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SOMMAIRE Introduction
1
1
3
Eléments de contexte 1.1 1.2 1.3
L’Afghanistan : contextualisation géopolitique La couverture numérique en Afghanistan Les Talibans : genèse et organisation du mouvement
3 4 5
2
Le djihad taliban
7
3
De la communication
8
3.1 3.1.1 3.1.2 3.1.3 3.1.4
3.2 3.2.1 3.2.2
3.3 3.3.1
Le digital, un allié de taille Al Emerah, le site web des Talibans YouTube et les vidéos Facebook et Twitter Telegram, WhatsApp et Google Maps
Les médias de masse Médias “traditionnels” : Radio, télévision et presse écrite Le terrain
Le message diffusé La cible de la propagande
4 Conclusion
Cet « État de la question » a été élaboré par Victoire Lorand, stagiaire au Parti Socialiste,
Étudiante 2e année de master en communication politique et lobbying à l’ULB Maitre de stage : Frédéric Masquelin
8 8 9 10 10
11 11 12
12 13
14
Introduction La reprise de pouvoir en Afghanistan par les Talibans en août 2021 a créé un choc profond, au sein d’une partie de la population afghane comme de la communauté internationale. Pour beaucoup, il s’agissait du retour d’un régime « médiéval » aux (trop) nombreux interdits et aux méthodes violentes1. Les experts ont estimé qu’un retour à un régime drastique était probable et ce, malgré la promesse du mouvement de respecter le droit des femmes et des minorités, ainsi que d’absoudre les personnes ayant travaillé pour le gouvernement2. L’agence des Nations Unies estimait donc que plus d’un demimillion d’Afghans allaient fuir le pays d’ici fin 20213. Deux ans plus tard, nous avons déjà pu observer un retour à certaines de ces méthodes, et de nombreux rapports d’Amnesty International ou encore Human Rights Watch voient le jour pour dénoncer les agissements du régime. En effet, bien que le porte-parole du mouvement, Zabihullah Mujahid, ait, par exemple, affirmé en août dernier que les femmes « seraient actives dans la société, mais dans le cadre de l’Islam4 », un an plus tard, de nombreux rapports et articles de presse constatent le contraire : Amnesty International parle notamment de « répression suffocante5 ». Cependant, ces propos de l’actuel porte-parole ne sont pas un cas isolé. Déjà en 2015, une déclaration du mullah Akhtar Mohammad Mansour faisait état d’une rhétorique quasiment similaire : « Personne ne doit craindre ce qu’il adviendra si l’émirat islamique
revient au pouvoir. […] Cette fois, les évolutions légales dans le pays seront préservées, les ressources nationales et les avancées du secteur privé seront préservées, la dignité de tous les individus et de toutes les communautés du pays sera honorée ; une administration afghane transparente, professionnelle et inclusive sera établie pour satisfaire à la fois les besoins matériels et religieux des masses afghanes.6 ». Le 15 août 2021 donc, les Talibans s’emparaient de Kaboul et prenaient ainsi le contrôle de la grande majorité de l’Afghanistan. Or, leur reconquête progressive de plusieurs villes du pays s’est effectuée de manière rapide. David Martinon, ambassadeur de France en fonction à Kaboul jusqu’en août 2021, parle d’ailleurs de « 15 jours qui ont fait basculer Kaboul 7». Il ne leur aura fallu que 4 mois, depuis le début du retrait des troupes de l’OTAN (à partir du 1er mai 2021) et l’annonce officielle de ce retrait le 14 avril, pour reprendre le contrôle du pays8. Cependant, les Talibans eux-mêmes ne s’attendaient pas à cette reprise si rapide et fulgurante du pays. Leur but était avant tout de reprendre quelques villes, d’installer une pression et d’intimider le gouvernement d’Ashraf Ghani (Président de 2014 à 2021) afin que des négociations puissent être menées9. Or, le manque de résistance, le retrait des troupes américaines et la fuite du gouvernement ont permis au nouveau régime de s’installer très vite10. Cette rapide reconquête a donc été possible grâce aux succès militaires des Talibans, qui gagnaient alors en pouvoir et en légitimité 11, et qui avaient pu restaurer leurs forces depuis le Pakistan12. Si cette reconquête rapide de pouvoir a pu avoir lieu grâce à une certaine forme de supériorité sur le terrain militaire, il est intéressant d’analyser la mesure dans laquelle la propagande déployée à cette occasion via les moyens de communication modernes ont accéléré la chute du gouvernement de Kaboul et le changement de régime.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------CTCSentinel,14, n°3, 2021, pp. 2. 2 Maizland (Lindsay), “The Taliban in Afghanistan”, site du Council of foreign relations, URL. 3 Maizland (L.), The Taliban…, id. 4 Wolter, M. (2022, 15 août). Un an de pouvoir taliban et autant de fausses promesses. Deutsche Welle, URL. 5Amnesty International. (septembre 2022). Afghanistan : Taliban’s ‘suffocating crackdown’ destroying lives of women and girls – new report.URL. 6 « Eid Felicitations Message of Amir-ul Momineen », mollah Umar Mujahid, Shahamat-english, 15 juillet 2015, in : Racine (JL.), Où va…, id. 7 Martinon (David), Les 15 jours qui ont fait basculer Kaboul, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2022. 8 Racine (J-L), Où va…, id. 9 Propos issus d’un entretien avec A.A, le 24/03/2022 10 Propos issus d’un entretien avec A.A, le 24/03/2022. 11 Propos issus d’un entretien avec A.A, le 24/03/2022. 12 Maizland (L.), The Taliban…, id. 1 Ruttig (Thomas), “Have the Taliban changed?”,
État de la question 2023 - IEV • 1
De fait, l’été 2021 a marqué, dans l’imaginaire collectif, le retour de « Talibans 2.013 », prétendument différents de ceux qui avaient dirigé l’Afghanistan de 1996 à 2001. Or, il semble n’en être rien : l’idéologie, les croyances et la volonté des Talibans de créer un « Émirat Islamique d’Afghanistan » restent inchangées14. D’autre part, il subsiste toujours un élément interpersonnel15 dans leur communication : ils continuent de s’activer sur le terrain, surtout dans les zones rurales du pays. Par conséquent, seuls leur approche et leur pragmatisme face aux médias de masse apparaissent comme un nouvel élément. De fait, le mouvement semble avoir pris conscience que les médias de masse et les technologies pouvaient représenter un allié de taille pour diffuser sa propagande. Le directeur de Al Emerah, agence médias du régime, aurait ainsi lui-même déclaré : « Les médias visent le cœur plus que le corps. Si le cœur est conquis, la bataille est gagnée16 ». Ces propos ont également été repris par le politologue français Jean-Luc Racine17. En outre, il aurait été difficile pour le régime de contrôler la diffusion massive d’informations, permise grâce à ces outils18. Vincent Bernatis explique que, bien que les réseaux sociaux et Internet ne garantissaient pas à eux seuls le succès du mouvement, ces outils avaient au moins le « mérite » de mettre en lumière le récit des succès tactiques et militaires de ce dernier, et ainsi, de lui permettre de gagner en visibilité19. Dans ce contexte, la présente étude a pour but de dresser une cartographie des moyens de communication employés par les Talibans dans leur processus de reconquête de l’Afghanistan. La chronologie dans laquelle nous inscrivons ce processus de reconquête se compose de 4 momentsclés essentiels : -
Octobre 2001, avec la chute du premier régime taliban ; Février 2019, avec la signature des Accords de Doha entre l’Administration Trump et les Talibans ; Mai 2021 avec le début du retrait des troupes internationales d’Afghanistan 9 mai 2021 avec un message diffusé à l’occasion de l’Aïd par le leader actuel du régime, signant une victoire presqu’imminente des Talibans.
