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The Red Bulletin CF 01/22

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SUISSE JANV./FÉV. 2022 3,80 CHF

ACTION OU VÉRITÉ ? * Nous présentons un florilège des meilleures photos d’aventure du moment

* Cette image en trompe-l’œil montre l’alpiniste suisse Dani Arnold sur une paroi glacée … à l’horizontale. Il s’agit du lac Baïkal gelé, en Sibérie.

BILLIE EILISH / JAKE BURTON / LOÏC MEILLARD MARCO ODERMATT / CARRIE-ANNE MOSS

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É D I TO R I A L

BIENVENUE

THOMAS MONSORNO/RED BULL ILLUME (COUVERTURE), COURTESY OF BURTON, CATWALKPICTURES

BENE ROHLMANN

VISIONS D’AVENIR

UNE VIE POUR LE BOARD

À l’image, Jake Burton Carpenter fait une démonstration de l’an­ cêtre du snowboard, dirigé à l’aide d’une corde. Page 60

Il avait une vision et s’y est tenu jusqu’à sa mort : Jake Burton Carpenter a fondé Burton Snowboards à une époque où les snowboardeurs étaient encore des hôtes indésirables dans les stations de ski. Petit à petit, son entreprise est ­devenue une ­institution et a changé à ­jamais le monde des sports d’hiver. Ses compagnons de vie racontent, page 60, comment Jake continue d’inspirer les gens aujourd’hui. La designer Flora Miranda sait elle aussi à quoi devrait ressembler le futur, page 38. Elle conçoit des vêtements modifiables qui réagissent aux données personnelles de ceux qui les portent. Les skieurs Marco Odermatt et Loïc Meillard, quant à eux, mettent enfin à portée de main, après plus de dix ans, l’image rêvée des fans suisses : une victoire au classement général de la Coupe du monde, à lire page 48.

POURVU QUE ÇA SWINGUE

Dans notre interview fictive, Platon explique en quoi la musique est si importante pour nous. Page 16

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épisodes de la série Bending Gates témoi­ gnent de la vie de Loïc Meillard et de Marco Odermatt. Page 48

Bonne lecture ! La Rédaction

LA MODE DE DEMAIN

La styliste autrichienne Flora ­ iranda a une vision claire de la M mode de demain : la science-fiction n’a rien à lui envier. Page 38

THE RED BULLETIN

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CONTENUS The Red Bulletin janvier /  février 2022

18 SIMPLY THE BEST

Red Bull Illume est le plus important concours de photos de sports d’action actuellement. Retrouvez les lauréats.

ICÔNE

60 LE RIDE SANS FIN

Retour sur la vie de Jake Burton, fondateur de la marque éponyme de snowboard.

32 LE SYNDROME TRINITY ­

Carrie-Anne Moss reprend son rôle de hackeuse aux côtés de l’Élu, dans Matrix Resurrections.

70 N ETTOYER L’EVEREST

C’est la mission que s’est ­donnée la Française Marion Chaygneaud-Dupuy.

ART CONTEMPORAIN

34 L’ART POUR TOUS

Avec la Biennale de Paname, Salomé Partouche démocratise l’accès aux galeries.

AVENTURE

36 CUISINE SUR LE FRONT Le reporter de guerre Giles ­Duley a perdu ses membres, mais pas le goût de la vie.

PERSPECTIVES EXPÉRIENCES POUR UNE VIE AMÉLIORÉE

79 VOYAGE. Rando et nuitées au MontBlanc avec un guide d’exception. 84 G AMING. Open Country, la n ­ ature… plus vraie que nature !

AVANT-GARDE

85 M ATOS. Un mini PC à ­emporter partout avec soi.

Flora Miranda utilise le codage pour créer des vêtements.

86 F ITNESS. Les conseils de Judith Wyder pour se préparer à la course mondiale du 8 mai 2022.

38 L’AVENIR DE LA MODE

48 INTOUCHABLES

Loïc Meillard et Marco ­Odermatt sont rivaux, et amis.

90 A GENDA. Les événements à ne pas manquer sur vos écrans.

Eileen Gu évolue avec grâce entre deux mondes, et raconte.

92 BOULEVARD DES HÉROS. ­­ Même un champion peut parfois avoir besoin d’un peu de chance…

6 GALERIE 12 L’ADDITION, S’IL VOUS PLAÎT !

BELLE PRISE  Les vainqueurs de Red Bull Illume ont un talent inouï pour cadrer leurs photos.

38

88 TENDANCE. La sélection du mois.

FREESTYLE

52 LA MESSAGÈRE

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87 MONTRES. Avec la Pelagos FXD, vous vous sentirez un peu comme un nageur de combat.

SKI

4

BELLE VUE  Nims Purja joue les guides de montagne VIP jusqu’au sommet du Mont-Blanc.

ÉLÉVATION

CINÉMA

79

SUJET DE COUVERTURE

14 OBJET TROUVÉ 16 LE MOMENT PHILO : PLATON

96 OURS 98 LE TRAIT DE LA FIN SIGNÉ MAHLER

BELLE ENTRÉE  Flora Miranda présente une mode où la science-fiction devient réalité.

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STEFAN VOITL/RED BULL CONTENT POOL, ROD HILL/RED BULL LLUME, NORMAN KONRAD, CHRISTIAN ANWANDER


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MULTITALENT Reine du ski freestyle, mannequin, étudiante : Eileen Gu est l’étoile des prochains Jeux d’hiver.

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ANTONIN GRENIER


CAPBRETON, FRANCE

Anges ­ ardiens g Elles s’entraînent à se jeter à l’eau… pour sauver des vies. Ici, dans le sudouest de la France, se déroule depuis 2019 un championnat de sauvetage ­côtier, l’Oceanperf Challenge. La compétition multidisciplinaire (comprenant le sprint, la natation et le paddleboard) fait intervenir toutes les compétences ­nécessaires pour sauver des vies en cas d’urgence. Instagram : @antoningrenier


MIAMI, FLORIDE, USA

Breaking news Voici Logan Edra aka Logistx. Cette ­Américaine aux origines philippines a tout juste 18 ans, et déjà une impressionnante carrière de B-Girl derrière elle. Normal, car elle a commencé la danse à l’âge de 7 ans, et le break à 10. Aujourd’hui, elle se concentre sur les JO de Paris, en 2024. En effet, le break fera partie des nouvelles disciplines olympiques, et Logan compte bien repartir avec un titre en poche. Instagram : @logistx_ugf

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HOUSTON, TEXAS, USA

YSA PEREZ, BRIAN LOWE

Droit ­ evant d Si le sprinteur Elijah Hall a une ­faiblesse, c’est sur la ligne de départ. C’est pourquoi il s’entraîne intensément à prendre la bonne position et à développer son explosivité dès les premières secondes de la course, comme ici sur le terrain de l’Université de Houston. « Ces mouvements doivent devenir une seconde ­nature, précise l’Américain. Dans la course, tout doit être a­ utomatique. La seule chose qui peut m’arrêter, c’est moi-même. » Instagram : @_elihall


LONDRES, ANGLETERRE

Flyin’ high

RICK GUEST

Morgan Lake, 24 ans, est l’une des ­meilleures athlètes de saut en hauteur de Grande-Bretagne, son record personnel s’élève à 1,97 mètre. Le photographe Rick Guest, dont la spécialité est de c­ apturer des mouvements dynamiques au bon moment, s’extasie devant le corps de Lake, qu’il considère comme « un outil parfait pour vaincre la gravité ». P ­ ourtant, compte tenu de la grâce et de la facilité avec lesquelles elle franchit l’obstacle, il semblerait que Morgan Lake n’ait pas mis la barre aussi haut qu’elle aurait pu… rg-e.com

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L’A D D I T I O N S ’ I L VO U S P L A Î T  !

BILLIE EILISH

Le plus bel âge On n'est pas sérieux quand on a 17 ans. Et quand on en a 20, comme Billie Eilish ? Entre les albums vendus, les bagues C ­ artier exhibées au Gala du Met et les sommes vertigineuses perçues, la superstar de la pop garde la tête froide.

le nombre de personnes que suit Billie Eilish sur Instagram. En revanche, son profil compte 96,2 millions d’abonnés.

exemplaires de son premier ­album When We All Fall Asleep, Where Do We Go? vendus en 2019.

ans : son âge, lorsque son premier single, Ocean Eyes, a atteint la 84e place dans les charts américains.

74

53 000 000

de dollars gagnés en 2020. À la 43e place de Forbes ­Celebrity 100, elle est la plus jeune personne à y figurer.

BPM : le tempo de sa chanson thème de James Bond, No Time To Die, qui est en mi mineur.

24

25 000 000

pays ont vu son dernier album, Happier Than Ever, se hisser à la 1re place des charts.

de dollars versés par Apple+ à Eilish pour le documentaire The World’s a Little Blurry .

bagues Cartier à ses doigts sur le tapis rouge du Gala du Met 2021 à New York.

2

49 736 031

de ses trois prénoms ­forment le nom de scène de Billie Eilish Pirate Baird O’Connell.

auditeurs par mois ont fait d’elle l’artiste la plus écoutée sur Spotify en 2020.

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CLAUDIA MEITERT

4

dollars : le prix de sa première voiture, une Dodge Challenger noire, cadeau de sa maison de disques pour son 17e anniversaire.

HANNES KROPIK

29 000

Grammys remportés dans les 4 catégories reines (single, chanson, album, artiste) en 2020. Aucune femme avant elle n’avait réussi cet exploit.

25

1 200 000

GETTY IMAGES (2), ALAMY

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0


LA NOUVELLE CUPRA BORN 100% ÉLECTRIQUE

THE IMPULSE OF A NEW GENERATION

Elle est arrivée. La nouvelle CUPRA Born: 100% électrique, 100% CUPRA. Elle séduit avec son design stylisé caractéristique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Grâce à sa technologie de moteur électrique hautement développée, elle offre une expérience de conduite jusqu’ici inégalée. Plongez dans cette nouvelle ère de la mobilité.

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O B J E T T RO U V É

Fabio Wibmer, 26 ans, artiste sur deux roues et roi de YouTube.

Le vélo qui valait 200 millions Voici le cadre du cycle qui a servi à tourner Wibmer’s Law, la vidéo complètement déjantée du biker tyrolien. Les roues : démontées. La selle : disparue. Les pédales : perdues. Ce vélo a connu des jours meilleurs… Et même des jours de gloire : c’est grâce à lui que Fabio Wibmer a pu réaliser des figures plus invraisemblables les unes que les autres dans un clip de 8 minutes 23 secondes devenu culte : mis en ligne en septembre 2019 sur YouTube, Wibmer’s Law cumule 200 millions de vues ! Fier de ce succès, Fabio suspendra cette relique à son mur tel un trophée. Et comme le jeune prodige ne se repose pas sur ses lauriers, il a été convié par le fabricant Canyon à développer un nouveau vélo de trial.

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PHIL PHAM, PHILIP PLATZER/RED BULL CONTENT POOL

FABIO WIBMER


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Montre connectée avec de nombreuses fonctions, dont: Surveillance de la fréquence cardiaque, GPS, Suivi d’activité, Enregistrement du sommeil. Batterie rechargeable. Étanche à 100 mètres.

MONTRE OFFICIELLE


L E M OM EN T PHILO

PLATON A DIT :

« La musique est partout ! »

« Que vous écoutiez Mozart, Beethoven ou Nirvana : la musique agit toujours comme un baume à l’âme. »

Bien sûr. Alors permettez-moi de reformuler ma question : avez-vous pratiqué le chant ou un instrument de musique ? Ah, vous voulez parler de cette musique-là ! Oui, comme tous les jeunes d’Athènes, j’avais appris à jouer de la lyre. Et puis avec le temps, j’ai fini par délaisser cet art. Ce que je regrette, car nous considérions le fait de jouer de la lyre comme le prolongement, en quelque sorte, de la philosophie.

C’est-à-dire ? Je m’explique : qu’entendons-nous par « philosophie » ? La réponse est évidente : c’est l’amour, philia, de la sagesse, sophia. Or la sagesse est l’art de vivre « dans le bien ». C’est ce que j’appelle « la vie bonne » : une vie juste, bien réglée, harmonieuse, parce que les éléments qui la constituent vont bien ensemble. C’est à la fois une harmonie et une symphonie. Mener cette « vie bonne » requiert donc les mêmes compétences qu’un compositeur ou un chef d’orchestre qui tente de conserver, dans la multitude des émotions, des pensées et des sentiments qui l’assaillent, l’harmonie nécessaire pour faire émerger une douce mélodie. Lorsque vous

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Peut-on y parvenir également en se contentant d’écouter de la musique ? Bien sûr : la musique apaise et calme les tourments de l’âme… et du corps. Si je vivais à votre époque, j’aurais sans doute beaucoup moins de temps à consacrer à la philosophie car je passerais mes journées à écouter de la musique classique pour égayer mon humeur. Sur l’une des îles des Bienheureux dont je parle dans mes textes, il y aurait ainsi Mozart, Bach et Beethoven réunis autour du dieu des Muses, Apollon. Soit. Mais qu’en est-il des autres styles de musique, comme le rock ? Ah, le rock ! Vous voulez parler de ce bruit extatique, exubérant, dionysiaque ? Ma foi, pourquoi pas. Certes, je trouve cette musique, à la longue, un peu trop bruyante et énervante, mais de temps à autre, il m’arrive de savourer des accords de guitares électriques, comme ceux de Nirvana.

Et cela s’accorde à votre amour pour la musique classique ? Mais tout s’accorde, mon cher ami. La grande musique d’une vie harmonieuse permet justement de marier tout ce qui, à première écoute, semble dissonant. Et c’est précisément là que réside la maîtrise de « l’art de vivre » : ne rien exclure, mais au contraire chercher à tout incorporer au chant de la vie. Alors comme dira un autre poète plus tard : de la musique, avant toute chose ! PLATON (428 – 348 av. J.C.) est le philosophe le plus influent de la culture européenne : ses dialogues, intégralement conservés, constituent non seulement une œuvre littéraire d’une rare qualité, mais ils réussissent également à condenser magistralement toute la sagesse antique en une philosophie. L’académie d’Athènes, fondée par lui, restera pendant près d’un millénaire le centre intellectuel du vieux continent. CHRISTOPH QUARCH, 57 ans, est un philosophe allemand, fondateur de la Nouvelle Académie Platonicienne (akademie-3.org) et auteur de nombreux ouvrages philosophiques, dont Platon und die Folgen, paru en allemand chez Metzler Verlag, en 2019.

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BENE ROHLMANN

the red bulletin : Cher Platon, faisiez-vous de la musique lorsque vous viviez à Athènes ? platon : Eh bien, pour nous les Grecs, « faire de la musique », c’est tout simplement inévitable, car nous entendons par « musique » tout ce qui nous est apporté par les Muses. Et cela englobe aussi bien la poésie que la danse ou la philosophie. C’est d’ailleurs pour cette raison que mon académie comportait un autel consacré aux Muses. En tant que philosophe, je passais donc mon temps à « faire de la musique ».

jouez d’un instrument, vous ne faites finalement pas autre chose : faire de la musique, c’est donc un moyen pour l’Homme d’atteindre cette « vie bonne ».

DR. CHRISTOPH QUARCH

La pandémie aura évidemment bouleversé nos vies et nos habitudes, mais pour nombre d’entre nous, c’est l’absence de musique qui aura été le plus pénible : l’impossibilité de se rendre à des concerts, de chanter ensemble, dans une chorale ou dans un stade bondé. Le philosophe grec Platon s’est, en son temps, penché sur le pouvoir qu’avait la musique sur les Hommes : il nous livre ses réflexions dans cette interview imaginaire, menée par le philosophe Christoph Quarch.


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P O RT FO L IO

Simply the Best Red Bull Illume est le plus grand concours de photo­s d’aventure et de sport d’action au monde. Découvrez les nouveaux lauréats ! Texte ANDREAS WOLLINGER

Rod Hill, 48 ans

Et la lumière fut

Lauréat de la catégorie « Energy by Red Bull Photography »

Rod Hill avait déjà remballé son matériel lorsque la kayakiste River Mutton s’est décidée pour une dernière descente dans les chutes de Huka, sur la rivière Waikato en Nouvelle-Zélande. Le photographe a donc repris son appareil, ce qu’il ne regrette pas : « Il y a eu à ce moment-là une lumière comme je n’en avais jamais vue. » La patience finit toujours par payer. Instagram : @rod_coffee

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Plus belle est la chute

Lauréat du concours Red Bull Illume et lauréat dans la catégorie « Masterpiece by SanDisk Professional » Will Saunders, 27 ans

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En arrière-plan : le calme solennel du désert d’Indian Creek en Utah (USA), à peine troublé par l’énergie d’un grimpeur fou en plein délire. Décalage improbable de deux forces brutes, immortalisé par l’appareil de Will Saunders, qui avait demandé à Jake Talley de prendre une pose spéciale pendant sa chute. Mission réussie !  willsaundersphoto.com ; Instagram : @willsaundersphoto

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« Chaque fois que je sors, je m’oblige à faire quelque chose que je n’ai jamais tenté auparavant. » Will Saunders

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« Je veux faire entrer les spectateurs dans des univers qu’ils n’ont jamais explorés. » Carolin Unrath

Carolin Unrath, 25 ans

C’est quelle station, le prochain spot ?

