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des perles autour du cou catherine beeckman photos tim gallo


des perles autour du cou Text and illustrations copyright Š 2012 by Catherine Delen Beeckman Published by Books 2 Live 4 Winston-Salem, North Carolina www.books2live4.com All rights reserved under International and Pan-American Copyright Conventions. This publication may not be reproduced, stored in a retrieval system or transmitted in any form or by any means electronic, mechanical, photocopying, recording or otherwise, without the permission in writing of the publishers. ISBN 978-1-62314-376-3


Ce livre est dédié aux hommes qui m’ont mise au monde : mes deux grands-pères, mon Papa mon premier mari, mon demi-frère, l’ami qui demeure, mon époux, mon compagnon, mon amant mes deux fils, Diego et Frank.


Table des matières Avant propos Introduction Illustrateur Remerciements 1. La perle de l’éveil L’éclosion d’une femme, la naissance du jacaranda Catherine Beeckman, Argentine Peindre mon portrait Marijke Delen B., Canada Apprendre à nager Haim Park, Corée du Sud J’ai posé mon corps Maria Antequera, Argentine Douze lunes Marie JJMG, Suisse 2. La perle de l’enfant Ma berceuse en Hindi Aditi, Inde Deux mamans, deux amours Cristina Roche, Colombie Kinderwens, désir d’enfant Huguette Cornillie, Belgique Je n’en veux pas Catherine Beeckman, Kentucky, USA Je veux les mauvaises choses Ana Jespersen, Danemark


3. La perle de maman Le cycle de la vie Denita, USA À genoux dans le couloir Catherine Beeckman, Caroline du Nord, USA Autoportrait d’une confession R.V.I., Belgique À Maman Paula Saporiti, Argentine Le Pourquoi Anonyme, Chili 4. La perle de l’amour Le combat amoureux Marisa Estelrich, Caroline du Nord, USA Regarde-moi Maria Antequera, Argentine Die zoen- Le baiser Karin Hougaarde, Afrique du Sud Des pétales de rose, tombées Ohnmar Win, Myanmar 5. La perle du mal d’amour Le point final Cynthia Jaramilo, Équateur Bob by the pond Catherine Beeckman, Caroline du Nord, USA Logorrhée ou silence Juana Lende, Argentine 6. La perle du sexe « Sex » in the City Catherine Beeckman, Kentucky, USA


Un rossignol sur ta tige Marisa Estelrich, Caroline du Nord, USA La « Harpie » du portable: elle sexotte… Anonyme, Floride, USA Sexe au Japon…sexe ? Catherine Beeckman, Japon 7. La perle du conflit politique Mon premier jour en tant que cubaine américaine Sylvia Amarilis, Cuba Je vous salue Marie Catherine Beeckman, Congo/USA Croiser les frontières, dépasser les limites Maria de Jésus Garcia Sanchez, Mexique Un couple mixte, une polémique de l’amour Tanita, Angel, Lauren, Tennessee, USA Je suis AfricaiNe Karin Hougaard, Afrique du Sud Chère Amalia Lucia Marroquín, Argentine Perspectives Debodeena Mazumdar, India 8. La perle de l’engagement 10,000 Girls in Kaolak Viola Vaughn, Sénégal Orphelins, fragiles et innocentes victimes Olivia Owen, Haïti Tohoku, Tremblements Courriels de Tokyo, Japon Être une maman fantastique antiplastique Valérie Lecoeur, France/USA


9. La perle de la cuisine Citrons confits et amours déconfits Beatrice B., France Recette Irrévérentieuse Jean Stevens, Texas, USA Ramassé dans les champs Cécile Conti, France La kermesse héroïque Catherine Beeckman, Caroline du Nord, USA 10. La perle de la Maladie Un jour ordinaire Adriene, Californie, USA Une mamelle graphie Anonyme, Allemagne Papillon Drogues Sarea, Alabama, USA Un message pour mon ennemi Eurydice Whyte, USA Une appétit sans faim/fin Catherine Beeckman, Belgique 11. La perle du temps qui vieillit Une naufragée du temps Catherine Beeckman, Mariland, USA Ravage de femme Amalia Saporiti Amorín, Espagne Cheval Lucia Marroquín, Argentine 12. La perle de la mort La perte de l’enfant C.d.W., Suisse


Notre étoile du Nord Marijke Delen B., Canada De noir vêtue Amalia Saporiti Amorín, Espagne Des éléphants au fil de l’eau Kelly dal Pazzo, Californie, USA 13. La perle spirituelle Méditation Zen à Kamakura Catherine Beeckman, Japon La prière matinale de Karen Karen Fischler, Caroline du Nord, USA Rédemption Tina Haynie, Kenya 14. La perle littéraire Je veux retourner Nene Hammer, Cordoba, Argentine Une cycliste trop engagée Catherine Beeckman, USA L’attente Paula Saporiti, Argentine La tricoteuse Susana Maria Bavio, Argentine PCD Laurabeth Gill, Afrique du Sud Curro à sec Marisa Estelrich, Espagne 15. Le Chapitre 15 Écoutez l’histoire véridique ! Merci


Avant-propos Hôpital de Bangui, République Centrafricaine. Elle place une cordelette de tissus rouge autour du cou de la petite fille nouveau née, cela la protégera. Enfin, peut-être. Qui sait ? D’où vient cette tradition ? Là n’est pas l’essentiel... Kirra Beach, Australie. Des colliers en fibres naturelles, de perles en bois et de graines diverses sont disposés à même le sable. Elle choisit le plus simple et l’attache autour de son cou encombré, complétant ainsi sa collection de bijoux autochtones. Musée Galliera, Paris, France. Elle caresse d’une main distraite les perles de son collier. La présence nacrée et opaline des perles fines lui rend la sérénité qui lui échappe lors des cérémonies mondaines. « Los 36 Billares », Buenos Aires, Argentine. Un ruban de soie noire, un camée gravé sur de la coraline rouge et rehaussée d’or… Elle referme l’écrin, émue. Elle reprend une gorgée de café et décide de l’appeler, enfin. Une chambre à coucher, Seattle, États-Unis. Où l’ai-je mis, où est-il passé ? Je perds tout ces derniers temps ! Quoi ? « Non, le collier que Granny m’a offert, tu sais bien, Art déco, très géométrique, de Harry Winston ? » Où est-il ? Elle a, tu as, j’ai, nous avons toutes un collier autour du cou, quel qu’il soit.


Introduction « Des Perles autour du Cou » est une anthologie qui réunit des contes, des poèmes, des essais, des histoires, des interviews, des témoignages, des phrases… des mots proférés par des femmes autour du globe. Ces mots aux accents bien différents reflètent par touches délicates, les divers fragments de l’univers féminin. J’ai réuni les textes qui me furent proposés sous forme de « Perles », chaque perle représentant un éclat, une zone d’ombre, une opacité ou une transparence de la femme. Les perles présentées ici ne sont pas exhaustives, le paradigme de la femme est intarissable. Ce livre est dès lors inachevé, ce livre est ouvert alors qu’un collier possède un fermoir. D’autres perles seront enfilées au cours du temps. Un raconteur n’est qu’une voix morte sans une audience entreprenante et ses mots ne serviront à rien s’ils ne sont accompagnés d’un acte, de même, ce livre n’existera pas sans un geste de la part de ses lecteurs. « Des Perles autour du Cou » est à la disposition de tous et s’offre généreusement à ceux ou à celles qui curieux, désirent égrener quelques lignes. Après lecture, j’invite le lecteur/la lectrice à se consacrer au chapitre 15, section dans lequel il/elle découvrira comment octroyer une valeur ajoutée à sa lecture. Ce geste sera personnel, il n’engagera que lui/elle, son jugement et son altruisme. Bien sûr, nous sommes quotidiennement acculés par les exigences qu’implique notre engagement social : des donations, des fondations, des appels de solidarité, une main secourable, un virement, une aumône… Je vous propose une nouvelle équation : vous recevez ces perles, vous les portez, vous les rangez dans un écrin, vous en faites cadeau et vous offrez quelque chose en retour… mais uniquement si la lecture de ce livre vous y engage. Faites circulez « Des Perles autour du Cou », transmettez-le. Merci. De tout cœur, pour une écologie du cœur.


Illustrateur : Tim Gallo Tim est né en Russie en 1984. Il a fait une partie de ses études en Russie, en Angleterre et au Japon. Tim est photographe, mais il a aussi obtenu le diplôme de metteur en scène à l’école de cinématographie Tōhō de Tokyo: il compose ses photos comme un scénariste evoquerait une histoire. J’aime son œuvre: variée, troublante parfois, cruelle aussi, intelligente, jeune et contemporaine. Les modèles photographiés sont japonais, bien sûr, puisque Tim travaille à Tokyo.

http://www.modelmayhem.com/1153515 http://tim.asianphotoarts.com http://www.asianphotoarts.com


Remerciements Une goutte de pluie tomba du sein des nuages ; en voyant la mer immense, elle demeura toute confuse. « Que suis-je, ditelle, à côté de l’Océan ? En vérité, je me perds et disparais dans son immensité ! » En récompense de cet aveu modeste, elle fut recueillie et nourrie dans la nacre d’un coquillage. Saadi de Shiraz, poète soufi.

Et la goutte de pluie devint une perle fine. Ainsi en est-il des amies qui m’ont aidé. Les yeux rirés sur un écran d’ordinateur, elles ont traduit, corrigé, revu, peaufiné, astiqué et repoli les perles qui me furent soumises. Merci. Merci à Brigitte de le Court. Après avoir partagé les mêmes bancs universitaires, nous nous sommes perdues de vue. Vingt-six ans plus tard, « Les Perles » nous ont rapprochées et une collaboration quotidienne à une distance de 6.500 km s’est établie à partir de mots…mais entre linguistes, cela veut dire beaucoup ! Brigitte est douée d’une intelligence précise, juste et concise. Son attention est constante, alerte. Ajoutant à son travail une dose d’humour, beaucoup d’honnêteté, et l’éclat de ses qualités féminines, nous avons pu créer ensemble une anthologie qui maintient un ton approprié et un style particulier. Quand l’amitié sommeille…. Merci à Carrie Leigh. Carrie est responsable pour la mise en page de l’anthologie. Nous avions déjà créé un livre ensemble et la collaboration professionnelle qui dura plusieurs mois s’est transformée en amitié. Carrie est irréprochable: jeune, méticuleuse, appliquée mais aussi créative, innovatrice et à la pointe de la technologie. Carrie a offert ses services de tout cœur et sans rémunération. C’est remarquable. Merci à : Manuela Diaz De lope qui a assisté Brigitte Sylvie Froschl, traductrice et conseillère Joan Lagache qui assista Sylvie Marisa Estelrich


Cynthia Jaramillo qui a traduit plusieurs textes Susanne Surrat qui a édité la section anglaise Maman pour son regard critique Nathalie pour sa lecture Amel Bouhired pour sa patience Roxane pour son inébranlable foi Marijke qui est si loin et si au fond de moi Maya, qui prolonge chacun de mes regards


1.

La perle de l’éveil


L’éclosion d’une femme, la naissance du jacaranda Catherine Beeckman


Aujourd’hui peut-être En cet instant précis… Une jeune fille éclot à l’aube de sa féminité À l’aube du jour Une jeune fille s’éveille à son être, à l’aurore de ses sens Sa peau blanche d’albâtre s’affine, ses pores respirent Ses mains menues se délient Ses doigts s’allongent Caressent ses hanches rebondies Remontent, le galbe de son dos cambré Découvrent les courbes pleines de sa croupe Palpent son fessier potelé Ferme Les yeux Elle perçoit la chute de ses reins Ses cuisses fuselées s’écartent imperceptiblement À tâtons, ses doigts timides frôlent le bouquet blond Vaporeux, qui se niche entre ses jambes Soudain humide, son sexe tiède, sanguin Enflé de désirs inexplorés S’épanouit à l’invite de la candeur du toucher Se dilate et fleurit Son bas-ventre est saisi d’ondulations légères Ses seins s’affermissent Répondent au flux imposé par ce corps nouveau S’arrondissent, se présentent pleinement Tétons durcis, délicieux Son visage est un appel Ses yeux embués Les lèvres mouillées, écarlates Ses joues, son nez, ses cheveux Ses cheveux dorés

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Elle est fertile Imprégnée, remplie, saturée de sa féminitude. Mais Comment les mots peuvent-ils évoquer sa richesse ? La promesse Qui réside dans l’abondance d’être femme ? Si femme dans la rosée matinale, La volupté de son sexe, la largesse de son ventre La générosité de ses seins ? Quels traits peuvent esquisser La fragilité De naître femme Au commencement du jour ? Quelles couleurs Mélanger pour recréer sur la toile Les pigments de ses dons ? Tous tentèrent de le faire, y perdant la raison Poètes, écrivains, artistes, sculpteurs Peintres, chanteurs, amants et musiciens Tous tentèrent et tenteront toujours En vain. Chaque matin Naît une jeune fille, femme à devenir Désormais, l’expression de La Féminité Est vide : épuisée, dépeuplée. C’est pourquoi naquit, il y a mille siècles Afin de préserver à jamais La quintessence d’être Femme Sur une petite île au large des flots De sa chevelure Le Jacaranda, Flamboyant Tropical, aux grappes de fleurs rutilantes Odorantes Sous le soleil, ses gousses fruitées, son feuillage De velours, sa sève Extensive

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Le Jacaranda qui Signifie et rappelle depuis sa naissance Et la naissance du temps La femme dans l’éclat éblouissant de sa grâce Mais aussi La précarité de sa jeunesse De sa vie De son souffle.

Auteure : Catherine Beeckman Cordoba, Argentine, 2010 Photo : Tim Gallo, Tokyo des perles autour du cou • 19


Peindre mon portrait Marijke Delen B.


Tu me regardes et ce que tu vois est Un mélange de rosée citrique et de fureur de mangue Joyeuse et pleine de vie Peu m’importe ce que les autres pensent de moi Je suis d’apparence entreprenante et téméraire Mais au fond, sous des épaisseurs de peau et de chair Je me sens aussi petite qu’un lac glacial Exposée aux tourments du réchauffement planétaire Timide et mal à l’aise Effacée et maladroite Il me semble que les couleurs éclatantes sont délavées en bleu Et me voici Deux fois réelle Deux fois moi-même.

L’éveil, l’adolescence Auteure : Marijke Delen B., 14 ans, Canada, 2011 Traduction Française : Catherine Beeckman Photo : Tim Gallo, Tokyo des perles autour du cou • 21


Apprendre Ă  nager Haim Park


Je me noie peut-être, Comme un oiseau, dans les eaux glaciales d’une rivière. Ils veulent que je nage avec le courant Mais je ne veux pas gagner l’océan. Tout ce que je veux, c’est me libérer du courant Et sentir l’air. Mais des vagues d’exigences Me rattrapent, m’emprisonnent, m’épuisent. Pourquoi ne peuvent-ils pas comprendre ? Une créature destinée à voler ne pourra jamais vivre sous l’eau.

Auteure : Haim Park, lycéenne Coréenne de 18 ans. 2012 Illustration: Tim Gallo des perles autour du cou • 23


J’ai posé mon corps Maria Antequera


J’ai posé mon corps sur ton lit Sans dire un mot. J’ai posé mon corps sur ton lit Soutenant ton long regard. J’ai posé mon corps sur ton lit Avec un calme lent et prémédité. J’ai posé mon corps sur ton lit Une proie tiède et sacrifiée. J’ai posé mon corps sur ton lit J’ai gravé mon empreinte sur ton âme.

Se réveiller à l’autre Auteure : Maria Antequera, Buenos Aires, Argentine, 2009 Traduction française : Catherine Beeckman Photo : Tim Gallo, Tokyo des perles autour du cou • 25


Douze lunes Marie JJMG


Douze lunes Depuis ses 13 ans Une fois par mois Sa chair et son sang Quelques gouttelettes Un étang Cinq jours En plein jour Cinq nuits Au fond de son lit Son ventre un brûlot Son corps, un cachot Ca fait mal Parfois un râle Toujours ce mal Qui la condamne a Être une femme Et porter la flamme.

Auteure : Marie JJMG, Genève, Suisse, 2011 D’après « 12 Fois par An » de Jeanne Cherhal Photo : Tim Gallo, Tokyo des perles autour du cou • 27


2.

La perle de l’enfant


Ma berceuse en hindi Aditi


Nini baba nini Mackhan roti cheene, Mackhan roti hoa gia, Soja Baba Soja, Mera baba soja, Ninnie Nina baba so gaya, gaya.

Dodo mon Bébé dodo Du pain, du beurre, du sucre Il n’y a plus de pain, plus de beurre Dors mon Bébé dors Mon Bébé dort Bébé s’est endormi.

Chanté par : Aditi (Libre) à son fils Isha (Seigneur) En Hindi, Patna, Bihar, Inde, 2012 Traduction anglaise : Jaya Soma Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman 30 • des perles autour du cou


Deux mamans, deux amours Cristina Roche


Être enceinte est quelque chose de très beau et d’unique. La maman vit en symbiose avec son bébé, elle le sent grandir en elle, jour après jour et le bébé perçoit, lui aussi, sa maman dans toutes fibres de son être. Un amour particulier prend naissance avant la naissance. Je n’ai jamais pu être enceinte. Et pourtant. J’ai vécu les angoisses et les espoirs d’une mère qui attend. J’ai prié, comme prie une femme qui espère que Dieu lui donne un nourrisson sain, avec cinq petits doigts à chaque main et cinq petits doigts de pied à chaque pied. J’ai adopté deux enfants. J’ai vécu aux côtés des deux jeunes mamans qui me donnèrent leur enfant en adoption. Nous avons partagé la grossesse ensemble, nous avons accouché. Ces enfants que Dieu me prêta et qui grandirent dans le corps d’une autre femme ont quelque chose que seuls les enfants adoptés possèdent : un double amour de mère. Ces bébés furent aimés profondément par leur mère biologique qui, sachant qu’elles ne pourraient pas les élever, renoncèrent et confièrent leur rôle de maman à une femme qui pourrait prendre le relais de l’amour pour la vie. Mon fils et ma fille me rappellent que c’est le don de l’amour de leur mère qui me les céda et je pleure pour elles. Car je sais ce qu’est aimer un enfant. C’est ça, le double amour de mère !

Auteure : Cristina Roche, Columbia, 2012 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman 32 • des perles autour du cou


Kinderwens, dÊsir d’enfant Huguette Cornillie


Lorsque tu me demandas d’écrire quelque chose sur le « désir d’enfant », j’avalai ma salive de travers. C’est et cela restera un sujet pénible pour moi. En cette époque de Noël, j’ai pris la ferme résolution de rassembler mes idées principales et de les partager. Voici en substance ce que je pense. C’est la première fois que je me confie au papier. Noël, la naissance de l’enfant Jésus. Une naissance particulière ? Oui ! Mais est-ce que chaque naissance ne l’est pas à sa façon ? Certaines naissances sont désirées, d’autres ne le sont pas. Auparavant, je ne comprenais pas cela. Comment serait-il possible qu’un jeune couple qui s’aime ne veuille pas affirmer son amour avec la naissance d’un enfant ? Je ne pouvais pas le concevoir. Et moi qui voulais tant un enfant ! Durant le parcours de la vie, on se marie, on forme une famille, on a des enfants, on devient des grandsparents, etc. Et on pense que tout cela est le cours normal de la vie, mais non. Pas pour tout le monde : ce n’est pas normal pour tous. Après avoir été mariés trois ans, mon premier mari et moi envisagions avoir un enfant. Tout semblait planifié méticuleusement, mais le temps s’écoulait, rien, et chaque mois, cette attente tendue, ça y est ou pas encore ? Ainsi passaient les années, un an, deux ans, trois ans… des années. Pendant l’attente, il y avait bien sûr les visites chez les médecins. Et le verdict qui tombe : pas d’enfant pour telle raison. Le monde s’écroule ! Ce n’est pas possible ! Pourquoi ? Pourquoi nous ? Avons-nous/ai-je fait quelque chose de mal ? Est-ce que je ne vais jamais porter cette petite robe de maternité ? Je ne vais jamais tenir cette petite main dans la mienne pour aller me promener ? Je ne vais donc jamais transmettre les valeurs que j’ai acquises au sein de ma famille ? Je ne verrai jamais ce jeune homme ou cette jeune femme grandir et penser à tout ce qu’il a de son père ou comme elle me ressemble ? Je ne les verrai pas étudier, tomber amoureux, se marier et avoir des enfants ? Je ne pourrai jamais me promener, fière comme un paon avec ma fille chérie, avec mon fils chéri ? Jamais ? Après 30 ans, je n’ai toujours pas eu mes propres enfants. Mais après mon second mariage, j’ai heureusement quatre belles-filles et huit petits-enfants. Ce sont des enfants charmants et mes petits-enfants le sont aussi. J’éprouve un peu le sentiment d’être grand-mère. Et puis revient cette douleur car ils ne sont ni mon sang ni ma chair. Cependant je suis une femme heureuse et je remercie Dieu pour m’avoir donné un merveilleux époux et ces enfants qui sont pour moi un grand cadeau. Mais oui, c’est peut-être ainsi que le cours des choses devait se poursuivre. Qui sait ? Je découvrirai sans doute un jour la cause secrète de ce destin… Auteure : Huguette Cornillie, Belgique, 2011 Traduction française : Catherine Beeckman Photo : Catherine Beeckman 34 • des perles autour du cou


Je n’en veux pas Catherine Beeckman


Spleen J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
 De vers, de billets doux, de procès, de romances,
 Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
 C’est une pyramide, un immense caveau,
 Qui contient plus de morts que la fosse commune.
 Je suis un cimetière abhorré de la lune,
 Où comme des remords se traînent de longs vers
 Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
 Ch. Baudelaire, Extrait de Spleen, Les Fleurs du Mal, 1857

Le Spleen de Shalisha est une Sentence.

Shalisha avait 15 ans. Je m’en suis occupé pendant 2 ans en tant que bénévole dans un institut psychiatrique pour enfants sévèrement battus, violés et mal traités. Shalisha fut internée à 7 ans. Un assistant social la confia aux soins de cet hôpital. Il l’avait trouvée en boule, sous le lit de sa grand-mère, qui fut assassinée quelques heures auparavant par son beau-père… Une histoire que la police locale résolu en deux tours de menottes. Shalisha ne laissait personne s’approcher d’elle dans le dos : le faire provoquait en elle des convulsions de peur et de rage. Les infirmiers devaient alors la serrer dans une camisole de force blanche, la bâillonner et l’isoler dans la pièce aux murs matelassés. J’ai mis 18 mois à pouvoir lui laver les cheveux en étant placée derrière elle. Shalisha faisait pipi au lit comme toutes les petites filles violées régulièrement. Ses cauchemars la réveillaient en hurlant. Suicidaire, il fallait la surveiller jour et nuit : ses tentatives se multipliaient. Elle s’exhibait et faisait des remarques obscènes. Pour des raisons d’assurance médicale, Shalisha n’est restée que deux ans dans l’institut. Elle fut « relâchée » dans la jungle de ce monde absurde. C’était une jeune adolescente, noire américaine, issue d’une famille brisée, expulsée successivement du système scolaire, récupérée temporairement dans un hôpital psychiatrique où elle fut bourrée de psychotropes, puis inscrite aux bans des familles d’adoption, droguée, prostituée et enceinte à 15 ans. Son corps maigre avec ses bras et ses jambes troués de piqûres d’héroïne, emmitouflé dans une couverture tachée de sang et de sperme, fut découvert sur la rive sud de l’Ohio River. Elle mourut d’une overdose dans un service d’urgence à Louisville au Kentucky, un matin d’hiver en 2002. Elle ne voulait pas. De l’enfant.

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Mon Spleen est une sentence. J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. Une énorme poubelle de plastique noir trop remplie, Vomis, capotes, canettes et seringues, Des mèches de cheveux arrachées, des habits tachés de sang, Cache moins de secrets que mon cerveau pété. C’est une bagnole abandonnée, un immense parking, Je suis un ventre ou un sexe, exposé à la nuit sans lune, Qui contient plus de drogues que les veines de mon âme Je pourris, je suis morte, je pars sans un geste.

Inspiré par Shalisha, 15 ans, Kentucky, USA, 2002 Auteure : Catherine Beeckman Photo : Tim Gallo des perles autour du cou • 37


Je veux les mauvaises choses Ana Jespersen


Vous me faites peur. Les autres, ils rêvent d’aventures exotiques, Du frisson du danger, De la fureur rouge et brulante de la vie. Ils sont immortels, pour eux rien n’est impossible. Ils sont jeunes et ils vont plier le monde sous leur jouc. Tout me fut offert sur un magnifique Plateau d’argent scintillant, Les attentes et les responsabilités rien que D’inévitables et indésirables primes. Maintenant, je devrais vouloir ce que les autres veulent, Cette jeunesse sauvage qui mène à un boulot prestigieux Et une position, Un appartement en ville décoré Simplistement d’objets d’art contemporain Et de meubles profilés. Donc vous me faites peur, Vous la sombre image de la sérénité Qui rêvassez d’un confort douillet. Alors que les autres Souhaitent de folles péripéties. Pourquoi…tout ce que je veux… Une forêt d’automne, Une main dans la mienne, Une nouvelle petite vie à dorloter?

Ana Jefersen est une Danoise de 18 ans, étudiante en dernière année au LSNEPAL. http://lsnepal.com/our-school/intro/ Traduction : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman

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3.

La perle de maman


Le Cycle de la vie Denita


Elle prend soin de sa famille sans répit Courre après ses enfants, Fait le ménage, range méticuleusement Et reste cependant Toujours Attentive aux besoins de son époux. Ces gestes sont agiles, rapides mais doux. Elle travaille huit heures par jour, encore et inlassablement Ses enfants sont grands maintenant Et ils ont leurs propres enfants Et pour eux Elle concocte et mijote des repas généreux Elle reste cependant Attentive aux besoins de son époux Ces gestes sont gracieux, ils sont ponctués d’un rythme constant. Les petits enfants sont grands, ils ont leurs propres enfants Elle ne prépare plus les repas Elle se repose à présent et profite de Ses arrière-petits-enfants qui sautillent de chambre en chambre Elle demeure attentive aux besoins de son époux Aujourd’hui ses gestes sont toujours gracieux mais lents Elle s’est transformée Telle le papillon qu’elle aime tant L’esprit de Maman est étincelant Haut en couleurs, plein de vie, d’amour et de rires Et si ses gestes sont encore gracieux, Ses gestes sont plus courts, plus lents Plus courts et plus lents Plus lents…………………………………Gracieux1 Un poème composé en toute simplicité par une femme noire américaine et dédié à sa maman qui la sauva de l’enfer des drogues et de l’alcool dans lequel elle vécut prisonnière pendant 15 ans. Aujourd’hui, à 42 ans, Denita écrit ces quelques mots.

Auteure : Denita, USA, 2012 Traduction française: Catherine Beeckman Photo : la maman de Denita, par Denita 1 La maman de Denita est une chanteuse de Gospel fort respectée dans sa communauté ; à 86 ans, elle chante encore tous les dimanches à l’église.

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Ă€ genoux dans le couloir Catherine Beeckman


Elle est à genoux dans le couloir de la petite maternelle Montessori, le corps raide, le visage fermé, les muscles sous l’emprise parfaite de son système nerveux central, le regard planté dans les yeux verts effrayés d’un petit rouquin qui braille de toutes ses forces. « Tu n’es pas heureux que Maman te laisse ce matin. J’assimile ton sentiment de profonde frustration et je reconnais en toi le désir de demeurer à mes côtés, cependant, Maman doit poursuivre sa route. Maman sait que tu me comprends et je te devine : je vais donc te donner un grand câlin [elle ouvre les bras] et je vais te transmettre de l’amour, car tu as besoin de l’amour de Maman. » Le gamin hurle de plus belle et se roule en boule. « Maman voit qu’Emery est triste. Elle est triste aussi, car la séparation est difficile pour elle aussi. Maman va te donner encore de l’amour. » Le petit morveux se calme un peu et va s’asseoir sur le petit banc où il ôte ses chaussures tout en reniflant ; des chandelles vertes dégoulinent de son petit nez constellé de taches de rousseur. « Merci Emery de partager le petit banc avec ta petite amie Sarah. » Emery n’a pas du tout partagé le petit banc avec Sarah. C’est Sarah qui est venue se pousser aux côtés de son petit camarade de classe dont elle est amoureuse depuis Halloween, quand Emery est venu déguisé en Némo, le poisson-clown. « Sarah te remercie de lui céder une place, elle pourra dorénavant ôter ses chaussures aussi. Tu es un petit garçon généreux. » Emery lance ses grolles à la tête de Sarah qui éclate en sanglots L’a-t-il fait exprès ? Il se lève d’un bond, prêt à piquer une autre crise, mais sa Maman, toujours à genoux, le regard planté dans les yeux verts du mioche, l’hypnotise juste à temps. « Emery, tu vas ôter ta veste. Maman place sa confiance en toi et sait que tu peux le faire. Maman a la conviction que tu peux déboutonner ta parka. Tu vas dégrafer un à un les boutons et Maman va te suivre dans ton entreprise. Je place en toi l’espoir que tu vas réussir, tout seul, ce nouveau défi et je t’accompagne. » Le petit loupiot observe sa mère comme s’il venait de découvrir sa présence sur cette planète Terre. Il incline sa petite tête rousse, s’arrache du regard tenace qu’elle lui lance depuis des plombes, se détourne et découvre… Maya. Maya a deux ans, comme lui. Elle a bazardé ses bottes crottées dans le décor, elle a arraché sa veste de pluie rose bonbon, elle porte de jolies lunettes de soleil en arc-en-ciel et balance un petit parapluie en cloche. Elle s’assied dans le couloir, à même le tapis, et tranquillement, elle se dessine une moustache avec le crayon Khôl de sa mère (c’est moi) qui papote en français sur son portable et se fiche éperdument de ce que la petite manigance. Emery s’approche d’elle. Il s’approche du monde de Maya et sourit. Il sait qu’il ne va plus pleurer, qu’il va se dessiner une moustache comme Maya et que sa Maman peut « dorénavant avoir la conviction et la confiance que son entreprise ne suivra plus une route bordée de frustrations ». Il a l’espoir de réussir un tout autre défi : une moustache plus grande et plus noire que celle de Maya. Maya refuse de lui prêter le crayon Khôl qu’elle a volé dans le sac de sa Maman qui est toujours distraite ; elle en a de la chance, Maya ! « No Emery, this is Maya’s », dit-elle à son pote, et le gamin comprend cela très bien. Normal, à deux ans, on ne partage pas ou alors on est perdant pour la vie. Mais Emery sait aussi qu’il peut tenter de l’arracher de petites mains de Maya, le crayon noir et gras, si précieux. Et la poulette a

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déjà anticipé ce qu’Emery va faire, alors elle ouvre grand la bouche et hurle : « NOOOO, MIIINE, THIS IS MIIIIIINE !!! &%$#@@ !! » Puis, calmée, elle s’avance et lui dessine une énorme moustache qui traverse tout son visage. Maya, la chatte, et Emery, le matou, se tirent, main dans la main. Emery est aux anges ! Pas sa mère. Elle se dirige vers moi sèchement : « Ceci est un institut Montessori. As-tu lu le matériel didactique qui nous fut distribué en début d’année ? N’appliques-tu donc aucun des principes ? Comment vais-je expliquer un tel épisode à Emery ? » J’écarte mon portable du visage et je la regarde avec la plus grande tendresse du monde : « Je conçois ta frustration et ta rage enfouie, engouffrée au plus profond de tes entrailles et c’est avec sympathie que je compatis. Vois-tu, Maya est mon cinquième enfant, alors… pfff… » Et j’ajoute en français : « Mal baisée, perhaps ? » J’embrasse Maya sur la bouche et poursuis ma route. PS : Mon mari m’explique que « mal baissée » se traduit par « sexually unfulfilled » en anglais… Ça fait un peu coincé, non ?

Un billet d’humour Auteure : Catherine Beeckman, NC, USA, 2009 Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 45


L’autoportrait d’une confession R. V. I.


Il y a plus de vingt ans qu’elle nous a quitté. Mais qu’importe, ce qui compte, c’est le temps que j’ai passé avec elle. Elle avait fait de moi sa confidente. Elle rêvait d’écrire un livre. Tous les éléments étaient là, gravés dans son âme et dans son corps, puisque c’était sa propre histoire. Le plus dur restait à faire : avoir le courage de les extraire d’elle-même et de les livrer en pâture au public. Combien de fois n’a-t-elle pas essayé ! Elle me dictait des passages pendant qu’elle dessinait ; c’était sa façon de se détacher de son personnage. Mes parents, commença-t-elle, habitaient une grande maison à la rue du Roitelet. Nous étions, ce que l’on désigne aujourd’hui, une famille de bons bourgeois libéraux mais traditionnels, respectés et à l’aise dans la bonne société. Mon père était grossiste en denrées coloniales, ma mère tenait les comptes de l’affaire. Par la grande porte cochère entraient les livreurs avec leur charrette tirée par d’énormes percherons. Mon père surveillait le déchargement pendant que ma mère, assise à son pupitre, notait le nombre de sacs de café, de sucre ou de lentilles dans un grand registre. L’arôme des denrées mêlé à l’odeur du crottin de cheval et à la transpiration des hommes, aux jurons et aux hennissements des bêtes de somme, toujours dominés par les commandements secs et précis de mon père, emplissaient toute la maison, lui conférant une allure de marché aux esclaves. C’est le souvenir que j’en garde. Mes parents, quotidiennement absorbés par leur commerce, se soucièrent très peu de moi. Mon petit frère cependant, mobilisait la tendresse de ma mère. Ils avaient engagé deux jeunes filles de la campagne à leur service pour pourvoir aux soins du ménage et à mon éducation. Depuis ma tendre enfance, j’étais leur souffre-douleur. Cela commençait de grand matin avec la séance de coiffure qui dégénérait en véritable torture. J’avais de longues boucles à l’anglaise. Jalouses ou d’esprit simple et méchant, elles prenaient plaisir à me tirer les cheveux et à me brûler avec le fer à papillotes. Si je pleurais ou menaçais de le dire à maman, elles me promettaient les pires punitions. J’appris donc très tôt à endurer les souffrances physiques – et à en cacher les séquelles telles les brûlures mais elles n’en restaient pas là ! Clarisse, la plus jeune et la plus vicieuse, avait pour mission de me conduire à l’école. Pour se débarrasser plus vite de moi, elle empruntait un raccourci par de petites ruelles obscures et mal famées, bordées de cafés et de tripots fréquentés par les ivrognes des quartiers pauvres. C’était l’heure où les grosses tenancières nettoyaient le trottoir des vomissures, des urines et autres traces des dépravations de la nuit. Il n’était pas rare de rencontrer un poivrot couché dans la rigole qu’une mégère rafraîchissait d’un seau d’eau froide. Des prostituées éméchées assises entre des ordures se racontaient les passes de la veille et me lançaient des gauloiseries incompréhensibles. La vue de toutes ses horreurs me glaçait le sang et je serrais la main de Clarisse de toutes mes forces. Pour me rassurer, elle me racontait toujours la même histoire. – Allons, pour les enfants sages, cette rue ne représente aucun danger, par contre, pour les petites menteuses, les rapporteuses et autres mécréantes, il en va autrement. Tu vois, les pavés sont inégaux, c’est plein d’espaces vides et sombres, plein de crevasses. Et veux-tu savoir pourquoi ? Quand on a fait le Mal et qu’on marche sur certains pavés, le sol s’ouvre et on va droit en Enfer chez le Diable. C’est terrible, n’est-ce pas ? J’étais morte de peur, terrifiée. Tout en ayant la conscience tranquille, je n’étais pas entièrement convaincue que l’une ou l’autre bêtise que j’aurais pu faire ne soit pas mal interprétée par le Diable.

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C’est donc avec un immense soulagement que je regagnais chaque matin la classe de quatrième primaire chez Les Dames de l’Instruction Chrétienne. Les mères y étaient moins cruelles que Clarisse ! Mais en grandissant, je devins de moins en moins crédule et, par petites touches, je m’hasardai à explorer le Mal. Un petit mensonge par-ci, un innocent larcin par-là, et les pavés de la rue maudite ne s’ouvraient toujours pas sous mes pas. Encouragée par cette découverte, mes péchés allaient crescendo à mesure que ma peur du Diable s’estompait. Adolescente, je découvris que j’étais jolie. Je le savais au regard que les gens portaient sur moi. Clarisse ne me conduisait plus à l’école. Notre train de vie avait changé. Mon père ayant spéculé sur le prix des denrées coloniales pendant la crise des années 30 fût contraint de vendre son commerce et la grande maison. Père avait placé le restant de sa fortune en rentes viagères. Depuis, il passait son temps en ville, se baladant et, bel homme, remportait son petit succès auprès des femmes. Ma mère, sans occupation, soumise et taciturne, se morfondait dans la nouvelle maison située dans un quartier assez éloigné du centre. L’ambiance y était sombre et lugubre. Pour me distraire, mes parents avaient acheté un piano. Le piano me passionnait bien moins que le professeur qui venait me donner des leçons deux fois par semaine. Arrivée à ce point du récit, elle s’arrêta. Le pastel qu’elle tenait lui tomba de la main. – Je ne peux pas continuer... – Et pourquoi pas ? – insistais-je. C’était la cinquième reprise de la dictée, la même dictée. – Cette fois-ci, tu dois y arriver ou j’abandonne. Est-ce le professeur de piano qui te met dans un tel état, qui te paralyse ? Je la pris dans mes bras en essayant de la tranquilliser. Elle tremblait à présent et fondit en larmes, mais je voyais dans ses yeux une expression de haine qui me fit soudain très peur. Une expression que je ne lui connaissais pas. Son visage avait perdu ses traits habituels, ses muscles semblaient se tordre. – Tu as raison, me dit-elle quand elle eut retrouvé un peu de calme, cessons ce jeu, je n’écrirai jamais ce livre. Il ferait un ravage dans la famille et mon mari ne me le pardonnerait jamais. Il a été bon avec moi, je ne peux pas mettre sa réputation en danger. Tu sais comme il y tient. – Mais tu pourrais garder l’anonymat, faire de ton histoire un roman plus détaché de ta propre vie, un auteur a toutes les libertés avec ses personnages. Le professeur de piano deviendrait un artiste peintre, ton père pourrait être directeur d’école, que sais-je, il y a mille et une façons de se camoufler derrière son personnage. – Je sais, j’y ai songé, répondit-elle avec un soupir de lassitude, mais je n’y arrive pas. Et puis, ceux qui me connaissent m’y retrouveront toujours. N’en parlons plus et laissons là mes ambitions d’écrivain. Tout compte fait, je suis plus douée pour le dessin, c’est aussi une façon de s’exprimer, moins transparente peut-être et plus secrète que les mots. Et il n’y a pas de mots pour ce qui suit. Les choses en restèrent là. Elle dessinait beaucoup, elle fit principalement des copies. Lors de sa maladie, elle se peignait à la façon de Frida Kahlo. Elle y mettait toute son énergie. C’était terrible à voir et impossible à comprendre. Ses tableaux s’empilaient dans son boudoir, les uns plus grotesques que les autres. Des visions cauchemardesques d’elle-même.

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Quelques mois après la mort de sa mère, souffrante, elle me fit appeler. Alors que je m’assis à ses côtés, elle prit ma main dans la sienne et affichant un sourire triste et dur, elle me dit : – Enfin, ma mère n’est plus là à déambuler dans les couloirs de ma maison… Sa présence m’a toujours été insupportable ! – Te souviens-tu du livre que je ne suis jamais parvenu à te dicter ? Je vais te raconter la suite. Revenons au professeur de piano. Je l’aimais comme on peut aimer à 16 ans. Je ne me rappelle même pas s’il était beau, si ses cheveux ondulaient, si ses yeux étaient verts ou bleus, mais je sais que c’était le premier homme qui me fit prendre conscience de ma féminité. Ses doigts caressaient les touches avec douceur et agilité pour produire un Chopin que je trouverais aujourd’hui larmoyant, mais qui en plein printemps de ma jeunesse me semblait le comble de la sensualité. Dans mes rêves, j’étais le piano dont il faisait vibrer les cordes. Ma fantaisie amoureuse était sans limites et ma curiosité inassouvie aussi. Un jour, mes parents durent s’absenter pour la journée. Comme d’habitude, le professeur vint donner sa leçon de piano. J’étais toute bouleversée. Je crois bien que mes yeux lançaient des flammes et que chacun de mes gestes me trahissaient car, quand il m’a regardé, il s’est jeté sur moi et m’a embrassée. J’étais une proie toute offerte. Ce jour-là, il n’a pas joué du Chopin, mais quelques semaines plus tard, je constatai que j’étais enceinte. Je ne dis rien à personne. Le silence avait toujours été mon allié et l’allié de notre famille. Je résolus de parachever sa conquête. Pour moi, les choses étaient limpides comme de l’eau de roche. Les choses évoluaient bien entre nous : il était fou d’amour. Bientôt, je lui annoncerais que j’étais enceinte et il m’épouserait. Je ne me suis jamais sentie aussi heureuse de ma vie. Malgré mon état, j’étais resplendissante et joyeuse comme un pinçon. Ce fut de courte durée. Un jour en rentrant de l’école, je trouvais ma mère vêtue d’un grand tablier blanc, elle m’amena doucement vers ma chambre où attendait un docteur. Je n’eus pas le temps de comprendre. Il me plaqua un tampon de chloroforme sur la bouche. Quand je me suis réveillée, tous mes beaux rêves s’écroulaient dans une mare de sang. Je n’ai jamais pu pardonner. Jamais. Depuis ce jour, j’ai regardé le monde avec d’autres yeux. Pourtant des années plus tard, je me suis mariée honorablement et j’ai eu des enfants. Mais la blessure ne s’est jamais cicatrisée. Après cette pénible confession, elle se sentit mieux. J’essayais de cacher mon désarroi et ma pitié. – Merci, fut tout ce que je fus capable de dire. Elle mourut tragiquement. Lorsque son mari décéda cinq ans plus tard, j’ai aidé leur fille et leur fils à vider la maison. Nous avons retrouvé ses autoportraits soigneusement rangés au grenier. En les regardant, sa fille fondit en larmes. – Toi qui étais sa confidente, sais-tu pourquoi ma mère avait une telle haine pour ma grand-mère ? Grand-mère était si gentille, elle nous a quasi élevés, mon frère et moi. Elle était toujours là pour nous aider, nous rassurer, nous vêtir, nous nourrir. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre. Et pourtant, elle aurait eu toutes les raisons de le faire, car maman était loin d’être aimable avec elle. Leur relation était

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pénible à vivre pour nous tous. Et ces horribles autoportraits, ça rime à quoi ? – me demanda-t-elle en essuyant ses larmes. Je savais qu’elle aimait sa mère et sa grand-mère et leur disparition l’avait fortement perturbée. Le moment était mal choisi pour lui raconter l’histoire de cette femme si différente qui était sa mère. Je m’en sortis, j’ai honte de l’avouer, en lui dévoilant une autre facette de sa maman. – Ta mère était ravissante, splendide. Elle avait aussi très peur de vieillir. C’était une peur viscérale. Ta grand-mère qui vivait avec vous et qui vous a éduqué, toi et ton frère, une femme digne et très distinguée, belle malgré son âge, n’était pour ta maman que l’image de la vieillesse, de la décrépitude qu’elle voulait éviter à tout prix. Combien de fois ne m’a-t-elle pas avoué que, chaque fois qu’elle croisait ta grand-mère, elle voyait en elle le miroir de sa propre déchéance. – Mais c’est horrible ce que tu me dis là. Je ne veux pas le croire ! – Ta maman a beaucoup souffert, il faut lui pardonner. Un jour, tu comprendras. Bien plus tard, elle apprit toute la vérité et n’en a nourri que plus d’amour pour ces deux femmes si différentes mais qui, chacune à leur façon, avaient eu à vivre avec une terrible douleur enfouie dans leurs entrailles.

Auteure : R. V. I., Bruxelles, Belgique, 2011 Illustration : Huile sur toile réalisée par Suzanne Van Damme, 1938/39, inspirée par Paul Delvaux. Coleccion privée. 50 • des perles autour du cou


Ă€ Maman Paula Saporiti


Avec toi, maman, on ne sait jamais. Où as-tu donc caché les gravures de Goya que tu n’aimais pas ? Je dois maintenant fouiller les coffres et les tiroirs, en pensant aux endroits que tu pourrais avoir choisis comme cachette. Maintenant que tu es partie et que je ne peux plus te le demander. Je sais que je finirai par avoir la réponse car, étonnamment, maintenant que tu n’es plus là, je te sens plus proche que jamais. Avec toi, tout est aussi singulier, même ton départ. Sais-tu ce qui m’arrive ? Des milliers d’images, comme des éclats d’histoire, viennent traverser mon esprit jour après jour. Ce sont comme des clins d’œil, de cette espièglerie typique qui te caractérisait, qui m’indiquent que tu es avec moi, toujours. Ce sont des éclairs de toi qui m’éblouissent quand je me regarde dans le miroir et que je te revois dans l’un de mes gestes. Ce sont des étincelles de toi quand, déchaussée, je découvre sur mon pied le même os saillant que le tien. Ce sont des timbres dans ma voix qui me rappellent ta voix quand tu entrais à la maison et tu lançais à la ronde un : « Bonjour ! » Ce sont les images heureuses d’un été à la plage qui me viennent à l’esprit quand je lis « gelée de goyaves ». Je me souviens combien tu l’aimais. Tu devais nous en offrir jusqu’à satiété. Car si tu ne la partageais pas, tu n’en jouissais pas. C’est comme ça, quand on partage, on y prend plus de plaisir. Tu me l’as appris. Tu m’as donné quelque chose de primordial : la vie, et beaucoup d’autres choses. Tu m’as offert ton image en train de m’attendre sur le balcon. Ton regard toujours reconnaissant de tout. Ton sourire, ta joie. Heureusement, dans ma tristesse, ta présence me surprend continuellement. Comme me surprendront un jour ces cadres que tu as cachés. Et je sais que je me souviendrai de toi, avec le sourire, quand la tristesse se sera estompée.

