ses lignes colorées créent un flou artistique, et lui confèrent une valeur émotionnelle. Et ironique : d’un côté, cette montre illustre l’amour des horlogers suisses pour la précision, et de l’autre, on joue avec le flou. Avec l’Unavoidable, on voulait simplement faire de la provoc : on a ajouté une petite seconde . » Les complications, c’est la spécialité de l’horlogerie traditionnelle. Elles sont souvent coûteuses et sophistiquées. Là où Swatch fait dans la provoc, c’est avec le prix de ce modèle issu de la série Sistem51, très abordable (220 CHF). Caramellissima, Red Shore, Unavoidable : trois montres sur les milliers de modèles créés par Swatch en 38 ans. THE RED BULLETIN

SWATCH

L’art de la provoc


La montre Unavoidable et sa petite seconde.

Le directeur de la création, Carlo Giordanetti, travaille pour Swatch depuis de nombreuses années. Il a fondé le laboratoire de design interne et est le PDG du Swatch Art Peace Hotel, à Shanghai. Nous l’avons rencontré, ainsi que le vice-président du marketing, Bernardo Tribolet, au siège de Swatch, à Bienne, pour discuter d’un monde qui respire l’air du temps. the red bulletin : Qui a

imaginées les près de dix mille Swatch existantes ? carlo giordanetti : C’est un travail d’équipe. Depuis 1998, il y a une sorte de bulle au sein de l’entreprise, le Swatch Lab – l’idée a germé à Milan, puis a grandi aux États-Unis, avant de voir le jour à Zurich et de s’installer définitivement à Bienne. C’est une bulle vivante – à la manière d’un organisme ou d’une cellule. Elle se compose d’un noyau dur de dix personnes qui gèrent très rapidement les demandes quotidiennes. Et selon les besoins, elles font appel à d’autres collaborateurs. Nous sommes très dynamiques et nous avons une soif constante de nouveauté. Actuellement, près de mille modèles Swatch sont en vente, n’est-ce pas excessif ? cg : Tous ces modèles sont seulement disponibles en

« Notre labo fonctionne tel la cellule d’un organisme vivant. » Carlo Giordanetti, manager chez Swatch THE RED BULLETIN

jours surprenant de voir tant d’émotions associées à nos montres. Elles sont souvent rattachées à des moments bien particuliers de notre vie. Et c’est ce qui leur donne une âme.

ligne. En magasin, il y en a 220 en moyenne. Certaines de nos montres existent depuis des lustres – et pas question de nous en séparer. bernardo tribolet : … Nos montres sont un peu le prolongement de la personnalité de ceux qui les portent. Aujourd’hui, par exemple, j’ai senti qu’il me fallait une touche d’orange pour donner de l’élan à ma journée. Quand nous concevons des produits, nous ne le faisons pas pour Pierre, Paul ou Jacques, mais pour éveiller certains sentiments. Il y a tellement d’émotions dont on peut s’inspirer dans le monde entier. Le gourou français de la publicité Jacques Séguéla a déclaré que s’il est important qu’un produit se vende, il est encore plus important de rendre la marque immortelle en donnant une âme au produit. Qu’est-ce qui rend une Swatch immortelle ? cg : Une Swatch a une âme quand elle a de la personnalité – pour moi, c’est une Swatch dans laquelle on se reconnaît. bt : On retombe sur une Swatch de vingt ans d’âge et ça nous replonge d’un coup dans tous les moments de l’époque. Comme quand on ­réécoute les A-ha. C’est tou-

D’où vient la passion de Swatch pour l’art, qui a débuté en 1985… Il s’agissait d’une collaboration avec Kiki Picasso ? cg : Oui, ça a été notre premier projet artistique. C’est Monsieur Nicolas Hayek (le fondateur de Swatch, ndlr) lui-même qui en avait eu l’idée. Le plastique n’étant pas une option à l’époque, a fortiori dans l’horlogerie suisse, il a alors cherché un moyen de redorer le blason de ce matériau. Et il a trouvé :

La Red Shore: des couleurs à l’impact émotionnel fort.

