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La poubelle de Marrakech

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PILOTPRESS THE MAG AGENCY

H C E K A R R A M E D E L L LA POUBE

SOUS-DÉVELOPPEMENT DU

RABLE


SOUS-DÉVELOPPEMENT DURABLE

LA POUBELL


LE DE MARRAKECH PHOTOGRAPHIE Alexandre MARCHI - TEXTE Sébastien DI SILVESTRO

Depuis 25 ans, la ville de MARRAKECH exploite une décharge sauvage atteignant aujourd’hui plus de 400.000 mètres cubes pour 8 MÈTRES de haut. Près de 700 TONNES d’ORDURES y sont quotidiennement déversés

au mépris des risques sanitaires majeurs pour l’être humain, la chaîne alimentaire, la nappe phréatique, l’air. Gorgée de métaux lourds et de gaz qui explosifs, la décharge accueille également les nombreux troupeaux qui viennent s’y nourrir. Leur viande finira dans l’assiette du touriste ou à l’export. Dans cet environnement vicié et irrespirable dont les relents s’étirent jusqu’au centre ville, travaille une centaine de personnes dont une majorité d’enfants misérables. Pourtant Marrakech a été certifiée ISO 14001 en récompense de son management environnemental. La ville organise même au mois de décembre le Festival International du Film, avec l’environnement pour thème central. Tout pour plaire aux touristes.


En 1994, la perle du sud comptait à peine 672.526 habitants. Aujourd’hui, il faut ajouter 1.400.000 touristes pour 4.298.833 nuitées par an.

Par Sébastien DI SILVESTRO

S

i de nombreux enfants triment autour de l’industrie touristique de Marrakech en tirant les dromadaires pour européens conquis, l’administration dissimule que des centaines d’enfants et de gens pauvres s’échinent quotidiennement dans les détritus de ce tourisme de masse. Plus l’activité grandit, plus la décharge de Marrakech explose littéralement dans l’indifférence générale alors qu’elle pollue la chaine alimentaire de ses métaux lourds, et exhale des gaz mortels sur une surface équivalente à un stade de dimensions olympiques pour 8 mètres de hauteur. En matière de tourisme, le gouvernement marocain applique toujours une politique de trompe l’oeil qui semble satisfaire sa clientèle avide d’un dépaysement folklorique soigneusement organisé. A midi la place Djemaa el fna est vide. En quelques heures, des légions de touristes fraîchement débarqués envahiront l’avenue Mohamed VI saturée de circulation pour rallier la place centrale où aura jailli son marché typique. Au milieu des charmeurs de serpents et diseuses de bonne aventure patentées, des dizaines de stands proposent de goûter la cuisine typique du Maroc. Si le touriste sent, dès sa sortie de l’hôtel, comme un voile de particules sèches se déposant dans ses poumons, il ne résiste jamais à l’odeur de cuisson

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Si l’impact sur la sante qui n’est opportunément pas encore démontrée, elle se constate déjà. Il y a beaucoup de pathologies difficiles dans la région.

des brochettes kebab qui l’aimante vers la lumières des stands apparemment improvisés. Aucun guide n’écrit que ce beau marché est fortement encadré par la municipalité qui rend chaque jour possible ce défi technique si « traditionnel ». Alors si les touristes low-cost comme les clients des palaces trop heureux d’esquiver l’hiver à Paris, se régalent à la bonne franquette de jus d’oranges fraîches et de viandes marinées potentiellement nocives, ils alimentent sans le savoir un cycle en déséquilibre provoqué par un gouvernement qui mise tout sur le tourisme sans parvenir à contenir ses conséquences dramatiques. On repeint les façades et on entasse sous le tapis quitte à faire de Marrakech une ville factice plantée au beau milieu d’un véritable désastre écologique. Car en 1994, la « perle du sud », comptait à peine

