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CE QUI RESTE D'UN PARADIS

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ENAN BURGOS

CE QUI RESTE D’UN PARADIS

PLEAMAR


Tous droits réservés pour tous les pays. © Pleamar, 2010


« Même sédentaires, même casaniers, nous ne sommes jamais que des nomades. Le monde ne nous est que prêté. Il faudrait apprendre à perdre ; et l’image du verger, à peine la retenir. » Philippe Jaccottet, A travers un verger.


PROLOGUE

L’indien déraciné que je suis a toujours eu dans son cœur une serre amazonienne. A présent, il en existe une, palpable et bien réelle, au sein du Parc zoologique de Lunaret à Montpellier, ce qui est une véritable aubaine pour tous les amoureux de la jungle et de la mangrove tropicale. Il s’agit ici de la serre amazonienne la plus grande de France. « Les nombreuses espèces végétales présentées reflètent à merveille la biodiversité indispensable à l'équilibre de l'écosystème forestier amazonien. Cet espace végétal est également un lieu d'étude et d'observation pour mieux respecter la végétation et favoriser sa protection. » Voilà en peu de mots sa devise. Elle accomplit ses missions de manière ludique autant que rigoureuse. On peut également contempler la beauté


des multiples espèces qui l’habitent ainsi que l’authenticité des sentiers où les promeneurs, en pleine rêverie, découvrent avec joie une végétation luxuriante. Là, avec panache ou langueur, les animaux de la jungle se livrent ou s’abandonnent aux plus séduisantes parades. Nous y ressentons, profondément, une grande admiration pour la nature et ses trésors. Généreuse et baroque, elle nous enivre les sens ; ses palétuviers et ses lianes deviennent alors un labyrinthe magique, fascinés que nous sommes par la symphonie sourde de la sève montante et par les arômes si doux de sa tiédeur souveraine. Mais assez de paroles ! Il est temps d’y pénétrer, de pousser le portail en bois qui la sépare de la froideur de décembre. Aussitôt, sous sa voûte de cristal éblouissant, se laisser guider par les génies de sa verdeur flamboyante. Espérance, sensation prodigieuse, voilà le mot qui convient pour qualifier ces chants


d’amour et ces couleurs de jadis qui nous font rêver d’un avenir meilleur pour notre planète. Hélas, les choses sont différentes et c’est pour cela que je vous invite à me suivre, sans dogmes ni à priori, autour de ce récit pour cultiver une parole fertile digne de ce paysage indompté, en péril, saccagé désormais par la prédation incessante des hommes.


La serre est pleine de surprises, et, pas à pas, nous pénétrons dans une partie recréée du monde où l’éclatante végétation éclaire nos rêves… Voici la magie qui nous manque, tissage de lianes et de feuilles ogresses, voici l’humidité qui dégouline dans son habit végétal, voici enfin, habillé de fange et de dentelle de


lune, le caïman à lunettes, passeur de morts. Il nous regarde les yeux rieurs malgré la vitre aqueuse qui l’enferme. A quelques pas de là, je vois venir l’agami trompette sur ses hautes pattes blanches, habillé d’une cape de plumes grises, bleues, ocres et noires. Très sociable, il s’approche de moi, sa joie n’est pas moins forte que la mienne ; il s’arrête à mes côtés, joue avec mes lacets, sa compagne le rejoint. Je suis tenté de caresser sa tête, mais par je ne sais quel mystère, je siffle au lieu de le faire. L’heureux ménage s’éloigne par le sentier bordé de songes. La promenade continue. Au fond d’une cage de cristal, première rencontre avec les piranhas, remuants, d’une taille fabuleuse. Leurs petites bouches jaunes s’ouvrent et se referment laissant entrevoir leur scie vorace ; écailles tachetées de jade rendant à l’eau son incendie d’émeraudes.


Des années, des siècles, sans ressentir cette tiédeur fascinante, miroirs squameux de l’air, sonorité changeante des feuilles, soleil qui s’obstine à faire jaillir la source des merveilles. Lointaine contrée de l’abondance ici reconstituée, tropique qui dit ses secrets, le sol est semé d’anthuriums, l’air embaumé d’orchidées. Le tangara mordoré, transfiguration du diable, parle de son ardeur sur la branche d’un goyavier. Il chante son amour, habillé d’une houppelande écarlate. J’ai enfin le droit de saluer le plus grand ténor de la sierra, le troupiale, cet oiseau ami des poètes, étoile qui a fait naufrage dans l’éternité de la jungle. Indolent, si orangé et si orné, il fredonne sa mélopée et remplit mon cœur de joie. Ses ailes pleines de liberté, je ne les oublierai jamais. Il est digne et juste que j’accorde ma plus grande adoration à l’oiseau de mon enfance : la Chamaría. Ici on la nomme troupiale. Toujours, sautillant


