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SOMMAIRE Introduction
1
1
2
Les grandes réformes de la présidence Allende 1.1
La nationalisation des secteurs stratégiques et la mise en place d’une aire de propriété sociale La cogestion ouvrière La réforme agraire
2 3 3
Les difficultés de mise en œuvre d’une transition démocratique vers le socialisme au Chili
4
1.2 1.3
2
2.1 2.2 2.3
3
Une guerre d’usure menée par l’opposition Les difficultés économiques Les contradictions internes à la gauche chilienne
Quelle actualité pour l’expérience Allende ?
Conclusion
4 4 5
6 8
Introduction Arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle du 4 septembre 1970 avec 36,7% des suffrages, Salvador Allende devance, dans l’ordre, le candidat de la droite conservatrice Jorge Alessandri Rodriguez (35,5%) et celui de la Démocratie Chrétienne, Radomiro Tomic (28,1%). En vertu de la constitution chilienne de 1925, un second tour est organisé lorsqu’un candidat ne dispose pas de la majorité absolue au premier tour. Ce second tour a la particularité d’être organisé au travers d’un suffrage indirect puisque ce sont les membres du Congrès national (formé par la Chambre des représentants et le Sénat) qui élisent à la majorité simple le Président de la République. Le 24 octobre de la même année, Salvador Allende est élu grâce aux voix des parlementaires de la coalition de gauche (l’Unité Populaire – UP) dont il était le candidat officiel et ceux de la Démocratie Chrétienne. Cette dernière force politique accepte de soutenir le candidat de la gauche en échange de garanties par celui-ci d’un respect strict de la constitution. Salvador Allende devient le premier président socialiste élu dans ce pays de très longue tradition démocratique. Mais un président au pouvoir fragile. Les élections législatives de 1969 ont été marquée par un reflux historique de la Démocratie chrétienne et n’ont dégagé aucune majorité parlementaire claire. Les partis membres de l’UP détiennent une majorité relative face aux deux autres grandes forces politiques (la Démocratie chrétienne et le Parti national) qui ne permet pas d’assurer un soutien parlementaire aux réformes ambitionnée par le Président élu. Cette situation fragilise Allende qui la qualifiera par une de ses sentences restées célèbres : « Nous avons le gouvernement, pas le pouvoir ». Son élection offre cependant une fenêtre d’opportunité pour appliquer le programme de l’UP dès lors que la constitution chilienne de 1925, toujours en vigueur à cette époque, a instauré un régime présidentiel permettant, notamment, au Président de pouvoir, dans certaines limites, prendre des initiatives législatives au travers de décrets-lois. L’objectif d’Allende est de créer, en s’appuyant sur les marges de manœuvres offertes par la constitution, les conditions d’une transition vers le socialisme. La particularité de l’expérience chilienne, en comparaison avec d’autres expériences de pouvoir pour la gauche latinoaméricaine, est qu’elle s’appuie sur la légalité et sur les institutions. Ce choix relève aussi bien du mandat donné à Salvador Allende par les parlementaires (et singulièrement ceux de la Démocratie chrétienne qui lui ont accordé leur voix en échange d’un respect très strict des prescrits constitutionnels) que de la volonté-même du Président qui restera fidèle jusqu’à ses dernières heures le 11 septembre 1973, à son mantra : « Je préfère le vote au fusil ». Le correspondant du Monde à Santiago, Marcel Niedergang, aura sans doute trouvé la meilleure formule en qualifiant le Président assassiné de « révolutionnaire légaliste »1. Ce modèle chilien reste, 50 ans après sa fin brutale, une expérience essentielle de mise en œuvre d’une transition socio-économique assez radicale vers le socialisme. Il servit d’ailleurs d’inspiration à une partie de la gauche et en particulier à François Mitterrand. Celui-ci, alors Premier Secrétaire du Parti Socialiste, définit, après une visite à Santiago en 1971, ce modèle comme : « une synthèse (…) un changement profond de la société mais à condition de ne pas tomber dans la barbarie, le Guépéou ou l’arbitraire ». De nombreuses similitudes existent entre les orientations politiques données par François Mitterrand après le 10 mai 1981 et celles prises par Salvador Allende2. Il offre également une grille de lecture intéressante aux difficultés récurrentes d’exercice du pouvoir par la gauche et éclaire les difficultés de mettre en place des réformes radicales ambitieuses de redistribution des richesses face à des acteurs privés peu enclins à remettre en question le caractère profondément inégalitaire des sociétés modernes.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------Toutes les citations contenues dans cette note proviennent de l’ouvrage de Pierre Kalfon, « Allende, Chili 1970-1973 », Atlantica, Biarritz, 1998
1
2 Renée Fregosi. Le Parti Socialiste français face au coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili. 2019, ffhalshs-02062925f
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C’est parce qu’au moment de l’élection de Salvador Allende, plus de 30% de la population chilienne vit avec des revenus inférieurs au salaire minimum vital3 que le Chili reste, pour la gauche démocratique, et même après 5 décennies, un laboratoire unique d’expérimentation d’une alternative politique basée sur la démarchandisation de l’économie, la participation des travailleurs et des travailleuses aux décisions économiques et au développement d’une politique sociale ambitieuse visà-vis des plus démunis.