Une lettre Auteure : Paula Saporiti, Las Nubes, Uruguay, 2010 Traduction française : Brigitte de le Court Illustration : Lilly Amorin est représentée sur la photo. Lilly est la maman de Paula et fille du célèbre écrivain Uruguayen Enrique Amorin, poète, dramaturge, romancier et ami de Federico Garcia Lorca 52 • des perles autour du cou


Le pourquoi Adolescente anonyme Chilienne


J’inspirais, j’expirais, mon haleine formant une plaque de givre sur la fenêtre du salon. Je reposai ma tête lentement contre la vitre gelée : des frissons parcoururent mon échine dorsale. Par la fenêtre, mon regard le chercha à travers l’obscurité du soir, mais je ne pus distinguer que la nuit enneigée. Je soupirai, ça faisait quatre heures déjà que Papa aurait dû être de retour. La table était dressée pour lui, au centre trônait son plat préféré, bien sûr, intact et refroidi. Je pouvais entendre les sanglots de Maman à travers les murs étroits. Je sentis les larmes me monter aux yeux, puis une seule larme, unique et mortelle, caresser ma joue. Je l’effaçai rapidement, presque gênée qu’un témoin eut observé ma faiblesse. Mais bien sûr, personne n’était là en réalité. J’entendis le lointain crissement des pneus sur la route verglacée et je vis le rayonnement des phares. Enfin Papa était rentré à la maison. Sur la pointe des pieds, je rejoignis ma chambre ; aucune confirmation de son arrivée n’était nécessaire. J’appuyai tout mon corps contre la porte, j’écoutai et tout ce que je pus entendre fut le clic clac de ses chaussures sur le parquet. J’accueillis paisiblement les quelques secondes de silence qui suivirent et me préparai pour le désastre qui allait leur succéder. Je fus surprise par l’intensité de ce cri unique qui déchira l’atmosphère. La dispute éclata et je sus que celle-ci serait pire que toutes les précédentes. Je me couvris les oreilles, tentant d’assourdir les cris de ma mère. Je courus vers ma chaîne stéréo et tripotai les boutons, puis je tournai le volume au maximum. J’avais trouvé quelque chose pour masquer cette vie tourmentée. J’allai me coucher sur mon lit dans l’espoir que cette nuit serait brève, sachant parfaitement que demain matin tout le monde afficherait un faux sourire maquillé, plâtré, sur le visage, ce même sourire artificiel que je déployais depuis trop d’années déjà. Je fermai les yeux et tentai d’oublier ma peine. Soudain, ma porte s’ouvrit d’un coup, il était là. Je ne me rappelais plus quand il m’avait rendu visite pour la dernière fois. Était-ce quand il m’avait acheté la boîte à bijoux en verre dans laquelle il avait placé une photo de notre famille ? Il y a si longtemps de cela. Mais il n’était pas ici pour me couvrir d’éloges, il était là pour m’insulter, de nouveau. Je devinai qu’il était en colère contre moi, rien qu’à sa manière de me regarder : comme si je n’étais rien, juste un machin qui pourrit dans un coin comme un vulgaire bout de viande abandonné sur la carcasse d’une charogne. « Éteins cette PUTAIN de musique ! », hurla-t-il, outré. Je me redressai soudain et lui fis face. Sans crainte, je dis : « Tu devrais cesser de faire souffrir Maman ou, au moins, essayer d’arriver à l’heure. » Il demeura planté, presque muet. Et puis, ça arriva si vite, sa main à travers mon visage. En réalité, ce n’était pas sa main, mais c’est toujours comme ça que je sentais son regard : une gifle. Un regard de marbre, sévère, chargé de dédain et de dégoût. Pis qu’une vraie gifle en pleine figure. Je sanglotais mais je retins mes larmes. Je voulais pleurer. Je voulais aussi me jeter dans ses bras et lui demander ce qui était arrivée à notre famille, pourquoi nous ne nous parlions pas, pourquoi, mais pourquoi donc, nous faisait-il du mal à Maman et à moi ? Mais poser de telles questions n’était pas réaliste et la vie n’était pas parfaite. Se lever le matin était toujours horrible. Je n’avais aucune envie de passer toute ma journée au lycée à faire comme si ma vie était aussi chatoyante que celle des pom-pom girls du bahut. Alors, au lieu de cela, je m’enfouis sous mes draps et je m’y pelotonnai. Je passai en revue les événements de la nuit précédente, une nuit comme tant d’autres, mais celle-ci avait laissé des marques, et pas seulement dans

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le cœur, mais aussi sur mon visage : mes yeux bouffis. Finalement, je sortis de mon lit et je vis la note accrochée sur ma porte. Je me dirigeai vers la porte, détachai le bout de papier et le lis : « Je suis désolée, Je dois faire une pause, partir un peu, Je te l’assure, ce n’est pas à cause de toi C’est ton père, Prends bien soin de toi, Maman Je demeurai là, en silence, ne pouvant plus respirer, et je sentis un feu incendier ma poitrine, les flammes léchant l’intérieur de mes côtes et brûlant aussitôt tout mon corps. Maman était ma vie, elle était la seule qui me soutenait, on se comprenait, je pouvais m’identifier à elle, nous étions logées à la même enseigne. Cela semble idiot, je sais. Je courus à la salle de bain, je m’accrochai à la porcelaine de la cuvette des toilettes et je restai là. Je me soutenais de toutes mes forces quand soudain les souvenirs m’envahirent et défilèrent. Les mauvais souvenirs que j’avais de ma famille se déroulèrent dans ma tête comme un vieux film d’horreur en noir et blanc. Je me redressai et me dirigeai vers l’armoire à pharmacie pour y piocher tous les comprimés à ma portée. Il fallait faire taire le brouhaha de ces pensées. J’avalai les pilules les unes après les autres, mais les souvenirs devenaient plus vivaces, plus nombreux, se précipitant l’un contre l’autre. J’avalai les comprimées, plus vite, plus vite, afin d’effacer les images et j’attendis, essoufflée. Longtemps, longtemps. L’agonie arriva précipitamment, la douleur irradia depuis le crâne à travers tout mon corps : un feu de forêt californien. Un brasier qui ne s’éteindrait jamais. Je pleurai, prise d’angoisse. Je rampai lentement hors de la salle de bain vers la commode de ma chambre. J’ouvris le tiroir et en sortis la vieille boîte à bijoux que mon père m’avait donnée, mais avant de pouvoir l’ouvrir, je sentis mes jambes fléchir. Mes membres devenaient faibles, la douleur diminuait et disparaissait. Mon corps dérivait, lentement. Je lâchai la boîte qui tomba et se brisa en petits morceaux. Il ne restait plus que la photo, non pas un souvenir, mais un rêve lointain et sans espoir. En regardant la boîte, je compris enfin que nous n’étions pas vraiment une famille, mais rien que trois personnes vivant sous le même toit. Nous étions chacun prisonniers de nos problèmes, empêtrés dans notre propre toile. Nous étions devenus déraisonnables, incohérents, nous nous accusions l’un l’autre sans comprendre la peine que nous nous infligions, nous anéantissant à tour de rôle. Cette même peine à laquelle je pensais avoir mis fin.

Une composition. Auteure : Adolescente anonyme, Chili, 2012 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Tim Gallo des perles autour du cou • 55


4.

La perle de l’amour


Le combat amoureux Marisa Estelrich


Il était couché endormi, nu, Je contemplais sa respiration, ses tressaillements involontaires, Ses gémissements. Rêvait-il ? Faisais-je partie du rêve ? Avait-il froid ? J’étais couchée éveillée, nue. Il ne me remarqua pas glissant Silencieusement derrière lui Afin de lui dérober la solennité aérienne de son souffle, Dieu de chair, Âme divine. Mais mes lèvres, comme elles me trahirent, Papillonnant le long de son échine, Mes mains suivant de même, en colère, Protestant qu’il ne m’appartienne guère, Et mes hanches hurlaient de rage et de faim, De fait, elles étaient siennes. Il sembla soudain perturbé, Par le combat qui s’engageait, Inexorablement dans son dos, Puis il se retourna et me fit face, Battant des cils à mes papillons, Souffla doucement sur eux, Murmure ailé, Dans l’immobilité de la nuit.

Auteure : Marisa Estelrich, USA, 2009 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Tim Gallo http://www.hipernatural.com/es/libro049009047.html http://fis.ucalgary.ca/ACH/Registro/Marisa_Estelrich/Publicaciones.html http://www.press53.com/nakedsouls.html http://www.mediterranean.nu/?p=737

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Regarde-moi Maria Antequera


Regarde-moi, regarde-moi… Ne vois-tu pas que je t’attends ? J’ai posé sur mes lèvres la couleur sanglante Qui vole les regards en silence… (Ma bouche : Une fleur de chair, carnivore et palpitante, Se ferme au moindre mot, S’ouvre comme un baiser, Dans l’éclair d’un instant…) Regarde-moi, regarde-moi… Ne vois-tu pas comme je t’attends ? La peau parfumée et douce Entre voile et velours, Et, relevée dans ma nuque, la cascade de mes cheveux… Tu parcours, lentement, les bijoux autour de mon cou, Les dentelles minutieuses, la ceinture gravée, La couleur intense qui sculpte mon corps… Tes yeux sont ce miroir profond Dans lequel me découvrant, je me perds.

Auteure : Maria Antequera, Argentine, 2009 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Tim Gallo 60 • des perles autour du cou


Die soen – Le baiser D’une femme à une femme Karin Hougaard


Viens Presse ta bouche contre la mienne Afin que Je puisse goûter La douceur de tes lèvres La timidité de ta bouche L’accent de tes mots Goûter Que je puisse Goûter Ce que tu Goûtes

Auteure : Karin Hougaard, Pretoria, Afrique du Sud, 2008 Extrait de : « Woorde Sonder Wysies » Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Tim Gallo http://www.musicians.co.za/Musicians/Female_Vocal/Karin_Hougaard/Default.htm www.karinhougaard.co.za/ http://www.youtube.com/watch?v=_FElYYs9ufg

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Des pĂŠtales de rose qui tombent Ohnmar Win


Mya Mya se réveille. Une fois de plus, le chant de son coq “ao eee oh” a interrompu ses rêves. Elle était sur le point d’embrasser Htay Khin, pour la première fois, là-bas sur les rives du Ayarwaddy, au soleil couchant. Des frissons parcouraient sa colonne vertébrale et la peau de ses bras frémissait. Son cœur battait la chamade. Elle pouvait sentir le mariage mystérieux de l’excitation et du temps suspendu quand il lui caressait le visage et les lèvres de ses mains jeunes et fortes, s’approchant d’elle lentement… Mais maintenant il était mort. Il est cinq heures du matin. À ses côtés, Aung Aung son fils aîné et sa petite fille Win Win dorment encore. Leurs petits visages tranquilles et innocents la font sourire… Innocents et vulnérables, complètement dépendants d’elle. Elle ne sait pas ce que l’avenir lui réserve. Que se passerait-il si elle ou si l’un des enfants tombait malade ? Elle s’en sort pourtant assez bien, mais il ne reste jamais assez d’argent à mettre de côté en cas d’urgence. Elle veut que ses enfants aillent à l’école et qu’ils profitent d’une vie plus facile ; elle veut qu’ils puissent choisir la vie qu’ils désirent. Mais comment cela sera-t-il possible, personne ne le sait. Tout ce qu’elle peut leur offrir aujourd’hui, c’est une éducation. Peu de ses amis envoient leurs enfants à l’école pour plus de trois ans, le temps d’apprendre à lire, à écrire et à compter. La plupart des familles ont besoin des enfants pour aider dans les champs, pour participer aux corvées de la maison ; d’autres ne peuvent tout simplement pas payer les frais de scolarité. Mais Mya Mya a eu de la chance jusqu’ici : son petit commerce de restauration de PaeByote (les petits déjeuners de fèves cuites à la vapeur) et, l’après-midi, son atelier de couture de Longyi (les sarongs traditionnels que portent les hommes et les femmes) vont bien. Beaucoup de gens du village aiment sa recette de PaeByote et déjeunent chez elle tous les matins. Les champs baignés de brume sont si paisibles, elle se sent presque enlacée et protégée. Elle va dans son jardin, cueille quelques branches de jasmin en fleur et prend une bassine d’eau claire. Dans le petit sanctuaire de sa maison, elle vide cinq petits bols d’eau, les remplit d’eau fraîche et après avoir lavé les petits récipients, elle les garnit du jasmin qu’elle vient de couper. Elle s’agenouille devant le grand Bouddha en céramique et récite ses prières quotidiennes. Une paix intérieure et une quiétude envahissent lentement son âme, lui rappelant que la vraie richesse ne réside pas dans les possessions, mais dans l’acquisition de la liberté de l’esprit. Abandonner la peur, s’oublier et oublier son ego ; elle Lui fait confiance, Lui qui la prend en charge, elle et ses enfants. De retour dans la cour, Mya Mya doit se préparer pour la journée. Elle doit cuire à la vapeur les fèves qu’elle a mises toute la nuit à tremper dans de l’eau assaisonnée d’ingrédients secrets. Elle allume le feu de bois. Les enfants vont bientôt se réveiller et elle veut être prête avant qu’ils n’arrivent. Elle accommode un peu de Htamin Gyan (restant de riz) et du Nga Pi Bote (de la pâte de poisson fumé) pour le petit déjeuner en versant une cuillère d’huile d’arachide sur le plat préparé. Cela fait un petit déjeuner sain et peu onéreux, et elle sait que ses enfants aiment ce mets. Aung Aung sort de la cabane ; elle remarque les traits fatigués sur le visage de son fils âgé de 7 ans. Il ressemble à son père, il est fort, et il a les mêmes yeux séducteurs. Il appelle sa petite sœur de 6 ans, Win Win, et la réveille. « Allez vous laver la figure, brossez-vous les dents et préparez-vous pour le petit déjeuner ! », dit Mya Mya d’une voix forte. Aung Aung se rend dans la cour et se lave près de la grande vasque en céramique avec du savon et le mélange de sel et de charbon de bois qui sert de pâte dentifrice. Après le petit déjeuner, Aung Aung va chercher deux seaux qu’il place en équilibre sur une tige de bambou posée sur ses épaules et va puiser l’eau du jour à la rivière Ayarwaddy située à 800 mètres à l’ouest tandis que Win Win aide sa maman à laver et rincer les fèves. Les enfants l’aident tous les matins, heureusement. C’est la fin de la saison des pluies et la rivière est encore haute ; dans quelques mois, ce sera plus difficile, mais elle vit si près de la rivière qu’elle n’a jamais à se soucier de l’eau. Elle

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veut que ses enfants soient indépendants. Aung Aung sait qu’il est responsable de l’eau et du bois de chauffage et Win Win améliore sa cuisine et sa couture de jour en jour. Bientôt, ils seront capables d’assumer seuls leurs tâches quotidiennes et ses petits commerces, si malheur lui arrivait. « Maman, est-ce vrai que Papa n’est pas mort ? » Mya Mya n’a pas entendu Aung Aung revenir. Elle se retourne et fixe son fils. « Pourquoi dis-tu cela ? » Elle bégaye. « Hier, un de nos voisins, U Maung, parlait de lui. Il a dit qu’il l’avait vu au marché en ville, à Pyi. » Elle savait que ce jour viendrait ; elle avait espéré en silence que cela arriverait plus tard. Un jour, ils allaient le découvrir. Trop de gens connaissaient l’histoire et ils aimaient tous les commérages. Elle craignait qu’ils ne taquinent ses enfants. Personne, par bonheur, ne l’avait fait. Du moins, pas encore. Adolescente, Mya Mya adorait les films birmans. Elle et ses amis allaient chez un voisin les regarder les fins de semaine et le lendemain, tout le monde commentait l’intrigue durant la journée, en travaillant côte à côte dans les rizières. Les histoires se ressemblaient toutes. Un jeune couple se retrouvait régulièrement durant leurs loisirs dans un parc, sous un parasol, à l’abri des regards indiscrets. Ils bavardaient, se tenaient par la main, s’embrassaient. Mais un jour, alors que la jeune fille était seule à la maison et que ses parents étaient absents, le jeune homme lui rendait visite. Il était saoul, ivre. Il la saisissait plutôt agressivement. La scène suivante montrait une rose rouge fanée dont les pétales tombaient et puis on voyait la jeune fille qui vomissait. La jeune fille comprenait mystérieusement qu’elle avait fait l’amour – même si elle ignorait tout à ce sujet –, et qu’elle était enceinte. Quand ses parents apprenaient la nouvelle, le jeune couple se mariait précipitamment. Les scènes de sexe n’étaient jamais présentées comme des scènes qui promettaient un amour romantique : la brutalité, le viol ou la force étaient de mise. Mya Mya et son premier petit copain, Htay Khin, vécurent la même histoire d’amour. Ils se rencontrèrent, elle avait 16 ans, il en avait deux de plus, ils tombèrent amoureux au premier regard. Ils s’asseyaient souvent ensemble sur les berges de la rivière dans un petit coin, sous un arbre ou sous un parasol afin que personne ne puisse les voir. Il était beau, il avait un bon sens de l’humour et il était gentil. Elle était amoureuse de lui et elle sentait croître en elle le désir de s’approcher de lui. Mais personne ne lui avait expliqué ce que s’embrasser et faire l’amour voulait dire. Tout ce qu’elle savait, c’est que les couples mariées le faisaient, qu’ils faisaient des bébés et que ce n’était pas très agréable. Quand ils s’embrassèrent pour la première fois, ce fut absolument formidable. Quelques mois plus tard, quand ils s’embrassèrent de nouveau intensément près de la rivière, Htay Khin toucha son corps fiévreusement partout et ce fut une sensation si merveilleuse qu’elle fut toute prête à se donner entièrement à lui, oubliant les conséquences inévitables qui s’ensuivraient. Ils firent donc l’amour, elle savait que ce n’était pas bien, elle comprenait qu’il ne fallait en parler à personne, surtout pas à ses parents. La vie se poursuivit ainsi. Ils se retrouvaient désormais plus souvent, mais ils n’en parlaient pas. Après quelques semaines, elle se rendit compte que son corps avait changé : elle était enceinte. Htay Khin sembla surprit, offusqué, quand elle partagea la nouvelle ; il lui demanda un certain temps de réflexion. Les semaines passèrent, elle se sentait seule, anxieuse, et malgré la peur qui l’habitait, elle n’eut pas d’autre choix que d’en parler à sa maman. Sa mère se fâcha. Ils organisèrent néanmoins son mariage avec Htay Khin. Les événements se précipitèrent. Leur premier-né naquit peu après la petite cérémonie de mariage qu’ils fêtèrent à la maison et douze mois plus tard, leur plus jeune enfant naissait. Ils vécurent ensemble, chez ses parents, dans la cabane composée d’une seule pièce. Ils n’avaient presque plus de moments d’intimité, ni à la maison, ni sur les berges de la rivière. L’attitude de Htay Khin envers elle changea rapidement ; il devint sévère, il devait travailler dur pour soutenir sa nouvelle

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famille et ses parents. Parfois, il partait pour plusieurs jours, puis pour plusieurs semaines, à Pyi, en ville, pour acheter les denrées qu’il revendait au village. Elle s’occupait des enfants, faisait le ménage et gagnait un peu d’argent en faisant de la couture. La vie décrite dans ses films préférés était bien éloignée de la réalité. Il devint de plus en plus distant, au point de devenir un étranger. Un jour, alors que Aung Aung avait trois ans et que Win Win venait d’en avoir deux, Htay Khin fit ses bagages comme d’habitude pour se rendre à Pyi ; il s’en alla et ne revint jamais. Pas de support financier ni pour les enfants, ni pour elle, pas de divorce, pas même une chance de pouvoir lui parler ou de le convaincre ; sinon les larmes, et cette impuissance… Un mois plus tard, elle apprit par quelqu’un du village que Htay Khin s’était remarié et qu’il vivait à Pyi, en ville. Et elle, elle était là, seule avec deux mômes qui dépendaient d’elle. Elle n’avait que 19 ans et elle-même dépendait encore de ses propres parents. Elle assumait les responsabilités d’une femme bien plus âgée qu’elle. Elle ressentait tellement de tristesse et de colère envers la scène des pétales de rose qui tombaient dans les films d’amour qu’elle avait décidé ce jour-là qu’il était mort.

Auteure : Ohnmar Win, Birmanie, 2012 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Ohnmar Win 66 • des perles autour du cou


5.

La perle du mal d’amour


Le point final Cynthia Jaramilo


Quand nous nous sommes connus, elle m’a dit : « Je te donne le point final. C’est un point très précieux. Ne le perds pas. Garde-le pour l’utiliser au moment opportun. C’est ce que j’ai de meilleur à te donner et je le fais parce que j’ai confiance en toi. J’espère que tu ne me décevras pas. » Pendant longtemps, le point final demeura dans ma poche. Mêlé aux pièces de monnaie, aux clés et aux allumettes, il se salissait un peu. Et puis, nous étions tellement heureux que j’ai pensé que nous n’allions jamais l’utiliser. J’ai alors acheté un écrin solide et je l’y ai rangé. Les jours passèrent, heureux, à l’abri de la désillusion et de l’ennui. Le matin, nous nous réveillions, joyeux, ravis d’être ensemble. Chaque jour s’ouvrait à nous comme un vaste monde inconnu, plein de surprises à découvrir. Les choses familières cessèrent de l’être, elles retrouvèrent leur fraîcheur perdue, et les arbres et les rivières se firent plus accueillants, presque maternels. Nous parcourrions les rues en observant des choses que les autres ne voyaient pas et les arômes, les couleurs, les lumières, l’espace et le temps étaient plus intenses. Notre perception s’était aiguisée comme sous l’effet d’une puissante drogue. Nous n’étions pas ivres, mais légers et sereins, dotés d’une rare capacité d’entrer en harmonie avec le monde. Nous percevions avec nos sens une singulière mélodie qui respectait l’ordre extérieur sans s’y assujettir. Le bonheur m’a fait oublier l’écrin ou alors je l’ai perdu sans m’en rendre compte. Je ne sais pas. Mais maintenant la félicité n’est plus et je ne retrouve plus nulle part le point final. Cela crée des conflits et des rancœurs supplémentaires. « Où l’as-tu rangé ? », me demande-t-elle, indignée. « Qu’est-ce que tu attends pour l’utiliser, n’attends pas plus longtemps, sinon tout perdra sa beauté et son sens. » Je cherche dans les armoires, les manteaux, les tiroirs, entre les coussins, en dessous de la table et du lit. Mais le point n’apparaît pas. Et l’écrin non plus. Ma recherche devient tendue, presque obsédante. J’ai dû l’égarer au cours de l’un de nos moments heureux. Il n’est pas dans le salon ni dans la chambre ni sur la cheminée. Le chien l’aura-t-il avalé ? Son absence accroît douloureusement notre malheur. Tant que le point n’apparaît pas, nous sommes enchaînés l’un à l’autre et ces chaînons sont faits de rancune, de désintérêt, de honte et de haine. Nous devons nous contenter de continuer comme ça et exclure la possibilité d’une nouvelle vie. Nos nuits sont affligeantes. Dans cette même chambre que nous partageons, le ressentiment finit par devenir un véritable mur qui nous asphyxie comme une vapeur nocive. Il se pose sur les armoires, sur les meubles, sur les livres éparpillés par terre. Nous nous disputons pour n’importe quoi, même si nous savons tous les deux qu’au fond, il s’agit de la disparition du point dont elle me rend responsable. Je crois qu’elle soupçonne parfois qu’en réalité, je l’ai caché pour me venger d’elle. « Je n’aurais pas dû te faire confiance, me reproche-t-elle. J’aurais dû prévoir que tu me trahirais. » C’était un écrin en bois et en cuir, long, de ceux que l’on utilisait anciennement pour ranger les lunettes. Je l’avais trouvé chez un antiquaire. Cela m’avait semblé être l’endroit le plus adéquat pour le garder. Le point était là, rond, minuscule, bien installé. Mais tant de temps c’est écoulé. Il a peut-être été perdu au cours de l’un des déménagements ou peut-être quelqu’un s’en est-il emparé, pensant qu’il était précieux. Après l’avoir cherché en vain presque toute la journée, je quitte la maison, pour ne pas rencontrer son regard chargé de reproche, sa voix haineuse. Tout notre bonheur d’avant a disparu et il est inutile de penser qu’il reviendra. Mais nous ne pouvons pas non plus nous séparer. Ce point insaisissable nous enchaîne, nous remplit de rancune et de mécontentement, il dévore un à un les moments antérieurs, tous les beaux moments.

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J’espère seulement qu’un jour, il apparaîtra, par hasard, oublié dans une poche, perdu au milieu d’autres objets. Ce sera alors un gros point final, endeuillé, sale et poussiéreux, placé à contretemps comme le font les jeunes écrivains malhabiles.

Auteure : Cynthia Jaramilo, Équateur, 2007 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Tim Gallo 70 • des perles autour du cou


Bob By the Pond Catherine Beeckman


Comme chaque année, c’est son anniversaire… Que lui offrir : mon mari a tout, ou presque. Soudain, en me promenant dans le jardin, une idée jaillit : je vais lui offrir un étang, un petit domaine aquatique, un ruisseau en cascade, des poissons rouges, le son diffus des eaux qui se déversent paisiblement dans un plan vert bleu liquide… Oui… Face à moi, là où il n’y a qu’un amas de pierres et d’arbustes insignifiants, naît une source limpide entre des rochers gris recouverts d’une mousse vert tendre et des galets jetés au hasard par un kami nippon fou. L’eau coule doucement, formant un premier bassin profond dans lequel nagent des koïs du Japon. Autour de ce premier bassin, des rhubarbes géantes s’imposent. Quelques acores nains panachés forment un petit tapis de courtes feuilles d’iris aux panachures blanches. L’eau de source descend, guidée le long d’un ruisseau irrégulier fait de galets bordés de cardamines fleuries au sommet d’une couronne blanche et rose. Une cascade, l’étang… Le plan d’eau est entourée de laîches des marais, de fougères arborescentes et de glycine aquatique ; des roseaux extravagants s’élancent. L’étang se présente à mes yeux ébahis comme un Eden mouillé, humide, fertile et quelque peu… Inéluctable : l’étang ne peut pas ne pas être ! Mais qui peut me construire un étang en 3 semaines ? « No problem ! », affirme Maudy, ma voisine « Piece of cake ! » renchérit-elle, « I know a guy that can do this : Bob By the Pond. » Retour à la réalité. Pour une raison que j’ignore, j’ai quelques pressentiments. Cependant, je compose le numéro, n’ayant d’autre référence. À l’autre bout de fil, je ne comprends pas un mot de ce que mon interlocuteur me dit. Bob me désarçonne avec son accent sudiste dégoulinant de rourwwrourwww et de aiyenaiyen. Enfin, il comprend ce que je lui dit, il répète mon adresse que je ne reconnais plus et nous fixons rendezvous l’après-midi même, à 5 p.m. : « at faaa’af, i’ll beee thee’e ». 5 p.m. Une Cadillac Eldorado vert jade décapotable année 1976 se gare au bout de l’allée. Deux personnages indéfinis, demeurent tranquillement assis à bord du véhicule, fumant une cigarette et écoutant la radio à tue-tête : je crois reconnaître « Suspicious Mind » de ce cher Elvis… J’observe par la fenêtre de la cuisine, le plus discrètement possible. Le couple inconnu fume, impassible. L’homme incline la tête lentement au rythme de la musique ; la femme, les yeux clos, sourit tout en laissant des nuages de fumée s’échapper régulièrement. J’observe. Bob ? Dois-je aller les recevoir ? Est-ce Bob ? « I never lied to you, mmmm, yeah, yeah… » Un langoureux Elvis Presley achève sa chanson et le couple décide d’abandonner son carrosse. Et je les vois monter les escaliers, ouvrir la grille du jardin et s’installer sur ma terrasse. La femme s’assied

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confortablement sous le grand parasol vert, dépose un amas de papiers désordonnés sur ma table en teck de Singapour et allume une autre cigarette. L’homme se promène dans le jardin, exactement à l’emplacement où, ce matin, j’ai imaginé un Eden mouillé, humide et fertile : c’est irrémédiable, cet homme a la même vision que moi… C’est Bob. Quant à son acolyte féminin, c’est sa femme, sa compagne, sa muse. Je sors par la porte arrière, traverse le porche, descend quelques marches. Mes pas ne semblent pas déranger ces deux originaux farfelus. J’avance encore. Je m’approche de l’homme et lance à la volée, genre très american way, bien fort et en une seule phrase : « Eh ! Are you Bob, I’m Catherine, we talked on the phone this morning, pleased to meet you ! » Il se retourne. Il a dû être très beau dans sa jeunesse, vraiment très beau. Genre Terence Hill, avec de grands yeux bleus. Il porte le même chapeau que Terence Hill. En vrai. Un jeans tout râpé lui tombe sous les hanches, une ceinture en simili cuir tente de retenir sa chute, une chemise délavée pend sur son corps aujourd’hui trop maigre, hier à coup sûr, superbe et musclé. « Yeap. I can see it raaaght hère. Coming from the top of the hill and running smoothly through thèse bushes over there, I’m gonna chop that tree daawn and look at all them beautiful racks ya’ll got, hey, Barbra, did ya see those heavenly racks, Baaaby ?? » Il se tourne vers Barbra qui lui sourit tendrement : elle n’a plus que deux dents. Elle tire une taf de sa cigarette et, sans se lever, me tend la main. « I’m Barbra, I’m the manager of the company, Bob is the créative gaaayyy », dit-elle, traînant sur chaque mot jusqu’aux limites possibles de l’élasticité des voyelles. Je m’assois en face d’elle et j’ai l’étrange sentiment d’être invitée à SA table. Barbra semble avoir tout dit pour aujourd’hui. Elle garde les yeux mi-clos et fume. Bob explore mon jardin, il a disparu dans les buissons. J’observe mon « hôte ». Barbra est moche, elle n’a jamais été autrement que moche. Des cheveux mi-long mi-court, gras, mi-blond mi-brun, sans couleur définie, un gros nez, un double menton, des joues flasques, une peau granuleuse et suintante. Elle porte un T-shirt gris-blanc-sale, dont les manches bâillent, dont le col bâille, dont la forme n’existe plus. Sous ce T-shirt, je distingue une paire de seins tombants. Ce ne sont plus des seins, ce sont des loches. Bob interrompt mes pensées lugubres, il se plante devant moi et me tend une main ferme. « Catherine, I luuuuuve ur place, man I do. I’ll get ya some draaaawings for tomorrow but let me show ya ma previous créations. » Barbra, sans ouvrir les yeux, exhalant une bouffée de sa clope, fouille d’une main distraite dans le tas de paperasses et en extrait des croquis tâchés de graisse, déchirés et jaunis. Bob entreprend un monologue enthousiaste, dont le seul but est de me convaincre du bon choix que j’ai fait en lui téléphonant. J’ose l’interrompre pour lui expliquer mes vues, il me corrige en hurlant presque que je ne vois pas assez large, que je manque d’ambition. J’en suis frappée d’apoplexie. « Vois-tu, m’explique-t-il, il faut que tout soit écologique de nos jours. D’ailleurs tu verras, je n’utilise que les matériaux présents sur le terrain pour accomplir mon travail. À part la bâche qui protège le fond de l’étang, tout sera extrait de ton jardin. » Bob trouve un bout de papier – je crois reconnaître le revers d’une contravention pour excès de vitesse

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– et le voilà qui dessine des moulins à eau, des ruisseaux, des lacs et des torrents… Il coince une cigarette entre ses dents, l’allume nerveusement, dessine, corrige, fait des ratures partout, griffonne, je ne suis plus, c’est un tsunami qui vient de balayer mon petit coin d’eau… Il me présente le projet… Dans la langue de Shakespeare, je crois qu’il n’y a qu’une sortie qui convienne : « I see… » « I’ll give ya a deal on this and believe me, Bob is damned good at building ponds », dit Barbra qui se produit soudain dans son nuage de fumée ! Elle m’explique qu’ils sont mariés depuis 25 ans. Ils ont monté 9 sociétés, ils ont fait 8 fois faillite, mais cette fois-ci, ils se sont battus avec leurs hypothèques, les « taxes », et c’est la baraka ; depuis 5 ans, elle vend des plantes aquatiques sur le Web et, lui, construit des étangs… Ils flottent enfin… Elle saisit le crayon de la main de Bob et inscrit un numéro au bas du « croquis ». J’ignore la valeur monétaire de ce genre de travaux. Il pourrait s’agir du barrage des Trois Gorges, des jardins suspendus de Babylone, des sources de Ginkaku-ji… Combien de dollars pour la huitième merveille, la création de Bob by the Pond ? «We need half of the dough in cash now, Bob can feel this, he’ll start tomorrow, that pond of yours, he got it nailed down ! », dit Barbra d’un trait. Bob se penche vers sa muse, pose ses lèvres sur sa bouche édentée et lui colle une pelle bien léchée… Ce sont des femmes comme Barbra qui maintiennent le véridique proverbe « La femme est l’avenir de l’homme. Les deux amoureux se lèvent ; ils ont soudain mieux à faire. Bob et Barbra se dirigent vers leur bagnole. Je les accompagne sans dire un mot. Il faut que j’empêche ce duo de s’installer dans mon jardin. J’atteins la Cadillac et je vois, sur la banquette arrière, une jeune femme endormie, des longs cheveux noirs en bataille. « She’s sooo tierd », dit Barbra qui suit mon regard, « That’s Shelsea, she’s our oldest one… She just spent her day in court to get her kids back, custody, ya know. Her ex lives with the kids, the bastard !! » Barbra regarde sa fille et je vois ses yeux pour la première fois, d’un bleu translucide comme les eaux d’un lac écossais, et au fond de son regard, un amour sans berges, une tendresse sans condition. Je scrute le fond de la Cadillac afin de voir Shelsea, mais Shelsea est en boule. Je distingue des tatouages sur le moindre morceau de peau visible, des piercings là où il est possible d’enfoncer un crochet dans la chair et des bourrelets sensuels là où un corps de jeune femme peut développer une personnalité érotique. Sous la banquette arrière, je découvre un tas de bouteilles d’alcool et une dizaine de cannettes de bières écrasées. Pourquoi lui a-t-on ôté la garde de ses enfants ? Je ne pose pas la question. Non par manque de curiosité… J’ai peur de Shelsea, c’est tout. Je veux que la Cadillac vert jade décampe au plus vite emmenant à son bord son trio de déchets, de misère humaine, de faillite, d’échecs. Dégagez avec votre haleine chargée de Bud Wieser, votre odeur à tabac froid, vos relents de nuits blanches malsaines, vos cernes, vos baffes et vos cicatrices. Je veux que la Cadillac emporte ses personnages loin de mes propres défaillances, car je pressens qu’à son bord, elle achemine la crasse et la crotte des malchanceux, des pauvres, des rejetés et des parias.

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Je sens que cette Cadillac couleur jade transbahute l’infortune et déverse les tribulations de ceux que l’on appelle ici avec dédain : « The White Trash ». Les petits blancs qui n’ont et n’auront jamais accès au grand rêve américain, mais qui ramassent les fragments de ses cauchemars en dépit de l’infortune qui les frappe, des épreuves qu’ils noient dans la boisson, qu’ils trompent dans la drogue, les cristaux, leurs fornications, les mômes qu‘ils fabriquent et qu’ils délaissent. Cette Cadillac colporte l’odeur nauséabonde de la boue des fossés américains. Et pourtant, je retéléphone à Bob le soir même pour qu’il commence dès demain matin ses grandes œuvres. Pourquoi ? Un geste de bienfaisance ? Un peu d’altruisme ? Non. Parce que c’est moi qui suis en panne. Dans les yeux de Barbra, dans les gestes de Bob, il y a plus d’humanité que dans toutes les œuvres de charité organisées ces dix dernières années dans mon putain de quartier bien ordonné et dans ma vie de bourgeoise bien rangée… J’attends toute la matinée… pas de Cadillac. Vers midi, Bob se pointe. Il est seul. Il est de bonne humeur. Rasé de près. Presque propre. « Brought all maaa Tools ! », lance-il joyeusement. Je ne vois qu’une pelle, une vieille brouette et une bâche noire en vinyle. Bob se met à l’ouvrage, un grand sourire traverse son visage tanné par le soleil. Je quitte, par pudeur sans doute. J’ai des courses à faire. « The garden is all yours, I trust you ! », dis-je en partant. Je mens un peu. Quand je reviens, deux heures plus tard, Bob a déraciné trois arbustes, une azalée ; il a abattu deux petits arbres et déplacé un amas de pierres de rivière (rares dans le comté). « Found them raacks all over the back yard ! » Il a bossé dur et décide de « crack a béer open », ce qu’il exécute illico, là, assis dans la brouette, perché sur son tas de cailloux. La gorge serrée, la langue épaisse, j’observe le massacre dans le jardin. Comment vais-je annoncer à mon époux que j’ai eu la splendide idée, non de lui offrir un étang – ce qui en soit est splendide ! –, mais d’embaucher Bob By the Pond afin d’exécuter l’idée… ce qui est stupide. Je parlerai d’un acte terroriste lancé par un activiste anti-tabac. Le lendemain, rebelote. Bob se pointe vers midi. Il est seul, de bonne humeur, rasé de près et presque propre. Son matos est au beau milieu de la pelouse, il apporte un casier de bière, ici un « twelve pack », qu’il plonge au fond d’un « cooler ». Par pudeur, mais plus par hypocrisie, je quitte, j’ai encore des courses à faire. Je revins vers 5 heures, Bob est là, du moins sa bagnole est là, sa pelle est plantée dans un monticule de boue, sa brouette est renversée sur la pelouse, quelques cannettes de bières traînent dans les buissons. Pas de Bob, plus de Bob.

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Si, Bob est là, perché en haut d’un érable, de l’autre côté du jardin… « Eh ! Catherine, come up hère, you’ll get a better idea, a better perspective of our pond ! » Il va se casser la gueule, dégringoler de son perchoir, se briser les côtes : il est rond comme une queue de pelle ! Mais Bob, agile comme un primate, saute de branche en branche et atterrit à mes pieds. « Loooove it hère ! », hurle-t-il, l’haleine chargée de bibine. « I’ll be back tomorrow, early. Got a lot on my plate… » Et il m’embrasse. Le lendemain, pas de Bob. Le jour suivant : un Bob abattu. Des paupières rougies et tuméfiées bouffent ses yeux, des cheveux gras en bataille dépassent de son chapeau, hirsute, le corps avachi, il sourit pourtant et se met à la tâche. Quel drame a-t-il vécu ces dernières 48 heures ? Je reste à la maison. Je lui fais un café et vais m’asseoir sur la terrasse. Il me rejoint. Bob ne dit rien, il sirote son café noir. Il allume une cigarette. Le temps passe. Le temps passe. Le temps doucement le guérit et il le sait, il faut laisser le temps passer. Je l’observe en coin. Il est beau. Il a plusieurs cicatrices sur le visage et une blessure fraîche dans le cou. Le temps passe. Il se lève, me tend la tasse vide : « Thanks, you make good coffee », et il se met au travail. Je retourne dans ma cuisine. Par la fenêtre, je vois sa Cadillac vert jade. Une masse allongée sur la banquette arrière, sous une couverture kaki. Un corps humain, masculin. Putain… mais c’est du Steinbeck, du Faulkner, du Saint-Clair dans ma cour arrière ! Je fonce dehors décidée à demander des explications à Bob qui tranquillement déplace des cailloux pour construire les berges de l’étang. Il me regarde, attendri : « I know, the one in the car is my son, he is on probation this week. He’ll be helping me when he’s gonna wake up, you’ll like the guy, he’s a cool kid. » Bob a l’art de me déconcerter, je suis abasourdie et une fois de plus, j’accepte. « Of course ! », m’entends-je dire, gênée et confuse (« on probation » = en sursis, en liberté surveillée). Et il a commis quel crime, le fils de Bob By the Pond ? Il a trucidé QUI et pour quelle raison pourrie ? Il a violé quelle gamine ? Il a consommé quelles drogues et vendu combien de kilos de méthadone à combien de gosses accros ? Il a dévalisé quel Walgreens et bâillonné combien de caissiers coréens innocents venus aux States pour gagner honnêtement leur vie ? Mais je suis rassurée, Bob m’a dit que c’est un « cool kid »… Je délire un peu dans ma cuisine. Je devrais aller faire des courses. Et par lâcheté, je bas en retraite et délaisse mon domaine, mon jardin, mes possessions. J’abandonne tout à Bob et à son fils en sursis : j’abdique. Trois heures plus tard, le père et le fils ont effectivement terminé l’étang. L’arbre abattu a été scié en plusieurs bûches qui désormais forment les niveaux sous la bâche en vinyle. Les pierres volées dans le jardin dessinent les contours de l’étang. Les buissons arrachés par-ci par-là sont replantés intelligemment autour d’une petite rivière charmante qui relie un petit bassin alimenté par une source à l’étang principal.

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Bob et son fils sont couchés dans l’herbe sur la pelouse, les jambes et les bras en croix, leur visage offert au soleil. « Wonderfull ! », dis-je avec force d’enthousiasme. Je suis emballée. « I know ! », répond Bob, « That’s maaa job, Catherine. » Il ne bouge pas, son fils ne bronche pas. Les deux s’endorment doucement. Vers la tombée de la nuit, ils se réveillent et rentrent chez eux, je suppose. J’ai mal supposé. Trois jours plus tard, Bob frappe à 7 h 30 du matin. Il n’a visiblement pas dormi depuis sa dernière sieste sur mon gazon. Il tremble. Il me demande une avance sur les travaux, en cash. Je ne pose pas de question, je lui donne la somme et lui demande seulement une faveur : terminer l’étang avant le week-end. Mon mari revient d’un long voyage d’affaires et j’aimerais lui faire la surprise. J’aimerais surtout qu’il ne découvre pas, qu’il n’imagine JAMAIS la présence de Bob, de son fils, de sa fille, de sa muse Barbra, ici, dans sa propriété… Voyez-vous, mon mari est très territorial, un peu comme une épinoche mâle en période de reproduction. « W’ll do… », dit-il épuisé, à bout, éreinté. Et puis je m’entends lui offrir un café : « I know you like my coffee, Bob. Have a seat. » Il accepte et, une fois de plus, un silence régénérateur règne autour de nous, un silence de malade en convalescence, et je guéris avec lui, à mon insu. Bob revient le soir, requinqué. Il a l’art de se retaper… il me surprend. Pour me remercier, il m’a apporté des carpes du Japon, des plantes aquatiques, des papyrus – il sait que ce sont mes préférés –, et il place tous ses aquariums de fortune sur la terrasse… Demain matin, il remplira l’étang et fignolera les berges : « Tomorrow, you’ll see what a stone really is, I’ll teach ya, Catherine. » Promesse tenue. Cette phase se nomme : Bob, le physicien, spécialiste en pression hydraulique, en différence de potentiel et en principe des vases communicants. Tout a plus ou moins l’air de fonctionner. L’eau circule d’un bassin à l’autre, la cascade est un délice. La deuxième phase se nomme : Bob, le poète. Elle dure 48 heures, elle ignore le jour, la nuit, les horaires de repas, le temps des ablutions, le respect des autres. Bob a pris racine pendant 48 heures. Des paquets de cigarettes et des cannettes de bière à l’appui, Bob l’artiste maudit observe chaque pierre qu’il a placée et cogite. Je l’ai vu assis pendant une heure et 37 minutes devant la même pierre, inclinant la tête et réfléchissant intensément, puis se lever d’un bond, se diriger vers ladite pierre et la déplacer d’un poil vers la gauche ou vers la droite ! Un matin à l’aube, dégustant mon café, je distingue une ombre dans les fougères. C’est Bob. Il est accroupi, dans une position qui défie Iyengar et tout autre yogui de renom. Il me voit et m’appelle doucement. « Catherine, do ya see that stone there ? Not that one, kneel down under thèse bushes, twist ya neck, there ya go, you see naw ? » Je fais semblant parce que ça m’énerve. Il est un peu tôt pour les élucubrations de Bob ! « Yes, I see », dis-je d’un air maussade.

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« Looks liiike a toad… » « Yeap, may be. » « And look there, on ya left : aint it the face of The Wise Man ? » « Yeap, may be too. » « Look at that one, the rock with the green moss : I placed it close to the water fall, now ya see, it looks liiike a woman with green hair shedding her tears in the pond… » Bob a raison, c’est magnifique. Alors je reste sous les fougères et nous écoutons ce que les pierres ont à nous dire. Soudain, c’est une cacophonie de granite qui a plein de choses à raconter. Le crapaud prend vie, le Vieux Sage console la femme aux cheveux verts et nous fermons les yeux pour mieux entendre l’eau suivre sa course. La troisième phase se nomme : la fuite. Pour couper court à nos excentricités, je propose à Bob d’abréger, mon mari arrivant 12 heures plus tard. Je sais que je ne peux mettre un grand ruban rouge autour de son cadeau, mais je peux au moins faire nettoyer les lieux. Je rentre, je m’habille pour la journée et j’entame ma liste de « have to do » quotidienne et banale. Absorbée par mes propres activités, j’oublie un peu le jardin, mais en fin d’après-midi, je réalise que la Cadillac ne fait plus partie du décor et que Bob s’est évaporé. Je fais un rapide tour de la propriété : quelques canettes de bière, des mégots partout, sa brouette, ma pelle et ma pioche. Allez hop, on ramasse. Tout doit être impeccable pour ce soir. « Quelle belle surprise ma chérie, quelle heureuse initiative ! Qui a réalisé ce petit chef-d’œuvre… » En guise de réponse, je roucoule, je me pavane, je me tortille timidement. Nous allons dîner tard. Le repas est arrosé de bon vin. Nous prolongeons la soirée dans le salon : un dernier verre de Malbec, une Camel. Le bruit d’eau, de cascade, rend la soirée encore plus agréable. Au bruit de cascade s’ajoute cependant un bruit plus sauvage : des éclaboussements, peut-être ? Seraitce possible ? Un horrible frisson me parcourt l’épine dorsale : je me lève comme un automate, mon mari sirote son vin argentin. J’allume les lumières du jardin. Quelque chose n’est pas normal. L’étang. Dans l’étang. Cela se passe dans l’étang. Il y a un homme dans l’étang. Allongé, la tête renversée, le regard projeté vers les étoiles. Mon expression hagarde doit avoir alerté mon mari, car il se lève et me rejoint. « Baby, there is someone in the garden ! » « No, Baby. There is a man in the pond... » Je suis plus précise et je sais d’où je tiens cette précision… Regards hésitants, points d’interrogation gigantesques dans les prunelles… Puis soudain : « Who are you ? », hurle mon mari, debout sur le porche.

