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Ellipses / Or Norme 61

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Mois des fiertés

La génération oubliée

L’interview

Catherine Trautmann

Dossier

La franc-maçonnerie en Alsace

JUIN 2026

Ellipses

Par Patrick Adler, directeur de la publication et de la rédaction.

«L’homme n’est pas un cercle à un seul centre ; c’est une ellipse à deux foyers.
Les faits sont l’un, les idées sont l’autre.

L’équilibre de l’homme reposerait donc sur cette double exigence ? Observer le réel d’un côté, penser le monde de l’autre.

Il est vraisemblable qu’en 1862, au moment où Hugo achève Les Misérables, la plupart des intellectuels devaient le rejoindre sur cette belle image.

Mais que reste-t-il aujourd’hui de cette géométrie ? Les faits, ce premier foyer, sont devenus une matière malléable. À l’ère des réseaux sociaux et de l’information instantanée et en continu, ils sont tordus, tronqués, instrumentalisés. On ne cherche plus la vérité, on fabrique sa vérité. Les faits ne sont plus des points d’appui communs, mais le plus souvent transformés en munitions dans une guerre d’opinions permanente.

Quant aux idées, ce second foyer qui devrait illuminer notre condition, elles se sont tragiquement appauvries, ou, bien souvent, la pensée n’est plus un outil d’élévation mais une arme de destruction. Les idées ne servent plus à construire, à comprendre, à réparer : elles servent à abattre, à humilier, à condamner.

Le danger est précisément là : lorsque l’homme transforme les faits, le réel, et que ses idées, sa pensée, ne sont plus orientées vers l’amélioration de la condition humaine, alors ses propres failles deviennent la source nauséabonde d’un réquisitoire contre autrui. L’Homme finit ainsi par construire toute son identité non plus

sur la réparation de lui-même et de la société, mais sur la dénonciation des autres.

Jamais dans l’Histoire il n’a été aussi facile de juger, d’exposer, de condamner la moindre erreur d’autrui en quelques secondes, souvent derrière un écran. Nous vivons dans une génération où chacun devient spontanément procureur de son prochain. Cette justice expéditive, cette jouissance de la mise à mort symbolique, gangrène nos relations. Et quand cela touche les plus jeunes, c’est une catastrophe pour toute la société, comme nous l’évoquons dans notre dossier Génération sous pression en page 88 de ce numéro 61 d’Or Norme

Ceux qui passent leur temps à dénoncer les autres sont pourtant souvent incapables de voir que ce sont leurs propres failles, et le mal qui les habite eux-mêmes qui en sont l’origine. Sommes-nous encore capables d’introspection, d’affiner notre regard intérieur et de (re)devenir plus humbles, plus nuancés et plus compréhensifs envers autrui ?

L’homme-ellipse de Hugo nous invite à retrouver cet équilibre perdu : des faits respectés, des idées exigeantes. Non pour juger, mais pour comprendre. Non pour détruire, mais pour élever.

C’est le défi de notre temps : redevenir des êtres complets, aptes à retrouver ces deux foyers. Humblement, je vous en propose un troisième, celui du cœur, dont l’intelligence, à mon sens, est la seule capable de nous permettre de tenir les deux premiers. ←

Victor Hugo Les Misérables (1862)

À voir

Les événements à ne pas manquer 8

☛

À écouter

La musique est à la fête 10 ☛

Les Carnets Or Norme 12 ☛

Actualités

Mélange de vies

Le Réseau Pépin pour un habitat inclusif 16

L’agroalimentaire au féminin

Création du Club des Femmes de l’Agro Alsace 18

Sommaire

Will Production ↓

Le bruitage est une signature 20

MIRA

20 ans de passion pour le film amateur 26

100 ans de Café Sati

Du grain vert à l’arôme parfait 28

Marc Bloch

Un Strasbourgeois au Panthéon 32

La génération oubliée

Le mois des Fiertés 36

Rencontres

Au bonheur des livres avec Agathe Freyburger et Marie Marchal 48

Dans la salle de billard avec Nathalie Rohmer 50

Au bureau avec Gilles Tellier 52

L’interview ↓

Catherine Trautmann 56

Dossier ↓

La franc-maçonnerie en Alsace 66 ☛

Histoire

Le jour où...

La franc-maçonnerie s’est installée à Strasbourg 84

Dossier

Réseaux sociaux : génération sous pression 88

Décryptage

L’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale des ados 100

L’inventaire ↓

Le skate gagne sa place 102

JUIN 2026

Sommaire

Business

Comment ça va chez... Les confitures du Climont 106

Portfolio Line Brusegan 110

Chroniques

L’identité partagée

Chronique d’Ukraine 118

Or Norme n° 61 – Juin 2026 est une publication éditée par Ornormedias 1 rue du Temple Neuf – 67000 Strasbourg. Dépôt légal : à parution – N°ISSN : 2272-9461 contact@ornorme.fr – www.ornorme.fr Suivez-nous sur les réseaux sociaux. Facebook, Instagram, X & Linkedin

Couverture

Tobias Canales (@tobiascanales)

Directeur de la publication et de la rédaction Patrick Adler (patrick@adler.fr)

Directrice Projet Lisa Haller (l.h.)

Publicité Régis Pietronave (publicité@ornorme.fr)

Lettre versane 6 Chronique d’Ailleurs 120

Les formes que l’on mange Chronique Food 122

Mon papa fait du vin

Chronique Vin 126

Oui mais... ↓ Chronique Parti Pris 128 ☛

Sélections par la rédaction de Or Norme 132

☛ Or Champ par Jacob Rogozinski

Le fantasme d’une « invasion migratoire » 138

Rédaction (redaction@ornorme.fr)

Salomé Dollinger (s.d.) – Félicia Dassonville (f.d.)

Marine Dumény (m.d.) – Hélène Edel (h.e.)

Jean-Luc Fournier (j-l.f.) – Guylaine Gavroy (g.g.)

Thierry Jobard (t.J.) – Véronique Leblanc (v.l.)

Alain Leroy (A.l.) – Olivier Métral (o.m.)

Christophe Nonnenmacher (c.n.) – Jessica Ouellet (J.o.)

Maria Pototskaya (m.p.) – Barbara Romero (b.r.) – Sonia Verguet (s.v.)

Photographie Pascal Bastien – Line Brusegan

Tobias Canales – Alban Hefti – Abdesslam Mirdass

Vincent Muller – Simon Pagès – Laetitia Piccarreta

Caroline Paulus – Christophe Urbain

Direction artistique et mise en page Cercle Studio (cerclestudio.com)

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À VOIR

FESTIVAL COMÉDIE MUSICALE

GIPSY À L’OnR

Pour terminer sa saison en beauté, l’Opéra national du Rhin nous entraîne dans l’univers flamboyant de la comédie musicale américaine avec Gipsy, chef-d’œuvre signé Jule Styne, sur des paroles de Stephen Sondheim. Un fleuron du genre, immense succès outre-Atlantique, peu connu en France. Inspirée d’une histoire vraie, celle de Gypsy Rose Lee, célèbre artiste de music-hall, l’œuvre raconte l’enfance de Louise, fille de l’incontrôlable Mama Rose. Dans l’Amérique des Années folles, on appelle ces femmes des stage mothers : des mères au tempérament de feu, prêtes à tout pour faire de leurs enfants des stars et vivre, à travers eux, leurs propres rêves de gloire. Rose a donc décidé que ses deux filles, June la pétillante et Louise la timide, triompheraient sur scène. Avec son numéro de vaudeville, la petite troupe sillonne les routes du pays, entre chansons, illusions et désillusions. Mais les enfants grandissent, les rêves se fissurent et Louise finit par inventer un personnage devenu mythique : Gypsy Rose Lee. Joyeux, drôle, cruel parfois, porté par de formidables interprètes (dont Natalie Dessay en Mama Rose, aux côtés de sa fille Neïma Naouri, en Louise), Gipsy promet un grand moment de spectacle, populaire, sensible et tout public. l.h.

→ Infos : Du 7 au 12 juin à l’Opéra national du Rhin

→ Réservations : operanationaldurhin.eu

(c) DR

Entendez-voir !

Du 23 au 28 juin, le festival Entendez-Voir ! revient à Strasbourg pour une 8e édition dédiée à l’art vivant et à la scène accessible à tous. Porté par l’association Vue (d’)ensemble, l’événement défend une conviction essentielle : l’accessibilité peut devenir un véritable moteur de création, de rencontre et d’innovation. Avec plus de 25 temps forts, le festival invite à percevoir autrement : écouter, ressentir, toucher, expérimenter. Audiodescription, langue des signes, dispositifs haptiques, réalité virtuelle ou podcasts immersifs ouvrent la culture à toutes les sensibilités. Spectacles de rue accessibles, scène ouverte, concours de breakdance, salon inédit de l’accessibilité culturelle à l’Aubette, sans oublier la place Kléber, cœur battant du festival où se dérouleront animations, concerts, café signé et bingo géant, Entendez-Voir ! investit la cité ! Un festival joyeux, engagé et nécessaire, qui rappelle que la culture ne vaut pleinement que lorsqu’elle se partage avec toutes et tous ! l.h.