Lauréate dans la catégorie « Lifestyle by COOPH » Eh oui, Munich est désormais une ville de surf ! On y trouve la Eisbachwelle, une vague artificielle qui attire les ­surfeurs allemands en manque de gros rouleaux : pour Andi Müllner, la joie est d’autant plus grande qu’il s’agit du ­premier jour d’ouverture après le ­confinement en 2020. carolinunrath.com ; Instagram : @carounrath

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Thomas Monsorno, 36 ans

Perspectives trompeuses

Lauréat dans la ­catégorie «  Innovation by EyeEm » Dani Arnold est un grimpeur sur glace qui évolue ici dans le décor glacé du lac Baïkal en Sibérie, l’un des plus grands lacs du monde, et le plus ­profond. Mais ne vous y trompez pas : le grimpeur suisse est bien en train de ramper sur le lac et non de l’escalader. Une illusion parfaitement rendue grâce au photographe italien Thomas Monsorno. thomasmonsorno.com ; Instagram : @thomas.monsorno

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« Je trouve ça génial de capturer les gens dans un moment de vulnérabilité – sur un mur ou juste devant. » Victoria Kohner-Flanagan

Comme un phénix sorti des cendres Lauréat dans la catégorie « RAW by Leica »

Bruno Long, 42 ans

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Un passage particulièrement raide sur un des trails de Fernie, en Colombie-­ Britannique (Canada) : le vététiste Dylan Siggers jaillit d’un nuage de poussière tel un phénix. Le photographe Bruno Long est ici dans son élément : « J’adore jouer avec les effets de poussière et de lumière, parce que c’est un processus complètement aléatoire. »  brunolong.com ; Instagram : @eye_b_long

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Et maintenant : sans les mains ! Lauréate dans la catégorie « Emerging by Black Diamond » Victoria KohnerFlanagan, 23 ans

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Une paroi lisse à faire peur, en pleine Californie : située dans le Pine Creek Canyon, la bien-nommée « Queen of Heartbreaks » – la reine des cœurs brisés – donne du fil à retordre au grimpeur Jack Nugent. Sur ce cliché de la photographe Victoria Kohner-­ Flanagan, il s’octroie une petite pause pour reposer ses mains. victoriakohnerflanagan.com ; Instagram : @vickyvicti

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« Dans un monde saturé d’images, il est important de donner aux choses une touche personnelle. C’est ce qui les rend intéressantes. » Markus Berger

Markus Berger, 40 ans

Dans le ventre du glacier Lauréat dans la catégorie « Playground by WhiteWall »

Au cœur de la montagne, tout au fond du glacier de Hintertuxer dans le ­Zillertal tyrolien (Autriche), se cache un lieu magique : un véritable palais de glace sculpté par mère Nature. On peut y ­nager, y faire de l’escalade sur glace, circuler en kayak… ou en wakeboard, comme le montre ici Dominik Hernler. Un témoignage de la richesse de ce monde de glace, capturé pour la ­postérité par Markus Berger. markusbergerphotography.com ; Instagram : @markus_berger_photography

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L’aventure commence dans la tête

Lauréat dans la catégorie « Creative by Skylum »

Jan Kasl, 27 ans

À première vue, on dirait que le skateur Fanda Šesták vient de découvrir un terrain de jeu surréaliste, un tunnel hors du temps dans lequel il semble évoluer en apesanteur. Là encore, l’illusion est orchestrée par le talentueux photographe tchèque Jan Kasl, qui nous livre un bel exemple de « perspective forcée », subterfuge photographique qui fait apparaître sur le même plan deux objets très éloignés. jankaslphoto.com ; Instagram : @jankaslphoto

Enfants de la lune

Lauréat dans la catégorie « Best of Instagram by Lenovo » Yhabril Moro, 42 ans

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Les ingrédients de ce cliché féérique : deux skieurs venus s’éclater sur le Pico Malacara (Espagne) ; le saut parfaitement synchronisé des freeriders Jaime Rico et Javi Diaz ; la lune, dorée et magistrale ; et un ciel sans nuage. Ajoutez à cela le génie de Yhabril Moro, et la magie opère.  yhabril.com ; Instagram : @yhabril

LE CONCOURS

RED BULL ILLUME Au départ de l’aventure, il y a d’abord le paradoxe observé en 2006 par Ulrich Grill, photographe et ex-athlète Red Bull : alors que les progrès dans le domaine de l’image ouvrent un champ de possibilités inédit aux photographes de sport et d’action, il n’existe bizarrement aucun concours pour les récompenser. Ulrich a donc pallié au manque en créant Red Bull Illume, le plus grand concours au monde de ce genre nouveau, avec des dizaines de milliers de clichés envoyés des quatre coins de la planète. Un jury de cinquante personnes sélectionne les meilleurs de chaque catégorie. L’exigence de qualité est telle que le concours a désormais lieu tous les deux ans. redbullillume.com THE RED BULLETIN


Entièrement électrique: l’

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Cinéma

est devenue célèbre avec son rôle de hackeuse dans Matrix. À l’occasion de la sortie de Matrix Resurrections, l’actrice évoque sa conception de la réalité et du bonheur. Entretien RÜDIGER STURM

En 1999, le blockbuster Matrix marquait un tournant dans l’histoire du cinéma d’action. Carrie-Anne Moss montrait à Keanu Reeves que nous vivions coincés dans une gigantesque simulation numérique : la matrice. Dix-huit ans après le troisième volet, Matrix Revolutions, le combat contre les illusions reprend dans Matrix Resurrections. Aujourd’hui âgée de 54 ans, la comédienne canadienne qui incarne Trinity réendosse le rôle et nous raconte comment elle parvient à s’échapper du monde artificiel, en quoi la méditation est un réel appui dans sa vie et quelles méthodes lui sont bénéfiques pour réaliser ses cascades. THE RED BULLETIN : Avez-vous déjà eu l’impression que nous vivions dans un monde factice carrie-anne moss : Oui, chaque jour qui passe. Quand cela a-t-il commencé ? La première fois, ça devait être à l’école maternelle. Notre enseignant nous a demandé s’il était possible que nous vivions tous dans un rêve. A l’époque, je me disais : « Pardon ?! » Je n’ai que peu de souvenirs de l’école, mais cette question est restée présente en moi. Elle a ouvert une porte dans mon esprit.

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Quelle est votre réponse ? Que chaque personne vit dans sa propre réalité, indépendamment de nos propres intérêts et des algorithmes qui orientent les médias sociaux. Si je me trouve dans un endroit avec quatre personnes différentes, chacune d’elles évoluera dans un monde qui lui est propre. Les films Matrix évoquent la possibilité de faire intrusion dans la « vraie » réalité. Est-ce que vous y arrivez ? J’essaie de dissoudre cette matrice. Le meilleur moyen pour cela, et pour moi, c’est la méditation. Elle me permet de clamer mon esprit. Peu importe si elle dure trois minutes ou une heure. Ou même quelques respirations. Quand je médite, je suis centrée, je m’abstrais du brouhaha du monde extérieur. C’est une manière de pénétrer un espace de calme et de sérénité, et c’est là que je fais l’expérience de ma « vraie » réalité. Cela me procure un sentiment de bonheur intense. Quelles techniques utilisez-vous précisément ? J’ai longtemps pratiqué la méditation transcendantale. Désormais, il s’agit d’une forme hybride que j’ai développée moi-même et que j’enseigne autour de moi. L’important est de ne pas ressentir cela comme un poids. Personnellement, j’accueille chaque méditation comme un cadeau.

Les algorithmes du monde numérique nous manipulent. Comment faites-vous pour vous en défaire ? Je n’ai jamais été une grande fan de la technologie. J’ai même développé une aversion envers elle, parce qu’elle ne me convient pas. Bien sûr, il m’arrive d’être scotchée à mon smartphone, comme tout le monde, mais j’essaie de débrancher autant que possible. Je tente de transmettre cette attitude à mes enfants. Ils étaient scolarisés dans une école Steiner-­Waldorf, et nous n’avions pas de télé. Mais il arrive un âge où le smartphone devient indispensable. Alors je leur ai dit : « La technologie s’en fiche de votre bien-être, mais pour moi, vous êtes les choses les plus précieuses qui existent. » Un esprit sain a besoin d’un corps sain. Comment entretenez-vous le vôtre ? Notamment pour réaliser les cascades dans Matrix ? Ce fut un grand défi. Je n’ai plus trente ans. Il m’a fallu faire beaucoup d’entraînement, suivre une alimentation équilibrée incluant des compléments alimentaires, mais en fait, c’est surtout une question de mental. Pour les cascades les plus difficiles, c’est la visualisation qui m’a le plus aidée. L’entraînement de l’esprit, c’est primordial. Matrix Resurrections, le 22 décembre 2021 en salles.

THE RED BULLETIN

JSQUARED PHOTOGRAPHY/CONTOUR BY GETTY IMAGES

Carrie-Anne Moss

On peut donc en quelque sort dire que vous avez déjà quitté le monde factice de la matrice ? Oui et non. Le chemin hors de la matrice est interminable. Dès que tu penses l’avoir démêlé et t’en être libérée, tu te dis : « Attends, si ça se trouve, j’ai juste atterri dans la matrice suivante… »


« J’ai développé une aversion envers la technologie. » Carrie-Anne Moss, 54 ans, se soucie de son bien-être.

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Art contemporain

Salomé Partouche De la capitale française à sa banlieue, l’artiste et curatrice parisienne décloisonne l’art contemporain en faisant de sa Biennale un événement pour tous. Texte MARIE-MAXIME DRICOT  Photo GUILLAUME LANDRY

Si l’on considère l’art comme le point de jonction entre le monde qui nous entoure et l’expression de nos ressentis, nous sommes tous en mesure de comprendre et de faire de l’art, à condition de disposer des outils appropriés. Rendre les institutions artistiques plus démocratiques, c’est justement le défi que les Parisiens Salomé Partouche et Jean-Samuel Halifi se sont donné en 2017 en créant l’Atelier de Paname et la Biennale de Paname. Un écosystème où les artistes se tournent vers leur public et vice versa. La Biennale est une association pour l’art contemporain qui présente chaque année un événement artistique original. Dans sa continuité, l’Atelier de Paname regroupe différents talents créatifs dont le but est de centraliser des techniques et démarches artistiques : « Un lien direct entre la recherche et un public curieux qui n’a pas toujours les moyens d’accéder à l’antichambre de l’art. » the red bulletin : L’Atelier et la Biennale sont deux projets qui détonnent dans le monde de l’art… D’où vous est venue l’idée ? salomé partouche : L’idée de la Biennale est née à Londres, où on a découvert beaucoup d’initiatives créées par de jeunes artistes. Ils installaient des warehouses, des lieux vides pour y exposer des choses de qualité. Il y avait une incroyable

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l­ iberté ! C’est ce qu’il manquait en France, alors on a voulu ramener ce vent frais et le placer en parallèle de la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain qui a lieu à Paris depuis 1974, ndlr) en créant un événement gratuit et ouvert à tous. L’envie est de présenter une nouvelle génération d’artistes peu présents dans les institutions, galeries, musées… Comment décririez-vous l’ADN de la Biennale de Paname ? Jeune, libre et sans limite. Cet événement est le fruit de beaucoup de réflexion, de travail et de détermination. On amène une alternative innovante sans empiéter sur celles mises en place précédemment. Je pense que c’est la clef de tout. Ça n’a pas été trop dur de rassembler autant de personnes différentes autour d’un même concept ? Non, c’est la mif ! Ce sont des gens qu’on aime, qui se sont mis à s’aimer et qui maintenant collaborent grâce à l’art. C’est ça, la Biennale, le mélange des genres. Pareil pour notre public, quand on te dit : « Le président [François Hollande] arrive », tu es surprise et contente. On n’y a pas cru. Les politiques ont-ils leur place à la Biennale ? Je pense qu’ils s’y greffent parce que c’est intéressant pour eux de se positionner sur un événement gratuit en parallèle de la FIAC, avec une proposition jeune qui n’existe nulle part ail-

leurs. Et chez nous, tout le monde arrive à coexister et à passer une bonne soirée ensemble. Tout le monde oublie qui il est en entrant à la Biennale, parce que c’est bienveillant, que ce sont des potes de potes…

In fine c’est votre esprit de famille qui fait rayonner l’événement ? Si on avait été une grosse équipe de cinquante personnes remplie de mecs venus de la pub, emprisonnés dans leur carcan, ça aurait été différent. On ne vient pas de ce métier-là, alors on parle de nos événements à tout le monde, et on rencontre tout le monde. Il n’y a plus de frontière entre les métiers et les gens, on met tout le monde sur un pied d’égalité. L’art a-t-il besoin de plus de mélange, notamment dans le public qui vient à sa rencontre ? L’art est humain, et on a construit notre projet autour de cette idée de base. On décomplexe et décomplexifie l’image qu’on se fait de l’art. On le décompose pour lui rendre son sens premier, qui est de ressentir des émotions, de passer un bon moment. Ce n’est pas plus compliqué que ça : faire son événement à son image. On n’a pas de boîte de production, donc on organise la Biennale de A à Z, et je pense que c’est pour ça que ça fonctionne et que les gens se sentent bien, comme à la maison, détendus. En 2021, la Biennale s’est installée à Saint-Ouen, pourquoi ? Nous étions déjà en discussion avec les équipes de la mairie afin d’inscrire l’Atelier de Paname localement dans une dimension sociale. SaintOuen c’est le Brooklyn français, la ville foisonne d’ateliers d’artistes, de studios de son, de petits artisans ! biennaledepaname.com

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« À la Biennale, on oublie qui on est ! » Salomé Partouche, 32 ans, et Jean-­ Samuel Halifi, 30 ans, œuvrent à ­démocratiser l'art contemporain.

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Aventure

Giles Duley Le photojournaliste de guerre anglais révèle comment la perte de trois membres suite à l’explosion d’une mine lui a permis de découvrir une nouvelle passion. Texte MIKE GIBSON  Photo ALICE DENNY

L’histoire de Giles Duley est celle d’une réinvention. Durant les années 90, dans la vingtaine, le Londonien capture l’esprit de la Britpop, photographiant Oasis, Pulp et The Charlatans pour des magazines. En 2000, il ressent un appel irrésistible qui le mène vers de nouvelles voies et devient photographe de guerre. Un changement d’orientation qui lui vaut un beau succès critique. Mais en 2011, alors qu’il patrouille en Afghanistan, il marche sur un explosif artisanal, et perd ses jambes et un bras. Sa vie ne sera plus la même. Ce qui a permis à Duley de tenir le coup durant sa longue rééducation, c’est sa passion pour la cuisine, qu’il a commencé à partager en 2017 sur Instagram sous le nom de « The One Armed Chef » (trad. Le chef manchot). Dans un documentaire, « The One Armed Chef » se rend dans les régions les plus déchirées au monde pour y rencontrer les habitants, se mettre à table avec eux, cuisiner des plats locaux et écouter leurs récits. Duley explique ici pourquoi ses deux passions sont animées par le même désir : celui de créer des liens avec des récits ignorés du monde. the red bulletin : À quel moment votre talent pour la photographie s’est-il révélé ? giles duley : Je suis dyslexique, j’avais du mal à l’école. À 18 ans, on m’a donné un appareil photo. C’était comme si je recouvrais la vue après avoir été aveugle toute ma vie. Cet

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appareil me donnait l’impression que le monde s’intéressait désormais à ce que j’avais à dire. Ça a tout changé. Comment êtes-vous devenu photographe de guerre ? Plus jeune, j’avais été influencé par le photojournaliste Don McCullin et les photographes de l’époque de la guerre du Vietnam. Je cherchais un nouveau souffle dans ma carrière, alors je me suis lancé dans cette voie. J’avais 31 ans lorsque je me suis installé en Angola et ai commencé à raconter ces histoires d’un autre genre. Certains de ces récits figurent dans votre projet Legacy of War… Nous avons tendance à aborder la guerre en tant que conflit isolé. Je voulais trouver les thèmes qui traversent toutes les guerres. C’est vraiment l’objectif de Legacy of War : la guerre ne se termine pas à la signature d’un traité de paix. Qu’il s’agisse de blessures physiques ou émotionnelles, ou de déracinements, son ­héritage se fait sentir au sein d’une génération au moins, souvent davantage. La guerre laisse des cicatrices, ces récits sont liés entre eux. Comment le projet One ­Armed Chef a-t-il vu le jour ? Lorsque je me rends dans une zone de guerre, les récits des personnes que je photographie sont émouvants et puissants, mais ne constituent qu’une partie de ce que l’on partage : vous ne nous voyez pas boire, rire ni danser. À l’écran, en plus des images fortes, on voit des gens qui ­célèbrent la vie.

Où nous emmène-t-il ? Nous sommes allés au Congo, en Ukraine, à Beyrouth, et il s’agit en fait de s’asseoir avec les gens de làbas et de discuter autour d’un repas. Trop de documentaires donne au spectateur l’impression d’être giflé par la misère du monde. Je consacre ma vie à r­ aconter ces histoires, et ce que j’y trouve aussi, c’est une ­incroyable joie de vivre. Il faut pouvoir s’identifier à ces gens. Ceux qui ont tout perdu célèbrent la vie plus que quiconque. À la télévision, la nourriture est présentée comme une source ­d’inspiration. Et pour vous ? Dans un camp de réfugiés en Ouganda, j’ai observé une femme qui comptait des haricots, rationnant la quantité que sa famille aurait ce jour-là, pour en échanger une partie contre du poisson parce qu’elle voulait ajouter du goût. Les distributions de l’ONU sont toujours des aliments de base. Pour les réfugiés qui en bénéficient, préparer un repas, et faire en sorte que chaque ingrédient soit le meilleur possible, est une façon de garder sa dignité et de s’élever. Avez-vous l’impression d’être vousmême une source d’inspiration ? Les émissions qu’on m’a proposées traitaient toutes du handicap. La mienne est différente. Je suis un animateur manchot et sans jambe, oui, mais c’est ma vie. Mon job, c’est la cuisine que je présente. J’espère que les spectateurs comprennent que j’ai plus de ressources que ce qui me limite et qu’ils se disent : « Ce type a un handicap terrible, mais il vit la vie dont je rêve. » Ce serait une vraie réussite. Voilà l’exemple que j’aimerais donner. legacyofwar.com ; Instagram : @one_armed_chef

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« Les habitants de zones de guerre ont une incroyable joie de vivre. » Giles Duley, 50 ans, ou l'art de créer des liens grâce à la photo et à la cuisine.

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AVANT-GARDE

La créatrice Flora ­Miranda, 31 ans, porte l’un de ses modèles : Avatar. Le motif ­grillagé de cette création en laine mérinos est entièrement personnalisable.


Avant-garde Codage informatique, conception de vêtements en silicone et peinture sur filet : la créatrice autrichienne FLORA MIRANDA a plus d’une corde à son arc. Visionnaire, elle nous explique pourquoi la science-fiction s’invitera bientôt dans nos armoires. Texte WOLFGANG WIESER Photos NORMAN KONRAD

L’AVENIR DE LA MODE

SOUVENIR SOUVENIR

Sur cette photo, Flora porte la robe Memory. Elle est confectionnée en satin de coton noir. La matière filet enduite de silicone fait office de voile.

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RÉSEAU

Flora Miranda peint des filets avec de la peinture au silicone, une technique qu’elle a développée elle-même.


Avant-garde

Prologue

P

Flora Miranda fait un pas en arrière. Puis un autre. Elle a besoin d’être à bonne distance pour y voir plus clair. Elle observe le filet à mailles fines suspendu dans son atelier. Il mesure deux mètres et demi de haut et un mètre et demi de large. Maintenant, elle penche légèrement la tête à gauche et se rapproche à nouveau. Avec un couteau à peindre, elle enduit la surface d’un mélange de silicone et de peinture. « C’est une technique que j’ai développée moi-même », explique-t-elle. Flora Miranda est créatrice de mode, mais c’est aussi une visionnaire qui navigue à mi-chemin entre la mode et l’art. Née en 1990 à Salzbourg dans une famille d’artistes, elle vit aujourd’hui à Anvers, en Belgique. En 2016, un jury international lui a décerné l’Outstanding Artist Award lors des Austrian Fashion Awards : selon le jury, « elle a créé une utopie de mode entièrement nouvelle, inspirée par l’expérimentation avec divers matériaux, processus et techniques de production ». Sa démarche se perçoit comme une recherche artistique fondamentale interdisciplinaire pour l’avenir de la mode : « Elle a fait émerger une esthétique totalement inédite au fort impact visuel, avec une place à part dans le monde de la mode, où l’imitation règne en maître. » Le silicone s’égoutte pendant plusieurs heures. Il coule, glisse vers le sol sur quelques centimètres, se fraie un chemin sur le filet, « de manière assez incontrôlée », admet l’artiste. Elle dessine maintenant son autoportrait au couteau à peindre. Elle a l’air sérieuse. Mais elle n’a

pas encore terminé. « J’ai dû recommencer la bouche trois fois. Comme la matière coule, la première fois, elle s’était retrouvé dix centimètres plus bas que prévu. » Flora diffuse la création de cette œuvre en direct sur Instagram. « C’est l’expression de notre époque où nous sommes plus que jamais confrontés à nous-mêmes. On ne voit que soi, et en même temps c’est un rappel du monde extérieur. » Quelques semaines plus tard, Flora poste une photo de l’édition arabe du magazine de mode Harper’s Bazaar. Sur fond de coucher de soleil aux teintes orangées, son autoportrait la fait apparaître telle une fée puissante issue d’un conte futuriste. Cette photo réunit tous les éléments qui comptent dans le ­travail de l’artiste de 31 ans : la mode et l’art, le passé et l’avenir, la continuité et le changement… surtout le changement, et plus précisément la métamorphose. Chacune de ces notions ne peut exister sans son pendant car elles font toutes partie de l’univers de Flora. Ou comme elle le dit elle-même : « Mes créations sont la somme de mes pensées. » Aujourd’hui, Flora nous raconte elle-même son histoire. Elle nous explique pourquoi elle passe tant de temps à coder et partage avec nous une vision de la mode qui semble tellement relever de la science-fiction qu’on commence par l’écouter avec un sourire incrédule, avant de se retrouver fasciné par son univers fantasmagorique.

