

Darwin, une vie pour une idée
En 1859, après 20 années d’études minutieuses et de réflexions, Darwin publie L’origine des espèces. Cette œuvre non seulement bouleverse les sciences du vivant, mais révèle aussi à l’homme son humble place parmi les êtres vivants. Si l’idée d’évolution était déjà dans l’air du temps, Darwin la transforma en une théorie construite, soutenue par une idée révolutionnaire: l’idée de sélection naturelle. Selon lui, les organismes se modifient de générations en générations pour former, sur une longue échelle de temps, de nouvelles espèces. En outre, la sélection naturelle, qui garantit la survie et la mort des individus, est aussi responsable de la disparition d’espèces, ainsi que d’entières formes de vie. L’idée, simple et puissante, dérange. Débats véhéments, polémiques, interprétations, transformations, les réactions sont nombreuses, et se poursuivent aujourd’hui encore.
C’est dans une Angleterre colonisatrice que les esclaves furent proclamés les égaux des sujets de sa Majesté britannique, c’est dans une nation empreinte de culture biblique que le dogme de la Création fut mis à mal, c’est un gentilhomme campagnard sans fonction universitaire qui révolutionna notre conception du Monde. L’Angleterre était un pays de contraste où le conservatisme ambiant avait le mérite de conserver… la liberté de pensée.
Nous suivrons Darwin pas à pas, dans les hasards heureux qui permettront la maturation de ses idées, la métamorphose de l’étudiant médiocre de la bourgeoisie victorienne. Nous accompagnerons le naturaliste patient et méticuleux dans son périple sur le Beagle, la «chance de sa vie». Voyage qui inspira sa longue réflexion vers une vision du Monde si difficile à accepter. Et nous comprendrons, enfin, les tenants et aboutissants de la plus belle théorie de l’histoire naturelle.
Une citation tirée de L’homme sans qualité de Robert Musil nous guidera dans notre exploration:
Tu n’as qu’à te représenter ce qui se produit de nos jours: lorsqu’un homme important met une idée au monde, elle est aussitôt la proie d’un processus de division, fait de sympathie et d’antipathie: les admirateurs d’abord, en arrachent de grands morceaux à leur convenance et déchiquettent leur maître comme des renards une charogne; ensuite les adversaires anéantissent les passages faibles, et il ne reste plus bientôt de quelque œuvre que ce soit qu’une provision d’aphorismes où amis et ennemis puisent à leur gré. Il s’ensuit une ambiguïté générale. Il n’est pas de Oui qui n’entraîne son Non. Accomplis l’acte que tu voudras, tu trouveras toujours vingt nobles idées pour le défendre et, si cela te chante, vingt autres non moins nobles pour l’attaquer. On serait assez tenté de croire qu’il en va comme de l’amour, de la haine et de la faim, où les goûts doivent être différents pour que chacun puisse avoir son compte.
Barbara C
Professeur d’histoire des sciences de l’Université de Rome «Tor Vergata»
Darwin, perché sur l’arbre des espèces?

DARWIN, par Barbara CONTINENZA

3. Darwin, une vie pour une idée
4. L’évolution, une révolution
La théorie de Darwin,exposée en 1859 dans L’origine des espèces, apparaît d’emblée comme une nouvelle conception du monde. Était-ce une révolution ou une évolution?

8. L’homme et les singes
La découverte des singes anthropomorphes suscita de nombreuses polémiques dès le début du XIXe siècle. On craignait les retombées iconoclastes d’un rapprochement entre les singes et l’homme.


17. Babouins et métaphysique
Le 16 août 1838,Darwin écrit:«L’origine de l’homme a été démontrée. La métaphysique doit prospérer. Celui qui comprend le babouin contribuera davantage à la métaphysique que Locke.»
19. Les années de formation
Comme son père et son grand-père,le jeune Charles entame des études de médecine,interrompues en 1827. Lorsqu’on le réoriente vers la vie ecclésiastique,le virus de l’histoire naturelle l’a déjà contaminé.



30. Le long périple du Beagle
Lorsqu’il embarque sur le Beagle,en 1831,Darwin est un jeune homme de 22 ans,doté d’une bonne formation de naturaliste. À son retour,après cinq ans de navigation,il est déjà célèbre.