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Il ne s’approche pas, car il sait combien cela peut être dangereux. Ici tout le monde est armé, sauf nous. « Answer ! Who are you ?? », hurle-t-il plus fort. « It is Bob », dis-je, un peu lasse. Et je répète : « It’s Bob. You don’t have to shout, baby… » « And may I know who Bob is ? », demande mon mari, interdit. « It’s Bob by the Pond », et je baisse la tête, résignée. J’avance vers l’étang, délaissant mon mari, médusé. Bob est bien là, il fait la planche, il flotte tranquillement. Tout habillé, souriant et heureux. « Hey, Catherine… did ur husband like his birthday present ? Yall should lie down hère and just BE ONE WITH THE POND ! »

Épilogue C’est ainsi que mon mari fit la connaissance de Bob, l’ingénieur des ponts et chaussées, le troubadour de la misère humaine, l’enchanteur des étangs, le prophète des pierres. Nous ne l’avons plus jamais revu. Bob a disparu. Comme s’il n’avait jamais vraiment existé ou comme s’il s’était fondu dans cette masse innommable du « White Trash », avec son beau sourire, sa muse, sa bière et ses clopes, sa poisse, ses catastrophes, ses rechutes et toute la poésie de ce bas monde si peu humain et si attachant. Je préfère croire qu’il demeure avec moi, minéralisé, sous forme de pierre, recouvert de lichens, et qu’il veille, qu’il me rappelle à la beauté des choses immuables, des cailloux, des rochers et des choses inorganiques.

Auteure : Catherine Beeckman, NC, USA, 2007 Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 79


LogorrhĂŠe ou Silence Juana Lende


– Je pars. – (…oasuhdnsd veur&gdsnc efurgfc ns cbf*%rfhbr wbfhfrfge vjbcfwf n cfbffc dcleg%uytithmvegrhwekj rgnl$>hnegfe cfnkrgg> hfh hje !!!) – Non. Cette fois-ci, je ne reviendrai pas. – (…xjhdwehf DJhfhfndf 38ldsfnrof kfnorhg 87vd>bvfh&mn vkjg djkfjg fjke85 gkjndkjg *%H flkdfghri ?) – Je sais, tu as raison, je ne suis plus crédible. – (… !&%kjdjfg ? »hiuhfuhrgjk !!snfirhg~fjnjr kdjhg KJBC IUg fe*& nsbefrht&kjblh56 kjnrighruthmn ? »bripufghjdrg irdhgjrhg wew 74 ?krjbbfir jrghg 98skdg^ rhggn ??!! kjrhghg !!jkrhgfbr%$ kjg djfhr !!kjrhg*&kjdb mrdgkohj ?? kjrhg !!! orhuh*&kjrhg @#ktj !!??) – Ne lève pas le ton. Plus de scènes, soit gentil. Je pars. – (…ksdhfg lkdfje, hierht, 237854mnv, ofheh ?) – Ce n’est plus mon problème. Excuse-moi. – (…Tnjdf6. Hhehf56><. HGFRqwopei, lkehfa7239,he :bfwehf ?) – Oh, c’est plus simple que cela en à l’air : tu t’en sortiras. Tu as toujours su te débrouiller. – (…kjshf jdhgrh6598375 krgjhgzc, ekirt7 dskjgqwir dfkgjwpriu.,mv./,293 kjrotj3875ad dkjf-098 wer9475nv slkdgji4. Hkej slkjg73 dvhm/.,[pr ejroie qwjr734. Sdl ;fjgoieut ?) – Non. Je ne te demande rien, tu ne me dois rien. Il n’y a pas de comptes à faire. – (…Et lkdgr, ksgoirt ?) – Je te fais confiance. Tu as toujours été honnête. – (…Skjegirhjg ? Kkdsjh87 -0lj/s kgiqw ?) – Se séparer, prendre de l’air, divorcer ; appelle cela comme tu le veux. Je te quitte. – (…Leskgh kdfguieytmd84375 ?) – Ils sont grands maintenant, ils n’ont plus besoin de nous. Bientôt ils feront leur vie et nous n’en ferons plus partie.

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– (…Skhjg89375 skdjg-09 zs,m ;’ dskguyrt ! sd ;kgjoie ! lksfr tmv fho30-985 /.,-0384bdjhg lksdf !! ek93476, kejfi ? oew kjry# nkf ? dvnpreuy87, klsdmf9385, ;lsdpo4ut :wkejtj ?mepot !lkejrt ?!!) – Je t’en prie. Pas un mot de plus. – (…Emnpejg…*LKN09dmsnvo…) – Essaye de comprendre. Je ne veux plus rien de toi. Rien. – (…A orjg et ksdjfr12&^ ?><OP{I(* jklashfuer^%& …) – Appelle-moi un taxi, celui que tu appelles toujours. – (…kdjf* & mn xcvb12 poqw><^&% pomnxut knfir 2873msbcit nfs kh, ej, ou97,m ^&%# mnvhg !) – Aide-moi avec ces valises, elles sont lourdes. Tu veux bien ? – (…AHSDGU !! kasjdie^&% !! ksf… ??) – Ne me retiens pas. – (… !!!...sj8724 !@H ksfhdhg kurppoq ><bxc ; iru ?) – Si, tu peux me donner quelque chose, tu as toujours été si généreux. Donne-moi le silence. Le silence de la solitude. Je ne t’aime plus. – (….silence…)

Dialogue Hybride Auteure : Juana Lende, Argentine, 2011 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Tim Gallo 82 • des perles autour du cou


6.

La perle du sexe


« Sex » in the city Catherine Beeckman


Après 3 mois à Louisville, dans le Kentucky, je n’avais pas beaucoup d’amies. Erreur, j’avais beaucoup de « What’s up ! », « Hey there ! », et pas mal de « Let’s get together one day ». Quelle ne fut donc pas ma joie quand je fus officiellement invitée par Robin à une soirée entre nanas. Plantée devant ma garde-robe, je ne savais pas trop comment m’habiller. Quelles auraient pu être mes références si les femmes portaient des joggings le matin à l’entrée de l’école et des trainings à la sortie vers 16 heures ? J’avais aussi un léger pressentiment biblique sachant que Robin est une véritable grenouille de bénitier : tous les dimanches, elle passe six heures avec toute sa famille (et autres 22.000 croyants) au temple des Southern Baptists et tous les mercredis soir en table ronde pour la lecture des Évangiles. Mais elle a aussi son côté « moderne », Robin, la petite coquine !! Mince, 1 m 65, un visage de poupée, sapée Banana République ou Ann Taylor pour aller au bureau, Robin est une employée modèle dans une banque d’investissement. Elle sourit toujours de ses belles dents blanches visibles, cerclées de rouge en permanence au bâton Lancôme, sa petite folie perso ! 19 heures donc, je me dirige vers Hursthborn, un quartier résidentiel avec golf et club privé. Il fait déjà nuit. J’arrive chez Divia, l’hôtesse de la soirée. Divia est gynécologue et obstétricienne. Elle est belle, intelligente, indépendante et divorcée. Robin me l’a vivement recommandée : Divia est le médecin de tout le groupe de nanas… C’est plus sympa et « tout » reste entre nous !!! Divia et Robin se connaissent depuis le Kindergarden, le Kindergarden de leur fils respectif, et il en va de même pour toutes les convives présentes ce soir, sans aucun doute… La porte est ouverte, il y a déjà du monde, une musique jazz feutre l’atmosphère. Des petits groupes de femmes discutent et rient un verre de Chardonnay à la main. Je dépose mon sac sur une chaise près du buffet dans la salle à manger. Un rapide coup d’œil sur la table généreusement dressée me fait comprendre que Divia est une hôtesse impeccable. Pourtant quelque chose me saute aux yeux… Quelque chose « cloche ». Il y a au milieu des cristaux, du service en porcelaine anglaise et de l’argenterie, un gâteau en forme de pénis. Oui, un grand gâteau en forme de pénis recouvert de chocolat. Conclusion donc : la pinne d’un noir. Je dois me tromper, la cuisinière a voulu représenter un fruit tropical quelconque et a sans doute fait fausse route. Mais pourquoi y a-t-il des petits flans en forme de seins et pourquoi les bougeoirs sontils enveloppés de soutiens-gorge en dentelle rose ? Est-il possible que des capotes gonflées flottent au dessus du lustre en Baccarat ? J’ai dû me tromper d’adresse. Tendant le bras vers la chaise pour attraper mon sac et filer à l’anglaise avant d’être mêlée à une orgie kentuckienne dont j’ignore les règles du jeu, je me fais interpeller par l’adorable Robin : « Eh, there, have a drink ! » Je prendrais bien un double Bourbon, sans glaçons, cul sec : diantre, ne me suis-je pas trompée de rancard ? Au loin, j’aperçois une femme en tenue d’infirmière, un bonnet sur la tête (c’est une soirée thématique ?) Elle est plantée derrière une table couverte d’objets sexuels. Cette fois-ci, y a pas d’erreur possible… des pénis en plastique, des foufounettes à poils, des vibro-masseurs, bref un étalage complet de joujoux zézette et zizis. Merde !

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Ou chic alors, on va s’amuser… À cet instant précis, je ne sais pas encore. Les convives, toutes des femmes « biens » me sont présentées : Shirley, de la compagnie d’assurance Mc Harvy ; Marcy, chirurgienne esthétique ; Nancy, private banker ; et j’en passe. Je sirote mon Chardonnay glacé en pensant : on le mange quand, le gâteau au chocolat ? Mais la soirée se déroule selon un schéma préétabli, semble-t-il. « You will see, this is a lot of fun. » Comme aux States, on te fourgue le mot « fun » à toutes les sauces, tu peux quand même te méfier… Nous allons toutes nous asseoir dans le salon, en cercle autour de « la table » où est plantée l’infirmière (elle a un petit air maso et je révise le concept « fun »). « Ladies, friends, let me introduce you to Gwenn », lance Divia avec tout son charme. Elle est habillée en sari orange sombre, une couleur qui lui va à merveille, et ses bijoux ethniques ne font qu’accentuer ses traits exotiques. J’ai appris que Divia a des origines indiennes. Robin a bien précisé : « Turban Indian, not carpet Indian, you know what I mean. » Applaudissements et cris d’encouragements. « Gwenn travaille dans mon cabinet comme infirmière, mais elle a aussi son petit business privé. » Certaines la connaissent déjà – cris de reconnaissance de la part de Shirley et Nancy qui sont visiblement dans le coup. « Ce soir, Gwenn nous présente la dernière collection de “Please Yourself, Fantasy Inc.” Là-dessus, je lui passe la parole. » Nancy, la private banker, se tortille dans sa graisse. Elle est grande, grosse et grasse. Son rire replet se fond dans son visage poupard et ses lèvres adipeuses semblent, à tout moment, prêtes à exécuter une fellation ; mais je m’excuse, c’est le contexte qui me pousse à faire de telles suggestions, car qui sait, qu’aurais-je pensé de ces lèvres si nous nous étions rencontrées pour la première fois dans un club de patchwork ? Le vin circule, les amuse-gueule aussi. « Avant de présenter les derniers cris, j’aimerais que nous passions la soirée en faisant un jeu. Je pourrais ainsi monopoliser votre attention. Voici. Dès que je prononcerai les mots “pénis” ou “vagin”, la première d’entre vous à lever le doigt pourra tenir le gros pénis en caoutchouc que voici dans ses mains. On commence !!! », hurle Gwenn qui chauffe l’ambiance. Les convives rient à gorge déployée, on va s’amuser ferme, cette Gwenn sait comment pimenter la chose ! Et puis, t’as vu l’engin ! « Je veux bien le tenir en main quelques secondes ! », me souffle Nancy à l’oreille. Son haleine brûle. Je me rebiffe, elle ne fait pas partie d’un club de patchwork. Gwenn déballe un instrument qui ressemble à une licorne en caoutchouc bleu et vert de la taille d’un poignet. Elle presse un bouton sur le ventre de l’animal. Un doux vroum-vroum se fait entendre et la corne de la créature mythique se tortille. « Voici le modèle Unicorne. L’année dernière, je vous ai présenté le Dauphin et Charly the Chimp ; cette saison, je pense que la Licorne va vous faire chavirer de plaisir. Sa petite corne se faufile là où il faut et laboure les zones érogènes sans répit, à l’entrée du vagin… » « Ahhh », « Hey !!! », crient les convives surexcitées, les bras en l’air. « Vagin, vagin, tu as dit le mot vagin, à moi le pénis géant !!! » « Non, à moi ! », se défend Robin… et les nanas pouffent de rire. Gwenn lance le pénis dans les airs, les copines se lèvent d’un bond ! Gwenn précise que le modèle Unicorne excite à piles et avec câble. À côté de moi, Shirley entame un véritable débat. Ses cheveux blond platine coupés courts, ses boucles

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d’oreilles énormes, son décolleté qui dévoile une poitrine refaite à la silicone au moins trois fois et ses mains couvertes de carats, or et diamants, tout cela s’agite d’une énergie sexuelle débordante : « Les filles, moi, je vote pour les modèles branchés électricité. Je me rappelle être restée en rade avec des piles qui ont lâché en plein orgasme… l’horreur ! » « Non, clame Robin, les piles, c’est mieux, tu peux emporter ton vibro partout, dans ton sac à main et hop, tu t’en sers où tu veux et quand tu veux ! » Elle tient l’énorme joujou zizi en plastoc à la main. Robin, je te devinais coquine ! Elle est à mille lieues de Suzanne et les Vieillards, cf. Daniel dans l’Ancien Testament, la chaste Suzanne ! Gwen poursuit sa présentation : la collection est décidément consacrée aux créatures de mer et aux créatures mythiques, tout un bestiaire en silicone verte, bleue et rose. Après la Licorne que tout le monde imagine désormais en train de se faufiler à la recherche d’un clito gorgé de sang – alors que cette créature médiévale splendide et élégante est un symbole de pureté et l’antidote aux poisons de ce bas monde –, c’est au tour du Griffon à caresser de ses ailes une zone érogène. Pauvre Griffon qui, à l’origine, fut le symbole même de la monogamie !!! Saviez-vous, bande de pécheresses que le Griffon fut associé à Jésus dans les temps anciens de notre chrétienté… Le saviezvous ? Et triste Phœnix, présentement esclave de la zigounette, en train de frotter sa petite tête en plastique rouge contre les touffes de poils pubiens. Oh ! Dieu céleste et incandescent, renaissant de tes cendres tous les 500 ans, te voilà relégué dans la fange, dans la moule d’une morue licencieuse et salace ! Mais Gwenn, tout de même, tu aurais pu te servir du Yeti, de Saquâtes ou de Big Foot ! Pour la prochaine saison, appelle-moi, je te dessinerai une série Homo Erectus Robustus avec des petites mains Energicus qui feront le boulot et une série Gigantopithecus Negrus Placeribus Optimus – le gâteau m’inspire. Gwenn se fiche bien de mes récriminations culturelles et poursuit son exposé. Voici une superbe bite de 7 inches (17 cm) en acrylique rose cerclée à la base de 12 petits cristaux Swarovski et terminée par un plumet en fines plumes d’autruche rose pâle. Le « Lux Body Duster », Mesdames, un plumeau en plumes de marabout afin d’épousseter le corps de l’amant et exciter ses parties sensibles. Ce « Duster » s’achète en duo avec les « Tatsy Tickles », une poudre mangeable qui parfume le corps et le rend comestible. Et oui ! Trois goûts sont disponibles : chocolat, framboise et fraise. Et ne manquez pas le « Kama Sutra Pleasure Balm », une révolution puisque la science s’en mêle : ce baume est mangeable et… il permet de légèrement anesthésier la base du pénis afin de faire durer le plaisir. Ensuite, c’est au tour des « Teeny Weeny Vitamins », de la vitamine C. Tout bêtement ? Non, puisqu’elles ont la forme de… pénis ! (J’avais deviné, donc je tiens à présent le jouet mirobolant de mes deux mains !) Vous avez aussi la « Shrink Cream » qui rétrécit le vagin ; les « Sex Rocks » – placezen une en bouche avant de lui faire une pipe et observez le délire de son plaisir ! – et la « Don’t Stop Massage Oil » qui promet une mise en scène à la lumière douce d’une bougie luxurieuse dont la fragrance aphrodisiaque éveille les sens. Une fois émoustillé, le tendre amant souffle la flamme et verse l’huile (brûlante? Quel maso !!) sur la peau excitée de sa douce femelle et lui masse le corps… Une expérience unique et intime, nous assure Gwenn. L’huile est composée de beurre de karité, de vitamine A&E, de jojoba, d’huile d’olive et de coco… Présentation de toute la lingerie dont je ne cite que les noms qui sont d’une poésie rare : Sugar and Spice, Paris Frolic, French Maid, Short and Sassy, Leopard Mesh Teddy et le Mr Nose Brief qui vaut le détour… Un slip pour homme avec deux yeux et une moustache, l’homme doit produire le nez au

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travers du trou disponible. C’est absolument irrésistible. Je ne peux m’empêcher de rire aux éclats, j’en ai les larmes aux yeux, mais je n’ai pas la moindre idée qu’une lente mélancolie m’envahit déjà. Puis Gwenn présente toute une série de « C Rings », de « Bullets », de « Cyber Flickers » et d’« Anal Beads »… Sommes-nous hors sujet ? Sommes-nous passées au rayon quincaillerie ou au département armes à feu sans transition ? Quand Gwenn étale une collection de serviettes imprimées de dessins grossièrement libidineux – « Ces serviettes sont essentielles pour nettoyer les taches de sperme après l’éjaculation ! » –, je quitte la pièce. Je n’ai plus d’appétit, vous pouvez le manger, votre gâteau au chocolat. Quand je reviens, Marcy a ôté son pantalon. La belle Marcy exhibe des jambes sculpturales révisées liposuccion et lazer-vein therapy l’hiver dernier – une pub pour son cabinet d’esthétique. Elle enfile une petite culotte à jarretelles munie d’un interrupteur rouge… Les nénettes se bidonnent et l’encouragent : « Marcy, Marcy, Marcy ! Switch the damned thing on !!! ». Marcy suit les instructions et pousse sur le bouton rouge. Gwenn m’aide à comprendre vu que je m’étais éclipsée pour une pause air pur. « Vois-tu, cette culotte est munie d’un vibro placé à l’intérieur même des coutures et à l’emplacement du vagin. Tu peux donc te faire plaisir pendant toutes ces heures de travail ménager, en passant l’aspirateur, en faisant le repassage… ». Et si le facteur sonne pour un recommandé ? Je réfléchis. C’est pas con son bidule. Je connais des centaines de bonnes femmes mal baisées qui deviendraient, grâce au slip de Gwenn, de véritables soleils de charme et de gentillesse : la salope derrière le guichet de la poste, la secrétaire de mon mari, la coincée qui s’occupe des appareils dentaires de mon ado, Hilary Clinton face aux Palestiniens… Je saute au cou de Gwenn en lui promettant qu’elle sera nommée prix Nobel de la paix, car si toutes les frustrées du clito pouvaient porter en permanence son schmilblick bien dissimulé dans leur slip, nous vivrions dans un monde de compassion qui pousserait le DalaïLama enfin à une retraite bien méritée. Gwenn me regarde d’un air lugubre, les copines aussi… des recherches postérieures sur les vibromasseurs expliqueront leur manque d’enthousiasme quant à mes promesses de prix distribué en Suède. Mais elle a plus d’un tour dans son sac. Et hop, elle produit un vibro qui se branche sur l’allume-cigare de la bagnole, pratique en cas d’embouteillage (il n’y en a JAMAIS dans cette petite ville du Sud, mais on peut toujours en créer un !) Discret, appelée le Nano-Vibe, dans sa boîte en métal design techno créée par Shiri Zinn-putain – je ne blague pas, Shiri Zinn, c’est le gourou dans le domaine Sex Toys & Co, il a plus de pages web à son actif que le créateur de Google lui-même ! Et puis, mes chères amies… non pas le gâteau au chocolat qui fond sur la table comme une érection matinale sous une douche d’eau glaciale, mais le bouquet que Gwenn a eu l’intelligence d’esprit de garder pour la fin. Nous avons toutes bien bu et ce joujou-là, vu son prix, nécessite que les barrières de l’inhibition soient levées pour de bon !!… Les « Turn Me On Panties ». Gwenn affiche un air de circonstance. « Those panties are made of the softest lace, the silkiest satin and ribbons, still, inside the panties are 2 vibrating bullets operated by a remote control with 10 different functions. This remote control can be operated 20 feets away from you. » L’audience est muette.

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Puis soudain, une ovation, une explosion d’applaudissements, des cris de joie, le pénis en acrylique est piétiné, on en veut plus, des embrassades et des chèques qui volent… pourvu que Gwenn ait apporté assez de Turn Me On Panties ! Ah, quelle soirée, me lance Robin. Mais tu n’achètes rien, me dit Divia. Ça fait combien de temps que tu es mariée au même homme, me demande Marcy. Sept ans, tiens, prends mon adresse, répond Gwenn, tu seras chez moi dans 6 mois… J’attrape une boîte du Turn Me On Panties et j’entreprends la lecture des instructions. C’est fascinant. Shirley, la plus accro des produits « Please Yourself, Fantasy Inc. » m’arrache la boîte des mains et me dit qu’elle utilisera ce slip demain soir au cocktail d’ouverture de « Casse-Noisettes ». Je vois la scène. Elle porte le slip. Gary, son mari (ancien joueur de football américain et vice-président d’une société de tabac) a la commande à distance dans la poche de son smoking. Ils se rendent au cocktail très strict, très BCBG, et pendant qu’elle sirote sa Margarita entourée de ses collaborateurs de boulot, il lui lance un regard lascif et presse le volume en douceur. Elle se tortille et ne peut s’empêcher de sucer la cerise confite de son apéro avec acharnement. Gary, baveux, l’observe. Acte 1, premier tableau, scène 7 de Casse-Noisettes : la bataille. Clara engage une bagarre avec le Roi Souris. Gary augmente le volume du vibro au maximum, un cri perçant s’élève au huitième rang, c’est ma copine Shirley qui succombe ! Le Roi Souris est mort, la partition de Tchaïkovski reprend l’ouverture en utilisant les registres aigus de l’orchestre. Ou alors, Gary est de mauvaise humeur. Il n’allume PAS l’appareil de toute la soirée. Elle le supplie du regard et les convives se demandent bien comment Gary arrive à dominer sa femme aussi platement… Mais voyez donc, Shirley qui l’implore du regard toute la soirée ! C’est indécent ! C’est si rare ici dans le Sud où les femmes ont franchement le dessus. Les mecs invitent Gary à fumer une clope sur la terrasse pendant l’entracte, quel est son secret ? Gary ne leur dira jamais, jamais, qu’il possède la commande à distance. Soudain, une phrase figurant sur la boîte du Turn Me On Panties me revient à la mémoire : « Gentleman, with great power comes great responsability ! » Je suis rentrée ce soir-là dans un état de confusion totale. Du rire au larmes, au volant de ma bagnole, seule dans les rues de Louisville, désertes après 11 p.m. Arrivée à la maison, je me suis jetée dans les bras de mon mari : « Dis-moi, est-ce que tu te fais chier au lit avec moi ? » Réponse du mari interloqué : « Mais, ma chérie, d’où viens-tu ce soir ? » Je n’ai pas répondu tout de suite, je me suis dirigée vers la salle de bain et j’ai confisqué tout ce qui vibre, les masseurs de plante des pieds, les brosses à dents électriques, les rasoirs et les limes à ongles branchées. TOUT est planqué jusqu’à nouvel ordre.

Une sexualité explicite Auteure : Catherine Beeckman, KY, USA, 2002 Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 89


Un Rossignol sur ta Tige Marisa Estelrich


Soyeuses, Effleurant suavement et Révélant la rondeur rosée De ta chair, Mes lèvres survolent Les contours De ta nudité Raide, arrondie, humide, Une saillie Et je me sens bénie. Ma langue bois le nectar De ton âme Transfigurée Par ta rigide masculinité Et elle se prélasse Sur les tissons engourdis Ou peut-être s’attarde-t-elle Aux abords de l’obscurité Léchant doucement Les tigres d’un rossignol Qui scintillent dans la nuit, Frémissant comme un chardon Se penchant vers moi Subtilement.

Un poème érotique Auteure : Marisa Estelrich, USA, 2007 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 91


ÂŤ Harpie Âť du portable : elle sexote Anonyme 15 ans, Mimai


La messagère écrit en caractères noirs, les correspondants écrivent en caractères bleu –XX 1, XX2, XX3: la traduction est en gris.

Messages

à XX 1

Edit

21 feb. 2012 1: 06 AM YT You there? Tu es là? (…) Silence W@? What are you doing? Qu’est-ce que tu fais?

Messages

à XX 2

Edit 21 feb. 2012 1:08 AM YT You There? Tu es là? (…) U awake? Are you awake? Tu es éveillé?

Messages

à XX 3

Edit 21 feb. 2012 1:09 AM YT Are you there? Tu es là? Y? Why? Pourquoi? WYD? What are you doing? Qu’est-ce que tu fais?

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:-Q

Smoking. Fumer. @? What? Quoi?

420 Marijuana KEWL Cool

Messages

à XX 2

Edit 21 feb. 2012 1:11 AM WUW What you want? Qu’est-ce que tu veux? I’m ZZZ I’m bored. Je me fais chier. WYD? What are you doing? Qu’est-ce que tu fais? D[--]b Listening to music. J’écoute de la musique. ??? K-Pop Korean Pop musique De la musique pop coréenne Sistar A Korean pop group Un groupe de filles pop (…) (…) AYT Are you there? T’es là?

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WUW |~O What you want? Yawning… Qu’est-ce que tu veux? Baille… C’mon… Oh, écoute… (…) (…) Messages

à XX 3

Edit 21 feb. 2012 1: 13 AM UOK? ? up 4 2morw? Are you OK? What’s up for tomorrow? Tu vas bien? Qu’est-ce qu’on fait demain? (…)

Messages

à XX 2

Edit 21 feb. 2012 1:13 AM

CMON …I’m so ZZZZ Come on, I’m so bored. Oh, allez, je me m’enmerde tellement… OK. Go 2 ur compu, & GNOC OK, go to your computer and get naked behind the camera. Ok, vas derrière ton ordi et mets-toi nue devant ta web cam. @!@ 9 @ home WHAT! Parents at home. Tu déconnes, mes parents sont à la maison. Mmmm X-1-10 Exciting. C’est excitant. GYPO Get your pants of. Enlève ton froc. (…)

des perles autour du cou • 95


XME! Excuse me! Excuse moi! CMOM! YGG Come on, you go girl! Allez, vas-y! (…) use ur phone STV Use your phone, set on vibe. Prends ton portable, mets le sur vibre. (…) PIB Phone in but. Place-le dans ton … @;@ WTF Amazed, shocked feeling. What the fuck! Choquée. Quoi, bordel!! RU horny yet? Are you horny yet? Tu mouilles déjà? DU masturbate? Do you masturbate? Tu te masturbes? FIV? Finger in vagina? Tes doigts dans la conche? YOO! Oh, merde, bordel! D2 dedos= fingers Les doigts. (…) ENUF Enough! Ça suffit!! EZ girl, so no 53X? Easy girl, so no sex? Cool, girl, pas de sexe?

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Do I know Y?? I8Y!!!! Do I know you? I hate you!!! Je te connais, toi? Je te déteste! Y make me sick!! Tu me fais gerber! Messages

XX 3

Edit 21 feb.2012 1:12AM YT? Are you there? Tu es là? :-) (…) Y OK? Tu es OK? O.o I’m confused… J’suis un peu paumée… ??? Pourquoi? Don’t wanna talk now. Do Y know XX2? J’veux pas parler. maintenant.. Tu connais XX2?

C u 2morw.

Noop. 143 Go 2 sleep. No. I love you. Go to sleep, see you tomorrow. Non. Je t’aime, vas dormir, on se voit demain. (…)

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XX2 is SICK! 142 I love you to. XX2 est un MALADE! Moi aussi je t’aime.

Auteure: Anonyme, 15 ans, Miami, 2012 Traduction française: Catherine Beeckman Illustration: Tim Gallo 98 • des perles autour du cou


Sexe à Tokyo : sexe…? Catherine Beeckman


Si la revue Book n’avait pas publié un article1 consacré à la sexualité au sein des couples japonais mariés, j’aurais sans doute fait des pliages d’origami avec les pages des notes prises à ce sujet lorsque nous résidions à Tokyo. Sans être une sociologue en herbe, certaines confidences faites par mes amies japonaises m’avaient tellement prise de court, que je les avais consignées dans un de mes calepins fourre-tout. Le contraste flagrant entre la réalité de ces révélations de secrets d’alcôve et la réalité physiquement tangible au quotidien dans les rues de Tokyo paraissait irréconciliable. Mais ceux qui vivent à Tokyo démasquent vite les clichés et comprennent que le Japon des geishas n’est plus. Ni la féminisation extrême des jeunes hommes, ni les jeux de rôle dans les « maido café », ni les mangas pornos qui se lisent ouvertement dans les métros, ni les adolescentes – kyabajo – qui vendent leur présence pour accompagner un homme à boire sa bière – mizu shobai –, ni la « prostitution » de jeunes hommes – gyaru-o – (il n’y pas de contact physique), ne sont à considérer comme des paramètres dans l’équation amoureuse d’un couple marié. Et pourtant, l’explication à l’énigme d’une telle sexualité – ou de son absence plutôt – est simple. Élémentaire. Voici les aveux que j’ai dérobés tels qu’ils me furent murmurés.2 « Avoir un hobby, c’est important au Japon. J’ai rencontré mon mari à l’université. Nous sommes tous les deux architectes. Mais c’est notre hobby qui nous a rapproché : il aime faire des photographies en noir et blanc de bâtiments sordides. J’ai trouvé cela amusant et « kawaii » (mignon). J’aime aussi passer des heures à me balader dans les rues de Tokyo ou de Yokohama, ma caméra à la main. Nous avons passé des mois comme ça, des rendez-vous, le train ou le métro, arrêts au hasard. Puis un soir, nous avons développé les clichés ensemble, chez moi. Nous avons fait l’amour. Nous n’en avons pas vraiment parlé, le temps s’est écoulé, pareil, et nous nous sommes mariés. Un an après notre mariage, nous ne faisions déjà plus l’amour régulièrement. Des mois passent parfois. Pourtant je suis heureuse, mon mari et moi passons le plus de moments possible à deux. Je suis mariée, c’est important pour moi. » 32 ans, architecte. « J’ai épousé mon meilleur ami. Nous rions ensemble, nous allons au parc ensemble le week-end, il aime faire des courses avec moi, surtout les magasins de mode. On se donne des conseils : ce qu’il faut porter, les couleurs qui flattent, les motifs d’une veste, une nouvelle coupe de cheveux. Pourtant, je ne sais pas si on a une forte attirance physique l’un pour l’autre, comme dans les films… non ! » 29 ans, esthéticienne. « Depuis que nous avons deux enfants, nous ne faisons l’amour qu’une ou deux fois par an. Je ne sais pas comment on en est arrivé là… Mais c’est comme ça. Notre vie est paisible. Faut-il échanger une vie tranquille pour une vie sexuelle épanouie ? Nous travaillons énormément, notre vie professionnelle est bien remplie. C’est aussi important. Nous n’avons pas les mêmes horaires. Quand il rentre, je suis déjà couchée (petit rire)… alors… » 36 ans, secrétaire.

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« Mon époux n’habite pas ici, son bureau est au nord, à 3 heures de Shinkansen3 de Tokyo. Beaucoup de couples vivent comme nous. La vie professionnelle dicte le quotidien des couples. Je suis fière de la position de mon mari au sein de l’entreprise et nous pouvons vivre sans nous priver. Je ne me pose pas de questions. » 32 ans, mère de famille. « Après notre voyage de noces, nos avons repris le rythme de la vie comme avant. Nos horaires de travail ne coïncident pas. Je pars très tôt le matin. À 5 heures, je suis déjà dans la salle de bain. Mon mari travaille dans une banque, il a 45 minutes de trajet en train, mais les bureaux n’ouvrent qu’à 9 heures. Le soir, par contre, il sort avec ses collaborateurs. Et puis, nous sommes souvent… fatigués. Je crois que nous cohabitons, nous ne sommes plus des amants. » 28 ans, employée dans un magasin de produits de luxe. « Parfois, je lui demande s’il a cessé de me trouver mignonne… Si je ne lui plais plus. Je me sens seule parfois. Non, ce n’est pas vraiment cela. Je ne me sens pas désirée… Je m’habille bien, je me maquille pour sortir avec lui, mais… nous vivons en frère et sœur depuis 3 ans déjà… » 29 ans, scénariste de photos de mode. Il n’est intéressant de lire un article qui porte un regard sociologique que si la lecture est suivie d’un moment de réflexion… un instant d’introspection. N’entends-tu pas les mêmes plaintes ? Tes amies sont-elles épanouies ? Ont-elles la prunelle des yeux qui scintille ? Après 5 ans de mariage, la bonne copine avec laquelle tu vas boire un café de temps à autre, est-elle encore joviale et sexuellement explosive ? Non. Soyons honnêtes. Nous ne sommes pas logées à meilleure enseigne. Il y a là quelque chose de symptomatique. Et même si le problème paraît plus aigu au Japon, il nous renvoie à nous-mêmes. Une déstructuration temporelle qui s’accélère, un univers spatial trop complexe et trop vaste à habiter, à traverser quotidiennement, un hédonisme personnel qui ne cesse de croître et qui frise le narcissisme, l’explosion des outils de loisirs virtuels qui nous dévorent, notre tendance à l’hyperactivité (TDAH), nos rôles qui sont multiples, contradictoires et flous… Où est la place du couple dans ce monde-là ? Et cette solitude immense. Pourtant, il y a des nuances entre notre sexualité de femmes mariées et celle des femmes japonaises. La façon de la percevoir. La manière d’en parler.

Auteure : Catherine Beeckman, Tokyo, 2007, USA 2011 Illustration : Tim Gallo 1 Numéro 28 du mois de décembre 2011 2 L’anonymat est maintenu. 3 Train rapide.

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7.

La perle du conflit politique


Mon premier jour en tant que Cubaine amĂŠricaine Silvia Amarilis


La Havane, Cuba 1er avril 1968 Le matin J’ai sept ans et je me sens très sûre de moi, protégée. Maman m’a réveillé tôt. Quelle belle journée ! Climat tropical typique : ciel bleu, quelques nuages blancs comme la neige, la brise de la mer qui caresse les palmiers et une température agréable, plutôt chaude. Je suis un peu confuse parce qu’en réalité, je ne sais pas ce qui se passe. Bien sûr, je sais que nous allons voyager et cela me plaît, car je n’ai jamais pris l’avion. Notre bagage, une seule valise pour tous les trois, est prêt, fermé et posé à côté de la porte d’entrée de notre appartement. Ma robe verte, élégante et parfaitement repassée est posée sur le lit pour que je l’enfile. Mes bas et mes chaussures, impeccables et brillantes, sont au pied du lit. Ma poupée favorite, la seule, soigneusement choisie pour voyager avec moi, repose également sur le lit. Nous avons rendu visite à toute notre famille et à tous nos amis depuis la semaine dernière et je ne sais pas trop pourquoi, mais depuis lors, Maman est inconsolable. En privé, elle pleure tous les jours, toute la journée ! Moi, j’ai juste pleuré quand nous sommes allés voir ma mamie et que maman lui a annoncé notre voyage. Elles se sont alors mises à pleurer. Ma grand-mère m’a embrassée et j’ai été remuée quand je l’ai senti pleurer dans mes bras. Je lui ai demandé : « Pourquoi pleures-tu, Mamie ? » Je ne pouvais imaginer pourquoi. Elle m’a dit qu’elle pleurait de joie. Je ne l’avais jamais vue pleurer… Alors moi aussi, j’ai pleuré de joie. Le midi Nous avons pris notre bain et nous nous sommes habillés comme si nous allions à une réunion importante. Je me sens très jolie et sûre de moi, comme si j’avais quinze ans. Maman est très élégante avec sa robe d’hiver et ses souliers pointus avec un fin talon… Ça me semble un peu chaud pour la température qu’il fait aujourd’hui midi, mais elle me dit que là où nous allons, il fait plus froid qu’ici. Papa, avec son costume cravate est lui aussi très élégant. Nous descendons les trois étages par l’escalier principal du bâtiment. Je suis contente, ils sont silencieux. Nous portons chacun notre manteau sur le bras. Papa a pris sa mallette et la valise, maman, son sac à main en cuir noir et moi, ma poupée. En sueur, nous entrons dans le taxi qui nous attend devant le bâtiment. L’après-midi Nous sommes arrivés à l’aéroport de La Havane où nous attendait toute notre famille, mes grands-parents et mes oncles du côté maternel et paternel, dix personnes en tout. Nous avons une petite famille en comparaison avec mes autres amis. Dès que nous sommes sortis du taxi, ils nous ont embrassé et ils se sont mis de nouveau à pleurer… J’imagine qu’ils pleuraient de joie, comme ma grand-mère ! Nous sommes entrés dans l’aéroport et au moment de nous séparer, papa est devenu très sérieux et nous a dit d’aller nous mettre sur la ligne d’inspection de sortie du pays. Une fois sur la ligne, nous avons regardé en arrière, ma maman et moi, et papa nous a dit de cesser de regarder en arrière et de faire attention à ce qui venait devant. Soudain, et pour la première fois de la journée, je me suis sentie nerveuse… et moins joyeuse. Nous avons mis toutes nos affaires sur la table d’inspection et l’officier du gouvernement cubain a commencé à les inspecter et à nous inspecter. J’ai vu soudain ma mère fondre en larmes et implorer l’officier. Quelle frayeur ! Que se passait-il ? J’ai immédiatement vu mon père prendre ma mère par le bras et lui dire, le regard ferme, décidé, mais avec amour : « S’il te plaît, cesse de pleurer tout de suite et ne t’en fais pas, je t’en achèterai une autre quand nous arriverons aux États-Unis, et plus jolie que celle-ci. » J’ai compris alors que l’officier avait pris la bague de fiançailles de ma

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maman. Maman, la mort dans l’âme, cessa de pleurer et poursuivit son chemin. Je me suis rendue compte à ce moment-là, à sept ans, que ce voyage n’était pas plein de larmes de joie, mais de larmes de tristesse. Le cœur triste et battant rapidement, j’ai avancé avec mes parents vers l’avion qui nous attendait sur la piste. Depuis mon siège à côté de la fenêtre, j’ai regardé vers le terminal de l’aéroport de La Havane où se trouvait notre famille, immobile, fixant l’avion, tous en train de pleurer et nous faisant adieu de la main comme si c’était pour toujours. À ce moment-là, j’ai pleuré mes premières larmes de tristesse. À ce moment-là, la joie que je me faisais de ce premier voyage en avion est passée au second plan. Mexico, Mexique 1er avril 1968 Le soir Après un vol long et silencieux, nous sommes arrivés à l’aéroport de Mexico, de nuit. Nous sommes descendus de l’avion, élégants, mais tristes et toujours silencieux. Lorsque nous avons atteint la sortie, où les autres passagers embrassaient leurs amis et où des chauffeurs les attendaient, j’ai demandé à papa : « Qui nous attend à l’aéroport de Mexico ? » « Personne ne nous attend, me répondit-il. Nous ne connaissons personne à Mexico. » Le cœur triste et inquiète, je lui ai demandé : « Nous allons prendre un taxi ? » Il m’a répondu : « Nous n’avons pas un centime pour prendre un taxi. L’officier du gouvernement cubain a pris tout l’argent que j’avais en poche. » Mon cœur se mit à battre encore plus fort et, me sentant peu sûre de moi et vulnérable, je lui ai demandé : « Mais qu’est-ce qu’on va faire alors ? » Il me répondit : « Je ne sais pas, ma chérie, mais je te promets… que ta maman et moi, nous te protégerons même si nous devons dormir cette nuit à l’aéroport. Ne t’en fais pas. Avec l’aide de Dieu, tout se solutionnera et nous finirons bien par arriver aux États-Unis. » À ce moment-là, je me suis rendue compte que j’avais probablement dit adieu à ma famille à Cuba pour toujours. La nuit Mon père avait disparu dans l’aéroport depuis un moment et nerveusement, j’ai demandé à maman où il était. Elle ne savait pas exactement, mais elle m’a assuré qu’il allait bientôt revenir. Et c’était vrai. Amical, comme toujours, Papa était allé parler à un monsieur qui attendait d’autres familles qui avaient pris le même avion. Il s’avéra que ce monsieur était un grand monsieur très gentil, notre sauveur pour cette nuit-là. Propriétaire d’une maison d’hôtes, il nous offrit d’y passer la nuit. Sans demander aucune avance, de bonne foi, il prêta 25 pesos mexicains à mon père pour qu’il ne soit pas sans argent et il nous conduisit dans sa camionnette jusqu’à sa maison d’hôtes. Quand nous sommes arrivés, tard dans la nuit, à la maison d’hôtes, ce qui m’impressionna le plus, ce fut le magasin de vêtements et d’accessoires qu’il y avait au rez-de-chaussée. J’ai demandé à Maman : « N’importe qui peut acheter dans ce magasin ? Même nous ? » Ma mère me répondit : « Bien sûr que si ! Nous sommes arrivés dans un pays libre. » Ironiquement, sur une terre étrangère, mais libre, un monsieur étranger et son épouse devinrent notre nouvelle famille et notre pont aérien vers les États-Unis. À 7 ans, la tristesse dans le cœur, mais sûre de moi et protégée, j’ai versé des larmes de joie une fois de plus. Page d’un Journal personnel Auteure : Silvia Amarilis, La Havane, Cuba, 1968 Traduction française : Brigitte de le Court Illustration : photo de Sylvia en 1968, La Havanne des perles autour du cou • 105


Je vous salue Marie pleine de gr창ce. Catherine Beeckman


Je vous salue Maria, Myriam, Marouchka, Maya… pleines de vous-mêmes, de vos souffrances, de vos blessures, couvertes de cicatrices, d’hématomes. Griffées, giflées, piétinées, violées, éventrées. Mais pleines de grâce. Le Seigneur est avec vous. Le Seigneur était-il avec vous ? En êtes vous certaines ? Le Seigneur ne vous avait-il pas un peu abandonnées ? Où était-il lors de cet avortement forcé ? Où était-il, quand ils vinrent à quatre, machette à la main, fil barbelé et couperet aiguisé ? Alors que vous dégagiez des décombres les corps en lambeaux de vos enfants nouveau-nés, où était-il ? Vous êtes bénie entre toutes les femmes. Vous êtes bénies, vous toutes les femmes, qui offrez vos fils à ce monde aveugle des hommes. Vous êtes sacrées parmi tous les êtres, vous qui à l’aube pétrissez le pain quotidien et attisez les braises du feu matinal avant d’entamer votre devoir de mère, d’épouse, de maîtresse, de putain ou de chienne. Et Jésus, le fruit de vos entrailles est béni. Et Joshua, Mohamed, Pedro, Yvan ou Gombe sont bénis, fruits de vos trippes, de vos boyaux ensanglantés, de cet utérus qui, comme un fruit, mûrit malgré lui. Ils sont bénis ou maudits vos chérubins ou vos bâtards, vous n’avez pas le choix, ces rejetons inattendus, orphelins du destin. Ils sont bénis, car ils sont en vie. Sainte Marie, mère de Dieu. Saintes toutes les femmes, celles qui écartèrent leurs jambes. Saintes femelles Vierges qui mirent au monde un petit être sans défense, l’innocence, ni le bien ni le mal et donc firent renaître Dieu. Mères de Dieu. Priez pour nous. Priez, récitez les psaumes originels, chantez les louanges, murmurez les versets, égrenez les chapelets, allumez les cierges, incendiez les chapelles, brûlez les temples, mettez le feu aux mosquées, hurlez votre peine, criez l’injustice, dénoncez la guerre des hommes, revendiquez la paix d’élever vos enfants dans la douceur et la candeur du jour. Maintenant et à l’heure de notre mort. Maintenant, tout de suite, sans attendre, non, n’attendez pas une mort de plus, pas un enterrement de plus. Levez-vous, maintenant. Ainsi soit-il. Ainsi un jour… un jour ainsi soit-il le bonheur d’être femme, d’être Marie, mère de Dieu. AMEN

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Inspiré du massacre commis à Mabanga, nord-est du Congo en 2010. Le viol est une arme de guerre. En signe de gratitude envers Kim qui, avec son mari, travaille depuis des années au Congo afin de « rendre une vie » aux victimes du viol en gang. En hommage à Denis Mukwege, activiste humanitaire et gynécologue. Vous pouvez consulter le link Global Voices.