Nous allons donc replacer le contexte géographique et social dans lequel va prendre place notre sujet : l’Afghanistan, sa géographie, ses acteurs politiques et ses ethnies. Nous établirons ensuite la théorie nécessaire et spécifique à la compréhension de la communication (qui relève de la communication djihadiste) du mouvement, devenu maintenant régime, avant d’embrayer sur le recensement des outils de communication qu’il utilise, notamment depuis sa chute du pouvoir en 2001. Les outils, les messages et les destinataires de cette communication seront identifiés. Notons enfin que cette note est le fruit d’une recherche par 5 entretiens semi-directifs (les noms des interlocuteurs ont été anonymisés) dont les principaux résultats ont montré que ce ne sont pas tant les outils de communication employés par les Talibans qui ont changé, mais plutôt leur manière de les utiliser. En effet, ils utilisent Twitter, Facebook, YouTube ou encore les médias télévisés nationaux afghans, mais de façon différente par rapport à avant leur offensive. Cette différence réside principalement dans la manière dont ils cadrent les informations, ainsi que dans le discours qu’ils véhiculent. De fait, ce discours est passé du registre de la menace à celui de la volonté affichée d’inclure tous les Afghans dans la société, entre autres. Ce cadrage et cette stratégie communicationnelle participent à une révision de l’image des Talibans, un rebranding, afin de les présenter comme des acteurs nationaux légitimes, et non plus comme un groupe terroriste.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------13 Brooking (Emerson T.), “Before the Taliban took Afghanistan, it took the internet”, 14 Brooking (E.T.),
site du Atlantic Council, URL, 2021.
Before the…, id.
15 Propos issus d’un entretien avec A.A., le 24/03/2022 16 Johnson (Thomas), “Taliban Narratives. The Use and Power of Stories in the Afghanistan Conflict”, New York, Oxford
University Press, 2018, p. 1.
Politique étrangère, 2018/4 (Hiver), p. 103-116. DOI: 10.3917/pe.184.0103. URL. 18 Ruttig (Thomas), Have the…, p. 6. 19 Bernatis (Vincent), “The Taliban and Twitter: tactical reporting and strategic messaging”, Perspectives on Terrorism, 8, n°6, 2014, p. 33. 17 Racine (Jean-Luc), « Où va l’Afghanistan ? »,
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1 Eléments de contexte 1.1
L’Afghanistan : contextualisation géopolitique
L’Afghanistan, désormais proclamé « Émirat islamique d’Afghanistan » par les Talibans depuis le 7 septembre 2021, est un pays enclavé du sud de l’Asie Centrale20. Situé au carrefour entre les civilisations persane, chinoise, indienne, arabe et russe, le pays a souvent été l’objet des convoitises pour cette position stratégique. Sa capitale est Kaboul, mais l’on peut compter d’autres villes importantes telles que Hérât, Mazar-i-Sharif, Djalâlâbâd ou encore Kandahar.
Figure 1 : Carte de l’Afghanistan et de ses principales villes21 De plus, le pays est composé de 34 provinces, appelées « velayat ». Chaque province est, en principe, gérée par un gouverneur de province, désigné par le Premier Ministre afghan. Ces gouverneurs sont responsables de la gestion administrative et formelle de leur province, car ils sont considérés comme des représentants du gouvernement de Kaboul. En outre, l’assemblée nationale bicamérale est normalement composée de deux chambres législatives : d’une part, « House of Elders », et d’autre part, « House of People »22. Mais depuis la reprise du pays par les Talibans en août 2021, un gouvernement « de facto » a été institué. Notons qu’un gouvernement de facto est un gouvernement mis en place sans respecter les règles constitutionnelles. Il s’agit de cas de figure tels que les coups d’état, les usurpations, les révolutions, ou toute suspension ou abrogation de la Constitution, voire d’autres lois23. Le leader du gouvernement de facto actuel est le mollah Hibatullah Akhundzada24. La superficie du pays est de 652 090 km2, pour un nombre d’habitants de 35,5 millions en 2017, d’après la Banque Mondiale25. Cependant, nous devons ajouter à ce chiffre pas moins de 2 millions de réfugiés afghans revenus d’Iran, depuis fin 201826. La population afghane est majoritairement concentrée en région rurale, avec, en 2019-2020, pas moins de 75,6% d’Afghans situés dans ces régions. Par ailleurs, la population afghane se divise en diverses ethnies, dont les 4 principales sont les Pachtounes, les Tadjiks, les Ouzbeks et les Hazaras. Il est difficile de recenser précisément les --------------------------------------------------------------------------------------------------------------et al., “Afghanistan”, in : Encyclopaedia Britannica, 2023, URL. 22 Weinbaum (M.G.) et al., “Afghanistan”, id. 22 Weinbaum (M.G.) et al., “Afghanistan”, id. 23 “De facto Government definition”, site de Law Insider. 24 Weinbaum (M.G.) et al., “Afghanistan”, id. 25 Présentation de l’Afghanistan”, site du Ministère de l’Europe et des Affaire étrangères français, URL. 26 “Présentation de l’Afghanistan”, site du Ministère de l’Europe et des Affaire étrangères français, URL. 20 Weinbaum (Marvin G.)
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proportions de chaque ethnie, vu le contexte belligérant du pays depuis de nombreuses années27. La dernière estimation remonte à 2004 et est présentée ci-dessous.
Figure 3 : La répartition ethnolinguistique en Afghanistan28 En outre, 84% des Afghans sont de confession musulmane sunnite, pour 15% de chiites. D’autres rites complètent ces chiffres, tels que les sikhs ou encore les hindous29. Les deux langues officielles d’Afghanistan sont le pachtoune et le dari, bien que le farsi (persan traditionnel) soit également employé30. Enfin, un dernier chiffre important à mentionner est le taux d’alphabétisation de la population. Ce taux s’élevait, selon l’Unesco, à seulement 38,2% en 2015.
1.2 La couverture numérique en Afghanistan Afin de mieux appréhender le sujet, il est important de faire un point sur l’état récent de la couverture numérique mobile en Afghanistan. En effet, un rapport du Département fédéral et de justice et police suisse (DFJP) de 202031 reprend les chiffres suivants : 9 ménages afghans sur 10 disposeraient d’un téléphone portable et celui-ci peut être partagé entre plusieurs membres de la famille (ce qui est le cas pour 7 foyers sur 10). En revanche, moins d’un foyer sur 10 accéderait à l’internet mobile via ce téléphone portable, et cette fonctionnalité resterait coûteuse. De plus, si des disparités (surtout nocturnes) peuvent être observées à la campagne, celles-ci peuvent s’expliquer par la présence et le sabotage des lignes de GSM par les Talibans. Enfin, notons que si le lieu, le niveau d’éducation et de culture, ainsi que le niveau de revenus peuvent influencer l’usage et l’accès à un téléphone portable et à l’internet mobile, des inégalités de genre peuvent également être observées. De fait, les femmes ont un accès bien plus limité que les hommes à ces services, et également aux réseaux sociaux. En outre, ce rapport revient également sur les sabotages et les menaces de la part des Talibans sur les opérateurs téléphoniques. En effet, le groupe exigeait des opérateurs depuis 2008 que leur service de nuit soit suspendu, en vue notamment de se prémunir des raids nocturnes de la part des autorités, mais également afin de leur soutirer de l’argent. Il s’agissait donc, d’après ce rapport du DFJP, d’objectifs à la fois tactiques et financiers. Notons toutefois que, craignant des attentats, les opérateurs décident d’obéir au groupe à partir de 2010, et qu’ils rémunèrent les Talibans afin de ne pas être victimes d’attaques32. D’après une enquête reprise par ce même rapport, le but de ces coupures et de ces intimidations de la part des Talibans serait de mettre en place une guerre psychologique, témoignant que le groupe peut contrôler l’avenir des citoyens, et prouvant que le gouvernement n’est --------------------------------------------------------------------------------------------------------------et al., “Afghanistan”, id. 28 Weinbaum (M. G.) et al., “Afghanistan”, id. 29 “Présentation de l’Afghanistan”, site du Ministère de l’Europe et des Affaire étrangères français, URL. 30 “Afghanistan”, site de l’Université de Laval, URL. 31 Département fédéral de justice et de police DFJP, Focus Afghanistan : téléphonie et internet mobiles. Berne-Wabern, 2020. 32 Département fédéral de justice et de police DFJP, “Focus Afghanistan…”, id. 27 Weinbaum (M.G)
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pas en mesure de les protéger33. Enfin, le document du DFJP rapporte également qu’en 2019, les Talibans interdisaient déjà la possession d’un smartphone dans la province de Helmand (Sud), cherchant par là à interdire l’écoute de musique ou le visionnage de films34.