42. Les prémices d’une théorie
Après avoir confié à des experts le matériel collecté lors de son voyage, Darwin entreprend en 1837 la rédaction de ses Carnets. Il n’y livre pas toute sa pensée,mais l’expression «ma théorie» devient récurrente.
46. La lutte pour l’existence
Si les espèces se modifient graduellement,Darwin doit expliquer leur admirable adaptation à leur milieu. En lisant Malthus,en 1838, il identifie sélection artificielle et sélection naturelle.

52. Événements intimes

Le mariage en 1839,les enfants,la maladie:problèmes personnels et réflexions théoriques aggravent chez Darwin le conflit intérieur sur la religion. Il en deviendra agnostique.
57. Premières ébauches
En 1842 et en 1844,Darwin écrit deux ébauches de sa théorie de l’évolution. Puis,pour affermir sa réputation,il entame un long travail sur la systématique de certains crustacés,les cirripèdes.

62. Compagnons de route

L’été 1858,alors qu’il prépare une troisième version de sa future œuvre maîtresse,Darwin reçoit un article de Wallace qui présente des idées très voisines.
68. L’origine des espèces
En 1859,après plus de vingt ans de travail,Darwin publie L’origine des espèces. Il profitera des éditions suivantes pour répondre aux critiques essuyées par sa théorie.



82. L’origine de l’esprit
Il devra se faire «une vive lumière sur l’origine de l’homme et sur son histoire» concluait Darwin dans L’origine des espèces Après un long silence,il aborde cette délicate question en 1870.
L’évolution, une révolution
La théorie de Darwin, exposée en 1859 dans L’origine des espèces, apparaît d’emblée comme une nouvelle conception du monde. Était-ce une révolution ou une évolution?
Les historiens le soulignent: dans son ouvrage le plus célèbre, The Origin of Species («L’origine des espèces»), publié en 1859, Darwin n’employa jamais le terme «évolution», et jamais il ne traita de l’espèce humaine! Darwin était courageux, mais pas téméraire.
Darwin a changé les sciences de la vie comme Copernic avait bouleversé l’astronomie: la théorie de Copernic mettait à mal le géocentrisme, celle de Darwin porte un coup fatal à l’anthropocentrisme. Le Système copernicien reproduit ci-dessous est extrait des Entretiens surla pluralité des mondes de Fontenelle (1657-1757), un des inspirateurs des nouvelles conceptions naturalistes développées au siècle des Lumières.

L’année 1859 est néanmoins un jalon. Moins de 40 ans après, le paléontologue américain Henry Fairfield Osborn (1857-1935) rédigeait l’une des premières histoires de l’évolutionnisme et, comme ce serait de plus en plus la tendance, cherchait partout où cela semblait possible des anticipations de l’idée d’évolution. En 1894, dans son livre Des Grecs à Darwin – Conception historique du développement de l’idée de l’évolution, il écrit: «“L’avant et l’après Darwin” seront toujours l’ante et post urbem conditam de l’histoire de la biologie.» Selon Osborn, l’idée d’évolution n’était pas neuve, mais elle avait «atteint sa maturité actuelle par de lentes contributions apportées au cours de vingt-quatre siècles. [...] Plus on l’étudie, plus on a la conviction que la loi de l’évolution a été atteinte non pas d’un bond décisif, mais par le développement progressif de chaque idée subordonnée et connexe, avant que cette loi ne soit reconnue comme un tout unique par Lamarck d’abord, par Darwin ensuite».
Osborn raconte ainsi l’évolution de l’idée d’évolution.Cette évolution-là ressemble à un processus darwinien, ce qui n’est pas un hasard. L’évolution darwinienne des êtres vivants procède graduellement, sans sauts brusques,et nous pouvons penser que la connaissance se développe similairement. Cette vision «continuiste» et cumulative de la science est une application (avant la lettre) de la théorie évolutionniste de la connaissance, qui transpose le mécanisme darwinien de l’évolution des êtres vivants à l’émergence et à l’établissement d’idées nouvelles. L’évolution s’applique à l’Évolution.
Le fait que pour Darwin, l’évolution ne soit pas synonyme de progrès, c’està-dire d’une avancée vers une perfection toujours plus grande, semble un détail que l’on pouvait encore, selon Osborn, se permettre de négliger. Par ailleurs, on pouvait aussi ignorer les différences entre la théorie de Darwin et celle de Lamarck, considérées comme de simples étapes dans un parcours fort long. «L’avenir, concluait Osborn, nous dira si les précurseurs de Darwin et Darwin luimême [...] ont résolu de manière satisfaisante cet antique problème, ou s’il nous faut encore attendre un prochain Newton pour notre philosophie de la Nature.»
Par son allusion à Newton, Osborn faisait référence à une expression couramment utilisée quelques années avant la mort de Darwin pour lui rendre hommage. Le «Newton du brin d’herbe» dont Kant (1724-1804) n’osait pas espérer l’avènement s’était finalement incarné en Darwin, l’homme qui avait été enfin capable d’expliquer, en termes de lois purement naturelles, le «mystère des mystères», la structuration et la différenciation de la vie sur Terre.
Dans la Critique de la faculté de juger (1790), Kant, au point culminant de sa réflexion sur la nature de la science et de la connaissance, avait affirmé: «Il est tout à fait certain que nous sommes incapables de connaître, avec nos principes mécaniques simplistes, les êtres organisés et leur possibilité interne [...]. Il est absurde pour des êtres humains [...] d’espérer que surgisse un jour un Newton qui

