SOMMAIRE
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Finalités et enjeux d’universalisation de la sécurité sociale 1.1 Maintenir un revenu quand l’activité professionnelle s’interrompt 1.2 Réduire la pauvreté : un objectif partagé mais fragilisé 1.3 Permettre un accès universel aux services essentiels 1.4 Les conditions requises pour une universalisation de la sécurité sociale
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Vers une sécurité sociale qui émancipe les travailleurs dans le travail 2.1 Réformer les conceptions sociales du travail 2.2 La citoyenneté sociale comme base de ce nouveau pouvoir sur le travail 2.3 Faire de la sécurité sociale un pilier central de cette citoyenneté sociale
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Conclusions
Biographie de l’auteur François Perl est conseiller à l’Institut Emile Vandervelde.
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Introduction L’Institut Émile Vandervelde a souhaité, dans le cadre de sa réflexion sur l’avenir de la sécurité sociale, confier à trois chercheurs universitaires (Daniel Dumont et Jean-François Neven de l’Université libre de Bruxelles, ainsi que Quentin Detienne de l’Université de Liège) la tâche d’esquisser ce que pourrait être une réforme de la sécurité sociale à un moment où les formes de travail, de vie et de vulnérabilité se recomposent en profondeur. Le constat à partir duquel ce travail s’est construit est, en apparence, simple : la sécurité sociale fonctionne et continuer à protéger. Mais ce constat positif ne doit pas masquer ce qui, silencieusement, fragilise l’édifice. Car ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est pas l’obsolescence du modèle, mais l’accumulation de tensions qu’une succession de bricolages ne suffira plus à absorber. Les chercheurs ont identifié plusieurs lignes de faille. D’abord, la multiplication des statuts professionnels et de leurs frontières incertaines. On continue de raisonner avec des catégories classiques – salarié, indépendant, fonctionnaire – qui ne correspondent plus aux trajectoires réelles. Le travail s’hybride, se segmente, se dissocie du lieu et même parfois de l’employeur. Et le droit peine à suivre. Ensuite, l’existence persistante de groupes mal ou non protégés : travailleurs des plateformes numériques, intérimaires enchaînant de micro-contrats, personnes alternant activités rémunérées et non rémunérées. Autant de trajectoires qui échappent partiellement aux mécanismes assurantiels et créent une forme de sécurité sociale “à trous”. À cela s’ajoute une dérive plus structurelle : la montée des droits conditionnés. Le renforcement des obligations, contrôles et sanctions n’a pas seulement des effets budgétaires ; il produit un effet de stigmatisation et accentue le non-recours, au moment même où l’on prétend rendre les droits plus accessibles. Enfin, le financement même du système s’est fragilisé. Les réductions successives de cotisations – souvent justifiées au nom de la compétitivité – ont érodé la base contributive. Cette évolution pose une question simple mais trop peu discutée : peut-on durablement affaiblir la ressource principale d’un système et, dans le même temps, lui demander de protéger plus et mieux ? L’ensemble de ces éléments dessine un paradoxe : un système qui reste performant mais porte de plus en plus mal sa propre transformation. Dans ce contexte, l’idée d’un revenu de base/allocation universelle séduit : il serait simple, versé à tous, et éviterait les complications administratives actuelles. Il promet aussi une forme de liberté individuelle, notamment dans les transitions
professionnelles. Cependant, la recherche montre qu’il existe d’autres manières de rendre la sécurité sociale plus inclusive, plus lisible et plus cohérente, sans passer par une allocation universelle unique. L’objet de la recherche était d’examiner ce que pourrait signifier aujourd’hui une universalisation réelle de la sécurité sociale. Deux axes en forment la colonne vertébrale : •
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élargir effectivement le périmètre des protections à celles et ceux que le système laisse encore en marge, que ce soit par des statuts atypiques, des parcours discontinus ou des formes d’activité mal reconnues. rendre les trajectoires plus fluides entre les régimes et les prestations, afin que l’accès aux droits ne dépende plus d’une capacité à naviguer dans des règles fragmentées.