de branche en branche quand elle chantait au bord du fleuve, le plumage étincelant de son jabot se reflétait sur les eaux ; le caméléon, la regardant fixement, se parait alors de cette flamme divine. Et pour finir comme il se doit ma première halte, injuste serait de ne pas parler d’une dame prodigieuse : la frémissante turugulla, tourterelle très fine qui pond ses œufs exquis sur la terre parmi les roseaux. Se sentant menacée à cause de sa chair si tendre et de son plumage chocolaté, elle ne cesse de roucouler ; alors moi, je la regarde, je pleure, inconsolable. - Honte à toi, honte à toi ! Que fais-tu ici, qu’attends-tu pour revenir à ton paradis d’enfance ? - Je le veux, je le veux, mais un ange m’appelle ailleurs… - Tu chanterais si bien là-bas.


- Je le sais, mais il arrive qu’une autre puissance m’en empêche… Et pour endiguer ma tristesse, je poursuis ma rêverie. Il pleut, mais oui, il pleut toujours dans la jungle. C’est en partie de là que lui viennent son mystère et sa richesse. L’humidité est totale ; règne là, de façon manifeste, une vapeur étouffante et torride. La brume perd ici sa mélancolie et, malgré le danger qui nous guette, plus on la pénètre, plus nous sentons notre tronc, notre sève et nos racines. Parce que c’est de cela qu’il s’agit : retrouver la perception oculaire, se sentir assiégé par l’extase de ce Jardin d’éden dans lequel l’on s’immerge. La jungle et ses frayeurs nous aident à nous débarrasser de la crainte, sa langue nous communique les plus minutieux remous, la plus flamboyante ritournelle. Ensuite, on fait partie de ses nuages, de ses maelströms, de ses


fleuves et de sa pénombre. Nous faisons corps avec elle, c’est ainsi que commence notre véritable aventure sur son sol semé d’énigmes. Cernés par des reptiles élastiques et des poissons tigres, pour reprendre haleine et conjurer la peur, dans un silence symphonique, nous marchons délicatement dans ce labyrinthe de fougères arborescentes, d’ananas, de palmiers et de lataniers… Un paradis luxuriant où la chlorophylle étale son émeraude, avivant dans notre chair, la couleur rouge sang. En soupirant, tout pensif, je marche, me rappelant la sentence de Nietzche : « Le désert croit ». Je me dis que cette serre amazonienne, hélas, n’est autre chose qu’un mirage, une oasis, une illusion. Mais elle défend très bien son propos car elle nous remplit d’espoir. Moins aveugles maintenant, il va falloir, inflexibles, ne plus céder à la défores-


tation, au pillage des espèces, à la prédation abjecte de toutes sortes de rapaces, à la guerre et ses horreurs. Il est temps de tourner définitivement la page, d’ouvrir enfin le livre de l’équilibre, de la paix et de la beauté. Autre partition que celle des marteaux piqueurs, des tronçonneuses, des bulldozers, des canons, de missiles et des rafales, symphonie moins belliqueuse, plus humaine, définie par les tempêtes, les cyclones, les tornades, les grondements des volcans, le murmure des marées, le remous du ressac et le bruissement des forêts. Mais c’est quoi ce remue-ménage sous l’eau? On dirait des sables mouvants ou de la boue maléfique… Etranges, très étranges ces deux raies… Changeantes et coquettes, la peau mouchetée de petits cercles rouges, elles se déplacent, aspirant le sol avec la souplesse d’un félin ; c’est peut-être pour cela qu’on les


nomme, « Manta léopard de l’amazone ». Une pancarte attire mon attention sur le danger de leur aiguillon. Je m’éloigne avec précaution et, après un petit pont, je distingue les carapaces de deux tortues. Autrefois magiques, elles étaient considérées comme tables de divination, écriture divine dont la référence est le ciel, ses étoiles, sa voûte, et sa rondeur. Dans le bestiaire chinois traditionnel la tortue joue un rôle majeur, elle est l’un des quatre animaux mystiques, un haut symbole cosmique. De les voir là, endormies, exposées aux regards dévoyés des visiteurs, je lève les yeux et il me semble voir, comme Dante, une multitude d’anges.