rende compréhensible ne serait-ce qu’un brin d’herbe d’après des lois naturelles que nulle intention n’a ordonnées [...].»
Or, en 1868 déjà, dans son Histoire de la création naturelle, le zoologiste allemand Ernst Heinrich Haeckel, disciple autoproclamé et fidèle continuateur de Darwin, s’inscrivait en faux contre le pessimisme de Kant: il proclamait que Darwin avait dépassé la traditionnelle conception finaliste ou téléologique de la nature – celle qui imposait une explication de la nature en termes de buts prédestinés. Débarrassés de ce préjugé, les hommes de science pouvaient étudier les phénomènes de la vie dans leur globalité et les expliquer par des causes naturelles purement mécaniques.
Darwin avait en effet conclu L’origine des espèces en affirmant, avec la discrétion et la modération qui le caractérisaient:
Il est intéressant de contempler un rivage luxuriant, tapissé de nombreuses plantes appartenant à de nombreuses espèces, abritant des oiseaux qui chantent dans les buissons, des insectes variés qui voltigent çà et là, des vers qui rampent dans la terre humide, si l’on songe que ces formes si admirablement construites, si différemment conformées, et dépendantes les unes des autres d’une manière si
«Lorsque nous ne regarderons plus un être organisé de la même façon qu’un sauvage contemple un vaisseau, mais comme un organisme dont l’histoire est fort ancienne, l’étude de l’histoire naturelle gagnera beaucoup en intérêt!», dit en substance Darwin dans L’origine des espèces. L’illustration ci-contre provient de l’Historia naturalis ranarum d’August Roesel von Rosenhof (1705-1759), un naturaliste et illustrateur allemand.
L’homme et les singes
La découverte des singes anthropomorphes suscita de nombreuses polémiques dès le début du XIXe siècle. On craignait les retombées iconoclastes d’un rapprochement entre les singes et l’homme.
PL’anatomiste et paléontologue
Sir Richard Owen (1804-1892), sur une photographie prise vers 1855. C’est à Owen que l’on doit le terme de dinosaure. Opposé à la thèse de la continuité entre l’animal et l’homme, Owen soutenait que la présence d’une petite structure, l’hippocampus minor, distinguait absolument le cerveau de l’homme de celui des singes.
ourquoi d’éminents scientifiques se sont-ils affrontés à de nombreuses reprises devant un public enflammé? Pourquoi y eut-il autant de polémiques au sein des revues scientifiques et des quotidiens à propos d’un aspect apparemment aussi marginal que la présence ou l’absence, dans le cerveau des singes, d’une petite structure appelée hippocampus minor ? Comment se fait-il qu’une question d’anatomie comparée ait, dans l’opinion publique, suscité de telles passions, presque au point de provoquer des rixes?
Richard Owen, l’un des principaux protagonistes de la querelle, était alors le plus grand expert britannique en singes. À partir des années1830, il a publié des études sur l’ostéologie du chimpanzé et de l’orang-outan et a préparé des cerveaux de singe dans l’alcool; il avait également réalisé d’importantes études sur les fossiles, de reptiles en particulier. C’est d’ailleurs à lui que nous devons le terme «dinosaure», forgé en 1841 pour désigner un carnivore géant décrit par d’autres scientifiques et dénommé auparavant Megalosaurus