Auteure : Catherine Beeckman, 2010 L’auteure a vécu toute son enfance au Congo. Illustration : Catherine Beeckman 108 • des perles autour du cou


Croiser les frontières, dépasser les limites… Maria de Jésus Garcia Sanchez


Mon village s’appelle Santa Teresa… C’est un village très humble, très, très humble. Tous des paysans. Nous étions douze frères et sœurs. Ma mère travaillait tout le temps. Nous étions vraiment très très pauvres, mais la nourriture ne manqua jamais. Nous avions des haricots, du maïs. Nous n’avions pas beaucoup d’argent pour nous habiller ou pour les choses que nous avions envie d’avoir. Nous étions pauvres et ignorants, nous n’avions pas d’éducation. L’école n’allait pas au-delà de la sixième primaire. Dès lors, à douze ans, nous, garçons et filles, faisions ce qu’avaient toujours fait nos parents : les tâches domestiques ou le travail dans les champs. Ils n’allaient pas à la ville ? Non, ils n’allaient pas à la ville. Rien. Tout terminait là-bas. Je ne voulais pas de ça. Je n’ai pas voulu continuer. J’ai cessé d’aller à l’école. J’ai eu une belle enfance pourtant, mais ma mère ne nous a jamais inculqué le danger de l’être humain, de quoi était capable un être humain. Non. Là-bas, c’était un monde où personne ne faisait de mal, nous nous connaissions tous. C’était propre, aimable. Tes frères et sœurs, ils sont partis à la ville ? Ils voulaient aussi s’en aller ? Nous sommes partis petit à petit. Personne n’est resté dans ce village. À l’âge de 14 ans, la pauvreté elle-même m’obligea à aller travailler à la frontière, chez une tante, en compagnie de ma sœur aînée de 17 ans. Nous travaillions de cinq heures du matin à cinq heures de l’après-midi dans une usine de confection : du travail pur et dur, sans sortir, ni aller au cinéma. Dans quelle ville ? Ciudad Juárez. Là-bas, travaillaient beaucoup de gens provenant de villages lointains. Il y avait du travail pour tout le monde. Des centaines d’usines qui produisaient pour les États-Unis, tout près de la frontière et à très bas coûts du fait de la main d’œuvre bon marché. C’était en 1986. Ils ne regardaient pas si vous aviez l’âge exigé. Ils modifièrent eux-mêmes mon acte de naissance en m’ajoutant deux ans. Et nous voulions tous passer la frontière. Et l’argent ? Nous l’envoyions à nos parents, mais nous allions aussi acheter tout ce que nous n’avions jamais eu. Nous arrangions nos cheveux, nous nous faisions la manucure… C’est là que j’ai mangé ma première pizza, mon premier hamburger… Quand as-tu connu ton mari ? Je l’ai connu à Durango, au cours d’une fête. Il avait 10 ans de plus que moi et était divorcé. Il avait déjà passé cinq ans aux États-Unis, à travailler dans les restaurants. Légalement. Je me suis tout de suite mariée, j’avais 16 ans. Je suis tombée enceinte et nous avons attendu la naissance du bébé pour traverser. Et l’enfant ? Il n’avait que sept jours. Il n’avait pas encore perdu son cordon ombilical. Nous avons voyagé dans un vieux camion avec plus de trente personnes, le camion était plein, deux jours et deux nuits. Je suis arrivée à Tijuana avec une terrible hémorragie. Directement à l’hôpital, les vêtements couverts de sang. Nous avons dû attendre une semaine. Je ne pouvais pas passer la frontière comme ça. Mon époux ne voulait pas. Il paya le passeur, nous n’avions que trois jours. Le médecin me fit une piqûre, je ne sais pas de quoi, et nous sommes venus.

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Et le bébé, bien ? Oui, mais quand le passeur est arrivé, il nous a dit que l’enfant ne pouvait pas venir, qu’il devait aller avec un couple légal, nous ne savions pas qui, qu’ils faisaient passer les enfants avec de faux certificats de naissance yanquis et qu’ensuite, ils nous le rendraient… Et ils vous ont rendu l’enfant… Oui, j’ai eu de la chance. C’était des gens sympas. Quand ils me le rendirent, ils l’avaient baigné et lui avaient donné à manger. Quoi ?… Il y a des enfants qui… ? Qu’on ne rend pas, oui, et pas seulement des bébés, des petits garçons et des petites filles de cinq ou six ans. Et comment allez-vous récupérer cet enfant si vous n’avez même pas de quoi commencer, si vous êtes ignorants, si vous êtes aussi niais ? À sept heures de l’après-midi, nous étions tout près de la ville de Tijuana, dans la banlieue, avec un groupe de gens que nous n’avions jamais vus. Ces quartiers sont terrifiants. Ils nous ont donné des indications et un guide, un jeune de 22 ans, par là, pour nous conduire à San Ysidro. Il nous aida à traverser ces quartiers pleins de bandes et de trafiquants de drogue. Et le guide paya ces bandes pour notre sécurité. Après avoir marché toute la nuit, dans le noir, nous sommes arrivés à quatre heures du matin en face d’une pompe à essence à San Ysidro. Là, tout s’est accéléré. Nous nous sommes dissimulés dans les toilettes et rapidement, deux par deux, ils nous ont appelé et nous sommes allés nous cacher dans les caisses à outils que l’on voit derrière les fourgonnettes. C’est là qu’ils nous ont mis. Tout ça en deux minutes, mon époux et moi et un autre couple. Pliés, avec la tête sur les genoux. J’ai pleuré tout le trajet. On manquait d’air. Quatre heures plus tard, nous étions aux États-Unis, près de Los Angeles. Le chauffeur s’arrêta et nous laissa dans endroit de restauration. Et mon fils était là. Que coûte un passeur ? À l’époque, ça coûtait 500 dollars. Aujourd’hui, 5000 peut-être, avec le risque de perdre la vie. Mais j’étais contente. Je regardais les lumières, la ville. J’étais heureuse. Nous sommes restés chez une tante pendant une semaine. Je regardais les lumières tous les soirs. Heureuse. De là, nous sommes allés à San José, où mon mari avait son travail. Nous vivions dans un appartement que nous partagions avec cinq autres hommes. J’étais la seule femme, avec mon enfant. Je restais enfermée, toute seule. Sainte Mère de Dieu ! Je ne savais pas où aller dans cette ville. Et mon mari ne me laissait pas sortir, il m’apportait la nourriture. Je ne sortais que pour aller aux toilettes. Jusqu’au jour où… Jusqu’au jour où… ? Un homme qui vivait là a enfoncé la porte. Il m’avait vue, il m’observait. Il a cassé la serrure, enfoncé la porte et est entré dans ma chambre, complètement nu, avec des ciseaux. Mon enfant était à côté de moi… Nous n’avons rien fait (pleurs)… je n’avais pas une amie, personne. Avec ma deuxième grossesse, mon deuxième fils, j’ai commencé à sortir. Je me faisais suivre dans une clinique pour personnes à très faibles revenus, j’y allais régulièrement. J’ai ainsi connu le quartier un peu mieux. Mais mon mari ne me laissait pas sortir. « Pas question d’aller en rue ! », me disait-il. Il faisait pression sur moi et j’ai commencé à avoir peur. C’est comme ça que ça a commencé. Quand ma mère est allée à Los Angeles pour voir ses petits-enfants et toute la famille, j’ai dis à mon

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mari que j’allais là-bas, voir ma maman pour qu’elle connaisse mes enfants. Et que j’allais y aller. Il est venu avec moi. Il a tout laissé et nous sommes allés à Los Angeles. Il a trouvé un travail dans un restaurant. Mais il était toujours le même : il choisissait mes vêtements pour moi, il me suivait chez le coiffeur, il m’achetait mes chaussures… tout… tout… Je ne sais pas comment j’ai supporté ça. Tu as travaillé aussi ? Oui, j’ai commencé à travailler quand le second avait trois ans. Une voisine s’occupait de mes enfants. J’avais un revenu, plus d’indépendance. Je travaillais dans une usine de confection. J’aimais bien. J’ai économisé. J’ai travaillé pendant longtemps. Et j’ai acheté des billets pour aller voir ma mère, mes parents avec mes enfants, au Mexique. Sortir des États-Unis, c’est facile, mais comment es-tu rentrée à nouveau ? Ma belle-sœur, qui était avocate, fit passer mes enfants avec les actes de naissance de ses propres enfants. Pas moi, je suis restée un peu. J’ai trouvé un passeur et j’ai fait la même chose que la première fois, sauf que cette fois-ci, je n’ai pas fait la partie en camion. J’ai tout fait en marchant, deux jours et une nuit, avec un groupe de gens. Le passeur était le mari d’une cousine, j’avais confiance en lui. (Pause) Je vivais dans un très vilain quartier à Los Angeles, vraiment affreux et dangereux. On entendait des coups de feu. C’était l’époque de l’héroïne, des premiers puissants gangs latinos. Horrible. Je conduisais tous les jours mes enfants à pied jusqu’à l’école, enceinte du troisième. Mais un jour, un homme m’attaqua à la porte de mon appartement. J’avais mon petit dans les bras. L’homme appuya son pistolet contre son front. Il se mit à pleurer, il sentait le froid de l’arme contre sa peau. L’homme voulait entrer et il me frappa. Nous sommes tombés par terre. Entendant des cris, un voisin noir est venu. Il a frappé l’homme qui est parti en courant. Nous avons alors décidé de déménager, d’abandonner Los Angeles pour aller à l’est. Oui, beaucoup de Mexicains ont quitté la Californie dans les années 90 pour aller vivre dans les États du sud-est. Mes frères et des cousins qui vivaient là-bas nous avaient dit que tout était si beau. Alors nous y sommes allés. Nous avons trouvé du travail et un petit appartement. Nous travaillions dur. Très dur, vraiment très dur. Je ne me souviens pas de mes enfants à cette époque, je les ai oubliés. Je travaillais dans un appart-hôtel, je faisais le nettoyage après le départ des gens. J’ai vu de tout… la crasse que laissent les gens derrière eux après un séjour… Je faisais tout, même repeindre les murs. Le samedi, je travaillais sur un bâtiment en construction : poser les briques, sélectionner les fers, transporter le béton, n’importe quoi pour travailler et cela, dans un univers exclusivement masculin. Je le supportais, j’étais jeune, le corps répondait. Nous économisions de l’argent. Nous sommes allés au Mexique, sept ans après, pour les vacances d’été. C’était le rêve de ma vie. Nous sommes allés avec deux enfants légaux et un illégal, plus moi, toujours illégale. Nous avons tout mis dans une camionnette et nous avons conduit pendant trois jours. Nous sommes restés un mois au Mexique. Mais au retour, on ne traversait plus par la Californie. L’affaire était plus difficile, plus dangereuse, vilaine, vilaine. On traversait par le Texas. Ma sœur m’avertit qu’on passait par le désert, que le désert était le désert et que le désert emportait ses victimes… Il fallait passer par Ciudad Juárez. Elle me suggéra d’utiliser son passeport pour traverser comme tout le monde. Nous avons engagé un passeur qui était un journaliste mexicain corrompu reconverti. Grâce à ses contacts, il obtint de faux papiers pour mon époux. Le passeur nous dit qu’il allait conduire la

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camionnette avec toutes nos affaires. Mon mari traversa la frontière en marchant devant. Le passeur allait derrière avec les enfants à bord. Je devais aller en taxi. Ils traversèrent tous. Puis ce fut mon tour. Le reste de la famille ne pouvait pas m’attendre, c’était une question de temps, tout ça. Il s’en allèrent donc à l’aéroport et prirent l’avion. J’ai traversé avec les papiers d’immigrante, sans problème. Nous avons passé Ciudad Juárez, ensuite, je suis montée dans un camion avec beaucoup de monde et nous avons commencé la traversée du Texas. Au bout de trois heures, il y a eu un contrôle de sécurité, une autre super inspection, au Texas, un poste sur l’autoroute. Un officier d’immigration est entré. Il nous a dit : « Tous ceux qui ont des passeports, descendez du camion. Nous faisons une enquête avec les empreintes digitales. » Au bureau, ils m’ont dit : « C’est ta photo ? » J’ai dit que oui. « Laisse-moi prendre tes empreintes alors… Mais ce n’est pas toi, celle de l’empreinte ! » Ils m’ont fait des photos et de tout et j’ai été arrêtée. Avec cinq Asiatiques. Il était cinq heures de l’après-midi. C’était pas encore la prison, juste des cellules. À huit heures, ils nous ont conduit à Monahans au Texas, la prison, dans un village isolé. Les portes s’ouvraient automatiquement. Une femme officier nous a demandé d’enlever tous nos vêtements, tous. On a pris nos empreintes, on nous a fait ouvrir les jambes, on nous a fait un examen gynécologique et on nous a donné un uniforme. Sans pouvoir communiquer avec personne. Le jour suivant, enfin, l’après-midi, j’ai pu passer un coup de fil. Mais personne, personne, personne n’a pu rien faire. Les charges étaient trop lourdes : fausses empreintes et fausse identité… Bravo ! C’est une faute grave ! Je recevais donc mon châtiment… Ils m’ont mise dans une cellule avec cinq femmes. Nous dormions là, nous partagions le water devant tout le monde. Chacune de ces femmes vivait dans son propre monde, elles étaient complètement dedans et rien ne les importait. Trois jours passèrent. On me changea de prison. Même rituel de bienvenue ? La même chose. C’était une cellule avec cinq femmes. La première chose que j’ai vue, c’est une femme se baignant, toute nue, le corps entièrement couvert de boutons, des pieds à la tête, même le visage, rempli. Qu’est-ce qu’elle avait ? J’ai demandé aux autres ce qu’elle avait. Il y en a une qui m’a répondu : « T’es conne ou tu fais semblant ? Elle est camée, elle est droguée, complètement… Toi, t’es vraiment stupide ! » J’ai alors pensé : « Quelles malades, comment peut-on vivre ici ? » On me donna un uniforme et des sandales en plastique que je n’ôtais même pas pour dormir. Elles m’ont accompagnée pendant quatre mois. Je n’avais pas de lit, nous étions trop nombreuses, la prison était pleine, j’ai donc dormi quatre mois par terre sur un matelas. Et les quatre autres femmes ? Là-bas, c’était toutes des prostituées, des trafiquantes de drogue ou bien elles avaient essayé de tuer quelqu’un, sauf moi et une autre qui n’avait pas non plus ses papiers. C’était horrible… Non, non, non… je n’aurais pas pu imaginer ça à vrai dire… Il y avait une femme qui préparait, avec son drap de lit, un membre masculin et qui se masturbait avec ça devant tout le monde. Moi, je me retournais de l’autre côté. Ces femmes étaient toutes des malades de la drogue, de la mauvaise vie, des folles, elles se frappaient, pleuraient, s’arrachaient les cheveux en criant, baisaient entre elles, racontaient les horreurs de leur vie passée avec tous les détails. Et que pouvais-je faire ? Même si je ne regardais pas, j’entendais tout. Toutes les nuits, elles demandaient deux Tynelon. Les gardes les leur donnaient. Elles ouvraient les gélules dès que le garde était parti et l’absorbaient par le nez. Et la nuit, ça faisait un chahut. Je raconte ce que j’ai vu. Je pleurais, je priais. Je demandais à tous les défunts de ma famille : « Sortez-

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moi d’ici ! » S’il n’y avait pas eu cette camarade qui m’appuyait et que j’appuyais, je serais devenue folle comme elles… Les gardes étaient des femmes ? Non, c’était tous des hommes, sauf la directrice qui gérait le centre de détention. Il y avait des activités ? Non, une heure de promenade dehors dans une petite cour au soleil, une heure par jour. Là où nous mangions et où nous passions la journée, il y avait une télévision qu’ils éteignaient s’il y avait du grabuge et à sept heures pile, tout le monde dans sa cellule avec ce bruit de portes électriques. Chacune dans son monde sordide. J’y ai passé les quatre mois de délit fédéral. Quand j’eus payé pour ma faute, je suis allée à la prison d’immigration et devant le juge. C’est là que mon mari a enfin pu contacter un avocat. Je suis sortie avec une caution de 9000 dollars d’immigration et 5000 autres dollars de frais d’avocat, et il a seulement donné quatre coups de fil. Au cours de ces trois jours, j’ai vu aussi ce que l’humanité avait de pire. Tant de drames, beaucoup de femmes violées par les propres passeurs, et de tous les pays : Brésil, Honduras, Pologne, Asie. J’ai vu une Dominicaine avec le dos ouvert, à vif. Elle avait traversé une rivière et un fil de fer lui avait arraché la peau. Tout était abus et viols. Quand nous avons commencé à parler, elles m’ont demandé d’où je venais et j’ai répondu : « de la prison de Texas », et elles m’ont raconté leurs drames. Ensuite, il y en a une qui m’a demandé : « Et toi, comment est-ce que tu ne pleures pas en entendant nos histoires ? » Moi, j’avais déjà tant pleuré que mes yeux étaient secs. Et ils me rendirent ma liberté. J’étais libre. Il était quatre heures de l’après-midi, il faisait un froid de canard. Tout seule dans la ville d’El Paso. Avec les mêmes vêtements que ceux que je portais quatre mois plus tôt. Dans ce froid épouvantable. Le bus n’arriva qu’à neuf heures du soir. Quand je suis enfin arrivée à la maison, après trois jours de voyage, c’était Thanksgiving. Mon plus jeune fils ne savait rien de rien, il s’imaginait que je revenais du Mexique, il me demanda des cadeaux du marché… du marché de mon village. Mais je n’avais rien, rien, rien… rien que l’odeur de cigarette. Il m’a regardée et m’a dit : « Maman, pourquoi es-tu si débraillée ?

Une interview Réalisée par Catherine Beeckman Maria de Jésus Garcia Sanchez, Mexique, 2011 Traduction française : Brigitte de le Court Illustration : Catherine Beeckman 114 • des perles autour du cou


Un couple mixte: une polémique de l’amour Tanita, Angel et Lauren


LAUREN. – Alors comme ça, t’es mariée avec un afro-américain? Pour de vrai ?! C’est pas dur, ici, dans le sud? ANGEL. – Ce qui m’a étonnée, en fait, c’est que les commentaires et les regards ne sont pas venus des blancs. Quand je me promenais dans la galerie commerciale avec mon mari noir, ce sont les femmes afro-américaines qui me jetaient de sales regards. Et parfois me disaient: « Ma pauvre fille! Qu’est-ce qui t’as pris de te marier avec un black? Tu te compliques la vie! Pouvais pas te contenter d’un des tiens? » TANITA. – Angèle, moi je viens d’une famille afro-américaine, mais ma mère, elle a divorcé et elle s’est remariée avec un blanc. Et elle nous a raconté que mon père la tabassait à tour de bras comme un malade, tout l’temps complètement beurré, et qu’elle en voyait pas l’bout, et qu’à la fin, il nous a abandonnés pour se barrer avec une garce et s’installer dans un gourbi de la zone, et qu’elle se r’mettrait jamais de la vie avec un noir. Maintenant, depuis qu’elle est avec ce blanc, elle est pénarde. LAUREN. – Vraiment? Alors c’est quoi le problème? J’pensais que si tu te mariais avec un noir, t’existais même plus dans la communauté blanche! ANGEL. – Ça oui! C’est vrai! Si j’avais épousé un asiatique ou un latino, la couleur aurait été moins radicale. Mais noir, c’est NOIR et ici c’est le Sud et même si on est en 2012, c’est trop FONCÉ! C’est pas comme ça à New York, j’imagine. TANITA. – Angèle, ma fille! Tu peux pas tenir un black, tu peux pas, j’te dis! Faut avoir de la tchatche et pouvoir le tenir par la queue! Nous, on a été élevée par des femmes noires, nos mères et nos grands-mères, et on voit ce qu’elles ont encaissé avec ces négros, abandonnées, trahies. Alors, les femmes de la famille, elles nous ont appris la vie! Genre: « Ma fille, faut toujours avoir un quarter1 dans ta chaussure, comme ça t’auras de quoi appeler ta mère d’une cabine téléphonique pour qu’elle vienne te chercher avec tes mômes! » Et on en a assez de toute cette merde! On va bosser à l’école, avoir un diplôme, se trouver un job et faire ce qu’on peut pour être indépendante ou ne compter que sur les nôtres. Tu sais combien y a de mères célibataires blacks en Amérique? Fini de se taper ces mecs noirs qui se prennent pour des kings et se comportent comme des macs, beurk! Maintenant, on fait notre loi et n’ont qu’à s’y t’nir. Elles vont où, les tunes? Et qui paie les factures? Et t’étais où à faire la nouba jusqu’à pas d’heure? C’est pour ça que ce black, il s’est marié avec toi: il savait qu’il allait être bien plus cool avec toi qu’avec une des nôtres ! LAUREN. – J’y crois pas. Tu sors tout ça d’où? TANITA. – Oh, ç’a toujours été comme ça, tu sais, même dans les plantations de coton ou de tabac. Les mères protégeaient leurs filles des types blancs de la maison ET des noirs qui travaillaient aux champs. On pouvait gagner plus d’argent, si on travaillait dans la maison. Puis on est devenue les « domestiques », là aussi, on élevait leurs enfants, leurs bébés. On s’est serré les coudes, comme un village au cœur du village. Alors que les hommes noirs, ils sont moins fidèles, moins sérieux, moins protecteurs. Pas tous pareils, mais ouais, comme en Afrique à c’qu’on dit!

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ANGEL. – Je vois ce que tu veux dire… Je sais que je suis pas aussi forte que toi, que je sais pas me défendre comme toi. Et au cas où, je peux même pas retourner chez ma mère comme vous autres femmes noires le faites. Je serai entre deux cultures et je risque de rester coincée entre les deux. LAUREN. – Moi, je pensais que c’était pour le prestige qu’un noir épousait une blanche. TANITA. – Ça c’est des conneries! C’est juste pour se la couler douce ! LAUREN. – Et quand c’est un blanc avec une noire? ANGEL. – Là aussi, historiquement, à l’époque des plantations ou de l’esclavage, les blancs avaient le pouvoir de prendre toutes les femmes noires qu’ils voulaient. C’était comme ça. Alors qu’aujourd’hui, c’est un choix, par amour. Les racistes se demandent comment ça peut arriver des choses pareilles. Mais la femme noire, elle s’en sort bien dans ce mariage, avec de l’attention et de la tendresse. LAUREN. – Donc le grand perdant est… l’homme noir… TANITA. – J’te l’fais pas dire. Mais attention! Nos fils et nos hommes, nous on les aime! Amen!

Une conversation impromptue entre Tanita, Angel and Lauren Jacksonville, USA, 2012 Enregistrée par Catherine Beeckman Traduction française: Sylvie Froschl Illustration: Tim Gallo 1 Un “quarter” est une pièce de 25 centimes.

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Je suis AfricaiNe

(Je suis blanche, suis-je une AfricaiNe ?) Karin Hougaard


Je suis l’Afrique Proclame-t-il Son accent Résonnant Sur sa langue, Comme le reflet De sa couleur. J’absorbe L’air épais La nuit Poussiéreuse Qui s’accroche À ma gorge Le ciel Intime et familier Qui interpelle Mes yeux. Il m’étudie, Moi, cette pale intruse Qui ose appeler son pays Mon domicile. Que puis-je revendiquer Qui suis-je Alors que Si éloignée J’imagine le craquement Des buissons épineux Sous mes pas J’invente Des tempêtes À l’équinoxe Et je respire L’air de la pluie L’arôme de l’été. Moi qui rêve Dans une langue Née sur le sol africain ? Qui suis-je Alors qu’involontairement Je me balance

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Au rythme du mbaganga ? Qui suis-je Moi qui sanglote À chaque fois que j’entends Chanter Nkosi Sikelel’iAfrica Mon africanité Est sans doute plus Embrumée Mais elle aussi Épaisse Glisse De ma langue Se déplace Dans mon sang Reste Dans mon âme Et irréfutablement Demeure dans Mon cœur Car Moi aussi Je suis AfricaiNe

(Je suis blanche, suis-je une AfricaiNe ?) Auteure : Karin Hougaard, Sud Africaine blanche, 2012 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Karin Hougaard 120 • des perles autour du cou


Chère Amalia

(Une lettre à ma sœur disparue) Lucia Marroquin

Souvenons-nous de ces prisonnières enceintes qui disparurent durant la dictature militaire qui frappa l’Argentine de 1976 à 1983. Ontelles été assassinées avant ou après leur accouchement? Leurs enfants ont-ils été avortés de force? Ou bien ont-ils eux aussi disparu dans un réseau d’adoption après avoir été mis au monde? Ces enfants, des hommes et des femmes d’une trentaine d’années aujourd’hui, aux antécédents familiaux inconnus, effacés ou occultés dans des dossiers secrets, vivent parmi nous.


Chère Amalia, Pourquoi n’ai-je pas pensé à t’écrire plus tôt? Tous ces jours de repos, avec ce ventre que je découvre plus gros tous les matins au réveil, je me sens seule bien souvent. Daniel m’appelle régulièrement du bureau, mais je passe le plus clair de mes journées à regarder la télévision ou alors je tricote. Je viens de terminer quelque chose pour Juanita et j’ai zappé deux trois fois, mais il n’y a rien à voir. Je me suis souvenue du coup combien j’aimais écrire des lettres à notre oncle qui vivait à Comodoro. Dernièrement, je me suis rendu compte que je te sentais loin de moi et j’ai besoin de t’avoir près de moi. Tu me manques alors que je ne t’ai pas connue, et ça c’est nouveau. Enfant, ça m’a fait bien plus de mal que maman ne soit pas là. J’ai été si mal à l’aise quand grandmère a dû m’acheter mes premiers tampons et tellement gênée de la voir morte de honte quand elle m’a demandé si je couchais avec Daniel. Ce n’était pas la perte de ma petite sœur, encore dans le ventre de maman et dont j’avais à peine senti les coups de pieds, qui m’empêchait de dormir alors. À cette époque, privée de ma maman, j’allais respirer son parfum pour ne plus pleurer et toi, tu n’étais que la nostalgie d’un petit manque. Quand nos grands-parents m’ont assise dans le salon pour m’expliquer sans pleurer et avec toutes les lettres à l’appui, qu’ils avaient été enlevés, que nous savions qui les avait enlevés, mais pas où ils avaient été conduits, j’ai mis du temps à comprendre qu’ils ne reviendraient pas. J’ai encore moins imaginé l’ampleur du vide qui s’ouvrait devant moi. Je ne l’ai compris que bien plus tard et petit à petit. J’ai toujours su qu’il me faudrait toute la vie pour me rendre vraiment compte de cette absence et aujourd’hui, il me faut en assumer une parcelle de plus. Aujourd’hui, le petit manque est devenu un grand trou. J’ai déjà appris à vivre sans parents, je suis devenue forte et j’ai grandi. Mais j’ai encore du mal à vivre sans ma sœur. Je ne vais pas tout t’expliquer, même moi, j’en baille d’ennui. Ce que je veux, c’est que tu viennes, que tu nous prépares le goûter, que tu comprennes que j’ai mal au dos, que je me sens toute gonflée, même les mains, et que j’ai peur. Bien plus peur que jamais. J’aimerais ne pas avoir à bouger afin que ma petite Juanita ne s’inquiète pas. J’ai peur quand elle gigote parce que je ne sais pas ce qu’elle essaye de me dire et si elle ne bouge pas, je retiens mon souffle jusqu’à ce que je sente son petit pied cogner mon ventre. J’imagine alors que tu te libères de je ne sais quel travail et que tu viens ici, chez moi, que tu me racontes n’importe quoi pour me distraire et que tu me gâtes un peu. En toi se mêlent les traits de maman, des gestes dont grand-mère m’a parlé et dont je ne me rappelle pas, mais aussi certaines choses de mes amies et de leurs sœurs. Et un peu de moi (parfois le nez, parfois les mains, je ne sais pas en quoi nous nous ressemblons). Tu as de très longs cheveux, comme aujourd’hui les filles de ton âge, tu portes des colliers et de grandes boucles d’oreilles. Je te vois douce et un peu distraite. Et comme je cuisine très mal, j’imagine que tu as hérité ce don de papa. Tu as apporté des gâteaux secs avec des granulés de toutes les couleurs et tu mets l’eau à bouillir. Je t’ai prêté des pantoufles que tu traînes jusqu’à la cuisine. La bouilloire commence à gémir et je te raconte que cette nuit j’ai encore fait ce cauchemar ; tu le connais par cœur déjà. Tu fais l’innocente et tu me demandes si Daniel a finalement acheté la télévision à crédit ou s’il ne s’est pas encore décidé. Tu me le dis depuis la cuisine, presque en criant, et tu mets les petits gâteaux sur une assiette. Je ne veux pas me distraire et je t’explique qu’après le cauchemar, je me réveille à chaque fois en criant Juana. Et Daniel me dit que parfois je crie Amalia. Alors, pendant que je parle, tu viens t’asseoir à côté de moi, à deux dans le canapé, et tu me caresses le front. Tu me dis d’être tranquille, que Juanita

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est là et que personne ne va venir l’enlever. Que tu es là. Tu tends le bras et tu saisis l’assiette avec les gâteaux. Tu en choisis un tout vert et tu me le donnes. Tiens. Mais je n’ai pas faim. Un thé, oui, je te dis, et tu vas augmenter le feu sous l’eau. Tu apportes les tasses et tu me demandes si je tricote quelque chose. Tu sais que quand je suis angoissée je tricote, les sœurs savent ces choses-là. Maman m’avait appris à tricoter quand j’étais petite et grand-mère m’a poussée à continuer. Tricoter me calme, je me concentre sur quelque chose de tout petit ; sans m’en rendre compte, la laine s’achève et le temps passe. Oui, je tricote un pull rose pour Juana et une écharpe violette pour toi. Le pull est si petit que je l’ai terminé tout de suite, je n’ai plus qu’à l’assembler. Je regarde l’écharpe : je sais que finalement, c’est moi qui la porterai. Je dois être folle de tricoter et de parler à une sœur invisible. Quand grand-mère perdait quelque chose, sa montre par exemple, elle disait toujours : « Et penser que cette montre est quelque part ici, morte de rire ! » Je pense pareil : que tu es là, quelque part, sans que je ne sache où. Je me sens coupable parfois de me lasser de te chercher. Car non seulement, on m’a pris toute ma famille, mais en plus on me donna, pour toujours, la tâche de la retrouver. Avant, au lycée ou à la fac, quand grand-mère était encore là, je pensais que tu pouvais apparaître comme ça, tout d’un coup, qu’on me téléphonerait pour me dire qu’une fille venait de se faire un test d’ADN et qu’il était positif. Et c’était toi qui nous avais retrouvés. Je me rappelle qu’à ce moment-là, j’avais imaginé couvrir toute la ville avec mon portrait, pour que tu ne puisses pas manquer de me voir et de te reconnaître dans mon visage. Il ne m’était même pas passé par la tête que tu pouvais être dans une autre ville ou dans une autre province, que tu pouvais avoir été vivre dans un autre pays ou même qu’on puisse ne pas se ressembler. Est-ce que parfois tu ressens comme un pincement, un picotement à un endroit de ton corps ? On dit ça des jumeaux : si l’un est triste, l’autre le sent même s’il est loin. Est-ce aussi valable pour des sœurs qui ne sont pas jumelles, qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vues ? Parce que s’il en est ainsi, je crois que c’est maintenant, ma chère sœur, ma chère Amalia, que tu devrais le sentir. Ce pincement devrait te faire mal, là maintenant, et tu devrais être en train d’accourir ici, sans savoir pourquoi. Comme dans un vidéoclip, tu apparaîtrais à la porte de la maison et tu entrerais avec tes colliers de couleur. Et je pourrais déposer mon stylo, cesser d’écrire et te couvrir de baisers. Ana

Auteure : Lucía Marroquín, Argentine, 2012 Illustration: Tim Gallo Traduction française: Catherine Beeckman et Brigitte de le Court des perles autour du cou • 123


Perspectives Deboleena Mazumdar


Le roi se lève, il perçoit la fraîcheur agréable de la terrasse Sur son dos. Il déploie ses hommes de main, Rugissant, reniflant, fouinant À travers les étroits couloirs du palais. Il rajuste ses robes froissées, Sa couronne de cheveux mouchetés de poussière et de crasse. Ses sujets lui lancent quelques pièces, Détournant leur regard. Il les observe alors qu’ils vaquent à leurs occupations; Des gens qui ont une raison d’être. Sa raison d’être est de survivre, Il porte sur son dos ses affaires, ses entreprises, Et pérore à travers le royaume.

Auteure : Deboleena Mazumdar, Indienne Lycéenne de 16 ans au LSNEPAL. Traduction : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 125


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La perle de lâ&#x20AC;&#x2122;engagement


10.000 Girls in Kaolak Catherine Beeckman, en collaboration avec Viola Vaughn


« Si Allah a maintenu cet enfant en vie, c’est que Allah – que son nom soit loué – a une mission pour lui ! », dit Viola de sa voix puissante et convaincante. Elle me regarda, souriante, évaluant l’effet que ses mots avaient produit sur moi. Mon petit garçon dormait dans son panier tissé main, à l’ombre fraîche d’un baobab. Il avait six semaines. À sa naissance, ses petits poumons immatures ne s’étaient pas déployés. Il fut placé dans un coma musculaire, un masque à oxygène scotché sur son visage et tous les organes vitaux relayés à des machines. Quatre semaines… Et pourtant il était là, en pleine santé, beau et prêt à croquer la vie ! La déclaration de Viola n’était pas une prédiction ni une déclaration de bonne foi : c’était une affirmation. Viola Vaughn était originaire du Michigan aux USA. Elle avait déménagé avec sa famille à Dakar au Sénégal. Une vocation ? Un appel ? Un retour « aux origines » ? Viola et son époux, Sam Sanders, un saxophoniste légendaire sur la scène du jazz de Détroit, étaient des Noirs américains. Alors, un retour aux sources ? Il y a si longtemps… Nous nous sommes connues au Tamango, un club de jazz de renommée à Dakar où Tracy Chapman et Bobby Mc Ferry étaient venus chanter. Sam et ses musiciens imposèrent rapidement leur présence et le public était ravi car c’était un régal de les écouter « jamming » les jeudis soirs. Viola n’était pas une mère de famille clouée à demeure ! Bien vite, elle s’engagea dans divers programmes dédiés à l’éducation des femmes, des plans de santé, des projets nutritionnels. Je me rappelle de ses déboires pour obtenir des chiffres « authentiques » et des statistiques « vraies ». Viola était fascinante et contagieuse. Notre famille quitta le Sénégal pour une autre destination, un autre continent. Six mois après notre départ, je fis une « dépression », sans doute un baby blues, je venais d’accoucher de mon troisième enfant. Est-ce Viola qui me téléphona ? Est-ce moi qui ai marqué son numéro à Dakar ? Peu importe. Pourtant, j’étais au bout du fil, à me plaindre en pleurnichant. Viola m’écoutait. Et puis elle prononça cette phrase que je n’oublierai JAMAIS, une phrase qui allait devenir ma devise, mon axiome pour toutes les années à venir : « Où sont tes livres ? » Oui, en effet, où étaient mes livres… J’ai intégré le postulat de Viola qui est devenu mon principe de vie et je m’entoure de livres. 2010 – Jour de Grâce (Thanksgiving) Nous sommes assis en famille dans le salon à Winston Salem en Caroline du Nord. La télévision est branchée sur CNN. Qui est à l’écran ? Viola Vaughn ! Quoi ? Je suis abasourdie… En réalité, je ne le suis pas. Viola allait un jour passer à la TV, être dans la presse, dans les médias. Mais de quoi traite cette émission et que fait Viola là, s’adressant à une foule de gens distingués ? Viola venait d’être désignée CNN Hero 2008 en tant que fondatrice de « 10.000 Girls in Kaolak » en honneur pour son œuvre exceptionnelle au Sénégal. Anderson Cooper dirigeait le programme. La soirée était grandiose : des invitées illustres, d’éminents conférenciers. Viola était superbe et remarquable.

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Viola et sa famille avaient déménagé pour la troisième fois à Kaolak au Sénégal en 2000. Deux tragédies bouleversèrent sa vie. Sa fille de 26 ans mourut, laissant cinq orphelins, et l’époux de Viola, son compagnon depuis 20 ans, décéda suite à un douloureux cancer des poumons. Viola chercha un peu de sérénité et trouva du réconfort en enseignant à domicile à ses petits-enfants, alors âgés de 4 à 12 ans. Bientôt, un groupe d’enfants recalés demandèrent à Viola de les aider à passer leurs examens et Viola se retrouva en peu de temps avec une classe de 20 écoliers. Les chambres à coucher devinrent des locaux. Viola constata que les recalés étaient essentiellement des filles. Les filles assistaient principalement à l’enseignement primaire, mais très tôt, elles devaient demeurer à la maison afin d’accomplir les tâches domestiques. Ce schéma social et économique leur était imposé. Le pourcentage de jeunes filles dans la région qui ne passaient pas leur année était significativement plus élevé, car ces jeunes filles manquaient les cours et très vite, devenaient les marginales du système scolaire. Afin de compléter l’éducation de ces jeunes filles sans avoir à embaucher des enseignants, Viola réinventa le célèbre système Montessori : que les plus grandes enseignent aux plus petites. Les résultats furent surprenants. Alors que 80 jeunes filles faisaient partie du groupe, Viola déposa une demande d’aide financière auprès des institutions locales et gouvernementales : elle ne lui fut pas accordée, son système d’enseignement ne répondant pas aux normes préétablies. Afin de pouvoir poursuivre son aventure et afin de pouvoir subsister (achat de matériel scolaire, embauche éventuelle d’instituteurs), les filles commencèrent à cuisiner et à vendre des gâteaux. Et aussitôt, comme cela arrive toujours en Afrique, les mamans, les sœurs, les tantes et les cousines unirent leurs efforts et rejoignirent le groupe. Peu de temps s’écoula : une pâtisserie fut inaugurée, un service de traiteur offrit sa restauration, un atelier de couture fit fortune. De magnifiques poupées africaines et du linge de maison sont aujourd’hui commandés et envoyés aux quatre coins du monde. L’histoire de « 10.000 Girls » fondée par Viola Vaughn est une telle histoire de persévérance, de patience et d’amour pour l’éducation qu’elle éveilla l’attention de certaines initiatives privées qui aujourd’hui sponsorisent le programme. Une histoire d’Amour en vérité, dans le véritable sens du mot. Et quelle est l’envergure du programme en 2012 ? Plus de 3.500 filles font partie du programme et le projet existe en six lieux géographiques différents. Les jeunes filles vont à l’université après le lycée, d’autres se lancent dans une entreprise personnelle locale. Des centaines de filles désirent faire partie du projet. C’est tout ? Non. Viola Vaughn a un rêve. Le programme est devenu « vert ». Il offre une éducation centrée sur l’écologie et l’environnement, un diplôme en agronomie entrepreneuriale est offert. Viola, tu es une Institutrice avec un « I » majuscule. Bien sûr, tu resteras dans les livres, citée et illustrée. Mais pour moi, tu es un livre en soi.

L’œuvre de Viola Vaughn Auteure : Catherine Beeckman, en collaboration avec Viola Vaughn, Kaolak, Senegal, 2012 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Viola Vaughn des perles autour du cou • 129


Orphelins : fragiles et innocentes victimes dâ&#x20AC;&#x2122;un cataclysme Olivia Owen


Mon premier voyage en Haïti touchait à sa fin. Après 6 semaines dans ce lieu qui allait changer ma vie, il était temps de partir. Suite aux troubles politiques dans la capitale de Port-au-Prince, des opposants bloquaient les routes et nous devions être évacués par voie aérienne via Jacmel, une ville côtière du sud. Les autres volontaires du groupe étaient déjà en sécurité à Port-au-Prince ; nous n’étions plus que quatre dans l’aéroport de cette ville animée. Tristesse et gratitude m’envahirent soudain. Tristesse de quitter ce lieu où je m’étais liée à tant de monde, gratitude pour l’expérience incroyable que je venais de vivre. « Olivia ! Olivia !!!! » De loin, je pouvais apercevoir deux silhouettes qui sautillaient de haut en bas, criant mon nom. Elles se mirent à courir de l’autre côté de la clôture afin de s’approcher de nous. Un jeune orphelin du nom de Slovakin avait été mon petit compagnon depuis un certain temps déjà ; il devait être heureux de voir son amie Olivia monter dans un avion pour de vrai ! Je connaissais fort peu Slovakin, j’ignorais son passé, mais nous étions toujours ensemble. Je lui avais consacré des heures, et sa gentillesse et son petit côté taciturne m’intriguaient. Slovakin avait un visage qui en disait long, un masque qui cachait sa vraie histoire. Il ne disait pas grand chose et, à la fin de la journée, alors que je lui souhaitais bonne nuit et qu’il s’enfonçait dans la nuit noire sans que je ne sache où il se dirigeait, je pensais à lui, à son bien-être ou à son malheur, jusque bien après notre séparation. Je lui avais déjà dit au revoir ce matin tôt. Peut-être voulait-il seulement me saluer une dernière fois. Le pilote s’affairait encore aux commandes et je décidai de rejoindre les enfants afin d’en avoir le cœur net. Alors que je courais vers la clôture, un grand sourire aux lèvres, les petites silhouettes devinrent plus grandes, mais les cris d’excitations devinrent aussi plus explicites. Au moment où j’atteins la clôture, Slovakin hurlait. Son corps se convulsionnait à chaque sanglot. Après le choc initial de le voir ainsi, ma réaction fut celle de n’importe quel adulte face à une telle situation : « Cet enfant est blessé, quelqu’un l’a blessé. Je dois le protéger. Il pleure trop fort. » Car je réalisai vite que Slovakin ne criait pas mon nom de joie ; il hurlait pris de désespoir, angoissé de me voir partir. Je lui pris la main à travers le grillage et tentai de le calmer avec les quelques mots de créole que je connaissais. Les pleurs ne cessèrent pas et il serra les poings de plus en plus fort. J’étais restée six semaines avec Slovakin, jour après jour, et je n’avais jamais vu une telle réaction de sa part. Il était toujours un peu indifférent. Slovakin n’était ni heureux, ni triste. Les émotions que cet enfant étalait devant moi me figèrent dans un mutisme total. J’avais travaillé longtemps avec beaucoup d’enfants et je savais ce que cette crise voulait dire. J’en étais malade. Le quotidien de ces enfants qui vivent dans une extrême pauvreté, abandonnés, affamés, orphelins et maintenant victimes d’un tremblement de terre, me frappa de plein fouet. Slovakin pensait que je l’abandonnais. Comment pouvait-il comprendre qu’ici n’était pas ma résidence ? L’éducation nous permet de comprendre l’ampleur de ce monde ; nous en sommes conscients, mais c’est difficile pour nous de vraiment comprendre l’impact des effets de la pauvreté, jour après jour, sur ceux qui la vivent. Je me demandais : combien de fois cela lui était-il arrivé ? J’étais furieuse contre moimême. J’avais créé une dépendance, un lien avec ce pauvre enfant, sans même m’en être rendu compte. À 19 ans, je sortais à peine de l’enfance, moi aussi, cependant, j’étais assez âgée pour saisir l’ampleur et la gravité de cet instant qui allait modifier ma vie et le futur de Slovakin. La « Dépendance » n’était pas ce que je voulais créer : jamais plus.

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Je voulais créer une « Indépendance ». Je voulais donner à Slovakin et à ses semblables quelque chose qui dure toute une vie. Cette chose était une Chance et cette Chance, l’éducation. Je me fis la promesse en cet instant précis, en cet endroit précis, que je passerais ma vie à donner aux enfants comme Slovakin une Voix et une Chance, dans ce monde qui est le leur, un monde si cruel et si pénible. J’ai vu cette injustice, cette situation qui n’est pas équitable. Slovakin m’avait considérée comme une Chance : la Chance qui l’aiderait. Quand il a cru perdre cette Chance, il a réagi comme n’importe qui l’aurait fait à sa place : une crise de désespoir. Je compris ce qui venait de se passer. Ce n’était que le début… pour moi. Certains me demandent : « Pourquoi ? » La réponse est : « Parce que je peux. » Les échanges que j’ai avec ces enfants résignés et innocents me poussent vers l’avant. Je fais partie de ce monde dans lequel on peut devenir ce que l’on veut devenir, si on y met un peu de bonne volonté. La société est en notre faveur, l’éducation est un droit et non un privilège. Haïti a le malheur de figurer dans la catégorie des pays en voie de développement : le Tiers Monde. Qu’il s’agisse d’une catastrophe naturelle, d’une intervention étrangère ou de corruption, les Haïtiens ont bien des raisons de souffrir. Je sais que je ne peux pas changer le monde, mais si je peux améliorer la vie d’une seule personne, ce sera un succès à mes yeux.

Auteure : Olivia Owen, Haïti, 2010/2012 Olivia a 21 ans, elle est Anglaise et possède un diplôme de puéricultrice Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman Olivia est allée 5 fois en Haïti depuis le tremblement de terre d’une intensité de 7,0. Un tremblement de terre qui tua plus de 300.000 personnes et fit 1.500.000 sans abris. Avant le tremblement de terre, Haïti comptait 380.000 orphelins. Ce nombre doubla le 17 janvier 2010. Je vous prie de suivre Olivia, fondatrice d’EduHaitien, une organisation qui encourage et finance l’éducation d’orphelins dans diverses écoles sélectionnées de Port-au-Prince. Olivia représente cette génération de jeunes adultes qui, plein de compassion, voyagent autour du globe, prenant des risques, se connectant sur la Web, se regroupant pour se consacrer à une cause de leur choix. Olivia entama des études de Politique Internationale à l’Université Goldsmiths de Londres en septembre 2012.

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Tohoku Tremblements Catherine Beeckman

Tokyo "ă &#x2022;" Tokyo "sa" ! Japan As it Is.