Chapitre 1 : Tous des extraterrestres

« À quatre ans, j’aidais déjà à assembler des châssis à clés pour des expositions. Plus tard, je me suis souvent rendue avec mon père dans des résidences d’artistes (lieux de travail créatif, ndlr). Nous y avons passé beaucoup de temps ensemble. J’ai grandi à Salzbourg – dans une famille où tout tournait autour de l’art. Je suis très heureuse de cet héritage. Mon père (le musicien autrichien Wolfgang Seierl, ndlr) a étudié la guitare et la peinture et s’occupe depuis des années du Forum des compositeurs de Mittersill – un festival dédié au compositeur Anton Webern. Je participais en portant des câbles étant petite, puis en faisant le service à l’adolescence. Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte de tous les grands artistes qui étaient présents. C’est probablement pour cela qu’aujourd’hui encore,

« Mes créations sont la somme de mes pensées. » THE RED BULLETIN

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Avant-garde

PRESS RESET

« Je mets tout mon argent dans mes créations. » je n’ai aucun mal à travailler avec des personnes issues du monde de l’art. À cette époque, j’allais déjà au collège, dans un établissement spécialisé dans les arts. Certains fréquentaient le Mozarteum. Je peignais, j’étais douée, et on m’encourageait beaucoup. Moi et les autres élèves, nous étions uniques chacun dans notre genre. La créativité nous a peut-être rassemblés, mais elle ne nous a pas rapprochés. On se sent comme un extraterrestre quand on ne fait pas les choses qu’un enfant de douze ans fait normalement. Aujourd’hui, je suis encore très dans le contrôle, mais je me soigne. On nous forme à l’individualisme dans ce milieu artistique. J’ai réalisé que ce n’était pas forcément une bonne chose dans certaines situations. Pour travailler avec les autres, il est nécessaire de s’intégrer. Ce sont deux aspects importants pour moi. Mais il n’est pas évident d’admettre qu’on n’a pas toujours besoin de se démarquer. Désormais, mon quotidien consiste à travailler avec des gens, donc c’est une compétence essentielle pour moi. L’individualisme est important pour développer son propre style et pour faire la diffé42

C’est le nom de la première collection de Flora Miranda en 2016, dont on voit ici deux modèles en silicone : tailleur-­ pantalon Delete Yourself et robe Spectral.

rence parmi les créateurs du monde entier. Mais en même temps, c’est aussi important d’être conscient que ce qui compte le plus au final, c’est le fait d’être ensemble. J’aime être à part dans mon art. Mais j’aime aussi beaucoup passer du temps avec les gens. » Flora Miranda a fait ses études à Anvers, en Belgique. L’Académie royale des beaux-arts est considérée comme un haut-lieu de l’avant-garde. Ses diplômés les plus célèbres sont les Six d’Anvers, tous des créateurs de mode de renommée internationale : Dries van Noten, Ann D ­ emeulemeester, Walter van Beirendonck, Marina Yee, Dirk Bikkembergs et Dirk van Saene. Mais Martin ­Margiela, Haider Ackermann et Kris Van Assche y ont également fait leurs classes. Après son diplôme, Flora travaille pour la créatrice néerlandaise Iris van Herpen, avant de fonder sa propre marque.

Chapitre 2 : Aller dans les extrêmes

« Pour moi, l’art a un rôle essentiel dans notre société : celui de créer des espaces libres où se reflète notre réalité. Où l’on a le temps de regarder, de réfléchir et de se THE RED BULLETIN


ESPRIT CRÉATIF

Auto­portrait ­Memories : à mi-chemin entre la mode et l’art.

« Je suis encore très dans le contrôle, mais je me soigne. »


Avant-garde

« L’art incite à remettre sa vie en question. »

MATIÈRE À RÉFLEXION

Flora expérimente pour donner un côté sensuel à ses créations (ici une robe en silicone).

faire ses propres opinions. C’est dans ce but que les ­artistes vont dans les extrêmes et bousculent les habitudes, afin de donner aux gens l’occasion de remettre leur vie en question. J’aimerais créer un espace de ce genre dans la mode. Pas toujours, bien sûr. La mode peut aussi être purement pratique, en offrant une protection à la peau, tout simplement. En fait, tout dépend de ce à quoi on la destine. Je ne vais pas dans une seule direction. D’un côté, je veux créer des espaces libres, et je pense que mes créations qui entrent dans ce cadre se rapprochent vraiment de l’art. Mais de l’autre, je crée aussi des vêtements qui sont tout à fait portables. Il m’arrive de porter de la haute couture pour les occasions spéciales, mais pas mes pièces sculpturales, je ne suis pas une artiste de performance après tout. En fait, je porte beaucoup de vêtements que l’on me donne. Quand les vêtements des autres ne leur vont plus, je trouve cela bien de leur donner une seconde vie. Ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse vraiment. Je mets tout mon argent dans mes créations. J’ai créé ma marque parce que je me suis rendu compte qu’il n’y avait 44

pas grand monde à l’avant-garde de la mode. Et c’est aussi pour cela que j’ai fait mes études à Anvers, parce qu’il me fallait un certain bagage artistique pour garder un niveau de créativité élevé en matière de mode. Je suis très éclectique dans ma manière de travailler, j’ai plusieurs façons de procéder. Pour mes créations, je pars toujours d’un thème, d’un concept. Cela a toujours un rapport avec la part numérique de l’être humain, associée à des études de matières. J’ai toujours des idées autour desquelles viennent s’agglutiner des gens, des livres, de la musique et des formes visuelles, jusqu’à former une sorte de grappe – et c’est comme cela que mon thème est finalement prêt à être mis en œuvre. » Le résultat, ce sont des vêtements qui ressemblent souvent à des sculptures. Des créations qui passent par un long processus de réflexion, des considérations mathématiques, et leur traduction en code informatique. Mais ces œuvres sont loin d’être purement intellectuelles, bien au contraire : nombre d’entre elles témoignent d’une troublante sensualité. Flora Miranda les présente aux défilés de haute couture parisiens depuis 2018, certaines sont exposées dans des musées, et des artistes internationales telles que Lady Gaga, Miley Cyrus, Sita Abellán ou M.I.A. sont séduites par ses pièces fascinantes.

Chapitre 3 : Le codage est la clé de la liberté

« Je suis assez chaotique dans l’ensemble, donc j’essaie de rester structurée dans mon travail. Je commence tous les jours au plus tard à neuf heures. Je passe la majeure partie de mon temps à travailler. Il aura fallu le confinement pour que je me rende compte que je pouvais faire autre chose que travailler. Avant, c’était la seule possibilité dans mon cerveau. Depuis de nombreuses années, je me demande où va notre société avec tous ces processus de production, d’analyse et d’utilisation des données. Pour pouvoir réagir à cela de manière créative, il me semble indispensable de maîtriser le langage avec lequel ces données sont gérées. Je me sentirais impuissante si je ne pouvais pas programmer. Quand on programme, on gagne sa liberté. Et c’est pour cela que je m’intéresse aussi à la visualisation des données, parce que j’aime m’imaginer le corps comme un ensemble de données. Cela stimule THE RED BULLETIN


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Avant-garde

« MUSÉABLE »

Flora porte sa création Memory et tient un buste avec la robe Radiation. En arrière-plan : les pièces d’autres créateurs au musée de la mode de ­Hasselt (Belgique).

« Je suis fascinée par la notion de fluidité et le fait de pouvoir métamorphoser un vêtement. »

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En faisant évoluer la structure en grille du vêtement, on donne au corps une apparence différente, avec plus ou moins de courbes, selon les envies. J’ai une idée très précise de l’avenir de la mode. Ce que j’imagine, ce sont des vêtements basés sur des données qui évoluent en fonction de la personne qui les porte et dont l’apparence change également pour la personne qui les regarde. Je suis fascinée par la fluidité des choses – par le fait de pouvoir métamorphoser un vêtement, le transformer de manière imperceptible. Je pense que le monde numérique peut nous aider à concrétiser ce rêve. » MAKE-UP: LAURA NOBEN

l­ ’imagination. L’immatériel est quelque chose qui fascine les gens à bien des égards. On aspire à laisser le poids de notre corps derrière nous. Cette idée n’est pas nouvelle, ce n’est pas une question de spiritualité, mais de science. Je m’intéresse à tout ce qu’il est possible de faire à partir des données. Mes “IT pieces” sont une première grosse étape. Ça n’a rien à voir avec les It-girls, IT signifie “Information Technology” (trad. informatique). Il s’agit de vêtements modifiables qui réagissent aux données personnelles. Un exemple concret : je pourrais analyser ce texte, partir des émotions qui s’en dégagent pour générer des milliers de chansons et en tirer une phrase pour un tee-shirt. Ma création Avatar, qui se décline en pull-over, en robe et robe du soir, s’inspire des avatars de Second Life (un monde virtuel dans lequel des personnes réelles apparaissent sous forme d’avatars, ndlr). Dans ma boutique en ligne, il est possible d’en modifier le design.

Épilogue

Question : serez-vous là pour y assister ? « Si je travaille suffisamment dur, oui. » Instagram : @floramirandaofficial ; floramiranda.com THE RED BULLETIN


MARCO ODERMATT et LOÏC MEILLARD sont rivaux sur les pistes, et amis dans la vie. L’un est un esprit libre et sauvage à l’oreille fine, alors que l’autre est introverti et a la précision d’un pilote automobile. Avec eux, le rêve d’une victoire suisse au classement général de la Coupe du monde se rapproche enfin. Texte CHRISTOF GERTSCH

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DOM DAHER/RED BULL CONTENT POOL, PHILIP PLATZER/RED BULL CONTENT POOL

À la poursuite du globe de cristal


Ski

A Loïc Meillard

Marco Odermatt Le jeune homme de 24 ans, ici à Saas-Fee, est décrit par son entraîneur comme un ­« fonceur sans complexe ». THE RED BULLETIN

Selon son entraîneur, le jeune homme de 25 ans, ici en Autriche, est « le meilleur au monde en termes de technique ».

lors que la saison vient de commencer, le temps des larmes paraît encore loin, si loin que Loïc Meillard et Marco Odermatt seraient tentés de croire qu’il ne reviendra pas… Pourtant, tous deux savent que chaque saison entraîne avec elle son lot de souffrance, de bleus et de larmes. Les skieurs savent déjà qu’un beau matin, à la fin de l’hiver, ils se réveilleront dans une chambre d’hôtel au milieu de sommets enneigés, le corps endolori et dans un état d’épuisement tel qu’ils penseront jouer ce jour-là la dernière saison de leur carrière. Ils se lèveront, le regard vide et les jambes lourdes, en ne souhaitant qu’une chose : ne plus jamais remettre les pieds dans des chaussures de ski. Mais ils finiront par enfiler leur équipement et sortiront de leur hôtel pour affronter un destin qu’ils se forgent depuis des années, et qui les a conduits au sommet du ski alpin. Loïc Meillard, Valaisan de 25 ans, et Marco Odermatt, Nidwaldien de 24 ans, sont amis. Deux jeunes Suisses qui risquent de partager de plus en plus souvent les marches des mêmes podiums car ils sont classés parmi les meilleurs skieurs au monde. Depuis leurs débuts en Coupe du monde, en 2015/16 pour Meillard et 2016/17 pour Odermatt, ils suivent la même progression, une ascension si régulière qu’on ne peut avoir de doute sur sa suite logique : la première place. Comment pourrait-il en être autrement, si l’on regarde le chemin parcouru par ces deux   49


Ski

athlètes en quelques années ? Passé successivement par les places 104, 80, 27, 15 puis 10, Loïc a terminé 4e en 2021, ratant d’un cheveu une place sur le podium. Quant à Marco, il a grimpé des rangs 114, 76, 24 puis 17 avant de se hisser à la deuxième place l’année dernière. À eux deux, Meillard et Odermatt ravivent tous les espoirs du ski suisse chez les hommes : un renouveau attendu depuis les exploits de Carlo Janka en 2009/10, avant que l’arrivée d’un certain Marcel Hirscher ne change la donne pendant toute une décennie. Aujourd’hui, une victoire suisse en CM est un rêve à portée de main. Pour l’atteindre, il faudra user de patience afin d’assurer une saison parfaite, d’octobre à mars. Il faudra serrer les dents et sortir ses plus gros atouts. Et des atouts, Marco et Loïc en ont un paquet. Si le premier jouit d’une capacité d’apprentissage extraordinaire, son acolyte est un athlète dont le dynamisme force le respect. Un point commun : leur grande polyvalence. Et ce diagnostic ne vient pas de n’importe qui : Helmut Krug, leur entraîneur. En trente-cinq ans de ­carrière dans l’entraînement, l’Autrichien sait de quoi il parle.

« Ces gars-là sont capables de tout faire. »

Loïc excelle en slalom, en slalom géant et en super-G, et sait aussi se défendre en combiné et en parallèle. Quant à Marco, ses disciplines de prédilection sont le slalom géant, le super-G et la descente, mais il a fait ses preuves dans d’autres disciplines, comme on l’a vu en 2018 lors des championnats du monde junior : il avait alors raflé cinq médailles d’or sur six, un palmarès jamais réalisé avant lui. En tant qu’entraîneur de l’équipe de slalom géant auprès de la fédération suisse, Helmut Krug fait partie du cercle proche de Loïc Meillard et Marco Odermatt : lui qui passe plus de la moitié de l’année avec eux – cinq mois pendant la saison d’hiver et les 30 à 50 jours que dure l’entraînement sur neige l’été – en parle en termes si élogieux qu’on ne peut s’empêcher d’y flairer un soupçon d’admiration ou de surprise. « Loïc est un mec ­équilibré, proche de la nature, avec une sensibilité pour l’environnement qui 50

Loïc Meillard lors de la première course de la ­saison à Sölden, en Autriche.

i­ nspire vraiment les gens autour de lui. Alors que Marco a un côté rigolard et fonceur, le genre de mec qui ne se prend pas la tête et qui a besoin de s’éclater avec ses potes de temps en temps. Ce que j’aime chez eux, c’est que leurs caractère respectifs se reflètent dans leur façon de skier. » Helmut Krug raconte une anecdote de la saison passée, lorsque Loïc a fait ses débuts en super-G à Kitzbühel, dans le Tyrol autrichien. Là-bas, la « Streif » est l’une des descentes les plus connues de la planète et le cauchemar des meilleurs skieurs. Comme il n’avait pu obtenir de place pour s’entraîner sur cette piste avant la compétition, Loïc a pris le départ sans vraiment la connaître. Et pourtant, vers la fin de la descente, c’est lui qui a skié le plus vite. « Normalement, personne ne peut réussir un pareil exploit, conclut l’entraîneur. Mais avec lui, c’est possible. » Selon lui, le jeune Valaisan est un des meilleurs au monde côté technique : il le compare à un pilote de course qui serait aussi à l’aise sur un rallye de campagne qu’au volant d’une F1. « Loïc peut très bien s’entraîner trois semaines d’affilée pour

« À ski, Marco ne réfléchit pas trop. Il est intuitif, libre et sauvage. J’aimerais bien être comme ça. » Loïc Meillard

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le slalom géant et réaliser tout à coup le meilleur temps lors d’un entraînement en super-G. » Pour ce vieux loup des neiges, cette polyvalence est due au fait que Loïc Meillard ne s’éloigne jamais de son objectif : « Il observe la piste, il visualise sa trajectoire et à partir de là, une fois lancé, il n’en dévie pas d’un millimètre. » C’est aussi lui qui semble avoir la plus grande éthique au travail : tous ceux qui bossent avec lui louent son incroyable discipline, et son pote Marco le confirme : « On se donne tous à fond, mais lui en fait encore plus que tous les autres. »

SPIESS FOTO TIROL/ERICH SPIESS, PHILIP PLATZER/RED BULL CONTENT POOL, DOM DAHER/RED BULL CONTENT POOL (2)

La même obsession de perfection dans son autre passion

Autodidacte, Loïc dévore manuels et tutoriels de photographie, possède un drone et plusieurs appareils et objectifs. Ses sujets de prédilection sont évidemment les magnifiques paysages qu’il arpente avec ses skis lors de ses pérégrinations sportives : les plus beaux clichés, Loïc en fait profiter le monde extérieur grâce à son site Internet. Parmi ceux-ci, une photo montrant un lac enneigé avec, en arrière-plan, une forêt de sapins trans­percée par les rayons du soleil levant. « C’était en Suède, lors d’un camp d’entraînement. On ne bossait pas ce jour-là, mais je m’étais levé très tôt et j’étais parti me promener si loin que quand je suis rentré, j’avais les pieds trempés et gelés. » Marco Odermatt, contrairement à son ami Loïc (qui a remporté deux fois le bronze en 2021), n’a pas encore obtenu

« Loïc, d’un point de vue technique, est vraiment le meilleur skieur au monde. » Marco Odermatt

En pleine ­concentration  : Marco Odermatt sur la Diavolezza à Pontresina. THE RED BULLETIN

de médaille aux championnats du monde. Ce qui n’en fait pas moins le plus récompensé des deux. Marco comptabilise en effet treize podiums mondiaux (contre huit pour Loïc), dont quatre sur la première marche (contre un pour Loïc). Marco a très vite été considéré comme l’enfant prodige du ski suisse : une attention précoce des médias qui a culminé début 2019, le jour où Marcel Hirscher a déclaré à la télévision : « Il peut devenir champion du monde au classement général ou champion olympique – tout ce qu’il veut. » Des louanges qui n’ont pas été forcément bien reçues par Walter, le père du jeune homme : « Ce n’est pas très intelligent de dire ça quand on sait à quel point les chances sont minces. Il peut se passer tellement de choses.» Deux mois plus tard, son fils parvient pourtant à se hisser pour la première fois en haut d’un podium de coupe du monde.

« Beau n’est pas rapide » : un call Zoom avec des athlètes d’exception

Marco ne semble pas se laisser impressionner par les compliments, même s’ils ne le mettent pas toujours à l’aise. Ce qu’il ne veut pas, en revanche, c’est donner l’impression que le succès lui est tombé tout cuit dans la main. Selon lui, il a tout simplement la chance de ne pas être paralysé par la pression environnante mais au contraire de s’en nourrir. « Pendant les entraînements, je suis souvent moins rapide que Loïc, mais pendant les courses, je peux rajouter facilement 10 à 15 % de performance. » Lors de l’interview réalisée par Zoom avec nos deux sportifs, Loïc ajoute que c’est ce qui l’impressionne le plus chez Marco : « Il a cette manière intuitive, ­sauvage et libre de skier – j’aimerais bien être comme ça aussi. Lui ne réfléchit pas trop, il freine moins. » Un compliment que Marco lui retourne : « Loïc ne peut pas encore bien le montrer en compétition, mais d’un point de vue technique, quand je l’observe à l’entraînement, dans trois ou quatre disciplines, il est vraiment le meilleur skieur du monde selon moi. » « Ça fait plaisir d’entendre ça, répond l’intéressé, mais ça ne fait pas de moi le plus rapide ! » Marco le rassure : « Tu verras bien ! » Et les deux éclatent de rire. La série de films documentaires Bending Gates montre la vie à la ville des skieurs professionnels Loïc Meillard et Marco Odermatt. Les huit ­épisodes sont à découvrir sur redbull.com

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Le meilleur

Un pied en Chine, et l’autre aux États-Unis : championne de ski acrobatique, étudiante, mannequin… Nul doute, EILEEN GU, 18 ans, est une étoile montante planétaire.