Les grands voyages avaient favorisé depuis longtemps la collecte de tous types d’organismes. Les singes, cependant, à cause de leur ressemblance avec l’homme, suscitèrent des récits fantastiques qui témoignaient de leurs comportements et capacités extraordinaires. Soulignons également que les populations, bien qu’indéniablement humaines, avec lesquelles les voyageurs entraient en contact au cours de leurs explorations, avaient, du point de vue des explorateurs, une existence d’un niveau fort primitif et «bestial». À tel point que, plus ces populations se distinguaient de l’homme blanc civilisé, plus on avait tendance, sans trop de scrupules, à les rapprocher des singes.
La première description d’un chimpanzé remontait à 1699. Même si les ressemblances du singe et de l’homme étaient affaire de définition, cette description, associée à celle du Pygmée, assimilait l’autochtone africain à une sorte de chaînon intermédiaire, qui aurait partagé avec l’homme 48 caractères, et 34 avec les autres quadrumanes. Il était facile de céder à la tentation de considérer comme des formes «inférieures» d’humanité les tribus d’indigènes qu’on allait peu à peu découvrir.
En 1849, l’on apprit par un missionnaire l’existence, en Afrique occidentale, d’un grand singe apparemment féroce: le gorille. Owen fut tout de suite appelé à se prononcer sur l’inquiétante ressemblance entre cette grosse bête et l’espèce humaine. Comme par le passé, fort de son expérience, il s’efforça de calmer les esprits troublés. En 1855, cependant, après de nombreux chimpanzés et orangs-outans, le premier exemplaire vivant de gorille arriva à Londres. Il s’agissait d’une jeune femelle qui allait devenir une attraction de cirque, trimballée à travers tout le pays comme un phénomène de foire.
Le pauvre animal suscita une profonde stupeur partout où on le montra. Il ralluma un débat déjà vif dans les milieux scientifiques, mais qui, désormais, sous l’impulsion du slogan de l’«hommesinge», atteignait un public plus vaste. L’atmosphère de cette exposition devait être celle décrite par la chanson de Georges Brassens:

«C’est à travers de larges grilles que les femelles du canton contemplaient un puissant gorille, sans souci du qu’en-dira-t-on. Avec impudeur, ces commères lorgnaient même un endroit précis que rigoureusement ma mère m’a défendu de nommer ici.»
Le fixiste Linné et le continuiste Buffon s’opposent
Revenons au débat scientifique, sans doute moins spectaculaire, mais lui aussi animé. En 1735 déjà, le grand systématicien suédois Carl von Linné (17071778) reconnaît la flagrante ressemblance physique entre l’homme et le singe. Il les inclut tous deux dans le même ordre, celui des Anthropomorpha. Linné était fixiste et il pensait sa classification immuable. Son «système naturel» devait refléter, par l’individualisation de caractères essentiels et fixes, la division originelle des organismes en espèces créées ab initio par l’Auteur divin; ces espèces se perpétuaient ensuite de génération en génération, toujours inchangées, à l’exception de très petites différences accidentelles et négligeables. Linné n’avait aucunement l’intention de mettre à mal la conception traditionnelle de l’homme en tant que créature intellectuellement et moralement supérieure, pas plus qu’il ne voulait contester le tableau d’une création divine répondant aux préceptes du livre de la Genèse. Malgré cela, son choix d’inclure l’homme et le singe dans le même ordre fut jugé extraordinaire et provoquant. Linné, toutefois, ne se rétracta pas: il défiait les critiques de désigner les différences radicales dont ils proclamaient l’existence. Paradoxalement, c’est le naturaliste français Georges-Louis Leclerc de Buffon (1707-1788) qui rétablit la distance entre l’homme et le singe. Buffon fut le grand adversaire de Linné et entama avec lui un débat sur le concept d’espèce qui a marqué l’histoire de la biologie. En représentant la nature comme un système d’entités séparées et établies une fois pour toutes, Linné essayait, selon Buffon, «de soumettre à des lois arbitraires les lois de la nature, de vouloir la diviser dans des points où elle est indivisible, et de vouloir mesurer ses forces par notre faible imagination». Ce faisant, Linné ignorait délibérément, toujours selon Buffon, que «la nature marche par gradations inconnues, et par conséquent elle
Le singe bien élevé (1827), tableau caricatural du peintre EdwinLandseer: Un singe habillé est un homme…
Georges-Louis Leclerc de Buffon (1707-1788), dont le portrait ci-dessous est conservé au Musée de Versailles, fut un précurseur de l’évolutionnisme. Il considérait les variations observées chez les êtres vivants comme un éloignement d’un «moule» originel.