« Nous concevons des montres pour faire éclore des émotions bien précises. » Bernardo Tribolet, manager chez Swatch

en travaillant avec des artistes. Les artistes ­aiment que leurs œuvres fassent partie de la vie des gens. Les montres Sistem51 I­ rony offrent une qualité et un ­design haut de gamme pour un prix très raisonnable. Première question : comment est-ce possible ? Deuxième question : que doivent en penser ceux qui s’offrent de véritables montres haut de gamme ? cg : C’était une idée aussi brillante que délirante. Et c’était une véritable innovation que de créer une montre mécanique à partir de 51 pièces maintenues ensemble par une seule vis. bt : Bien sûr, il y a encore et toujours un côté provoc là-­ dedans. Pour certains acteurs du secteur, ça a été un véritable choc. Vous connaissez certainement la Flymagic (spiral antimagnétique, petite seconde à rotation antihoraire, présentée en 2019, ndlr), d’une certaine manière, une montre comme celle-là prouve que nous avons toutes les connaissances nécessaires, que nous pouvons faire ce que nous voulons. La Flymagic était une œuvre d’art de l’horlogerie – elle l’aurait été pour n’importe quelle autre marque. Mais c’est bien Swatch qui l’a sortie.   91


B O U L E VARD DES HÉRO S

MATA HARI

LE DESTIN TRAGIQUE D’UNE EXQUISE EXCENTRIQUE L’auteur MICHAEL KÖHLMEIER raconte les destins hors du commun de personnages inspirants, dans le respect des faits et de sa liberté d’écrivain. Ce mois-ci, une mystérieuse espionne rattrapée par son propre mythe.

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BENE ROHLMANN, CLAUDIA MEITERT MICHAEL KÖHLMEIER

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GETTY IMAGES (4)

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La postérité en fit une sombre igurez-vous qu’en français, héroïne : que de livres, de pièces de un imposteur n’a, semble-t-il, théâtre, de chansons ont été écrits sur pas de féminin officiel. Une elle. Elle fut incarnée une dizaine de absence inexpliquée qui laisserait à penser – à tort – que fois à l’écran : en 1931 par Greta Garbo, ce ­travers serait exclusivement l’apaen 1964 par Jeanne Moreau, la dernière nage des hommes. Pour vous prouver le adaptation télévisuelle de sa biographie contraire, laissez-moi vous conter l’hisdatant de 2017. Elle a aussi inspiré un MICHAEL KÖHLMEIER toire d’une femme que l’on pourrait, à L’écrivain originaire du ballet et de nombreux personnages de Voralberg, en Autriche, juste titre, considérer comme la plus jeux vidéo. est considéré comme grande « imposteur » de tous les temps : Mais pour quels faits remarquables, l’un des meilleurs narraMata Hari, la femme fatale, la belle danquels exploits de haut vol, cette héroïne teurs de langue alleseuse fantasque et mystérieuse courtiromanesque est-elle entrée dans l’Hismande. Dernier titre sane devenue agent double, qui aurait toire ? Réponse : aucun. Le seul exploit paru, en allemand chez Hanser Verlag : Matou. influencé le cours, voire l’issue de la qu’elle ait réalisé dans sa vie fut de se ­Première Guerre mondiale. bâtir, de son vivant, une aura légendaire, un mythe si grand qu’il finira par la dévorer. Les mythes ne résistent pas, dit-on, au jugement impartial de l’Histoire. Tôt ou tard, face à la En dehors du personnage qu’elle a donc voulu réalité des faits, ils finissent par s’effriter et créer, qui était vraiment Mata Hari ? retombent dans l’oubli, sans que personne ne lle naît sous le nom de Margaretha Geertuida sache plus vraiment ce qu’ils ont un jour voulu Zelle dans la petite ville de Leeuwarden, en raconter. Le mythe de Mata Hari a connu la trajectoire inverse : la vérité était connue de tous, dès le Hollande, le 7 août de l’année 1876, très loin début, mais fut, après sa mort, reléguée au second des contrées exotiques de l’Inde et de Java dont on plan pour ne laisser briller que le personnage la croira plus tard originaire. Son père est un riche mythique qu’elle s’était inventé. chapelier, un homme connu pour son excentricité Quelle aubaine, il faut dire, que ce destin hors et son amour de la mise en scène, qui mène grand du commun, réunissant tous les ingrédients d’un train et aime se faire appeler « baron ». Adorant véritable mélodrame shakespearien : cette dangesa petite « Grietje » chérie, il lui fait un jour fabrireuse séductrice, désirable et désirée de tous, quer, alors qu’elle n’a que trois ans, un somptueux jouant avec les hommes comme avec des marioncarrosse doré : en promenant ainsi sa fille sous nettes, usant de son intelligence et de son charme les regards admiratifs des bourgeois de la ville, il pour influencer le destin politique de tout un veut aussi montrer ce qu’un homme comme lui est continent. capable de s’offrir.