672.526 habitants. Dix ans plus tard, sous la pression touristique faisant grimper en flèche le prix au mètre carré des terrains sur fond de problèmes fonciers insolubles, la population est passée à plus d’un million d’habitants auxquels s’ajoutent plus 1.400.000 touristes par ans (pour 4.298.833 nuitées). Un développement sans précédant avec une croissance moyenne à deux chiffres conduisant la communauté urbaine à gérer ses priorités en partant du centre ville. Cette explosion de fréquentation provoque naturellement un accroissement exponentiel de la quantité de déchets qui atteint cette année une masse critique menaçant la ville et la santé de ses habitants. Alors bien sûr, les touristes qui s’émerveillent toujours des charmes passés de la Médina ou de la douceur des jardins de l’Agdal, de cet air embaumé


On estime à une centaine les personnes vivant de la décharge qui font offices de petits centres de tris alors qu’il n’existe aucun incinérateur.


Ils travaillent généralement avec leurs enfants des villages alentours.

des « saveurs d’orient », ignorent tout de l’origine de cette « fragrance » cernant Marrakech en un nuage de particules méphitiques. « Ils se foutent de la gueule du monde avec leur certification environnementale. Moi, je respire mieux à Paris qu’à Marrakech qui est en train de perdre plus que son âme », confie avec tristesse le Docteur Rachid Hakkou qui lutte comme Don Quichotte contre l’expansion de la poubelle de Marrakech qui tend un bien sinistre miroir de sa ville. Pour rallier la décharge sauvage, il faut s’éloigner des circuits touristiques, franchir la porte Bab Agnaou qui fermait historiquement l’enceinte de la ville. Faire 15 km de piste vers le nord ouest de Marrakech, entre Oulad Abbes et Oulad Abdallah, au pied d’un oued le plus souvent à sec. Là, s’étend à perte de vue un spectacle de désolation qui prend à la gorge et aux trippes. Un tas d’ordures cyclopéen rivalise avec les sommets à l’horizon des grandes constructions immobilières de Marrakech qui s’étendent jusque là. Même si c’est la

filiale d’une société française qui est chargée de la collecte des déchets ménagers, solides, industriels et commerciaux, quand les camions bennes arrivent, ce sont des enfants techniquement appelés « récupérateurs indépendants du secteur informel » qui travaillent parmi les piquants, les tranchants, les seringues, les gaz et les métaux lourds. Affairés, sous un soleil à 30 degrés qui étouffe, ils trient sans relâche les matières plastiques, le verre, le carton non souillé, les chiffons et même les carcasses animales servant à faire de la colle une fois bouillies. Et pendant qu’ils s’échinent le dos courbés à gratter la montagne d’ordures, les « grossistes du secteur d’activité informel » attendent leur livraison qu’ils iront revendre aux industries locales ou à celles de Casablanca. On estime à une centaine le nombre de personnes vivant exclusivement de la décharge et qui vidant la mer à la petite cuillère font à eux seuls offices de petit centre de tri alors qu’il n’existe


La ville est aujourd’hui visible depuis les bords de la décharge.

LES TROUPEAUX Y SONT MÊME DE PLUS EN PLUS NOMBREUX. PARFOIS, LES BÊTES NE SUPPORTENT PAS.

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En plus des risques sanitaires généraux, ces paysans de l’ordure risquent à chaque instant de finir sous un éboulement, la décharge s’étendant sur un site accidenté.

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Les premières analyses démontrent la preéence de lixiviats ou littéralement de jus de déchetterie contenant des métaux lourds ainsi que des gaz hautement nocifs.