Les années de formation
Comme son père et son grand-père, le jeune Charles entame des études de médecine, interrompues en 1827. Lorsqu’on le réoriente vers la vie ecclésiastique, le virus de l’histoire naturelle l’a déjà contaminé.
Charles Darwin est né le 12 février 1809. Contrairement à ce que l’on a prétendu, l’homme ne s’est pas fait tout seul. Aussi, dans la mesure où il est responsable, plus que quiconque, (sauf peut-être Mendel), de l’importance accordée aux généalogies, il convient de remonter à ses deux illustres grands-pères, que Charles ne connut pas.
Son grand-père maternel s’appelait Josiah Wedgwood (1730-1795). Quoique pratiquement autodidacte, il créa, grâce à son esprit d’entreprise et à ses talents d’expérimentateur de nouveaux matériaux et de nouvelles techniques de travail, ce qui deviendrait l’une des principales fabriques de porcelaine de Grande-Bretagne fournisseur de la maison royale. Il épousa une cousine, Sarah, avec qui il eut huit enfants dont l’aînée, Susannah (1765-1817), sera la mère de Charles Darwin.
Son grand-père paternel, Erasmus Darwin (1731-1802) était médecin, scientifique, inventeur et poète. C’était un homme résolument brillant, fantasque, extrêmement actif du point de vue tant intellectuel que pratique. Il épousa MaryHoward qui lui donna cinq enfants, dont deux moururent très jeunes. Son troisième fils, Robert Waring Darwin (1766-1848), sera le père de Charles. Ses deux autres fils, Charles et Erasmus, succombèrent à 20 et 40 ans: Charles, étudiant en médecine, décéda des suites d’une infection contractée lors d’une autopsie, tandis qu’Erasmus, avocat, accablé par de graves problèmes financiers, se suicida par noyade dans un accès de dépression. Robert Waring baptisera ses deux propres fils du nom de ses frères défunts.
L’épouse d’Erasmus, Mary Howard, mourut à 30 ans, alors que Robert Waring n’en avait que quatre. Par la suite, Erasmus se remaria et eut sept autres enfants, sans compter un ou deux enfants illégitimes entre les deux mariages. Cette prolifération s’inscrivait dans une vision théorique de l’activité sexuelle, qu’Erasmus appliquait tant du point de vue scientifique (comme lien essentiel dans la grande chaîne des êtres vivants) que du point de vue littéraire, l’appelant dans ses poèmes le «chef-d’œuvre de la nature». Il était autoritaire à la limite de la tyrannie; Robert, le père de notre Charles, fut pratiquement forcé d’entreprendre des études de médecine. Il se promit de ne jamais se comporter avec ses enfants comme son père l’avait fait avec lui.
Quelle fut l’influence d’Erasmus Darwin sur son petit-fils? Erasmus était un scientifique brillant; il s’intéressa à la physique, à la chimie, à la botanique et à la géologie. Il traduisit du latin l’œuvre de Linné Genera plantarum. Il écrivit un poème encyclopédique en vers, intitulé Le jardin botanique Sa Zoonomie en deux volumes est sans doute son œuvre la plus connue; ajoutons-y Le temple de la nature, publié à titre posthume en 1803. Dans tous ces ouvrages, il soutenait des thèses très avancées sur la transformation des êtres vivants. Il niait toute explication du comportement en termes de schémas préétablis et innés et attribuait en revanche un rôle important aux habitudes acquises immédiatement après la naissance, voire pendant le développement embryonnaire. Il souscrivait à la théorie de l’hérédité des caractères acquis qui, loin d’être


Robert Waring Darwin, le père de Charles Darwin (en haut), était médecin. Erasmus Darwin (ci-dessus), grand-père paternel de Charles, fut aussi le grand-père, par voie maternelle, du naturaliste, anthropologue et statisticien Francis Galton (1822-1911).