MULTITALENT

Eileen Gu lors du photoshooting à Saas Fee : elle est l’une des meilleures skieuses freestyle dans trois disciplines.

Texte EVELYN SPENCE Photos CHRISTIAN ANWANDER


Freestyle

des deux mondes   53


Freestyle

ix-huit ans à peine et que de chemin parcouru déjà ! Grand espoir olympique en ski acrobatique, Eileen Gu est deux fois médaillée d’or aux X-Games et joue dans la cour des grandes dans trois disciplines – freestyle-halfpipe, slopestyle et big air – en plus d’être douée en cross-country. Mais ce n’est pas tout. C’est aussi un mannequin très sollicité, une féministe et une diplomate en herbe. Nous sommes fin octobre, Gu achève un mois d’entraînement en halfpipe à Saas-Fee, en Suisse, et s’apprête à rejoindre un autre camp d’entraînement, cette fois en Autriche sur le glacier de Stubai, dans le Tyrol. Après quoi, elle consacrera le reste de l’automne à étudier la micro et la macroéconomie. On serait tenté de résumer Eileen Gu à un cas exceptionnel, douée de talents multiples, mais ce serait lui faire injustice. Ce qui rend Gu vraiment unique, c’est sa soif d’apprendre, une soif impossible à étancher. Elle incarne l’apprenant modèle aussi bien dans le domaine sportif qu’intellectuel. « Elle aborde chaque figure avec un soin minutieux, en la visualisant dans les moindres détails, tout en évaluant ses capacités avec une extrême précision », souligne son entraîneur Misra Noto. Kaya Turski, huit titres slopestyle aux X-Games, qualifie le style de Gu de « pratique calculée » due à une approche circonspecte et précise qui n’enlève rien à sa passion. Il en va de même à l’entraînement. « En répétition d’exercices, Eileen s’attache toujours à ce qu’une série soit meilleure que la précédente, explique Alex Bunt, préparateur physique chez Red Bull. La plupart d’entre nous effectuent les exercices d’étirement à contrecœur. Pas Eileen. Elle s’évertue à rendre 54

« Quand j’entreprends quelque chose, je m’applique, sinon c’est une perte de temps. » THE RED BULLETIN

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chaque étirement meilleur que le précédent. » À Saas Fee, Gu a travaillé une nouvelle séquence de halfpipe incluant trois figures inédites et une nouvelle combinaison. Elle s’y attelait chaque jour de 10 à 15 heures, concentrée et efficace, sans temps mort. Noto, ex-pro et entraîneur aguerri – il a notamment entraîné l’équipe suisse de slopestyle – est catégorique : « De toutes les skieuses que je connais, Eileen est celle qui travaille le plus dur. » Gu est parfois perçue comme quelqu’un de compliqué. Mais c’est plutôt sa vie qui est compliquée. Parfois, elle doit mener deux vies en parallèle (athlète professionnelle, étudiante), voire quatre (course à pied et mannequinat). Elle se dit par ailleurs porteuse d’une double identité, américaine et chinoise. Eileen naît à San Francisco et découvre le ski sur les pistes de la station Northstar près du lac Tahoe. Malgré tout, elle décide à 15 ans de représenter la Chine aux Jeux olympiques de 2022. Originaire de Pékin, Yan, la mère d’Eileen, l’y emmène chaque été depuis ses deux ans. À Pékin, Gu apprend le mandarin qu’elle parle sans accent, fréquente l’école, a des amis et même une maison. Elle répète souvent tel un mantra : « Quand je suis en Amérique, je suis Américaine. Quand je suis en Chine, je suis Chinoise. » À l’âge de dix ans, Gu persuade un exploitant d’une station de ski chinoise d’organiser la première compétition de ski acrobatique du pays. « La communauté était minuscule à l’époque, nous avons grandi ensemble », confie-t-elle. Plus de deux ans se sont écoulées depuis que Gu a choisi de représenter la


AIR CHINA

En entraînement dans le halfpipe de Copper Mountain (Colorado). À Pékin, elle concourra pour la Chine.

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« La mode aide à révéler d’autres facettes de soi. » Eileen Gu parle des avantages de sa seconde carrière en tant que mannequin.


Freestyle

« En Amérique, je suis Américaine. En Chine, je suis Chinoise. »

Chine aux Jeux olympiques. Aujourd’hui, Gu ne passe plus inaperçue dans les rues de Pékin. La petite fille est devenue la plus célèbre skieuse du pays le plus peuplé au monde ; les Chinois la surnomment « la princesse des neiges » ou le « génie du ski ». « Eileen combine parfaitement âge, talent et ­charisme, analyse Kaya Turski, autre habituée des pistes. Elle a tout ce qu’il faut pour devenir la prochaine Lindsey Vonn ou Chloe Kim. » À 100 jours de la cérémonie d’ouverture, le CO à Pékin sort un court-métrage de haut vol, Go On A Date With Snow And Ice, dans lequel un jeune homme, incarné par Jackson Yee, superstar de la chanson en Chine, rencontre une jeune fille, interprétée par Gu. Ensemble, ils traversent le pays dans une mise en scène alliant sport et culture populaire. Dans la dernière scène, filmée au ralenti sur fond de musique dramatique, Gu court le long de la Grande Muraille de Chine, la torche olympique à la main.

était de me donner accès aux possibilités, d’élargir mon horizon : piano, ballet, football, basket-ball, équitation, tir à l’arc, escalade, volley-ball, tennis, j’ai tout fait. » Mais de pression à réussir, il n’en a jamais été question. « Ce n’était pas une mère obsédée par la réussite de son rejeton, précise Gu. Mon ambition vient plutôt de mon inaptitude à l’échec. Quand j’entreprends quelque chose, je m’applique, je le dois, sans quoi c’est une perte de temps. C’est ainsi que ma grand-mère voit les choses. J’ai hérité indirectement de cette vision. » La performance de Gu aux X-Games est impressionnante à plus d’un titre. La saison 2020/21 est la première où elle ne suit pas ses cours à plein temps. Avant son diplôme de fin de scolarité en 2020 bouclé en trois ans au lieu de quatre, une première historique, son nombre de jours de ski se limite à 65 par an. Chaque week-end, sa mère Yan la conduit à Tahoe, un trajet de quatre heures que Gu met à profit pour travailler ses cours. Au même âge, les athlètes de son acabit skiaient jusqu’à 250 jours par an. Les circonstances la poussent à travailler dur, sur et en dehors des pistes. Mais elle s’attache cependant à mener une vie d’ado normale. « Beaucoup de mes collègues skieuses étaient marginalisées parce qu’elles n’étaient pas autorisées à participer au bal de promo ou à d’autres soirées. Ce n’était pas mon cas. Nul ne savait que je skiais. »

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ifficile de situer avec précision le moment où Gu s’est imposée. Mais un événement se démarque : sa participation aux X-Games en janvier 2021. En 36 heures, elle rafle trois médailles, deux en or et une en bronze, devenant la première à remporter trois épreuves différentes à une première participation, et la première Chinoise à décrocher l’or. Cependant, elle est déjà connue à l’époque ; son palmarès aligne des victoires en Coupe du monde à Calgary, au Canada en 2020, et sur l’Alpe di Siusi, en Italie en 2019, ainsi que deux médailles d’or et une en argent aux Jeux ­d’Hiver de la Jeunesse de 2020 à Lausanne. Son parcours est tout sauf banal. La mère de Gu immigre aux États-Unis à l’âge de vingt ans, étudie la biochimie à l’université Rockefeller de New York et s’initie au ski pour la première fois à Hunter Mountain, à l’est des États-Unis. Elle s’installe ensuite dans la baie de San Francisco et obtient un MBA à l’université de Stanford. Quand Eileen a trois ans, Yan l’inscrit à un cours de ski à Tahoe. À huit ans, elle intègre l’équipe de ski acrobatique à North­star dont elle est l’unique fille – sa mère Yan jugeant le ski de descente bien trop dangereux. Très vite, Eileen domine les compétitions de l’USASA (United States of America Snowboard and Freeski Association), y compris au niveau national en catégorie 9 ans. Sa mère l’accompagne partout. Kaya Turski se souvient de sa première rencontre avec Gu en Nouvelle-­Zélande : « Une petite femme s’approche de moi et me déclare : “Je vous présente ma fille.” Il s’agissait d’Eileen, un concentré d’énergie de 1,20 mètre. » Quand elle est à San Francisco, Gu vit avec sa grand-mère, Guo Zhenseng, 86 ans. « Ma grand-mère est une passionnée, c’est la personne la plus compétitive que je connaisse. Et c’est moi qui le dis », ajoutet-elle. À quatre ans, sa grand-mère lui apprend à faire des multiplications à trois chiffres. « Ma mère n’est pas aussi ambitieuse que ma grand-mère, explique-t-elle, l’important pour elle

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À À LA UNE

La jeune athlète a fait la couverture de nombreux magazines, dont Vogue, InStyle, Elle…

l’époque, Gu est si rapide en cross-country qu’elle pense un temps à opter pour ce sport qui aurait eu l’avantage de lui ouvrir les portes de certaines universités. Mais confrontée au choix de participer aux championnats nationaux de cross ou à une compétition de ski en Autriche, elle finit par acheter un billet de dernière minute pour l’Europe. À la question de ce qui distingue Gu des autres, les réponses sont souvent similaires. L’Américain Bobby Brown, skieur acrobatique huit fois médaillé aux X-Games, déclare : « Je la connais depuis ses dix ans avec son casque violet. À l’époque, elle réalisait déjà des choses hallucinantes. » Pour l’entraîneur Noto, c’est la hauteur de ses sauts en halfpipe – aux X-Games, ils étaient de 3,35 m en moyenne. Pour Turski, c’est tout simplement sa polyvalence. Quels que soient les avis, tous s’accordent à dire qu’Eileen Gu dispose déjà d’une énorme palette de qualités avec une marge de progression très importante. « Je ne peux pas encore affirmer qu’elle sera la skieuse la plus titrée de tous les temps, conclut Noto, mais elle a tout pour le devenir. »   57


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« Le fait de parler anglais et mandarin m’a permis d’intérioriser les subtilités des deux cultures. » 58

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motrices et athlétiques de Gu impressionnaient Bunt. « Je pouvais demander à Eileen de corriger la position de son petit orteil gauche et elle y parvenait, se souvient-il. C’est un génie du mouvement. » Selon Bunt, l’arme secrète de Gu est son endurance innée. « Sa réserve physique est immense. Elle lui permet avant tout de supporter la douleur et le fardeau liés à un volume d’entraînement élevé physiquement, mais mentalement aussi, explique-t-il. Cinq semaines d’isolement dans une chambre d’hôtel, vous imaginez ? C’est insensé. Cela dénote d’un caractère hors norme. » La quarantaine terminée, Gu a repris la route, changeant de ville tous les deux jours. Le temps où elle enchaînait, dans une même journée, ski, école, piano et course à pied était un jeu d’enfant en comparaison. « Ces deux dernières années ont été aux antipodes d’une vie d’ado », concède-t-elle. Si le ski a rendu Gu célèbre dans son sport, le mannequinat lui a conféré un statut de star. À 15 ans, une marque chinoise l’a sollicitée pour défiler à Paris lors de la Fashion Week. Elle a fait l’objet de

Une des forces de Gu : l’altitude qu’elle atteint, ici aux USA, lors de ses sauts : plus de trois mètres en moyenne.

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n 2015, la Chine est désignée hôte des Jeux d’hiver 2022, le pays annonce dans la foulée des projets pharaoniques : la construction de 800 nouvelles stations de ski d’ici les Jeux, et 50 millions de skieurs qui feront de la Chine le plus grand marché de sports d’hiver au monde. « Je me souviens des premiers temps. Je connaissais chaque personne du snowpark, nous étions seulement dix ou vingt dans tout le pays, se souvient Gu. Maintenant, les parcs sont des lieux très prisés en Chine. » L’énorme progression du ski chinois fait écho à celle de Gu, son ambassadrice. Cependant, sa décision de représenter la Chine et non les ÉtatsUnis aux Jeux a été difficile à prendre. Alors, pourquoi la Chine ? « J’ai grandi en Amérique, inspirée par tant de héros. Je souhaite à mon tour être un modèle pour d’autres », explique-t-elle. Représenter la Chine constitue une occasion de ­promouvoir le ski acrobatique à l’échelle nationale et d’inspirer une nouvelle génération de filles. Gu s’adapte aux différentes situations avec une étonnante facilité. Lorsqu’elle pénètre dans un lieu, elle en saisit intuitivement l’ambiance et passe naturellement d’une langue à l’autre. « Le fait de parler anglais et mandarin couramment m’a permis, dès mon plus jeune âge, d’intérioriser les subtilités des deux cultures, poursuit-­elle. Non seulement je maîtrise les deux langues, mais je peux aussi m’y fondre totalement. » Bien sûr, cela reflète aussi « l’esprit olympique », surtout lorsqu’il s’agit de créer du lien entre les deux grands rivaux planétaires que sont la Chine et les États-Unis. « Je mesure l’impact que le sport peut avoir sur la diplomatie, poursuit-elle, le sport parle à tous, quelle que soit la langue, la culture, ou l’orientation politique. » L’été dernier, Gu s’est rendue en Chine pour une tournée promotionnelle. La tournée a débuté par une quarantaine, pandémie oblige : seule dans une chambre d’hôtel durant cinq semaines avec pour tout équipement sportif un tapis de course, une natte de yoga et quelques haltères. Gu y a vu l’occasion de se consacrer exclusivement à sa condition physique. Avec son préparateur Alex Bunt, les séances quotidiennes de trois à quatre heures par Zoom se focalisaient sur l’explosivité, la détente, l’agilité et la souplesse, ainsi que sur la résistance aux blessures. Même à des milliers de kilomètres, les capacités

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plusieurs articles dans les éditions chinoises des magasines Elle et Vogue, les marques de luxe telles que Tiffany et Louis Vuitton se la sont arrachée, et Victoria’s Secret l’a engagé aux côtés de Megan Rapinoe, Valentina Sampaio et Priyanka Chopra Jonas pour sa campagne de relookage. « Rapprocher deux groupes ethniques différents, associer le sport à l’art et sensibiliser sur le rapport au corps font ­partie de mes engagements », souligne-t-elle.

P FORCE MENTALE Eileen Gu vérifie son équipement. Et du haut de ses 18 ans, elle gère la pression avec beaucoup d’aplomb.

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our Gu, le mannequinat enrichit son ski tout en étant une respiration. « La mode est un moyen créatif de se présenter au monde. Elle vous laisse exprimer votre originalité d’une manière que la vie quotidienne ne permet pas, poursuit-elle, c’est comme avec les tricks en ski. Ils deviennent uniques lorsque vous y mettez votre être. » Le parallèle entre mode et compétition ne se résume pas à ce seul aspect : une séance de photos procure autant d’adrénaline qu’une descente en halfpipe – la concentration, le fait d’être au centre de l’attention, le souci du détail, le défi extrême (parfois au sens propre, lorsque Gu pose en débardeur,

« Mon journal intime m’aide à comprendre la façon dont je fonctionne. » c­ heveux gelés, allongée à l’envers sur un vrai bloc de glace pendant une heure et demie alors qu’il neige). « La mode permet de révéler d’autres facettes de soi, surtout quand vous êtes jeune et en quête de votre identité », confie-t-elle. Mais Gu a aussi d’autres passions parmi lesquelles figure le journalisme. Elle écrit et réalise actuellement un court-métrage pour l’édition chinoise de Vogue dont elle sera la rédactrice en chef invitée d’un numéro à venir. Elle y sélectionnera les photos, prendra les décisions artistiques et choisira les mannequins. Avec toute cette activité, Gu est soumise à une forte pression de la part de ses sponsors, de son pays et d’elle-même. Cependant, l’aplomb, le calme et la sérénité avec lesquels elle fait face à ses obligations témoigne de ses compétences. Elle sait que nul ne peut lui enlever ce qu’elle a déjà accompli. Sa personnalité et son image ne dépendent plus de ses seules performances. Elle a compris qu’exiger de quelqu’un de gagner chaque compétition n’était pas sain. « Depuis un an et demi, je vois la pression de manière très positive, explique-t-elle, la pression nourrit plus ma confiance que le sentiment de devoir prouver quelque chose. » L’essentiel pour elle est de montrer qu’elle travaille d’arrache-pied. Elle sait qu’elle est scrutée, notamment en Chine, et que d’ici à février, les observateurs seront encore plus nombreux. « Cela n’a pas d’incidence sur ma façon de skier, affirme-telle, si ce n’est que cela me rend meilleure. » Au fond, ce sont peut-être ses capacités mentales qui distinguent Eileen Gu des autres. Quand on lui demande si sa concentration, sa clarté et son assurance sont dues à un psychologue du sport ou à la méditation, elle répond qu’elles sont plutôt liées à sa mère, à sa grand-mère, et à l’habitude de tenir un journal intime. Parfois, elle y mentionne un plat apprécié, d’autres fois une « analyse sur ce que représente la jeunesse. Cela me permet de me retourner pour voir le chemin parcouru. Cela me recentre, me motive. Ce journal m’aide à comprendre la façon dont je fonctionne ». Elle espère publier son journal dans le futur. Le monde pourrait ainsi découvrir la genèse d’une superstar depuis l’intérieur, dans son intimité. « Eileen est intelligente, elle travaille dur, elle est incroyablement disciplinée. Elle est belle et gère parfaitement la pression et les attentes, conclut Kaya Turski. J’ai très envie de voir ce qu’elle fera en ski, mais aussi pour le ski. Un succès aux Jeux en Chine enverra la fusée dans les étoiles. »   59


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Le ride sans fin JAKE BURTON CARPENTER est le fondateur de la marque qui porte son nom. Il a démocratisé le snowboard et inspiré, par son style, des légions d’athlètes. Sa vie s’est arrêtée en 2019, mais le documentaire Dear Rider la prolonge, en restant fidèle à celui que ses proches ont connu.

JAMES CASSIMUS

Texte BILL DONAHUE

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Tout a commencé avec une planche : Jake sur une Burton Backhill — un snowboard que son entreprise lance en 1979.


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« Jake était espiègle et l’est resté tout au long de sa vie. » Timi Carpenter

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Les premières années : 1954 à 1970 Fils d’une famille de la classe moyenne de Long Island, Jake Burton Carpenter est le benjamin des quatre enfants. Timi Carpenter (l’un de ses trois fils) : Jake était espiègle et l’est resté tout au long de sa vie. Prendre du bon temps comptait beaucoup pour lui. Donna Carpenter (son épouse) : Jake adorait se déguiser, pour Halloween ou autre. Petit, ses sœurs passaient des heures à l’habiller, à le maquiller, à l’affubler de perruques et de robes. Il a gardé ce côté espiègle très longtemps. Dans le pensionnat du Massachusetts qu’il fréquentait ado, les élèves avaient mis la main sur un jeu de clés qui ouvrait toutes les serrures de l’école, y compris l’armoire à fusils du directeur. En un an, Jake en est devenu le dépositaire, une marque de respect de ses pairs – jusqu’à ce que le gardien les découvre dans sa poche. Furieuse, la direction de l’école l’a renvoyé et a sommé ses parents de venir le chercher. Timi Carpenter : L’ambiance en voiture a dû être pesante durant le retour. Jake était désemparé et en voulait au monde entier. Il me confia plus tard que c’est ce jour-là qu’il a décidé de donner toujours le meilleur de lui-même, quel que soit son destin.