1 Les grandes réformes de la présidence Allende La présidence Allende fut marquée par de nombreuses entreprises de réformes ambitieuses. La transition vers le socialisme était une expérience politique totale qui visait à mettre en place des changements structurels profonds dans la société chilienne. Nous avons retenu trois de ces réformes, sans doute les plus emblématiques : • La nationalisation des secteurs stratégiques et la mise en place d’une aire de propriété sociale • La cogestion ouvrière • La réforme agraire
1.1
Le contrôle des secteurs stratégiques et la mise en place d’une aire de propriété sociale
Le programme de l’UP visait en premier lieu la reprise progressive du contrôle de l’économie par l’entremise de la création d’une aire de propriété sociale et la reprise du contrôle des secteurs stratégiques. L’aire de propriété sociale diffère légèrement des programmes de nationalisations « classiques » dans la mesure où si la propriété effective des entreprises revenait bien dans le giron public, la gestion de celles-ci était partagée entre représentants de l’Etat et des travailleurs. L’objectif de cette politique visait à la création d’un secteur mixte appelé aire de propriété sociale, première étape vers une socialisation massive de l’économie dans laquelle ne subsisterait qu’un secteur privé constitué autour de petites entreprises actives dans un nombre limité de secteurs. La création de cette aire de propriété sociale est une autre illustration du légalisme d’Allende. Il ne pouvait être question, pour lui, de déroger aux principes de la constitution chilienne et pour organiser le transfert de la propriété privée vers la propriété sociale, il s’appuya sur une loi de 1932 donnant à l’État le droit de réquisitionner les entreprises dont le fonctionnement était entravé (par exemple par un conflit social irrésolu), au nom des intérêts supérieurs de l’économie nationale. L’usage de cette loi fut bien évidemment fort critiqué par le patronat et par l’opposition de droite. Lorsque l’utilisation de la loi de 1932 n’était pas possible, le programme de création de l’aire de propriété sociale fut réalisé par une politique de rachat d’actions par la COFRO, la puissante société publique d’investissement et de crédit. Ce rachat d’actions (souvent au prix fort) fut une des causes de l’endettement massif de l’Etat chilien. Compte tenu de ses difficultés de mise en œuvre, le programme de contrôle de l’économie ne concerna qu’un nombre limité d’entreprises et fut cantonné aux principaux secteurs stratégiques (les transports, les secteurs financiers, l’énergie, la sidérurgie ou encore le textile et la production d’acier) et n’aboutira qu’à la nationalisation 35% de l’activité économique chilienne, là où l’UP espérait en nationaliser 80%. C’est la nationalisation du cuivre qui restera, dans la mémoire collective mais également dans les faits, l’avancée la plus symbolique du programme. La question du cuivre animait le débat politique chilien avant l’élection de Salvador Allende. Un de ses opposants à l’élection présidentielle, le démocrate--------------------------------------------------------------------------------------------------------------3 Frank Gaudichaud, « Chili 1970-1973, mille jours qui ébranlèrent le monde », Presses Universitaires de Rennes, 2013, pp 45-
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chrétien, Radomiro Tomic, fut à l’initiative de différentes propositions parlementaires allant dans ce sens dès les années 19504. Détenu à l’époque par deux entreprises américaines (Annaconda Copper et Kennecot), ce secteur hautement stratégique pour le Chili, qui est encore à l’heure actuelle le premier producteur de cuivre au monde5, sera nationalisé grâce à ce consensus politique puisque l’amendement constitutionnel permettant cette nationalisation fut voté à l’unanimité des députés et des sénateurs le 11 juillet 1971.