Mais cette réflexion technique n’épuise pas la question. Elle ouvre au contraire sur des enjeux plus profonds : qu’est-ce qu’un travail socialement utile ? Comment répartir équitablement les protections dans une société confrontée aux crises écologiques, au vieillissement, à la polarisation des emplois ? Comment garantir à chacun la possibilité de faire des choix professionnels réellement autonomes, plutôt que dictés par la peur de perdre ses droits ? Ces interrogations rejoignent directement les finalités de l’éducation permanente. Remettre cette étude en perspective, c’est rappeler que la sécurité sociale n’est pas seulement un mécanisme de financement, mais un projet démocratique qui organise la solidarité et transforme les conditions d’existence. Pour les acteurs de l’éducation permanente, les enjeux sont multiples : offrir des outils pour comprendre les règles et leur histoire, nourrir un esprit critique face aux discours qui réduisent la sécurité sociale à une charge ou qui recyclent les vieilles oppositions entre méritants et assistés. Repenser la sécurité sociale, ce n’est pas chercher un modèle radicalement nouveau. C’est partir de la solidité de ses fondations, reconnaître les dérives récentes, et rouvrir l’horizon d’un système qui permet à chacun de vivre dignement et de participer pleinement à la société. C’est peut-être là que se joue l’essentiel : restaurer notre capacité collective à faire société autour de protections communes. Cette analyse vise, à partir de ces travaux de recherche à donner d’appropriation et de compréhension sur l’avenir de la sécurité sociale. L’objectif n’est pas d’apporter des réponses techniques à des dysfonctionnements identifiés.
Il s’agit de remettre au centre une question politique fondamentale : quel type de société voulons-nous organiser par et à travers nos mécanismes de solidarité ? Car la sécurité sociale est le contraire d’un assemblage administratif et technocratique. C’est un projet collectif, un contrat social vivant qui exprime la manière dont une communauté entend protéger chacun de ses membres face aux aléas de l’existence. En ce sens, raviver le débat démocratique, c’est refuser l’idée selon laquelle la sécurité sociale serait devenue un simple instrument de gestion budgétaire, une variable d’ajustement ou un champ neutre d’ingénierie institutionnelle.
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Finalités et enjeux de l’universalisation de la sécurité sociale
La sécurité sociale répond à plusieurs missions essentielles : garantir un revenu lorsque le travail fait défaut, prévenir la pauvreté et assurer l’accès aux services indispensables à une vie digne. Ces fonctions se sont construites au fil du temps et doivent aujourd’hui être repensées, car tant le marché du travail que les formes d’activité et les besoins sociaux se transforment rapidement. Au-delà de ces missions classiques, un double enjeu se dessine : • •
Rappeler que la sécurité sociale doit garantir à chacun la possibilité de vivre sans dépendre entièrement des aléas du marché du travail. Réaffirmer que le travail demeure une valeur centrale.
Autrement dit, la sécurité sociale doit à la fois protéger l’existence en dehors de l’emploi tout en reconnaissant le travail comme vecteur d’émancipation, et non comme simple instrument de contrainte. 1.1 Maintenir un revenu quand l’activité professionnelle s’interrompt La sécurité sociale repose sur une idée simple et toujours actuelle : certains événements de la vie — la maladie, la perte d’emploi, l’invalidité, la vieillesse — ne peuvent être laissés à la responsabilité individuelle, car ils relèvent de risques sociaux qu’une société choisit de mutualiser pour éviter que chacun ne bascule dans la précarité au moindre aléa. Ce principe fondateur, lui, n’est pas en crise. Ce qui l’est, c’est le cadre dans lequel il doit désormais s’exercer. La société change plus vite que les catégories juridiques censées la décrire : le travail se fragmente, les statuts se multiplient, les carrières deviennent hybrides, l’économie numérique fabrique des zones grises où l’on travaille sans être vraiment protégé. À mesure que ces formes d’activité prolifèrent, la sécurité sociale devient moins lisible et, pour beaucoup, moins juste.