Timi Carpenter, 25 ans

Fils cadet de Jake et directeur artistique de Mine77, une marque Burton. « Quand son frère aîné est mort au Vietnam, Jake était alors âgé de 12 ans. George était un chic type, vice-capitaine de l’équipe de foot et délégué de sa classe. Il a rejoint les Marines après des études à Yale. C’était le fils prodige. Sa mort a perturbé l’équilibre familial. Jake s’est soudainement senti très seul, une solitude dont il a beaucoup souffert. »

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COURTESY OF BURTON AND DONNA CARPENTER, MARK GALLUP

ake Burton est le père du snow­ board, le cerveau d’une marque d’envergure mondiale et l’homme qui a imposé les snowboardeurs sur les pistes de ski. Durant ses quarante années à la tête de Burton Snowboards, il a développé une pratique du sport inédite : rugueuse et chaleureuse, respectueuse mais intrépide. Aujourd’hui encore, cette vision influence le sport dans toute sa diversité. Deux ans après sa disparition à la suite d’un cancer, Jake Burton est le héros de Dear Rider, un documentaire que sortent aujourd’hui HBO Max et Red Bull Media House, retraçant son rôle pionner dans le sport. Nous avons rencontré les personnages clés du film pour évoquer avec eux la vie de Jake.


Jake Burton en 2001 : « Mon père était très ­charismatique, ­explique Timi. Enfant déjà, j’ai réalisé qu’il était une sorte de pôle d’attraction. »


Jake dans les années 80. Ci-contre : descente de nuit en 2001 à ­Whistler (Canada). « Il avait la cinquantaine bien tassée, mais carburait toujours autant », se souvient son fils Timi.


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« Jake avait le don de diffuser la bonne humeur. Quand il neigeait, il nous libérait pour aller surfer. » Mark Heingartner

Donna Carpenter, 58 ans Veuve de Jake et propriétaire de Burton Snowboards (la photo ci-dessus date des années 80).

COURTESY OF BURTON AND DONNA CARPENTER, MARK HEINGARTNER, MARK GALLUP

« Jake a mis longtemps avant de me parler de la mort de son frère. Ou de celle de sa mère, décédée alors qu’il avait 17 ans. Ces deux ­expériences l’ont beaucoup affecté, mais l’ont façonné aussi. Elles lui ont appris l’importance de vivre l’instant présent, de profiter de la vie. »

Mark Heingartner, 58 ans Double champion du monde de snowboard et l’un des premiers ­employés de Burton.

« Il a acheté très tôt une planche de Snurfer (ancêtre du snowboard sans fixations, ndlr) et s’y essayait sur les terrains de golf. » THE RED BULLETIN

Les débuts de Burton : 1970-1982 En 1970, Jake Burton boucle ses études. Ses déboires au pensionnat lui ont servi de leçon. Il finit meilleur de sa classe dans le suivant au Connecticut, et est élu capitaine de l’équipe de natation à l’université de New York. Son diplôme en poche, il décroche un emploi dans une banque d’investissement. Mais rapidement, il s’y ennuie. En 1977, son souvenir du snurf lui inspire une idée, son « plan pour faire vite fortune ». Première étape : il s’installe dans une ferme isolée du ­Vermont et y fonde Burton Snowboards. Mark Heingartner (l’un des premiers à rejoindre l’équipe Burton) : J’étais encore lycéen quand j’ai commencé à travailler pour Jake avec trois autres jeunes – Jake était comme un grand frère. À la ferme, la salle à manger faisait office de showroom, le sous-sol de salle d’expédition, et la grange d’atelier. Chaque planche était découpée à la main et Jake était fier de chacune d’elles. Donna Carpenter : Il travaillait 14 heures par jour et carburait à la cigarette et au café noir. Les snowboards étaient son obsession, pourtant au départ, il n’avait rien d’un bricolo. Il était nul en techno à l’école et incapable de changer une ampoule. J’ai rencontré Jake en 1982, le soir du Nouvel An. Il était assis dans un

bar à Londonberry, dans le Vermont, et sirotait un Jack Daniels au lait. « Pour mon estomac non encore ulcéré, m’avait-il alors expliqué avant d’ajouter, je m’appelle Jake et je fabrique des snowboards. » Je me suis dit : « Ça ne va pas le faire. » Pourtant, j’ai commencé à venir de New York pour l’aider les week-ends. Il trempait des morceaux de bois stratifiés dans du polyuréthane puis les suspendait pour les faire sécher. L’air était toxique. Nous portions des masques de protection connectés à un tuyau, lui-même relié à l’extérieur par un trou dans le mur. Parfois, quelqu’un y soufflait de la marie-jeanne pour me faire planer ce qui faisait beaucoup rire Jake. Mark Heingartner : Jake avait le don de diffuser la bonne humeur. Quand il neigeait, il nous libérait pour aller surfer. Donna Carpenter : Mais il se sentait seul au fin fond du Vermont. Il travaillait sans relâche pour mettre son entreprise sur les rails. Ses amis new-yorkais ne comprenaient pas à quoi tout cela rimait, de plus, les stations de ski ne voulaient pas de snowboardeurs sur leurs pistes sous prétexte que « les assurances ne couvraient pas cette pratique ». Lors de notre première participation au salon SIA (Ski Industries of America, ndlr) en 1982, les principaux syndicats de la branche ont tenté de nous dégager en nous lançant : « Il n’y a pas de place pour vous dans notre industrie. » Mais on a tenu bon.   65


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La croissance et le son punk : 1982 - 1996 Les premiers championnats américains de snowboard ont lieu dans le Vermont en 1982 dans la petite station de ski ­Suicide Six. Des snurfers originaires du Michigan mettent le cap à l’est pour l’épreuve et dorment par terre chez Jake. En 1985, l’événement est déplacé à Stratton Mountain, un domaine skiable plus important, avec Jake pour organisateur et animateur — dès lors la course devient officiellement l’U.S. Open de Snowboard.

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Le stand Burton dans les années 80 : les snowboards ont bataillé pour se faire une place.

Mike Cox, 56 ans

Ambassadeur de la marque Burton « C’était un vrai farceur. Un jour, nous étions en randonnée sur le mont Mansfield, dans le Vermont. Nous avons croisé un jeune couple. Jake leur a proposé de prendre une photo. Il m’a tendu l’appareil, s’est placé derrière le couple puis a baissé son pantalon. Le couple est resté sans voix. »

Kelly Clark, 38 ans

Championne olympique en halfpipe « Burton a fait plus pour la place des femmes dans le snowboard que toute autre entreprise. Ils nous ont traitées de la même manière que les hommes et nous ont intégrées dès le début. »

Mark McMorris, 27 ans

Nonuple médaillé d’or aux X-Games « Nous étions potes et une source d’inspiration l’un pour l’autre. En 2017, je me suis écrasé contre un arbre à Whistler. Jake, fondateur de la plus grande marque de snowboard au monde, s’est précipité à mon chevet à l’hôpital. Aucun autre responsable d’une aussi grande entreprise ne l’aurait fait. Pour trouver de nouvelles idées, Jake et moi chinions des vêtements et différents produits dans le monde entier. Nul ne s’intéressait au matériel de snowboard autant que Jake. Les plus petits détails l’obsédaient. Il pouvait parler pendant une heure et demie d’une bretelle de sac à dos qui, selon lui, posait problème. Par ailleurs, il me consultait régulièrement sur les tendances du moment ou émergentes. Il s’était même mis à écouter du hip-hop juste parce qu’avec les garçons, nous en étions fans. » THE RED BULLETIN

COURTESY OF BURTON AND DONNA CARPENTER, GARY LAND, HUBERT SCHRIEBL

Donna Carpenter : Dès le début, l’U.S. Open comprenait une catégorie femme. Je me souviens avoir interpellé Jake : « Hey, quel prix donne-t-on aux femmes ? Le même qu’aux hommes, m’avait-il alors rétorqué. » Mark Heingartner : Jake voulait avant tout promouvoir ce sport. Accompagnés de quelques riders Burton, nous nous sommes aventurés sur nos planches dans des stations de ski, décidés à prouver aux agents de pistes et aux fédérations de sport de montagne que le snowboard était sûr, que nous savions slalomer et nous arrêter aussi bien que les skieurs. Et que snow­boardeurs et skieurs pouvaient cohabiter. Donna Carpenter : Nous avons engagé une personne pour travailler avec les compagnies d’assurance sur les questions juridiques liées aux stations de ski. Mais nos clients étaient des jeunes de 15 et 16 ans ne connaissant ni ne s’intéressant aux règlements. Nous avons bien essayé un temps de les sensibiliser à ces règles, mais c’était peine perdue… Mike Cox (ambassadeur Burton) : Durant les salons de sports d’hiver des années 90, l’un des participants exposait ses snowboards non pas dans un stand conventionnel, mais dans un bus scolaire avec des strip-teaseuses, des show-girls de Las Vegas et même des stars de films X qui dédicaçaient des posters. Une joyeuse folie régnait autour des stands de snow­ boards contrairement à ceux de skis où l’on ­s’ennuyait mortellement. Chaque jour à 17 heures, nous servions de la bière, des groupes de punk jouaient live, c’était tellement bruyant qu’on ne pouvait plus tenir de réunions. Un jour, Jake et moi étions à l’écart et observions le stand B ­ urton, l’incessant va-et-vient lui donnait des airs de ruche. À un moment, nos regards se sont croisés, on pensait clairement la même chose : « Bon sang ! C’est parti ! »


« Des groupes punk jouaient dans nos stands sur les salons. C’était si fort que personne ne pouvait tenir de réunions. » Mike Cox, Ambassadeur Burton

Président du conseil d’administration : Jake Burton en 2016. Fondée en 1977, son entreprise de snowboards est aujourd’hui une marque leader dans le monde.


Souvenir des tout premiers jours : l’équipe Burton lors des championnats américains de 1985 à Stratton Mountain.

Fabrication d’une planche Burton dans les années 80.

« Ne devenez ­surtout pas skieur, restez rebelle. Il n’y a pas de plus belle satisfaction que de se tenir sur une planche. » Un kiff en snowboard Burton en 2001.

Mark McMorris


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La conquête du monde : 1996-2011

COURTESY OF BURTON, MARK GALLUP. HUBERT SCHRIEBL

En 1996, Jake et Donna sont parents de trois jeunes garçons et à la tête d’une entreprise de plusieurs millions de dollars avec une croissance annuelle de 25 à 30 %. En 1998, le snowboard devient une disciple olympique aux Jeux d’hiver de Nagano. Quatre ans plus tard, deux riders du team Burton décrochent l’or aux Jeux de Park City. En 2006, Shaun White, star de l’équipe Burton, fait la ­couverture de Rolling Stone : torse nu, sa médaille d’or obtenue à Turin autour du cou et le drapeau américain sur les épaules. Mike Cox : Chaque année, Jake et Donna donnaient une fête chez eux, la « Fall Bash ». Nous étions 25 à la première, par la suite, la fête a réuni jusqu’à 1 200 personnes. Les invités avaient accès à la totalité de la maison. Kelly Clark (championne olympique de halfpipe) : Jake savait comment prendre du bon temps. Une fois, il a organisé un énorme feu d’artifice chez lui, juste pour le plaisir. Donna Carpenter : Jake savait que s’amuser était un besoin pour tous, jeunes et adultes. Quand nos enfants étaient petits, nous avions un panier de basket au milieu du salon. Jake y jouait avec les garçons et le perdant devait sortir les poubelles. Timi Carpenter : Le ballon était petit, mais le panier de trois mètres était aux normes. Il y a eu pas mal de casse, des cadres, des lampes et j’en passe. On ne se faisait pas de cadeau. Un jour, Jake a pris un coup alors qu’il était contré par un camarade. Résultat : deux yeux au beurre noir. Le lendemain, il s’est présenté à une interview télévisée en portant d’énormes lunettes de soleil. Jake était aussi mon entraîneur de base-ball. Un jour, alors qu’il pleuvait à verse, il décida de nous montrer comment glisser sur l’herbe. Il s’est élancé et s’est jeté par terre, salissant tous ses vêtements. Puis, il s’est relevé en déclarant : « C’est comme ça qu’il faut s’y prendre. » Quand la neige était bonne, mon père nous laissait sécher l’école pour aller faire du snowboard. À cinquante ans passés, il avait encore du jus. J’ai en mémoire son dernier passage sur une box. Il est devenu fébrile au dernier moment et en essayant d’éviter la box il l’a heurtée lourdement avec son dos. Il s’est alors redressé et a déclaré : « C’est terminé, à partir de maintenant, je me contenterai du hors-piste. » THE RED BULLETIN

En 2014, Burton était constamment sur la route. « Je fais mon tour d’honneur. »

Le long combat : 2011-2019 En 2011, Jake envoie un mémo à ses 800 salariés : « Je suis atteint d’un ­cancer, ça, c’est la mauvaise nouvelle. La bonne, c’est est qu’il est tout à fait curable. » Il subit avec succès une chimiothérapie pour soigner un séminome, un cancer des testicules. Mais quatre ans plus tard, on lui diagnostique le syndrome de Miller Fisher, une maladie rare qui paralyse temporairement le système nerveux. Donna Carpenter : Le médecin lui a expliqué ceci : « Si c’est ce que nous soupçonnons, il se peut que vous ne puissiez plus ouvrir les yeux demain, que vous ne soyez plus capable de déglutir après-demain ou de respirer le jour suivant. » Timi Carpenter : C’était la personne la plus dynamique que j’aie jamais rencontrée. Et soudain, il était cloué à un lit d’hôpital, prisonnier dans son propre corps. Donna Carpenter : Au bout de trois semaines, il désespérait. Son pouls est passé de 52 à 160, et il ne voyait plus. Il parvenait cependant à écrire des messages sur du papier. Une nuit, il a écrit : « Je veux en finir. » Le lendemain matin, il m’a tendu une nouvelle note : « Je sais que la partie est perdue. J’abandonne. » Mais quand les infirmières l’ont sorti pour prendre l’air, il a écrit en voyant la montagne : « Je veux vivre désormais. » Timi Carpenter : À peine remis sur pied, il était à nouveau intenable. Nous avons participé à des événements de snowboard en Europe en traînant la nuit avec les riders. Pour mes 21 ans, il m’a emmené

au festival Burning Man. Il dansait et ­parlait à tout le monde. Une fille avec laquelle je discutais l’a observé et m’a dit : « Waouh, ce type est super cool. » Oui, c’est mon père, lui ai-je répondu. J’étais inquiet pour Jake. Je lui ai dit : « Écoute, la virée a assez duré. Il est temps de reprendre une vie plus normale et de te soigner. » Mais il ne voulait rien entendre. « C’est mon baroud d’honneur », me lançait-il alors. Puis un jour, il m’a appelé, sa voix était différente. J’ai tout de suite compris. « Le cancer est de retour, m’a-t-il annoncé, mais je le combattrai jusqu’au bout. Je l’ai déjà vaincu et je le vaincrai encore. » Il donnait le change, mais au fond de lui il était totalement abattu. Donna Carpenter : Je pense qu’il aurait vaincu le cancer une seconde fois s’il n’y avait pas eu le syndrome de Miller Fisher. Mais il avait aussi conscience d’être allé au bout du combat. Il voyait les effets de la chimiothérapie sur lui. Il refusait de dépérir et de mourir de cette façon. Puis, le jour où il a cessé de faire de l’humour, j’ai compris que la fin était proche.

Ce qu’il laisse derrière lui Jake Burton meurt le 20 novembre 2019. Mike Cox : Peu après la mort de Jake, un ancien représentant de Burton m’appelait et me confiait : « Jake a fait bien plus que nous initier au snowboard. Son rapport à la vie nous a inspirés, il nous a communiqué son enthousiasme. Le regarder nous donnait envie d’imiter son rapport à la vie, de vivre comme lui. » Donna Carpenter : La meilleure façon d’honorer l’héritage de Jake est de pratiquer le snowboard, de vivre le moment ­présent en communion avec la nature et de rester une communauté unie et soudée ! Kelly Clark : Le snowboard a toujours été la chose la plus importante pour Jake, il était à l’écoute des riders. Il serait fier de savoir que nous perpétuons cet état d’esprit. Mark McMorris (vainqueur des X-Games) : Nous devons rester fidèles à nous-mêmes. Partez à la montagne avec vos proches, prenez du plaisir, repoussez vos limites. Et surtout, ne devenez pas skieur, restez rebelle. Il n’y a pas de plus belle satisfaction que de se tenir sur une planche. Le documentaire Dear Rider est disponible sur HBO Max.

69


Guides tibétains et alpinistes récoltent les déchets sur la face nord de l’Everest.


Élévation

Soulever des montagnes Une Française à l’origine du premier projet de nettoyage du versant nord de l’Everest : MARION CHAYGNEAUD-DUPUY, 41 ans, dont dix-sept passés à coordonner des projets sociaux et environnementaux au Tibet, a l’habitude de se confronter à l’impossible. Sa force ? Considérer toutes les difficultés qui lui barrent le chemin comme autant d’opportunités à saisir. Texte CLAIRE SCHIEFFER

Photos NYIMA TSERING   71


onbonnes de gaz rouillées, réchauds, tentes éventrées, matelas, crampons, cordes, bouteilles d’oxygène, canettes et conserves vides, emballages en plastique : rien ne manque au décor, pas même les quantités effrayantes d’excréments gelés laissés sur place par des milliers d’alpinistes depuis le début des expéditions commerciales dans les années 90. Ce tableau idyllique, c’est ce qui attend toutes celles et ceux qui entreprennent l’ascension de l’Everest. Une vision désastreuse qui souille cette montagne restée si longtemps inaccessible, point culminant de l’Himalaya avec ses 8 848 mètres. Croulant sous des tonnes de détritus, le toit du monde est devenu, en trente ans, la plus haute décharge à ciel ouvert au monde. Plus qu’esthétiques, la pollution de l’Everest a surtout de graves conséquences écologiques pour tout le continent asiatique : c’est au cœur des glaciers de l’Himalaya que les grands fleuves qui traversent l’Asie prennent leur source. Des réserves gigantesques d’eau potable contenues dans le plateau tibétain dépendent les deux milliards ­d’individus habitant dans les ­vallées qui longent les grands fleuves d’Inde et de Chine. Un problème aggravé par la difficulté logistique et physique d’y remédier : outre les conditions climatiques extrêmes (on ne peut s’y rendre que 72

Les chiffres de Clean Everest

15

dollars par kilo : le salaire des porteurs qui récoltent les déchets en haute altitude

150

personnes mobilisées par an pour l’opération (50 guides et 100 porteurs chinois ou étrangers)

50 10

yaks mis à disposition pour chaque opération

tonnes de déchets évacuées de la pente nord de l’Everest

1 500 dollars : le montant de la taxe environnementale payée par chaque grimpeur

8

kilos minimum de déchets (par personne) à redescendre aux camps, sous peine de déclencher la suspicion des autorités.