Le Namazu (鯰) est un poisson-chat géant qui vit dans la vase du fond de l’océan, en dessous des îles du Japon. Ses mouvements provoquent des tremblements de terre. Seul le Dieu Kashima peut immobiliser le poisson-chat en plaçant une énorme pierre sur sa tête. Si Kashima relâche sa vigilance, le Namazu se débat et donne des coups de corps qui occasionnent de violents tremblements de terre et des tsunamis dévastateurs. Dans la pensée des Japonais, le Namazu est considéré comme le « Dieu de la Rectification » car ses nuisances dévastatrices qui font table rase permettent de forcer une redistribution plus équitable du monde. Japon, le 11 avril 2011, 14:46 JST Il s’agit ici d’un échange de courriels entre mes amies de Tokyo et moi, 20 heures après qu’un tremblement de terre de force 8,9 frappa l’île de Honshu, l’île principale du Japon. Il fut suivi d’un tsunami dévastateur qui déferla 10 km à l’intérieur des terres du Sendai, submergeant de ses vagues de plus de 40 mètres de haut un vaste territoire, aujourd’hui encore en ruine. La destructivité du « Séisme de Tohoku » – nom que l’on donna à cette catastrophe naturelle – ne fut vraiment révélée que quelques jours plus tard, quand la centrale nucléaire de Fukushima annonça des fissures dans trois de ses réacteurs, forçant plus de 100.000 habitants à quitter la zone. La population de l’est du l’île de Honshu subit encore plus de mille tremblements par la suite dont 80 atteignirent une force de 6,0 sur l’échelle de Richter. J’ai inséré (en bleu) entre les courriels les mots de poètes et d’écrivains japonais. Je vous invite à découvrir leurs œuvres. Les correspondantes : • Tomoko, 40 ans, secrétaire exécutive et mère de deux garçons, • Akiko, 27 ans, artiste plasticienne, • Sachiko, 81 ans, mère et grand-mère, partenaire dans plusieurs organisations nationales et internationales, • Aline, 42 ans, mère de quatre enfants, expatriée à Tokyo, • Kumiko, 79 ans, conservatrice d’art, mère et grand-mère, • Yuni, 76 ans, célèbre artiste peintre, mère et grand-mère. « À l’instant du tremblement de terre, j’étais assis à mon bureau, j’écrivais un roman. Je demeurai un moment, mesurant et évaluant les spasmes de la terre. Cette impression fut très semblable à la sensation ressentie quand je tentai jadis d’évaluer la distance entre le moment où une bombe tombait et celui de son explosion. Bientôt, je fus irrémédiablement dépassé par ma propre capacité de perception (…). Ma perception du temps s’était fragmentée. Des expressions comme « Il était une fois… », « Un jour… », « Il y a trois mois… », perdent leur sens si le temps peut ainsi basculer en un instant. Yoshikishi Furui, né en 1937, extrait d’un article, Sincho, octobre 2011, trad. C.B.

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Mardi 12 avril 2011, 7:15 am Cathdb@gmail.com à Tomoko, Akiko, Sachiko, Aline, Kumiko, Yumi Chères amies, Nous nous sommes réveillés ce matin, écrasés par la nouvelle. Comment puis-je même vous écrire et formuler la question : « Comment allez-vous ? ». J’espère de tout cœur que les membres de vos familles, vos amis, vos collaborateurs n’ont pas été blessés et que ce courriel vous trouve sains et saufs. Nos pensées les plus profondes vous sont adressées, ainsi qu’au Japon, un pays auquel nous demeurons fidèles, Meilleurs sentiments, Cath « Ni la pluie, ni le vent, ni la neige, ni la chaleur de l’été N’intimident ce corps solide qui est le sien Sans ambition ni fierté, il sourit toujours silencieusement. » Kenji Miyazawe (1896/1933), le poète des tsunamis Vendredi 13 avril 2011, 2:23 am Tomoko@gmail.com à moi Chère Cath, Merci pour ton courriel. Nous sommes tous OK… Enfin, je crois. Vendredi, j’ai marché deux heures pour rejoindre mon domicile, les transports en commun ne fonctionnant pas. J’ai perdu contact avec mon plus jeune fils, mais j’ai découvert assez vite qu’il était en sécurité à l’école. Il a passé la nuit là-bas, comme l’exige le plan d’urgence au Japon. Il est rentré samedi, fatigué mais sauf. La destruction causée par le tsunami dans la région de Tohoku est incroyable. Tokyo ne fut pas directement touchée et la vie semble reprendre son cours mais les coupures de courant et les plans de partage d’électricité qui sont imposés vont certainement toucher nos vies : le transport, l’achalandage des vivres… J’espère que les gens vont réagir avec discipline et sérénité et dans l’ordre. C’est si bon de te lire et merci… Tomoko « Un vieil homme est assis sur un tatami qui flotte sur l’eau. Le découvrant ainsi, les sapeurs-pompiers lui envoient une corde et essayent désespérément de lui porter secours. Malheureusement, l’eau, petit à petit, prend le dessus sur sa force. Il crie alors : « Faites d’Iwaki un endroit magnifique ! » et lâche la corde, s’enfonçant dans la mer… » Ryoichi Wago est né à Fukushima en 1968. « The Gravels of Poetry » est un recueil de poèmes écrits sur Twitter pendant le tremblement de terre et au cours des semaines qui suivirent.

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Vendredi 13 avril 2011, 4:24 am Akiko@gmail.com à moi Chère Cath, Nous allons bien. N’ai pas dormi depuis hier; tous survoltés, ici. La terre tremble toutes les heures. Les secousses après choc ne cessent pas ! Mais nous sommes OK. Pourtant, toute la ville est prise de panique… Je n’ai pas pu rejoindre mon apart, suis restée chez des amis… Vraiment de quoi flipper. Idéal pour respecter la Nature et s’adresser à Dieu. Akiko « J’ai tout perdu j’ai perdu les mots aussi mais les mots n’ont pas été détruits ils n’ont pas été emportés par les vagues au plus profond du cœur de chacun Les mots vont germer de la terre qui est en dessous des ruines les accents des gens qui restent inchangés les mémos inachevés les sens incomplets les mots de tous les jours ressusciteront par leur douleur Ces mots deviendront plus profonds par la tristesse et ils s’attribueront un sens nouveau renforcé par le silence » Shuntarô Tanikawa, poème écrit en mai 2011, traduit par Kanako Goto
 Samedi 14 avril 2011, 3:02 am Sachiko@gmail.com à moi Chère Cath, Il est 3 pm, samedi. Bientôt 24 heures se seront écoulées depuis les premiers tremblements. Durant toute la nuit, nous avons subi une série de secousses postérieures, chaque tremblement nous rappelant “Sa Présence”. Puis, le lever du jour, l’aube enfin : combien de temps s’est-il écoulé depuis ? Et nous avons accueilli en toute humilité et avec gratitude les premiers rayons du soleil. Nous sommes heureux de pouvoir partager la nouvelle de notre bonne santé et de notre bonne fortune. Merci d’avoir pensé à nous. Sachiko

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« Que le gaz s’achève, une vie s’achève, un cœur s’achève, le temps s’achève, une route s’achève. Vais-je aussi devenir la haine et la passion folle qui se lance vers l’océan ? Dépité vers l’océan, dépité vers l’océan, vers l’océan, vers l’océan. » Ryoichi Wago, avril 2011, Fukushima sur Twitter Vendredi 13 Avril 2011, 10:23 am Aline@gmail.com à moi Tendre Cath, Heureusement, j’ai pu retrouver mes enfants vers 2 heures du matin. J’ai d’abord récupéré les trois petits à l’école après le tremblement de terre, mais ce n’est qu’après 10 heures d’un voyage insupportable qu’Henry, notre fils aîné, a pu être récupéré au lycée. Il revenait d’une excursion de ski à Nagoya. Mon portable était bien sûr mort, et Pierre, mon mari, en voyage d’affaires à Shanghai… Imagine un peu la panique d’Henry, le pauvre gosse ! Tu me manques, mon amie ! Aline « J’imagine que dès à présent, les lecteurs vont attendre de la littérature qu’elle se redéfinisse. Ce qui reste à savoir c’est quelle direction elle devrait s’imposer ? La direction de la communication, soit la relation de l’un à l’autre, ou la direction de la prière qui est celle de l’isolement ? » Keiishiro Hirano, né en 1975. Extrait du magazine Shincho, octobre 2011, trad. C.B. Samedi 14 avril 2011, 9:37 am Kumiko@gmail.com à moi Chère Cath et chers amis, Merci à tous pour votre préoccupation. Veuillez excuser ce courriel commun. Ce fut en effet un tremblement de terre de forte magnitude qui fut ressenti même ici, à Tokyo. J’étais dans le grand magasin de Takashimaya à Shinjuku. Cela arriva au moment où je sortais de l’ascenseur au huitième étage. N’ai-je pas eu de la chance ? Shinjuku n’est pas loin de la maison, j’ai donc commencé à marcher, mais comme dans un rêve surréaliste, un bus poursuivant sa course me prit au passage… Mon mari était déjà à la maison. Nous avons alors tenté de faire le bilan des membres de la famille. Il nous a fallu 28 heures pour réunir toute la famille. Les chemins de fer ne fonctionnaient plus. Les téléphones et les portables étaient si congestionnés que seul l’internet nous a maintenu en contact, reliés à la vie. Notre maison n’a pas subi de dégâts. Quand je suis entrée dans la maison, toutes les portes coulissantes étaient ouvertes, mais rien de plus ! À Tokyo, nous ressentons encore toujours les secousses postérieures et il paraît que nous en avons pour des jours voire des semaines. Nous suivons rigoureusement le plan de sécurité établi par le gouvernement. Le système de transport urbain est interrompu. Je constate sur

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les écrans de la CNN les ravages que le tsunami a causés sur la côte est japonaise, du nord au sud ! Ces images qui sont transmises ad nauseam sont horribles ! Nous n’avons jamais vécu quelque chose d’aussi catastrophique ! Comment la nature peut-elle être si cruelle ? Et cela ne va faire qu’empirer, passent les heures et passent les jours ! Un nouveau tremblement de terre a été enregistré près de Nagano ce matin et nous avons tous frémi… Merci encore pour votre inquiétude à notre égard. Je vous tiendrai au courant. Kumiko « Les denrées primaires tels que le riz, l’eau et le pain ont disparu des étalages. Les stations d’essence sont en pénurie de pétrole. Une frénésie d’achat afin d’amasser des réserves a saisi les gens. La loyauté au groupe est soumise à rude épreuve. Cependant, notre plus grande préoccupation est la crise nucléaire qui s’annonce à Fukushima. Une masse d’informations contradictoires et confuses circule à ce sujet. Certains disent que la situation est pire que celle de Three Mile Island et moins tragique que celle de Tchernobyl ; d’autres disent que des vents porteurs de radioactivité se dirigent vers Tokyo, que nous devrions tous rester à l’intérieur et que nous devrions manger beaucoup d’algues, aliment riche en iode, l’iode diminuant l’absorption de particules radioactives. Beaucoup quittent Tokyo, d’autres y demeurent, ils ont du travail, disent-ils, des obligations, des amis, des animaux domestiques… Quant à moi, je maintiens ma position, ici, dans ma chambre d’hôtel : je fais confiance, je vais croire les mots que prononcent les gens mieux informés que moi, les savants, les scientifiques, les médecins, les ingénieurs dont je peux suivre les discours sur mon ordinateur (…). Et avec tout ce que nous avons perdu, l’espoir est paradoxalement ce que nous avons retrouvé. Le grand tsunami et le tremblement de terre nous ont privé de nos ressources et nous ont volé des vies. Mais nous, qui étions si intoxiqués par notre propre prospérité, nous avons à nouveau planté les graines de l’espoir. Je choisi donc de croire. » Ryu Murakami, New York Times Opinion Page, 03/16/2011, trad. Ralph F. McCarthy et C.B. Lundi 15 avril 2011, 11:21 pm Cathdb@gmail.com à Sachiko, Tomoko, Akiko, Aline, Kumiko, Yumi Chères amies, Nous voyons, nous entendons des tas d’histoires invraisemblables et il est difficile de distinguer la véracité des faits… C’est épouvantable : des milliers de morts, des milliers de disparus, des milliers d’évacués, une pénurie alimentaire, pas d’eau, pas d’électricité, des villes entièrement balayées de la carte et une menace nucléaire qui fait planer un nuage noir et macabre d’incertitude, et encore un tremblement de terre annoncé ? Est-ce que les agences de presse exagèrent ? C’est affligeant… Bien sûr, tout notre amour vous appartient, à vous et à vos familles et j’espère que vos activités quotidiennes pourront bientôt reprendre leur cours. Tendrement, Cath.

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« En réalité, la multitude d’êtres humains qui vivent dans le monde réel sont morts aussi longtemps que nous ignorons leur nom et leur visage. Et moi, qui ne les connais pas, je suis d’autant plus mort. Et cependant, la présence de la mort peut être plus forte que la présence de la vie et de ses vivants, et même plus forte que la présence de soi-même. » Yoshikishi Furui Mardi 16 avril 2011, 6:06 am Kumiko@gmail.com à moi Chère Cath, La tragédie que vivent les habitants du Tohoku est inimaginable ! Des secours internationaux arrivent de toutes parts et ils sont bienvenus ; notre garde nationale fait un travail exceptionnel, multipliant les opérations de sauvetage dans des conditions inhumaines et recherchant les victimes éparpillées et disparues. Cela représente une tâche incommensurable… et combien de temps cela va-t-il durer, combien d’années ? Quand ces villages, ces cités vont-ils être reconstruits ? Tout n’est que débris, ruines, décombres… Ici, à Tokyo, nous subissons aujourd’hui les conséquences du séisme : coupures de courant dans la région de Yokohama ce matin pendant trois heures. Ces coupures de courant ont été proposées par la Tokyo Electric afin d’alléger les stations qui ont besoin d’électricité dans le nord du pays. Nous essayons tous d’économiser de l’énergie car nous avons entendu dire que cette situation pourrait se prolonger pendant des mois. Bien sûr, la circulation dans Tokyo est affectée ainsi que le système de distribution d’eau. Dans les supermarchés, plus de papier de toilette, plus de bouteilles d’eau, plus de piles… Prenez bien soin de vous, Kumiko

« Les bombes nucléaires qui furent lâchées à la fin de la guerre sur Hiroshima et Nagasaki reflétèrent une certaine politique nationale. L’année dernière, l’accident qui eut lieu à la centrale nucléaire de Fukushima survint au terme d’une période de promotion de l’énergie nucléaire, ce qui fut aussi le fait d’une certaine politique nationale. Un aspect de l’éthique enseignée par le bouddhisme est d’apprendre à partir de la souffrance des autres et d’assimiler cette souffrance comme nôtre. En ce sens, nous ne devrions pas poursuivre notre bonheur en imposant aux autres le prix des sacrifices nécessaires à la réalisation de ce bonheur. » Tetsuen Nakajima, prêtre bouddhiste qui consacre sa vie aux survivants des bombes atomiques. Activiste anti-nucléaire. Extrait Asashi Shimbun, 6/15/12.

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Mardi 16 avril 2011, 9:55 am Aline@gmail.com à moi Chère Cath, Nous avons décidé de quitter Tokyo dimanche après avoir reçu un e-mail de l’ambassade de France nous conseillant de partir : on s’attend en effet à un autre tremblement, massif celui-là. Il est aussi question de la possibilité d’une catastrophe nucléaire. Pierre a vivement suggéré que nous suivions les instructions à la lettre. Nous avons abandonné notre maison, ce matin, meublée et tout, une valise en main. J’y ai laissé une fraction de moi-même… Mais pis encore, je quitte un pays qui m’a accueillie et m’a donné tant d’amour. Je pars et je me sens lâche. Puis-je pourtant exposer mes quatre jeunes enfants ? Et si j’en perds un la prochaine fois ou si je ne peux le retrouver ? Je n’ai pas la force. Quel conflit de sentiments ; j’ai vécu ici six ans… Je ne regarde plus la CNN. La seule réalité que dont je veux me souvenir c’est celle d’un Japon, avec sa dignité, avec la force inébranlable de ses gens qui font face à l’adversité sans hésiter et sans sourciller. J’ai tellement de gratitude envers eux et encore tant de choses à apprendre. Tous les étrangers s’en vont. Je t’embrasse, Aline « Fukushima, c’est nous. Nous sommes Fukushima. Vous, qui avez été évacués, qui avez quitté votre ville natale avec une douleur atroce, s’il vous plaît, revenez un jour. Ne perdons pas Fukushima. Vous qui avez enduré la profondeur des nuits, l’ampleur de l’obscurité, la froideur des heures avant l’aube. De ma vie, jamais je ne vous oublierai. Aucune nuit ne peut durer éternellement. » Ryoichi Wago Mardi 16 avril 2011, 3:04 am Tomoko@gmail.com à moi Chère Cath, J’aimerai te remercier pour ton amitié, chacun de tes mails exprime ton amour véritable pour notre pays. C’est important pour moi. Nous vivons une période instable : nous essayons d’analyser chaque bribe d’information qui nous est donnée. Je vais au bureau, comme d’habitude, puisque le métro et les trains fonctionnent malgré les coupures de courants planifiées. À bientôt, Tomoko En Japonais, l’expression « au cas où », « si jamais », se traduit par « une fois sur dix mille » (man ga ichi). Est-ce une réelle probabilité ? Et si la probabilité était plus élevée ? Devons-nous être moins attentifs simplement parce qu’une astuce linguistique adoucit l’expression ? La probabilité de tremblements de terre, de tsunamis et de catastrophes nucléaires est plus élevée que « man ga ichi » !

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Mercredi 17 avril 2011, 6:09 am Yumi@gmail.com à moi Chère Cath, Nous sommes saufs, merci. Nous ne savons pas nous-mêmes comment tant de choses aussi terribles peuvent se produire en même temps. Après 4 jours, les tremblements ont progressivement diminué, mais nous pouvons encore sentir des secousses. C’est cruel, puisque nous savons que nous allons un jour forcément tous être touchés (il y a 20 ans, nous en avons eu le rappel !). Tokyo et Yokohama vont inévitablement être rayés de la carte un jour ou l’autre ! Dans ce cas, j’aimerais dire deux mots à « Celui » ou à « Ce qui » a prévu de nous donner le prochain coup : « Si tu n’as aucune intention de changer d’avis, sois indulgent et ai pitié, fais moins de dégâts, de grâce. » Nous allons nous rétablir, nous allons surmonter les difficultés avec patience et diligence. Amitié et tendresse, Yumi « Les catastrophes et les reconstructions sont l’axe autour duquel notre histoire s’est écrite. Sur cette terre, la force de la nature est telle que nous avons appris à ne pas la combattre mais à l’accepter et à reconstruire. Les deux principes bouddhistes, l’un du “changement perpétuel” et l’autre de la “vanité du monde” ont été mieux reconnus au Japon qu’en Chine ou en Inde. Nous utilisons souvent le verbe “akirameru” (renoncer). L’étymologie de ce mot est “révéler”. Quand nous avons compris, nous réalisons que nous ne pouvons rien et nous nous rendons à l’évidence, nous appelons cela le destin. » Natsuki Ikezawa, “L’Archipel des séismes”. Trad. C. Quentin, Ed. Pp. Picquier. Mercredi 17 avril 2011, 9:29 am Akiko@gmail.com à moi Oui, je suis à Tokyo, Je ne pense pas m’encourir ! Oh, je sais, plein d’étrangers partent. La vérité : Tokyo va très bien ! Nous rationnons l’électricité, mais c’est juste une petite vie écolo et tout le monde va bien. Pas de gros problèmes avec l’eau ou la nourriture. Personne ne craint les radiations ici, mais les gens sont inquiets pour leur boulot, ça oui. Comment le Japon va-t-il s’en remettre économiquement ? Les sociétés étrangères à Tokyo : c’est le sauf qui peut ! Certains cadres se sont même tirés sans prévenir leurs collaborateurs japonais. Abandonnant tout, leur maisons louées, leurs appartements, et les arrangements plus les frais de déménagements laissés aux bons soins des sociétés locales japonaises ! Bien sûr, il y a des risques de contamination de l’eau près de Fukushima. Tout le monde est évacué sur une zone de 30 km alentours, il serait même question d’étendre cette zone. J’ai entendu qu’il y avait des cadavres qui flottaient sur la mer, mais que personne n’avait le droit de les repêcher avant que la situation ne soit stabilisée. Même la garde nationale japonaise ne peut s’approcher des lieux, elle est rassemblée au loin, dans des bateaux… en attendant. Mais nous sommes forts et nous allons bien. Notre cœur bat pour Tohoku maintenant et nous

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faisons tout pour rendre leur vie meilleure, plus stable, plus calme et plus sereine. Personne ne panique, personne n’est en colère, nous sommes plus unis que jamais. Akiko « Les informations que nous donne le gouvernement sont pleines de mensonges et de lacunes, tout comme le furent les déclarations du quartier-général impérial durant la Seconde Guerre mondiale. Nous ne savons que croire. Des rumeurs néfastes créent de la discrimination. Ainsi, les enfants réfugiés sont victimes de réprimandes et d’intimidations dans leurs nouvelles écoles : “sont-ils contaminés ?”, pensent les autres. Le riz produit à Fukushima ne verra jamais l’étagère d’un magasin car personne ne l’achèterait ; pourtant, une partie de ce riz a été récoltée l’an dernier, mais le stigmate demeure. Les fermiers ne peuvent que rester les bras croisés devant leurs champs qu’il leur est interdit de labourer. Et nous, qui sommes nés à Fukushima, nous sommes profondément affectés par cette nouvelle réalité. Maintenant, non seulement nous devons affronter le problème de la centrale nucléaire de Fukushima, mais aussi notre propre rapport à cette réalité ; cette situation a en effet également suscité une intense lutte interne en chacun de nous. Une réalité complexe émerge sous nos yeux qu’un simple slogan antinucléaire “No More Nukes” ne pourrait résoudre. » Michiro Endo, né en 1950, musicien punk, poète, militant socialiste, partenaire du Project Fukushima, http://www.pj-fukushima.jp/fr/manifesto_fr.html Samedi 20 avril, 2011, 9:12 pm Kumiko@gmail.com à moi Chère Cath, Je vois qu’aux États-Unis, des tornades viennent balayer les villes et que l’on compte de nombreuses victimes ! Mon cœur se tourne vers vous ! Que se passe-t-il donc avec notre « Belle Nature » ; quelle est la cause tous ces désastres planétaires les uns après les autres ! La dernière nouvelle ici : la TEPCO (Tokyo Electric Power Company) et l’Agence nucléaire du Japon n’avait PAS LA MOINDRE idée qu’un tsunami pouvait se produire ! Pourtant, les historiens rapportent qu’à l’époque Meiji, un énorme tsunami détruisit cette même région de Tohoku. Depuis, bien des gens reprochent à la TEPCO et au gouvernement d’avoir permis la construction d’un site nucléaire sur ces terres. Mais c’est un fait accompli et montrer du doigt ne va pas résoudre la crise ni ressusciter les morts ! Ils mettent tout en œuvre (vraiment tout !) pour évacuer les milliers de litres d’eau contaminée à l’intérieur de la centrale nucléaire. Les États-Unis viennent d’envoyer des robots qui sont très utiles. Je pense que les 1500 travailleurs qui sont à l’intérieur de la centrale, avec leurs uniformes spéciaux pour se protéger de la contamination radioactive, sont incontestablement des héros et nous devons les reconnaître comme tels. Ils sacrifient leur vie et leur famille afin de sauver le monde et le Japon ! Les catastrophes de Tchernobyl et de Three Mile ont laissé des traces. Le Japon, un pays dans lequel le monde a placé sa confiance, un pays reconnu pour ses standards élevés de qualité et d’exigence, doit assumer, face à toute la planète, la responsabilité d’avoir construit ces centrales nucléaires pour répondre aux besoins en énergie que sa croissance économique fulgurante imposait. Aujourd’hui, le Japon a besoin de l’aide et des conseils des scientifiques et des techniciens étrangers. Nous sommes

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reconnaissants de l’arrivée de cette aide quoique beaucoup regrettent que notre gouvernement, par manque d’humilité, ait autant attendu avant de solliciter la collaboration nécessaire, qu’il n’ait pas demandé de l’aide plus tôt… avant le « fait accompli ». Voyez comme les cultures diffèrent et comme les habitudes peuvent affecter même les démarches d’un gouvernement en temps d’extrême urgence ! Les conditions de vie des habitants de Tohoku qui ont été évacués plusieurs fois de suite sont atroces et nous devons sympathiser avec eux. Comment pouvons-nous comprendre leur agonie ? Leurs réactions diffèrent, elles peuvent être de gratitude ou de reproches. Ils ont tous perdu des membres de leur famille, des connaissances, leur maison, leurs champs, leur ferme, leur bétail. Ils ont perdu leurs moyens de subsistance ! Il y a beaucoup d’orphelins aussi. L’école devrait commencer en avril, mais les bâtiments scolaires sont devenus des centres d’urgence et des logements temporaires pour les sinistrés. Dans les régions plus éloignées, il n’y a pas de crèches ou d’écoles maternelles. La population de Tohoku est très âgée en réalité et cette population est déjà en hôpital ou en maison de retraite en temps normal. Il n’y a pas assez de médecins et d’infirmières pour s’occuper d’eux. Depuis la semaine dernière, une partie des subsides offerts par la Croix-Rouge a été distribuée, mais là encore, les difficultés ont surgi : qui a droit à ces subsides, quelles sont les démarches à suivre pour y avoir accès… Les organismes de secours locaux sont surchargés ! Le gouvernement devrait faciliter et accélérer les démarches administratives, mais il existe un divorce entre les deux réalités ! La politique et les politiciens, tant de règles et tant de règlements ! Notre pays a été frappé, c’est un fait sans précédent : il est temps d’introduire plus de flexibilité ! Pourtant, il est clair que chacun fait de son mieux. Quant à nous, qui vivons en dehors de la région de Tohoku, depuis le mois d’avril, petit à petit, la vie a repris son cours. Nous ne sommes pas inquiets en ce qui concerne la possible contamination radioactive du poisson et des fruits ou des légumes frais, car seuls les produits alimentaires testés et approuvés sont sur le marché. Les gens feraient mieux se renseigner plutôt que de succomber à la panique ! Je suis désolée de devoir t’annoncer que tous les étrangers ont quitté le Japon dans un exode massif, ils ont fui Tokyo et la plupart ne sont pas revenus. Je blâme les ambassades étrangères qui n’ont pas divulgué des informations honnêtes. Voici un fait assez pathétique : l’ambassadeur de France et son épouse ont été les premiers à fuir le Japon. La rumeur de leur fuite a fait l’effet d’un feu follet dans le quartier de Hiro où résident la plupart des Français. Nous étions tous abasourdis ! Nous nous sommes demandé s’ils seraient de retour pour la visite de leur président, Nicolas Sarkozy, qui venait présenter ses condoléances au Japon. Peux-tu imaginer un ambassadeur japonais abandonner son poste ? Impossible ! L’Empereur et l’Impératrice ont été très réconfortants; ils sont sans aucun doute les figures les plus rassurantes pour les gens de Tohoku et pour tous ceux qui participent de l’effort de nettoyage et de reconstruction. À leur grand âge, il est merveilleux qu’ils se soient rendus là-bas. Le couple impérial a exprimé son désir de retourner dans la zone sinistrée. Nous prions pour leur bonne santé. Le mois de mars a été si triste pour moi et je me suis sentie tellement impuissante ! Mais maintenant, je suis sortie de mon cocon, de cet état de léthargie bizarre, et j’ai entamé des recherches, j’ai contacté des amis et rassemblé des informations afin de savoir comment aider concrètement : qui, comment et en quoi. À notre âge, nous ne pouvons aller sur les lieux en tant que volontaires, mais nous pouvons certainement faire quelque chose. J’aide une ONG qui va lancer une crèche mobile appelée « Aozora Hoiku », nous recrutons des instituteurs pour s’occuper des jeunes enfants qui se sont retrouvés sans

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bâtiments scolaires et nous rassemblons du matériel pédagogique et des fournitures scolaires. Merci encore pour ta gentillesse, Kumiko « Nous ne devons pas avoir peur de rêver. Ne nous laissons pas rattraper par les chiens malfaisants qui portent les noms d’Efficacité ou de Complaisance. Nous devrions plutôt devenir des rêveurs irréalistes qui avancent en faisant de grands pas courageux » Haruki Murakami, traducteur, écrivain. Ces mots furent prononcés lors de son discours d’acceptation du prix international de Catalogne (Espagne) en 2011. Dimanche 11 mars 2012, 2:00 am Kumiko@gmail.com à moi Chère Cath, J’espère que tu me pardonneras de ne pas avoir répondu plus tôt. Comme tu l’auras sans doute vu à la télévision, nous avons commémoré le tremblement de terre de Tohoku, le 11 mars 2011. Ce fut, une fois de plus, insupportable et incroyable de constater les cicatrices que le tsunami a laissées sur notre territoire. L’étendue du désastre est si vaste, elle recouvre une large frange tout au long de la côte est du Japon. Il y a des tonnes de décombres qui n’ont pas encore été déblayés ; certains endroits sont rasés, pas de maisons, pas d’édifices, rien, pas de vie. Dans certains villages cependant, les gens se reconstruisent une nouvelle existence, doucement. Rappelles-toi, au Japon, au mois de mars, les étudiants reçoivent leur diplôme. Beaucoup d’étudiants ont été séparés de leurs camarades de classe car ils furent évacués dans des endroits différents. Certaines écoles ont organisé les cérémonies de remise des diplômes dans des tentes afin de pouvoir réunir les classes telles qu’elles étaient composées avant le tremblement de terre. Pour nous tous ici à Tokyo, derrière notre poste de télévision, le spectacle de ces jeunes étudiants, si résilients et si sereins, a été très émouvant. Quelle génération, quelle force ! Amitié sincère, Kumiko Le tremblement de terre de Tohoku et le tsunami, suivi de la crise nucléaire à la centrale de Fukushima, sont les drames les plus dévastateurs qu’eut à subir le Japon depuis la Seconde Guerre mondiale, en 60 ans d’histoire. 60 ans, représentent trois générations. Pour une fraction de la population, ces événements sont sans précédent. La nouvelle génération a le devoir de repenser le Japon. Je vous invite à découvrir une nouvelle génération d’écrivains japonais, de chanteurs compositeurs, de poètes, de photographes, de mangakas, de scénaristes… Vous contemplerez un monde fascinant où souffle une brise fraîche de créativité. Et pourquoi ne pas plonger dans la dernière œuvre d’Inio Asano, né en 1980 : « Bonne nuit Punpun » ? 144 • des perles autour du cou


Les quatre volumes déjà traduits en français pourraient se résumer en une phrase : « Malgré tout, l’envie de prendre soin de quelqu’un existe bel et bien… ». Bonne nuit Punpun, volume 2, Éditions Kana.

Illustration : Tim Gallo des perles autour du cou • 145


Ă&#x160;tre une fantastique maman anti-plastique ValĂŠrie Lecoeur


Mes trois enfants ont toujours apprécié les « Chasses aux Trésors et aux Ordures » que j’ai organisées pour eux depuis qu’ils sont tout petits. Nous avons commencé cette tradition familiale alors que nous vivions sur les plages de Narragansett, à Long Beach, et depuis, nous poursuivons nos battues sur tous les rivages de la côte Est et Ouest des États-Unis. Les enfants ont grandi et malheureusement, nos balades ont changé de visage : nos promenades aventureuses ont perdu de leur magie. Les ordures ont tout envahi. Je ne suis pas « une évangéliste de l’écologie ». Je ne fais pas partie d’une faction radicale. Je ne suis qu’une maman ordinaire qui se préoccupe de la santé de ses enfants et de la beauté du monde dans lequel ils vivent. Je pense que nous devons nous engager activement afin de maintenir un monde propre et salubre. Une « Chasse aux Trésors » est une expérience divertissante qui subsiste dans l’imaginaire de l’enfant. Une « Chasse aux Ordures », par contre, est une exploration lugubre d’immondes détritus en plastique. Ceux-ci subsistent aussi, mais pas dans notre imaginaire. Ils demeurent inévitablement dans la nature, si nous ne les recyclons pas. Il existe une alternative plus intelligente et plus sûre que le plastique : les produits organiques, biodégradables et sans substances chimiques. Je sais, le plastique est un matériau bien utile. Je suis moimême une « junkie du plastique » ! Mais je suis en cure de désintoxication et si je peux le faire, nous le pouvons tous ! Le plastique crée des toxines à tous les niveaux : quand il est fabriqué, quand il est utilisé et quand il est éliminé. Le plastique est un sous-produit du pétrole, une ressource non renouvelable. La plupart des plastiques libèrent des substances chimiques toxiques tels que le bisphénol A (BPA) et les phtalates dans notre organisme. En fait, ces substances chimiques sont d’ores et déjà présentes dans le sang de presque tous les individus sur terre, même chez les nouveaux-nés. Le plastique ne disparaît jamais vraiment tout à fait. Même après des centaines d’années, il ne sera que désintégré en particules plus petites qui continueront d’empoisonner l’environnement. Il y a quelques années, j’ai fait des recherches au sujet des bio-plastiques et leur potentiel m’a enthousiasmé. Une idée m’a soudain frappée : « Pourquoi ne pas fabriquer des jouets de plage biodégradables, des jouets qui se désintègrent et disparaissent s’ils sont oubliés et emportés par la mer ? » Je me suis mise à rêver, imaginant des petits pirates, un cache sur l’œil, récoltant des algues séchées et des coquillages et transportant leur magot dans des petits seaux écologiques. J’ai concrétisé mon idée et j’ai créé de fantastiques jouets de plage anti-plastiques (« Fantastic Anti Plastic Beach Toys »). J’ai aussi conçu une ligne de vaisselle de table organique ainsi que d’autres produits qui sont en phase d’élaboration. Insatiable, je voulais approfondir le thème et voir la pollution du plastique dans nos océans de mes propres yeux. Cela voulait dire se rendre au milieu de l’océan Pacifique, dans un endroit si éloigné que très peu d’êtres humains y étaient allés. Je dois ajouter ici que je ne me suis jamais sentie à l’aise sur l’eau et que je suis sujette au mal de mer. D’autre part, me séparer de nos trois enfants de 4, 8 et 9 ans allait être difficile. Mais si je voulais changer le monde, ne fut-ce qu’un tantinet, il me fallait commencer par abandonner ma zone de confort !

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C’est ainsi que le 3 mai 2012, le navire de recherche Sea Dragon prit la mer à Majuro dans les îles Marshall, avec à son bord un équipage de 14 membres dont je fis partie. Nous entamâmes une expédition de recherche de 19 jours et une traversée de 4180 kilomètres organisée par l’institut de recherches marines Algalita et l’équipe de scientifiques de 5 Gyres afin d’analyser la pollution générée par le plastique dans le gyre du Pacifique nord, aussi appelé « grande zone d’ordures du Pacifique », notre destination finale étant Tokyo. Ce que j’ai appris ? • Ce ne fut pas une partie de plaisir, mais j’ai pu surmonter le mal de mer ! • Loin de yeux, loin du cœur. Les gens ne peuvent voir les effets que produisent les détritus sur la vie marine ni les écosystèmes touchés. 70% des ordures que nous avons repêchées étaient constituées de plastique. • Le plastique se désintègre en petites particules. Chaque année, nous produisons 60 milliards de tonnes de plastique, la plus grande partie de celui-ci servant à fabriquer des emballages à usage unique. • Le plastique tue. Pour une tortue de mer, un sac en plastique qui flotte ressemble à une méduse. Et les oiseaux marins prennent les microparticules de plastique pour des œufs de poisson. • Il n’y a pas d’île en plastique géante. Il existe cependant de vastes zones où la concentration en plastique est plus élevée. Nos océans deviennent une énorme soupe de débris flottants fabriqués par l’être humain. Il n’existe pas de moyen d’assainissement. Le problème est omniprésent et insidieux. • Le plastique est partout. Nous avons réalisé 21 ratissages et chacun d’eux révélait la présence de débris de plastique, alors que nous étions à plus de mile miles nautiques de la côte. 5 Gyres a effectué plus de 400 ratissages océaniques un peu partout dans le monde : deux seulement ne comportaient pas de plastique. • 80% des débris marins proviennent de la terre. Sacs en plastique, bouteilles ou autres déchets se retrouvent dans nos bassins versants et terminent inexorablement leur route dans l’océan. • Si nous agissons dès maintenant, le piratage des coquillages, des algues et des trésors de plages restera une expérience magique pour les générations à venir. Après ce voyage, je me suis vigoureusement remuée les méninges ! « Modeste et local » est ce qui m’est venu à l’esprit. Je mène à présent une campagne intitulée : « Saque le Sac » dans ma ville afin de bannir les sacs en plastique à usage unique utilisés dans les magasins, les supermarchés, les pharmacies et autres commerces. Cette action implique l’organisation de débats dans les universités et les écoles, la participation à des émissions de radio, la rencontre des conseillers municipaux et la création d’événements avec 5 Gyres, ici, en Caroline du Nord. Je pense que l’éducation est la clef. Je pense que l’action est la réponse.

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Envisagez-vous un séjour à la mer prochainement ? Vos enfants vont-ils déterrer des bigorneaux, trouver sur la plage des œufs de requin, des turritelles ou peut-être des troques jujubes ou, qui sait, faire fortune en découvrant des dollars de sable ? N’oubliez-pas : • Emportez des bouteilles d’eau réutilisables. • N’amenez pas de jus de fruits en brique ; les emballages et les pailles s’envolent trop facilement. • Chaque fois que vous allez à la plage, mettez un point d’honneur à ramasser au moins cinq ordures. Et emportez-les avec vous pour les recycler. Non, il n’est pas simple de se débarrasser d’une mauvaise habitude, mais c’est beau de maintenir une tradition familiale ! Je ne suis qu’une maman ordinaire, passionnée par la protection de nos plages et de nos océans. Je veux encore et toujours des chasses aux trésors pour nos enfants et c’est pour cela que j’ai fait 4180 km de chasse aux ordures.

Auteure : Valerie Lecoeur, North Carolina, USA. 2012 Illustration: Catherine Beeckman Découvrez Valérie sur : http://wfdd.org/wfddnews/wfddnews.php/Winston-Salem-Environmentalist-Proposes-Ban-On-Pl/story4107/start1/cal1343797200/viewdate http://winston-salem.skirt.com/shes_so_skirt/valerie-lecoeur-inventor www.zoeborganic.com http://www.algalita.org/blog/?p=3147

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9.

La perle de la cuisine


Citrons confits et amours deconfits Beatrice B


I. Recette des Citrons Confits 1. Ingrédients: 6 citrons jaunes, 1 kg de gros sel, de l’huile d’olive de première qualité. 2. Salaison. Prenez 6 citrons jaunes et coupez-les en tranches assez épaisses. Placez-les dans un grand bocal de verre –attention, du verre uniquement – et parsemez généreusement de gros sel. Couvrez. Laissez reposer au frigo pendant 10 jours. 3. Sortez les tranches de citron du bocal, débarrasser-les complètement du sel. Rincez le bocal. Replacez les citrons dans le bocal en y intercalant des branches de thym, versez l’huile d’olive. Couvrez, laissez reposer 30 jours dans un endroit tempéré. 4. Dégustez à loisir. II. Recette des Amours Déconfits 1. Ingrédients: un jeun Nordique Blond, grand et musclé et une Espagnole toute menue. Les autres condiments sont aléatoires. 2. Placez les ingrédients sur une plage ensoleillée, laissez-les profiter de leur jeunesse. Séparez-les brusquement dans un aéroport: les départs ont la trame de toutes les possibilités! 3. Attendez 3 ans. Laissez les ingrédients évoluer dans leur monde personnel et accomplir les actes qui définiront leur consistance. Réunissez-les et plongez-les ensuite dans un bain de citée universitaire américaine. Ajoutez une pincée d’incompréhension et de questionnement existentiel, de la tendresse, des regards qui en disent trop, des caresses, des actes d’amour, des accords de guitare, des promenades et des errances à l’aube. Répétez l’opération, ajoutez quelques larmes sincères. Arrachez les ingrédients l’un de l’autre avant qu’ils ne puissent fondre. 4. Attendez une dizaine d’années ans. Les ingrédients vont évoluer selon leurs propres dessins qui ressemblent plus à des brouillons. Ils bourlingueront sur la surface de la terre, ils feront carrière, ils aimeront, se marieront, se multiplieront, s’installeront; ils feront leurs guerres, ils feront leurs trêves, leurs révolutions. Ils se blesseront, lieront des amitiés, bref : ils vont MÛRIR et prendre de la bouteille. Ils se croiseront parfois sans trop oser se reconnaître. Patientez. 5. Plongez les deux ingrédients mûrs dans une tasse de thé vert posée sur la table d’un bistrot au bout du monde, si possible, dans aux abords du tropique du Cancer. Ils s’observeront, ils balanceront dans le vide, goûteront l’un de l’autre, échangeront quelques parfums… Attention… Séparez-les TOUT de suite, les cendres pourraient reprendre feu… Renvoyez-les dans un aéroport pour un nouvel adieu. 6. Attendez le printemps. Placez les ingrédients à bord d’une bagnole délabrée, sans itinéraire. Ils doivent se perdre, de toutes façons, ils sont paumés à vie. Ajoutez un élément de surprise, quelques pincées de patience, trois louches de connivence, des éclats de rire, de la taquinerie, des dentelles, un maillot de bain moulant et une piscine d’eau chlorée, des caresses, des baisers, une

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déchirure et 2 gouttes de sang, des ronronnements de chat, des envolées lyriques de ténor, des promenades sans but en villégiature, des échanges d’anecdotes personnelles, des chuchotements, des silences merveilleux, de la douceur, beaucoup de douceur et surtout, SURTOUT, du respect. Laissez macérer deux jours. Ajoutez des larmes et des aveux. 7. Séparez les ingrédients dans un aéroport, sans plus attendre, les amours confits tournent trop souvent au vinaigre! Consommez avec modération.

Auteure : Beatrice B, Paris, France, 2012 Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 153


Recette irrévérencieuse ! Jean Stevens


Recette découverte dans le livre de cuisine de Jean Stevens, Texas. Jean affirme qu’un « gourmet est un glouton intelligent ». Cette recette est la dernière de son livre. Recette de l’eau bénite Remplir une grande casserole avec de l’eau du robinet ou de l’eau de pluie. Placer sur le feu à haute température. Porter à ébullition. Bouillir jusqu’à ce que le diable, libéré par tant de chaleur, se soit évaporé.

Auteure : Jean Stevens (Jean est un nom de femme), Texas, USA, 1990 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 155


Le blog : RamassĂŠ dans la nature Cecile Conti


Ramassé dans les champs Cueillir et ramasser Cécile Conti Profil Localité : Dourdan, France Introduction : Amoureuse des fleurs, des arbres, des oiseaux et des nuages, du noyau de l’atome jusqu’à la voie lactée. Centres d’intérêt : Se promener dans la campagne, ramasser des champignons dans la forêt, cueillir fleurs et baies dans les champs. Goûts musicaux : Guitare classique Livre préféré : Le Petit Prince (Note de l’éditeur : Cécile Conti est concertiste de guitare classique et mathématicienne. Elle est férue de science exacte, elle est poète, maman de quatre enfants et grand-mère de trois poupons). Miel de fleur de pissenlit Repérer un beau champ bien en fleurs. Choisir les fleurs les plus épanouies : on croit décrocher les étoiles les plus brillantes du ciel ! Ne pas s’étonner d’avoir les mains jaunes et poisseuses. Et ce n’est pas fini, parce qu’il faut ne laisser que les pétales jaunes et enlever soigneusement tiges et sépales verts. C’est le résultat lumineux qu’on recouvre d’eau et qu’on laisse tremper une nuit entière avant de filtrer et peser. Puis, pour un litre de liquide, on ajoute 1,2 kg de sucre, 2 jus de citron, un peu de zeste râpé, un sachet de sucre vanillé. Faire cuire une petite heure. Ajouter un sachet de « Vitpri ». Mettre en pot. Note : Laisser-vous tenter par le lait parfumé aux fleurs d’acacia ou encore, le sirop de thym !!