1.2 La cogestion ouvrière La mise en place de l’aire de propriété sociale va de pair avec le développement d’une cogestion ouvrière. Cette expérience restera comme une des plus ambitieuses tentative de démocratisation de la gouvernance des entreprises dans l’histoire sociale de la seconde partie du 20ème siècle. Les entreprises intégrées à l’aire de propriété sociale étaient gérées par des conseils d’administration composés paritairement de représentants de l’Etat (l’actionnaire unique) et de représentants syndicaux mais ces conseils étaient le sommet d’une structure pyramidale de gouvernance ayant pour base des assemblées de travailleurs chargées de désigner et de contrôler et d’élire leurs représentants dans les instances de l’entreprise. Dans les faits, au vu de la faible implication des représentants de l’Etat, cette cogestion s’apparentera, dans de nombreuses entreprises, à une gestion des entreprises par les travailleurs.
1.3 La réforme agraire Contrairement à une idée reçue, l’idée même d’une réforme agraire a germé au Chili avant l’arrivée de Salvador Allende au pouvoir. Les déséquilibres dans la propriété privée étaient tellement flagrants que la Démocratie chrétienne a, à plusieurs reprises, tenté de les corriger au travers de réformes de la structure de propriété des territoires agricoles. Cette propriété était, au Chili comme dans l’essentiel de l’Amérique Latine, marquée par la concentration de cette propriété dans les mains d’un nombre restreint de gros propriétaires terriens, les Latifundios, accumulant les richesses en employant, dans des conditions misérables, des centaines de milliers de paysans et leurs familles6. La réforme agraire de la présidence Allende s’inscrit dans les pas dans celle menée en 1967 par son prédécesseur démocrate-chrétien, Eduardo Frei à l’initiative duquel une importante loi de réforme agraire fut votée. Celle-ci prévoyait, notamment, la création de 100.000 nouvelles propriétés agricoles dans le pays7 en limitant à 80 hectares le droit de propriété. En six ans ce sont 3,5 millions d'hectares qui seront expropriés. Regroupés en coopérative, ou exploitant individuellement les terres, les nouveaux propriétaires bénéficiaient de l'assistance d’une instance publique, la Corporation de la réforme agraire (CORA). Après l'élection de Salvador Allende à la présidence de la République, en 1970, cette réforme prend une autre dimension. En moins de trois ans, 6,3 millions d'hectares supplémentaires sont expropriés. Pour organiser les terres rendues aux paysans, le régime de l'UP choisit la voie de coopératives chapeautées par la CORA, même si les paysans renâclent parfois à servir l'Etat qui ne cède ses titres de propriété qu'après une longue période dite « d' apprentissage ». Malgré ses ambitions (et ses réalisations), la réforme agraire fut un point de friction au sein de l’UP dont l’aile la plus radicale (les castristes du Mouvement de la gauche révolutionnaire – MIR) perturba le déroulement en organisant de nombreuses occupations illégales de terres, qui donnèrent souvent lieu à des affrontements meurtriers avec les milices des grands propriétaires. --------------------------------------------------------------------------------------------------------------4 Raf Custers “Qui dit Chili dit Cuivre », Gresea Mirador, 26/01/2015 5 Statista, Principaux pays producteurs de cuivre dans le monde de 2013 à 2022,
https://fr.statista.com/statistiques/565205/production-de-cuivre-dans-les-principaux-pays/ 6 CHEVALIER François, « Les structures latifondiaires », dans : « L'Amérique latine de l'Indépendance à nos jours », Presses
Universitaires de France, « Nouvelle Clio », 1993, p. 335-368 7 Cristobal Kay, “réforme agraire et révolution dans le Chili d’Allende », études rurales, 1975, pp 51-71
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Ce chantier difficile mené par Jacques Chonchol, l’emblématique ministre de l’Agriculture, restera comme une des manifestations les plus visibles de la présidence Allende et comme un des réformes agraires les plus importantes de l’histoire8.