aucun incinérateur. Toutefois les récupérateurs et les grossistes ne sont pas les seuls à tirer subsistance de la décharge. Les personnes les plus démunies venant des villages environnant y viennent même s’y nourrir. Et les éleveurs y font également paître leurs bêtes nourries de toxines et de résidus de métaux lourds. Un problème d’autant plus grave que ces viandes finiront dans l’assiette et même à l’export, via des filières improbables. En plus des risques sanitaires généraux, ces paysans de l’ordure risquent à chaque instant de finir sous un éboulement, la décharge s’étendant sur un site accidenté. La décharge émet également des gaz toxiques déclenchant régulièrement des feux spontanés qui embrasent la nuit. Il y a déjà eu des morts sur ce site, des accidents du « travail ». Les paysans de l’ordure ne souhaitent pas remettre en cause la décharge. « Il faut bien gagner sa vie, non ? », conclue l’un d’eux avant de décharger son âne portant une carriole de déchet ramenés du centre ville. Si les pouvoir publics s’attelaient dès aujourd’hui à la fermeture de ce site, il lui faudrait au moins 50 ans avant de pouvoir être réhabilité.

ALERTE A LA POLLUTION : UN SEUL ETUDIANT FRANÇAIS A LA RESCOUSSE

C

ontrairement à la Tunisie, le Maroc de possède pas d’agence gouvernementale pouvant être chargée de mesurer l’impact de la décharge sur la santé humaine, alors que même les eaux usées de la ville y sont déversées. « Je me demande si les touristes ont la moindre idée d’où file l’eau quand ils vont au toilettes », ironise le docteur Hakkou qui mène un véritable combat pour assainir cette situation. Diplômé de l’INPL en France en 1993, il retourne au Maroc pour travailler sur cette problématique cruciale. Mais son diplôme n’avait pas d’équivalence reconnue, et il passe plutôt pour un empêcheur de tourner en rond. La décharge constitue une mauvaise publicité. Le Docteur Hakou entame une grève de la faim. Comme rien ne change, il repasse un Doctorat d’Etat Marocain à l’Université de Caddi Ayyad, la


Pourtant, de nombreuses voix s’élèvent contre la décharge, des crédits sont régulièrement sollicites, mais toutes les études ou projets finissent aussi à la poubelle.

La non prise en charge de cette pollution présage un cataclysme écologique.

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Le Docteur Rachid Hakkou tente de faire enfin analyser les rejets de la décharge via l’aide d’un étudiant français d’une école de géologie de l’est de la France.

AUCUNE ÉTUDE D’IMPACT GLOBAL N’A ÉTÉ RÉALISÉE À CE JOUR HORMIS LA MISE EN ÉVIDENCE DE SUBSTANCES HAUTEMENT NOCIVES.

Faculté des Sciences et Techniques de Marrakech où il propose la décharge comme sujet de thèse, en travaillant bénévolement à la « caractérisation des lixiviats, étude de leur impact sur les ressources en eau et essais de leur traitement ». « Le lixiviat (ou percolat) est le liquide résiduel qui provient de la percolation de l’eau à travers un matériau. Ce terme désigne notamment tous les « jus » issus de décharges, de déchets, de composts, etc. ». Et le résultat de son étude est alarmant : il constate une production de lixiviat de l’ordre de 2800 mètres cube par hectare et par an, en plus des métaux lourds et la pollution organique. Une concentration de pollutions exceptionnellement fortes, aggravées par le climat semi-aride. Le docteur constate une pollution des eaux de surfaces et souterraines, ainsi qu’une pollution de l’air sur un rayon kilométrique très large du fait des vents, cependant difficile à mesurer. En l’absence d’étude de type institut de veille sanitaire,

le facteur pathogène et épidémiologique n’a pas encore été mesuré même s’il représente un risque certain. Jusqu’en 2006, la politique peu claire du Maroc en termes de gestion des déchets bloquait toute tentative de coopération internationale. Le gouvernement a donc remédié à cet état de fait en votant la Loi 28-00 posant le cadre juridique d’une filière adaptée. Si la loi a été votée en fanfare en 2006, le décret d’application n’a jamais suivi transformant le texte de loi en coquille vide. Une avancée qui a pourtant permis le sésame de la certification internationale. Le 22 décembre 2007, la gazette du Maroc titrait : « ISO 14001 MARRAKECH RECOMPENSEE ». L’article laisse perplexe : « Marrakech vient d’être certifiée ISO 14001 pour son système de management environnemental de la commune urbaine. Et c’est la 1ère fois que cette norme internationale est accordée à une ville africaine et arabe. La politique de l’environnement