À cela s’ajoute une autre tension : les branches du système fonctionnent comme autant de mondes séparés. Ce qui ouvre un droit en chômage ne le fait pas forcément en invalidité, et inversement. Le résultat, c’est un système robuste mais traversé de discontinuités qui ne correspondent plus aux parcours réels des personnes. Face à ces transformations, l’enjeu n’est pas d’abandonner le modèle, mais de le réajuster pour qu’il retrouve son ambition première : protéger toutes les trajectoires, y compris celles qui ne ressemblent plus aux parcours standardisés d’hier. Deux directions apparaissent alors comme essentielles : intégrer toute activité rémunérée dans un statut réellement porteur de droits ; et renforcer la cohérence entre les régimes, pour que les protections suivent les personnes plutôt que les catégories administratives. Autrement dit, moderniser la sécurité sociale, ce n’est pas renoncer à son esprit. C’est le prolonger dans une société qui a changé de forme, mais pas de besoins fondamentaux. 1.2 Réduire la pauvreté : un objectif partagé mais fragilisé L’action contre la pauvreté repose sur deux types de mécanismes : la sécurité sociale des travailleurs « cotisants », et les aides sociales pour les personnes qui n’y ont pas ou plus accès. Les deux dispositifs se sont rapprochés dans leur fonctionnement, mais le nombre de personnes dépendant de l’assistance a fortement augmenté. Entre 2014 et 2023, le nombre de bénéficiaires du revenu d’intégration sociale en Belgique est passé d’environ 110 000 à près de 160 000 personnes, soit une hausse d’environ 45 %1. Les restrictions successives introduites dans l’assurance chômage ou les conditions d’accès à certaines indemnités expliquent en partie cette évolution. La Belgique compte 18,2 % de personnes exposées au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, un niveau inférieur à la moyenne européenne (21,0 %), mais qui illustre un paysage contrasté : le pays figure parmi les meilleurs en matière de réduction de la pauvreté monétaire, tout en restant le dernier de l’UE pour la proportion de ménages où presque personne ne travaille. Selon le dernier rapport du SPF Sécurité sociale (EU-SILC 2024), le taux de pauvreté monétaire a nettement reculé, passant de 14,8 % en 2019 à 11,5 % en 2024, grâce à une augmentation exceptionnelle des allocations sociales et à leur réajustement vers les seuils de pauvreté. L’efficacité de la protection sociale s’en 1 SPP Intégration sociale / Indicators.be
trouve renforcée (de 41,7 % à 52,7 %), mais cette amélioration s’accompagne d’un défi persistant : la hausse des ménages quasi sans emploi, qui atteignent désormais 11,3 % de la population, contre 7,9 % en moyenne dans l’Union européenne2. Deux enjeux illustrent particulièrement ces difficultés structurelles : •
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Un recours accru au ciblage des prestations : plus une prestation est conditionnée à des critères complexes ou stricts, plus elle produit des effets pervers : démarches lourdes, stigmatisation, non-recours aux droits... . Les politiques fortement ciblées protègent souvent trop peu de monde et mobilisent peu de soutien public. L’impact du statut de cohabitant : de nombreuses allocations varient selon la situation familiale, ce qui peut diviser presque par deux le revenu d’une personne qui dépend de ces allocations pour subsister et qui vit au sein d’un ménage.
Pour poursuivre la diminution de la pauvreté monétaire, la hausse générale des montants allocations ne suffisent pas. Il faut également : • •
Elargir l’accès aux protections assurantielles, Individualiser progressivement les droits en supprimant les mécanismes qui pénalisent la vie en commun.
1.3 Permettre un accès universel aux services essentiels Malgré leurs ancrages professionnels, plusieurs branches de la sécurité sociale ont déjà glissé vers une logique de service universel. Elles doivent pour articuler deux registres complémentaires : • Un socle universel qui garantit un droit pour tous, sans condition d’appartenance à un groupe professionnel • Des ajustements ciblés pour les ménages aux revenus les plus faibles, activés de manière automatique, afin d’éviter les pièges classiques du ciblage administratif (stigmatisation, non-recours, complexité inutile). L’assurance maladie montre que cette combinaison peut être efficace. L’intervention majorée (statut BIM) ou le Maximum à Facturer démontrent qu’un droit peut rester universel tout en apportant un soutien renforcé à celles et ceux qui en ont le plus besoin, pour autant que les mécanismes soient lisibles, simples et largement automatisés.