→ Programme : entendezvoir.com

Musées de la Ville de Strasbourg

EXPOSITION

FESTIVAL

(c) gnik.fr (c)

Le génie de F’murrr au musée Ungerer

Des alpages aux cimaises du musée Ungerer, les moutons philosophes de F’murrr (pseudonyme de Richard Peyzaret disparu en 2018) n’ont rien perdu de leur force de frappe, pourtant bien placide. Devisant avec Athanase leur berger, ou avec son chien intello, ils nous replongent avec délice dans l’humour absurde qui marqua les quatorze albums de la série Génie des Alpages publiée chez Dargaud de 1973 à 2007. Le titre du 6e , Hi-Yo c’est l’écho, donne son nom à l’exposition programmée jusqu’au 30 août. Car tout n’est qu’écho dans cette première rétrospective de l’artiste. Écho des combats que mena F’murrr – contre la guerre et le nucléaire mais pour le féminisme ou les luttes sociales, comme en attestent les planches tirées des albums Le Char de l’État et Deux Mille Meufs ou bien encore ses dessins pour le Mouvement Utopia. Empreints du même nonsense qui signe l’ensemble de sa production graphique, ils nous percutent encore et toujours. Écho d’aujourd’hui aussi avec les Annotations de Camille Potte, Fauve Révélation en 2025 à Angoulême pour sa première BD long format Ballades. Ses dessins et grands papiers peints accompagnent l’œuvre de F’murrr en un parcours drôle et poétique, qu’on clôt avec un goût de revenez-y. v.l.

→ Infos : www.musees.strasbourg.eu

WOLFI JAZZ

Du 18 au 21 juin, le Wolfi Jazz revient au Fort Kléber de Wolfisheim pour une 16e édition toujours plus vibrante. Deux scènes réunies dans un espace unique, une ambiance plus fluide et conviviale et une programmation ouverte entre jazz, soul, funk, pop et musiques du monde : Anne Paceo, China Moses, Deluxe, Selah Sue and The Gallands, Étienne Mbappé, Joe Bel... Le 21 juin, place à la Fête de la musique avec une journée entièrement gratuite. Un beau rendez-vous pour se laisser porter par le jazz, le temps d’un soir ou de tout un week-end ! l.h.

→ Programme : wolfijazz.com

À ÉCOUTER

Strasbourg regorge d’artistes plus talentueux les uns que les autres. À l’occasion de ce mois où la musique est à la fête, coup de projecteur sur cinq artistes et groupes strasbourgeois qui vont faire vibrer la ville. Du rock au rap, en passant par la pop cinématographique, tout le monde peut y trouver son compte.

Rédaction : Félicia Dassonville

CAESARIA

Théo, Louis et Tom, trois amis d’enfance, se sont lancés en 2020 dans une aventure pas comme les autres. Depuis, ils enchaînent EP et albums, dont Tonight Will Only Make Me Love You More, sorti en 2024. Leur marque de fabrique ? Un club rock hybride mêlant rock des années 2000, électro et new wave. Théo, le chanteur principal du groupe, explore l’intime, l’amour, la fragilité, le temps qui passe et la désillusion, sur fond de mélodies solaires. Leur nouvel album est attendu en 2027, avec un passage à la Laiterie le 1er octobre prochain. f.d.

LAVENTURE

Laventure est issue d’une famille de musiciens. Après un passage au conservatoire de Strasbourg, au cours duquel elle comprend qu’elle a le droit de faire de la musique sérieusement, elle se lance en solo en 2021 avec la sortie de son single Give. Laventure, c’est avant tout un univers singulier où pop rock et R&B se mêlent, avec une évolution vers quelque chose de plus vulnérable et rock. Ses textes, très personnels, abordent sa relation avec ses parents, l’éducation genrée, le sexisme, les violences subies et la reprise de pouvoir. Son prochain album est prévu pour février 2027. f.d.

7AM

C’était il y a trois ans. Une bande de potes décide de former un groupe pour un cours en licence de musicologie. 7am, groupe DIY, comme ils aiment l’appeler où chacun des membres apporte sa touche personnelle. Le groupe navigue entre l’indie pop rock et le punk rock, sans se prendre la tête.

C’est l’ADN du groupe : vivre au jour le jour. Et enchaîner les concerts, notamment au festival Chico Zik à Mulhouse où 7am s’est retrouvé dans la cour des grands le temps d’une soirée. Un premier EP, avec plusieurs singles attendus cet été, est actuellement en préparation. À suivre de très près. f.d.

FEEL

C’est sur SoundCloud que Feel a commencé à poster ses premiers morceaux pour le plaisir. Depuis ses débuts en 2021 avec son EP Ekwa Mwato, l’artiste strasbourgeois développe un univers bien à lui où il alterne entre le rap, la soul et le R&B. Il enchaîne les projets, notamment Beaux projets, belles souffrances sorti en 2024, qui contient le titre Émeraude en collaboration avec Aupinard. L’artiste aborde l’amour, la passion et les relations humaines, porté par une voix captivante. Feel prépare actuellement un nouvel album, annoncé comme plus profond. f.d.

SONORITÉS ACOUSTIQUES

Londe

Londe a déjà tout d’une grande. Depuis qu’elle a commencé la musique, la jeune femme s’est rapidement tournée vers quelque chose de plus cinématographique, avec des influences à la Lana Del Rey ou Woodkid. Son plus gros succès ? Sa chanson Sur ma peau, un titre qui cumule plus de 20 000 vues sur YouTube. Elle y chante, avec une désarmante sincérité, une relation intime marquée par la peur et les larmes rentrées. Londe prévoit de sortir des singles, notamment un intitulé Artiste cette année, dans lequel elle abordera une période de sa vie où elle avait décidé de faire une pause musicale, de se retirer en elle-même. f.d.

ROCK HYBRIDE
POP ROCK ET R&B
INDIE POP ROCK PUNK ROCK
RAP, SOUL ET R&B

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Les Carnets Or Norme

Rivetoile se réinvente

Lancé au printemps 2024, ce programme d’extension et de rénovation redessine les contours du centre commercial. Douze nouvelles cellules – soit 1136 m2 supplémentaires – illustrent cette dynamique : huit ont déjà trouvé preneur, preuve de l’attractivité intacte du site. Cette extension s’accompagne d’une évolution structurelle, avec la suppression des anciens passages couverts, autrefois soumis aux courants d’air. Résultat : des économies d’énergie significatives et un confort renforcé, sans compromis sur l’accès pour les riverains. À l’intérieur, place à une esthétique plus lumineuse. Les fresques pop de l’artiste Florimond Mochel insufflent une touche locale, entre cigognes, bretzels et péniches. Bonne nouvelle aussi pour les familles : l’espace jeux fait son grand retour. Côté enseignes, l’offre s’étoffe, avec l’ouverture imminente du café céramique MAGNIFIK et d’autres noms qui seront dévoilés au fil de l’eau. s.d.

À LA LAITERIE

Ça y est, La Laiterie a rouvert ses portes. Si vous n’avez pas encore refranchi le seuil, voici quelques idées pour de futures retrouvailles :

☛ Jeudi 1er octobre

Caesaria + The Spitfires (rock / indie / new wave)

☛ Mardi 20 octobre Fakear (électro)

☛ Samedi 7 novembre Camille ↑ (chanson expérimentale / pop vocale)

☛ Mercredi 11 novembre Mogwai (post-rock)

☛ Samedi 28 novembre

Kid Francescoli (pop électronique / synthpop)

☛ www.artefact.org

Carnet urbain
Carnet de bal

Carnet d’adresses

C’EST NOUVEAU ! LES BARS ET RESTAURANTS À DÉCOUVRIR

☛ OTO

Ceux qui regrettent encore le restaurant Alma peuvent sécher leurs larmes : son ancienne cheffe reprend du service avec Oto, une nouvelle adresse qui coche toutes les bonnes cases. Au menu : handrolls, bières craft, vins vivants et cuisine japonaise ultra-savoureuse. C’est beau, précis et surtout franchement délicieux. Coup de cœur !

13 rue des Couples à Strasbourg

☛ Chiche

Il souffle comme un air de Méditerranée sur Strasbourg avec Chiche, nouvelle adresse solaire, généreuse et furieusement dans son époque. Ici, les assiettes se partagent, les saveurs claquent, et le Sud s’invite à table sans détour. Alors, on teste ? Chiche ! 13 rue de la Brigade

Alsace-Lorraine à Strasbourg

☛ Cueillette

Direction la Krutenau, chez Cueillette, une adresse pleine de bonnes intentions qui place la saison et le produit au cœur de l’assiette. Louana en salle, Maxime en cuisine : tous deux ont fait leurs classes dans de belles maisons, parfois étoilées. Résultat : une table simple, sincère et gourmande.

7-9 rue du Renard Prêchant à Strasbourg

☛ L’Étape Barr

À Barr, L’Étape a tout de la pause qu’on prolonge : un food court de 400 m² à seulement 30 minutes de Strasbourg. On y passe des spécialités locales aux saveurs d’ailleurs, avec de nouvelles suggestions chaque semaine et des animations régulières. Une vraie bonne excuse pour quitter la ville.

5A rue des Lièvres à Strasbourg

Carnet de campagne

LE RETOUR DES BEAUX JOURS

Direction Pourtalès Plage pour un esprit guinguette aussi chic que décontracté tout l’été. Installé au pied du château, en lisière de la forêt de la Robertsau, ce spot éphémère décline plusieurs ambiances, entre l’espace « beach », où l’on sirote un cocktail les pieds dans le sable avant une partie de pétanque ou de beach-volley, et l’espace guinguette pour l’apéro ou un dîner entre amis ou en famille. À la carte : burgers, pizzas, tartes flambées, planchettes et assiettes à partager. Le rendez-vous idéal pour une parenthèse estivale à deux pas du centre-ville, avec soirées barbecue, brunchs dominicaux et DJ sets tout l’été. Ouvert du lundi au jeudi de 15h à 22h et les week-ends de 11h à 22h selon la météo. l.h. Destination-pourtales.fr

FESTIVALS

Des vallées alsaciennes au Malsaucy, tour d’horizon des festivals qui vont faire vibrer votre été !

DÉCIBULLES

Le classique alsacien : une vallée, des concerts, une ambiance bande de potes et une prog’ entre découvertes et grosses soirées.

☛ The Libertines, Thylacine, Yamê, Bekar... Neuve-Église, du 10 au 12 juillet

LES EUROCKÉENNES

Les présente-t-on encore ? Rock, pop, rap, électro et têtes d’affiche XXL au bord du Malsaucy.