Si ses initiales sont visibles sur le mur du choeur cote sacristie, la legende voulait que Jeanne elle-meme ai ete enterree sous le choeur

LA RÉGION REGORGE DE PATHOLOGIES MÉDICALES DIFFICILES A TRAITER.

menée à Marrakech est donc récompensée : elle a permis d’améliorer les conditions de vie de la population grâce en particulier à la création d’espaces verts, l’économie de l’eau et de l’électricité, la préservation de la qualité de l’air ou encore le traitement des déchets. Mounir Chraïbi, le wali de Marrakech Tensift Al Haouz a déclaré à l’occasion de la cérémonie de remise de ce label «que la politique environnementale durable constituait la réponse la plus adéquate aux investisseurs installés dans la région, quant à la capacité de la ville à garantir le succès de son développement». Omar El Jazouli, le président du Conseil communal de Marrakech a de son côté estimé «que ce certificat ISO 14001 était le triomphe de l’engagement de la commune urbaine de Marrakech à inscrire ses activités dans une perspective environnementale et de développement durable». Pourtant, à y regarder de plus prêt, le gouvernement aurait un intérêt économique certain

à entamer des efforts. Si la décharge produit des gaz à effet de serre tel que le méthane, en brûlant les déchets, ses gaz pourraient être récupérés et vendus au même titre que les résidus du carbone. Sans compter que le Maroc importe de la tourbe et tente de mettre en place une industrie de compostage depuis 1965 alors que 60% des déchets de la décharge sont d’origine organique. « C’est totalement illogique », constate Rachid Hakkou qui tente de faire enfin analyser les rejets de la décharge via l’aide d’un étudiant français de d’une école de géologie de l’est de la France. Don Quichotte a trouvé son Sancho Panza à défaut d’une aide étatique. Les résultats donneront une idée plus précise de l’impact de cette décharge sur la chaîne alimentaire et donc sur la santé humaine. Les pronostics ne sont pas optimistes. Ce qui n’est pas encore démontré scientifiquement se constate déjà. Il y a beaucoup de pathologies difficiles dans la région. La solution est Pilot Press feature n° : PPR0051011


UN ACCROISSEMENT EXPONENTIEL DE LA QUANTITÉ DE DÉCHETS QUI ATTEINT UNE MASSE CRITIQUE MENAÇANT LA VILLE ET LA SANTÉ DE SES HABITANTS. ET POURTANT, MÊME DANS LES LIEUX TOURISTIQUES OMBRAGÉ, ON RETROUVE NOS “TOURISTES DE L’ORDURE”, LES CIGOGNES.

d’autant plus urgente à trouver que Marrakech n’est pas la seule ville marocaine dans cette situation. Casablanca l’industrielle exploite également une immense décharge sauvage. Comme le sujet de ces poubelles géantes enfle de façon accablante, Marrakech organise son festival international du film autour du thème de la protection de l’environnement. Peu avare d’effets d’annonce, la ville a également désigné avec grand bruit un nouveau site pour accueillir une nouvelle déchetterie contrôlée. Sans suite. L’administration de la ville semble plus résolue à gérer sa communication à court terme que son avenir. Si comme l’affirme la publicité pour le Maroc, «certains pays font grandir l’âme », la perspective de ce bénéfice semble également creuser des tombes.


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PILOT PRESS – 6, rue Louis Pasteur – 92100 Boulogne Billancourt – Paris - Web : www.pilotpress.fr - Em LA POUBELLE DE MARRAKECH - FEATURE N° : PPR0051011 - Redaction – Auth


mail : redaction@pilotpress.fr Photographer : Alexandre MARCHI – Words : SEBASTIEN DI SILVESTRO hors – Photographers – Picture Editing –Broadcasting -France (+033) 01 71 17 61 67


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