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BO U LEVAR D DES HÉ RO S

Au centre de l’attention, dans ce carrosse de princesse, la petite Margaretha jubile. Devenue adulte, elle racontera souvent cette scène mémorable, dont le scénario et le décor changeront selon ses envies et son public – un jour en Inde, dans un carrosse tiré par des éléphants ou des chèvres, elle se décrit une autre fois assise dans un magnifique palanquin porté par des singes. « J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé », disait Oscar Wilde. À dix-sept ans à peine, Margaretha Geertuida aime déjà s’entourer de mystère et de drame, se façonner un personnage distant et mélancolique. Elle veut devenir comédienne, danseuse et chanteuse : son père dépense des sommes folles pour son éducation, la jeune fille parle parfaitement cinq langues et se peaufine, dans chacune d’elles, y compris sa langue maternelle, un accent suffisamment exotique pour titiller la curiosité de ses interlocuteurs quant à ses origines. Mais de véritables talents artistiques, la jeune Hollandaise en est dépourvue. Qu’à cela ne tienne, elle possède un don unique dont elle usera et abusera tout au long de sa courte vie : l’art de l’affabulation. Une virtuose de la mythomanie, une aventurière douée d’une imagination sans bornes. Ça tombe bien : cette Europe d’avant-guerre raffole de drames, de larmes et de destins déchirants. Comment expliquer, sinon, qu’elle se fût jetée avec autant d’empressement et d’enthousiasme dans l’enfer de la Première Guerre mondiale ? La jeune fille épouse un officier de la marine néerlandaise, de dix-neuf ans son aîné, puis part s’installer avec lui dans les Indes néerlandaises, où ils resteront cinq ans. De cette union improbable naissent deux enfants : à Java, son petit garçon meurt empoisonné dans d’obscures conditions, ce qui va accélérer la fin de ce couple si mal assorti. Ils rentrent en Europe et divorcent. Alors qu’elle a obtenu la garde de sa fille, son ex-époux l’enlève, lui reprochant d’être une mauvaise mère : elle ne reverra sa petite Louise Jeanne qu’une seule fois.

À

vingt-neuf ans, celle qui se nomme encore Margaretha Geertruida semble avoir la vie devant elle et des rêves de grandeur plein la tête. Elle déménage à Paris, ville de tous les possibles, s’invente un nom – Mata Hari, qui veut dire « œil du jour » en malais – et un passé : fille d’un prince indien, détentrice des traditions de danses

« Mata Hari joue un double jeu dans les deux camps : qui tombera dans le piège en premier ? » 94

sacrées de son pays natal. Avec son physique de déesse exotique, sa peau mate et sa longue chevelure brune, il n’en fallait pas plus pour enflammer le Tout-Paris, qui ne s’intéresse guère aux détails anachroniques d’une biographie fantasmée. Un jour, alors qu’elle est confrontée par un journaliste à l’une de ces contradictions, elle le toise de son regard noir, suffisamment longtemps pour que le pauvre homme en oublie sa question. Si elle sait séduire par la parole, elle sait encore mieux le faire en se taisant…