Enfin, mes frères ! Sakis, tamarins de goeldi, ouistitis argentés. Je suis votre dévoué admirateur ! De l’extérieur de ce grillage, croyez-moi, je partage votre drame. Eh bien oui, sans la liberté, la plus grande des fortunes sur cette terre, aucun bonheur n’est possible. Que l’on soit


humain ou animal, privé de liberté, on n’a droit qu’à un statut d’esclave. Ah ! Et cette passivité mortifère qui vous fige sur ces lianes ! Quoique préservés de l’hécatombe, ne renoncez pas cependant au monde. Il est vrai qu’ici, on vous protège, on vous traite bien, on vous câline, c’est un lieu d’amour et de paix, une énorme cage de verre transformée en mini-jungle, clôturée, qui agit en effet, grâce à vous, sur la pensée nuisible des hommes. Retrouvez donc vos esprits, enflez-vous de rage et d’orgueil, regroupez-vous et copulez abondement avec feu comme seuls, vous, les singes, savez le faire. Après une révérence, toujours d’un pas nonchalant je poursuis ma marche. Ma curiosité me conduit alors au bassin des anacondas. De saumâtres souvenirs remontent à la surface : Tout petit, dans mon jardin, j’ai été mordu par un serpent mapaná. A nouveau, aujour-


d’hui, je me sens un peu perdu, chancelant. Sueurs froides. Malgré l’effroi, comme hypnotisé, je suis tenté de me laisser enlacer, triturer, dévorer. Par chance il y a cette paroi en verre qui nous sépare. Ils sont trois, quatre, noués, impossible de savoir le nombre exact. Sensible à ma présence, l’un d’entre eux commence à défaire le nœud, glisse lentement, venant à ma rencontre. Envoûté par sa danse, tout vibre en moi, ma peur s’estompe, nous ne sommes plus des ennemis et à mon grand étonnement, il me demande, dans son dialecte reptilien, qui je suis et pourquoi je le regarde. Timidement, je lui expose le motif de ma visite. - C’est le Pôle emploi qui m’envoie, je suis chômeur et je viens ici pour essayer de trouver un boulot. Et lui de me répondre :


- Vous êtes un homme de valeur porté par l’amour, amour dans le cœur, amour dans les mots. Ne vous laissez pas dompter, un doux baiser et je vais vous transfigurer. Se dressant contre la vitre, il semble m’appeler. Discrètement et flairant le piège, je me dis : - Après tout c’est un risque à prendre, je n’ai pas grand chose à perdre, et puis il y a la vitre, elle me protège. A tâtons, je m’approche, le regard mi-clos je colle mes lèvres contre la vitre. La langue fourchue de la bête la traverse comme par magie, enrubannant la mienne. Complètement transfiguré, je quitte enfin mon rôle de métèque pour assumer celui de prince : un mètre quatrevingt, yeux bleus, cheveux d’or bouclés, tout ce qu’il faut pour devenir un conquérant, un pur spécimen de l’identité


nationale. Fini le chômage, l’anxiété, l’exclusion, la misère, à partir d’aujourd'hui plus aucun barrage ne me résistera, bientôt j’aurai une Rolex et je roulerai en BMW. Ce puissant baiser a fait de moi un homme nouveau. Dommage pour l’humanité que ce miracle soit si rare, je me sens aérien, fini le découragement et la discrimination raciale, j’imagine que je vole, lançant des éclairs de joie, répandant une lumière d’amour sur la morne solitude des hommes.


Durement rappelé à la réalité par la sonnerie d’un portable, redescendu, hélas, sur terre, je poursuis ma promenade. Je quitte la mangrove, les marécages, les cours d’eau, les mares et leurs eaux saumâtres où grouillaient une grande variété de reptiles et de poissons divers, comme les anableps pacifiques, les boas canins et les iguanes. Ces derniers me sont très familiers puisque


très présents sur les rives du Sinú où j’ai grandi. Me voilà en plein cœur de la forêt dense. J’aperçois alors, perchés et immobiles sur la branche d’un cacaoyer, pas trop loin l’un de l’autre, un adorable couple de motmots houtouc aux sourcils bleus. Symbole national du Salvador, cet oiseau un peu trapu dont la longue queue s’achève en deux larmes turquoise, vit en Amérique Centrale. - C’est quoi cette bosse sur le sol, Maîtresse ? demande un enfant tout en lui donnant un coup de pied. - Attention, les enfants, surtout ne touchez pas ! Ce n’est pas un ballon de foot, c’est une fourmilière. Est-ce que ça vous plairait si un géant venait et s’amusait à donner des coups de pieds au toit de votre maison ? -

Non, Maîtresse !


- Eh bien, c’est pareil pour les fourmis. Cette bosse que vous voyez là, c’est le toit de leur maison. Elle est faite de boulettes de terre, de paille et de brindilles et elle sert surtout à la protéger de l’eau, du soleil et de la neige. - Est qu’il y a de la neige en Amazonie, Maîtresse ? - Non, jamais. Par contre, il pleut beaucoup. - Et les poissons, est-ce qu’ils s’noient quand il pleut beaucoup ? - Bon, ça suffit les questions, je vais vous montrer quelque chose qui va vous amuser. Suivez-moi sans quitter le sentier. -

C’est quoi ?