Le frontispice de la Zoonomia d’Erasmus Darwin, dont le premier volume parut en 1794. Dans cet ouvrage, le grand-père de Charles Darwin avait anticipé d’une quinzaine d’années certains aspects de la théorie de Lamarck.
nouvelle, était une sorte de croyance diffuse et tacitement acceptée. En substance, il anticipa bon nombre des traits caractéristiques de la théorie de Lamarck. C’est pourquoi la réelle influence qu’Erasmus a pu exercer sur son petit-fils Charles est encore un point très délicat et qui restera sans doute obscur. Charles connaissait les positions de son grand-père, mais il prenait peu à peu ses distances vis-à-vis des versions du lamarckisme en vigueur à cette époque.
Erasmus Darwin et Josiah Wedgwood se connurent d’abord en qualité de médecin et de patient, mais ils se découvrirent rapidement un intérêt commun pour la technique et les inventions. Ils faisaient tous deux partie de la Lunar Society, appelée ainsi parce que ses membres, les «Lunatics», se réunissaient les soirs de pleine lune afin de rentrer chez eux plus tranquillement la nuit. Cette société compta dans ses rangs certains des plus illustres représentants des entrepreneurs du district de Birmingham, qui allaient progressivement devenir le centre d’une nouvelle culture dynamique, toujours plus éloignée de l’aristocratie terrienne traditionnelle. Les noms de certains de ces industriels sont encore célèbres de nos jours: John Wilkinson et ses fonderies, James Watt et ses machines à vapeur. Il y avait aussi, à leurs côtés, d’éminents scientifiques comme le chimiste John Priestley.
L’ingénieur britannique James Watt (1736-1819), qui fit breveter la première machine à vapeur en 1769, fut l’un des membres de la LunarSociety.