1.3 Les Talibans : genèse et organisation du mouvement Les Talibans (du Pachtoune « taleb », signifiant « étudiant »35) sont un groupe islamiste fondamentaliste36, majoritairement pachtoune, ayant été au pouvoir en Afghanistan de 1996 à 2001, et qui tient à nouveau les rênes du pays depuis août 2021. Notons que l’islamisme désigne « les
mouvements qui partagent un refus assumé de scinder la religion entre foi, culture, idéologie et système politique37», et que ces mouvements ont « un souci commun de soumettre l’espace social à un régime spécifique de règles religieuses38 ». Nous y reviendrons. À l’origine, le mouvement taliban trouve ses racines chez les Moudjahidines (« combattant » en Arabe), groupe de résistants armés s’opposant à l’invasion soviétique de l’Afghanistan de 1979 à 198939. A la fin de cette guerre contre l’URSS en 1989, d’anciens combattants moudjahidines, rejoints par des jeunes hommes d’ethnie pachtoune (ethnie majoritaire en Afghanistan, surtout présente dans le Sud et à l’Est du pays) formés dans des madrassas pakistanaises (écoles, séminaires coraniques), forment alors, au début des années 1990, les Talibans40. Très vite, l’objectif du groupe est de se différencier des anciens seigneurs de guerre moudjahidines. En effet, Michael Semple explique qu’une des principales différences réside dans le fait que les Talibans refusent toute influence occidentale sur les idées politiques, ou tout compromis, comme les Moudjahidines avaient pu le faire41. Et Felix Kuehn d’étayer en soulignant que d’après les Talibans et leur leader, Mullah Omar, les commandants moudjahidines avaient perdu de vue l’objectif de djihad, et s’étaient battus égoïstement entre eux afin de s’emparer du pouvoir42. Ainsi, le groupe reprit tout de même certains fonctionnements issus des Moudjahidines (comme trouver ses propres sources de financement, et développer des capacités de soulèvement et de négociations)43, mais estima que la population afghane s’était éloignée de sa religion, ce qui avait laissé la porte ouverte au chaos et à l’anarchie44. Il est important de souligner que le mouvement taliban n’est ni régi par un système centralisé ni fragmenté, mais bien régi par un système polycentrique. Antonio Giustozzi explique d’ailleurs qu’un réseau fragmenté ne doit pas être confondu avec un réseau polycentrique. De fait, le polycentrisme implique plusieurs chaînes de commandement, tandis que la fragmentation implique des chaînes de commandement concurrentes45. Les Talibans étaient d’ailleurs le premier groupe polycentrique auquel les forces de l’OTAN ont eu à faire. En outre, Antonio Giustozzi précise que cette structure polycentrique s’est développée de manière interne, et non parce que l’organisation s’est fragmentée en de multiples groupes rivaux. Il s’agit donc ici de groupes initialement séparés s’étant joints les uns aux autres sous l’autorité d’un mullah local dans un but d’autodéfense, avant de progresser en structures régionales et nationales46. Enfin, si l’on compare le système horizontal et polycentrique des Talibans à un système d'une chaine de commandement centralisée, on se rend compte qu’il est
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------33 Département fédéral de justice et de police DFJP, “Focus Afghanistan…”, id. 34 Département fédéral de justice et de police DFJP, “Focus Afghanistan…”, id.
Raison présente, 3, n°219, 2021, pp. 112. The Taliban…, id. 37 Micheron (Hugo), La colère et l’oubli : les démocraties face au jihadisme européen, France, Gallimard, 2023, p. 29. 38 Micheron (H.), La colère…, id. 39 Maizland (Lindsay), The Taliban…, id. 35 Casevitz (Michel), “Etymologie et sémantique”, 36 Maizland (L.),
40 Lambert (Elise), Pasquesoone (Valentine), “L’article pour comprendre qui sont les talibans, dont l’offensive éclair fait vaciller
l’Afghanistan”, France Info, 13/08/2021, disponible sur https://www.francetvinfo.fr/monde/afghanistan/l-article-a-lire-pourcomprendre-qui-sont-les-talibans-a-l-origine-d-une-offensive-eclair-en-afghanistan_4733447.html. 41 Semple (Michael), “Rhetoric, ideology and organizational structure of the Taliban movement”, United States Institute of Peace, 2014, p. 12. 42 Kuehn (Félix), “Taliban history of war and peace in Afghanistan”, Accord, 27, 2018, p. 36. 43 Kuehn (F.), Taliban history…, p. 37. 44 Kuehn (F.), Taliban history…, p. 36. 45 Giustozzi (Antonio), The Taliban at war: 2001-2021, Londres, Hurst & Company, 2022, p. 7. 46 Giustozzi (A.), The Taliban…, p. 4. État de la question 2023 - IEV • 5
presque impossible pour les forces de l'OTAN de créer de vrais dégâts au sein du leadership des Talibans, car ces raids n'affectent au mieux qu'un segment des forces armées du groupe47. Les Talibans se composent donc d’anciens Moudjahidines, et également d’étudiants de madrassas (écoles coraniques) pakistanaises. Afin de rallier toutes ces voix, un homme a pris la tête du mouvement dès sa genèse : Mullah Mohammed Omar, désigné « commandant des fidèles48 ». Ancien vétéran de la guerre contre les Soviétiques, religieux, Mullah Omar est considéré comme le leader suprême du mouvement. Or, il ne fera plus d’apparitions publiques après 2001, et aura un rôle plus symbolique qu’effectif à partir de ce moment-là49. Afin de prendre les décisions et de gérer les affaires courantes du mouvement, le Layeha, le code de conduite des Talibans50, prévoit l’obéissance à un « Imam », ou « Naib Imam », à comprendre ici dans le sens de « adjoint », ou « chef adjoint »51. Cependant, d’après Michael Semple, les dirigeants du mouvement insistent tout de même pour conserver la marque de Mullah Omar, afin de garder la légitimité et la mission de Dieu du mouvement. C’est d’ailleurs pour cela que les communiqués et articles de presse renvoient toujours à Mullah Omar comme leader principal du mouvement52. A son décès en 2013, c’est Mullah Akhtar Mohammad Mansour qui prendra le relais, avant d’être tué au Pakistan par une frappe américaine en 201653. Outre le commandant des fidèles, le mouvement taliban dispose également d’une « shura », une assemblée représentative. La « Quetta Shura », nommée d’après la ville du même nom au Pakistan, s’occupe de la gestion des « affaires militaires et politiques »54 de l’Émirat actuel. Ainsi, se trouve actuellement à sa tête Mawlawi Hibatullah Akhundzada, devenu à son tour leader spirituel des Talibans. Le leadership actuel du groupe est d’ailleurs composé uniquement d’hommes pachtounes ayant effectué leur scolarité dans des madrassas pakistanaises, sanctionnés par les Nations-Unies. Certains d’entre eux sont d’anciens détenus de Guantanamo55. Cependant, une des particularités du présent régime réside dans le fait qu’à sa tête se trouvent également les fils de précédentes figures du groupe – qui furent elles-mêmes en position de responsabilité lors de la première prise de pouvoir de 1996. De fait, le leader adjoint et ministre de l’Intérieur n’est autre que Sarajuddin Haqqani, fils de Mawlawi Jalaluddin Haqqani, fondateur du réseau Haqqani, groupe d’insurgés nationalistes islamiques sunnites, apparu au début des années 1970 en Afghanistan56. Certains Talibans le désignent même comme étant le « Khalifah », lui conférant dès lors un statut politique plus élevé que le commandant des fidèles. En outre, leur ministre de la Défense actuel est Mullah Yaqoob Mujahid, le fils aîné de Mullah Omar57. Concernant les niveaux provincial et local, les Talibans disposent de gouverneurs et de « maires », autorités locales58. Cependant, un renouvellement constant des postes est organisé, afin que ces hommes ne pensent pas que le mouvement dépend d’eux, ou qu’ils estiment que le poste leur appartient de droit59. La structure comprend également 12 « Commissions » spécialisées, que l’on peut considérer comme des ministères ayant une compétence déterminée (par exemple, la Commission politique, ou encore la commission économique)60. Enfin, la question du soutien extérieur (notamment financier) dont bénéficie le mouvement n’est pas sans difficulté. En effet, le Pakistan est souvent pointé du doigt par le gouvernement afghan comme étant le seul responsable de ce support externe. Or, Antonio Giustozzi explique que le pays voisin est --------------------------------------------------------------------------------------------------------------The Taliban…, id. 48 Maizland (L.), “The Taliban…”, id. 49 Semple (M.), Rhetoric, ideology…, p. 17. 