2 Les difficultés de mise en œuvre d’une transition démocratique vers le socialisme au Chili Passé l’euphorie de la première année de la présidence Allende marquée par une augmentation massive des salaires, une maîtrise d’inflation et des bons résultats économiques globaux, l’expérience commence à tourner court sous l’effet des plusieurs facteurs : une guerre d’usure menée par les différentes factions de l’opposition, un effondrement de l’économie et des contradictions internes à la coalition qui a porté Salvador Allende, l’Union Populaire. Ces facteurs ne pèsent évidemment pas le même poids. Il est évident que la seule cause de la fin tragique du mandat de Salvador Allende est le coup d’Etat du 11 septembre 1973. Sans celui-ci, nul doute que le Président Allende aurait pu achever son mandat et tenté d’aller jusqu’au bout de son programme de réformes. Si les élections législatives du 4 mars 1973 se soldent par une victoire de l’opposition regroupée sous la bannière de la Confédération de la démocratie (la CODE) qui récoltent 55,49% des suffrages, la coalition présidentielle, l’Union Populaire (l’UP) progresse en voix et en siège pour atteindre 44,23% des suffrages exprimés par rapport aux élections législatives de 1969. Cette victoire en demi-teinte ne permet pas à la CODE de détenir la majorité des 2/3 dans les deux assemblées du Parlement chilien (la Chambre des députés et le Sénat) nécessaire à la destitution du Président. Ce que l’opposition ne parvient pas à obtenir dans les urnes, elle le gagnera par l’entremise d’un enchaînement d’actions extra-parlementaires qui aboutira à l’élimination physique d’un Président dont la légalité de l’élection n’aura jamais pu être remise en question autrement que par le recours à la force et la mise en place d’une dictature militaire. Mais la fin tragique de l’expérience Allende ne doit pas évacuer l’analyse d’une série de contradictions internes à la gauche chilienne qui, si elles ne peuvent servir de facteurs explicatifs à cette fin, ont très certainement fragilisé l’Union Populaire.
2.1 Une guerre d’usure menée par l’opposition Minoritaire au Parlement et dans les corps organisés de la société chilienne, Allende fait face à une large coalition d’opposants allant de la gauche chrétienne non marxiste à l’extrême-droite. Dans ce contexte, le rôle joué par les Etats-Unis, encore plus hostiles au développement d’une démocratie socialiste dans le cône sud de l’Amérique Latine qu’à l’émergence des expériences castro-guévaristes dans ce qu’ils considèrent encore comme leur pré-carré, n’est pas à sous-estimer. La guerre d’usure commence avant même l’investiture d’Allende avec l’assassinat du chef légaliste des forces armées, René Schneider par un commando d’extrême-droite soutenu par la CIA. Elle prendra la forme, jusqu’à la mort d’Allende, d’un soutien financier à toutes les formes d’opposition, y compris celles usant de la violence ainsi que de mesures de rétorsions économiques dont l’organisation de la manipulation des cours du cuivre qui affaiblira une économie chilienne très dépendante de ce minerai.
2.2 Les difficultés économiques
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------8 MERLET Michel, « Des réformes agraires sont toujours nécessaires, mais sous des formes nouvelles », Pour, 2013/4 (N° 220),
p. 247-257. État de la question 2023 - IEV • 4
Le premier facteur de déstabilisation de l’économie chilienne est l’inflation qui atteint, en 1971, le chiffre annuel astronomique de 120%. La politique de soutien de la demande (notamment via l’augmentation des salaires) a, dans un premier temps, stimulé la croissance industrielle. Mais l’inflation a, dans le même temps, provoqué un large déséquilibre entre l'offre et la demande et le contrôle des prix, que le Gouvernement chilien n’a pu réellement mettre en place, a entraîné de graves pénuries et le développement d’un important marché noir. Le reflux de la production industrielle et agricole a amplifié, à partir de 1972, la grave crise économique dans laquelle le Chili s’est enfoncé. Il serait exagéré de mettre toute la responsabilité de cet échec sur le dos de l’UP. L’économie chilienne du début des années 1970 est très dépendante des cours des matières premières pour équilibrer sa balance commerciale. Et la chute brutale du prix du cuivre pendant l’année 1971 a gravement amplifié la récession économique dans laquelle le pays s’est enfoncé durant la deuxième année de la présidence. A cela se sont ajoutées des mesures de rétorsion économique menées notamment par les Etats-Unis au travers de leurs banques et des multinationales du cuivre. Il est paradoxal de constater que ce contexte économique désastreux n’a pas entamé la confiance de l’UP auprès de son électorat (en témoigne le résultat des élections législatives de 1973) mais il a contribué à une extrême polarisation de la vie politique chilienne et est très probablement une des causes du ralliement de la Démocratie chrétienne (qui avait pourtant contribué à l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende) à la droite au sein d’une coalition qui visait à fédérer, pour ces élections, l’ensemble des forces politiques opposées à l’ UP, la CODE.