☛ Feu ! Chatterton, The Offspring, Orelsan... Belfort, du 2 au 5 juillet

Z51 FEST

Plus confidentiel, mais bien solide : punk, rap, dub et reggae dans un format à taille humaine.

☛ Svinkels, Jahneration, Sergent Garcia, DJ Pone... Sélestat, du 17 au 19 juillet

LA FOIRE AUX VINS

Populaire, XXL et intergénérationnelle ! On y va pour les concerts autant que pour l’ambiance de la Foire.

☛ Mika, Charlotte Cardin, Petit Biscuit....

Colmar, du 31 juillet au 9 août

CLAIR DE NUIT

Le bon plan plein air et gratuit : trois soirées conviviales entre scène locale, rock, blues et musiques d’ailleurs.

Goxwiller, du 31 juillet au 2 août

Arkeale accélère la microméthanisation après une installationpremière réussie

Déjà évoquée dans nos pages comme start-up à suivre en mars 2022, la jeune pousse strasbourgeoise Arkeale franchit une étape avec l’inauguration de sa première BioCapsule à Holtzwihr (Haut-Rhin). Cette micro-unité permet de produire énergie et chaleur à partir de biodéchets, avec un objectif d’autonomie pour les exploitations. Après cinq ans de R&D, l’entreprise (11 salariés) vise 1 million d’euros de chiffre d’affaires en 2026 et prévoit de déployer trois nouvelles unités dans l’année. Pour accompagner cette montée en puissance, Arkeale prépare une levée de fonds d’environ 3 millions d’euros et recherche un site plus vaste dans l’Eurométropole de Strasbourg. Positionnée sur le segment émergent de la microméthanisation, la start-up suscite l’intérêt d’acteurs publics et privés, notamment autour de la valorisation locale des biodéchets. m.d.

Carnet de lecture

CIEL ! JE SUIS INVITÉ

CHEZ DES JUIFS ALSACIENS !

Avec humour et érudition, Dan Leclaire et Raphaëla Louy ouvrent les portes d’un univers à la fois familier et méconnu : celui du shabbat en Alsace. Que faire lorsqu’on est invité ? Apporter du vin, des fleurs, une kippa ?

À travers traditions, anecdotes, recettes et conversations savoureuses, ce livre initie le lecteur aux rites, aux mots et aux gourmandises d’une culture juive alsacienne bien vivante. Une lecture chaleureuse, joyeuse, et franchement appétissante.

☛ Ciel ! je suis invité chez des juifs alsaciens, Dan Leclaire et Raphaëla Louy. Éditions Nuée Bleue, 2026

LE PETIT GUIDE DES ALLIÉ.ES

Vous voulez soutenir les personnes LGBTQIA+, mais ne savez pas toujours par où commencer ?

Journaliste de formation et militante strasbourgeoise, Marie Furlan publie, en ce mois des Fiertés, un guide pensé pour celles et ceux qui souhaitent mieux comprendre les réalités LGBTQIA+, mieux soutenir leurs proches et savoir comment réagir au quotidien. Clair, accessible, sans posture culpabilisante, il donne des repères, explique les notions essentielles et invite surtout à écouter, respecter, accompagner. Un petit livre essentiel pour s’engager avec justesse et sincérité.

☛ Le petit guide des allié·es, Marie Furlan, First Éditions, 2026.

Carnet d’affaires
Carnet d’été
La BioCapsule d’Arkeale, micro-unité de méthanisation installée dans une exploitation maraîchère à Holtzwihr.

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Mélange de vies

Le Réseau Pépin veut permettre à chacun de vivre de manière autonome, sans souffrir d’isolement. Il imagine pour cela un habitat inclusif, où des personnes aux parcours variés vivent ensemble et recréent du lien au quotidien. À Lutterbach, un premier projet s’apprête à voir le jour, réunissant personnes âgées et personnes en situation de handicap.

Rédaction : Hélène Edel

Photographie : Tobias Canales

↑ Corinne Cao-Minh, fondatrice du Réseau Pépin.

Le projet trouve son origine dans l’histoire très personnelle de Corinne Cao-Minh, fondatrice du Réseau Pépin, et de sa fille Éva, 28 ans, en situation de handicap mental. Lorsqu’Éva arrive à l’âge adulte, une question s’impose : comment lui permettre de grandir, de s’émanciper, de vivre sa propre vie ? Comme beaucoup de familles, Corinne Cao-Minh et son ex-mari se heurtent à un manque de solutions adaptées, entre foyers saturés et peu compatibles avec une vie autonome. La famille invente alors sa propre solution : les deux co-parents, chacun engagé dans une nouvelle vie, achètent une même maison pour vivre ensemble autour d’Éva, chacun à un étage. Mais rapidement ce modèle finit par atteindre ses limites : « On l’enfermait sans le vouloir. Elle avait besoin de s’émanciper. »

À 23 ans, Éva rejoint finalement un foyer. Une décision difficile, qui fait naître une profonde colère face au manque d’alternatives. De cette colère émerge peu à peu une conviction : si les solutions n’existent pas, alors il faut les inventer. C’est cette intuition qui donne naissance au

Réseau Pépin en 2024. Une solution pour des personnes en situation d’autonomie relative, capables de vivre chez elles, à condition de ne pas être seules. L’ambition n’est pas de créer une structure de plus, mais de changer le cadre. Ici, les habitants vivront dans des logements classiques, paieront un loyer comme tout le monde, mais bénéficieront d’un environnement pensé pour eux : non pas un lieu de repli, mais un espace d’équilibre, entre autonomie et accompagnement.

Une alternative. Le projet repose sur une architecture solide, conçue pour durer et rassurer. D’un côté, un pôle immobilier structuré en sociétés civiles immobilières permet de porter les actifs et d’y associer des investisseurs. De l’autre, un fonds de dotation collecte des ressources pour financer l’accompagnement, souvent invisible, mais essentiel. Entre les deux, une association orchestre le quotidien, sans jamais imposer. « On ne médicalise pas la vie. On part des besoins, et on construit autour. »

Ce positionnement est central. Le Réseau Pépin ne cherche pas à remplacer les établissements existants, mais à proposer une voie intermédiaire, plus souple, moins normative.

À Lutterbach, près de Mulhouse, cette vision va bientôt prendre corps. Le premier programme prévoit 18 logements, dans un immeuble qui revendique sa normalité. Pas de codes institutionnels, pas de signalétique médicale. Un bâtiment « comme les autres », pensé dès l’origine pour être réversible et évoluer avec les usages. Au dernier étage, certains appartements pourront s’ouvrir les uns aux autres, laissant place à des espaces partagés modulables.

Mais l’essentiel se joue ailleurs. Une coordinatrice sera présente pour faire vivre le lieu, créer du lien au quotidien et accompagner les dynamiques entre habitants. L’objectif n’est pas d’organiser la vie, mais de faire en sorte que l’entraide émerge naturellement, jusqu’à devenir le socle du collectif. Car tout repose dans ce fragile équilibre entre liberté et accompagnement. Trop d’encadrement, et l’on recrée une institution, pas assez, et on laisse place à la solitude. Le Réseau

« On ne médicalise pas la vie. On part des besoins, et on construit autour. »

↓ Vue arrière du projet de bâtiment porté par le Réseau Pépin.

Pépin cherche ce point d’équilibre, au cas par cas. Reste la question du financement. Le projet de Lutterbach représente environ 4 millions d’euros. Une partie est déjà sécurisée, mais la dynamique repose encore sur une levée de fonds en cours. Le modèle s’adresse autant à des investisseurs patrimoniaux, via l’immobilier, qu’à des entreprises souhaitant inscrire leur engagement dans une logique d’impact. Il manque aujourd’hui environ 300 000 euros pour boucler l’opération. Au-delà de ce premier projet, l’enjeu est celui du passage à l’échelle. D’autres opérations sont déjà à l’étude en Alsace et au-delà. Le modèle a été pensé pour être duplicable, adaptable aux territoires, capable de répondre à un besoin massif et encore peu adressé. Mais réduire le Réseau Pépin à une innovation immobilière serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui s’y joue dépasse la question du logement. C’est une autre manière de penser la place des personnes vulnérables dans la société. Non plus à part, mais avec. Non plus prises en charge, mais accompagnées. « L’argent est un moyen », rappelle Corinne Cao-Minh. Dans son parcours, il a longtemps été un outil de construction. Aujourd’hui, il devient un levier au service d’une ambition plus vaste : celle de créer des lieux où chacun peut habiter pleinement sa vie. ←

L’agroalimentaire au féminin

Chez Brasseries Kronenbourg, à Obernai, l’air est chargé d’effluves de levures... et d’énergie collective ! Autour de la table, sept femmes venues d’horizons complémentaires, partagent le même constat : dans une filière qui pèse 15 000 emplois et quatre milliards d’euros de chiffre d’affaires en Alsace, elles sont bien présentes (38,4 %), mais peu visibles. Alors, en février 2026, dans le sillage du Salon de l’agriculture, elles font naître la première déclinaison territoriale du Club des Femmes de l’Agro. L’ambition ? Valoriser l’emploi féminin dans l’agroalimentaire. « On est parfois seules dans nos entreprises. L’idée était de créer un lieu d’échanges et de soutien », explique Céline Nicora, notre hôte. Fidèle à Kronenbourg depuis 25 ans, elle est aussi vice-présidente des Brasseurs d’Alsace et présidente du Comité Émergence des marques Savourez l’Alsace et Savourez l’Alsace avec l’Agriculture Locale – entre autres. Dans un tissu composé à 97 % de PME, souvent familiales et multigénérationnelles, la transmission devient un fil rouge. « Les jeunes ne savent pas toujours ce qui se joue à côté de chez eux », glisse Patricia Houdebert, directrice marketing chez Feyel & Artzner et membre de la Commission économie et communication du CIFOG. Le Club

Dans les coulisses de la filière, elles sont déjà là. Expertes, engagées, passionnées. Avec la création du Club des Femmes de l’Agro Alsace, elles prennent désormais la parole, ensemble.