50 Karzai (Hekmat), “Understanding the role of the media in facilitating the spread of the extremist message in Afghanistan”, Journal of Policing, Intelligence and Counter terrorism, 4, n°1, 2009, p.78. 51 Semple (Michael), “Rhetoric, ideology and organizational structure of the Taliban movement”, United States Institute of Peace, 2014, p. 12. 52 Semple (M.), Rhetoric, ideology…., id. 53 Maizland (L.), The Taliban…, id. 54 Maizland (L.), The Taliban…, id. 55 Knopp (Bradley M.), Niewijk (Jon), Zohan (Hasan Tariq), Elmo (C. Wright, Jr.), Comparing Taliban Social Media Usage by Language: Who's Speaking and What's Being Said, RAND Corporation, RR-A1830-1, 14 juin 2023: https://www.rand.org/pubs/research_reports/RRA1830-1.html., p. 9. 56 Mapping Militant Organizations, “Haqqani Network”, Stanford University, URL. https://cisac.fsi.stanford.edu/mappingmilitants/profiles/haqqani-network. 57 Knopp (Bradley M.) et al., “Comparing Taliban…”, id. 58 Johnson (Thomas H.), “Taliban adaptations and innovations”, Small Wars and Insurgencies, 24, n°1, 2014, p.8. 59 Semple (M.), Rhetoric, ideology…, p. 11. 60 Semple (M.), Rhetoric, ideology…, p. 18. 47 Giustozzi (A.),
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loin d’être le seul. En effet, parmi ces soutiens, on peut également compter une grande partie des pays du Golfe, ainsi que l’Iran61.
2 Le djihad taliban Un des courants dont est issue l’idéologie des Talibans, remonte, selon Hakim El Karoui, à « l’école indienne » et au « déobandisme ». L’auteur explique que, face à la colonisation anglaise de l’Inde, les groupes musulmans indiens ont voulu revenir à un Islam traditionnel. Émerge, dans ce contexte, le déobandisme, courant fondé à Deoband (ville nord-indienne). L’objectif de cette école de pensée est la protection de l’Islam hérité du Moyen Âge, surtout contre les influences occidentales62. En outre, les Talibans, majoritairement formés dans des madrassas déobandies pakistanaises, ont également adopté l’idéologie salafiste, qui est « une forme islamique de fondamentalisme religieux63». Les Talibans, à l’instar d’autres groupes fondamentalistes islamistes, s’adonnent donc à une orthodoxie et une orthopraxie de l’Islam, et notamment par l’application de la charia (« Loi divine », « loi islamique »)64. De plus, d’après Hakim El Karoui, la charia définit également le « djihad défensif » comme une obligation individuelle pour chaque musulman. Ce « djihad défensif » a été mis en place lorsque l’Afghanistan faisait face à l’invasion soviétique, de 1979 à 1989. Hakim El Karoui explique que les oulémas (savants ayant « acquis le « savoir » fondamental de la communauté, c’est-à-dire la connaissance matérielle du Coran et des traditions prophétiques 65», « docteurs de la Loi 66») avaient déclaré l’Afghanistan « dar al-islam » (terre d’Islam), terre envahie par des infidèles. Cette notion d’impies présents au pouvoir en Afghanistan était également un des fers de lance principaux des Talibans : et Michael Semple d’expliquer qu’ils se sont engagés dans un « djihad vertueux » afin d’établir un Émirat Islamique d’Afghanistan, directement ordonné par Dieu67. En outre, Carsten Bockstette étaye en expliquant que le djihad des Talibans comporte une particularité : contrairement au djihad mené par d’autres groupes radicaux (tels que Al-Qaeda), celui des Talibans se circonscrit à l’Afghanistan et au Pakistan68. L’auteur poursuit également en précisant que l’usage de la violence est légitimé car il entre dans le contexte d’un devoir divin69, ce que Michael Semple confirme en montrant que les Talibans se considèrent comme de vrais Moudjahidines, et que participer à ce djihad est une obligation pour les musulmans afghans70. Enfin, Carsten Bockstette ajoute que leur communication vise à légitimer cette violence71. Vincent Bernatis illustre ce phénomène en expliquant comment les Talibans décident de cadrer l’information de leurs tweets, en passant sous silence la mort de civils dans leurs attaques72, étant donné que le Coran interdit de tuer civils et autres musulmans73, par exemple. De plus, la communication du mouvement taliban se révèle être de la propagande. En effet, selon la définition de Jowett et O’Donnell, la propagande est : « la tentative délibérée et systématique de
façonner les perceptions, de manipuler les cognitions et d'orienter les comportements afin d'obtenir une réponse qui va dans le sens des intentions du propagandiste74». De plus, Hazrat M. Bahar poursuit en reprenant une définition de la propagande du XXIe siècle, proposée par Hodges : « la propagande du XXIe siècle vise à répandre la désinformation et à semer l'ignorance, la division, le doute et la --------------------------------------------------------------------------------------------------------------The Taliban…, p. 6-7. 62 El Karoui (Hakim), “La fabrique de l’islamisme”, Institut Montaigne, septembre 2018, pp. 597-598 63Aillet (Cyrille), “Salafisme“, in : Encyclopædia Universalis [en ligne], URL. 64 Dictionnaire de l’Islam : religion et civilisation, Paris, Encyclopaedia universalis, 1997, pp. 205. 65 Dictionnaire de l’Islam…, pp. 669. 66 Roy (Olivier), L’échec de l’Islam politique, Paris, Editions du Seuil, 1992, P. 37. 67 Semple (M.), Rhetoric, ideology…, p. 3. 68 Bockstette (Carsten), “Taliban and Jihadist Terrorist use of strategic communication”, Connections, 8, n°3, 2009, p. 1. 69 Bockstette (C.), Taliban and…, p. 4. 70 Semple (M.), Rhetoric, ideology…, p. 8. 71 Bockstette (C.), Taliban and…, p. 8. 72 Bernatis (V.), The Taliban…, p. 30. 73 Karzai (Hekmat), “Understanding the role of the media in facilitating the spread of the extremist message in Afghanistan”, Journal of Policing, Intelligence and Counter terrorism, 4, n°1, 2009, p. 83. 74 « In contrast, propaganda is the “deliberate, systematic attempt to shape perceptions, manipulate cognitions, and direct behavior to achieve a response that furthers the desired intent of the propagandist», traduit, Colley (Thomas), “Strategic Narratives and War propaganda”, in : Baines (Paul) et al., The sage handbook of propaganda, Londres, SAGE, 2019, p. 41. 61 Giustozzi (A.),
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peur75». L’auteur expliquera par la suite que la désinformation à laquelle s’adonnent les Talibans constitue un élément prépondérant de cette propagande, surtout sur les réseaux sociaux. En outre, Jonathan Matusitz montre que la propagande peut être comprise à travers le spectre de la communication stratégique, qui est : « la pratique de la communication délibérée et intentionnelle qu'un agent de communication met en œuvre dans la sphère publique au nom d'une entité de communication pour atteindre des objectifs fixés.76 ». L’auteur poursuit alors en énumérant les objectifs recherchés par la communication djihadiste : augmenter l’attention du public, entretenir la culture de la sympathie, obtenir une certaine légitimité et, enfin, intensifier leurs demandes77. Enfin, Afshon Ostovar d’étayer en spécifiant que les thèmes principaux de la communication (visuelle) des djihadistes sont les figures du héros et du moudjahid, le « paradis céleste78 », et enfin, le martyr79.