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La kermesse héroïque Catherine Beeckman


Les Flamands sont les maîtres incontestés en matière de kermesse. La planète bleue toute entière ne pourrait rivaliser avec la débauche flamande délibérément organisée depuis les Feux de la Chandeleur jusqu’au Mardi Gras. Jérôme Bosch, Pieter Breughel et James Ensor, tous les trois ivres, seraient incapables de reproduire un tel tableau. Car dans ce pays, ce très plat pays, quand il y a kermesse, il y a débordement, indécence, dépravation, désordre et beuverie. Inutile d’ajouter que les bocs de bière débordent à flots, que les beignets dégoulinent d’huile, que la choucroute s’étale sur les trottoirs et que « ça sent la morue jusque dans le cœur des frites »1. Des cohortes d’adolescents boutonneux envahissent les stands de tirs. Ils picolent et flirtent, collant une pelle à la Marieke du moment qui, à moitie ivre, exhibe ses guiboles, sa gorge et ses tétons alors qu’il gèle encore en cette saison. Aux airs à la mode suivent les Frida Oum Papa ; les accordéons expirent, la sirène de la chenille hurle, la fanfare explose en un éclat de cuivres et de tambours… À la nuit tombée, la vieille garde prend la kermesse d’assaut. Les sexagénaires dansent en se frottant la panse contre la panse des femmes1 ; ils plongent leur regard lubrique dans les décolletés qui baillent sur des seins ruisselants de sueur et, bavant de désir, ils bandent comme des ânes. À l’aube, les générations s’entremêlent, on boit ensemble, on trinque en se promettant une amitié éternelle et sincère, on baise dans un coin en se jurant fidélité, on ment et on en rit. La kermesse s’endort dans un ronflement animal et sonore entrecoupé de rots, de pets et des derniers accords d’un Jukebox oublié. Ainsi en va-t-il depuis des siècles et des siècles, depuis les ténèbres du Moyen Âge : d’authentiques beuveries et des plaisirs profonds. Une kermesse fut annoncée, à Winston Salem, dans un bled du sud-est des États-Unis. Quelle ne fut pas ma joie, flamande expatriée, déplacée depuis deux ans dans cette ville trop américaine à mon goût ! Partout, de grandes affiches, des panneaux publicitaires sur les autoroutes et des spots télévisés annonçaient l’ouverture de la « Dixie Fair ». Pendant huit jours, nous allions pouvoir faire la gaudriole comme au bon vieux temps, j’entends par là, comme au temps des comtes de Flandre : ribauderies et bacchanales !! J’avais négligé un détail : la Dixie Fair fut créée, il y a 125 ans, par des puritains. Et pour des raisons bien évidentes. Ils avaient tous fui la « grande » débauche du vieux continent européen, anxieux de recentrer l’église au milieu du village, outre-Atlantique ! Foire aux grains lors de sa création, puis foire au tabac, la Dixie Fair est aujourd’hui un mélange d’exposition agricole et de kermesse avec ses attractions les plus innovatrices et les plus traditionnelles. Des stands historiques, des concerts, des concours de patchwork ou de potirons géants et une importante foire aux bestiaux. C’est à ne pas manquer. Je suis sérieuse. Et pourquoi ne pas être ravie ? Une course de cochons… tous les dossards bien en place ? Une danse au rythme d’un banjo, d’un fiddle et de quelques violons. La casse d’un vrai tracteur par un engin dénommé le « Demolition Monster » issu d’un film hollywoodien. Les bouquets des feux d’artifices qui illuminent les cieux nocturnes. Et… Les délicatesses de la gastronomie locale ! Nous y sommes ! Comment ne pas être ravie, j’insiste…

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Mais attention, il y a un hic. « Pas d’alcool, pas une pinte de bibine, pas une once de gnole, pas une trace de chopine. » Comme tout est substituable, l’alcool est remplacé par : LA GRAISSE. De la graisse, OH OUI, de la graisse. Partout ! Parce qu’ici, dans le sud, aller à la kermesse revient À FAIRE GRAS. Au menu, nous retrouvons tout ce qui est familier à nos papilles gustatives : de la saucisse de Frankfort à la Dijonnaise, à la pomme d’amour, en passant par la barbe à papa. Ah ! Ne pas omettre les menus offerts par les églises qui ont, toutes dénominations confondues, ouvert un estaminet afin de vendre leurs convictions évangélistes enrobées de caramel ou plongées dans un caféjus-de-chaussettes. Cependant, au menu vous trouverez aussi, innocent touriste de l’ancien continent qui fréquente les kermesses depuis l’âge tendre, une liste de gourmandises inconcevables dans un autre ailleurs qu’ici. Soit, dès lors, un bref aperçu du monde indigeste de la friture. Le Fried Snickers est une barre de mousse au chocolat nappée de chocolat (!) et plongée dans un bain d’huile. La Fried Sauerkraut est, comme son nom l’indique, de la choucroute frite dans du saindoux bouillant. Le Fried Coca Cola demeure un mystère ! Le Fried Corn Dog est une saucisse plongée dans une pâte épaisse et frite deux fois (2 !) dans une friteuse. Le terme en anglais est : « refried ». Le Fried Bacon a fait fureur à la foire de Los Angeles : du lard faisant trempette dans un bain de cambouis à 180 degrés Celsius. Ne parlons pas des Funnel Cakes qui sont des valeurs sûres, mais découvrons plutôt la dernière trouvaille de ces cordons bleus qui ferait virer au vert caca d’oie tout honnête nutritionniste : le Fried Butter. J’ai obtenu la recette d’un des assassins qui concoctaient ce poison après de longues heures de négociations ! Quand on possède la liste des ingrédients d’une telle arme, on ne lâche pas le morceau si facilement, et encore moins à un quidam qui traîne l’accent français de Paul Bocuse ! Une grosse tranche de beurre de 125 grammes est enroulée de pâte feuilletée et… noyée dans un bain d’huile bouillante. Dès que la pâte est dorée, le Fried Butter quitte ses ablutions. Le meurtrier en tablier blanc travestit ce funeste venin avec du sucre impalpable et le sert aux gourmands infortunés qui passent. La malheureuse victime d’un tel festin mourra instantanément après avoir souffert de céphalées, de vomissements incontrôlables, d’une crise de foie douloureuse, de dyspepsie, d’une explosion de cholestérol et, nous ne serons pas surpris, d’une crise cardiaque fulgurante. La cause du décès ne sera pourtant jamais bien établie vu qu’à l’autopsie, les tissus adipeux du cadavre ne permettront plus la dissection des organes sans congélation préalable. Certains affirment ici que la victime meurt de plaisir et que je n’ai rien compris.

Un billet d’humeur Auteure : Catherine Beeckman, USA, 2012 Illustration : Catherine Beeckman 1 Jacques Brel: “Amsterdam”, “Et ça sent la morue jusque dans le cœur des frites”.

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10.

La perle de la maladie


Un jour ordinaire Adriene@gmail.com


C’était le lendemain du jour où j’avais essayé de m’endormir… pour toujours. Évidemment, je n’avais pas réussi. Merde. Hier, c’était faire ou crever. Aujourd’hui, il ne me restait plus qu’à faire. À tous les égards, c’était un jour ordinaire. Pas de vacances en perspective. Quand le soleil se leva, j’ai demandé à mon mari de m’emmener à l’hôpital. Après tout, c’était là mon plan de rechange si je ne pouvais pas m’endormir… pour toujours. Ce matin-là cependant, pour la première fois, il m’a semblé possible de m’en tenir au plan. Normalement, j’abandonne. Normalement, je fais d’autres plans. Ou bien ne sont-ils que des duperies ? Un leurre pour le lendemain parce que le lendemain sera différent. Je sais bien que demain sera différent. Mais, à vrai dire, ce jour-ci semble différent. Aujourd’hui, je vais aller à l’hôpital et mon mari va m’emmener. Je sais qu’il le fera parce que c’est un homme bon. Un gentil. Je ne peux plus le supporter. Je ne me supporte plus non plus d’ailleurs. Je suis si malade. Je suis si fatiguée. Et je suis malade et fatiguée d’être malade et fatiguée. Pourrais-tu m’emmener à l’hosto, chéri ? Je suis si malade, si fatiguée. Le docteur a dit que je devrais être morte. Je lui ai demandé ce que j’avais mal fait, comment pouvais-je encore être en vie ? Je ne me souviens plus de sa réponse. C’est difficile de se souvenir des détails quand on est aussi saoule. C’est encore plus dur de s’en souvenir quatorze ans plus tard. Mais on m’a appris que je devais me souvenir de ma dernière cuite comme si elle datait d’hier. Je ne veux pas replonger dans cette phase de ma vie, alors j’essaye de m’en souvenir le mieux possible. Toutes ces sorties durant tant d’années, quel gâchis, vraiment. Bien sûr, au début, c’était incroyablement amusant, excitant, agréable et tellement apaisant. Le premier verre après une longue journée était toujours le meilleur. C’était la vie ! C’était la sagesse. Je pouvais le sentir ruisseler sur ma vacuité, s’écouler comme une rivière nonchalante. Et l’effet que cela produisait sur mon esprit survolté était un cadeau du ciel. L’incessant brouhaha qui résonnait dans mes oreilles allait décroître pour rejoindre le flot calme et serein de la rivière et je pourrais me baigner dans ma tristesse. Après le deuxième ou le troisième verre, les larmes, si elles coulaient, me laveraient, me libéreraient de mon propre emprisonnement. Pauvre de moi. Pauvre, pauvre de moi. Sers-moi un autre verre, s’il te plaît chéri ! Heureusement, ma consommation d’alcool était généralement sans conséquences. Du moins, au début… Mais ce n’était plus le début. C’était la fin. Je n’ai jamais vraiment eu envie d’en finir. Je voulais boire comme une grande dame. J’ai essayé toutes les méthodes connues pour contrôler la boisson. Parfois, ça marchait. Pour un jour ou deux ou pour une semaine ou deux. En général, ça ne marchait pas. J’étais loin d’imaginer, cet après-midi fatidique, en téléphonant à divers centres de désintoxication, qu’en réalité, c’était le début et pas la fin. Je n’avais pas la moindre idée, ce jour-là, que ma vie venait juste de commencer. Pour un alcoolique, il est impossible d’imaginer qu’il existe une vie après l’alcool et encore moins une vie pleine ! Une vie débordante d’amour, de mystère, de joie et de peine. Ce n’est pas parfait. Mais il est tout à fait possible de devenir abstinente un jour ordinaire. Auteure : Adriene@gmail.com Californie, USA, 2006 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Ogino Shouta des perles autour du cou • 163


La mammelle-graphie Radiographie d’un téton Anonyme


Une mammographie. Ça implique la présence de mamelles. Non ? Or je n’en ai pas. Rien. Le plat pays. La morne plaine. Pas de tétés, pas de nichons, pas de nénés, pas de lolos, absence totale de rotoplots. Alors pourquoi mon gynécologue, ce sadique, s’obstine-t-il à me prescrire une mammographie… Ça fait quatre ans qu’il insiste ! Ce maniaque connaît mon « buste » nu, lisse et sans proéminences mieux que tous ces hommes qui échouèrent sur cette plage déserte et lancèrent des fusées de détresse ! Serait-il pervers ? Mais aujourd’hui, je n’y échapperai pas : il m’aura prévenu. Si je ne me soumets pas à la dissection sous rayons X de ce que… je n’ai pas… « Je te raye du fichier de mes patientes ! » m’a-t-il lancé l’œil sévère. Je me dirige au troisième étage. La réceptionniste m’accueille, un large sourire aux lèvres. Normal, son décolleté révèle une gorge généreuse et plantureuse. La garce ! Moi aussi j’afficherais une binette gaillarde et guillerette si j’avais un balcon à exhiber ! Que je sois jalouse ? Euphémisme. Je convoitise avec une avidité morbide les seins de toutes les femelles. Ma libido s’envole en bémols en présence d’un corsage fourni et joliment garni. Une écritoire à pinces en main, efficace et toujours souriante, la réceptionniste me fait signe de la suivre. Nous débouchons dans un couloir bordé de cabines. Elle incline la tête et m’explique : « Dans le vestiaire, vous trouverez une tunique bleue. Ôtez vos habits jusqu’à la ceinture et enfilez-la. L’ouverture va VERS L’AVANT. VERS L’AVANT. Vous avez bien compris ? » On se calme… C’est moi qui ai les nerfs à vif, pas toi ! « La technicienne viendra vous chercher dans 5 minutes. » Et rebelote avec son sourire de professionnelle à la grimace aimable et sans cœur. Je m’exécute. Un miroir reflète amèrement l’image de mon corps de pubère androgyne. La tunique bleue. J’entends des pas : la technicienne. Elle aussi ! Non ! C’est un coup monté ! Je flaire le coupable : mon gynécologue ! Ah le saligaud, la crapule, le vicelard ! Il s’entoure de Lollobrigida ! Mais la technicienne est d’un autre calibre. Elle fait dans le domaine vache à lait. Avec des parents fermiers peut-être. Je vois déjà ça. Propriétaires d’une laiterie crèmerie. Et cette odeur âpre et doucereuse que la technicienne laisse derrière elle… C’est ça, elle fut sûrement une bonne grosse nourrice au sein bienfaisant, une nourrice réputée pour son lait riche et velouté… Sous son uniforme, ses deux nibards se balancent au rythme de ses pas. « Nous allons voir si nous pouvons détecter la présence d’une opacité ou d’une micro calcification dans vos seins. » Là, je suis incapable d’imaginer quoi que ce soit ! Je n’envisage pas qu’une opacité puisse se dissimuler dans le micro volume d’un de mes seins ni qu’une petite calcification ait le courage de se planquer dans un interstice riquiqui de mes lolos miniatures. Mais elle peut mener son enquête !

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La technicienne s’approche de moi, ouvre ma tunique, vérifie ma position face au méchant robot qui va me torturer dans moins de trente secondes. Je l’ignore encore. « Placez votre sein droit entre les deux plaques de plexiglas. » Elle ne rigole pas, elle est sérieuse. J’essaye de trouver mon sein droit et me résous à étirer mon téton, à défaut de… La technicienne m’observe et vient à ma rescousse. « Je vois », dit-elle aimablement. Elle est prévenante, mais toute sa gentillesse n’augmentera ni la dimension ni l’ampleur du petit bouton rose distendu. « On fera avec ce qu’on a ! », dit-elle soudain pour me détendre. Je n’ai pas le temps de réagir, elle tire brusquement de toutes ses forces sur mon malheureux boubou et, d’un coup sec, active une manille. CLAC. Les deux plaques se referment hermétiquement : mon gland mammaire est compressé, aplati, prisonnier, tout blanc, exsangue, livide, blafard… Pitié ! Face à ce spectacle miséreux sous plexiglas, je suis toute remuée. L’humanité toute entière ne pourraitelle pas avoir un peu de miséricorde pour cette excroissance écrabouillée ? Et la charité chrétienne alors ? La technicienne m’abandonne, otage séquestré dans un mammogramme. Elle se dirige derrière le pupitre de commande et crie : « Inspirez, bloquez la respiration, on ne bougez plus ! Attention, photo ! » Tout va trop vite. Il y a longtemps que j’ai cessé de respirer : j’ai décidé de me suicider en apnée. Une captive asphyxiée consentante ! Mais la technicienne en a décidé autrement. Elle me délivre de la mâchoire goulue de la machine infernale. La décompression des tenailles est instantanée, mais mon téton refuse de ressusciter ! « Nous allons faire la radiographie de profil maintenant ! » S’il n’y a pas de face, comment y aurait-il un profil ? Je me soumets, ai-je le choix ? Aucune alternative. Puisque la technicienne tient les rennes de la bête noire fermement, la procédure suit son cours. Après ce calvaire, je me sauve de ce Golgotha maudit où d’innocentes femmes subissent les affres de leur condition ! J’enveloppe mon buste dans la dignité qui me reste et je pars me rhabiller à tâtons. Quand soudain, une lumière jaillit. Mais bien sûr ! J’attrape mon sac au vol, claque la porte du vestiaire et me dirige d’un pas résolu vers la sortie. « Vos résultats seront envoyés chez votre gynécologue. Il vous contactera », lance la réceptionniste à la volée. J’ignore son existence. J’ai rendez-vous avec le diable. Le cabinet du chirurgien esthétique se situe au quatrième étage. Le rendez-vous est fixé à la fin du mois. Je ne reviendrai pas sur ma décision. J’ai choisi le modèle le plus discret : la vulgarité des grosses poitrines me rend malade. J’ai opté pour des poches salines de taille A-A. La vie peut commencer ! Un an plus tard, mon gynécologue me prescrit une mammographie : le check-up annuel. « Normal. » Quoi !!! Et mes poches salines A-A ? Quel massacre ! Mes deux merveilles, concassées, broyées ? Explosées… Retour donc à la case départ ? Tant pis. « On est plus près du cœur quand la poitrine est plate ! » (Louis Bouilhet)

Auteure : Anonyme, Allemagne, 2011 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Anonyme 166 • des perles autour du cou


Papillon Drogues Sarea


Le mot « Métamorphose » possède deux significations. La première est le processus de transformation à travers différents stades d’une forme précoce à une forme mûre. La seconde est la transformation naturelle ou artificielle de la forme ou de la nature d’une chose ou d’une personne en un état totalement différent. Nous sommes assises, Sarea et moi, sur la terrasse d’une petite résidence située au cœur d’un quartier de classe moyenne. La matinée est fraîche en cette journée printanière. Sarea est décontractée ; elle se balance sur une « rocking-chair », sirotant son café tout en fumant une cigarette. Il n’est que 8 h 30, mais le cendrier déborde déjà de mégots. Son regard se perd parmi les fleurs du jardin : des marguerites, des camélias, des dahlias… Nous devrions entreprendre l’interview, mais Sarea entame un long monologue. La seule manière d’entamer mon histoire serait de dire : Mon nom est Sarea, j’étais une droguée, je suis guérie et je suis reconnaissante de l’être.1 L’alcoolisme et la toxicomanie étaient ancrés dans ma famille et ma belle famille. Tu sais ce que l’on dit : « Tu seras le produit de ton environnement. » Enfant, je n’ai reçu ni l’amour ni l’affection dont j’avais besoin. Je suis née en 1971 à Helfin, Cleburne dans l’Alabama. Ma mère m’abandonna quand j’avais quatre ans. Elle quitta la maison le jour où elle poignarda mon père : la lame transperça la chair juste sous le cœur. Elle comprit soudain qu’elle devait le quitter sur le champ, elle savait qu’elle « allait l’achever un jour ». Il la battait quand il était trop saoul ; elle « ne pouvait plus le blairer un jour de plus. » J’ai vécu avec mon père. Il a fait de son mieux pour s’occuper de moi, mais c’était un alcoolique. J’étais souvent seule. Et c’est moi qui m’occupais de lui : éteindre ses cigarettes et les casseroles oubliées qui menaçaient de foutre le feu à la maison, répondre au téléphone… Quand c’était trop, je traversais la rue pour alerter mes grands-parents qui vivaient en face. Je passais mes fins de semaine auprès de mon arrière-grand-mère Mandy. C’était le foutoir, mais c’était le refuge de tous ; je partageais le lit de mon demi-frère. Bientôt, il passa aux attouchements sexuels. Je me suis souvent sentie abandonnée et extrêmement seule. Adolescente et en pleine croissance, je n’aimais pas mon corps, j’en avais honte. À 17 ans, je suis tombée enceinte. Mes parents, d’un commun accord, m’ont fait avorter. C’est mon père qui m’emmena à la clinique ; j’ai trouvé cela bizarre. Je ne sais pas comment j’ai réussi à terminer le lycée ! J’avais un job dans une institution médicale et j’habitais dans un petit appartement, seule. J’avais 19 ans. À 20 ans, j’ai rencontré l’homme de mes rêves. Il s’est avéré être mon pire cauchemar. Il s’installa chez moi. Il n’avait pas de boulot régulier. Mais j’avais cette idée irréelle, un délire perso : si je pouvais donner cet amour que j’avais en moi, ce grand amour que je voulais tant partager depuis si longtemps, ne pourrait-on m’aimer un peu en retour ? Son surnom était Taffe. Il avait été dans une petite université bâtarde, mais ne faisait que des petits boulots. Il était alcoolique et fumait des pétards toute la journée. Je m’y suis mise aussi. WAW, comme j’aimais ça, j’aimais vraiment comment la marijuana me faisait sentir, les sensations que me procurait la mari. Soudain, je n’avais plus un souci au monde, même si ce n’était que pour quelques instants.

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Maman rencontra Taffe et me dit : « Sarea, cet homme est exactement comme ton père ! » Mais mon père ne buvait plus depuis des années. Mes journées ressemblaient à ceci : réveil vers 6 h 30, boulot à 9 heures parce que le trajet était long et difficile. Fini à 17 h 30 et à la maison à 19 heures. Quand j’arrivais, Taffe planait déjà, il était aussi à moitié ivre. C’est alors qu’il était le plus sympa. Je faisais les courses et je cuisinais. Quand il avait trop bu, il devenait violent. Ce n’était pas une bonne relation. Mais je ne pouvais pas le quitter. Ma mère m’avait abandonnée, je n’allais abandonner personne, je ne ferais pas partie d’une autre « situation d’abandon ». Nous pensions donc que créer une famille serait une solution. Je suis tombée enceinte. Je n’ai pas fumé pendant ma grossesse et Taffe m’aida beaucoup. Il trouva un boulot. En 1994, Auriel est née. J’ai fait une dépression post-partum. Moi et Auriel, on n’avait pas d’atomes crochus. Elle faisait des coliques et pleurait tout le temps. Je ne parvenais pas à la nourrir. Taffe trouvait que j’étais une mauvaise mère. Lui, il était gentil avec elle. J’étais tellement déprimée et frustrée qu’un jour, j’ai téléphoné à la sage-femme et je lui ai dit : « Je sais pourquoi les gens tuent leurs mômes, elle sera la prochaine ! » Là, nous travaillons tous les deux, nous essayons de joindre les deux bouts. Je tombe enceinte, encore. Taffe m’emmène à la même clinique où j’avais avorté à 17 ans. Je revis le même cauchemar. Quand Auriel a un an, je suis enceinte de Tiana. Taffe picole à nouveau, il picole sérieusement et nous sommes accros à la marijane, tous les deux. Un soir, je reviens du ciné et il est là, ivre, la méchante cuite. Il cherche la dispute et commence à me frapper, me donne des coups de pieds dans le ventre – « Je ne veux pas de cet enfant » – et il me prend par la gorge, m’étrangle… Je cours pour me sauver. Quand je reviens, Taffe a mis les bouts avec ma gosse ! Je dépose plainte, je suis folle de rage… Mais Taffe me manque. Alors, je vais là où il est. Il pleure et me promet qu’il ne fera plus jamais une chose pareille. Alors, on se marie et on passe quelque temps ensemble à Birmingham ; je paye toutes les dépenses. Maintenant, voici ce que ma mère m’a dit quand elle apprit que je m’étais mariée avec lui : « Si tu vas vivre avec lui, il vaut mieux que tu commences à faire COMME lui, être aussi détraquée que lui. Cogne plus fort que lui si tu veux rester en vie ! » Les mots de Maman. Et ces mots devinrent réalité… On s’installe dans une maison. J’ai le même travail qu’avant, ce qui me donne quelques avantages financiers. Tiana est née. Taffe travaille ou alors, il ne travaille pas, c’est irrégulier. À partir de là, tout bascule, c’est la dégringolade. Les gamines ont trois ans et un an et nous, on est sérieusement accrocs à la marijuana. Elle fait partie du budget : le loyer, l’électricité, la bouffe et la came. Les mômes vivent dans les volutes des pétards qu’on fume ! Je me souviens, Tiana qui rigole sur sa chaise haute en regardant Barney à la télévision et elle se marre et fait tant de grimaces, elle en fait de trop. On se dit, c’est à cause de la fumée de la marijuana et on se marre avec elle ! Non, il avait l’alcool méchant. S’il avait été un ivrogne sympa, cela m’aurait été égal. D’autre part, j’étais coincée avec le loyer, les crédits et j’étais shootée du matin au soir. Je conduisais les filles à l’école toutes fenêtres ouvertes en fumant mon pétard, c’était ma façon

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d’oublier les disputes. C’est là où Taffe a un boulot en tant que distributeur de journaux, et il rencontre ce type, un blanc, Jim. Il passe toutes ses soirées dans le sous-sol de sa maison et rentre tard le soir. Ah, je ne pouvais pas être plus heureuse ! Il est hors de la maison, je peux me coucher sur mon lit, les enfants dorment, je regarde la télé et je me fume un joint, seule, tranquille. Après des mois, Taffe me dit qu’il est dans le sous-sol avec Jim et qu’ils fument du crack. Comment auraisje pu m’en rendre compte ? Taffe, il savait comment éviter la chute qui succède au crack, il boit sa dose d’alcool et s’endort tôt le matin. Et puis il me suggère d’essayer. Les deux premières fois, ça me fait rien, ça me fait pas grand-chose, je plane même pas, j’arrive pas à dormir, c’est tout. J’essaye encore une fois et… alors là, c’est le méga trip ! Pouvoir planer comme ça, pour la première fois, oh yeah ! Je me sens invincible. Quasiment immortelle ! Quand j’ai commencé le crack, je n’en prenais que quand je recevais ma paye. Puis rapidement, ça a changé. Personne n’a remarqué le changement. Un secret bien gardé pendant un bon moment. Taffe est devenu un vrai junky, incapable de fonctionner. Il fumait l’argent des factures. J’ai arrêté de payer les échéances… C’est parti en vrille. Et puis il y a eu cette dispute. Qui sait pourquoi ? De toute façon on s’en fout. Les paroles qui blessent, les cris, les hurlements et les coups ; j’avais Tiana dans les bras. Il m’a balancé un coup de pied et je lui en ai balancé un aussi sec. Puis j’ai mis mon bébé en sécurité sur le perron de devant. Elle était si craquante dans son petit pyjama tout boutonné, assise toute seule dans la véranda au milieu de la nuit. J’ai suivi Taffe dans les escaliers qui descendaient à la cave. Je l’ai poussé et on est tombé tous les deux. La bagarre a été violente. Ma cousine, une ado qui vivait plus ou moins avec nous, m’a lancé un couteau et j’ai poignardé Taffe. Je l’ai poignardé. Dans le dos. La prédiction de ma mère ? Il s’est enfui ; il était tellement saoul et défoncé qu’il sentait même pas la douleur, j’imagine. La police est arrivée parce que les voisins avaient vu ma petite puce toute seule dans la véranda avec tout le raffut qu’on faisait. C’était le même policier qui était venu la première fois. Il m’a dit : « Vous vous êtes vraiment mariée avec lui ? » On ne parle pas du coup de couteau. Personne n’en saura rien. Une semaine plus tard, Taffe se ramène ! La routine reprend. Maintenant, on est plus accrocs que jamais. Un matin, je veux me laver et me brosser les dents, mais l’eau a été coupée. Alors je prends les mômes, je les dépose chez la nounou et je vais chez ma mère. J’appelle tout le monde, tous les organismes de soutien social possible. Je veux m’en sortir, pour moi, pour mes enfants. On n’a pas payé une seule facture depuis des mois ; je peux plus vivre dans ma maison. J’atterris dans un refuge pour femmes battues. Et parmi les centaines de femmes qui sont sur la liste d’attente, ils me donnent un appartement. J’ai un toit et je peux vivre grâce au système d’assistance sociale. Puff est en Géorgie. Un de ces week-ends, je m’ennuie, alors je prends les mômes et je les emmène en Géorgie. On se voit, on s’envoie en l’air et j’oublie mon appartement, mon nouveau boulot, mes responsabilités. Je reste avec lui – un trip non-stop de deux semaines. Et oui, les mômes étaient là… Je rentre chez moi après cet épisode : ma mère a emballé toutes mes affaires et me dit de partir. Pour toujours.

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J’ai perdu mon boulot, évidemment, parce que je ne m’y suis pas présentée pendant 14 jours… En 1998, je déménage en Géorgie. Pas de boulot, mais j’encaisse 300 à 400 dollars par semaine d’indemnités de chômage. Et puis je suis enceinte du troisième. Taffe a un emploi stable à cette époque. Il voulait me forcer à avorter, mais j’ai pas pu. J’ai tout simplement pas pu. Je me suis enfoncée dans mon addiction. Elle est devenue le centre de ma vie sociale. Quand toutes les factures avaient été payées, j’emmenais les enfants chez un membre de la famille de Taffe. Et puis on fumait tous du crack, en groupe. On trippait ferme, le cœur à cent à l’heure, les yeux écarquillés, hallucinés. Des trips sérieux. Puis tu deviens super parano, avec un énorme rush d’adrénaline, un flot d’endomorphines et de dopamine qui te chante à l’oreille : « Encore, j’en veux encore ». Le cerveau ne suit plus. La descente, après, est super dure, alors je l’amortis en fumant de l’herbe. Taffe arrive à contrôler son besoin de crack alors que moi, je perds tous les repères. Je ne travaille plus, je suis enceinte. Et je suis en plein trip quand les contractions commencent ! Et je me retrouve comme ça en salle d’accouchement… le troisième est un garçon : «Taffe Junior ». Les années qui suivent sont pareilles. Il trouve un boulot, je trouve un boulot ; on perd nos boulots parce qu’on n’y va pas. On a un toit, on se fait jeter parce qu’on n’a pas payé le loyer – on l’a fumé. On vit de coupons d’alimentation, on va dans des motels, on se défonce avec les autres dans ces motels à crack. On vit dans la famille de Taffe, on se fait virer. C’est le même manège qui se répète encore et toujours. Les enfants nous suivent. Pourtant Taffe contrôle son addiction au crack. Il bosse. Moi j’ai plus de temps libre et je deviens complètement accroc : le mal s’est incrusté. Je n’arrête pas avant qu’il n’y ait plus un dollar à consommer. Avec des périodes de frénésie : six jours de suite ou même plus, dans des maisons, des endroits où ils sont tous comme moi, à se camer jour et nuit sans relâche jusqu’à être à moitié morts. Et puis quand je suis tout à fait détruite, je me refugie dans un centre de désintox pour recommencer une fois sur pieds. Taffe et les enfants ne savent pas où je suis : j’aurais aussi bien pu être morte. Quand je rentre, il est fou de rage et il me punit. Mais ça ne m’fait plus rien, je riposte même pas. Les services sociaux me poursuivent. Maintenant je vais de maison en maison, là où y a de la drogue. Je vends mes coupons d’alimentation. Et puis je me lance dans la prostitution ; j’ai quelques habitués, pour me maintenir à flot. Je fais des passes, je couche ou je suce pour m’assurer d’avoir ma prochaine dose. Deux ou trois ans comme ça. La famille me replace en cure de désintox, une maison de traitement, sévère et très contrôlée. C’est un programme de type communauté thérapeutique : il faut travailler pour payer son traitement. Taffe s’occupe des enfants. Il a un boulot stable, il est peintre. Et à partir de ce moment-là, c’est lui qui élève les enfants parce que mon histoire n’est pas finie. On va m’interdire de les voir. Taffe est en fait content que je sois SORTIE de sa vie. Une fois que je suis « clean », j’obtiens un boulot de conseillère en addiction et je peux vivre à l’extérieur, mais je dois quand même venir aux réunions. Et puis je rencontre ce type, Brandy. Il vient de sortir de prison, après avoir fait six mois. Il avait pris deux ans (pour trafic de stups), mais il est sorti plus tôt parce qu’il a bien bossé. C’est l’amour de ma vie. Je lâche tout pour lui : mon travail, mon appart, et le programme de traitement. On vit dans une caravane, avec une autre femme, Corry, pour partager les factures.

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Brandy rechute et ça crée un effet domino. Parce que Brandy, quand il plane, il est super chaud… et ça devient un truc de malade, on fait des trucs à trois. Mais c’est crade et je suis jalouse, je vais me la faire, cette salope de Corry ! Bien sûr, on se fait virer de la caravane. Brandy et moi, on est reparti pour des années d’addiction, une chute inexorable dans la misère de la destruction humaine. Le déclin, la déchéance. Brandy est coiffeur. Quand il loue un fauteuil dans un salon, il gagne bien sa vie, jusqu’à 400$ le samedi. Mais la dépendance lui fait tout perdre, sa licence de coiffeur et sa dignité. Tous les deux, on vise les petits boulots, les jobs à la petite semaine, pour avoir de quoi se procurer la prochaine dose de crack ou de coke. Les motels, les endroits louches, les coins de rues, on supplie nos familles, on les vole ! On mendie pour un sandwich, pour un ticket de bus… toujours ensemble. Cet amour qui nous consume et alimente notre addiction. Et puis tout s’est déchaîné dans notre enfer. On vole nos dealers, je me prostitue : je fais le trottoir. La nuit, je dors dans des foyers pour femmes, Brandy dort à l’Armée du Salut et pendant la journée, on va à la bibliothèque ou on traîne dans les rues. On essaie de décrocher. Par amour, on essaie. Mais y a pas un seul programme de réhabilitation qui marche vraiment avec des gens comme nous. Et puis, un jour, on est raide fauchés, complètement « finis »… et alors qu’on est emmitouflés comme on peut devant la porte d’une église, on décide que ça peut plus durer. Et maintenant je suis là. Note : Il est important de noter qu’aux États-Unis, les programmes de prévention sont limités. Les programmes de réhabilitation incorporent souvent des peines de prison… Sarea a rejoint un programme de réhabilitation volontairement et de son plein gré quand elle a pris conscience que son corps et sa santé étaient détruits. J’ai vu des jeunes femmes intégrer la Maison H du YWCA et replonger très rapidement dans le monde de l’alcool et des drogues. Les femmes de plus de 40 ans ont une probabilité plus élevée (80%) de s’en sortir définitivement.

Sarea, Alabama, USA, 2012 Interview réalisée par Catherine Beeckman à la Maison H., un centre de réhabilitation pour toxicomanes et alcooliques et de réinsertion pour détenues. Cette résidence est financée par le YWCA (Young Women Christian Association) Traduction française : Catherine Beeckman et Sylvie Froshl Illustration : Tim Gallo 1 Cette formule est la formule d’introduction classique utilisée par les participants aux réunions d’AA (Alcooliques anonymes) et de NA (Narcotiques Anonymes).

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Un message pour mon ennemi Eurydice L. White


Eh, toi, enculé fils de PUTE ! Je te déteste ! Et quand je prononce ton nom Me viennent à l’unisson Les Port-a-Cath, les cathéters et La chimio Les radiations. L’humiliation de n’avoir plus qu’un seul sein Tu piétines des vies C’est ce que tu fais de mieux La vie des vieux La vie des jeunes T’es l’émissaire de l’enfer Il n’y a que la mort Qui de toi nous libère. J’ai prié Dieu en ton nom Qu’il te donne une rémission Tu la saisis pour un instant Puis tu ressurgis en souriant Mais pendant tout ce temps, Je n’étais qu’un enfant. 10 mois seulement Quand tu enlevas Maman Oh, j’étais trop petite pour comprendre Mais six ans après Matte le toppo Tu tuas mon Père ! Pédé, t’en fais de trop ! OK T’as gagné Des corps saturés de colorants De résonnances magnétiques De balayage topographiques De produits chimiques Et mes beaux cheveux d’hier ? Va te faire foutre ! Merde, Cancer ! T’es sans doute le plus vilain, Mais c’est moi qui ai la haine Et si tu étais un individu, Je t’en foutrais plein le cul Au nom des mômes

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Des enfants Des oncles et des tantes Des grand-mères, des grands-pères Des belles-mères Des frères Des sœurs Des époux Des cousins Des épouses Au nom de tous ceux Qui furent victime de toi Salaud de ta race, de première classe Et tu vantes tes millions de morts et de crevés. Tu dévalises Chouraver sans jamais rien laisser. J’ai vu ma tante Expirer son dernier soupir Encore un de tes plans. Et elle n’avait que cinquante-deux ans Et il n’avait que 29 ans Et elle n’avait que 5 ans Et il avait 12 ans Et elle avait 16 ans Et il avait 60 ans Et elle avait 7 ans Et il avait 11 ans Et elle en avait 42 Et il était heureux Jusqu’au jour où elle sentit cette petite excroissance. Poumons, ovaires, os, prostate, utérus, larynx, estomac Combien puis-je en nommer ? Qui donc t’a engendré ? Si vil et si méchant Comment peux-tu faucher la vie d’un enfant innocent ? Tu n’as aucune pitié Et c’est pour ça que j’te maudis À grands cris. J’te connais, tu sais Les familles que tu mutiles et estropies Les parents qui consacrent leur vie Les rendez-vous chez les médecins Et tous ces va-et-vient Le regard plongé dans les yeux Déçus de ceux Qu’ils aiment

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Et qui s’accrochent à leur destin Les amis qui font des dons De rires, de perruques, de réconfort Ceux qui consolent L’âme Que tu voles Les nausées nocturnes Les espoirs contrariés Les rêves désenchantés Tu n’es jamais satisfait. La perte d’appétit Les grelottements la nuit Les céphalées Le corps brisé Fatigué Tu ne vas jamais les dédommager ? Non, tout ce que tu fais C’est Emporter, dérober, voler, chouraver Et c’est pour cela que je proteste Je te déteste ! Jésus a dit : Aime ton prochain Mais je ne peux pas Pas toi Je refuse de t’aimer. Je vais donner Mon amour Aux docteurs, aux infirmières, aux volontaires, Aux organisations qui se dédient À mettre fin à ton règne À ta souveraineté Et qui veulent tout changer J’aime les parents Qui apportent Des fleurs, des cartes, des présents Et des pluies d’optimisme Eurydice Aime tout ceux qui se tiennent Debout Sans crainte Face à l’adversité Qui pourtant semble avantagée Alors, forts et fiers Malades et survivants du cancer Faut pas démissionner Faut s’accrocher

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Ne battez pas en retraite Et de toute votre force Bombez le torse Vivez l’existence En toute confiance et Soyez heureux et satisfaits Parce que Tout cela on le fait Rien que pour te prouver À toi, mon cher cancer, Que tu ne vaux rien Fils de chien !

Auteure : Eurydice L. White, poète SLAM et écrivain noire américaine, vainqueur de plusieurs concours de SLAM aux USA. Eurydice reste accrochée à ses textes lors de la déclamation et comme chez tous les Slammers, son style nous rappelle le hip-hop et la poésie Dub. SLAM = Spoken Literary Art Media. 2011 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Thomas Fahrmann des perles autour du cou • 177


Une appĂŠtit sans faim/fin Catherine Beeckman


Quelques mots griffonnés sur un papier scotché sur le frigo : « Je t’ai acheté du fromage Roquefort et de la confiture de coings, je sais que tu adores cela. Sers-toi bien. Maman » Sur un bout de carton, un conseil écrit au crayon, à toute vitesse : « Mange ce midi, tu n’as rien avalé ce matin, je le sais…Maman » Une dernière phrase, avant de raccrocher le téléphone : « Tu m’as menti, tu n’as rien mangé, tu m’avais dit pourtant que tu finirais ton escalope de veau, je l’ai retrouvée dans la poubelle ! » Murmuré au passage : « Mais regarde tes bras ! Tu n’as aucune forme ! » Ou encore, la bonne copine en riant : « T’appartiens pas au monde des trois dimensions, ni même au monde du plan, t’es unidimensionnelle quoi, l’univers des lignes, des droites et des vecteurs ! » Ou le surnom donné par les garçons du lycée, à 13 ans : « La planche à repasser… »

À 12 ans, j’étais petite, maigre, décharnée, famélique et incomprise, totalement incomprise. Et pour cause : qui connaissait le terme d’anorexie mentale en 1974 ? Des raisons, multiples et variées poussent des milliers de jeunes filles à jeûner, à plonger dans le monde de l’anorexie mentale ; il existe d’autre part plusieurs formes d’anorexie, souvent fort mal définies et donc confusément diagnostiquées et vaguement abordées. Mais un seul fait demeure : l’anorexie tue. L’anorexie est la maladie mentale la plus létale qui soit. Aux USA, 0,5 % de la population féminine en souffre ; en France, 1,5 % en sont victimes et 10 % en meurent. L’anorexie mentale frappe principalement les femmes entre 12 et 22 ans : quelle cruauté ! L’anorexie ? Une maladie dont l’étiologie est fort peu connue. La genèse de cette maladie mentale est aussi floue que les témoignages évasifs des patientes qui en souffrent. Il semble aujourd’hui acquis que ce trouble alimentaire possède un caractère d’origine génétique. D’autre part, 95 % des victimes étant des femmes, une composante hormonale serait évidente. Définie comme une maladie psycho-comportementale aux composantes neuro-hormonales, l’anorexie mentale demeure un trouble complexe dans lequel sont intriqués des facteurs sociaux et familiaux prédisposant, un catalyseur psychanalytique dans l’historicité personnelle du malade et un capital psychosensoriel favorisant un ensemble de comportements. Tout cet amalgame encourage l’émergence de la maladie et trop souvent empêche la guérison définitive, car je suis convaincue que personne ne s’en remet définitivement. L’anorexie peut aussi se définir à partir d’un chiffre : l’IMC, l’indice de masse corporelle, correspondant

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au poids en kg divisé para la taille en mètres au carré. Un IMC inférieur à 17,5 kg par mètre au carré est un signal d’alarme. L’anorexie peut être décrite à travers sa symptomatologie : le refus de se nourrir, l’hyperactivité, l’insomnie, la présence de troubles obsessionnels et compulsifs (TOC), l’anxiété, la phobie sociale, la dépression et/ou des tendances suicidaires. « Anorexie » veut étymologiquement dire : « non appétit », soit la perte d’appétit. Erreur. L’anorexique peut éventuellement ne plus avoir faim et ne plus ressentir la faim du tout. Après des mois de jeûne, une modification interne des neurotransmetteurs diminuera effectivement la sensation de satiété. Cependant la réalité est autre : au départ, l’anorexique lutte CONTRE ses appétits, tous ses appétits. L’appétit envers les aliments n’est que la synecdoque d’un ensemble plus vaste de désirs et ces désirs doivent être annihilés au prix de la vie. Chaque anorexique devrait écrire son histoire car chaque anorexie est particulière et possède sa propre idiosyncrasie. J’avais 12 ans et je cessai de me nourrir. Je n’avais pourtant aucun besoin de maigrir et vivant dans un pensionnat catholique traditionnel pour filles, le besoin de plaire n’était pas primordial ! En toute honnêteté et avec du recul, il m’apparaît que les repas servis au pensionnat ne me plaisaient pas du tout, que la nourriture était exécrable et que, petit à petit, je me suis rabattue sur le petit-déjeuner exclusivement : deux tartines de pain blanc beurrées, trempées dans une tasse de café au lait, avec en sandwich des biscuits « spéculoos »… Et rien de plus ou presque pour la journée. L’appétit diminua, les goûts s’estompèrent, les papilles gustatives s’atrophièrent, la nourriture devint la moindre de mes priorités… J’en oubliai de manger. Cela est arrivé plusieurs fois, alors que je n’oubliais ni de respirer, ni de dormir, ni de me laver, ni de communiquer avec autrui… Cette attitude de reléguer « le manger » à une activité sans importance s’est ancrée précisément à 12 ans. La nourriture n’existait plus à ce stade : hors du champ visuel, hors du champ olfactif, étrangère au champ sensoriel et gustatif… exit de la vie. Je ne me souviens pas avoir été malheureuse, bien au contraire, j’étais très bonne élève, j’avais beaucoup d’amies et je faisais partie d’une équipe de natation compétitive. Et pourtant, mon corps devint maigre, petit. Mes seins ne se développaient pas alors que mes amies flamandes étaient pleines, belles et bourgeonnantes. Dans ce groupe d’adolescentes en fleur, je faisais figure de mendiante chétive. Et j’en devins vite consciente. Alors pourquoi ne pas manger? Je fis le contraire. Pourquoi ? Et de quoi me nourrissais-je puisque je dépensais des calories? Si la nourriture ne m’apportait rien, qu’est-ce qui m’apportait du plaisir ? Qu’est-ce qui me donnait « faim »? Je repris du poil de la bête et à 16 ans, aucune trace de cette préadolescente affamée ne subsistait. À 20 ans cependant, je ne pesais que 49 kg, pour 1 m 73. Ce n’était pas dramatique, mais ce n’était pas « féminin » à voir. Plate, sans formes, les épaules pointues et décharnées, les jambes squelettiques, le visage déjà ridé et les joues creuses. J’étais mariée, nous vivions en Afrique, nous étions toujours entourés d’amis, notre vie était pleine d’aventures et de péripéties que tous nous enviaient et je n’avais

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pas faim. Une fois de plus : la fuite de l’appétit. Passer à table n’était pas quelque chose qui m’exaltait, aller au restaurant me faisait bailler, cuisiner pour les autres par contre me semblait fascinant. M’assurer que ceux qui passaient la porte de notre appartement soient nourris et repus me paraissait essentiel. Mais qu’est-ce que je mangeais pour me maintenir en vie? Une tranche de papaye, un morceau de mangue, des cacahuètes grillées, de la baguette avec du beurre trempée dans une tasse de café au lait… Une liste de quatre ou cinq aliments qui me plaisaient un peu. Alors que beaucoup d’anorexiques se torturent en ne mangeant que des produits insipides et incolores, des biscottes au goût de carton, des yaourts maigres et fades, j’ai toujours mangé ce qui me plaisait, du moins à cette époque. Mon corps se dessécha, je n’étais plus qu’un tas d’os et bientôt je fus atteinte d’une aménorrhée qui dura 6 ans. Dans les deux cas de figure, j’étais joyeuse, débordante d’activité, intellectuellement entreprenante (je composais mon mémoire universitaire), insomniaque, physiquement inépuisable et sans aucun doute, malheureuse jusqu’à la moelle ! Dans les deux cas de figure, quelque chose de bien plus grave m’avait prise d’assaut et mon corps était devenu le théâtre où se jouait la pièce à laquelle je refusais d’assister depuis toujours. Et la deuxième représentation allait être mise en scène de diverses façons. Après quelques années, j’ai pu identifier les chocs pénibles et les crises ardues qui m’ont fait basculer dans l’univers des anorexiques. Deux évènements bien précis, similaires et tragiques surgirent à deux reprises et déclenchèrent exactement la même comédie, la même farce. Des causes plus ancrées encore, depuis la petite enfance sans doute mais qui ne furent révélées que plus tard. Le mécanisme de défense mis en place à 12 ans, lors de la première crise, avait fait ses preuves et insidieusement, il avait repris le dessus à 20 ans. Tout allait bien, Madame la Marquise, je souffrais à nouveau, mais tout était au beau fixe ! Parce que l’anorexique minimise. L’anorexique se ment. Elle se rassérène dans la béatitude du jeûne, elle se console dans l’ascétisme de la faim. Avouer sa tristesse est presque impossible. La perversité de l’anorexie réside dans son pouvoir de projection et de déplacement des problèmes réels de la vie dans un monde de substitutions factices. Plutôt que d’aborder les obstacles de l’amour, du mariage, de la solitude, de la peur de l’avenir, de l’abandon, l’anorexique va créer une parodie de la difficulté de faire des choix dans le monde de la nourriture, un domaine essentiel tout de même puisqu’il s’agit d’un besoin primaire. Un glissement de terrain s’effectue à son insu, un compromis de pacotille : puisque je ne peux affronter les grands desseins de la vie qui me dépassent, je vais prêter attention aux 175 calories qui se cachent dans ce petit pot de crème vanille. Je vais analyser le menu avec minutie, je vais mesurer, compter, peser les aliments, étudier la distance qui augmente entre mes cuisses, scruter mon image dans tous les miroirs et vivre cette distorsion visuelle entre l’image pachydermique qui m’effraye et la réalité émaciée que je suis devenue. De toute manière, je n’ai aucune prise sur mon destin. Je ne pourrais pas vaincre. Laissez-moi donc m’engager dans cette lutte, celle du corps; la guerre contre les courbes féminines, les fesses replètes, le ventre arrondi, les seins généreux et la capacité de procréation. Je ne peux plus avoir d’enfants à 20 ans, j’en crève et pourtant, c’est bien moi qui aie asséché l’utérus fertile, les glaires sanguinolents et prometteurs, les ovaires roses et féconds. Et ce corps diminue, il devient tout maigre, étroit, il ne prend plus de place… on le devine à peine

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dans l’assemblée. Tant mieux, de toute façon, le corps ne voudrait pas exister, ses désirs sont morts, ses fluides sont asséchés. Ce fut alors le bal des repas travestis. Six ans de mensonges, de mauvaise foi et d’astuces pour détromper les adversaires : la faim et les autres, ceux qui se préoccupaient, ceux qui m’aimaient et me voyaient si maigre. Un trognon de pomme en guise de déjeuner, un yaourt mangé avec une cuillère minuscule pour faire durer ce repas de misère, une demi galette de son aussi sèche qu’un coup de trique, des jus d’algues bizarres, 3 pamplemousses par jour pour dissoudre les graisses, et si par mégarde je mangeais un dîner plus copieux, la honte, le sentiment de souillure corporelle et de ballonnement physiquement insupportable. Un kilogramme de moins sur la balance et c’était la récompense : la légèreté de l’âme liée à la perte de volume, un petit bien, une gratification comme si un bobo venait soudain de se cicatriser, comme si une tache de sang avait été épongée, un crime résolu. L’anorexie ouvre des portes, elle est une clef : mais quelle porte ouvre-t-elle ? La faim, le refus, la privation compensent mystérieusement quelque chose : l’anorexie résout une équation enfouie au fond de l’être dont les paramètres ne peuvent être que le manque de confiance, la honte, la tristesse ou la peur du vide. Le déni du besoin le plus élémentaire peut-il vraiment éradiquer une souffrance, ancienne, présente, réelle ou imaginaire ? L’équation est caduque. Mais l’anorexique est triomphante et puis, après quelques années de malnutrition, la composition chimique de son cerveau n’est plus la même ! J’ai pourtant passé le cap, une fois de plus. J’ai eu trois enfants. Mais le spectre de cet infaillible et cruel ami a refait surface, bien sûr, à la première défaillance psychique. Nous vivions à Singapour. Maman de trois petits enfants, symbole de la mère nourricière, et cependant maigre, inassouvie et affamée, je décidai de consulter un spécialiste. Pourquoi avoir dérangé ce cher docteur ? Je n’avais aucune envie de prendre un gramme ! Les recettes qu’il me prescrivait pour augmenter de poids servaient de garde-fou : attention, ne PAS toucher ! Il m’expliqua pourtant que les familles d’anorexiques sont en général composées de membres frustrés, aux destins ambivalents, opaques. Un voile sombre m’empêchait d’avoir accès aux joies de la vie, une odeur et des relents nauséabonds empestaient et me coupaient l’appétit. Quelle était ma relation avec ma mère ? Je devais faire une psychanalyse… On me conseilla un psychanalyste…chinois qui parlait mal l’anglais. Entamer une psychanalyse dans une langue étrangère est une ineptie! Pourtant, son approche très chinoise et anti judéo-chrétienne m’intrigua. « Parlez moi de votre premier souvenir avec votre maman, un souvenir de vos deux ou trois ans. » Réponse: « Nous sommes au Nigeria, c’est super, oui tout est super. » Il me regarde de ses yeux bridés et souriants: «Vous avez une photo en noir et blanc devant vous, n’est-ce pas? » Prise au dépourvu: «Oui… ». «Je vous demande un souvenir, un vrai. » Rien, rien. «Je suis désolée…Mais qui se souvient de ses deux/trois ans ? ». «Très bien, Madame, votre premier souvenir, pas une photo Madame, un souvenir? ». «Je dois avoir cinq ans… ». « Et avant cela vous étiez heureuse? ». «Oh, oui! Mais pas de souvenirs qui ne soient pas liés à des photos d’albums… » « Madame, alors moi je dis que tout allait très mal. Quand la mémoire fait le vide, ce n’est pas une bonne nouvelle. »

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Je n’ai consulté monsieur Cheng qu’une seule fois, parce que personne n’allait décréter que mes jeunes années méritaient d’être effacées, personne! De plus, nous déménagions tout le temps. J’ai tenté des psychanalyses dans tous les ports, dans toutes les villes, dans toutes les langues et d’après tous les courants de pensée (Gestalt, Lacanisme, Freud révisé à base de psychotropes et les niaiseries comportementales). Heureusement, ma curiosité intellectuelle fut gâtée et rassasiée! Il ne me revient pas d’écrire un traité sur le sujet. Je me suis remariée, j’ai aimé, j’ai mangé. Nous avons eu deux enfants. Deux garçons et trois filles: cela fait cinq enfants. Procréer est un hymne à la vie. J’ai été hospitalisée une seule fois et pour des causes certainement liées à l’anorexie chronique et à ses origines. Mais j’ai eu de la chance et beaucoup d’amour. J’ai aussi su embrasser et recevoir cet amour en ouvrant… une autre porte. Pourtant ma vie entière a été chaloupée par des crises, des phases d’anorexie. Chaque période « difficile » me fragilise et mon corps fait appel automatiquement à ce mécanisme qui s’éveilla en moi à 12 ans. Et je me sens mieux, je suis plus mince et, par miracle, j’assume. Me priver me rend cette endurance de fer, cette volonté d’acier. Ça y est, je contrôle quelque chose, même si ce n’est que ce que j’ai (ou n’ai pas) dans mon assiette ! Tout m’échappe, je ne peux dépendre de moi-même, il n’y a donc personne ici ? Au fait, est-ce que je sais au moins ce dont j’ai besoin ? Peut-être pas ? Très bien, alors je n’ai besoin de rien. Je suppose que je n’ai besoin de rien, je n’ai pas besoin de ce repas qui refroidit sur la table non plus ! Et vous le voyez bien. Cette faim devient un langage en soi qui s’exprime et qui dépasse parfois la capacité linguistique de communiquer. C’est le corps qui parle avec ses urgences parce qu’il n’y a pas de mots et qu’il n’y en a jamais eus. J’ai suivi une psychanalyse sérieusement et les mots prononcés, écoutés, reformulés et restructurés m’ont nourrie. Identifier les zones d’ombre et oser lever le voile avec la parole m’a ouvert l’estomac. Le verbe délie la langue, épaissit la salive, mouille et humecte la bouche. Mais je ne suis pas à l’abri et je le sais : c’est une victoire en soi. Si l’appétit est un désir, rappelons-nous que le désir exprime un manque.