« Voir toute cette pollution m’a littéralement blessée : il fallait que je fasse quelque chose. » THE RED BULLETIN

YVES ROCHER FOUNDATION

B

durant deux mois, en mai et juin, et la région est constamment soumise à des vents violents), l’altitude ainsi que la nature très accidentée des sols rendaient toute opération de dépollution non seulement aléatoire mais aussi périlleuse. Une fois parvenu dans la « zone de mort » (au-delà de 8 000 m), l’oxygène se raréfie tellement que le risque d’y laisser sa peau devient bien réel. Dans ces conditions, la tentation est grande pour les alpinistes et les équipes organisatrices de se délester au maximum de tout ce qui encombre. Devant ce désastre, des actions ont été mises en place récemment : côté népalais, où se trouve la voie sud, qui est aussi la voie la plus empruntée parce que la plus facile, on se débat encore avec d’importants problèmes de pollution et de gestion insuffisante des déchets dus à l’activité touristique. Côté chinois, en revanche, le bilan est plus positif : le versant nord de ­l’Everest est aujourd’hui débarrassé de ses déchets. Les heureux touristes qui obtiennent un permis pour rejoindre le sommet en partant du Tibet découvrent la montagne sacrée dans sa pureté originelle, grâce à un vaste programme de nettoyage baptisé Clean Everest. L’originalité de ce projet fut tout d’abord sa complexité logistique, car la face septentrionale de l’Everest étant la plus accidentée, elle est aussi la plus dangereuse. Et aucun véhicule n’y a accès, pas même un hélico. Seule solution afin de venir à bout des dix tonnes de déchets sur le site avant opération : les évacuer à dos d’homme ou de yak. Cette entreprise titanesque réalisée au prix de lourds efforts physiques et financiers est à l’origine de l’infrastructure actuelle qui permet de collecter et trier les déchets, de récupérer les eaux noires en haute altitude, et qui propose des toilettes installées dans les camps d’ascension. Désormais, afin de respecter la charte écologique de protection des montagnes, les grimpeurs doivent s’acquitter d’une taxe environnemen-


Élévation

Une détermination et un optimisme à toute épreuve : Marion Chaygneaud-Dupuy, porteuse du projet Clean Everest.

THE RED BULLETIN

73


the red bulletin : Quand vous est venue l’idée de Clean Everest ? marion chaygneaud-dupuy : Lors de ma première ascension au sommet, en 2013. Voir toute cette pollu-

Le tourisme sur l’Everest en quelques chiffres

8 848

mètres : l’altitude du mont Everest

5 11

morts en moyenne par an

morts en 2019 (dont 2 côté tibétain)

12 000

kilos d’excréments (ramenés chaque saison par les sherpas népalais) qui se déversent en

60 000

euros en moyenne : le prix à payer pour gravir l’Everest

2

mois : la durée de la saison touristique (mai-juin)

20

pour cent : le taux d’oxygène au-delà de 7 400 m

tion m’a littéralement blessée, une blessure que j’ai ressentie au plus profond de moi. Il fallait donc que je fasse quelque chose, car je me sentais comme « polluée ». J’avais cette détermination et en même temps, je devais être dans l’action : pour mobiliser des équipes, rendre mes élèves à l’École des guides de Lhassa (Marion

Les yaks, acteurs incontournables pour la réussite du projet.

74

partie dans les cours d’eau du Népal

y travaillait comme formatrice, ndlr) attentifs à tout ce qui pouvait être fait au niveau local pour dépolluer les sites, afin de monter une action qui soit pérenne et réplicable ; et enfin, je voulais fédérer cette initiative avec d’autres projets, ailleurs dans le monde, en espérant créer un effet boule de neige. Un projet qui a mis trois ans à se concrétiser ! Par où avez-vous commencé ? Il y a un principe, dans la réalisation de projet, qui s’appelle slow down to accelerate : il faut y aller petit à petit car ce n’est que lorsqu’il y a des bases solides, installées sur la durée, que le projet peut vraiment mûrir. La lenteur du processus, c’est donc tout à fait normal. Mais une fois que les opérations de nettoyage ont commencé, en 2016, tout a été très vite : en 2017, on avait déjà récolté la moitié des déchets, et les deux dernières années, on a pu peaufiner le modèle et terminer de tout nettoyer. Au total, ce sont dix tonnes de déchets qui ont été évacuées de l’Everest ! Quelles ont été les ­étapes ? Il fallait absolument que ce projet soit 100 % tibétain, que le peuple tibétain se l’approprie. Il était donc essentiel de partir du tréfonds des valeurs partagées par la population locale. Pour cela, j’avais un partenariat avec l’École des guides de montagne du Tibet à Lhassa et la compagnie des guides tibétains. On a donc commencé par enseigner aux élèves de l’École des guides les préceptes de la culture bouddhiste tibétaine, car ce sont eux qui vont plus tard coordonner les opérations de collecte et de nettoyage lors des expéditions. Ces trois années consacrées à un travail de fond et d’éducation auprès des guides et de tous les professionnels de la montagne, je savais qu’elles allaient porter leurs fruits. Pourquoi leur parler de préceptes bouddhistes tibétains avant de leur apprendre à trier les déchets ? Pour qu’un projet s’inscrive dans la durée et que les gens qui y participent restent motivés, il est fondamental de partir de leurs valeurs propres, celles qui leur parlent. Et pour cela, il faut d’abord prendre le THE RED BULLETIN

MARION CHAYGNEAUD-DUPUY

tale. À l’origine de ce projet récompensé par le prix Terre de Femmes 2019 décerné par la ­Fondation Yves Rocher : Marion Chaygneaud-Dupuy, une Française de 41 ans qui résidait à Lhassa (région autonome du Tibet, en Chine) depuis ses 22 ans et jusqu’à peu, et a consacré la plus grande partie de sa vie à l’aide au développement, à la protection de la culture des nomades tibétains et à la défense de l’environnement au Tibet. Spécialiste de l’entrepreneuriat social, du guidage et de la médecine en très haute altitude, fondatrice d’une ONG pour la défense des cultures nomades (Highland Initiatives) et de la première plateforme pour les entrepreneurs sociaux tibétains (­Global Nomad), elle est aussi la première femme à avoir gravi l’Everest à trois reprises (en 2013, 2016 et 2017) et détient le record du plus « long permis de résidence » délivré à un Occidental à Lhassa. Pour The Red Bulletin, Marion Chaygneaud-Dupuy revient sur la difficile mise en œuvre de Clean Everest et sa manière d’aborder chaque obstacle comme un cadeau du destin.


Élévation

Au final, les efforts ont payé : l’une des équipes de Clean Everest devant le butin du jour.

temps : le temps de les écouter, de comprendre ce qui est important pour eux. Pour les Tibétains, c’était cette vision sacrée de la montagne. L’éducation des futurs professionnels de la montagne, ce n’était qu’une étape du projet. Quelles furent les autres étapes ? L’étape la plus importante pour le projet a été la création d’une charte environnementale, qui est censée être respectée par tous les professionnels de la montagne et tous les alpinistes se rendant sur l’Everest – et à terme sur tous les autres sommets de l’Himalaya, côté chinois. Là encore, nous sommes partis des valeurs tibétaines pour édifier, avec les guides tibétains, une charte environnementale qui corresponde à leurs croyances et qui soit acceptée par tous. Quel en est le contenu ? Le modèle de cette charte s’inspire THE RED BULLETIN

« Un projet réussi, ce sont des objectifs clairs et bien définis. » de celle créée par le Karmapa, le ­deuxième dignitaire bouddhiste le plus important après le Dalaï-lama. Vivant en exil en Inde, il a instauré dans ses monastères des règles de vie en harmonie avec la nature, sur la base de quatre piliers, qui correspondent aux quatre éléments, l’eau, l’air, le feu et la terre : la protection de l’eau, celle de la faune et de la flore, la gestion des déchets et l’éducation. Une charte, c’est bien, mais comment la faire appliquer ? À partir de la deuxième expédition de nettoyage, lorsque le projet a commencé à être reconnu par les autorités locales, celles-ci ont décidé

de réglementer autour des points de la charte. Les agences qui organisent des ascensions sur l’Everest sans respecter la charte sont identifiées par le gouvernement et risquent de perdre leur permis. Concernant par exemple l’interdiction de laisser des déchets derrière soi, un point essentiel de la charte, ce sont les représentants du gouvernement chinois qui vérifient pour chaque expédition le nombre de kilos montés dans les camps en altitude et le nombre de kilos redescendus. Au final, il faut qu’il y ait un minimum de huit kilos de déchets par personne. En deçà de ce chiffre, l’organisateur s’expose, à moyen terme, à un retrait de permis. Est-ce que seuls les agences et les guides sont concernés par ces réglementations ? Cette charte s’applique à tous les professionnels de la montagne : cela va des aides-cuisiniers durant les expéditions aux yakmen, qui   75


Plus concrètement, comment fait-on pour venir à bout de dix tonnes de déchets dans l’un des endroits les plus inaccessibles de la planète ? Les détritus sont collectés par des porteurs tibétains aidés de yaks et qui sont payés selon le système du Cash for Trash. Un premier tri s’opère dès le début : les déchets biodégradables sont ramenés à une altitude où ils pourront se biodégrader sans risquer de geler. Les autres sont ramenés au Camp de base, à 5 200 m, ou au Camp de base Avancé, à 6 500 m. Là encore, on sépare les déchets recyclables, qui sont envoyés par camion à Lhassa, et ceux non recyclables qui sont acheminés à la décharge de Tingri, la ville la plus proche du Camp de base. Quant aux déchets laissés en très haute altitude, à partir de 6 500 m, ils sont ramenés à dos d’hommes, équipés de bouteilles d’oxygène. C’est un travail physique et logistique très compliqué. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui sur la voie nord de l’Everest, grâce à Clean Everest ? On y trouve enfin un dispositif de collecte et de traitement des ordures (containers et transport des déchets), ainsi que des toilettes, même au Camp 1, à 7 028 m. Toute cette infrastructure et logistique est désormais gérée et financée par le gouvernement chinois depuis 2018. Et tout cela coûte cher : il a fallu installer des toilettes, redescendre les vieilles cordes de montée, fournir à tous les alpinistes des sacs biodégradables pour les excréments, dont on ne peut se débarrasser qu’en-dessous de 6 000 m. 76

L’Everest côté nord : la voie tibétaine

SOMMET NÉPAL

8 848 m, le plus haut sommet au monde

Premier ressaut 8 500 m

Second ressaut 8 600 m

CRÊTE EST

CRÊTE OUEST

Camp VI 8 250 m Camp V 7 800 m CRÊTE NORD Camp IV 7 050 m COL NORD Camp III 6 500 m CAMP DE BASE AVANCÉ Camp II 6 090 m TIBET

Camp I 5 580 m

« Trois ans de préparation, c’est tout à fait normal ! » À 18 ans, vous vouliez devenir nonne dans un monastère bouddhiste, et vous voilà une professionnelle du social business : comment opère-t-on un tel revirement ? Dans mon parcours, je suis passée par trois modèles de développement : le premier fut purement humanitaire. Puis j’ai travaillé pour des ONG sur des gestions de projets traditionnels. Dans les deux cas, j’ai vu les limites de ces modèles, tant dans leur pérennité que dans leur approche,

trop axés sur l’assistanat. Il n’y avait pas de prise en compte de ce besoin fondamental d’autonomie financière des Tibétains. C’est comme ça que je me suis intéressée au social business, qui permet un vrai partenariat d’égal à égal avec les Tibétains : je suis donc devenue entrepreneure social et me suis positionnée comme cheffe d’entreprise, avec face à moi des gens qui étaient prêts à se prendre en charge eux-mêmes. Et qui ont, en plus de cela, une vision sociale très forte de leur business. L’autre raison, c’est qu’en Chine, il n’y a pas d’autre voie, voire d’autre voix possible : si tu n’as pas un business, tu n’es pas entendue. Si tu n’es pas dans ce milieu-là, tu n’existes pas. Finalement, je m’y suis sentie plus à l’aise, parce que c’est beaucoup THE RED BULLETIN

CHRONICLE/ALAMY STOCK PHOTO

conduisent les yaks utilisés pour le transport de matériel. Ces derniers sont les caravaniers des expéditions et jouent un rôle très important pour la préservation de la montagne. Il y a donc un gros travail de sensibilisation (par des dialogues, des films, des ateliers, etc.) qui est fait auprès des caravaniers. Je passe beaucoup de temps dans les cuisines des expéditions pour enseigner aux employés à trier les déchets ! C’est d’ailleurs ce qui prend le plus de temps : former les professionnels de la montagne, aller les voir, parler avec eux afin de recycler au maximum.


Élévation

La charte environnementale de Clean Everest

1.

PROTÉGER L’EAU DE SOURCE Toute activité liée à l’eau (vaisselle, lessive, etc.) doit se faire avec des produits non agressifs et à une distance de 50 mètres minimum d’un cours d’eau. Installer les toilettes toujours en aval d’une source, jamais en amont.

2.

TRAITEMENT DES DÉCHETS Équiper les camps de trois containers pour les déchets recyclables, non-recyclables et le papier. Ne rien laisser derrière soi. S’assurer que les déchets sont tous collectés et transportés par les yakmen jusqu’aux camps, nettoyer le Camp de base Avancé avant de s’y installer.

3.

PROTECTION DE LA FAUNE ET DE LA FLORE Ne pas s’approcher ni nourrir les animaux sauvages, ne pas faire de bruit ni allumer de feu dans les zones où ils vivent. Il est interdit de ramasser des plantes sauvages ou d’acheter des produits faits à partir de plantes ou d’espèces animales protégées.

4.

ÉDUCATION Enseigner les bonnes pratiques de tri et de recyclage. Connaître et respecter les coutumes et les croyances locales liées à la nature et aux montagnes. Apprécier un mode de vie proche de la nature.

créatif de créer une entreprise. C’est donc dans ce contexte qu’est née Global Nomad, la première agence de tourisme éco-­socio-responsable au Tibet. Avec deux autres associés (basés à Chengdu, notre antenne chinoise, à 2 000 km à l’ouest de Lhassa), nous avons développé des produits touristiques dans toutes les régions du Tibet, avec l’objectif premier de servir de plateforme pour d’autres entreprises liées au tourisme éco-socio-responsable et à la protection des cultures tibétaines – notamment l’artisanat, la musique et l’art. Aujourd’hui, une dizaine de tour-­ opérateurs francophones ­travaillent avec Global Nomad. Vous vous efforcez depuis des années de développer le tourisme THE RED BULLETIN

de montagne au Tibet et donc sur l’Everest, tout en sachant que ce tourisme peut avoir des conséquences écologiques fatales : n’est-ce pas un paradoxe ? Non, parce que j’ai toujours agi avec bon sens, justement pour éviter toute répercussion négative. J’ai constamment œuvré à créer du changement, à faire bouger cette industrie pour qu’elle soit plus respectueuse de la nature et des Hommes. Les expéditions que j’ai pu mener au Tibet, que ce soit avec mon agence Global Nomad ou avec d’autres structures, ont toujours été des exemples en termes de tourisme éco-responsable. Au cours de toutes ces années au service des autres, qu’est-ce qui vous a permis de ne pas lâcher, face à la difficulté ? Pour moi, la difficulté, c’est un moteur. Là où beaucoup pourraient y voir un problème, j’y vois une opportunité pour transformer une situation en une résolution. De plus, il existe au Tibet un entraînement de l’esprit qu’on appelle la pratique de la semchuk (de « sem », l’esprit, et « chuk », la force) : cette force de détermination, elle peut se cultiver. Comment ? En changeant justement la vision qu’on se fait des problèmes et des difficultés : il s’agit de voir une possibilité dans toutes les expériences de la vie et du quotidien, d’y voir un champ d’exploration et de transformation intérieures pour éveiller cette « semchuk ». Tout à coup, tout le mode de perception change, tout devient une possibilité pour renforcer une qualité intérieure, et c’est génial, parce que du coup, toutes les difficultés sont bienvenues ! C’est d’ailleurs ainsi que les Tibétains abordent leur quotidien. Il y a tout de même des difficultés qui restent objectivement insurmontables...

« Là où d’autres voient un problème, je vois une opportunité. »

C’est vrai qu’il faut du discernement pour savoir ce qui est possible et réalisable, et ce qui est hors de ma portée. Un projet qui marche, ce sont des objectifs bien définis à la base, bien clairs. C’est là que mes connaissances en coaching et en management me sont bien utiles, justement pour formuler les bons objectifs, des délais réalistes, et y rester connectée, avec détermination et ­douceur à la fois. Vous avez déjà trois ascensions de l’Everest à votre actif et serez bientôt cheffe d’expédition pour la voie nord : comment vous préparez-­ vous pour rester de longs mois en très haute montagne ? Ce qui m’aide, c’est de me sentir connectée à la nature : c’est cette symbiose avec mon environnement qui va me permettre d’affronter les éléments. Et cela passe par une reconnexion avec mon propre corps. Cela signifie être ultra réceptive à toutes mes sensations physiologiques, absolument toutes, même les micro-sensations : la transpiration, le froid, les palpitations du cœur, la respiration. C’est ce que l’on appelle l’intéroception. Une fois en montagne, je suis confrontée à un environnement tellement dur que je suis obligée d’être à l’écoute de mon corps, de savoir si j’ai faim ou soif, si j’ai besoin de me reposer. Cette vision d’union avec la nature, c’est un atout considérable pour faire face aux environnements les plus hostiles. Quels conseils donneriez-vous aux amoureux de la montagne ? Suivre les principes de leave no trace (que l’on pourrait traduire par « ne laisser aucune trace derrière soi », ndlr), évidemment, mais surtout se rappeler que l’on fait partie intégrante de la nature, et considérer la montagne comme son propre corps. Respecter la montagne, c’est se respecter soi-même.

Le livre de Marion Chaygneaud-­Dupuy est paru aux ­Éditions Massot : ­ Respire, tu es vivante, De Lhassa à L’Everest, une aventure écologique et spirituelle ; Projet Clean Everest  : highland-­initiatives.com/ clean-­everest ; Global Nomad : ­globalnomad-tibet.com ; Instagram : @marion.chaygneaud.dupuy   77


PERSPECTIVES Expériences et équipements pour une vie améliorée

EN CORDÉE JUSQU’AU SOMMET

SANDRO BAEBLER

Avec l’alpiniste Nirmal « Nims » Purja, le Népalais recordman des quatorze 8 000

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PERSPECTIVES voyage

« J’aime profondément ce que je fais. » L’alpiniste népalais Nirmal « Nims » Purja, 38 ans, a gravi les quatorze 8 000 en un temps record – et s’est fait tatouer chacun des sommets sur le dos. Dans le cadre d’un voyage Destination Red Bull, il vous accompagne sur le mont Blanc.

N

etflix lui a dédié un film documentaire (14 Peaks: Nothing Is Impossible). Il est le plus talentueux des alpinistes de l’extrême du moment. En 2019, il établit un record qui perdurera : le Népalais Nirmal « Nims » ­Purja, un enfant de la plaine né en 1983, a gravi, en l’espace de six mois et six jours, les quatorze sommets de plus de 8 000 mètres, terrassant à cette occasion le record du Coréen Kim Chang-ho datant de 2013, qui était de sept ans et dix mois. Ce qui représente l’objectif d’une vie entière pour certains ne constitue pour Nims qu’une gentille escapade le temps d’un week-end : l’ancien soldat d’élite de la Royal Navy b ­ ritannique (qui a, entre-temps, été anobli par la Reine) a conquis l’Everest (8 848 m), le Lhotse voisin (8 516 m) et le Makalu (8 463 m) en seulement 48 heures et 30 minutes. C’est avec une motivation et une détermination maximales qu’il s’est lancé dans son « Project Possible »…

Nirmal Purja, ici en visite au Großglockner (Autriche), parcourt les Alpes avec vous.