3 De la communication 3.1 Le digital, un allié de taille Les Talibans communiquent via les médias de masse tels que la radio, la télévision, ou encore la presse écrite (via leurs magazines), en plus d’une présence sur le terrain80. Cependant, Emerson T. Brooking identifie 3 périodes par lesquelles les Talibans se sont « armés » numériquement, et ont déployé tout un système de communication en ligne : de 2002 à 2009, ils se sont digitalisés. De 2009 à 2017, ils ont développé leur présence sur les réseaux sociaux. Enfin, de 2017 à aujourd’hui, le groupe a mené une guerre d’information afin de reprendre le pouvoir en Afghanistan81. Nous pouvons noter que, de façon générale, le développement de leur présence en ligne témoigne d’une volonté de diversifier et d’étendre leurs stratégies de communication 82. Dans un premier temps, avec l’arrivée de l’OTAN et de la Force Internationale de Sécurité et d’Assistance (FIAS) en Afghanistan en 2001, et l’instauration du gouvernement de Hamid Karzai en 2002, Internet fut établi dans le pays, et on observa également des développements dans les secteurs de l’information, de la communication et des médias83. De fait, alors que le pays ne comptait qu’une seule radio en 2001 (Shariyat Ghag, « La voix de la charia » qui ne diffusait que la propagande des Talibans ou des programmes religieux84), nous pouvions dénombrer plus de 495 médias fonctionnels en Afghanistan en 2020, dont 183 journaux, 96 stations télévisées, 14 agences de presse et 200 radios85. Nous reviendrons sur ces chiffres dans les paragraphes suivants. 3.1.1
Al Emerah, le site web des Talibans
Bien que les Talibans aient lancé une première version de site web en 1998 (www.taliban.com), ceuxci considéraient Internet comme un outil « dangereux et impie »86, et il a donc fallu attendre 2002 pour que le pays soit équipé.
---------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(…) that the twenty-first century’s propaganda is aimed at spreading disinformation and sowing ignorance, division, doubt, and fear. », traduit, Bahar (H.M.), “social media and disinformation in war propaganda: how Afghan government and the Taliban use Twitter”, Media Asia, 2020, pp. 7. 76 « The practice of deliberate and purposive communication that a communication agent enacts in the public sphere on behalf of a communicative entity to reach set goals. », traduit, Matusitz (Jonathan), Communication in global jihad, Londres, 75 «
Routledge, 2021, p. 8.
Communication in…, id. (…) heavenly paradise (…) », traduit, Ostovar (Afshon), “The visual culture of Jihad”, in Hegghammer (Thomas), Jihadi Culture: the art and practices of militant islamists, Cambridge, Cambridge Unversity Press, 2017, p. 83. 79 Ostovar (A.), The visual…, id. 80 Karzai (H.), Understanding the…, pp. 77-78. 81 Brooking (Emerson T.), “Before the Taliban took Afghanistan, it took the internet”, site du Atlantic Council, URL : 77 Matusitz (J.), 78 «
https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/before-the-taliban-took-afghanistan-it-took-the-internet/ , 2021. et al., “Deep analysis of Taliban videos : differential use of multimodal, visual and sonic forms across strategic themes”, in : Studies in Conflict & Terrorism, 2021, p. 2. 83 Bahar (H.M.), Social media…, p. 4. 84 Karzai (H.), Understanding the…, p. 77. 85 Bahar (H.M.), Social media…, id. 86 Brooking ( E.T.), Before the…, id. 82 Mehran (Weeda)
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Cependant, les Talibans qui, pour la plupart, avaient fui au Pakistan87, ont vite compris l’utilité de l’outil pour reconstruire leur force, et continuer leur djihad. Cependant, ce n’est qu’en 2005 que leur site web, Al Emerah, voit le jour.
Al Emerah est alors traduit en 5 langues : en Pachtoune et Dari (les deux langues officielles d’Afghanistan), en Urdu (langue du Pakistan et du Nord de l’Inde), en Anglais et en Arabe88. Emerson T. Brooking explique que ce site permettait aux Talibans de publier de brefs communiqués de presse, faisant notamment état de leurs victoires sur l’OTAN et la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS), du nombre de victimes au sein de leurs rangs, ou encore de photos d’enfants victimes d’opérations menées par l’OTAN et la FIAS89, d’après Hekmat Karzai. De plus, Emerson T. Brooking poursuit en expliquant que ce site s’est équipé, par la suite, d’une possibilité de télécharger du contenu de propagande audio et vidéo90, ce qui est également confirmé par Mehran et al. dans leur étude sur l’analyse des vidéos de propagande du groupe91. Néanmoins, notons que le site n’a pas suivi le format de « chatrooms » ou de forum qui caractérisait les sites de djihad global de cette période. Ajoutons également que Al Emerah a été fermé à plusieurs reprises, mais réussissait toujours à réapparaître, comme le mentionne Hekmat Karzai. Notons également que Al Emerah serait le nom de l’agence média du mouvement92. En revanche, une de nos intervenantes nous a, quant à elle, fourni le nom de « Bakthar News Agency »93. Quoi qu’il en soit, les Talibans semblent posséder une agence média. Mais très vite, les Talibans se rendent compte que l’envoi intensif de leurs communiqués de presse aux journalistes occidentaux (qu’ils accusent également de biaiser l’information reçue) ne suffit plus, et qu’un canal de communication direct est nécessaire pour eux et les militants94. À partir de 2009, ils décident donc de rejoindre les réseaux sociaux. 3.1.2
YouTube et les vidéos
En 2009, le mouvement rejoint YouTube, afin de diffuser ses vidéos de propagande à grande échelle. Carsten Bockstette précise cependant que le groupe commencera à utiliser le format vidéo à partir de 2007, après qu’il est allé apprendre les méthodes de Al Sahab, la cellule de production vidéo de Al Qaeda, en Irak95. De plus, si les Talibans emploient des ressources sémiotiques différentes telles que le son, l’image et le texte dans leurs messages, nous pouvons également observer une multitude de thèmes traités96. Dans un premier temps, les Talibans semblent revenir sur leur entraînement militaire, dépeignant leurs combattants comme énergiques et forts, mais également en présentant les instructeurs comme dévoués. De plus, instructeurs et combattants apparaissent en tenue militaire, afin de souligner le caractère professionnel de l’encadrement militaire. Dans un deuxième temps, la figure du martyr est aussi mobilisée, que ce soit en interviewant les concernés avant leur mort certaine, ou en insistant sur leurs actes héroïques. L’analyse de Mehran et al. démontre en outre que la voie de martyr semble être présentée comme accessible à tous, dès lors que l’on possède une force spirituelle et un engagement suffisants. Dans cette présentation des figures de martyr, les thèmes du devoir religieux et du nationalisme sont souvent employés, afin de justifier les missions suicides97. Dans un troisième temps, l’analyse des vidéos effectuée par Mehran et al. montre également que les Talibans mettent leurs conquêtes de territoire en exergue, et ce, en affichant des soldats afghans blessés et/ou capturés, leurs saisies d’armes des forces alliées, ainsi que des cadavres issus des rangs de ces dernières98. Par ailleurs, selon les auteurs (reprenant l’expertise de Giustozzi), le fait de montrer leurs succès et leurs victoires est important pour les groupes djihadistes tels que les Talibans, car cela permet de prouver à leurs mécènes locaux et étrangers qu’ils tiennent et accomplissent leurs promesses99. Dans un quatrième temps, les vidéos font état de l’oppression subie par les populations locales. Afin ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Before the…, id. Understanding the…, p. 79. 89 Karzai (H.), Understanding the…, id. 90 Brooking (Emerson T.), Before the…, id. 91 Mehran (W.) et al., Deep analysis…, id. 92 Racine (J-L.), Où va…, id. 87 Brooking (E.T.), 88 Karzai (H.),