Un témoignage et une étude Auteure : Catherine Beeckman, USA, 2012 Illustration : Tim Gallo des perles autour du cou • 183


11.

La perle du temps qui vieillit


Une naufragĂŠe du temps Catherine Beeckman


Devant le supermarché 7/7 qui fait office de pharmacie/ parfumerie/épicerie/poste, une Buick Riviera 1963 est stationnée : le moteur est en marche. Sur le capot arrière du coffre, un autocollant délavé affiche : « God  Christian Working Moms ». Au volant de la voiture, une vieille toquée de 80 ans, de 120 ans, de mille ans, maquillée comme un carré d’as une nuit de première à Las Vegas. Coiffée d’un chapeau vert pastel, une rose en tissu décolorée penchant lamentablement entre ses yeux cachés sous de lourdes paupières violacées. Quelques boucles de cheveux blancs dépassent de son chapeau. Sur le bout de son nez, une paire de lunettes en écailles dorées. De ses mains fripées et tremblantes, elle découpe avec d’énormes ciseaux de couture, les « coupons » qui lui permettront d’économiser quelques centimes sur les dépenses frugales de sa semaine. Sur le siège du passager, une vielle boîte en métal à thé Earl Gray, bourrée de coupons périmés, chiffonnés, jaunis. La vieille plonge sa main flageolante de temps à autre dans la boîte à thé, en extrait un coupon, lit l’offre spéciale datée de 1989, sans doute, secoue lentement la tête et reprend son activité de découpage consciencieusement. Vieillir… mais dans quelles conditions ?

Un flash visuel Auteure : Catherine Beeckman, Baltimore, USA, 2010 Illustration : Catherine Beeckman 186 • des perles autour du cou


Ravage de femme Amalia Saporiti Amorin


Elle marchait dans les rues du village en balançant ses hanches au rythme des tambours qu’elle seule entendait, ravageant sur son passage une dizaine de famille par jour, car elle avait un aimant, derrière, que tous voulaient suivre. Quand elle rentrait chez elle, elle fermait la porte derrière elle, laissant quelques curieux accrochés aux barreaux des fenêtres. Au bout d’un moment, elle apparaissait avec un papier et un crayon pour compter ceux qui avaient été emportés par ses charmes bien connus. Elle savait cependant que tous n’y succombaient pas. L’un des nombreux concernés avait opté pour rompre le sortilège et avait juré ne plus jamais suivre cet arrière-train qui, autrefois, avait été la cause de son imminente séparation familiale. Elle, de son côté, gardait l’espoir de le revoir, suspendu à l’une de ses fenêtres, n’importe où dans la maison. Elle s’était habituée à sa présence et ne plus l’avoir provoquait en elle un vide difficile à assumer. L’homme avait tout laissé pour elle. Ils ne s’étaient jamais parlés, mais quand elle sortait et le voyait, un seul regard par jour suffisait pour savoir qu’ils étaient toujours là, l’un pour l’autre. Les autres n’étaient que du remplissage, ils n’avaient pas d’importance. Le seul qui comptait pour elle, c’était Ravagé Pérez. Elle avait eu l’intention de le laisser entrer chez elle, après de nombreuses années de persécution, justement le jour où il avait choisi de ne plus revenir. Les années passèrent et les tambours de Ravage s’estompèrent petit à petit, et il y en avait beaucoup, dans le village, qui, à son passage, ne lui prêtait plus d’attention. Elle allait en pleurant dans les rues et, pour cette raison, l’aimant qu’elle avait derrière, progressivement, s’était lavé et avait perdu sa force. Au cours de l’une de ses sorties dans le village, Ravage croisa celle qui allait devenir sa remplaçante. Elle ne comprenait rien aux tambours ni aux rythmes, mais elle savait mettre quelques fleurs dans son décolleté que tous avaient envie d’arroser. Et ils se promenaient tous avec leur mini arrosoir… tout disposés à ne pas laisser ces fleurs se faner. La fille à la fleur prit alors la relève et tous les hommes du village s’en furent derrière elle comme des idiots. Les années passèrent et le corps de Ravage finit par payer la facture, et c’est Ravagé Pérez lui-même qui le lui fit savoir. Il frappa à sa porte, quand il ne lui resta plus aucun prétendant, et se détendit quand il la vit aussi ravagée que lui.

Auteure : Amalia Saporiti Amorin, Madrid, Espagne, 2010 Traduction française : Brigitte de le Court Illustration : Catherine Beeckman 188 • des perles autour du cou


Cheval Lucia Arroquin


Mirta était assise dans le fauteuil vert, tellement vieux déjà qu’il avait pris une odeur de personne. Ellemême avait acquis ce type d’odeur que rien n’altère ni le parfum car elle était faite de quelque chose de plus ancien. Un mélange de soupe, de caramels à l’anis, de vernis à ongle, de laque et de liqueur d’œuf. Et tout cela avait fini par former un effluve uniforme et dense qui l’entourait, un voile qui ne l’abandonnait jamais. Mirta et le fauteuil étaient un grand animal immobile. Respirant à l’unisson, ils avaient trouvé une manière d’être identique même quand ils se séparaient pour quelques minutes. Mirta avait commencé par y dormir. Elle disait que c’était mieux pour la respiration. Elle enlevait alors ses épingles à cheveux – c’était la seule chose qui la différenciait de jour et de nuit – et tournait la tête sur le côté. Elle se réveillait dans la même position que celle dans laquelle elle avait passé toute la nuit, avec ses bigoudis rouges et secs collés au velours vert. Ana se regarda dans le miroir. Elles avaient toutes les deux le même visage, les traits de deux chevaux identiques. Un canal profond qui descendait depuis le nez jusqu’à la lèvre et la fendait comme un sillon. Le même sourcil toujours froncé sur de petits yeux tombants. Ana observa dans le miroir comment sa mère ajustait une épingle de son chignon et découvrit qu’elle faisait le même geste machinal. Elles le répétaient toutes les deux tel un tic nerveux ou une affirmation. Elle la regarda saisir l’épingle et l’ouvrir, puis la tenir entre ses lèvres serrées. Quand elle l’enfonçait dans son chignon, elle regardait vers le bas et avançait la mâchoire, concentrée. Dans le miroir, elle pouvait observer sans être vue. Elle portait ses mains à ses cheveux ou tâtait ses vêtements et restait immobile cherchant les différences comme dans un magazine de jeux d’été. Les yeux bleus. Rien d’autre. Rien que les yeux et les années différenciaient la mère de la fille. Ana le découvrait résignée, maintes et maintes fois, comme si c’était la première fois. La plupart du temps, elle n’y pensait pas. Elle s’était habituée à se mêler à son air et à ses vêtements. Elle n’était pas sortie sans elle depuis qu’elle avait commencé à avoir des problèmes de jambes. À peine faisait-elle quelques pas qu’elle commençait déjà à chanceler, il fallait veiller à ce qu’elle ne tombe pas et contrôler sa circulation. C’était tellement compliqué qu’il y avait toujours quelque chose qui interdisait toute sortie. Ana avait abandonné son travail de préceptrice dans un collège parce que, d’après Mirta, il lui prenait beaucoup de temps et ne représentait aucune différence économique importante. Elles vivaient donc de sa pension et de la location d’un local dans le centre. Ce n’était pas grand-chose, mais Ana s’arrangeait pour l’administrer. La question des vêtements était élémentaire. Tout était tellement cher, avait dit Mirta. Si on ne sort pas beaucoup et qu’on prend soin de ce que l’on porte, les bons vêtements peuvent durer des années. Ana lavait donc à la main les blouses, les jupons et les jupes qu’elles mettaient toutes les deux. Au début, ce n’était pas si facile, Ana n’avait pas fini de grandir. Elle devait ajuster certaines jupes avec des épingles de sûreté pour qu’elles ne tombent pas soudain de ses hanches toutes droites. Mais une fois qu’elle eut pris des formes, leurs corps acquirent la même dimension. Le buste généreux et la taille large. De longs bras terminés par des mains osseuses ne portant pas de bagues. Mirta parce que ses doigts gonflaient en été et Ana parce qu’elle abîmait les bijoux en lavant. C’était pour cela qu’Ana ajustait devant le miroir une robe marron foncé que Mirta avait acheté à Buenos Aires, 20 ans auparavant, pour un baptême. Quand, il y a quelques mois, sa cousine Clara leur avait envoyé une invitation à son mariage, Ana avait substitué l’enveloppe qui disait « Mirta et Ana », par une enveloppe avec son nom seul. Cela lui valut des nuits d’insomnie, avec sa mère qui pleurnichait jusqu’à tomber endormie. Ana pleurait presque elle aussi, de culpabilité, mais la décision était ferme. Elle téléphona à Clara et lui dit que sa maman ne se sentait pas la force d’y aller, qu’elle était trop endolorie dernièrement. Elle eut du mal à soutenir le mensonge, parce que Clara était la seule de la

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famille qui venait encore leur rendre visite et que Mirta maintenant refusait de la saluer. La main d’Ana tremblait en nouant le cordon de la robe, sa mère la connaissait si bien que chaque geste paraissait la trahir. Elle termina son chignon d’un geste nerveux, il était tordu, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas mieux faire. Au début, Mirta ne voulait pas qu’elle y aille. Elle avait très peur de rester toute seule, elle avait peur aussi pour Ana dans la rue. « Une jeune fille, jolie comme toi, dans la rue, c’est dangereux. » Ana eut beaucoup de mal à la convaincre qu’elle allait rentrer tôt et que tout irait bien. Elles avaient le numéro de téléphone d’une voisine qui s’occupait parfois de leurs papiers. Elle lui expliqua méticuleusement comment utiliser le téléphone portable et le lui laissa sur l’accoudoir du fauteuil pour qu’elle pratique. Les semaines passèrent et Mirta sembla se résigner en silence. Ana fut souvent sur le point de se désinviter elle aussi, mais l’image de la mariée avec sa belle robe de satin blanc traversant l’allée centrale de l’église la soutenait. Elle imaginait tous les soirs la profusion d’étoffes de couleur, de robes et de costumes élégants se déplaçant en vagues vers le portique. Elle sentait le riz lui tomber sur le visage et entendait les cris émus des amis de Clara. Elle inventait et réinventait les conversations de la soirée : elle parlait avec des dames très maquillées et avec des hommes qui regardaient son décolleté. « Je m’en vais, maman. Pour quoi que ce soit, tu téléphones à Susana, d’accord ? » Mirta ne décrocha pas le regard de l’écran où une fille pleurait en regardant une vieille photo. Ana saisit son sac à main assorti à ses souliers. Elle vérifia qu’elle avait bien tout : son rouge à lèvre, son mouchoir et son vaporisateur de parfum, mais aussi sa clé, ses papiers, quelques pastilles pour la mauvaise haleine, une crème pour les mains, quelques cure-dents, du fil et une aiguille. Une carte de visite plastifiée avec le nom et le numéro de téléphone de quelques connaissances, pour si jamais. Elle fit glisser le verrou rouillé et ajusta son sac à main sur son épaule. Elle avait déjà traversé la salle à manger et se dirigeait vers la porte quand elle entendit la faible voix de Mirta. « Arrête, Anita, apporte-moi un peu d’eau avant de partir. » Ana respira profondément et revint. Elle apporta de la cuisine un verre d’eau et le lui donna, elle attendit debout à côté du fauteuil, mais Mirta était concentrée sur le film et ne bougeait pas. - Maman, tu bois l’eau, il faut que je m’en aille. - Donne-moi ma pilule pour les jambes tant que tu y es. Ana lui apporta un caramel à l’anis parce qu’elle ne voulait pas l’avaler autrement. Elle poussa fort pour incruster la pilule dans le caramel et le lui mit dans la bouche. Mirta inclina le verre sans regarder, mais sa bouche était encore très loin. L’eau tomba lentement sur sa chemise de nuit. Elle sut qu’elle ne pouvait pas s’en aller tant qu’elle ne l’aurait pas changée, elle pouvait attraper une pneumonie. Toujours avec son sac à main à l’épaule, elle apporta une chemise de nuit propre tandis que Mirta la regardait en silence, inexpressive. Elle se laissa docilement faire, contrairement à d’autres fois où elle avait mal aux bras quand elle devait les lever pour se déshabiller. Avec son sac en bandoulière, elle tarda plus que d’habitude et Mirta frissonna quand Ana la laissa quelques minutes en sous-vêtements pour plier sa chemise de nuit. Lorsqu’elle eut fini de la rhabiller, elle la couvrit avec une couverture et en mit une autre sur ses jambes pour qu’elle récupère plus rapidement la température. Elle lui donna un baiser sur le front et lissa sa robe. Sa mère la regarda d’en bas, le menton tiré en avant. Elle la parcourut du regard, la scrutant lentement et d’arrêta sur l’ourlet marron, faufilé à la main. « Une effilochure », soupira Mirta et elle aiguisa sa vue. Elle approcha sa main tremblante et tira. Un bruit presque imperceptible et l’ourlet d’Ana tomba comme un rideau. Mirta, qui avait maintenant un long fil marron qui pendait à son doigt et s’enroulait jusque par terre, se mordit les lèvres. Ana, la gorge serrée, prit la plus grande bouffée d’air possible. Elle pivota et tourna le dos à sa mère

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qui, immédiatement, essaya à nouveau de comprendre ce qui arrivait à la fille du film, si malheureuse. La robe décousue, Ana alla dans sa chambre, ouvrit son portefeuille et en sortit le fil et l’aiguille. Il y avait une boîte à couture pleine en face d’elle, mais elle préféra utiliser sa trousse d’urgence, comme si elle était déjà hors de la maison. Pressée, elle faufila habilement l’ourlet tout autour de sa robe sans même enlever ses chaussures. Elle se contorsionna pour arriver à la partie de derrière en bougonnant, le menton en avant. « Anita, je t’aide avec l’ourlet. » La voix de Mirta se rapprochait à mesure que la phrase avançait. Ana sauta du lit et fit claquer ses talons en patinant dans le couloir. Elle resta de marbre quand elle entra dans la salle à manger et que son alarme se confirma : sa mère essayait de marcher. Elle s’était accrochée à une chaise et sa pantoufle droite glissait de plus en plus loin de l’autre. Ana la regarda, sans pouvoir crier, de peur de la faire sursauter. Mirta arqua les sourcils tout en essayant de ramener la pantoufle au bon endroit. En un seul mouvement, les jambes finirent par se séparer et la chaise qui lui servait de soutien céda. La séquence semblait se dérouler au ralenti, mais en même temps, elle ne donnait pas le temps de penser quoi faire. Ana se jeta par terre, juste à temps pour soutenir la tête de Mirta avec le bras. Couchée sur les dalles froides, elle entendit comme dans un vieux rêve l’Ave Maria. Elle vit les larmes des parents de la mariée. Elle vit également sa triste robe marron entre les volants de toutes les couleurs et les fleurs sur les bancs. Elle se releva lentement et regarda sa mère d’en haut. Elle ressemblait à une montagne de chiffons immobile. Sur le côté, s’étendait lentement, de plus en plus grande, une flaque de pipi. La mariée s’avançait dans l’allée centrale, on entendait déjà les soupirs. Mirta la sortit de son rêve, elle expliquait d’en bas : « J’ai eu peur ». Ana ne bougea pas. Le regard fixé sur les yeux de sa mère qui l’implorait : « Pardonne-moi ». Rien. Elle était paralysée. La prière devint lamentation et Mirta gémit comme un bébé jeté par terre jusqu’à ce qu’Ana la relève sans parler pour l’asseoir de nouveau dans son fauteuil. Elle supporta en silence l’odeur acre et chaude du vêtement mouillé, tandis que les premiers mots du curé depuis l’autel se déformaient, de plus en plus lointains. Comme Mirta avait besoin d’air, Ana s’assit sur un accoudoir et ouvrit un bouton. Elle sortit la crème de son portefeuille et en mit un peu sur la poitrine ridée, elle déplaça la main en faisant des cercles jusqu’à ce que la respiration devienne à nouveau plus légère. Elle accompagna les sanglots de sa mère d’un son plaintif rythmique qui essayait de la calmer. Les deux voix enrouées se confondirent tandis qu’Ana glissait dans le fauteuil. Les yeux de cheval de l’une et de l’autre regardèrent dans le vide, droit devant. À la télévision, le film était terminé. La musique du générique les berçait. Elles inclinèrent leur tête l’une contre l’autre et tombèrent endormies.

Auteure : Lucia Arroquin, Argentine, 2012 Traduction française : Brigitte de la Court Illustration : Catherine Beeckman 192 • des perles autour du cou


12.

La perle de la mort


La perte de lâ&#x20AC;&#x2122;enfant C. de W.


Tristesse nue, sans fard, sans mensonge, une tristesse honnête, qui a conscience de ses racines, qui fait face à ses origines : cet enfant. Une tristesse nue, vulnérable car elle ne se déguise pas en méchanceté, en haine ou en vengeance : c’est un enfant. Tristesse crue, froide, qui glace le sang, qui fige le cœur. Une tristesse tombale, silencieuse, de marbre : la chair de l’enfant. Tristesse ressentie, vécue, réelle, de gré ou de force. De gré, parce que chaque pas, chaque geste nous rapproche d’elle, irrémédiablement : conçue, construite. L’enfant qui fut conçu. De force, parce que elle s’impose de force, elle s’installe avec force et que pour l’anéantir il faut trop de force, ces forces mêmes que la tristesse anéantit. L’enfance anéantie. Et on se retrouve exclu du monde, exclu car pour demeurer honnête, cette tristesse ne peut être partagée, racontée, divulguée ou comprise par ailleurs si ce n’est pour l’enfant. Exclu par nécessité, par devoir car dans l’éloignement réside l’illusion de la consolation, dans la solitude se nourrit la tristesse. Sérénité totale quand épuisée, à bout de larmes, n’existe plus même le souvenir de la tristesse mais celui de l’enfant. Quiétude sans une vaguelette, sans une ride, pas un souffle, pas un chuchotement. Silence. Une nouvelle liberté ? Un nouvel enfant ?

Passer le mur par l’ouverture d’une porte. Et le mensonge d’y croire. Tristesse nue. Tristesse crue. Tu m’as trompée.

Auteure : C. de W. Lausanne, Suisse, 1991 Illustration : Tim Gallo des perles autour du cou • 195


Notre ĂŠtoile du nord Marijke Delen


Papa ne sort plus du vieux fauteuil vert. Cela fait six semaines que sœurette est morte. Le fauteuil commence à sentir le moisi et le chien mouillé. Dès que quelqu’un mentionne le nom de sœurette, je sens qu’un morceau de son cœur s’effrite. Il n’en restera bientôt plus rien. Elle se mourait comme une coquille d’œuf qui craque lentement, douloureusement jusqu’au point de non retour. Elle fut forte comme un bœuf, mais nous savions tous que quelque chose en elle s’était brisé et que ses ailes robustes ne la porteraient plus. Nous tentions pourtant de l’ignorer, comme un bout de papier chiffonné qui traîne dans un coin, mais le cancer était parmi nous. Nous refusions d’y croire. Je vois mon père, s’accrocher au fauteuil vert, se souvenant de toutes les fois où elle pleurait pour un garçon, creusant avec ses larmes de petits lacs dans le coussin, ou quand elle faisait une sieste dans le siège élimé. Maintenant, elle est notre étoile du nord. Elle brillera pour nous, elle sera toujours là pour nous, elle nous protégera. Mon père n’a pas parlé, mais quand il le fera, il dira quelque chose d’essentiel. Qui sait, il parlera peutêtre du jour où, petite, elle vit, dans la vitrine d’un magasin, un énorme Scooby-Doo qui la fit rire pour la première fois, ou de cette fois où elle se brisa la cheville et alla tout de même faire de la plongée dans les grottes avec lui. Ou peut être fera-t-il une petite prière pour elle. Ou peut être dira-t-il les trois mots les plus importants : Je t’aime.

Auteure : Marijke Delen B., 14 ans, Vancouver Island, Canada, 2011 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 197


De noir vĂŞtue Amalia Saporiti Amorin


Elle aimait la couleur noire pour assister aux funérailles d’inconnus. Elle était émue par chacune de ces morts, absolument étrangères à sa vie. Elle voulait sentir la douleur, s’associer aux êtres corps et âme. Elle s’imposait alors chaque jour la mission de s’imbiber de tout sentiment vivant. Elle s’habillait en noir et vivait avec le noir. Chez elle, elle tenait le registre précis des noms de tous ceux qui passaient dans l’autre monde. Elle était capable de faire les statistiques des noms qui possédaient un plus grand indice de mortalité. Elle finit, pour cette raison, par être consultée par les futurs parents afin d’éviter les noms liés à la mort. Et sans le vouloir, elle finit par devenir Madame LaMort. Elle se mit à signer sous ce nouveau nom et quand on la saluait dans la rue, une étrange sensation chatouillait son esprit à l’écoute de ce mot. Les années passèrent. Il ne lui fut malheureusement pas possible d’assister aux funérailles les plus importantes de sa vie : les siennes. Ceux qui la connaissaient racontent qu’ils ne l’avaient jamais vue aussi vivante qu’avant de partir, car elle avait pu s’approprier tout ce que les gens sentaient. Elle sut deviner son heure et accrocha au mur une feuille blanche avec son nom… LaMort eut ainsi l’occasion de reconnaître sa propre mort.

Auteure : Amalia Saporiti Amorin, Madrid, Espagne, 2010 Traduction française : Brigitte de le Court Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 199


Des éléphants au fil de l’eau Kelly Dal Pozzo


Toutes les fleurs auraient des pouvoirs très puissants Elles s’assiéraient, me parleraient des heures durant Seule dans un monde qui n’appartiendrait qu’à moi J’écouterais le murmure d’un ruisseau J’y retrouverais un air qui m’est familier J’aimerais tant que tout soit toujours ainsi Mon monde serait alors un monde enchanté J’inspire, et puis j’expire. J’exécute un rituel qui m’est bien trop familier. J’ouvre la bouche et j’avale le délire coloré sous forme solide qui me rappelle les vitamines en forme de personnages de dessins animés que je prenais docilement lorsque j’étais petite. C’est mon ticket aller-retour pour quitter un moment cet environnement gris et morose dont je me sens prisonnière. Le seul monde que j’ai plaisir à explorer est celui que j’ai créé avec les endorphines synthétiques. Je ne veux pas attendre que l’E fasse entièrement effet et je décide alors sur un coup de tête de m’offrir un petit plaisir supplémentaire avec deux double doses de Tylenol extra-fort. Après un moment d’anticipation calme, mon cerveau recouvre d’une brume confuse ma vue et mon esprit, alors que je sombre doucement, toujours plus loin dans l’errance et l’euphorie. Je m’appelle Ali et j’ai 15 ans. Ma drogue de choix est l’ecstasy, mais j’apprécie un trip aux champignons de temps à autre. Les effets psychédéliques me font découvrir des mondes dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Mais ces voyages enchanteurs ne sont que passagers. J’ai honte de reconnaître que lorsque je suis sobre, j’ai l’impression d’être coincée dans une salle d’attente où je laisse le temps s’écouler jusqu’à ce que je puisse m’échapper vers mon univers de mirages. Quelque chose ne va pas. Mon cerveau est assailli de pulsations lancinantes… peut-être qu’un peu d’eau calmerait cette douleur qui cogne dans la tête. Je me relève et un énorme vertige m’envahit, ce n’est pas comme ça d’habitude. Mes jambes sont toutes molles, comme de la gélatine ; elles pendouillent sur le côté du lit. Sous le sourire mécanique qui s’est installé sur mon visage, je suis pétrifiée de trouille. J’essaie de penser à une raison logique qui expliquerait mon comportement si bizarre. Les premiers pas que je tente sont comme ceux d’un faon nouveau-né : tremblants et mal assurés. Je vais et je viens, chancelante, et la moquette me lèche les orteils au passage. Je suis tellement perdue que je ne remarque presque pas, à mes pieds, l’éléphant qui me parle. Il me dit de bien écouter, car il ne lui reste que peu de temps pour me guider à travers les problèmes qui m’attendent. Le léger balancement de sa danse et le charme de sa douce voix m’hypnotisent complètement. Son regard d’ambre semble mettre mon âme à nu, explorer mon cerveau et me dévoiler entièrement avec une facilité déconcertante. Sa voix douce et ensorcelante est plus aiguë que celle qu’aucun humain ne saurait produire. Un son d’une extrême pureté, un don que seuls les dieux ont pu lui accorder. Ses doux reproches me mettent irrésistiblement à genoux et je me prosterne si bas que ma joue effleure l’épaisse moquette tâchée ; je remarque pour la première fois à quel point elle ressemble aux douces mèches de la crinière d’un lion. Étendue, là, dans le plus grand silence, j’entends presque les battements de mon cœur : rassurants, apaisants, tranquilles. Mais je reviens brutalement à la réalité et je me souviens de l’éléphant, cependant, il a disparu. Prise de panique, je cherche frénétiquement l’animal omniscient car il est, je le crains, le seul à pouvoir m’expliquer l’état dans lequel je me trouve actuellement.

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Mon enfance a été plutôt standard. Je faisais mes devoirs, la plupart du temps, j’écoutais bien en classe, je posais même parfois une ou deux questions et j’ai étonnamment réussi à obtenir des notes assez élevées pendant toute ma scolarité. Même si j’étais la plus bruyante de ma classe, j’étais relativement timide avec ceux de mon âge. J’ai toujours eu peur de dire ce qu’il ne fallait pas et d’être jugée ou étiquetée comme étant « naze » ou « zarbi ». Malgré tous mes efforts, je n’ai jamais eu beaucoup de succès, je n’ai jamais eu des tas d’amis comme les autres filles, pour qui tout semblait arriver sans même avoir à lever le petit doigt. J’étais au collège quand j’ai finalement accepté que je n’aimais pas la personne que je suis. Alors j’ai commencé à traîner avec des bandes un peu louches. Et, au risque de produire un cliché, je me suis perdue. D’ailleurs je déteste même ce que je suis devenue – une loque épuisée qui ne peut même pas faire face aux petits défis de la vraie vie. À un moment de ce cheminement étrange, ma vertu s’est égarée, hors de portée, loin de mon esprit. La nausée me submerge et je titube jusqu’à la porte de ma chambre. Des murmures étouffés tanguent dans ma tête : ma conscience perdue. Plusieurs conversations s’entrecroisent, je ne peux taire l’écho assourdissant de ces discussions. Je m’arrête au milieu de l’interminable couloir, j’enserre entre mes paumes mon front qui bat à tout rompre. La pression monte dans mes oreilles et derrière mes yeux et j’ai l’impression que mon crâne va exploser. Et quand je relève les paupières, je vois double brusquement, mes hallucinations enveloppent ce que je perçois de motifs colorés produisant des traînées sur ma rétine. Je n’arrive pas à me débarrasser de cette illusion indéfinissable. Des éléphants poudrés de rose virevoltent et pirouettent devant moi, mais s’évanouissent quand je tends la main pour les atteindre. Ils me chantent une sérénade aux notes harmonieuses, mais je n’arrive pas à comprendre les paroles lancinantes qui accompagnent la mélodie récidiviste. Le concert s’interrompt brutalement et une guirlande de têtes d’éléphants dégringole sinistrement. Des vagues de sanglots et de pleurs incontrôlables parcourent la foule. Prise d’une frayeur incommensurable, je m’élance dans une course folle, mais le sol se dérobe sous mes pieds, suspendue dans l’inexorable absence de mouvement. Des rires éclatent derrière moi et comme je regarde en arrière en tournant la tête, je m’écrase violemment contre le mur – une collision frontale sur l’autoroute. Et je bascule irrémédiablement au-delà des frontières de la conscience. « Ali, réveille-toi. » Dans un souffle étouffé, je découvre le nouvel environnement qui m’entoure et je bondis sur mes jambes exécutant une pirouette inhumaine. Je tends l’oreille, je recherche désespérément d’où provient le murmure qui m’a réveillée. Je repousse le rideau de cheveux trempés de sueur qui recouvre mon visage et je parcours la pièce du regard. Mon estomac se tord et je me contorsionne de douleur en silence, mais bientôt mes articulations se bloquent et je suis contrainte à l’immobilité la plus totale. Mon cœur bat à une vitesse effrénée et je suis incapable de retenir mes larmes. Il a suffi d’un spasme musculaire et c’est tout mon corps qui se rebelle, les genoux grelottant, le souffle court, haletant. Je perds tout contrôle et je capitule, agenouillée, exténuée. Au bout d’un moment, je reprends conscience en clignant des yeux, quelque chose a changé. La poussière est retombée, l’atmosphère qui m’entoure est bien plus sereine. C’est étrange, je pense, j’aurais juré que j’étais dans le couloir. J’avais à peine atteint la porte de la salle de bain avant la collision, mais maintenant je suis dans le séjour, étendue par terre, et je suis bien. Une grâce angélique me soulève doucement et mon corps coopère. Je ne me suis jamais sentie aussi légère auparavant. Mon trip doit enfin être fini parce mes idées sont claires et je n’ai jamais été aussi calme. Même si je déteste être sobre, je me sens différente : plus heureuse, reposée, extrêmement détendue,

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je me déplace comme si je flottais, sans efforts. Je ne suis même pas déconcertée lorsque mon regard se pose sur un corps inerte, visage allongé dans une mare de sang pourpre venimeux. La dépouille déguenillée et désarticulée repose, immobile, vidée de la vie qui l’avait un jour animé. Mais gardez pour vous vos sentiments : « Elle l’a bien cherché. C’est ce qu’elle voulait. »

Auteure : Kelly Dal Posso, 15 ans, CA, USA, 2012 Traduction française : Sylvie Froschl Illustration : Tim Gallo des perles autour du cou • 203


13.

La perle spirituelle


MĂŠditation zen Ă  Kamakura Catherine Beeckman


« Maître, voici où j’en suis », murmure-t-elle dans un souffle. Une mèche traverse son visage mouillé de larmes. Pas un sanglot, pas même un léger soubresaut. Elle est immobile, statuesque. La tête penchée légèrement vers le bas, elle regarde le sol, trois pieds devant elle. Seul le mouvement des lèvres permet d’attribuer un semblant de vie à cette femme. « D’abord les bruits, les conversations intérieures, le brouhaha des pensées, le va-et-vient des choses à faire, oubliées, ajournées. Puis le “moi”, la laideur du caractère, la luxure, l’égoïsme, la vanité, la fausse modestie, les mensonges, les amours avortés, les regrets, les enfants mal aimés, trop ou trop mal ou trop exclusivement. « La descente du regard intérieur, des yeux, vers le bas, vers le ventre, dans le ventre. Du bas-ventre sortent les yeux, du nombril sortent les yeux. Ils se redressent et observent mon corps, en lotus, les bras droits, posés sur mes genoux. Ils ne jugent pas ; les yeux regardent et voient une femme vieillissante, ses longs cheveux. Les yeux montent et s’éloignent, observent d’en haut. Je suis un corps de femme. Un vide énorme dans cette carcasse de femme se fait sentir, d’abord clandestinement, subrepticement, à mon insu. Je le reconnais soudain : c’est Le Vide, le vacuum, le désert, l’inanité totale, la nudité dépourvue et dépouillée, le rien et… Pourquoi cette tristesse, cette infinie tristesse devant tant de vacuité intérieure… À cet instant, les larmes commencent à couler. « Une tristesse qui est si vaste, si ample, qu’elle ne peut m’appartenir. Elle ne peut être qu’à moi : ce chagrin, n’est-il pas de tous. Cette peine est ancestrale, archaïque, séculaire, fossilisée ? N’est-ce pas ainsi ? « C’est tout, Maître. C’est tout Sensei. J’en suis là, à présent, en ce lieu. » Le Maître répond : « Soo desu, soo desu. » (« C’est ainsi, c’est ainsi. ») Le Maître n’ajoute rien. Il se tait à présent et prie.

Auteure : Catherine Beeckman, Kamakura, Japon, Avril 2007 Illustration : Catherine Beeckman 206 • des perles autour du cou


Prière matinale de Karen Karen Fishler


Seigneur, Je te suis si reconnaissante pour la Bible que Tu nous as donné, qui raconte ton Histoire d’Amour, Toi notre Créateur, et pour nous, ton peuple. Je prie afin que mes filles aiment Ta Parole, toujours, et qu’elles sachent ce que Ta Bible nous enseigne, qu’elles restent proches de Toi, vivent pour Toi, T’aiment de tout cœur afin qu’elles aient la vie formidable que Tu leur as destiné, il y a des siècles, bien avant leur naissance. Je prie pour qu’elles aiment Tes Commandements et qu’elles nourrissent un Amour si puissant envers Toi qu’elles se souviennent que Ta Voie est la voie du bonheur et qu’elles n’aient pas d’autre dieu que Toi. Je prie pour que leur cœur reste pur envers Toi, tendre envers Toi et les autres, pour qu’elles disent, comme le Roi David, il y a des siècles : « Cherche-moi, oh mon Dieu, et reconnais mon cœur, metsmoi à l’épreuve et découvre mes pensées tourmentées ; aide-moi à reconnaître les mauvaises manières en moi et mène-moi sur le chemin de l’éternité. » Je T’en prie, fais-leur savoir que Te suivre mène à l’épanouissement, dans la connaissance de notre Créateur. Ne leur fais jamais croire que Tu ne Te préoccupes pas de tout ce qui les affecte. Rappelle-leur que Tu es concerné par tous les détails de leur vie et que Tu désires savoir tout ce qui les rend heureuses ou anxieuses. Fais-leur comprendre que tout être humain dans ce monde fut créé par Toi. Fais-leur savoir dans la moelle de leur être que Tu es mort pour elles tant Tu les aimes, que même si elles avaient été uniques sur terre, Tu aurais de même, à travers la mort du Christ, réussi à les rapprocher de Toi. Aussi, je te prie, aide-les à comprendre, à savoir et à reconnaître les choses dont je prie pour elle. Je Te vénère parce que Tu es Souverain, Monarque des Monarques, Roi des Rois. Merci pour cet univers que Tu as fait entier et formidable dans son infinité tout en créant aussi un monde glorieux où les êtres humains, faits à Ton image, peuvent exister. Merci pour le libre arbitre que Tu nous proposes, un choix dans lequel nous pouvons ou pas Te suivre et Te faire confiance. Et cette pensée si insaisissable, si inconcevable : nous nous séparons de Toi, nous suivons notre propre voie, ne Te reconnaissant plus du tout, faisant et disant ce qui est mal, et pourtant, dans Ton amour et Ta bonté, Tu investis quelqu’un à ta place pour assumer la punition de nos actes déviants et de nos méchants mots. Tu nous aimes tant, que Tu as envoyé Ton Fils Unique, et quiconque croira en Lui ne périra point et aura la vie éternelle. Je Te remercie Dieu d’être mort sur la croix pour nous, d’avoir ressuscité et de préparer une place pour nous pour l’éternité. Finalement et à un niveau plus spécifique : Merci Dieu pour la santé de mes filles. Nous Te sommes reconnaissants pour notre maison dans cette ville charmante, pour notre bonne église, nos amis merveilleux et la famille qui nous aide à éduquer nos filles. Merci pour toutes leurs grâces et leurs talents, leurs aptitudes athlétiques, leur beauté (c’est nous qui pensons ainsi !) Merci de leur avoir donné de bons amis, de les envoyer dans de bonnes écoles, de leur permettre de voyager et d’être heureuses à la maison. Aide-les à ne jamais oublier à qui elles appartiennent : à Toi et à nous, aussi, et qu’elles n’oublient jamais qui les aime ici-bas. Donne-leur la plus grande intégrité et le plus grand cœur qui soient ainsi qu’une personnalité de vainqueur. S’il Te plaît, donne-leur une longue vie, pleine, stable, un mariage heureux, de bonnes relations avec les cousins, les tantes et les oncles, les grands-parents.

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S’il Te plaît, fais que chacune d’elles épouse un homme émotionnellement sain, un Chrétien qui T’aime Toi d’abord et qui aime ensuite son épouse. Fais qu’elles vivent dans la joie et qu’elles distribuent cette joie autour d’elles. S’il Te plaît, réunis nos filles, nos petits-enfants et tous nos descendants au Ciel afin que nous puissions être réunis pour l’Éternité. Je prie pour que dans leur cœur naisse le désir de réunir davantage d’amis autour d’elles au Ciel, car je prie que mes filles révèlent Ta présence auprès de leurs amis et des membres de la famille durant leur passage sur terre. Je T’en prie, protège-les du Mal. Je te remercie d’avoir écouté ma prière et d’exhausser mes vœux à ta manière et en temps voulu. Je prie au nom de Jésus, ton Fils adoré, Amen

Auteure : Karen Fishler., Morehead, NC, 2011 Karen est protestante ; elle est membre d’une First Baptist Christian Church Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 209


RĂŠdemption Tina Haynie


Rédemption. Elle est véritablement au cœur de l’expérience humaine. Bien sûr, il faut avoir vécu longtemps pour comprendre que Dieu nous bénit ou qu’il nous accorde son Salut. La Rédemption. Découvert par un groupe d’écoliers, à peine âgé d’un jour, enterré jusqu’au cou dans un tas de débris et exposé au soleil kenyan, Kasisi connaît la Rédemption. Ou il la connaîtra. Prisca la lui enseigne. « Maman » de La Maison pour la Nouvelle Vie située à Kisimu au Kenya, Prisca connaît bien ce qu’est la Rédemption, le Salut. Sur les rives du lac Victoria, une des œuvres spectaculaires des créations divines, au coucher du soleil, les enfants vont chercher de l’eau, toujours très attentifs aux hippopotames qui se cachent dans les hautes herbes. Prisca sait. Elle a choisi pour lui le nom de Kasisi et elle prodigue des promesses chaque soir, alors qu’elle berce l’enfant qui sommeille dans ses bras : « Tu es l’enfant de Dieu. Petit trésor, tu es unique, tu es parfait. Enfant aimé de Dieu, jamais plus tu ne vivras sans Kasisi. » Kasisi signifie ombre, protection. Les circonstances de la venue tragique de cet enfant au monde sont expiées, rachetées à travers le nom qui lui fut donné par une maman pleine de compassion. Lorsqu’une tragédie est perçue comme le point de départ de la Rédemption ou du Salut, la guérison peut enfin commencer. J’ai appris cette vérité au Kenya, de Prisca et de Kasisi. Je ne dois pas m’identifier à mon enfance, désespérément triste et solitaire. Les pierres qui m’enterraient jusqu’au cou n’étaient pas de la même nature que les pierres qui enterraient Kasisi : elles étaient moins visibles, mais pas moins néfastes. Je les ai déplacées, enlevées, retirées jusqu’à ce que toute la montagne ait été déplacée. Une à une et une à une, et une à une… L’amour déplace des montagnes, la compassion dévoile des trésors cachés. Le mot Maman – de « Mater » – devient infiniment plus puissant en tant que verbe, bien plus qu’en tant que nom : Materner. Et puis : la Rédemption. Souvent, je me suis demandée quel nom Prisca m’aurait donné, si elle m’avait trouvée et bercée dans ses bras. Dieu a certainement un nom réparateur, expiateur pour moi et un jour, je serai bénie d’entendre sa voie prononcer le nom qu’il a choisi pour moi.

Auteure : Tina Haynie, Kenya, 2011 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 211


14.