Rédaction : Salomé Dollinger Photographie : Laetitia Piccarreta

← De gauche à droite : Sophie Ziché, Patricia Houdebert, Marie Bickel, Céline Nicora, Joëlle Hirschfell-Lorentz, Aude Wiedenhoff, Audrey Goldstein.

entend jouer un rôle d’accompagnement « pour donner force et confiance à celles qui souhaitent se lancer », explique Audrey Goldstein, responsable marketing et communication chez Festin d’Alsace et vice-présidente d’Alsace Qualité. Autre levier identifié : la RSE. « L’environnement, le sens et l’impact territorial deviennent des portes d’entrée. C’est l’occasion de raconter les engagements de la filière, autrement », souligne Aude Wiedenhoff, secrétaire générale de Brasserie Licorne.

Soutenue par l’ARIA Alsace (Association régionale des industries alimentaires) – et son président Sébastien Muller, de passage lors de la rencontre – cette dynamique s’inscrit dans une vision plus large : faire rayonner une filière innovante et inclusive. Le dirigeant de la Maison LE PIC est le premier à avoir rompu une lignée de quatre générations de gérantes, affirmant son engagement de longue date pour l’équité.

Visites d’entreprises, prises de parole, présence sur des événements comme ÉGAST... Le mouvement est lancé. Fort d’une quinzaine de membres, le Club s’ouvre doucement : de nouvelles voix, oui, mais toujours au service du collectif. Ici, pas de logique business ni de posture de coaching ; juste l’envie de faire grandir la filière, ensemble. ←

Will Production Le bruitage est une signature

Au beau milieu de la rue du Fossé-des-Treize dans le quartier du tribunal de Strasbourg se cache un espace où les films « prennent vie ». Sans les services de Will Production, nous n’aurions jamais le plaisir de nous laisser emporter par l’ambiance inimitable d’un film animalier, par exemple. Les bruitages incomparables de Will Production fabriquent l’indispensable harmonie des histoires que les images nous racontent...

Rédaction : Jean-Luc Fournier

Photographie : Tobias Canales

Will Production, c’est d’abord une étrange sensation. À peine a-t-on pénétré dans les vastes locaux de la société qu’on se rend compte instantanément que l’endroit a une âme. Question de feeling quand on découvre d’abord une quasi-cafétéria surgie directement des années 50 où la déco, souvent d’origine – jusqu’au beau carrelage en damier noir et blanc – a été chinée par le concepteur des lieux, le président de la société, Didier Falk. C’est lui qui nous guide ensuite dans un interminable enchevêtrement de couloirs où une succession de studios d’enregistrement sont alignés pour accueillir tous les métiers de l’audiovisuel, mixage, montage, étalonnage, enregistrement de la musique... De quoi, sur 1300 m2, satisfaire les besoins de toute la chaîne de post-production son et image ainsi que la musique de film.

Prof de musique, compositeur... C’est justement par le biais de la musique que

Didier Falk a pu se faire une place enviée dans la post-production. « Même si je n’ai commencé le piano que tardivement à l’âge de douze ans » se souvient le tout jeune soixantenaire, « j’ai été très vite ensuite diplômé par le conservatoire de Metz, ma région d’origine, ce qui fait que j’ai commencé à enseigner la musique vers mes quinze ans. J’ai continué pendant 28 ans, au total, car j’ai créé une école de piano, ce qui m’a permis, en parallèle, de commencer à composer des musiques pour des documentaires à droite et à gauche, pour la télé, aussi... »

C’est ainsi que sa passion pour l’enseignement a fini par s’émousser et que la nécessité de s’investir complètement dans la musique pour films a fini par s’imposer ; « On me fournissait les films à peu près montés et, en étroite relation avec les réalisateurs, j’écrivais et produisais leur musique. Après avoir installé un studio à mon domicile, l’évidence de pouvoir

bénéficier d’un studio complet s’est très vite imposée. C’était il y a un peu plus de vingt ans, j’ai trouvé cet endroit, un ex-garage très vaste pour pouvoir disposer de suffisamment de place car j’avais déjà ma petite idée sur les développements possibles et je me suis lancé... »

Un travail d’équipe. C’est tout au bout de ces interminables couloirs qu’on découvre le petit bijou de cette maison de production pas comme les autres. Nous pénétrons finalement dans le vaste et chaleureux auditorium de bruitage. « Un outil unique en France et quasiment en Europe », nous explique le maître des lieux. Imaginez un grenier où votre père, mais aussi votre grand-père aurait amassé tout un incroyable capharnaüm d’objets insolites allant de la plaque de tôle au balai de paille, en passant par une banale bouteille en plastique ou une gerbe de branchages aux feuilles sèches et une multitude de cailloux plus ou moins gros, bref tout un arsenal qui mis en œuvre par un bruiteur de génie va littéralement reconstituer l’ambiance sonore d’une scène. Le matin de notre visite, nous retrouvons là

« Un outil unique en France et quasiment en Europe. »

↑ Sous l’œil vigilant et l’oreille attentive du réalisateur Pierre Mann, Didier Falk (à droite) dirige le bruitage du film.

le réalisateur strasbourgeois Pierre Mann qui travaille sur un film de 52 minutes consacré aux félins et qui sera diffusé par ARTE en 2027, le deuxième film d’une série de trois que lui a commandés la chaîne franco-allemande.

La tête surmontée d’un casque d’écoute, le réalisateur s’imprègne avec une attention totale du résultat du travail des deux bruiteurs, Didier Falk avec Louis, assistés par Julien, l’ingénieur du son qui manipule comme personne une table de mixage à laquelle le numérique fournit une infinité de possibilités techniques.

Il est aujourd’hui question de bruiter la sortie du terrier de quelques renardeaux naturellement méfiants et excessivement prudents.

La séquence d’une petite trentaine de secondes est projetée sur un très grand écran sur lequel s’affiche une fenêtre plus réduite qui diffuse le flux d’images avec une anticipation de trois secondes, juste pour permettre aux bruiteurs de mettre en œuvre avec fluidité tous les sons de la scène à bruiter.

Après avoir visionné et revisionné la scène pour bien cerner tous les bruitages à

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*Les valeurs indiquées ont été déterminées conformément à la méthode de mesure WLTP prescrite. Les valeurs réelles dépendent de divers facteurs, tels que la charge, le style de conduite, l’itinéraire, les conditions météorologiques, les consommateurs auxiliaires (y compris la climatisation), les pneus ou encore l’état de vieillissement de la batterie. L’autonomie supplémentaire après 10 minutes de recharge à haute puissance a été déterminée conformément à la norme ISO 12906 dans le cycle WLTP et nécessite que l’infrastructure de recharge permette une puissance de recharge CC maximale. L’autonomie supplémentaire et les performances de recharge dépendent de l’équipement du véhicule, de l’état de charge et de la santé de la batterie, de la température ambiante et de la température de la batterie, du profil de conduite, des utilisateurs auxiliaires, des paramètres de recharge spécifiques au véhicule et de la puissance de recharge fournie par la borne de recharge. Consommation électrique (WLTP) kWh/100km : 15,1 – 17,9 ; Émissions de CO2 (WLTP combinées) :0 g/km ; Autonomie électrique (WLTP) en km : 679 – 805 km. Depuis le 01/09/2018, les véhicules légers neufs sont réceptionnés en Europe sur la base de la procédure d’essai harmonisée pour les véhicules légers (WLTP), procédure d’essai permettant de mesurer la consommation de carburant et les émissions de CO₂, plus réaliste que la procédure NEDC précédemment utilisée.

enregistrer, du glouglou de l’eau très proche jusqu’à la terre où les minuscules cailloux roulent sous les pattes malhabiles des renardeaux sortant du terrier familial, il faudra presque 45 minutes pour enregistrer le bruitage des trente secondes d’images. Tout est affaire de doigté quant à l’utilisation des différents matériaux ou outils mis en œuvre, et tout est négocié pas à pas entre les quatre compères : « il faudrait peut-être plus marquer le crissement de la terre sous la patte du deuxième renardeau au moment où il lève la tête, en revanche on entend trop l’eau juste après... » À la console, l’ingé-son exécute les vœux émis et on recommence jusqu’à ce que tout le monde convienne que c’est parfait...

La passion du son. « Le son est essentiel dans le plaisir de visionner un film » affirme Didier Falk. En matière de post-production, certains réalisateurs se contentent d’utiliser ceux fournis par de gigantesques banques sonores. C’est pour moi une hérésie car cette technique est très chronophage pour un résultat souvent très moyen, mais, sincèrement, les films avec de

↑ Tout est affaire de méticulosité : il faut parfois près d’une heure pour bruiter deux minutes d’images...

vrais budgets passent tous par la case bruitage. L’excellence passe aussi par cette exigence-là. Et au-delà, je souligne toujours que le son est primordial dans la fabrication d’un film. Le son est le seul sens que l’humain ne peut fermer. On peut fermer les yeux, on peut ne pas toucher, ne pas goûter, ne pas sentir, mais on ne peut pas ne pas entendre, naturellement. Malgré cette évidence, les producteurs ou les réalisateurs ne se rendent pas toujours compte de l’importance du son dans la fabrication de leur film. Et ça vaut encore plus pour les documentaires animaliers comme ceux que réalise Pierre. Là, il n’y a pas de dialogue, évidemment, et seul le son rehausse les images qui racontent les histoires du film. On est tellement exigeant sur la qualité du bruitage que ça en devient presque une obsession. Quand on voit un film animalier à la télé, on sait en un dixième de seconde quand ça marche ou pas. Entre les musiques de film et le bruitage, le son est devenu ma passion. Ici, tout est affaire de sensations artistiques, pas seulement de performances techniques » conclut Didier Falk. ←

MIRA, 20 ans de passion pour le film amateur

Projections-conférences, rétrospectives, cartes blanches – dont celle à la cinémathèque de Tanger en juin au Cosmos –, ateliers, interventions en EHPAD et en maisons d’arrêt, MIRA œuvre, depuis 20 ans, à la mise en lumière des films amateurs.