93 Propos issus d’un entretien avec L.S, réalisé le 20/05/2023.
Before the…, id. Taliban and…, p. 17. 96 Mehran (W.) et al., Deep analysis…, p. 8. 97 Mehran (W.) et al., Deep analysis…, p. 9. 98 Mehran (W.) et al., Deep analysis…, id. 99 Mehran (W.) et al., Deep analysis…, id. 94 Brooking (E.T.),
95 Bockstette (C.),
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d’accentuer cet aspect, les Talibans n’hésitent pas à montrer des images des dégâts dans les populations civiles, des images de funérailles, ou encore des images de quartiers et de villages bombardés. En revanche, si les victimes masculines sont recensées et montrées, les victimes féminines, elles, ne sont qu’évoquées100. Enfin, dans un dernier temps, une partie de leurs vidéos sert également aux Talibans à prouver qu’ils représentent une alternative solide au gouvernement afghan. Pour ce faire, ils mettent en évidence leurs réseaux déployés, leurs ressources financières, et leur administration croissante101. En outre, cela pourrait également entrer dans la stratégie de légitimité visà-vis de leurs mécènes, telle que présentée ci-dessus. Un des nouveaux éléments relatifs à la présence des Talibans sur YouTube est celui de l’utilisation de la fonction Shorts de la plateforme. Il s’agit d’un format de courte vidéos (maximum une minute)102, leur permettant de cadrer et de présenter leurs informations sous un jour avantageux103. 3.1.3
Facebook et Twitter
En 2008, les Talibans rejoignent Twitter. En 2011, apparu le bouton « partager » apparaît sur leur page Facebook et ils commencent à publier leurs actualités de manière récurrente sur ce réseau, mais également sur Twitter104. Concernant leur usage actuel de Facebook, il semblerait que les Talibans modèrent leur contenu, et trient également les informations qu’ils estiment être dignes de visibilité sur leur page. Ainsi, les commentaires en défaveur du régime tendent à être supprimés de la plateforme, et les opposants bloqués, afin de ne laisser transparaître aucune forme d’opposition.105 Quant à leur usage de Twitter, il constitue un des éléments les plus intéressants de leur communication. En effet, selon Hazrat M. Bahar, les Talibans se servent de Twitter (et de Facebook) afin de tenir au courant leurs militants et sympathisants de leurs opérations menées contre les forces étrangères, mais également pour diffuser de la propagande106. C’est par la voix de Zabihulla Mujahid107 que le mouvement s’exprime sur ses réseaux sociaux depuis 2008108, et l’homme avait, en 2020, 124.900 followers. Hazrat M. Bahar explique également que le framing employé par le mouvement participe à la désinformation et à la propagande qu’il souhaite développer. En effet, les Talibans nient toute implication de leur part lorsque des civils sont tués dans leurs attaques, n’hésitent pas à augmenter considérablement le nombre de victimes recensées chez les forces occupantes, et emploient le hashtag « #WarCrimes » lorsque les forces occupantes auraient tué, blessé ou torturé des civils ou prisonniers. Enfin, les tweets se font généralement en 3 langues : le Pachtoune, le Dari et l’Anglais, bien que l’Arabe et l’Urdu puissent être employés en cas de nécessité. En revanche, un rapport de la Rand Corporation relatif à l’usage d’une stratégie linguistique par les Talibans statue qu’il est difficile de déterminer s’ils emploient une stratégie linguistique particulière dans leur communication et qu’ils sembleraient en être dépourvus109. 3.1.4
Telegram, WhatsApp et Google Maps
Hazrat M. Bahar note également que les Talibans n’hésitent pas à recourir à Telegram (application de messagerie instantanée et sécurisée, employant Internet110), Whatsapp, Viber (également une --------------------------------------------------------------------------------------------------------------et al., Deep analysis…, id. 101 Mehran (W.) et al., Deep analysis…, id. 102 “Qu’est-ce que YouTube Shorts“, site web de YouTube (YouTube est un site web d’hébergement de vidéos), URL. 103 Propos issus d’un entretien avec I.S, le 19/03/2023 104 Brooking (E.T.), Before the…, id. 105 Propos issus d’un entretien avec D.A, le 29/03/2023 106 Bahar (H.M.), Social media…, p. 5. 107 Brooking (Emerson T.), Before the…, id. 108 Bahar (H.M.), Social media…, p. 6. 109 Knopp (Bradley M.), Niewijk (Jon), Zohan (Hasan Tariq), Elmo (C. Wright, Jr.), Comparing Taliban Social Media Usage by Language: Who's Speaking and What's Being Said, RAND Corporation, RR-A1830-1, 14 juin 2023, URL. 110 Page Wikipedia de Telegram, Wikipedia, encyclopédie participative en ligne, URL. 100 Mehran (W.)
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application de messagerie instantanée dont les messages passent par Internet111) ou encore les mails, afin de garder le contact avec la presse et les journalistes112. Nous pouvons également préciser que l’usage de WhatsApp par les Talibans leur permettaient de communiquer entre eux113. De fait, au vu de la difficulté à intercepter les messages de cette application, elle se révélait être un outil particulièrement adapté pour la cause talibane. Enfin, des plateformes telles que Google Maps ont permis aux Talibans de mieux déterminer et localiser les cibles de leurs attentats (non sans l’aide des services secrets pakistanais, ISI)114. De plus, Weeda Mehran et al. ont mené une analyse de l’usage multimodal par les Talibans de vidéos de propagande, et ce, en les téléchargeant soit via leur site internet Al Emerah (traité ci-dessus), soit via l’application de messagerie instantanée Telegram115. Les auteurs expliquent toutefois que l’usage de ces plateformes par les Talibans s’accompagne également de leur présence sur les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter afin de maintenir et de cultiver des communautés en ligne116.