2.3 Les contradictions internes à la gauche chilienne L’expérience de transition porte les germes de ses faiblesses. Certes, Allende dispose de relais puissants dans le monde du travail grâce au soutien de la CUT, le syndicat unique, mais celui-ci n’emporte pas soutien de toutes les forces sociales. Dans un jeu complexe, le Président sera très souvent débordé à sa gauche par les ouvriers (notamment les mineurs) et les paysans (demandeurs de réformes immédiates) et à sa droite par les commerçants ou les camionneurs, dont les grèves constitueront un important travail de sape de l’économie. L’espace politique de l’UP est réduit par la radicalisation de ses soutiens « extrêmes » : une gauche d’inspiration guévarienne et une démocratie chrétienne qui se radicaliseront, l’une à gauche l’autre à droite après l’avoir soutenu au lendemain de l’élection.
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3 Quelle est l’actualité de la Présidence Allende ? Les commémorations des 50 ans du coup d’Etat militaire qui mit fin, dans un bain de sang, à la Présidence Allende, démontrent à quel point celle-ci aura constitué un jalon important de l’histoire du socialisme. La nostalgie ne suffit cependant à faire l’actualité et il convient d’aller un peu plus loin pour dégager quelques lignes emblématiques qui permettent de confirmer l’hypothèse que l’expérience chilienne continue à être une référence pour la gauche. Relevons tout d’abord que le Chili est une des plus anciennes démocraties du monde. Dix ans après son indépendance proclamée le 12 février 1818, le pays se dote de sa première constitution, une des plus démocratiques de l’époque. Le coup d’Etat de 1973 qui renverse Allende sera la première (et seule) entaille dans la longue histoire démocratique chilienne. C’est dans ce contexte qu’il faut envisager l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende mais surtout son attachement au légalisme et à la Constitution. Ce légalisme est tout sauf anachronique et indique que la seule voie possible pour la mise en place du socialisme est celle du respect des institutions et de la démocratie. Les tensions internes à la gauche chilienne sont celles de la gauche de l’époque entre les tenants d’une voie démocratique vers le socialisme et ceux d’une voie révolutionnaire. Bien entendu, c’est le contexte démocratique du Chili qui a permis l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende mais il n’explique pas à lui-seul le choix de la voie légaliste. Ce contexte démocratique existait également en Europe dans une partie Etats entrés, par la force, dans l’aire d’influence soviétique9. Malgré d’évidentes convergences avec certains régimes communistes (dont Cuba), Allende a toujours refusé la mise en veilleuse du respect du droit et des institutions démocratiques et a dû batailler ferme durant sa Présidence contre l’aile la plus radicale de la gauche chilienne, prête, pour sa part, à tracer une voie plus autoritaire pour la mise en œuvre du socialisme. Le choix d’un socialisme légaliste apparaît, aujourd’hui encore, comme le seul possible du socialisme. Celui-ci est, comme l’écrivait, pourtant dans un tout autre contexte, Rosa Luxemburg, indissociablement lié à la démocratie10 : « La liberté pour les seuls partisans du gouvernement, pour
les seuls membres d’un parti – aussi nombreux soient-ils – ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement. [...] Sans élections générales, sans une liberté de presse et de réunion illimitée, sans une lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le seul élément actif ». L’échec moral, politique et économique qui provoqua l’effondrement des régimes communistes en Europe en 1989 valide à posteriori l’intransigeance d’Allende dont la fin tragique a, pourtant, souvent été utilisée pour prendre acte de l’impossibilité d’une transition démocratique et réformiste vers le socialisme. Les expériences d’un socialisme autoritaire ont très souvent démontré que la voie révolutionnaire mène rapidement