Rédaction : Véronique Leblanc Photographie : Alban Hefti

↗ De gauche à droite, Laura Cassarino, directrice, Thomas Bernolin, assistant de documentation et de programmation, Odile GozillonFronsacq, historienne du cinéma et fondatrice, Marion Brun, responsable des collections, Manon Haag, coordinatrice de la collecte et de la valorisation, Sybille D’Hardemare, chargée de communication et assistante de documentation, Christiane Sibieude, fondatrice.

Odile Gozillon-Fronsacq, historienne du cinéma, et son amie Christiane

Sibieude sont les fondatrices de MIRA (Mémoire des Images Réanimées d’Alsace), une cinémathèque originale née du pari audacieux de recueillir et conserver les films tournés en Alsace par de non-professionnels du cinéma. Vingt ans plus tard, elles se disent « heureuses du présent de MIRA et de la formidable équipe qui (les) rend confiantes dans son avenir ».

Sauver un patrimoine audiovisuel. À la tête de cette équipe, Laura Cassarino partage la « passion » des fondatrices pour ce « patrimoine audiovisuel qu’il était urgent de conserver » et se réjouit d’une reconnaissance internationale désormais actée par l’installation du siège d’Inédit, l’association qui réunit les cinémathèques européennes du film amateur, dans les

locaux de MIRA dès cette année 2026. Une installation concomitante avec l’aménagement du vaste rez-de-chaussée de la Maison de l’image qui accueillera MIRA rue Kageneck.

Trésors du quotidien. « Des centaines de films rejoignent chaque année nos collections grâce à deux dynamiques », précise Laura Cassarino, « la collecte annuelle menée “sur le terrain” par l’intermédiaire des communes et le contact direct avec des particuliers souhaitant confier des films souvent tournés par leurs grands-parents ».

À chaque fois, et c’est une spécificité de MIRA, une série d’entretiens permet de documenter les circonstances de tournage et de dépôt du film.

« Chaque bobine peut receler un trésor » qui évoque des images souvent absentes de l’imagerie

officielle. Émergent ainsi « des choses du quotidien » telles que les vêtements, les transports, l’apparition de la voiture, du tram...

Région plutôt riche, proche de l’Allemagne où les métiers de l’optique prospéraient, l’Alsace a eu très tôt un goût du cinéma qui permet à MIRA de disposer d’images remontant aux années 1920.

« Le rapport à l’image, la façon dont on va cadrer et même poser, changera dans les années 50 avec l’apparition de la télévision, le lancement de formats 8 mm et Super 8 mm et l’enclenchement d’une démocratisation. Il faudra cependant attendre les années 70 pour que les femmes s’emparent librement de la caméra. » « À ce stade », constate Laura Cassarino, « nos collections reflètent essentiellement un regard masculin sur le monde. »

Trois axes pour l’avenir. La collecte de films de femmes est donc devenue un des axes structurants du travail de MIRA, le deuxième étant la recherche de films liés aux luttes écologistes des années 70 – spécifiques à notre région – et le troisième s’inscrivant dans la volonté de faire exister le patrimoine visuel des quartiers dits périphériques comme le Neuhof où un travail de quatre ans a permis de recueillir des images des années 70-80. Un projet sur le Hautepierre des années 1980 à 2000 est désormais en chantier. Et la directrice de MIRA d’ajouter le lancement d’un

↓ De gauche à droite et de bas en haut. Scène de la ruralité alsacienne (1950 env.), Pierre Schmidt, fonds Schmidt. Manifestation sportive en Alsace (1956), Jean Amet, fonds Amet. Vacances en Italie (1968), Charles Bueb, fonds Bueb. Vosges (1950 env.), Robert Fleck, fonds Fleck.

Fête folklorique à Seebach (1966), Géo Rieb, fonds Rieb. Mariage à Paris (1965), Pierre Piganiol, fonds Piganiol.

travail sur les liens entre l’Alsace et le Maroc après une recherche du même type autour de l’Algérie.

Moments heureux. Les films conservés par MIRA conservent, pour 80 %, d’entre eux, le souvenir de moments heureux égrenés au fil de retrouvailles familiales, de vacances, de défilés de carnaval etc.

Les 20 % restants correspondent à des films d’entreprises ou de collectivités, voire à des documents d’exception comme ceux ramenés par un militaire lors d’un essai nucléaire dans le Pacifique. Sans compter quelques films expérimentaux réalisés par des amateurs passionnés. Les plus exceptionnels du point de vue de la thématique ou de la qualité de l’image sont numérisés avant une mise en ligne sur le site de MIRA et un transfert aux Archives d’Alsace. Afin de permettre à toutes et tous d’y accéder et de s’en mettre.. plein les mirettes. ←

Des chiffres

140 collaborateurs

7600 En 20 ans, MIRA a collecté 6 500 films. Actuellement, l’association en reçoit entre 800 et 1000 par an.

Ils font de 1 à 40 minutes

2 200 documents sont en ligne sur le site.

La journée de collecte du film amateur se tiendra le mardi 10 octobre dans tout le Grand Est.

« Chaque bobine peut receler un trésor. »

100 ans de Café Sati: du grain vert à l’arôme parfait

Cent ans, des millions de grains torréfiés et une même obsession : préserver l’arôme parfait. À Strasbourg, Café Sati incarne une success story familiale où tradition et innovation avancent ensemble.

Rédaction : Barbara Romero Photographie : Alban Hefti

En passant le long de la route du Rhin, impossible de ne pas admirer chaque année une nouvelle œuvre d’artiste de la HEAR (*) sur les murs de la torréfaction Sati. Depuis 2023, cette touche arty dans un environnement industriel apporte la juste dose de couleurs qui fait du bien. Implantée sur ce site depuis 1958, l’entreprise familiale incarne une histoire de transmission et d’innovation de génération en génération. Son fondateur, le grand-père de l’actuel président Nicolas Schulé, y exploitait un entrepôt sous douane, idéalement

situé le long des voies ferrées, facilitant ainsi l’approvisionnement et le stockage du café vert. En 1964, sa grand-mère prend le relais et impulse un nouveau développement avec la construction d’un bâtiment dédié à la torréfaction, au conditionnement et aux bureaux. Son père franchit au début des années 2000 un cap décisif avec la construction d’un entrepôt d’envergure et d’une tour d’ensilage à la pointe de la technologie. Entièrement automatisée et pilotée par informatique, elle est l’une des plus modernes d’Europe. Nicolas Schulé et sa sœur Virginie

« Le café reste un produit naturel, vivant, qui ne réagit pas toujours de la même façon... »

Leclerc incarnent la troisième génération de la saga familiale. À leur initiative, l’ancien entrepôt est transformé en zone de production et un espace d’expédition pouvant contenir jusqu’à 2 500 palettes est créé. Un atelier Recherche et Développement est également en cours d’achèvement pour le centenaire de la marque.

De la chimie, de l’art, de la magie.

Du grain de café à la tasse, tout est savamment orchestré pour conserver les arômes, l’une des marques de fabrique du torréfacteur alsacien. « La torréfaction, c’est à la fois de la chimie et de l’art, confie Nicolas Schulé en nous dévoilant les coulisses de la fabrication du café. Ce qui est très important, c’est la thermodynamique, nos maîtres-torréfacteurs maîtrisent la science de la température. Mais la torréfaction, c’est aussi un peu de magie, car le café reste un produit naturel, vivant, qui ne réagit pas toujours de la même façon. »

Avec l’automatisation du process et l’informatisation des recettes au gramme près, Café Sati s’est assuré une qualité optimale, très attachée à la qualité des arômes. Au cœur du Port du Rhin, 28 silos tournent à plein régime, avec un système automatisé permettant de recevoir des conteneurs entiers en moins de deux heures. « Le rôle du torréfacteur reste néanmoins essentiel à travers une surveillance active du comportement du

↖ Nicolas Schulé, président de Sati (à gauche) dans l’espace de stockage.

↑

La torréfaction, tout un art.

café en machine et un ajustement nécessaire en fonction des conditions climatiques et des caractéristiques de la récolte », détaille Nicolas Schulé. Le président de Cafés Sati parle du café avec une passion contagieuse, capable d’éveiller la curiosité des plus novices et de donner envie de goûter.

« Mon père a lancé les origines pures de Sati, constatant que le café a un “kick aromatique” que l’on perd en faisant des mélanges, confie-t-il. Sentez ce Moka Sidamo d’Éthiopie aux notes florales et arômes de jasmin, ou le Bella Italia, un hit pour la restauration avec 9 g par tasse, super structuré avec une viscosité longue en bouche... » Un livre ouvert au débit ultra rapide, auquel aucun détail n’échappe dans le « Labo » où le torréfacteur reçoit ses « échantillons d’agréage » depuis 50 pays producteurs partenaires. Parmi les points de vérification stricts : l’aspect du grain, l’odeur, la colorimétrie, l’hydrométrie, avant de le torréfier afin de vérifier que le débit est normal. Vient enfin la dégustation à la brésilienne et à la cuillère, dans laquelle sa sœur Virginie et le responsable qualité Sébastien Maurer, plusieurs fois primés dans les Cup Tasting en France et à l’étranger, excellent.