2 Indicateurs de pauvreté contrastés : la Belgique excelle dans la lutte contre la pauvreté, mais peine
avec les familles sans emploi | Service Public Fédéral - Sécurité Sociale
1.4 Les conditions requises pour une universalisation de la sécurité sociale Les débats sur la sécurité sociale ne parlent jamais uniquement de technique : ils parlent de nous et révèlent une société dont les institutions restent arrimées à des normes qui ont fortement évolué (carrière linéaire, emploi stable, famille standard) alors que les trajectoires se fragmentent et que les vulnérabilités se multiplient. Les formes de cohabitation ont profondément changé. À côté des foyers familiaux « classiques », se sont développées des solidarités dites « chaudes » : colocations choisies, cohabitations intergénérationnelles, regroupements entre amis pour faire face au coût du logement, arrangements temporaires entre personnes précarisées, habitats groupés, familles recomposées aux contours mouvants. Ces configurations multiples ne relèvent ni de la dépendance financière ni de la mise en commun intégrale des ressources ; elles sont avant tout des manières d’organiser ensemble la vie quotidienne, le soutien mutuel et la survie économique. Pourtant, la sécurité sociale continue de les traiter comme des foyers stables et fusionnés, en appliquant mécaniquement la catégorie de « cohabitant ». Cette lecture administrative, déconnectée des réalités sociales, produit des injustices : elle pénalise des formes de solidarité essentielles, décourage la colocation chez les jeunes, fragilise des ménages déjà précaires et impose des contrôles intrusifs pour vérifier « qui vit avec qui ». Une sécurité sociale fondée sur la citoyenneté sociale doit reconnaître la diversité de ces cohabitations contemporaines et cesser de les sanctionner : elle doit pouvoir protéger les personnes, et non modeler leurs vies privées selon des catégories héritées d’un autre temps. Maintenir un système cloisonné par statuts, c’est accepter que des pans entiers de l’activité humaine se déroulent hors protection, au prix d’inégalités incompréhensibles, de contrôles intrusifs et de droits conditionnels qui pénalisent d’abord les plus fragiles, jusqu’à renforcer des vulnérabilités comme la monoparentalité. Penser une sécurité sociale réellement universelle implique au contraire de couvrir toutes les formes d’activité, de garantir des droits individuels détachés du statut ou du ménage, d’automatiser les compléments pour les bas revenus et de réduire la dépendance des individus à un marché du travail devenu structurellement instable. Il ne s’agit pas d’un programme technique, mais d’une boussole : offrir à chacun des droits lisibles, protecteurs et accessibles, dans une société où la précarité n’est plus l’exception. L’éducation permanente joue ici un rôle décisif : rendre visibles les mécanismes qui produisent l’inégalité, déconstruire les discours qui confondent protection et assistanat, rappeler que l’autonomie est un droit et non une récompense. C’est en redonnant sens à la sécurité sociale comme protection commune que l’on peut
refonder un pacte social fondé sur la dignité et la solidarité, et restaurer la confiance indispensable à toute démocratie. 2
Vers une sécurité sociale qui émancipe les travailleurs dans le travail
Notre point de départ, c’est une question simple : à quoi doit servir la sécurité sociale aujourd’hui, si on veut qu’elle réponde vraiment aux défis de notre époque ? On sait déjà qu’elle protège contre les risques de la vie (maladie, chômage, vieillesse…). Mais si on veut l’adapter aux défis de la société actuelle, il faut y penser deux dimensions : • •
Le sens du travail, La question de la transition et la justice environnementale et climatique