3.2 Les médias de masse 3.2.1
Médias “traditionnels” : Radio, télévision et presse écrite
Les Talibans, comme évoqué plus haut, disposaient de leur propre station radio lors de leur première prise de pouvoir de 1996 à 2001 : Shariyat Ghag, dont les programmes étaient essentiellement de nature religieuse, ou composés de propagande pro-régime taliban. En outre, malgré leur interdiction de la télévision, de la photographie et d’Internet à la maison lorsqu’ils étaient au pouvoir de 1996 à 2001, les Talibans semblent s’être emparés de ces médias, notamment de la radio et de la télévision117. En effet, Hekmat Karzai développe cette question en expliquant que des dirigeants du mouvement (Mullah Dadullah et Mullah Osmani, tous les deux décédés) n’ont pas hésité à donner des interviews télévisées, diffusées sur la chaîne Al Jazeera ou encore Geo, une chaîne privée pakistanaise. Et Carsten Bockstette d’étayer en précisant que Al Jazeera est le canal de messages djihadistes au monde musulman. La chaîne fournit ensuite les enregistrements et les images aux médias internationaux, tels que CNN par exemple118. Hekmat Karzai poursuit en expliquant que les 3 porte-paroles du mouvement (dont il ne reste que Zabihulla Mujahid en vie, à ce jour) étaient en contact fréquent et régulier avec la presse islamiste afghane qui se trouve à Peshawar (au Pakistan). À l’heure actuelle, les Talibans semblent s’être emparés des médias télévisés nationaux, à savoir les chaînes RTA, Tolo News, Shamshaad et
OneTV119. Enfin, d’après Hazrat M. Bahar, les Talibans disposaient de 6 magazines, mais ne parvenaient pas à acheter d’espace dans les médias, car le gouvernement d’Ashraf Ghani avait interdit toute diffusion de propagande talibane120. Cependant, si le contexte de production journalistique était plutôt florissant sous les gouvernements précédents (cf. les chiffres recensés ci-dessus), il semblerait que la reprise de pouvoir des fondamentalistes religieux ait changé la donne. En effet, un rapport de Reporters sans Frontières, en collaboration avec l’Association des Journalistes Indépendants d’Afghanistan (AJIA) nous pousse à confirmer la censure dont les journalistes et médias nationaux sont victimes. De fait, entre août et novembre 2021, Reporters sans Frontières a comptabilisé la fermeture de 43% des médias afghans121. En revanche, Reporters sans Frontières rapporte également l’existence d’un code de « 11 règles du journalisme » mises en place par le Ministère de l’Information et de la Culture, ainsi --------------------------------------------------------------------------------------------------------------Viber, Wikipedia, encyclopédie participative en ligne, URL. 112 Bahar (H.M.), Social media…, p. 5. 113 Propos issus d’un entretien avec A.A, le 24/03/2022 114 Propos issus d’un entretien avec A.A, le 24/03/2022 115 Mehran (W.) et al., Deep analysis…, p. 5. 116 Mehran (W.)) et al., Deep analysis…, p. 2. 117 Brooking (E.T.), Before the…, id. 118 Bockstette (C.), Taliban and…, p. 9. 119 Propos issus d’un entretien avec I.S, le 19/03/2023 120 Bahar (H.M.), Social media…, p. 5. 121 “Afghanistan : plus de 40% des médias fermés et 80% des femmes journalistes au chômage depuis la prise de pouvoir des talibans“, site de Reporters sans Frontières (RSF) (Reporters sans Frontières est une organisation internationale qui « assure la promotion et la défense de la liberté d’informé et d’être informé partout dans le monde »), URL : https://rsf.org/fr/afghanistanplus-de-40-des-médias-fermés-et-80-des-femmes-journalistes-au-chômage-depuis-laprise#:~:text=Au%20total%2C%20231%20médias%20ont,sur%20cinq%20ne%20travaillent%20plus. 111 Page Wikipedia de
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que d’une « Ordonnance du bien et de l’interdiction du mal »122. Ce texte confère un droit de regard du Ministère sur le travail des journalistes, que ce soit en leur fournissant une autorisation (ou non) de réaliser un reportage ou en en vérifiant la teneur avant une potentielle diffusion123. Nous pouvons donc constater qu’en effet, bon nombre de médias (et par conséquent, journalistes) afghans ont dû cesser leur activité suite à la reprise de pouvoir des Talibans et que ceux qui poursuivent leur activité sont visiblement obligés de se plier aux règles talibanes en matière d’information. 3.2.2
Le terrain
En plus de ces moyens déployés, les Talibans ont toujours recours à une communication « de terrain », surtout dans les zones rurales. Ils distribuent, par exemple, la Layeha, leur code de conduite dans lequel se trouve également leur vision stratégique pour l’Afghanistan124, et également des « shabnamah », « lettres de nuit »125. Ces lettres de nuit consistent en des menaces afin de dissuader la population d’aider les forces occupantes ou le gouvernement afghan, et étaient apposées sur les mosquées ou sur leurs potentielles cibles126. En outre, des sabotages et menaces tels que décrits plus haut peuvent aussi être utilisés, comme dans le cas des coupures de nuit et de l’intimidation des opérateurs téléphoniques, par exemple. De plus, un élément mentionné lors d’un de nos entretiens est celui de la justice des Talibans, pouvant être constitutive d’un élément de communication en soi. En effet, les Talibans, bien que n’étant plus au pouvoir entre 2001 et 2021, disposaient toujours de tribunaux dans lesquels les citoyens se rendaient, même s’ils étaient opposés au mouvement, afin de régler leurs contentieux127. En effet, comme les tribunaux officiels étaient considérés trop proches du gouvernement et qu’un risque de corruption était présent, beaucoup de citoyens faisait appel aux tribunaux talibans, réputés incorruptibles et justes128.
3.3 Le message diffusé Le message des Talibans consiste, d’après Hekmat Karzai, en plusieurs éléments : dans un premier temps, expulser les troupes de l’OTAN et FIAS d’Afghanistan, cesser l’ingérence étrangère, ne plus avoir d’« infidèles » au pouvoir, éradiquer la corruption, mettre en place un système et un gouvernement islamiques, et enfin, retrouver la grandeur et la souveraineté du pays129. De plus, selon Hazrat M. Bahar, le djihad promu par les Talibans s’inscrit dans cette volonté de combattre le mal, et l’occupation130. C’est également ce qui leur permet de légitimer la violence dont ils font preuve. Leur rhétorique, selon Michael Semple, emploie également des références religieuses et historiques, mais consiste aussi en récits d’événements récents, ou prodigue des conseils pour les sympathisants du mouvement131. Et de poursuivre avec les 4 thèmes principaux que le mouvement semble donc véhiculer : le caractère sacré du djihad qu’il mène, l’autorité de l’Émirat Islamique d’Afghanistan, la force militaire et la souveraineté nationale. Donc, dans un souci de légitimation, le groupe semble passer par un cadrage positif des informations. En effet, le cadrage désigne le fait de fournir « un cadre interprétatif » 132 à un fait ou un événement et à l’inclure dans un contexte, ce qui risque cependant d’altérer sa signification133. Tout au long de nos entretiens, nos intervenants ont mentionné l’utilisation d’une communication positive, dans laquelle les Talibans ne montrent que les aspects qui les mettent en valeur. Un autre élément à mentionner quant au cadrage de l’information par les Talibans est leur emploi des fake news, fausses nouvelles, au sens de désinformation. De fait, la désinformation, contrairement à la mésinformation, témoigne d’une --------------------------------------------------------------------------------------------------------------122 (Reporters sans Frontières, 2021, id.)
id.) Understanding the…, p. 78. 125 Brooking (E.T.), Before the…, id. 126 Racine (J-L.), Où va…, id. 123 (Reporters sans Frontières, 2021 : 124 Karzai (H.),
127 Propos issus d’un entretien avec C.O, le 16/04/2023. 128 Propos issus d’un entretien avec C.O, le 16/04/20223
Understanding the…, p. 79. Social media…, id. 131 Semple (M.), Rhetoric, ideology…, p. 3 129 Karzai (H.),
130 Bahar (H.M.),
132 Gerstlé (Jacques), “L’information et la sensibilité des électeurs à la conjoncture”,
Revue Française de Science Politique 46,
no. 5, 1996, 731–52, URL. 133 Gerstlé (J.), L’information et…, id. État de la question 2023 - IEV • 12
intentionnalité quant au partage de fausses informations134. Par ailleurs, ce partage de fausses informations peut également constituer une stratégie de propagande135. Enfin, notons qu’un changement de rhétorique dans leur discours a également pu être noté. De fait, en vue de leur reprise du pouvoir, les Talibans sont passés d’un discours les présentant non plus comme un groupe militaire mais comme un gouvernement en exil. Le ton est également passé de la menace à une relative inclusivité. Cela participe à un « rebranding » de leur image. En effet, Laurent Muzellec, Manus Doogan et Mary Lambkin définissent le rebranding comme étant « la pratique
consistant à reconstruire un nom représentatif d'une position différenciée dans l'esprit des parties prenantes et d'une identité distincte de celle des concurrents136 ». Cependant, notons que si le nom des Talibans n’a pas changé, ils ont tout de même opéré un changement de positionnement, afin d’apparaître différemment dans l’esprit des Afghans (parties prenantes) et de constituer une « identité distincte » pour le gouvernement afghan et les forces alliées (« concurrents »). 3.3.1
La cible de la propagande
Hekmat Karzai explique que la cible principale de cette propagande est la population afghane. Or, une grande partie de celle-ci est analphabète. L’auteur explique alors que c’est le manque de compréhension de la situation du pays, plutôt que l’adhésion totale aux idées des Talibans, qui fait que cette propagande fonctionne. En effet, il est compliqué pour la population d’appréhender des notions telles que le développement économique, le maintien de relations diplomatiques avec la communauté internationale, ou encore la démocratie. De sorte que l’absence de solutions concrètes proposées par le mouvement en termes de développement et de stabilité économique (reproche également formulé par Gilles Dorronsoro137), ne décourage pas leurs partisans, qui appartiennent à la majorité non-éduquée du pays138. L'usage de ces fake news pourrait également être lié, dans un sens, à leur contrôle des médias afghans. Hekmat Karzai identifie 6 facteurs qui sont la cause potentielle de l’adhésion de la population au mouvement taliban : -
Le facteur financier : face à la très faible aide financière déployée par les forces occupantes, certains jeunes Afghans préfèrent s’engager dans le mouvement taliban, qui propose des rémunérations plus élevées que celles du gouvernement (notamment grâce à l’argent du trafic de drogue, et de la culture d’opium).