Nouveaux investissements

« Comme pour le vin, nous recrachons pour ne pas saturer les récepteurs au fond de la bouche », précise Nicolas Schulé. C’est également dans ce

Café Sati en chiffres

140 collaborateurs

7600 tonnes de café torréfiées par an

100 M€ de chiffre d’affaires (2025)

75 % marque distributeurs

15 % marque Sati

+ de 40 % de café bio/Fairtrade/Max Havelaar

« Installée depuis un siècle, l’entreprise familiale n’oublie jamais ce qui fait son ADN : l’innovation dans la tradition. »

↑ Sati, un siècle dédié à la recherche des grains les plus qualitatifs.

laboratoire que Café Sati accueille ses clients pour des workshops ou pour imaginer des créations sur mesure, à l’image de celle conçue pour le restaurant étoilé Au Crocodile : « Une origine pure que nous sélectionnons en République dominicaine, aux notes acidulées, presque de tabac boisé, avec beaucoup de structure. »

En continuant la visite de l’usine, charlotte sur la tête et veste de protection de rigueur, le président nous fait découvrir le processus de conditionnement sous vide où il nous dévoile, avec un petit pincement au cœur, sa machine « madeleine de Proust » : « Elle date de 1985, c’est la plus ancienne encore en service chez le fabricant. Elle a une cadence de 88 paquets par minute (contre 70 pour la nouvelle), une conception robuste, essentiellement mécanique, détaille-t-il. Mais nous allons devoir la remplacer en 2027, car elle n’est pas compatible avec les emballages polyéthylène recyclables que nous développons. » Un investissement global d’environ 10 millions d’euros, auquel s’ajoute l’extension du bâtiment avec le nouveau plateau dédié à la torréfaction de 100 m2 pour un montant de cinq millions d’euros. Installée depuis un siècle, l’entreprise familiale n’oublie jamais ce qui fait son ADN : l’innovation dans la tradition. ←

Marc Bloch, un Strasbourgeois au Panthéon

Marc Bloch entrera au Panthéon ce 23 juin. Il y retrouvera d’autres résistants, mais sera le premier historien ainsi distingué. Qu’ont représenté ses 21 années d’enseignement à l’Université de Strasbourg ? Et qu’inspire-t-il à des étudiants en histoire de 2026 ?

Rédaction : Véronique Leblanc Photographie : Alban Hefti

→ Catherine Maurer, professeur d’histoire contemporaine devant une vue ancienne de l’université.

Marc Bloch est arrivé à Strasbourg en janvier 1919, alors que s’organisait la réouverture de l’université française après la défaite de l’Allemagne.

« Ses compétences de médiéviste ont joué, de même que, sans doute, sa connaissance de l’Allemagne et de la langue allemande », précise Catherine Maurer, professeure d’histoire contemporaine à l’Unistra et l’une des coordinatrices du colloque qui y marquera, ce 15 juin, la panthéonisation de Marc Bloch.

Historien et résistant. Engagé avant même d’avoir terminé sa thèse, Marc Bloch restera en Alsace – berceau de sa famille paternelle – jusqu’à sa nomination en tant

que professeur d’histoire économique à la Sorbonne en 1936, poste dont il fut chassé par les lois antisémites de Vichy en 1940. Mis à la disposition de l’Université de Strasbourg – alors repliée à Clermont-Ferrand – puis de celle de Montpellier, Marc Bloch s’engagea dans la résistance en 1943. Torturé, il fut fusillé le 16 juin 1944.

Voisin de Lucien Febvre, allée de la Robertsau. « Strasbourg représente une part importante de sa vie », souligne Catherine Maurer. « Il y rencontra l’historien moderniste Lucien Febvre et entretint avec lui une grande proximité intellectuelle. Leurs instituts contigus au

Palais universitaire étaient reliés par un passage aujourd’hui condamné qui porta longtemps leurs deux noms, ils retournaient ensemble à leur domicile allée de la Robertsau et se raccompagnaient l’un l’autre en poursuivant leurs réflexions ».

Ensemble, ils fonderont, aux éditions

Armand Colin, les Annales d’histoire économique et sociale, projet qu’ils nourrissaient depuis 1921, mais qui vit le jour en 1929, après la nomination de Lucien Febvre au Collège de France en 1928. Un éloignement comblé par une « correspondance nourrie » étudiée par Catherine Maurer.

La Revue des Annales au croisement des disciplines. Deux Strasbourgeois siègeront au comité de rédaction de cette revue dont le secrétariat de rédaction fut assuré par Paul Leuilliot, à l’époque professeur au lycée Fustel de Coulanges.

« Les Annales changeront les perspectives de la recherche historique, précise Catherine Maurer, et cela sera perceptible à partir des années 1960. Créées par deux historiens qui ne voulaient pas s’enfermer dans leur discipline, elles s’intéressent à l’anthropologie,

aux sciences sociales et économiques, Marc Bloch, en tant que médiéviste, étant également attentif aux travaux des linguistes ». À Strasbourg, Marc Bloch publiera trois ouvrages majeurs, sa thèse centrée sur l’Île-de-France soutenue en 1920, un article important sur les « bobards », fausses nouvelles circulant dans l’armée durant la Première Guerre mondiale et en 1924, Les Rois thaumaturges, étude novatrice et interdisciplinaire de l’attouchement des malades des écrouelles par les rois de France et d’Angleterre.

L’aula Marc Bloch au Palais U. Après la mort de l’historien résistant, sa mémoire fut entretenue par son collègue et ami Lucien Febvre et par Robert Boutrouche, son successeur à Strasbourg qui donna le nom de Marc Bloch à l’institut d’histoire médiévale, nom qu’il garda jusque dans les années 1970.

L’Université de sciences humaines adopta ce parrainage de 1998 à 2009, date de la réunification de l’Université sous le vocable d’« Université de Strasbourg ».

« Strasbourg représente une part importante de la vie de Marc Bloch. »

↑

Le bureau de Marc Bloch dans les années 1930, à Strasbourg. Il a été donné au Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, qui a entrepris sa complète restauration. Illustration tirée du livre de son fils Etienne Bloch, Marc Bloch : une biographie impossible, Édition Culture et Patrimoine Limousin.

← Marc Bloch, dans son uniforme de soldat.

→

De gauche à droite Maïwenn Rousseau, Ela Semerci et Grégoire Rigolle.

« Le président Alain Beretz décida alors de donner le nom de Marc Bloch à l’aula du Palais universitaire. L’inauguration eut lieu en 2012 et c’est là qu’Emmanuel Macron annonça la panthéonisation de Marc Bloch en novembre 2024 ».

Un intellectuel engagé inspirant pour les étudiants. Grégoire Rigolle, Maïwenn Rousseau et Ela Semerci sont étudiants en histoire.

Après avoir lu deux ouvrages majeurs de Marc Bloch – L’Étrange défaite et Apologie pour l’histoire – dans le cadre de leur cursus, ils ont été invités à réfléchir à ce que représente leur auteur pour de futurs historiens.

Une référence puissante. « Notre génération sait que l’avenir n’est pas réjouissant », souligne Maïwenn en évoquant en miroir ces années 30 qui virent la montée du nazisme. « Quelqu’un comme Marc Bloch s’est engagé face aux difficultés et s’est battu en résistant ». « Il a regardé la vérité en face », renchérissent Ela et Grégoire. Une droiture qui leur rend « l’espoir ».

Quant à l’impact des travaux de Marc Bloch sur

leur discipline, ils sont unanimes pour évoquer une « révolution dans la manière de faire de l’histoire » en citant la Revue des Annales et son approche « transpériode, transdisciplinaire et transnationale ». Maïwenn cite aussi les témoignages joints aux analyses, l’étude des rumeurs et l’importance de l’esprit critique. Ela insiste sur « les traces concrètes des réflexions de Marc Bloch dans la méthodologie et la dissertation en histoire ».

Historiens, pas antiquaires. « Marc Bloch est resté fidèle à lui-même », insiste Grégoire en évoquant la famille juive alsacienne de l’historien. « Il était non pratiquant, se sentait pleinement Français et sans doute Européen, citoyen d’un monde plus vaste que la nation, ne revendiquant sa judaïté que face à un antisémite. C’est très inspirant de le voir évoluer et s’engager contre les idéologies, déterminé à rester fidèle à ses valeurs ».

Impressionnés par cet intellectuel engagé dans les combats de son temps, ils disent se sentir « historiens pas antiquaires », et citent – en latin – l’épitaphe de Marc Bloch reprise à l’entrée de l’aula : « Je chéris la vérité ». ←

14 producteurs et artisans réunis dans un lieu unique

La génération oubliée

À l’occasion du mois des Fiertés, nous avons choisi de mettre en lumière des femmes et des hommes LGBT+* aujourd’hui seniors, qui ont construit leur vie dans une société où l’homosexualité était pénalisée puis pathologisée, et où les personnes trans n’étaient tout simplement pas admises. Une génération longtemps restée dans l’ombre, qui a traversé des décennies de silence, de prudence et souvent de rejet.

Rédaction : Hélène Edel Photographie : Christophe Urbain

*lesbiennes, gays, bisexuelles et bisexuels et trans. Le signe « + » fait référence à toute autre communauté faisant partie de la diversité d’orientation sexuelle et d’identité de genre non mentionnée dans les premières lettres.