Les partisans du revenu de base (qui a été souvent présenté comme le principal vecteur de l’universalisation de la sécurité sociale) promettent une grande libération : moins de pauvreté, plus de liberté individuelle, une autre relation au travail, voire au capitalisme et à la croissance. Il faut, au contraire, penser la sécurité sociale comme un outil d’émancipation dans le cadre d’une société où le travail reste une norme sociale désirable. Deux grandes questions s’imposent aujourd’hui : 1. À quoi bon travailler ? Pour quoi, pour qui, avec quel sens ? 2. Comment travailler sans détruire notre planète ? Répondre à ces deux questions, c’est accepter de mettre les travailleurs au centre : leur donner un droit réel de regard non seulement sur comment ils travaillent, mais aussi sur : ce qu’ils produisent et pourquoi Pour fonder ce pouvoir, il peut-être utile de remettre au centre une notion oubliée : la citoyenneté sociale. 2.1 Réformer les conceptions sociales du travail Repenser la finalité du travail devient un enjeu social aussi décisif que l’urgence écologique. On a longtemps réduit la justice sociale à des questions monétaires, alors qu’elle engage d’abord la dignité des personnes et leur capacité à trouver une place dans la société. Le compromis du XXᵉ siècle (la sécurité du travail en échange d’un contrat de travail) ne tient plus. Le sens du travail s’est étiolé. La montée des burn-out et du sentiment d’absurdité oblige à interroger ce qui mérite
vraiment d’être produit et soutenu dans une société confrontée aux limites planétaires. Comprendre cet enjeu suppose de distinguer l’activité du statut juridique : certaines tâches vitales n’accèdent à la reconnaissance que lorsqu’elles passent par le marché. Aujourd’hui encore, c’est le capital qui décide de ce qui compte comme travail, selon un critère unique — sa capacité à valoriser un profit. Rompre ce monopole est indispensable si l’on veut redonner une place aux activités utiles, nécessaires ou essentielles que le marché ignore. Émanciper les travailleurs et affronter la crise écologique exige donc d’inventer d’autres modes de reconnaissance : des rémunérations fondées sur l’utilité sociale et écologique, et non sur la seule rentabilité. Les services publics montrent déjà qu’une société peut décider collectivement que certaines tâches valent d’être soutenues, indépendamment du profit qu’elles génèrent. La question devient alors de savoir comment la sécurité sociale peut consolider ces formes de reconnaissance, en créer de nouvelles et rendre les trajectoires moins dépendantes des seules forces du marché. L’enjeu n’est pas une liberté individuelle face au travail, mais une liberté dans le travail. Sa transformation est un projet démocratique, et donc un enjeu majeur d’éducation permanente. La sécurité sociale peut réellement contribuer à transformer notre rapport au travail en redonnant vie à une idée essentielle : la citoyenneté sociale3. Cette idée part d’un constat simple : le travail n’est pas qu’une affaire de marché, de contrats ou d’entreprises. Il concerne tout le monde. Ce qui est produit, la manière dont on le produit, les conditions dans lesquelles on travaille… ce sont des choix qui touchent la société entière. 2.2 La citoyenneté sociale comme base de ce nouveau pouvoir sur le travail Robert Castel4 rappelle que la citoyenneté sociale ne repose pas seulement sur des droits inscrits dans la loi, mais sur un socle de sécurité matérielle qui protège les individus de la pression permanente du marché. Cette « propriété sociale », construite au XXᵉ siècle par l’assurance maladie, les pensions ou l’indemnisation du chômage, garantissait une autonomie réelle ; elle se fragilise aujourd’hui sous l’effet de la précarisation et de la multiplication des statuts, au point que ce n’est plus seulement le revenu qui vacille, mais l’appartenance sociale elle-même. Au sens fort, la citoyenneté sociale rappelle que participer à la société, ce n’est pas seulement travailler pour vivre : c’est contribuer à la communauté, trouver sa place, agir parmi les autres. Cela suppose des protections effectives : un Pierre Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale. Repenser l’État-providence (Seuil, 1995). 4 Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995. 3