- Qui, parmi vous, sait le nom de ce magnifique oiseau au bec si gros et si long ?

C’est le tour d’un délicieux couple de toucans d’être la cible d’une ribambelle de questions et de moqueries. La classe parle très fort. Le bruit finit par perturber la tranquillité du joyeux couple. Très habiles, ils prennent la fuite vers la cime dense de la Ceiba qui les abrite. Moi aussi, je m’enfuis, non sans me délecter un instant


devant l’imposante cascade. La source et ses murmures, heureusement, éclipsent le vacarme des enfants, rendant à la serre amazonienne tout son naturel et son mystère. Maintenant où me diriger pour échapper à un tel chahut, vers la canopée peut-être? Pas avant de rendre visite au boa constrictor et ses mœurs crépusculaires et nocturnes, mangeur d’iguanes, d’oiseaux, d’ocelots et autres petits mammifères. Lorsqu’il serre une proie, il peut exercer sur celle-ci une pression allant jusqu'à 3200 Kgf. Je m’approche de la grotte des fourmis défoliantes chargées de fragments de feuilles plus grosses qu'elles. Au Brésil, on les appelle "sauvas". Elles peuvent causer de graves dégâts dans les vergers et les plantations par la défoliation des arbres. Plus loin, règne la mygale géante, appelée en espagnol Tarántula Goliat à cause de son énorme taille. Elle chasse au sol et n’est vraiment active que la nuit. C’est


l'une des rares araignées capable de chasser serpents et petits mammifères. Je rends visite aussi à l’ocelot, ce chat sauvage spécialiste dans l’art du camouflage et dont le nom est d’origine nahualtl. Je croise les dendrobates, grenouilles ornées de couleurs célestes qui sécrètent sur leur peau un alcaloïde venimeux dont certaines tribus indiennes enduisent la pointe de leurs flèches. En captivité, elles perdent l'essentiel de leur toxicité. Et pour finir, avant de rentrer dans la grotte qui amène à la canopée, grotte où logent, dans une pénombre absolue, tatous, paresseux, coendous, douroucoulis et chauve souris, je rencontre le grand téju, le plus grand des lézards terrestres guyanais au corps massif et aux écailles noires et jaunâtres qui lui fournissent un excellent camouflage. Très agressif quand il se sent attaqué, sa morsure est terriblement douloureuse.


Alors, mĂŠfiez-vous si vous le croisez dans le chemin sinueux de votre vie.


Je sors de l’ombre. Quelle merveille, cette lumière tamisée qui éclaire d’un azur si doux le sommet des grands arbres. Ciel plus pur. Ô délice ! Vu de cette hauteur, je t’adore, jungle ! La splendeur étincelle en chacune de tes branches, tiges et feuilles si riches en ressources variées. Fleurs, fruits, arômes envoutants de tes papayers, sapotiers, avocatiers, jacarandas, tamarindus, cacaoyers et de tant d’autres espèces où le singe hurleur psalmodie de liane en liane, sa romance éphémère. Pour couronner le tout, voici à nouveau, accrochés aux guirlandes fleuries de la canopée, fêtant leur amour, le joyeux couple de toucans. Divinité supérieure, le toucan dont le bec projette la semence créatrice et dont le puissant sexe tirebouchonné en érection est l’un des symboles de ses attributs divins, est à l'origine du Tout. On peut entendre tout autour, aussi longtemps que durera la fête de ce paradis, le tintement


de la pluie, l’hymne des eaux puissantes déferlant en cascades et torrents ; on peut également se mouvoir à travers les rayons forts qui ponctuent la pénombre. Je m’extasie de tout cela, car le plaisir, contrairement à d’autres endroits, n’est pas exclu ici. J’oublie les bruits extérieurs qui font vibrer la serre, ainsi que la raison qui m’a poussé à venir et, après une lente marche sur la passerelle, j’arrive à la fin de ma promenade. Avant de sortir, je me retourne une dernière fois pour jouir de cette fulgurance amazonienne. Inondé de joie, mes sens dansent, mon cœur chante, la brume, dans mon esprit, se dissipe… Aussitôt dehors, retentissent les cris, la jácara, comme on dirait chez nous, de guacamayos, garzas rojas et micos aulladores.


Un grand merci Ă Christian Dalmasso pour son aide prĂŠcieuse.


Cet ouvrage a été composé et achevé d’imprimer par l’Imprimerie Valentin à Givors le 17 février 2010


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