Pour toutes ces personnes, il a fallu composer avec le reste du monde. Dans la famille, au travail, dans la vie sociale. Apprendre à se taire, à contourner les questions, à ajuster ce que l’on montre de soi pour éviter les jugements, les remarques ou pire. Pour certains, cela signifiait vivre dans la discrétion, parfois jusqu’à l’effacement. D’autres ont choisi de s’engager, de revendiquer, de faire bouger les lignes. Mais tous ont dû, à leur manière, trouver un équilibre fragile entre ce qu’ils étaient et ce qu’ils pouvaient laisser apparaître. Les années 80 ont marqué une rupture brutale. L’arrivée du sida a traumatisé toute une génération. Les deuils se sont succédé, souvent dans un climat de peur, de solitude et dans une indifférence qui a profondément marqué celles et ceux qui l’ont traversée. Pour beaucoup, cette période reste associée à une succession de pertes, à une forme d’urgence de vivre, mais aussi à un silence collectif difficile à porter. En France, plus d’un million de seniors LGBT+ vivent aujourd’hui avec cet héritage. Près des deux tiers vivent seuls et 90 % d’entre eux n’ont pas d’enfants. Ruptures familiales, absence d’aidants, parcours de vie marqués par la discrétion ou l’invisibilité : autant de facteurs qui peuvent accentuer l’isolement avec l’âge. Certaines populations, comme les personnes atteintes par le VIH ou les personnes

↑ Organisée par l'association FestiQueer depuis 2002 à Strasbourg, la marche des visibilités est un moment militant, revendicatif et festif. La prochaine édition se tiendra le 20 juin 2026.

trans, restent particulièrement exposées. Malgré les épreuves, cette génération a largement contribué, parfois sans bruit, à faire évoluer les regards et les droits. Par leurs engagements, leurs choix de vie, leur simple présence dans des espaces où ils n’étaient pas attendus. En tenant bon, en avançant, parfois en se battant, ils ont ouvert des chemins. À l’heure où les droits ont progressé, mais restent fragiles, leurs parcours rappellent les épreuves traversées et le prix payé individuellement. Ils disent aussi les inquiétudes qui demeurent, chez les seniors comme chez les plus jeunes : la peur du rejet, des discriminations, des violences, le poids du regard des autres, et cette crainte, toujours présente, de devoir un jour se cacher à nouveau. À travers leur portrait, Michèle, Philéa, Christina et Jean-François racontent ce que cela signifie d’avoir été jeune, gay, lesbienne ou trans, dans ces années-là et ce que cela implique encore aujourd’hui. Des trajectoires singulières, faites de silences et de choix, de pertes et de reconstructions. Une génération à qui l’on donne moins l’occasion de s’exprimer dans une société qui a tendance à valoriser le mouvement et la nouveauté. Et pourtant, derrière ces voix discrètes, il y a des récits précieux, qui racontent le passé autant qu’ils éclairent le présent. ←

La génération oubliée

Michèle, vivre à demi-mot

« Peut-être que je me suis retenue de vivre. »

Michèle parle doucement. Comme si certaines choses devaient encore se dire avec précaution. Assise, les mains posées sur les jambes, elle occupe peu d’espace. Tout chez elle semble aller dans le sens de la discrétion. Une retenue presque instinctive, qui n’efface rien de ce qu’elle est, mais qui la protège.

Elle a connu deux grandes histoires d’amour. Intenses, mais discrètes, comme tenues à l’écart du monde. Et puis elle a investi sa vie auprès des autres en travaillant dans le social. Donner, accompagner, être utile à celles et ceux qui en ont besoin. Comme si aimer en silence appelait une autre manière d’être au monde. Elle n’a jamais annoncé à ses parents qu’elle était lesbienne. À sa mère, elle présentait ses compagnes comme de simples amies. « Je pense qu’elle savait », dit-elle.

Mais entre deviner et entendre, il y a un pas qu’aucune des deux n’a osé franchir. Longtemps, et encore aujourd’hui parfois, elle n’a pas pu être tout à fait elle-même partout. Ses proches le savent, évidemment, mais elle partage cette part d’elle-même avec parcimonie, selon le degré d’intimité. Dans sa vie professionnelle, la grande majorité de ses collègues ne l’a jamais su. Cela peut sembler anodin, ça ne l’est pas. Cela signifie, concrètement,

↗ Michèle et son ex-compagne Elisabeth pendant une randonnée dans le Chablais.

↗ Michèle et deux de ses amies rencontrées dans le Sud-Ouest.

« C’était juste pour la pose, je préfère la marche à la moto... »

devoir taire une partie de sa vie. Ne pas toujours pouvoir dire avec qui l’on partage son quotidien. Chercher ses mots. En retenir certains.

Pensez à toutes ces fois où vous avez parlé, sans y réfléchir, de votre conjoint, de votre conjointe, de vos enfants à vos collègues. Pour Michèle, ces moments-là demandaient une vigilance constante. Une attention de tous les instants. À la longue, cela installe une distance. Et empêche d’être tout à fait soi. Avec le recul, elle le reconnaît : « Peut-être que je me suis retenue de vivre. » Non par lâcheté, mais parce que tout, autour d’elle, poussait à la discrétion.

Mais quelque chose s’est desserré avec le temps. Elle parle aujourd’hui de « sa communauté » avec une évidence venue tardivement. Elle vit enfin plus librement. Ce portrait, d’une certaine manière, fait partie de sa transformation. Pour certaines personnes de son entourage, ce sera peut-être la première fois que les choses seront dites aussi clairement, posées noir sur blanc. À la retraite depuis quelques années, elle accompagne désormais des personnes qui souhaitent réfléchir à leur fin de vie : comment elles veulent partir, ce qu’elles veulent laisser, ce qui compte vraiment. Une manière, peut-être, d’ouvrir la parole là où elle reste difficile, elle qui, pendant longtemps, a dû composer avec son propre silence. ←

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La génération oubliée

Philéa, survivre avant d’exister

« J’étais en mode survie. Il ne fallait surtout pas être différent. »

Philéa a appris très tôt à se cacher.

À quatre ans, elle ressent déjà un décalage. Mais dans une famille stricte, dans une société où les personnes transgenres sont considérées comme malades, il n’y a pas de place pour ces mots-là.

Alors elle s’adapte. À l’école, elle observe les garçons, les imite, apprend leurs codes. « J’étais en mode survie. Il ne fallait surtout pas être différent. » À 14 ans, une bagarre avec une brute épaisse lui vaut enfin la tranquillité. Aux yeux du monde, Philéa est enfin un homme, un vrai.

Pendant des décennies, elle vit ainsi. Elle travaille, fonde une famille, assume ses responsabilités. Elle se souvient de la naissance de ses trois enfants avec émotion : « J’ai pu les accueillir dans mes mains... les rencontrer, les bercer, les choyer. »

Une vie construite, solide en apparence, sans jamais vraiment revenir à cette question. Parce qu’à l’époque, la transition n’est pas une option envisageable. « Ça n’existait pas. »

Ou du moins, cela restait invisible, marginal, tue, parce que pathologisé. Beaucoup ont grandi avec l’impression d’être seuls, de ne

↗ Participer à donner la vie à trois enfants faisait partie des désirs profonds de Philéa qui s’est épanouie dans son rôle de père.

ressembler à personne. Comme si ce qu’ils ressentaient n’existait nulle part ailleurs.

Il faudra un drame, la perte de son fils, pour que tout remonte à la surface. « Je devais me sauver. » Elle s’autorise enfin un geste simple : enfiler une jupe, « juste pour essayer. » Et là, une évidence.

Sa transition se fait sans bruit, presque avec retenue. Elle ne cherche pas à convaincre, encore moins à provoquer. Elle corrige simplement, avec calme, ceux qui se trompent, et avance à son rythme. « Je suis enfin moi. »

Lorsqu’elle fait son coming out auprès de ses filles, elle leur explique simplement : « Je leur ai annoncé que je suis une femme, mais que je resterai toujours leur papa. Mais au lieu d’être un papa, je serai maintenant une papa. » Elles avaient alors 21 et 18 ans.

Aujourd’hui, dans sa vallée, elle vit simplement, entourée de ses chevaux, dans une maison qu’elle entretient elle-même. Après une vie à se protéger, elle n’a plus peur du regard des autres. Elle ne demande rien de particulier, sinon de pouvoir être elle-même. Parce qu’elle sait ce que coûte, au fond, de ne pas être soi. ←

La génération oubliée

Christina, sortir du silence

« Quand il m’a dit que ce n’était pas une phase, j’ai pris conscience que ce n’en était pas une pour moi non plus. »

Lors d’un voyage scolaire, Christina, alors jeune fille, tombe amoureuse d’une autre élève. Elle comprend très vite ce qu’elle ressent, mais n’en parle à personne, pas même à ses parents, de peur d’être rejetée. Pendant des années, elle avance ainsi. Cette attirance pour les femmes, elle la garde pour elle. Elle ne connaît personne à qui s’identifier, personne à qui en parler. Alors elle attend. Et se tait. Le déclic viendra au début de la vingtaine, lorsqu’un ancien élève lui confie son homosexualité. « Quand il m’a dit que ce n’était pas une phase, j’ai pris conscience que ce n’en était pas une pour moi non plus. » Elle comprend alors qu’elle ne pourra plus mettre de côté ce qu’elle est. Peu à peu, elle commence à vivre plus ouvertement. Elle ne se cache pas, mais reste attentive, prudente, selon les contextes. Elle découvre alors un milieu discret, où les lesbiennes peuvent se retrouver et se reconnaître dans des lieux communs ou au cours d’événements dédiés. Mais une fois dehors, le regard des autres rappelle vite les limites : remarques, gestes déplacés, parfois une hostilité plus franche. La jeune femme devient bénévole au Lesbentelefon, une ligne d’écoute

↖ Balade en raquette en Auvergne –Souvenirs d’un temps heureux de Christina, alors en couple.

↖ Christina à la recherche d’un premier emploi à la fin de ses études.

téléphonique pour lesbiennes qu’elle n’avait pas osé appeler quelques années plus tôt lorsqu’elle était étudiante à l’université, à Fribourg. Au cours de sa vie, elle s’investit dans plusieurs associations en Allemagne puis en France, avec toujours la même envie : créer du lien et rompre l’isolement. Côté sentimental, Christina a vécu plus de vingt ans en couple avant de se séparer. Avec sa compagne, elle n’a pas eu d’enfant, peut-être parce qu’à l’époque cela ne faisait pas vraiment partie des possibles. Ensemble, elles ont construit autre chose, entourées de chiennes adoptées, une manière de prendre soin et de faire famille, « même si cela ne remplace pas des enfants. »

Une vie stable, construite à deux, mais longtemps sans véritable reconnaissance. Avant le Pacs, partager une vie ne donnait presque aucun droit : ni protection claire pour le logement, ni sécurité réelle en cas de décès. Aimer, oui, mais sans garantie.