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Le facteur politique/de gouvernance : certains membres désignés par le gouvernement de Kaboul étaient tellement corrompus que la population a décidé de rejoindre les Talibans, non par haine du gouvernement, mais par opposition à ces représentants locaux.
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Le facteur de vengeance : face à des envahisseurs étrangers qui ne comprenaient ni la culture ni les codes de la population afghane, de nombreux faux-pas et erreurs ont été commis. C’est pourquoi, rejoindre les Talibans a pu sembler être la meilleure des solutions pour une société conservatrice.
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Le facteur « madrassas » : beaucoup d’argent a été investi dans les madrassas à la frontière pakistanaise, afin de contrer l’invasion soviétique. Ces madrassas sont toujours en activité, et appellent au djihad. La plupart des étudiants qui s’y trouvent sont issus de milieux paupérisés.
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Le facteur ethnique : Les Talibans ont toujours oscillé entre plusieurs identités : lorsqu’ils étaient en position de force, ils étaient Musulmans. Mais lorsqu’ils se trouvaient en position de faiblesse, ils devenaient Pachtounes. Cette capacité à moduler leur identité leur a aussi permis de s’approprier les griefs d’autres ethnies.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------COMM-B-115 : Analyse critique des médias. Département d’information et communication, ULB. 135 Le Cam (Florence), COMM-B-115 : Analyse critique des médias. Département d’information et communication, ULB. 136 « […] the practice of building anew a name representative of a differentiated position in the mind frame of stake- holders and a distinctive identity from competitors.”, traduit, Mazellec (Laurent) et al., “Corporate rebranding – an exploratory review”, Irish Marketing Review, 16, n°2, 2003, pp. 32. 137 Dorronsoro (Gilles), “Qui sont les Talibans ?”, Esprit, 11, n°479, 2021, pp. 20-23 138 Karzai (H.), Understanding the…, p. 81. 134Le Cam (Florence),
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Le facteur idéologique : face aux « infidèles » présents au pouvoir, le Mullah Omar avait appelé à se rassembler, malgré les différences ethniques et linguistiques. Cet élément s’est avéré accrocheur au sein de certaines couches de la population.
Une autre cible de cette propagande se trouve être les médias internationaux. En effet, Emerson T. Brooking montre que les Talibans tweetaient sur des événements récents (leurs attaques notamment) bien avant que la FIAS ait la possibilité de le faire139. En outre, le fait que la chaîne télévisée Al Jazeera relaie ses contenus aux médias internationaux en est également la preuve. Enfin, le gouvernement afghan était aussi une des cibles de cette propagande. Cependant, cela consistait en des opérations de sabotages (par exemple, en coupant les lignes de téléphonie mobile qui permettaient aux porte-paroles du gouvernement de s’exprimer), aidant alors les Talibans à dépeindre leur ennemi comme non-disponible et non-transparent.
4 Conclusion Il semblerait donc que les Talibans aient développé de nouvelles pratiques, comme le fait de publier beaucoup plus sur leurs opérations, ou encore la création d’un poste de porte-parole (Zabihullah Mudjahid). Cependant, si une structure plus professionnelle de leur communication semble s’être mise en place, il subsiste des divergences d’opinions et de courant au sein même du mouvement, oscillant entre lignes plus radicale et plus pragmatique, et ayant un impact sur le message de leur communication, qui n’est donc pas forcément unifié sur certains sujets (tels que l’accès à l’éducation pour les femmes et les filles, par exemple). Par ailleurs, les moyens de communication employés demeurent globalement les mêmes qu’avant la reprise de pouvoir. Seule leur façon de les utiliser semble avoir changé. Ainsi, concernant Twitter, nous pouvons maintenant noter la présence sur le réseau de tous les membres principaux des Talibans (et non plus seulement celle de Zabihullah Mudjahid), ainsi qu’une activité accrue de leur part. On note également une utilisation de la fonctionnalité « Shorts » sur YouTube, ce qui participe également à leur cadrage en tant qu’organe de pouvoir. De plus, leur activité sur Facebook s’est accentuée ces quelques dernières années notamment par la création de faux profils, afin de mener une campagne de propagande en faveur de leur retour au pouvoir. Notons aussi qu’ils n’hésitent pas à censurer l’information sur ce réseau, en supprimant des commentaires allant à l’encontre de leurs idées ou en bloquant des personnes. Nous avons également observé que les Talibans utilisent la télévision, plus précisément les chaînes nationales afghanes telles que RTA ou ToloTV, en allant y débattre ou en sélectionnant les informations à diffuser. De fait, ils contrôlent l’information diffusée dans les médias et ce, en l’encadrant, entre autres, avec leurs « 11 règles du journalisme ». Enfin, leur communication de terrain, reposant sur une justice propre au mouvement mais également sur l’intimidation et la menace semble, quant à elle, inchangée. Concernant le message promu par les Talibans, nous pouvons noter un impact assez clair de la reprise de pouvoir sur celui-ci. En effet, on a pu observer un changement de rhétorique avant et après leur retour au pouvoir. Avant le retrait des troupes de la coalition internationale, les Talibans semblaient jouer sur une rhétorique de la menace, accompagnée d’éléments nationalistes religieux et conservateurs. En revanche, une fois entamé le processus de reconquête, les Talibans ont développé un discours plus inclusif et évoqué l’absolution pour les Afghans qui collaboraient avec les forces étrangères. Cette stratégie de changement d’argumentaire est à mettre en corrélation avec ce qui pourrait apparaître comme une stratégie de rebranding des Talibans en tant qu’acteur politique légitime, et non plus comme un groupe terroriste. L’usage des outils de communication par le groupe dans le cadre de sa reconquête de l’Afghanistan semble ne pas avoir fait l’objet d’une rupture radicale, mais plutôt d’une évolution allant de pair avec la professionnalisation du mouvement et sa stratégie de légitimation politique. Enfin, si cette légitimation politique est passée par un discours d’inclusivité, les Talibans semblent cependant rester fidèles à leurs valeurs islamistes ultra-conservatrices. En effet, depuis le retour au --------------------------------------------------------------------------------------------------------------139 Brooking (E.T.),
Before the…, id. État de la question 2023 - IEV • 14
pouvoir, une des minorités ethniques (les Hazaras) est persécutée et exécutée par le régime140, les femmes et jeunes filles interdites d’accès à l’enseignement supérieur141, entre autres.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------Amnesty International. (2022, septembre). Afghanistan, les Talibans torturent et exécutent des Hazaras, URL. 141 UNICEF. (2023, janvier). Les Afghanes privées du droit inaliénable à l’éducation, URL. 140
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