La femme aux côtés de Nims Il y a vingt ans, Isabelle Santoire quittait son Canada natal pour suivre son ­compagnon de l’époque, un joueur de hockey, qui venait de signer un contrat à Genève… Là, elle tombe sous le charme des Alpes suisses. « À la fin de mes études, j’ai suivi une formation de guide 80

Nirmal Purja pendant l’ascension : le Népalais est un miracle en termes d’endurance et il aime transmettre ses astuces à ses hôtes. THE RED BULLETIN


Suisse

Genève Chamonix

S’y rendre

France

Mont-Blanc

Italie

Depuis Chamonix, la ville la plus proche du triangle frontalier France-Suisse-­Italie. En avion : L’aéroport le plus proche est celui de Genève, après quoi il faut compter environ 90 minutes en voiture via l’A40 et la N205. Il existe aussi un bus direct depuis l’aéroport de Genève. En voiture : En Suisse, suivre les autoroutes A1 et A12 jusqu’à Montreux, puis via l’A9 jusqu’à Martigny. Ensuite,

le spectacle est au rendez-­ vous : le reste du chemin passe par la route de la ­Forclaz, près du Châtelard, et traverse la ­frontière française jusqu’à Chamonix. destination.redbull.com

STEFAN VOITL/RED BULL CONTENT POOL, SHUTTERSTOCK, ADOBE STOCK WERNER JESSNER

Escale au Goûter, le plus haut refuge du massif du Mont-Blanc.

de haute montagne. Aujourd’hui, je suis l’une des seize femmes guides professionnelles de France. » Isabelle a mené des expéditions dans tous les coins du monde, et s’est établie à Chamonix, au pied du mont Blanc. Combien de fois l’a-t-elle gravi ? « Aucune idée, s’exclame-t-elle en riant. J’ai arrêté de compter. » La plus haute montagne des Alpes est sa seconde maison : « Techniquement, le mont Blanc n’est pas très difficile à escalader, mais il exerce une certaine fascination sur moi. Depuis ma maison, je ne me lasse pas de contempler sa beauté. » C’est dans le cadre d’un voyage exclusif proposé par Destination Red Bull que Nims et Isabelle sont invités à travailler ensemble. La pro de l’organisation a porté THE RED BULLETIN

Bon à savoir

Pendant l’ascension, Purja changera de cordée. Ainsi, tout le monde aura le plaisir de grimper avec la légende.

Est-ce que le mont Blanc, dont la première ascension remonte à 1786, peut être considéré comme le plus haut sommet d’Europe ? Géographiquement parlant, c’est l’Elbrouz, avec ses 5 642 mètres, situé dans le nord du Caucase, qui détient le record d’Europe. Le mont Blanc est incontestablement la plus haute montagne de France, bien que l’Italie la revendique aussi en situant la frontière dans le massif du Mont-Blanc. Une chose est sûre, le mont Blanc est le plus haut sommet

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PERSPECTIVES voyage

l’escalade alpine à un nouveau niveau d’exigences. A-t-elle des questions à poser à Nims ? « Des tas ! Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est comment il fait pour récupérer aussi vite. Pas plus tard qu’hier, j’ai participé à une course en montagne. Et aujourd’hui, je sens encore la fatigue. Nims, lui, ne semble pas souffrir de cela, comme si ça lui était étranger. Comment peut-on humainement grimper trois 8 000 mètres en deux jours seulement ? »

Verdict : accessible Afin qu’il n’y ait pas de problème d’adaptation sur le massif du Mont-Blanc lors du séjour de Destination Red Bull, Isabelle et Nims accompagneront leurs hôtes à la cime, pas à pas. La randonnée de l’Aiguille du Tour se situe à 3540 mètres d’altitude. Sur l’arête des Cosmiques, les aspirants au sommet s’exerceront à utiliser leurs piolets et leurs crampons sur la roche et sur la glace, et se familiariseront avec les techniques de montagne et de corde. C’est justement parce que le mont Blanc n’est pas difficile d’un point de vue technique qu’il est accessible aux sportifs ayant relativement peu d’expérience en 82

« Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’opportunité de faire une cordée avec une légende vivante de l’alpinisme ! » Isabelle Santoire, 53 ans, guide de montagne à Chamonix, assiste Nims Purja pour encadrer les participants.

altitude. Isabelle poursuit : « Un manque de routine en montagne peut être compensé ici par une excellente condition physique. Les coureurs de montagne expérimentés et sûrs d’eux ont autant de chances d’atteindre le sommet que les alpinistes rodés. » Le tour sera inoubliable pour tous les participants, Isabelle Santoire en est convaincue : « Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’opportunité de faire une cordée avec une légende vivante de l’alpinisme ! » Nirmal Purja changera de cordée pendant l’ascension. Ainsi, ­chacun des cinq participants aura le plaisir de grimper avec lui. Toutes les nuits se feront en refuge, dont une au Goûter, refuge le plus élevé du massif, situé à 3 835 mètres d’altitude. Enfin, une chose est sûre : « Même si nous sommes avec le grimpeur le plus rapide de tous, nous ne ferons pas la course jusqu’au mont Blanc, souligne Isabelle. Ce voyage est une aventure dans la nature, pas une compétition. » Cette excursion exceptionnelle encadrée par Nirmal « Nims » Purja aura lieu en août 2022. Plus d’infos sur : destination.redbull.com THE RED BULLETIN

GETTY IMAGES, ANGELA PERCIVAL

Le but  : du haut de ses 4 810 mètres, le mont Blanc domine les Alpes françaises et une partie de l’Italie.


LAAX.COM/OPEN


PERSPECTIVES gaming Une scène en pleine nature du jeu Open Country : cette cascade est aussi belle que dans la réalité.

SURVIVRE

Virtuel ou naturel ?

Le bon vêtement

Envie de grands espaces sauvages sans quitter le confort de son fauteuil de gamer ? Voici une immersion plus vraie que nature dans Open Country... En contrôlant un personnage qui troque sa vie urbaine pour la nature, les joueurs d’Open Country, nouveau défi outdoor de l’éditeur de jeux italien 505 Games, sont lâchés dans une gigantesque simulation immersive de grands espaces inspirée par les parcs nationaux Yellowstone et Yosemite. La compréhension de l’interconnexion entre l’homme et la nature est ­vitale : le bois permet de construire des abris et sert de combustible, les traces mènent à des animaux et les rivières guident vers une végétation luxuriante. « Le jeu vous permet de vous frotter à la vie en plein air en utilisant des techniques de survie dans la brousse, de chasse et de pêche, explique Tudor Nimara (photo), à la tête de l’équipe FUN L ­ abs, le développeur du jeu. Mais 84

nous voulions a ­ ussi des moments de pure contemplation face à des paysages magnifiques, et de reconnexion à la nature. » Voici les compétences en matière de nature sauvage que vous découvrirez dans le jeu et qui pourraient s’avérer utiles pour votre prochaine aventure dans la vie réelle...

dormez. « Nous n’obligeons pas les joueurs à camper dans des endroits spécifiques mais il est sage d’observer les ressources à portée de main. Ne campez pas là où vous n’êtes pas protégé des éléments, ou dans un endroit dangereux. »

Votre meilleur pote

Prenez vos repères

« Dans la zone, interdiction de se perdre, explique Nimara. Souvenez-vous des points de repère et de leur emplacement. Utilisez une boussole. » Et s’il est trop difficile de voir devant vous (comme en cas de blizzard), réfléchissez avant de continuer.

Dormez malin

Le bon sens devrait toujours dicter l’endroit où vous

Dans le jeu comme dans la vie, la météo est imprévisible. « Il faut savoir s’équiper du bon matériel afin de réagir selon les intempéries : en cas de chaleur, de froid ou de soif. Nous nous sommes également penchés sur les techniques de bushcraft, comme la fabrication d’un bouclier de feu. Rassemblez du bois et mettez-le d’un côté du feu de camp pour qu’il serve de réflecteur. »

« Ce jeu peut combler votre vie côté plein air. » Tudor Nimara, développeur du jeu

En rase campagne, vous êtes accompagné d’un ami fidèle. « Votre chien peut renifler les traces d’animaux et vous alerter en cas de danger. Dans ce jeu, face à un prédateur, vous devez vous éloigner. Ici, la chasse est utilitaire, il ne s’agit pas de collectionner les trophées mais de mettre de la nourriture sur le feu de camp. » Open Country sur PS4, Xbox One et Steam ; opencountrygame.com THE RED BULLETIN


PERSPECTIVES matos

ASSEMBLAGE

Micro ­machine Vous allez faire des jaloux avec cette coque de PC portable lors des événements esport. La société de design suédoise Teenage Engineering est connue pour ses gadgets compacts et modulaires, tels que les synthétiseurs de poche. Aussi, alors que ses collaborateurs galéraient pour trouver des étuis convenables pour leurs PC, elle a décidé de les fabriquer ellemême. Six ans plus tard, et après avoir testé des coques en contreplaqué et en formica, elle présente fièrement son Computer-1 en aluminium (19 x 17 cm). L’ordi n’est pas inclus, contrairement au guide de montage qui vous avertit : « réfléchir deux fois, plier une fois ». Un, deux, trois… à vos instructions ! teenage.engineering

TEENAGE ENGINEERING

COMPUTER-1 est conçu pour accueillir un mini PC ITX, populaire auprès des amateurs de home cinéma en raison de sa taille et de son système de refroidissement sans ventilateur (et donc sans bruit).

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PERSPECTIVES fitness

TRAINING

Cool Runnings

Top départ ! Les essentiels pour courir bien équipé : 1. UN COUPE-VENT Une veste fine avec une capuche est idéale en cas de pluie ou de bruine. « Un tissu de couleur claire et éventuellement des bandes réfléchissantes nous rendent plus visibles pour les automobilistes. »

La technique de ­l’oignon Comme c’est souvent le cas, le choix des vêtements est crucial. « En hiver, il est judicieux de porter plusieurs couches. Et c’est même bien si vous frissonnez un peu au début. Ensuite, une fois échauffé, votre corps s’adapte parfaitement.» La musique pendant la course est un no-go pour Judith : « J’aime écouter la nature : entendre les oiseaux, le crissement de mes pieds 86

Judith Wyder, ­quintuple championne du monde en course d’orientation, ici à Belp.

sur la neige, le vent dans les branches. Il n’y a rien de plus beau selon moi. » Et comme boisson ? Judith : « En dessous d’une heure de course, le corps n’a pas besoin d’être hydraté. Et j’ai moins soif en hiver. Si vous courez plus d’une heure et demie, emportez une bouteille d’eau. Veillez également à vous a ­ limenter

« J’aime écouter la nature. Il n’y a rien de plus beau. » Judith Wyder, 33 ans, athlète et physiothérapeute

de manière équilibrée, surtout en hiver, afin d’obtenir des calories supplémentaires. Je mange ce dont j’ai envie et ce qui est bon pour moi. Donc pas seulement du chocolat ! »

Échauffez-vous et étirez-vous ! Les échauffements et les étirements font partie intégrante de l’entraînement hivernal de Judith. Cela permet de préserver les tendons, les muscles et les articulations, et les rend plus souples et résistants. Et même si courir renforce le système immunitaire, si vous tombez malade, hors de question de faire de l’exercice ! Il vous faut du repos jusqu’au rétablissement ­complet. Judith Wyder est physiothérapeute qualifiée. Elle offre de nombreux conseils pour passer les mois ­d’hiver sur le site : indurance.ch

3. LES CHAUSSURES Si les routes sont dégagées et non glacées, une chaussure de course normale est suffisante. Pour le tout-terrain, Judith recommande des chaussures de trail avec une bonne semelle, à laquelle on peut ajouter des pointes en métal (spikes). 4. UNE PAIRE DE GANTS Fins et coupe-vent, ils gardent vos doigts au chaud et protègent vos mains. Choisissez une paire qui vous permet d’utiliser votre smartphone. 5. UN CACHE-COU Judith porte presque toujours un cache-cou extensible qui peut servir de bonnet ou de masque les jours où il fait ­vraiment très froid. Lors de Wings for Life World Run, des milliers de personnes du monde entier courent simultanément pour une bonne cause : les recettes servent à financer des projets de recherche visant à soigner les lésions de la moelle épinière. wingsforlifeworldrun.com THE RED BULLETIN

SIMON SCHREYER

Quand les journées sont courtes et que le fond de l’air est froid, l’envie d’aller courir se fait discrète. Mais si vous ne voulez pas repartir de zéro au printemps, ne renoncez pas à une course régulière, surtout lorsque les températures descendent en dessous de zéro. Se prendre en main pour sortir de sa zone de confort est probablement le plus grand défi : « Quand j’en ai l’occasion, j’aime aller courir à deux, concède Judith. Si je sais que mon partenaire se prépare aussi, je me motive plus facilement. »

2. UNE LAMPE FRONTALE La plupart des coureurs effectuent leur parcours tôt le matin ou le soir après le travail. Une lampe frontale vous rend encore plus visible. De plus, on sait et on voit où on met les pieds.

ROMINA AMATO FOR WINGS FOR LIFE WORLD RUN

Le Wings for Life aura lieu le 8 mai. Judith Wyder, championne du monde de course d’orientation, révèle comment se pré­parer en hiver.


PERSPECTIVES montres

TUDOR PELAGOS FXD

La belle bleue

UNIQUE Bracelet en caoutchouc bleu marine avec motif tissé et boucle ardillon en titane.

Développée avec les nageurs de combat de la Marine nationale française, cette montre mérite une confiance aveugle. Les plongeurs militaires naviguent sous l’eau d’une manière particulière : reliés par une lanière, la « ligne de vie », ils plongent deux par deux sur des périodes de temps précisément définies. Le compte à rebours est relancé à chaque changement de cap : une montre de plongée telle que la Pelagos FXD est le compagnon idéal. Prix : 3 700 CHF tudorwatch.com

WOLFGANG WIESER

PLONGÉE EN MARINE La lunette est en ­titane avec un insert en céramique, et les aiguilles « Snowflake » typiques de la marque Tudor ­illuminent le cadran.

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BACK TO BLACK CRAYONS GRAPHITE PITT MATT FABER-CASTELL Là où d’autres crayons de papier, au maximum de leur densité, ont un rendu gris, ces crayons délivrent un trait authentiquement noir pour un effet de profondeur maximal, ultra-mat et tendre, disponible en 8 degrés de dureté (de HB à 14B).  faber-castell.ch

POLYVALENT LENOVO YOGA 9i Ce petit ordinateur portable de Lenovo se plie comme une tablette. Les processeurs IntelCore 10e génération assurent un streaming sans à-coups. L’appareil est aussi optimal pour faire des photos et des vidéos. lenovo.com

Que du bon ! Quelle densité pour faire l’esquisse de vos jours ? Quel parfum pour escorter vos nuits ?

STYLÉ Flacon art déco en référence au club de Ralph Lauren, à Manhattan.

NIGHT FEVER RALPH’S CLUB

SOUS LES YEUX SUUNTO 9 PEAK Une compagne robuste pour tous les chemins, équipée d’un nouveau goodie : cette montre indique la quantité de graisse que vous avez brûlée pendant votre séance d’entraînement. suunto.com

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Une touche de lavandin, une pointe de sauge sclarée et un brin de vétiver… Embaumez vos nuits avec ce p ­ arfum entêtant, elles n’en s­ eront que plus mémorables. ralphlauren.ch

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PERSPECTIVES tendance ÂME ANALOGIQUE LEICA SL2 Son corps métallique (constitué de magnésium et d’aluminium) contient tout ce que le cœur d’un photographe ­désire. En outre, l’appareil ­photo à s­ ystème plein cadre sans miroir est fabriqué en Allemagne. ch-fr.leica-camera.com

FABER CASTELL, LENOVO, SUUNTO, RALPH LAUREN, LEICA, COS, SANDISK

LIGNE DE MIRE Les objectifs Leica sont dotés du ­système auto­focus le plus rapide du marché.

« Mes récits sont sensoriels, je perçois le monde avec tout mon corps. » Elisa Shua Dusapin, 29 ans. Le prestigieux N ­ ational Book Award vient d’être décerné à son roman Hiver à Sokcho (Éd. Zoé, 2016).

JEU DE CONSTRUCTION On stocke sans compter et en s’amusant.

HERE COMES THE SUN COS MANTEAU EN LAINE TEDDY Ce douillet manteau jaune poussin, mélange de laine et de c­ oton, est un vrai piedde-nez à la morosité hivernale pour donner du peps à vos (trop brèves) journées. cosstores.com

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AU CAS OÙ SANDISK PROFESSIONAL Ils sont durables, puissants et hautement élégants. Ces disques durs externes SanDisk s’adaptent à tous vos ­besoins, à la vitesse de l’éclair, et peuvent ­s’assembler pour plus de capacité de stockage. sandiskprofessional.com

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PERSPECTIVES agenda

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novembre REINE DES STUDIOS

Ce film captivant accompagne les freeriders Jérémie Heitz et Sam Anthamatten dans un périple qui les mène des Andes péruviennes à la chaîne montagneuse de Karakoram au Pakistan. Le deux amis ont dressé une liste des sommets de plus de 6 000 mètres qu’ils comptaient descendre à ski sans exception, et à un rythme effrayant. Leur devise : tout ou rien ! Le film sera projeté dans plusieurs cinémas suisses. laliste-everythingornothing.com

16 Escalade BONNE PRISE

Coupe du monde de ski VIFS-ARGENTS

Ce documentaire montre les meilleurs grimpeurs et alpinistes au monde dans les endroits les plus sauvages de la planète, au plus près de leur ressentis : exaltation, désespoir, libération… Images époustouflantes à l’appui. La nouvelle saison de Reel Rock met aussi en vedette le champion suisse d’escalade Giuliano Cameroni (photo). redbull.com

Les deux as suisses Loïc Meillard et Marco Odermatt s’encouragent mutuellement, mais ne pourraient pas être plus différents. La série documentaire Bending Gates fait une incursion filmée dans la vie réelle des skieurs professionnels. Les huit épisodes sont dès à présent disponibles sur redbull.com

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novembre REINE DES NEIGES L’Autrichienne Anna ­Gasser, 30 ans, a changé à jamais le snowboard féminin. The Spark Within retrace son ascension fulgurante pour devenir la snowboardeuse la plus innovante de son temps. Le film sur redbull.com THE RED BULLETIN

JEREMY BERNARD, STEFAN KUERZI/RED BULL CONTENT POOL, PHILIP PLATZER/RED BULL CONTENT POOL, ALAN SAHIN/RED BULL CONTENT POOL, LORENZ RICHARD/RED BULL CONTENT POOL

Avant-première LA LISTE SANS CONCESSION

« Ma thérapie, c’est la musique ! » Pendant six mois, une équipe de vidéastes a suivi la chanteuse Danitsa lors de l’enregistrement de son dernier album aux Red Bull Studios Los Angeles. À voir sur redbull.com


BO U LEVAR D DES HÉ RO S

EGON ZIMMERMANN

LA POISSE DU VAINQUEUR MICHAEL KÖHLMEIER raconte les destins hors du commun de personnages

inspirants, dans le respect des faits et de sa liberté d’écrivain. Ce mois-ci, pourquoi une légende du ski a, elle aussi, besoin d’un peu de chance pour gagner.