La perle littĂŠraire


Je veux retourner Nene


Je veux retourner à la terre Je veux retourner à ma terre Je veux sentir à nouveau Le ruisseau cristallin couler sous mes pieds nus Le zig zag des vairons ruisselants qui dansent Je veux à nouveau entendre Le cricri des cigales Durant les après-midi paresseuses de l’été Je veux encore contempler La cape noire fécondée d’étoiles muettes Je veux à nouveau m’asseoir sous le caroubier Afin d’écouter le silence éloquent des collines S’effaçant au loin sur l’horizon Je veux encore partager Le lait tiède des chèvres Avec les chiots orphelins et affamés Mordre dans les figues qui me tombent dans les mains Je veux à nouveau percevoir les arômes des cassis et des groseilles sauvages Entendre les augures abominables des chouettes alors que la nuit est noire Et face au feu de bois au son de la guitare Me perdre dans les récits de La Méchante Lueur Je veux retourner à la terre Je veux retourner à ma terre Je veux retourner

Auteure : Nene, Cordoba, Argentine, 2009 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman

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Une cycliste très engagée Catherine Beeckman


Sur le parking de la garderie, où ma petite dernière apprend à se moucher proprement, est garée une voiture couverte d’autocollants dont il n’est plus possible de discerner la couleur. Intriguée, je prends plusieurs clichés afin d’immortaliser quelques perles de la littérature Bumper Sticker : ce n’est pas décevant. No one is free when others are oppressed Personne n’est libre quand d’autres vivent opprimés Keep your theology off my biology ! Garde ta théologie loin de ma biologie ! Friends don’t let friends vote Republican Les amis ne laissent pas les amis voter républicain Don’t assume I share your préjudices N’imagine pas que je partage tes défauts Exercise the right to think for yourself Assume le droit de penser pour toi-même Well behaved women rarely make history Les femmes bien élevées ne changent pas le cours de l’histoire Slower Minds Keep Right Les esprits lents demeurent à droite Say « I do » to equal marriage rights Dites « Oui » au droit de l’union de même sexe Feminism is the radical notion that women are people Le féminisme est la notion radicale que les femmes sont des êtres humains Dissent is the highest form of patriotism La contestation est la plus haute forme de patriotisme I think, so I am libéral Je pense donc je suis libéral Treehugging, Dirt Worshipper Ceux qui embrassent les arbres vénèrent la terre Alors que je me délecte tout en faisant mes photos du capot arrière, visant les autocollants entre la plaque minéralogique et le support pour bicyclette, l’essuie-glace et les phares, une main ferme se pose sur mon épaule gauche.

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« Ca va ? Tu t’amuses ? C’est ma tire que tu photographies comme ça ? » J’ai l’œil collé à l’objectif et l’index prêt à pousser sur la gâchette. Le flagrant délit à l’état pur. La main posée sur mon épaule pèse lourdement ; la voix qui m’admoneste est brusque et virile. L’air faussement décontractée, je me tourne vers le propriétaire mécontent de la voiture. C’est une femme ? La poitrine énorme moulée dans un polo de sport en nylon m’en informe. L’amazone de la bécane me toise du regard. Un casque de cycliste – couvert lui aussi d’autocollants – est vissé sur sa tête et les traits de son visage masculin semblent fort peu souriants. « C’est ma propriété privée, tu sais ! T’as pas à violer ce qui m’appartient ! Je vais chez toi prendre des photos, moi ? » Je demeure muette et quelque peu intimidée. Du moins, c’est ce que la cycliste en short élastique s’imagine, car elle poursuit son monologue d’insultes et d’affronts, alors que je suis hypnotisée par l’autocollant placé sur le front de son casque : Non Violence is a Weapon of Mass Compassion La non violence est une arme de compassion massive Le doigt encore posé sur la gâchette de mon Nikon-Nistupide, je vise le casque de mon interlocutrice stupéfaite. Click, je me fais la malle et plante là, sur le parking, la plus belle collection de « contradictions » jamais réunie.

Auteure : Catherine Beeckman, USA, 2011 Illustration : Catherine Beeckman des perles autour du cou • 217


Lâ&#x20AC;&#x2122;attente Paula Saporiti


Elle court au bord de la rivière. L’eau rafraîchit ses pieds. Elle asperge son frère sous une pluie de cristaux humides qui parsèment l’air de petits arcs-en-ciel. Leurs sourires sont multipliés par tous ces miroirs d’eau et de lumière. Un bien-être si rare, si intense, qu’un tel bonheur semble réel. Soudain, un piranha surgit dans son estomac, il grandit et envahit ses entrailles. Elle appuie ses mains sales sur son ventre et se tord de douleur. Elle ouvre les yeux et se réveille dans un train, à même le sol, entre les sacs de poubelle et les cartons. L’aube commence à poindre et le soleil du matin pénètre par la fenêtre du wagon. Aveuglée par la lumière, elle se lève et traverse les rails à moitié endormie. Le coup de sifflet d’une locomotive qui s’approche derrière elle la fait tressaillir. Lui, il est assis près d’une fenêtre dans un bar du Retiro. Son regard perdu traverse l’image qui se dessine sur la vitre, le reflet d’un Buenos Aires humide qui colle à la peau et aux maisons. Des vagues d’êtres humains défilent devant lui. Entre les grosses gouttes qui ruissellent sur la vitre en larmes, il entrevoit ses yeux. « Elle a faim », pense-t-il, et d’un geste, il l’invite à venir s’asseoir. Hésitante, elle enfonce la porte tournante de l’entrée. Elle la pousse avec sa petite épaule et la moitié de son corps et entre. Il découvre ses nombreuses jupes colorées qui tournoient, en équilibre sur ses petites jambes recouvertes de plusieurs couches de chaussettes. Elle est à l’intérieur maintenant et les lumières du bar l’illuminent toute entière. Il remarque alors le foulard sur sa tête, parsemé de fleurs lilas, bleu clair et blanches, et la couronne de médailles dorées sur son front. La petite bohémienne s’approche de sa table, elle se dit que c’est un miracle si le garçon qui vient juste d’apporter un café au lait et deux croissants ne l’a pas chassée. L’air sérieux, les lèvres serrées et les yeux fixés sur la table, elle s’assied en silence. Elle approche l’assiette vers elle, mange avidement et boit en s’étranglant presque tandis qu’il découvre l’éclat de ses yeux noirs et la luminosité de sa peau dorée. Ses paupières, tels des étoffes de velours, sont encadrées d’épais sourcils noirs, presque bleus, et d’innombrables cils noirs de jais. Il se sent heureux en la regardant manger et lui sourit. Elle fait de même et le regarde avec reconnaissance. C’est une petite fille et pourtant elle parle comme une femme mûre. « Un homme bon qui est seul. Un homme qui attend. Voulez-vous que je vous dise ce que je vois d’autre en vous ? » Ses yeux de femme le dévisagent et les mots sortent de sa bouche avec une assurance qui contraste avec sa petite personne qui maintenant, avec un sourire un peu triste et un hochement de la tête, l’invite à dire oui. Hésitant, mais intéressé, il accepte, tandis que deux oiseaux ailés se faufilent sur le dos de ses mains, les soulèvent et les étale comme des cartes sur la table. Sans les lâcher, elle les contemple en silence pendant un long moment. Puis, saluant et redressant le dos, elle dit d’une voix grave : « Je vois un soir où comme chaque soir, vous revenez du travail chez vous à pied. Le cuir noir de vos chaussures brille sur les pavés et la fumée de votre cigare occulte la splendeur de la lune. Vous imaginez que vous êtes en train de jouer à la marelle et vous évitez de marcher sur le bord des pavés. Ce jeu tranquillise votre esprit et vous détache du monde réel qui a occupé toute votre attention pendant toute la journée. « Vos pas résonnent dans le silence de la nuit déjà bien avancée. Et l’écho se tait quand vous arrivez au 10, rue des Tilleuls. Vous avez une clé et vous entrez. Vous avez ainsi facilement négocié le premier obstacle qui est apparu entre vous deux : la porte.

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« Plus tard, vous avez su, rien qu’à la voir, qu’un second obstacle, plus difficile à surmonter, vous attendait : le monde imaginaire habité par Béatrice. C’était un mur insurmontable, contre lequel vous vous cogniez maintes et maintes fois. Vous l’avez vue ainsi, le regard fixé dans la glace, en train de ressasser des idées dans sa tête en face de son miroir, tout en brossant ses cheveux bouclés qui tombaient en cascades de soie sur ses épaules. Tremblant d’amour pour elle. « Puis l’impuissance est survenue, elle a inondé tout votre être lorsque vous avez réalisé une fois de plus que vous n’étiez pas parvenu à attirer son attention. Irrésistible, comme toujours, elle vous ignorait. « Lorsque vous vous êtes approché d’elle par derrière, vous avez senti qu’elle était distante, froide, inaccessible. Un collier de perles ornait son cou et sa gorge : une déesse parée pour régner sur un rêve. Vous avez tiré sur son collier pour essayer de l’approcher de vous. Tandis que vous tiriez un peu fort et que vous le teniez serré entre vos mains, vous avez eu la sensation que son cou était une colonne de marbre. « Ses yeux gris vous ont cherché et vous ont regardé une dernière fois tandis qu’une pluie de perles tombait par terre et inondait le tapis bleu de la chambre. » Elle interrompt son histoire. – Ne l’attendez pas, elle ne viendra pas, poursuit l’étrange diseuse de bonne aventure. – Comment le sais-tu ? – Elle ne vous a jamais aimé. Elle me l’a dit. Surpris, il remue les lèvres en murmurant tout bas : – Elle lui a dit… Elle lui a dit… Il se penche en avant, au-dessus de la table, comme s’il se penchait au balcon, vers elle. Balbutiant comme un lunatique perdu dans son délire, il lui dit, en essayant d’attraper son bras : – Toi aussi tu es morte ? Mais la petite gitane s’était évaporée à l’instant même où les yeux de l’homme l’avaient cherchée, désespérément. La réponse résonne encore dans sa tête : « Tout comme elle. Tout comme vous. »

Un conte réel et fantastique Auteure : Paula Saporiti, Suipacha, Argentine, 2009 Traduction française : Brigitte de le Court. Illustration : Tim Gallo 220 • des perles autour du cou


La tricoteuse Susana Maria Bavio


Des années durant, j’ai supporté les tristesses, les secrets et les misères de la famille Belisario. Je fus toujours le témoin des faits et gestes qui se déroulaient dans la maison. Tant d’événements finirent par me désespérer. Si j’arrivais à en parler, à tout raconter à haute voix, peut-être pourrais-je alléger mon âme. Je serais, finalement, heureuse. Cet après-midi, une femme s’est présentée à la porte du vestibule. Elena Belisario la fit entrer dans la salle à manger et lui offrit un thé. Elles discutèrent avec entrain pendant un moment. Entre gorgée et gorgée, les tasses de porcelaine anglaise s’élevaient et descendaient des petites sous-tasses aux bouches, incendiées de rouge à lèvre. De temps à autre, la femme lançait des regards furtifs dans ma direction. Ses yeux curieux semblaient saturés d’une anxiété étrange. Elena l’invita ensuite dans le salon. Désormais j’entendais clairement sa voix. Je la voyais de près. La visiteuse vint se planter quelques instants devant moi et m’observa en silence, avec minutie, de haut en bas, émerveillée. Mais pour une fraction de seconde, il me sembla voir naître un profond abîme de désolation au fond de ses pupilles. Je me demandai pourquoi elle me regardait ainsi. Est-ce que je la renvoyais à elle-même ou est-ce que je lui rappelais sa mère ? Que cherchait-elle en moi ? Je ne suis qu’une femme, assise dans un vieux fauteuil en rotin, qui tricote, perdue dans le va-et-vient des aiguilles, à l’heure où la lumière tardive menace les marguerites qui se reposent dans la cour du couvent, prisonnière des quatre planches d’un épais cadre de bois, merveilleusement gaufré à la feuille d’or.

Auteure : Susana Maria Bavio, Argentine, 2011 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Catherine Beeckman 222 • des perles autour du cou


P.C.A. Laurabeth Gill


Le pouvoir De ceux qui maltraitent Est le son sourd, écrasant, de l’acier des bottes Qui marchent inexorablement vers l’avant Piétinant sans merci les rêves Anéantis par l’instinct somnolant d’obéissance.

La Colère Qui se nourrit de la foule Une éclaboussure écarlate Qui engourdit, qui amoindrit et devient terriblement meurtrière Une balle logée en pleine poitrine Qui peu a peu empoisonne la tête

Le Désespoir Un besoin qui dévore Et renforce la lutte en amont, laborieuse et silencieuse Là où broyer les autres sous ses pieds serait permis Acceptable, excusable et même raisonnable Afin d’atteindre le sommet du monceau.

Auteure : Laurabeth Gill, 15 ans, Afrique du Sud, 2012 Traduction française : Catherine Beeckman Illustration : Tim Gallo 224 • des perles autour du cou


Curro tout court Marisa Estelrich


Assieds-toi. Ce n’est pas une cellule de luxe, mais il y a de la place pour deux. Ici, sur ma couchette ou sur la chaise. Tu n’auras pas peur de moi, Peña ? Je suis toujours le Curro, ton ami d’enfance. Si tu veux, je te montre la tache de naissance en forme de cacahuète qui te faisait tant marrer. Je sais, je sais, ce n’est pas nécessaire. Approche-toi donc voyons, de ton propre gré ou parce que j’insiste. Si tu n’as pas envie, parlons debout, comme si nous buvions un pot ensemble au comptoir de La Taverne. Viens ! Comme ça, c’est mieux. Et maintenant que tu t’es assis, je voudrais te remercier d’être venu, je veux que tu le saches. Parce que bien qu’il ne fut pas facile pour moi de t’écrire de nouveau et dans de telles circonstances, ça n’a pas dû être facile pour toi non plus, je suppose, après tant d’années sans répondre à aucune de tes lettres, d’accepter une telle demande. Mais tu es là, mon cher Peña, à perdre la matinée du samedi dans la cellule puante du Curro et c’est ça qui compte. Voyons, voyons combien de choses tu as dans ta mallette : un crayon, un porte-mine avec un capuchon en or, un magnétophone et même un ordinateur, et un moderne. La vache, mec ! Elle t’a souri la vie dans la grande ville ! C’est très bien, tout ça, c’est très bien. Ça me donne confiance pour nos affaires. Oui, tout de suite, je te promets, mais avant, laisse-moi te regarder, mon vieux, parce que, entre la gomina, le costume sombre et les boutons de manchette, je me demande si tu es vraiment Juan Manuel Peña. Et oui, bien sûr, tu auras tes doutes et moi les miens. Dis-moi alors, avant que je ne commence à te raconter, tu es bien Peñita, le maigrelet qui pleurait quand il perdait aux billes à la récré ? Celui qui pinçait les lèvres et fermait les yeux en plongeant avec le Currito dans la mare pour chasser les grenouilles ? C’est toi ? Tu n’auras pas oublié alors la raclée que nous donna la vieille Casilda, celle du grain de beauté en forme de tique, quand elle nous pinça, les poches pleines de poussins et de figues. Tu te souviens d’elle, bien sûr que tu te souviens d’elle ! Laisse alors poindre ce sourire qui jaillit dans tes yeux. Ne t’en fais pas et ne te leurre pas, Peña, parce que je ne me leurre pas. Nous ne sommes plus ces gamins, je le sais, ni ces jeunes effrontés qui faisaient la bringue ensemble. Les années ont passé, c’est évident : maintenant, on t’appelle « maître » et moi, je continue d’être le Curro, le Curro tout court. Celui-là même qui, à part chasser les grenouilles et chaparder des broutilles, était toujours prêt à risquer sa peau si la cause était juste, ça oui, et si ça valait la peine. Ça aura valu la peine, mon ami ? C’est à vous de le dire, maître Peña. Que je commence par la lettre ? Très bien, commençons par la lettre. Comme je te l’explique dans la lettre, je suis devenu le principal suspect de l’assassinat de Joaquín Gómez de la Serna, l’époux de Magdalena Iturrazpe. Époux, oui, mais par la force. Et, bien que je ne te nierais pas que j’aurais pris plaisir à le dépecer, les faits s’enchaînèrent de telle manière que je ne pourrais accuser que la fatalité qui s’arrange bien, en général, pour charger tout un chacun en fonction de ce qu’il mérite. Pardon, c’est pas que je me donne des grands airs. Je sais que l’avocat, c’est toi, et tu diras, une fois que je t’aurai raconté l’histoire telle qu’elle se passa. Ça, ce sont mes cahiers, où j’ai tout écrit. Je te les lirai par parties. Certaines, je les résumerai, d’autres je te les raconte et tu commentes. Trois ans après ton départ du village pour aller faire des études, la nuit du bal au Country Club, Joaquín Gómez de la Serna viola Magdalena Iturrazpe et, d’un seul coup, la mit enceinte. Pour les parents de Magdalena, le scandale eut plus de poids que les prières de leur fille. Qui mieux est, étant le seul héritier de la fortune des Gómez de la Serna, le Joaquín n’était pas un mauvais parti et ma belle n’était pas à dédaigner, c’était la plus jolie fille du village. Je suis sûre que pour toi aussi, reconnais-le, Peña. Tu ne te souviens pas d’elle ? Pourtant, le dernier soir où nous sommes sortis ensemble, tu as été le premier à la remarquer : « Regarde cette beauté », tu m’as dit, « Qui ? », je t’ai demandé et tu m’as répondu : « La brune bouclée avec une cambrure de guitare. » Tu as même dansé une fois avec elle. Après, ce fut mon tour, et j’ai fini par danser non pas une, mais six rondes avec elle et il y en aurait eu plus, si tu ne m’avais pas pris par l’épaule pour m’entraîner dehors avec l’excuse qu’il était l’heure de partir. Tu

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t’en souviens maintenant ? Eh bien, comme je te disais, il a suffit de quelques conversations arrosées de whisky écossais pour que les parents et les futurs beaux-parents de ma bien-aimée organisent une noce de conte de fée. Le Joaquín lui demanda pardon en pleurant, il la couvrit de cadeaux emballés de belles promesses et tout fut oublié, même si cela arriva. Je l’ai su longtemps après et j’ai compris, mais à ce moment-là, c’était moi, son bien-aimé, encore que, en cachette, bien sûr, alors tu imagines ma fureur et mon désarroi. Car il se fait qu’avant cette putain de soirée, Magdalena et moi pensions nous enfuir. C’était la seule possibilité. Nous nous en étions rendu compte un après-midi, bien avant que n’apparaisse Joaquín, l’après-midi où Magdalena prit son courage à deux mains et confessa à sa mère qu’elle m’aimait. À peine eut-elle entendu mon nom, que Doña Eulogia s’effondra comme une marionnette, avec tellement peu de chance qu’elle tomba en plein sur le cactus du salon. Elle passa du soupir de l’évanouissement aux cris d’horreur. « Couches-toi ici, maman, et ne bouge pas les mains, tu te ferais encore plus mal », lui ordonna Magdalena tout en marquant le numéro du docteur Retana qu’elle implora de venir d’urgence chez les Iturrazpe. Elle eut à peine raccroché qu’elle appela le bureau de son père et, comme il n’était pas là, elle laissa le même message à sa secrétaire. Magdalena terminait de débarrasser sa mère des épines les plus visibles avec une pince à épiler quand on sonna à la porte. Avec sa moumoute cuivrée plantée jusqu’aux oreilles, le Dr Retana fit son apparition suivi de Don Iturrazpe, trempé de sueur et la chemise au vent. Le docteur Retana fit ce qu’il avait à faire et s’en alla. Au bout d’un moment, sous l’effet du calmant, Doña Eulogia tomba dans un profond sommeil. Don Iturrazpe ordonna à Clemencia, la servante, de monter la garde près du fauteuil, entraîna Magdalena dans son bureau et lui dit tout bas : – Peux-tu maintenant m’expliquer ce qui est arrivé à ta mère ? – Rien, je lui ai simplement dit que j’étais tombée amoureuse et elle est tombée dans les pommes. – Que tu étais tombée amoureuse ? Et de qui ? Si ton père peut le savoir. – Du Curro, papa, je suis amoureuse du Curro, affirma une nouvelle fois Magdalena. Mon nom ne plut pas non plus à Don Iturrazpe mais, au lieu de s’évanouir, il prit son élan et balança à ma bien-aimée une torgnole qui lui coupa le souffle. Il la traita de dévergondée et l’avertit : « S’il n’en tenait qu’à moi, aujourd’hui même, je te flanquerais à la porte. Dis merci que je n’ai pas envie de faire plus de peine à ta pauvre mère. » Mais quelles peines ? Bon, ça, il ne l’expliqua pas, Peña, mais moi, je le fais. La « chose » de Don Iturrazpe ne fonctionnait plus bien depuis des années. Doña Clemencia était arrivée un matin au marché avec son sac à provision et cette histoire, Serafin le jardinier, la lui avait racontée. Comment il l’avait su le Serafin ? Aie, Peña, quelles questions tu poses. Eh bien parce que le Serafin, à part couper l’herbe et soigner les rosiers, s’occupait de certaines autres choses pour Doña Eulogia. En attendant, Don Iturrazpe allait revendiquer sa virilité au couvent. Oui, au couvent. Et il était assez extravagant, l’homme, parce qu’à la Vicky, par exemple, il lui demandait de lui bander les yeux et de lui ôter tous ses vêtements l’un après l’autre et une fois tout nu, de lui donner des coups de fouet en commençant par les chevilles et en remontant jusqu’aux mamelons. Et oui, comme ça, il y parvenait ! Mais revenons au bureau de ce bon monsieur. Après les menaces, il se mit à la sermonner et il termina sur la sentence : « Je te jure, Magdalena, que si j’apprends que tu as croisé ne fut-ce qu’un regard avec le Curro, tu peux oublier que tu as eu des parents. Après tous les efforts que nous avons faits ta mère et moi pour te donner une bonne éducation, il ne manquerait plus que ça que tu ailles ruiner notre réputation et la tienne dans les bras de ce pauvre diable avec des airs de poète, de père inconnu et mère cuisinière et voleuse. » Oui, voleuse, il a dit, à cause des commérages de Doña Clemencia. Je t’explique tout de suite, laisse-moi terminer. « Quelle perspective ! Quelle honte ! », cria le vieux et il conclut : « Une Iturrazpe ne se marie pas avec n’importe qui. » Non, pas avec n’importe qui, pensais-je, avec le des perles autour du cou • 227


plus grand saligaud du village. Magdalena lui demanda pardon et jura de lui obéir, mais deux jours plus tard, Doña Clemencia vint frapper chez nous. Ma mère, que Dieu la garde dans sa Sainte Gloire, fut surprise en lui ouvrant la porte et en la voyant. Euh, de quoi est morte ma mère ? Eh bien, d’une infection très curieuse qui termina sur une gangrène. Merci de le demander, Peña, mais comme je te disais, quand Doña Clemencia apparut à la maison, ma mère resta de marbre. Car elles avaient travaillé toutes les deux ensemble pendant six ans, tu sais, chez le conseiller municipal, celui qu’ils chassèrent du village à coups de pied quand il fut confirmé que les fonds de la communauté avaient servi à financer l’achat de son terrain de chasse. On a su cela après, bien sûr, bien après que maman et Doña Clemencia furent accusées d’avoir volé les bijoux de madame. Ils étaient beaux et il y en avait pas mal. Comme je le sais ? Et bien, parce que les bijoux, c’est moi qui les ai volé. Oui, moi, Peña, et je n’ai pas de remords sur la conscience, parce que voler à un voleur, ce n’est pas voler. Encore moins si la cause en mérite les conséquences. Il se fait que j’allais, un après-midi d’hiver, au mont des oliviers, parce que l’endroit m’inspirait pour écrire, tu sais, quand j’ai entendu le marteau de Don Septimo retentir sur l’enclume. Je me suis frayé un passage entre les buissons et je me suis approché pour le saluer. Il était là, le pauvre, en face de sa table de travail, juché sur sa banquette, avec son bonnet et ses gants, à l’intempérie. En me voyant, il laissa tomber le marteau et me dit : « Des vandales, Curro, ce sont des vandales. Ils ont volé presque tous mes outils et, peu contents de cela, ils ont défoncé ma forge. » Je lui ai donné quelques tapes sur l’épaule et je lui ai assuré : « Vous allez voir comment la chance va tourner, Don Septimo. » La semaine suivante, je suis arrivé avec un panier plein de gâteaux, de charcuteries, d’olives et de dattes que ma mère avait enveloppés dans une petite nappe à carreaux bleus et blancs avec une serviette assortie. – Pour vous, Don Septimo, lui ai-je dit. – Merci Currito, c’est sûrement madame ta mère qui l’a préparé, ajouta-t-il en farfouillant entre les aliments. Mais où as-tu trouvé tout ça ? demanda-t-il bouche bée en ouvrant la serviette et en feuilletant les liasses de billets comme s’il grattait les cordes d’une guitare. – Ça, je vous le raconte un autre jour, Don Septimo, aujourd’hui nous avons trop de travail, lui répondis-je. – Un autre jour, aie, aie, aie ! Un autre jour, Currito, je te revaudrai cette faveur. Je te le jure sur l’Arcadie, dit-il en se signant trois fois, Il nous regarde d’en haut. À qui ai-je vendu les bijoux ? Et bien, aux gitans, et tout semblait avoir été sans histoire jusqu’au jour où maman est rentrée à la maison en larmes, car elle avait été renvoyée bien sûr, mais aussi parce que Doña Clemencia la soupçonnait et qu’elle ne voulait plus être son amie. Il fut impossible de les réconcilier, jusqu’au jour où, lettre à la main, Doña Clemencia apparut à la maison. Dans cette lettre, Magdalena détaillait tout ce qui s’était passé depuis le moment de sa confession. Dès que j’ai eu fini de la lire, j’ai pris un crayon et un papier et j’ai détaillé mon plan pour nous enfuir de ce maudit village quand elle aurait terminé ses études de bibliothécaire. Et elle accepta, bien sûr qu’elle accepta. Doña Clemencia et maman devinrent nos émissaires : tous les lundis, entre 10 et 11 heures, elles se rencontraient à l’étal des escargots de Doña Lola. S’il pleuvait et qu’il n’y avait pas de marché, elles se voyaient à la même heure à la forge de Don Septimo. Mais il ne manquait plus que deux mois pour que Magdalena obtienne son diplôme, quand on annonça la fête du Country Club. Elle ne voulait pas y aller et ne voulait pas non plus que j’y aille, mais Doña Eulogia n’allait pas laisser passer une telle occasion. « Il y aura là tout le beau gratin, ma fille. Tu mets ta robe en satin bleu, avec le grand décolleté, ou celle de taffetas violette avec le dos nu et tu y vas. Ton père t’y conduira et si personne ne te ramène, il ira également te rechercher. »

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C’était une nuit sans lune, mon ami, ce fut une nuit très triste. Toute jolie, parfumée et maquillée, ma belle arriva à la fête. Je n’avais pas été invité, il va sans dire, mais maman fut engagée à la cuisine et je suis allé l’aider. J’ai mis ma toque blanche et mon tablier et j’ai pelé des pommes de terre, haché des oignons, lavé la vaisselle, séché les verres, les plats et les couverts. En attendant, derrière la porte va-et-vient, on devinait la grande fête. Mon cœur se soulève chaque fois que je me souviens de ce que j’ai appris une semaine plus tard en lisant la seule lettre que m’envoya Magdalena. Tu veux que je te la lise ? Joaquin m’invita à danser. J’ai essayé de l’en dissuader en lui disant que j’avais très mal au dos. « Rien qu’une danse, ma jolie », a-t-il insisté et il me tira par la main vers la piste. Un moment plus tard, prétextant la chaleur, il me suggéra d’aller m’asseoir sur le transat de la terrasse, qu’il arrivait immédiatement avec deux verres. « Attends-moi bien sagement. Ne t’en va pas et ne m’oblige pas à te forcer », me dit-il, et pour un moment, je te l’avoue, Curro, je me suis sentie attirée par sa manière si galante de s’imposer [que les femmes sont ingénues !]. Il arriva à l’instant avec une rose jaune entre les lèvres et, dans chaque main, un verre à long pied avec des bulles et du champagne. Il s’est assis à côté de moi, a posé les verres par terre et a glissé la rose entre les boucles de mes cheveux [Et les épines ? ai-je pensé en la lisant, il les aura enlevées le salaud]. Nous avons entrecroisé nos verres et nos bras et nous avons bu. Il m’a demandé si j’avais vu l’étang des poissons qui, de nuit, illuminé, était encore plus joli et, un mot en entraînant un autre, il m’a prise par la taille et nous avons descendu les marches du perron pour aller au jardin. Soudain, nous nous sommes arrêtés. Il m’a caressé les joues avec le dos de la main et m’a embrasée sur le front comme un père. Et avant que je ne puisse réagir, nous étions couchés dans l’herbe. Je me suis mise à trembler et je l’ai prié de rentrer, mais il m’a dit : « Porte-toi bien, mon petit, et laisse-moi faire. Tu es en de bonnes mains. » Il n’est pas nécessaire que j’aille jusqu’au bout pour que tu comprennes comme termine la petite histoire et, en plus, je ne pourrais pas le supporter. Mais qu’est-ce qui t’arrive, Peña ? On dirait que de l’écume va sortir de ta bouche. Je comprends que tu sois touché par l’histoire, mais on dirait que c’est toi le fiancé. Tu me déconcertes. Tu veux une cigarette ? Un verre d’eau ? Ça va, revenons donc au mariage. En moins d’un mois, les invitations étaient envoyées. Doña Clemencia et maman continuaient de se rencontrer à l’étal des escargots. La Clemencia lui racontait comment allaient les choses chez les Iturrazpe sans omettre un détail. Moi, j’écrivais une ou deux lettres à chaque fois, mais Magdalena ne m’écrivit même pas un petit mot. Son silence devint mon calvaire et une nuit, je n’ai plus pu le supporter, j’ai grimpé sur son mur en m’accrochant au lierre. Oui, ça ressemble à une histoire d’une autre époque, mais c’est ainsi que ça s’est passé. Je te raconte. Le lierre arrivait jusqu’au balcon de sa chambre à coucher. La fenêtre était ouverte. Je me suis approché de son lit, j’ai mis doucement la paume de ma main sur sa bouche pour si elle s’effrayait et qu’elle criait et je lui ai chuchoté à l’oreille : « C’est moi, ma princesse, ton Curro qui se meurt de peine. » Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre et nous nous sommes embrassés. Elle m’a dit qu’elle était enceinte et qu’ils l’obligeaient à se marier avec Joaquin et je lui ai supplié de nous enfuir. Je lui ai assuré que je serais un bon père, même si je n’étais pas le père. Mais tout fut inutile, Peña. Le jour de la cérémonie, quand tout le monde se fut assis, je me suis caché derrière une colonne à côté de la statue de Saint-François. Les fiancés étaient là, les témoins, les gens les plus riches du village, le Père Lucas avec sa meilleure soutane et la chapelle avec plus de fleurs qu’au printemps. Au bout de huit mois naquit Martirio. Après deux ans, l’Adela. Avec ces grossesses coup sur coup, ma princesse perdit sa taille de guêpe. Et cette crapule de Joaquin commença à fréquenter les putes et à s’absenter pendant des semaines, c’est Doña Clemencia qui me l’a raconté. Il lui est bien retombé sur le nez, le beau gratin de Doña Eulogia !

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Je n’ai pas essayé de revoir Magdalena. « Elle est mère de deux enfants, me suis-je dit, et en fin de compte, elle est également responsable de son sort, même si elle m’a fait croire que d’autres décidèrent pour elle. » Mais un matin, je suis allé au marché, c’était après la mort de ma mère, et il m’a semblé la voir de dos à l’étal des fruits secs. Je me suis approché comme hypnotisé et je me suis arrêté derrière elle. En entendant sa voix, les larmes me sont montées aux yeux. Je te le jure ! L’amour l’emporta sur l’orgueil, Peña. J’eus envie d’enfoncer mon nez dans son cou, mais j’ai juste réussi à prononcer son nom : « Magdalena ». Elle s’est retournée et, en me voyant, son visage s’est illuminé. Nous avons marché vers le mont des oliviers et nous nous sommes assis sur ma veste. Je lançais des galets dans l’eau. Elle pleurait et elle mangeait des noix sans s’arrêter et sans m’en offrir. Soudain, je l’ai prise dans mes bras, je l’ai embrassée désespérément et je me suis jeté sur elle, mais elle m’a demandé de m’arrêter. Maintenant, oui, elle allait partir avec moi, me jura-t-elle. Que je lui pardonne de n’avoir pas eu le cran, me suppliat-elle, si je le pouvais encore et même si je ne le pouvais pas. Nous nous sommes remis à faire des plans, mais j’étais très seul, tu sais, pour mener à bien une telle entreprise. Je suis alors allé à la forge de Don Septimo et je lui ai tout raconté. « Compte sur moi, Currito, tu sais bien, pour quoi que ce soit », me dit-il. Nous avons accordé qu’il irait chez Magdalena sous prétexte de réparer les tuiles le jeudi matin tôt. Et c’est ce qu’il fit. Une demi-heure plus tard, j’y suis allé, comme nous l’avions accordé. Le Joaquin était parti, pour affaires, m’avait dit Magdalena. J’ai garé ma voiture à un pâté de maison de là pour ne pas éveiller les soupçons et j’ai calé mon pistolet dans ma ceinture, sous ma veste. Non, je ne pensais pas l’utiliser, mais ce n’est jamais superflu, Peña. La porte du jardin était ouverte et derrière, Magdalena m’attendait. « Entre Curro, Joaquin, comme je te l’ai dit, ne reviendra pas avant l’heure du déjeuner », m’assura-t-elle. Mais à peine étions-nous entrés dans la maison, qu’un bruit de clés se fit entendre, la porte s’est ouverte et puis : « Magdalena, Magdalena, où es-tu donc passée ? Réponds ! C’est Don Septimo qui répondit : « Madame est sortie, Don Joaquin » lui a-t-il dit. – Et que fais-tu ici, Septimo ? demanda le Joaquin. – Madame m’a fait appeler pour réparer quelques grillages. – Et où est allée Madame ? – Faire des courses. – Des courses, à huit heures et demie du matin ? Tu es sûr, Septimo ? – C’est ce qu’elle a dit. Elle a dit : « Je vais marcher lentement comme ça j’arriverai tôt au marché ». – C’est Clemencia qui va au marché tous les lundis et aujourd’hui, que je sache, on est jeudi. Est-ce que tu me mens, Septimo ? Il l’enguirlanda et continua de crier et puis, nous avons entendu un terrible vacarme. Magdalena et moi, nous nous étions accroupis contre le mur, derrière le fauteuil du salon. Je lui ai fait des signes pour qu’elle ne bouge pas et je me suis approché sur la pointe des pieds jusqu’à la salle à manger. Quand je suis arrivé, Don Septimo gisait sous la table, couvert de morceaux de verre et couvert de sang. « Espèce de fils de pute, lui ai-je crié, tu as tué le pauvre vieux. » Sur cette entrefaite, apparut Magdalena. En la voyant, Joaquin courut vers elle en brandissant le marteau de Don Septimo, comme si je n’existais pas, comme si je ne pointais pas mon arme sur lui. Je n’ai pu faire autrement qu’appuyer sur la détente et lui envoyer une balle dans la jambe, une autre dans la poitrine et une autre encore dans la tête jusqu’à ce qu’il tombe raide mort. Très vite, les voisins arrivèrent, ensuite deux voitures de police et une ambulance. Les ambulanciers retirèrent les corps. Un officier escorta Magdalena à l’étage. L’autre me passa les menottes, il enveloppa mon pistolet dans un sac en plastique et, voilà, j’ai abouti ici, privé de communications. Ils m’ont juste donné la permission de contacter un avocat si j’en connaissais un. J’ai alors écrit à Magdalena et je lui ai demandé de chercher ta mère pour qu’elle nous donne ton adresse et pouvoir t’envoyer ma lettre. Et

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elle doit l’avoir fait puisque tu es ici, car je n’ai plus rien su d’elle. J’ai tué Joaquin, Peña, je l’avoue, mais Joaquin venait de tuer Don Septimo et, si je ne l’avais pas arrêté, il aurait également pu tuer Magdalena. C’est très clair. Parle avec elle. Tu verras que je ne t’ai pas menti. Tu t’en vas déjà ? Oui, il est tard, je comprends. Remballe tes affaires alors, pendant que j’écris un petit mot pour que tu le donnes à ma mie si tu vas la voir. Non, merci, j’ai ici du papier et une enveloppe : un vrai privilège.

– Bonjour, maître Peña. Asseyez-vous s’il vous plaît. Voulez-vous une tasse de café ? demanda Magdalena. – Oui, merci et merci également d’avoir accepté ma demande de venir te voir, dit Peña. – Avez-vous vu le Curro ? demanda Magdalena. – Oui, bien sûr, et il m’a tout raconté, mais maintenant, j’ai besoin de ton témoignage pour élaborer les arguments qui composeront la défense. S’il te plaît, raconte-moi ce qui s’est passé depuis le moment où vous avez entendu un bruit de clés. – Un bruit de clés, d’accord. Nous avons entendu un bruit de clés et les cris de mon mari qui se présenta par surprise. Le pauvre Don Septimo essaya de me protéger en lui disant que j’étais allée faire des courses, mais Joaquin ne l’a pas cru et il a continué de crier. Et il l’a probablement poussé contre la table en verre, car nous avons entendu un boucan terrible. Ensuite, Curro me fit des signes pour que je reste tranquille et il me donna son pistolet : « Pour le cas où les choses tourneraient très mal », me dit-il, et il se faufila jusqu’à la salle à manger. « Espèce de fils de pute, l’ai-je entendu crier, tu as tué le pauvre vieux ». Je suis alors sortie de ma cachette et je suis apparue soudain. Quand il m’a vu, Joaquin a couru vers moi en brandissant le marteau de Don Septimo, avec le même geste de furie que celui qu’il faisait habituellement quand j’essayais de le défier. « Tire, a crié le Curro, et je lui ai obéis : un coup de feu dans la jambe et un autre et encore un autre. Ensuite le Curro a pris l’arme de mes mains, il l’a frottée contre sa veste et il l’a attrapée par le canon et par la culasse. « Magdalena, écoute bien, m’a-t-il dit, si la police apparaît, nous devons dire tous les deux la même chose. Joaquin a tué Don Septimo et était sur le point de te frapper avec le marteau quand je lui ai envoyé une balla dans la jambe pour l’arrêter et, comme il ne l’a pas fait, j’ai tiré une deuxième et une troisième fois, jusqu’à ce qu’il s’écroule. » Très vite, les voisins sont arrivés, suivis de la police et d’une ambulance. Les ambulanciers ont emporté les corps sur deux brancards, on passa les menottes au Curro et moi, on me bombarda de questions. J’étais sous le choc, mais je crois avoir répété la version du Curro fidèlement. Aie, maître Peña, je suis désespérée ! Qu’allons-nous devenir mes deux petites filles et moi après une telle tragédie ? conclut Magdalena sans pouvoir contenir ses larmes. – Tranquillise-toi voyons, je suis ici pour t’aider et, s’il te plaît, appelle-moi Juan Manuel, nous sommes du même village et nous sommes en confiance, déclara Peña en sortant son mouchoir de sa poche et en lui séchant une larme. Ha, j’oubliais, Curro m’a donné ce petit mot pour toi. Si tu veux, lis-le pendant que je vais à la voiture chercher mes cigarettes. Magdalena ouvrit l’enveloppe et commença à lire : Ma bien-aimée, Je ne sais pas pourquoi tu n’as répondu à aucune de mes lettres, mais ça n’a pas d’importance aujourd’hui, l’important, c’est que Peña soit venu me voir. Je lui ai tout raconté. Tu peux lui faire confiance. Avec ses connaissances et son expérience, il pourra prouver que le crime dont on m’accuse

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n’en fut pas un. Bien qu’on ne te permette pas de me rendre visite, je te prie de m’écrire pour soulager ma solitude. Envoie-moi une photo aussi, pour la couvrir de baisers et de caresses. Je serai bientôt libre, Princesse, pour passer le restant de mes jours près de toi, comme j’en ai toujours rêvé. Attends-moi, je ne vais pas tarder ! Avec un amour infini, Curro – Tu l’as lue ? demanda Peña après avoir fermé la porte d’entrée. Magdalena baissa la tête et se remit à pleurer. Peña s’assis près d’elle, lui leva le menton avec trois doigts et écarta la boucle qui tombait sur son front. Magdalena, lui dit-il en parcourant du regard son visage et son cou, nous avons des possibilités, pour autant que tu me laisses faire. Tu me le promets ? – Oui, Maître Peña, je vous le promets, répondit Magdalena entre deux sanglots. – Oui, Juan Manuel, corrigea Peña en appuyant doucement sur son menton. – Oui, Juan Manuel, répéta Magdalena en ravalant ses larmes. – Comme ça c’est mieux, déclara Peña en lui caressant la joue avec le dos de la main, juste au moment où Doña Clemencia passait la tête par la porte va-et-vient de la cuisine. – Mon petit, je vous ai laissé des aubergines, du pain frotté et un hors-d’œuvre dans le frigo. Avec ça, vous avez assez et même de trop, car les filles dorment chez vos parents, signala Doña Clemencia en fronçant les sourcils. – Oui, merci Clemencia. À lundi alors, lui répondit Magdalena. – Vous ne voulez pas que je reste dormir pour vous faire compagnie et que je m’en aille demain tôt le matin, demanda Doña Clemencia. – Non, Clemencia. Je vais bien, merci, répondit Magdalena. – Ça ne me coûte rien, vous savez. Pour ce que j’ai à faire à la maison, insista Doña Clemencia. – Je t’en remercie, mais ce n’est pas nécessaire, dit Magdalena. – D’accord, comme vous voulez. Je vais me retirer alors, mais fermez toutes les portes, mon petit, et les fenêtres, conseilla Doña Clemencia. – C’est ce que je ferai. Bonne nuit, Clemencia, déclara Magdalena. – Fermez-les bien. Pour si jamais, vous savez, les vandales, conclut-elle tout en poussant la porte va-etvient qui oscilla plusieurs fois comme pour souligner son indécision.

Auteure : Marisa Estelrich, USA, 2009 Traduction française: Brigitte de le Court Illustration: Catherine Beeckman 232 • des perles autour du cou


15.

Le chapitre 15


Écoutez cette histoire véridique… « Un groupe d’aborigènes australiens s’avançaient un jour dans un paysage aride, en compagnie d’un ethnologue. Celui-ci, qui notait soigneusement tous leurs faits et gestes, remarqua que de temps en temps le groupe, composé d’hommes et de femmes, s’arrêtait un moment plus ou moins long. Ils ne s’arrêtaient ni pour manger, ni pour regarder quelque chose, ni pour s’assoir ou se reposer. Simplement ils s’arrêtaient. L’ethnologue, après deux ou trois arrêts, leur demanda les raisons. “C’est très simple, répondirent-ils, nous attendons nos âmes.” L’ethnologue comprit ainsi que, de temps à autre, les âmes s’arrêtaient en chemin pour regarder, ou sentir, ou écouter quelque chose qui échappait au corps. » Nous âmes ont des besoins invisibles pour le corps. Elles se nourrissent de la beauté du monde (…), de connaissance, d’étude, de savoir (…) de partage, de justice et de fraternité. – Extrait de “L’âme du monde” de Frédéric Lenoir, édition NiL, 2012 Alors faites une pause, attendez votre âme, elle baguenaude encore entre les pages de ce livre, et puis, nourrissez-la en partageant ce que vous avez. Je pense sincèrement que nous alimentons notre âme des dons que nous faisons. Vous y êtes ! Respectez ou non le contrat, c’est à vous de jouer… Vous avez lu : votre cœur est sensibilisé, votre intellect est émoussé… Chaque texte renvoie à une part en vous, à une faille du monde que nous pouvons améliorer. Voici une liste d’organisations qui participent au quotidien des femmes et des enfants dans le monde d’aujourd’hui. D’après vos affinités ou votre sympathie, faites votre choix et faites une donation… maintenant ! Si vous connaissez des organisations près de chez vous qui améliorent l’éducation, qui contribuent aux programmes scolaires, qui créent des ateliers après scolaires, qui aident les processus d’adoption, de réinsertion sociale, de désintoxication, qui encouragent l’éducation sexuelle et la prévention de grossesse (enfant mère), qui financent la recherche médicale et la biotechnologie, qui supportent la prévention contre le cancer, qui appuient les adolescents suicidaires, les jeunes filles anorexiques, qui promeuvent les droits civils des femmes et des enfants, ainsi que l’asile politique, qui luttent contre le trafic d’enfants, contre la pornographie infantile, contre la faim, qui revendiquent un monde propre et sain, un environnement moins pollué… n’hésitez plus. Les fondations sélectionnées ci-dessous sont celles avec lesquelles j’ai travaillé au cours des années. Ce ne sont là que des références. Choisissez ou adressez votre générosité aux fondations que vous connaissez déjà. Ne laissez pas votre lecture inachevée, ne trahissez pas cette anthologie, ne perdez pas vos perles de sagesse.

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Votre geste se fondra dans un mouvement global de compassion. http://www.msf.org/msf/donations/donations_home.cfm http://www.halftheskymovement.org/ http://www.droitsenfant.org/trafic-enfants/ http://www.eduhaitian.org/A_Little_History.html https://www.roomtoread.org/ www.amanichildren.org/ http://www.surfrider.eu/en/home.html http://www.changingoceans.org/fr/sponsors.php http://www.stjude.org/ http://www.fondationdefrance.org http://www.aa.org/ http://www.na.org/ http://www.globalvolunteernetwork.org/ http://www.grassrootscrisis.org/Who.aspx http://www.amnesty.org/ http://www.women-in-need.org/press.html www.marchofdimes.com/ http://www.hungernwnc.org/

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Merci

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