revenu de remplacement, des services publics accessibles, une sécurité qui permet de se projeter au-delà du lendemain. Ces droits ne sont pas un privilège, mais la condition même de la participation. Cette conception engage aussi une responsabilité partagée : la contribution au bien commun ne se limite pas au travail rémunéré, elle inclut les engagements, le soin, les activités invisibles qui soutiennent la vie collective. Reconnaître cette pluralité est essentiel pour ne pas réduire les citoyens à de simples allocataires. D’où une conclusion majeure : les droits sociaux doivent être attachés à la personne, et non aux statuts successifs qu’elle traverse. On change de métier, de rythme, de rôle, mais on ne devrait pas perdre pour autant les protections essentielles. C’est la personne qui importe, pas l’étiquette administrative. Ainsi comprise, la sécurité sociale ne se contente plus de protéger : elle permet. Elle offre à chacun les moyens de participer à la vie commune, de construire sa place, d’agir sur le monde. Pensée à l’échelle des parcours réels, elle devient un outil d’émancipation, renforçant la dignité, l’autonomie et la confiance collective. 2.3 Faire de la sécurité sociale un pilier central de cette citoyenneté sociale Penser la sécurité sociale à partir de la citoyenneté sociale, c’est renverser la logique habituelle. Ce n’est plus partir des statuts, des régimes ou des procédures, mais des personnes, de leurs vies réelles. Cela implique d’abord une exigence d’universalité : si les droits sociaux sont attachés à la personne, ils doivent l’accompagner tout au long de son parcours. On ne peut plus accepter que des pans entiers de la population perdent leurs protections parce qu’ils passent d’un temps plein à un temps partiel, d’un statut d’étudiant à celui d’aidant proche, ou d’un contrat précaire à quelques mois de chômage. Les transitions ne peuvent plus être des zones grises où l’on chute sans filet. Cela implique très concrètement de réduire les écarts entre salariés, indépendants et fonctionnaires, mais aussi d’intégrer pleinement les trajectoires discontinues. Une protection digne doit reconnaître et sécuriser les temps d’aidance, d’éducation, de maladie, de formation ou de reconversion. Elle doit offrir aux jeunes une véritable entrée dans la citoyenneté sociale, pas un revenu symbolique qui les renvoie à la marge du marché du travail. Autrement dit : si la sécurité sociale veut être un droit, elle doit pouvoir suivre les personnes, et non les abandonner chaque fois qu’elles changent de case. La citoyenneté sociale permet aussi de reconnaître ce que le marché ignore : . élever un enfant, accompagner un parent malade, s’engager dans la vie d’un quartier, soutenir des associations ou des collectifs. Rien de cela ne peut être considéré comme un simple « non-travail ». Ces activités soutiennent la société tout entière et devraient, à ce titre, compter dans l’ouverture ou le maintien des droits sociaux. Il ne s’agit pas d’en faire des emplois, mais de reconnaître qu’une
société tient aussi par ces engagements invisibles. C’est une première brèche dans le monopole du marché sur la définition du travail. Dans ce cadre, les régimes assistanciels doivent être repensés. Ils resteront nécessaires, mais ils ne peuvent plus servir de parcours standard pour des personnes durablement fragilisées. Nous savons que l’assistance, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, entretient la stigmatisation, provoque du non-recours, complexifie les démarches, installe dans la pauvreté, et surtout… n’accompagne pas. Et nous savons tout autant que baisser les allocations « pour remettre les gens au travail » ne crée aucun emploi : cela ne produit que de la détresse. Une réforme cohérente devrait donc renforcer les régimes assurantiels, qui ouvrent des droits sur base de l’activité au sens large, et limiter l’assistance à ce qu’elle devrait toujours être : un soutien digne, humain et résiduel. La question des catégories familiales en est une illustration frappante. L’opposition entre isolés, cohabitants et personnes à charge de famille introduit des dépendances internes aux ménages, renforce les inégalités, notamment pour les femmes, et ouvre la porte à des contrôles intrusifs de la vie privée. Si l’on prend au sérieux la citoyenneté sociale, on ne peut plus justifier que le niveau de protection dépende de la configuration du foyer. L’individualisation des droits devient alors l’horizon le plus cohérent : chacun doit pouvoir compter sur ses droits en tant que personne, tout en maintenant un soutien renforcé pour les familles monoparentales, qui assument objectivement plus de charges et sont exposées à un risque accru de pauvreté. Penser la sécurité sociale dans cette perspective, c’est aussi changer de regard sur le travail. Le chômage ne doit plus être interprété comme une faute, mais comme une transition ; la démission ne doit pas être un saut dans le vide, mais un outil de réorientation ; la formation ne doit pas être un luxe réservé à ceux qui peuvent se le permettre, mais une manière légitime d’exercer sa citoyenneté. Sécuriser les parcours, accompagner plutôt que sanctionner, rendre possible la reconversion : voilà ce qu’exige une sécurité sociale pensée à partir des personnes et non des dispositifs. Reste la question du financement, qui n’est jamais neutre. Toutes les ressources n’organisent pas le même type de solidarité. Les cotisations non plafonnées, par exemple, structurent une solidarité entre travailleurs ; certains impôts renforcent la solidarité verticale ; la TVA, elle, pèse davantage sur les bas revenus. Dans le régime des indépendants, ceux qui gagnent le moins contribuent proportionnellement plus que ceux situés en haut de l’échelle. Une citoyenneté sociale cohérente suppose de corriger ces déséquilibres, afin que chacun contribue selon ses moyens réels et que les améliorations de protection ne soient pas financées uniquement par la collectivité, mais aussi par une solidarité interne plus juste.
Au fond, la question est simple : voulons-nous une sécurité sociale qui reproduit des dépendances, ou une sécurité sociale qui permet aux personnes de tenir debout, de changer, de participer, de peser sur leur destin ? La citoyenneté sociale offre la boussole : la protection sociale n’est pas seulement un filet ; elle est un levier d’autonomie, de dignité et de participation démocratique. Elle n’abrite pas seulement des individus ; elle construit une société capable d’agir sur elle-même.
3 Conclusions La sécurité sociale doit être réhabilitée. Notre propos n’était pas de rêver une table rase, mais de rappeler que les fondations existent déjà : solides, robustes, capables d’encaisser les dérives récentes (précarisation de pans entiers du travail, dilution des assurances dans l’assistance, fragmentation des accompagnements ) et, simultanément, de porter les transformations les plus audacieuses. Reconnaître les activités non rémunérées, instituer un véritable droit à la démission, investir dans des formes nouvelles d’utilité sociale comme les territoires zéro chômeur : tout cela n’exige pas une révolution, mais la fidélité à l’esprit même de la sécurité sociale. La roue n’est pas à réinventer ; elle doit simplement retrouver son axe, son équilibre, et sa puissance d’entraînement. On s’étonnera peut-être de ne pas voir la question environnementale occuper ici une place plus centrale. L’explication tient moins à l’absence d’intérêt qu’à la clarté des frontières. La lutte contre les dérèglements climatiques appelle des mutations profondes des rapports de production : gouvernance des entreprises, financement, organisation des marchés, rôle de l’investissement public. Autant de chantiers massifs qui, par nature, excèdent la mission première de la sécurité sociale. Celleci peut soutenir, amortir, protéger ; elle peut offrir une base solide pour traverser les transitions, garantir une liberté professionnelle qui permette de refuser les impasses productivistes, ou encore être le lieu d’expérimentations alternatives du travail. Mais elle n’est pas, et ne sera pas, le centre de gravité de la révolution écologique à venir. C’est précisément en assumant cette place que la sécurité sociale peut rester ce qu’elle a vocation à être : un socle d’émancipation. Une institution qui permet aux individus, et à la collectivité entière, de ne pas subir les chocs de l’histoire mais de les traverser debout. Elle peut beaucoup, immensément même. Elle ne peut pas tout. Mais sans elle, rien de ce qui doit advenir (un travail plus libre, une économie plus juste, une société plus respirable) ne pourra réellement tenir.