S

es spectacles de danse commençaient par cette phrase : « Shiva, je la danse pour toi, la danse des bayadères. » Les bayadères étaient ces belles danseuses de temple indiennes – si abondamment décrites dans les récits des voyageurs depuis Marco Polo – dont la tâche était de susciter l’intérêt de Shiva. Or, est-il vraiment besoin de savoir danser comme une ballerine pour éveiller l’attention d’un dieu ? Le public, lui, tombe sous le charme de cette danseuse venue d’on-nesait-où et surtout de ses effeuillages savamment orchestrés : au rythme de ses langoureuses ondulations, la voilà qui laisse tomber ses voiles un par un, jusqu’à se retrouver presque entièrement nue, comme une servante de temple offerte à son idole. C’est un véritable triomphe dans le Paris de la Belle Époque ! Mais elle ne s’arrête pas là, et décide de partir à Berlin pour poursuivre sa carrière. Elle y rencontre des hommes politiques, des militaires, laisse courir la rumeur qu’elle aurait une liaison avec le fils de l’empereur Guillaume. Partout, le mensonge la suit comme une ombre. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, elle a trente-huit ans et sait toute la fragilité de son statut de courtisane. Elle sait que tout ce qu’elle possède n’est que poudre aux yeux. Que ses nombreux amants ne lui ont pas fait connaître l’amour. Qu’elle n’a fait qu’utiliser les hommes pour se bâtir une carrière qui ne repose sur aucun talent véritable, sinon celui de s’inventer une réputation. Lorsqu’elle était à Berlin, elle a bien essayé, une seule fois, d’être embauchée dans un théâtre de renom. Mais la réaction du directeur, d’abord fou de joie à l’idée de rencontrer la grande Mata Hari, fut sans appel : déçu, il dira ne jamais avoir vu de sa vie une comédienne aussi peu douée. Pendant la guerre, elle fait la connaissance d’un certain Carl H. Cramer, consul allemand à La Haye, qui devient son amant. Or, il se trouve que Cramer est aussi un agent des services de renseignement de l’empire allemand : il propose donc à sa belle de mettre à profit ses connaissances des langues et ses relations politiques et militaires en France pour devenir une espionne au service des Allemands. Cramer, comme les autres, va surestimer le pouvoir et la réputation de cette femme qui fréquente, du moins le dit-elle, les cercles haut placés de la

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« Ignorant le danger auquel elle s’expose, la courtisane joue son dernier coup de poker. » c­ apitale française. Mata Hari accepte, livre quelques informations sans grande importance et savoure sans doute l’attention qu’elle suscite à nouveau… jusqu’au jour où elle fait la connaissance de Georges Ladoux, chef du contre-­espionnage français, qui lui fait d’emblée la même proposition alléchante que Cramer : puisqu’après tout, son cœur bat pour la France, elle pourrait travailler pour son pays d’accueil comme agent double et serait payée grassement pour ses services. Comment ne pas accepter, elle qui n’aspire qu’à retrouver l’aisance, le luxe et l’importance dont elle jouissait avant la guerre ? La reine du bluff n’en est pas à son premier coup de poker : elle décide alors de miser le tout pour le tout sur cette combinaison à haut risque. Faisant fi du danger auquel

elle s­ ’expose, Mata Hari choisit un double jeu : agent H-21 pour les Allemands, agent double pour les Français – qui sera berné en premier ? Ce sera elle, finalement. Les Français croient soudain comprendre que leur agent double travaille en réalité bel et bien pour le Kaiser : après tout, cette étrangère, cette mystérieuse conspiratrice – dont on ne sait rien – n’a-t-elle pas avoué avoir eu une relation avec le fils de l’empereur Guillaume ? Prise au piège de ses propres mensonges, Mata Hari crie son innocence, mais il est trop tard : accusée de haute trahison en pleine Guerre mondiale par un tribunal militaire, elle est fusillée le 15 octobre 1917 dans le parc du château de Vincennes.

L

e commandant du 26e bataillon de chasseurs français note dans son rapport : « Elle avait une allure étonnamment fière, et je dirais presque théâtrale. Elle embrassa ses protecteurs puis envoya de sa main des baisers d’adieu en direction des spectateurs, où se trouvaient de nombreux gradés et personnalités. Au moment où j’abaissai mon sabre pour donner l’ordre de tirer, elle me regarda droit dans les yeux et me dit d’une voix grave et posée : “Je vous remercie, monsieur.” »

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