Josiah et Erasmus avaient également de nombreuses convictions politiques et idéologiques. Tous deux étaient whigs (membres du parti libéral anglais), grands admirateurs des révolutions française et américaine, et des hommes engagés pour les réformes sociales. La famille Wedgwood allait par la suite construire un village autour de son usine pour loger les ouvriers et leurs familles. Josiah et Erasmus n’étaient pas des «bienfaiteurs de l’humanité», plutôt des représentants d’une classe sociale montante et éclairée: dès les années 1780-1790, ils adoptèrent tous les deux des positions clairement abolitionnistes envers l’esclavage. Ce généreux discernement caractérisa aussi les générations successives des deux familles. Elle exerça en outre une nette influence sur Darwin quand, bien des années plus tard, au cours de son voyage, il observa la déportation des esclaves et les violences qui leur étaient infligées. Ces violences étaient moralement «justifiées» par les théories «scientifiques» de l’époque sur une humanité dite «de deuxième ordre», qui aurait constitué le chaînon reliant l’homme et le singe: ce n’est qu’en 1807 que la Grande-Bretagne interdit le trafic d’esclaves sur ses territoires. En 1832, le Parlement débattait la question de leur complète émancipation; entre-temps, une grande partie de l’opinion publique se mobilisait en faveur des missions de civilisation. Depuis 1787, l’Anti-Slavery Society (la Société anti-esclavagiste) avait adopté comme symbole la médaille en porcelaine bleue à reliefs blanc créée par Josiah Wedgwood. Ce produit de la fabrique représentait un esclave enchaîné sous la phrase «Ne suis-je pas un homme et un frère?» La médaille reflétait sans aucun doute un acte de civisme, mais aussi une grande intelligence commerciale qui, exploitant les sentiments philanthropiques des classes moyennes et supérieures britanniques, valut à Wedgwood de plantureux profits.
«Les maladies dues à la boisson sont héréditaires... dans une certaine mesure»
Avec le mariage entre Robert Waring Darwin et Susannah Wedgwood, en1796, les deux familles scellèrent une union qui trouvera d’autres occasions de se renforcer: Charles lui-même épousera une cousine Wedgwood, et l’une de ses sœurs fera de même avec un cousin. La dot confortable de Susannah et les coquets revenus de son mari, qui réussit dans la profession médicale et qui gérait excellemment ses propres biens, garantirent à la famille un niveau de vie très confortable dans la grande demeure, The Mount, qu’ils acquirent à Shrewsbury.
Avant de se marier, Robert demanda à son père les raisons de la mort de sa mère Mary. La lettre d’Erasmus est intéressante, car elle fournit un témoignage direct du type de communication entre Erasmus et son fils, explicite et «sans scrupule» comme lui-même le définit. De plus, elle documente certaines de ses
CHRONOLOGIE
1809 : Charles Darwin naît à Shrewsbury (Angleterre), fils de Robert Waring Darwin et Susannah Wedgwood.
1817 : Le 15 juillet, sa mère décède prématurément. La même année, il fréquente la Shrewsbury School.
1825 : Il s’inscrit à la faculté de médecine d’Édimbourg.
1828 : Il interrompt ses études de médecine et s’inscrit à l’Université de Cambridge, en vue de devenir pasteur de l’Église anglicane
1831 : Il embarque sur le brigantin Beagle qui, sous le commandement du capitaine Robert FitzRoy, lève l’ancre le 27 décembre à Plymouth pour un voyage autour du monde. Au cours du voyage, Darwin devient le naturaliste officiel du Beagle
1836 : Le 2 octobre, le Beagle retrouve les côtes britanniques; Darwin s’établit à Londres.
1839 : En janvier, il épouse sa cousine Emma Wedgwood; en décembre naît William, son fils aîné.
1841 : Naissance d’Annie, sa fille aînée.
1842 : À l’automne, il emménage avec sa famille à Down House, dans le Kent.
BIBLIOGRAPHIE
1844 : Il commence à travailler sur la théorie de l’évolution.
1847 : Il entreprend la rédaction de sa monographie sur les cirripèdes, qui l’occupera pendant huit ans.
1848 : Décès de son père.
1851 : Décès de sa fille aînée Annie.
1858 : Il lit à la Société Linnéenne un essai sur la théorie de l’évolution au moyen de la sélection naturelle, et présente le mémoire, au contenu analogue, qu’Alfred Wallace lui a envoyé du Sud-Est asiatique. Son plus jeune fils, Charles Waring, décède.
1859 : Il publie L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle (On the Origin of Species by Means of Natural Selection).
1871 : Il publie La descendance de l’homme et la sélection sexuelle (The Descent of Man and Selection in Relation to Sex).
1872 : Il publie L’expression des émotions chez l’homme et les animaux (The Expression of the Emotions in Man and Animals).
1881 : Il termine son Autobiographie et publie Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale
1882 : Le 19 avril, il meurt à Down House.
Buffetaut E., Cuvier, le découvreur de mondesdisparus : Belin-Pour la Science, 2002.
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Darwin C., Autobiographie : Éditions Belin, Collection «Un savant, une époque», 1997.
Darwin C., Voyage d’un naturaliste autour du monde : La découverte Poche, 2003.
Darwin C., L’expression des émotions chez l’homme et les animaux : Rivages Poche/Petite Bibliothèque, 2001.
Darwin C., La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe : Syllepse, 1999. Browne J., Charles Darwin. Voyaging : Princeton University Press, 1996.
Gould S. J., Darwin et les grandes énigmes de la vie : Points Sciences, Seuil, 1997.
Mayr E., Histoire de la biologie : Fayard, 1989.
Tort P., Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution : PUF, 1996.
Tort P., Darwin et la science de l’évolution : Découvertes Gallimard, 2000.
Tort P., La seconde révolution darwinienne : KIMÉ, 2002.
Tort P., Darwinisme et société : PUF, 1992.
Tort P., Pour Darwin : PUF, 1997.
Site internet: http://pages.britishlibrary.net/charles.darwin/ http://www.lamarck.net
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