au totalitarisme. La fin du Bloc communiste de l’Europe centrale nous montre, par ailleurs, que la fin de ce totalitarisme a rendu quasiment impossible l’émergence de forces de gauche dans les espaces démocratiques qui été recréés après la chute du Mur de Berlin, en dehors de quelques exceptions tenant plus de la nostalgie que d’une refondation politique de la gauche. A contrario, le souvenir vivace des réformes d’Allende a permis à la gauche chilienne de très rapidement se reconstituer comme une force politique majeure après la restauration de la démocratie en 1990 et de donner au pays, des dirigeants politiques se réclamant ouvertement de l’héritage du Président assassiné, dont le dernier en date est Gabriel Boric, élu à la présidence de la république en mars 2022 et dans des conditions d’accès et d’exercice du pouvoir qui ne sont pas sans rappeler celles de son illustre inspirateur. Sans prétendre à démontrer une forme d’universalité absolue dans son déroulement, force est aussi de constater que l’expérience de la transition chilienne vers le socialisme a mis en avant une série de thèmes dont l’actualité reste prégnante – non seulement en Amérique Latine mais dans également --------------------------------------------------------------------------------------------------------------9 On pense notamment à la Tchécoslovaquie et au Coup de Prague 10cité par Michael Löwy, « Rosa Luxemburg et le communisme »,
Actuel Marx, 2010/2 (n° 48), p. 22-32 État de la question 2023 - IEV • 6
dans le monde entier. La redistribution des richesses au travers de la fiscalité ou de la redistribution des terres agricoles ou encore l’accès à des services collectifs de base restent évidemment des thèmes universels. Mais s’il est un de ce thèmes qui est plus actuel que jamais, c’est celui de la démocratie au sein des entreprises. L’arrivée au pouvoir de Salvador Allende et de l’UP fut le déclencheur d’une vaste expérience de partage de la gouvernance au sein des entreprises chiliennes. Cette revendication « classique » du socialisme autogestionnaire est revenue récemment au goût du jour, notamment grâce aux travaux de la sociologue belge Isabelle Ferreras11.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------11 Lire notamment : Ferreras, Isabelle.
Gouverner le capitalisme ?Pour le bicamérisme économique. Presses Universitaires de
France, 2012 État de la question 2023 - IEV • 7
Conclusion Echec du réformisme ou expérience déguisée de dictature du prolétariat, lorsqu’il s’agit de faire le bilan de l’expérience Allende, les grilles de lecture irrationnelles prennent souvent le dessus. L’histoire retiendra cependant que c’est au Chili qu’aura eu lieu une des expériences les plus significatives de transformation socialiste d’une société sans que ses principaux acteurs ne sombrent dans les travers de la violence et du totalitarisme. L’expérience chilienne aura connu son lot d’erreurs mais elle s’est avant tout effondrée sous les coups de boutoir violents de la droite et de l’extrême-droite chilienne et de leurs alliés américains. Et s’il en fut ainsi, c’est parce qu’Allende choisit dès son élection la voie difficile du légalisme dans un continent marqué avant tout par la prise de pouvoir dans la violence qu’elle soit de droite ou de gauche. Cette voie fut certes contestée, pour des raisons fort différentes, par l’ensemble des autres forces politiques mais elle aurait pu se prolonger sans le coup d’Etat du 11 septembre 1973. Si l’expérience chilienne a tourné court dans la violence, c’est à la fois parce que Salvador Allende rendait impossible sa destitution grâce à la forte progression en voix et en sièges de l’UP aux élections législatives de mars 1973, et que son pari d’une révolution par les urnes semblait prendre corps malgré son intransigeance et les contradictions inhérentes à sa démarche, au milieu d’un siècle de violence politique et de polarisation extrême sur un axe de bien et de mal.
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