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BENE ROHLMANN, CLAUDIA MEITERT MICHAEL KÖHLMEIER

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PICTUREDESK.COM

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orsque Egon Zimmermann – chamen plus rapide au fur et à mesure que les pion du monde de slalom géant en numéros défilaient. Du coup, une petite 1962, médaillé d’or en descente cuvette s’était formée sur la piste : et là, il lors des JO d’Innsbruck en 1964 – a fait le meilleur temps. Moi, j’étais déjà me racontait sa vie, c’était un plaiparti manger, mon entraîneur arrive et sir de l’écouter. « Quelqu’un qui est prêt à me dit : dis donc, il y en a un qui a été se battre, me disait-il, c’est quelqu’un qui meilleur que toi, il s’appelle Edy Bruggmann. Et moi je demande : qui ? C’est qui, oublie tout autour de lui. Et qui oublie MICHAEL KÖHLMEIER L’écrivain autrichien est Edy Bruggmann ? Il vient d’où ? Jamais même, je pense, qu’il est en train de se considéré comme l’un entendu parler de lui. Mon coach me battre. On est tellement obnubilé par le des meilleurs conteurs répond : c’est un Suisse. Bon, c’était dur fait de réussir qu’on ne perçoit pas tout germanophones. Derà avaler, mais c’était mérité : Edy s’était de suite le succès quand il arrive : comme nière parution en franbien battu. Et quand quelqu’un est meilsi on regardait un peu à côté. En tout cas, çais : La petite fille au dé leur que toi, il faut le reconnaître. Certes, c’est mon expérience : la victoire, elle à coudre, Éd. Jacqueline Chambon, 2017. il y a de la déception, mais on sent aussi se fait d’abord dans la tête, comme une quelque chose grandir en soi lorsqu’on image, un espoir, et c’est sous cette forme va vers le vainqueur et qu’on lui tend la main pour le qu’elle va y rester un bout de temps. Tu vois ce que je veux dire ? » féliciter. Par contre, il faut y aller franchement, bien Nous nous retrouvions dans l’hôtel qu’il possédait, étendre le bras, ne pas le laisser plaqué contre le corps à Lech, dans sa région natale – le Vorarlberg autri– ce serait mesquin –, et là tu dis : félicitations, Edy chien. C’était un type au physique agréable, sportif, Bruggmann, tu as été meilleur que moi aujourd’hui. avec la même tête de battant que celle de sa jeunesse. Ça nous a fait du bien à tous les deux. Le seul truc qui fait vraiment mal, c’est quand tu perds, non parce À l’époque (il y a dix ans), il avait déjà 70 ans, et que tu as été moins bon qu’un autre, mais par un pourtant, il n’avait rien perdu de son caractère de coup du sort. » vainqueur. « Non, je ne vois pas très bien ce que vous voulez haque fois que j’ai rencontré Egon Zimmermann dire », répondis-je. Lui me tutoyait, pas moi. Il faut – je lui ai rendu visite trois ou quatre fois –, il dire que cet homme avait été mon idole, étant ­finissait toujours par me parler des JO de 1964 gamin : après tout ce temps, je n’arrivais toujours pas à Innsbruck. Je lui disais qu’il avait été notre idole : à le tutoyer. tous les garçons que je connaissais, dès qu’ils descen« La défaite, c’est quelque chose de plus compliqué, daient n’importe quelle petite pente à ski, jouaient poursuivit-il. Si je prends par exemple une autre compétition, n’importe laquelle, je ne sais plus, c’était il y à faire comme « Egon Zimmermann ». Cet homme, a longtemps. Il y a ce mec qui arrive, Edy Bruggmann. qui a été une inspiration pour nous, n’a même pas Franchement : c’était qui, ce type ? À l’époque, il pu apprécier ces Jeux : lui, le grand vainqueur de la n’avait pas encore remporté l’argent à Sapporo lors descente qui a remporté l’or en Autriche, dans son du slalom géant, personne ne le connaissait. Il devait propre pays, garde un souvenir traumatisant de ces avoir le numéro 38 ou 40, et la piste devenait de plus événements.


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BO U LEVAR D DES HÉ RO S

Après une longue pause, il reprit son récit : « Je me suis souvent demandé si l’on ne devait pas inventer un règlement spécial. Quoi exactement, je ne sais pas, juste une règle spéciale. Parce qu’il faut se poser véritablement la question : il s’agit de compétition, non ? Et la question, c’est de savoir qui est le meilleur, non ? Ce n’est pas de savoir qui a le plus de chance. Évidemment, il y a toujours un peu de chance en jeu, quand on gagne, surtout aujourd’hui, où tout se joue à quelques centièmes de seconde. Ce n’est pas la chance qui m’inquiète, non. La chance, je souhaite à tout le monde d’en avoir ! Mais la poisse, qu’est-ce qu’on en fait de la poisse ? Comment la définir, d’ailleurs ? C’est une question qui n’intéresse personne, et pourtant, on devrait se la poser. Et pas simplement dans le monde du sport. »

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gon Zimmermann est né en 1939, dix ans avant moi, pas plus. J’ai fait sa connaissance alors que j’écrivais un livre sur la région de l’Arlberg, dont le titre était Die Leute von Lech (trad. Les gens de Lech) : je voulais faire un recueil d’histoires sur le modèle du livre de Gottfried Keller, Die Leute von Seldwyla. Je lui posai la question : « C’est quoi, la poisse, pour vous ? » « De l’innocence, me répondit-il. La poisse, la malchance, c’est de l’innocence. Quelqu’un qui a la poisse, même s’il est le meilleur des skieurs, ne pourra jamais gagner. Et ça – tu vas certainement être d’accord avec moi – ça biaise complètement la compétition. Parlons de ce slalom géant de 1964, pendant ces foutus JO d’Innsbruck. J’ai le droit d’être frustré ? À toi de me le dire. Tu vois, je savais que j’étais le meilleur. J’avais déjà remporté l’or à la descente. Cette fameuse descente dont toi et tes copains parlaient tous. Je me sentais fort et confiant. Aujourd’hui, on dirait que j’étais « gonflé à bloc ». Tout marchait nickel, j’étais le favori, et en plus de cela, je m’étais mieux entraîné pour le slalom géant que pour la descente. En résumé, même mon pire ennemi aurait dû se rendre à l’évidence et dire en me voyant : Egon Zimmermann est vraiment le meilleur. On était tous tellement persuadés que j’allais remporter ce slalom géant que personne n’aurait osé parier le contraire. Et puis – j’ai eu la poisse. Tout simplement la poisse. Là, des petits malins diront : ce n’est pas de la poisse, ça, il a enfourché, c’est tout ! C’est de l’incompétence. Et c’est aussi mon avis, disons que je partage cet avis à 99 %. Mais il faut tout de même – et cela vaut en ski alpin comme pour tous les autres domaines de la vie – il faut tout de même étudier

« Est-ce la pointe de mon ski qui va décider d’aller à droite ou à gauche ? » 94

chaque situation une par une. Alors, “enfourcher”, ça veut dire quoi ? La définition, allez ! » « À vous de me le dire. » « Enfourcher veut dire à chaque fois autre chose. Ça va faire presque cinquante ans que je réfléchis à la question. Je revois la scène comme si j’y étais. Je heurte le piquet de la porte avec la pointe de ma spatule droite. Pile au milieu. Si j’avais un couteau au bout de mes skis, j’aurais taillé le piquet en deux. Mais bon, ce n’est pas un couteau, alors je te fais un dessin, regarde ! » Il fonce vers la réception de l’hôtel et revient avec un crayon et un bout de papier. « Là, tu vois, c’est la pointe, et là, c’est le piquet. Comme je le touche très exactement avec le milieu de la pointe, que va-t-il se passer ? Deux solutions : soit elle va à droite, soit elle va à gauche. Est-ce que c’est elle qui décide ? Si elle va à gauche, tout va bien, ça passe. Le piquet peut tomber ou se pencher, voire ne rien faire du tout. Et tout le monde dira à la fin : j’ai rien vu, il a peut-être touché quelque chose, mais j’ai rien vu. Bref : aucune importance. Par contre, si le ski décide d’aller à droite, là, tout est perdu. C’est la fin du rêve. On a enfourché, ce qui entraîne la disqualification. C’est fini, fini, fini ! Et à quoi est-ce dû, finalement ? Qui peut le dire ? Peut-être que les objets ont une âme, comme nous ? Qui peut savoir si c’est vrai ou pas ? Qui peut dire si mon ski n’a pas voulu, ce jour-là, me jouer un tour ? Et dans ce cas-là, je devrais dire : tiens donc, j’ai un ennemi, et cet ennemi n’est autre que mon ski droit. » « Cette version des faits, avançai-je prudemment, me semble, sauf votre respect, assez improbable. » « Tu as raison. Je n’y crois pas non plus, d’ailleurs. Mais il y a des gens qui en sont convaincus. Et ils ne sont pas rares. J’ai raconté cette histoire à un type qui m’a dit : ne touche plus jamais un ski ! Les skis vont te mener à ta perte. Ils te détestent. Et moi je dis : bullshit ! »

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ais alors, quelle version est la bonne ? « Il y a encore dix ans, on aurait haussé les épaules, en disant que jamais on ne réussirait à savoir ce qu’il s’était passé, et qu’on s’en fichait d’ailleurs de savoir pourquoi une pointe de ski décide d’aller à droite ou à gauche. Ou alors, on se serait moqué de moi chaque fois que j’en aurais parlé. Mais aujourd’hui, c’est différent : récemment, j’ai ressorti cette histoire lors d’une soirée que je passais dans mon hôtel avec des clients. De vrais intellectuels, des professeurs d’université, avec qui j’ai discuté jusque tard dans la nuit. C’était de très bons clients, adorables, d’une intelligence remarquable et qui se sentaient dans mon hôtel comme chez eux. Quand je leur ai raconté mon histoire, l’un des professeurs m’a dit : voilà qui est extrêmement intéressant, monsieur Zimmermann, figurez-vous que les nouvelles sciences se penchent désormais sur de telles questions. La théorie du chaos essaie justement de répondre à

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« Il y a très peu de perdants. La plupart n’ont juste pas eu de chance. » des mystères comme celui-ci. Et maintenant, écoute bien : il se peut très bien – science à l’appui ! – que la raison pour laquelle la pointe de mon ski est allée à droite et non à gauche soit le fait qu’au même moment, quelque part en Chine, un papillon se soit posé sur une fleur. Tu n’y crois pas, hein ? » « Si, si. » « Ou bien qu’à cet endroit précis de la piste, il y ait eu un flocon de neige de trop. À l’époque, en 1964, à Innsbruck, de telles réflexions n’auraient suscité que des railleries. Alors que maintenant, seuls les imbéciles arrivent encore à en rire – c’est ce que m’a dit le professeur d’université. J’aurais pu remporter ce slalom géant. J’en étais persuadé et je le suis encore aujourd’hui. Et dans un monde juste, j’aurais terminé vainqueur. Ce professeur nous a donné le soir même

une conférence sur les mondes parallèles. C’était absolument passionnant d’apprendre que chaque décision prise à travers le monde entraîne à chaque fois sa scission – entre la gauche et la droite, par exemple. Nous deux, toi et moi, nous vivons dans le monde qui est allé à droite, dans le monde où ma pointe a glissé vers la droite et où j’ai été disqualifié. Mais le monde où tout est allé à gauche et où j’ai remporté le slalom, ce monde existe. » « Ça, je veux bien le croire », lui dis-je. Mais l’ex-champion autrichien poursuivit sur sa lancée : « Je ne veux pas dire qu’il faille maintenant ressortir toute cette histoire et la passer au crible de la théorie du chaos pour annuler la course et ma disqualification – non, ce n’est pas le propos. Ce que je veux, c’est inciter les gens à réfléchir sur la possibilité de créer, à l’avenir et sur une base scientifique, une troisième voie au-delà de la victoire et de la défaite. Une voie pour désigner le match nul, l’intervention du chaos ou du hasard. Parce que des vainqueurs, il y en a finalement très peu. Comme il y a également très peu de vrais perdants. La plupart d’entre eux n’ont juste pas eu de chance. » Egon Zimmermann est mort le 23 août 2019. Il avait 80 ans.

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The Red ­Bulletin est ­actuellement distribué dans six pays. Vous découvrez ici la couverture de l’édition américaine avec la skieuse acrobatique sino-­ américaine Eileen Gu. Le plein d’histoires hors du commun sur redbulletin.com

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Direction générale Alexander Müller-Macheck, Sara Car-Varming (adj.) Rédacteurs en chef Andreas Rottenschlager, Andreas Wollinger (adj.) Direction créative Erik Turek, Kasimir Reimann (adj.) Direction artistique Marion Bernert-Thomann, Miles English, Tara Thompson Maquette Martina de Carvalho-Hutter, Kevin Faustmann-Goll, Cornelia Gleichweit Rédaction photo Eva Kerschbaum (dir.), Marion Batty (adj.), Susie Forman, Tahira Mirza, Rudi Übelhör Rédaction web Christian Eberle-Abasolo (dir.), Marie-Maxime Dricot, Melissa Gordon, Lisa Hechenberger, Elena Rodriguez Angelina Responsable des contenus audios Florian Obkircher Projets spécifiques Arkadiusz Piatek Gestion de la rédaction Ulrich Corazza, Marion Lukas-Wildmann Gestion de l’édition Ivona Glibusic, Bernhard Schmied, Melissa Stutz, Anna Wilczek Directeur exécutif Stefan Ebner Directeur Ventes médias & Partenariat Lukas Scharmbacher Directrice de Co-édition Susanne Degn-Pfleger Gestion de projet Co-édition, Marketing & Communication B2B Katrin Sigl (dir.), Mathias Blaha, Katrin Dollenz, Thomas Hammerschmied, Teresa Kronreif (B2B), Eva Pech, Valentina Pierer, Stefan Portenkirchner (communication), Jennifer Silberschneider Solutions créatives Verena Schörkhuber-Zöhrer (dir.), Sara Wonka, Julia Bianca Zmek, Edith Zöchling-Marchart Gestion commerciale Co-édition Alexandra Ita Rédaction Co-édition Raffael Fritz (dir.), Gundi Bittermann, Mariella Reithoffer, Wolfgang Wieser Directeur exécutif de la création Markus Kietreiber Gestion de projet création Elisabeth Kopanz Direction artistique Co-édition Peter Knehtl (dir.), Erwin Edtmaier, Andreea Parvu, Carina Schaittenberger, Dominik Uhl Design commercial Simone Fischer, Martina Maier, Alexandra Schendl, Julia Schinzel, Florian Solly, ­S tephan Zenz Abonnements & Distribution Peter Schiffer (dir.), Marija Althajm, Nicole Glaser, Victoria Schwärzler, Yoldaş Yarar Service de publicité Manuela Brandstätter, Monika Spitaler Fabrication & Production Veronika Felder (dir.), Friedrich Indich, Walter O. Sádaba, Sabine Wessig Lithographie Clemens Ragotzky (dir.), Claudia Heis, Nenad Isailović, Sandra Maiko Krutz, Josef Mühlbacher Finances Mariia Gerutska (dir.), Simone Kratochwil, Klaus Pleninger MIT Christoph Kocsisek, Michael Thaler IT Service Maximilian Auerbach Opérations Alice Gafitanu, Melanie Grasserbauer, Alexander Peham, Thomas Platzer Gestion de projet Dominik Debriacher, Gabriela-Teresa Humer Assistante du Management général Sandra Artacker Éditeur et directeur général Andreas Kornhofer Adresse Am Grünen Prater 3, 1020 Vienne, Autriche Téléphone +43 1 90221-0 Fax +43 1 90221-28809 Web redbulletin.com Propriétaire, éditeur et rédaction Médias Red Bull Media House GmbH, Oberst-Lepperdinger-Straße 11–15, 5071 Wals bei Salzburg, Autriche, FN 297115i, Landesgericht Salzburg, ATU63611700 Directeurs généraux Dietrich Mateschitz, Dietmar Otti, Christopher Reindl, Marcus Weber

THE RED BULLETIN Suisse, ISSN 2308-5886 Country Editor Stefania Telesca Country Coordinator Christine Vitel Country Channel Management Meike Koch Media Sales & Brand Partnerships Christian Bürgi (dir.) christian.buergi@redbull.com Marcel Bannwart, marcel.bannwart@redbull.com Jessica Pünchera, jessica.puenchera@redbull.com Goldbach Publishing Marco Nicoli, marco.nicoli@goldbach.com Traductions Willy Bottemer, Fred & Susanne ­Fortas, Suzanne K ­ říženecký, Claire Schieffer, Jean-­Pascal Vachon, ­ Gwendolyn de Vries Relecture Lucie Donzé Impression Quad/Graphics Europe Sp. z o.o., Pułtuska 120, 07-200 Wyszków, Pologne Abonnements Service des lecteurs, 6002 Lucerne getredbulletin.com, abo@ch.redbulletin.com

THE RED BULLETIN Allemagne, ISSN 2079-4258 Country Editor Maximilian Reich Révision Hans Fleißner (dir.), Petra Hannert, Monika Hasleder, Billy Kirnbauer-Walek Country Project Management Nina Hahn Publicité Thomas Hutterer (dir.), Alfred Vrej Minassian, Franz Fellner, Ines Gruber, Daniela Güpner, Wolfgang Kröll, Gabriele MatijevicBeisteiner, Nicole Okasek-Lang, Britta Pucher, Jennifer Sabejew, Johannes Wahrmann-Schär, Ellen Wittmann-Sochor, Ute Wolker, Christian Wörndle, Sabine Zölß

THE RED BULLETIN France, ISSN 2225-4722 Country Editor Pierre-Henri Camy Country Coordinator Christine Vitel Country Project M ­ anagement Alexis Bulteau, Alexis.Bulteau@redbull.com Traductions, relecture Willy Bottemer, Frédéric & Susanne Fortas, Suzanne ­K říženecký, Audrey Plaza, Claire ­Schieffer, Jean-Pascal Vachon, Gwendolyn de Vries

THE RED BULLETIN Royaume-Uni, ISSN 2308-5894 Country Editors Tom Guise (dir.), Lou Boyd Relecture Davydd Chong Publishing Management Ollie Stretton Publicité Mark Bishop, mark.bishop@redbull.com

THE RED BULLETIN USA, ISSN 2308-586X Country Editor Peter Flax Rédactrice adjointe Nora O’Donnell Relecture Catherine Auer, David Caplan Publishing Management Branden Peters Publicité Todd Peters, todd.peters@redbull.com Dave Szych, dave.szych@redbull.com Tanya Foster, tanya.foster@redbull.com

THE RED BULLETIN Autriche, ISSN 1995-8838 Country Editor Wolfgang Wieser Révision Hans Fleißner (dir.), Petra Hannert, Monika Hasleder, Billy Kirnbauer-Walek Publishing Management Bernhard Schmied Publicité Thomas Hutterer (dir.), Alfred Vrej Minassian, Franz Fellner, Ines Gruber, Thomas Gubier, Daniela Güpner, Wolfgang Kröll, Gabriele Matijevic-Beisteiner, Nicole Okasek-Lang, Britta Pucher, Jennifer Sabejew, Johannes Wahrmann-Schär, Ellen WittmannSochor, Ute Wolker, Christian Wörndle, Sabine Zölß

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DES AIIILES POUR L’HIVER. AU GOÛT DE GRENADE.

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STIMULE LE CORPS ET L’ESPRIT.


NICOLAS MAHLER

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