Aujourd’hui encore, Christina suit avec attention l’évolution des droits des personnes LGBT, en France comme ailleurs. Elle s’inquiète de voir certains pays revenir en arrière. Derrière son sourire, une vigilance demeure : celle de voir les acquis se fragiliser et les silences, peu à peu, se réinstaller. ←

La génération oubliée

briserJean-François, ses chaînes

« Ne pas se cacher, faire reconnaître ses droits, sans rompre le dialogue. »

Jean-François n’a jamais oublié Claude. Un garçon « doux », comme lui. Quand Claude a révélé son homosexualité, son propre père lui a tiré dessus. Nous sommes dans les années 70. Jean-François a 14 ans. Il comprend très vite qu’il vaut mieux se taire. Les années passent. Lors de son service militaire, il fait la rencontre d’un homme qui le marque profondément. Une expérience forte, mais qui reste sans lendemain. Comme si, déjà, quelque chose se disait sans pouvoir encore se vivre pleinement. Il avance d’abord prudemment, se construit une vie conforme, avec une femme. À cette époque, une photo de lui en uniforme militaire trône chez sa mère. Elle l’aime beaucoup. Une image qui dit la fierté, la norme, une certaine idée de la virilité. Jean-François, lui, sait déjà que son histoire est ailleurs. Au milieu de la vingtaine, le décalage devient impossible à tenir. Il décide d’assumer son homosexualité au grand jour. Son père ne l’acceptera jamais

↗ La photographie préférée de la mère de Jean-François, son fils en uniforme militaire.

vraiment. Sa mère, avec le temps, finira par comprendre. Dans le monde du travail, être homosexuel reste risqué. Les discriminations existent, les injustices sont fréquentes. Beaucoup choisissent encore de rester invisibles, mais pas Jean-François. Lorsqu’on lui refuse un prêt à tarif préférentiel réservé aux salariés, sous prétexte qu’il vit en concubinage avec un homme, Jean-François ne cède pas. Sans éclat, mais sans reculer pour autant. Il explique, insiste, tient bon et obtient gain de cause.

Cette ligne, il ne la lâchera plus : ne pas se cacher, faire reconnaître ses droits, sans rompre le dialogue. Des années plus tard, il cofondera de L’Autre Cercle, devenue une référence en France sur les questions d’inclusion des personnes LGBT+ au travail, auprès des grandes entreprises comme des institutions publiques. Aujourd’hui encore, même s’il n’a plus peur, il reste vigilant. Il croit au dialogue, à la patience. À cette manière d’avancer sans renoncer, et de faire bouger les lignes sans jamais rompre le lien. ←

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Vieillir avec son histoire La génération oubliée

Ces parcours ne s’arrêtent pas avec les années. Ce que Michèle, Philéa, Christina et Jean-François ont traversé n’appartient pas seulement au passé. Cela continue de peser, autrement, au moment où une nouvelle étape de vie s’ouvre : celle du vieillissement. Après une vie passée à composer, vieillir sans se cacher de nouveau, et sans renoncer à soi, devient une préoccupation centrale. Pour beaucoup de seniors LGBT, les inquiétudes ne disparaissent pas avec l’âge. Elles prennent une autre forme. La perte d’autonomie et la perspective de l’entrée en institution font ressurgir une peur ancienne : celle de ne pas être respecté pour ce que l’on est. « Comment se protéger lorsque l’on est seul et que l’on perd son autonomie ? », interroge Christina. Philéa, elle, s’inquiète : « En tant que femme trans, est-ce que mes choix seront respectés lorsque je serai en institution ? Est-ce que je pourrai continuer à être moi-même ? »

Dans les établissements traditionnels, les choses évoluent, mais restent souvent fragiles. Beaucoup redoutent les regards, les remarques, ou simplement l’incompréhension. Après avoir passé toute une vie à se protéger, il est difficile d’accepter de redevenir vulnérable. Pour certains, la réponse passe par le collectif. Car la « communauté » a longtemps été un refuge. Un espace où l’on pouvait enfin être soi.

Cette idée n’est pas nouvelle. Après la Seconde Guerre mondiale, des formes d’habitat dites « d’affinités » avaient déjà émergé, notamment pour des survivants de la déportation ou des personnes ayant traversé des traumatismes communs. L’objectif de ces habitats est simple : permettre à chacun de vieillir entouré de personnes partageant une histoire, une mémoire, des repères communs. Non pas pour se replier, mais pour vivre dans un environnement où l’on n’a plus à expliquer ce que l’on a traversé.

C’est dans cet esprit que l’association

Les Audacieux & Les Audacieuses, cofondée par Christophe Dercamp et Stéphane Sauvé, propose aujourd’hui une alternative aux

structures traditionnelles avec les « Maisons de la Diversité ». À Lyon, une première structure a vu le jour, réunissant une quinzaine de cohabitants, LGBT+ et alliés, autour du vieillir ensemble, dans un cadre respectueux et sécurisant.

Sur place, un animateur veille au quotidien.

« C’est une nouvelle vie, on découvre les autres, on se sent en sécurité. Moi qui vivais seul, j’ai rompu l’isolement », raconte Sylvain, co-habitant de la Maison de la Diversité de Lyon. Au-delà du logement, l’accompagnement est aussi anticipé, en lien avec les acteurs locaux, pour permettre à chacun de rester dans un environnement adapté à son parcours lorsque la perte d’autonomie deviendra trop importante pour demeurer au sein de la Maison de la Diversité.

À Strasbourg, une dynamique similaire est en marche. Une maison de la diversité doit voir le jour dans les années à venir, dans le quartier de la Citadelle. Le projet, dont l’étude de faisabilité est actuellement en cours, ambitionne de créer un lieu de vie inclusif, ouvert à des personnes LGBT+ et à des cohabitants « alliés », partageant des valeurs de respect et de bienveillance. L’objectif est clair : proposer une alternative à des structures parfois mal adaptées, et offrir un cadre où chacun peut vieillir sans crainte d’être jugé.

La réflexion va même plus loin, avec l’idée de développer des formes de colocation pour des personnes isolées ou atteintes de maladies neuro-évolutives. Parce que vivre à plusieurs, faire groupe, peut aussi être une manière de ralentir la perte d’autonomie et de préserver le lien.

Ces initiatives contribuent à ouvrir un débat encore trop discret sur le vieillissement des personnes LGBT+. Elles mettent en lumière une réalité souvent passée sous silence : après une vie entière à s’adapter, à composer avec le regard des autres, beaucoup n’en ont plus la force. Les habitudes prises pour se protéger, les renoncements accumulés, finissent par peser. Alors, à un âge où la vulnérabilité augmente, une attente simple s’impose : pouvoir vivre en paix, sans avoir à se justifier, ni à se cacher de nouveau. ←

l’esprit des bâtisseurs depuis 1925

groupe-seltz.fr - @groupe_seltz

100 ans

Entreprises de construction en Alsace, nous réunissons tous les métiers du Bâtiment : entreprise générale/TCE, gros-œuvre, rénovation, réhabilitation et restructuration de tous types de bâtiments - anciens et modernes, sites patrimoniaux, maintenance et petits travaux.

Nous intervenons pour le compte de clients publics et privés, dans les secteurs de l’industrie, du tertiaire et de l’habitat.

Au bonheur des livres avec

Agathe Freyburger et Marie Marchal

Depuis le 1er avril, Agathe Freyburger et Marie Marchal sont officiellement cogérantes de la Librairie Gutenberg nichée à l’ombre des tilleuls de la place Saint-Étienne. Leur passion du livre est aussi vive que leurs sourires sont chaleureux.

Rédaction : Véronique Leblanc

Photographie : Alban Hefti

D[D]’emblée, toutes deux tiennent à dire tout ce qu’elles doivent à Françoise Laot qui les a précédées aux commandes de cette librairie indépendante dont l’histoire remonte à 1945. « Françoise nous a transmis sa chaleur », s’enthousiasment-elles en évoquant tant la librairie dont elle a créé « l’atmosphère » que leur formation sous sa houlette aussi avisée que bienveillante. Toutes deux titulaires d’un master Métiers du livre et de l’édition, les deux jeunes femmes ont d’abord été salariées de la librairie avant d’en devenir les repreneuses. Marie a été engagée en 2018, conjuguant un mi-temps de libraire avec le pilotage des Éditions Gorge bleue dont elle est la fondatrice. Agathe est arrivée en 2021, à l’issue d’un stage. « Françoise nous a laissées nous approprier les rayons, elle était ouverte à tout, mais prenait le temps de l’analyse. » Elles ont aussi « appris à travailler ensemble » et se sont découvertes « extrêmement complémentaires ».

Des « petites lubies » qui font la différence. Les deux jeunes femmes assument une « manière différente d’envisager cette chaîne du livre dont la librairie est le dernier maillon ». Économes en stocks, elles doivent parfois demander aux clients d’attendre quelques jours l’arrivée d’une commande. « Nous leur exposons alors les enjeux liés aux offices trop importants qui impliquent, notamment, des retours chez l’éditeur au prix de transports polluants. Ils sont souvent heureux de découvrir les coulisses du métier », souligne Agathe en ajoutant dans un sourire que « Marie explique très bien ».

Fondamentale aussi pour elles, « la relation de confiance avec certains partenaires comme les commerciaux des maisons d’édition ». C’est ainsi qu’à force d’échanges, elles ont intégré la collection des discours inauguraux au Collège de France proposée par un éditeur spécialisé en publications universitaires. « C’était une de nos petites lubies et ça a marché. »

L’échange, c’est dans les deux sens. « Dans une librairie généraliste telle que l’a conçue Françoise, chaque rayon est un espace à nourrir par des choses qui nous

intéressent », dit Marie, « on peut d’autant plus y mettre notre patte que nous sommes entourées de 25 autres librairies vers lesquelles les gens peuvent aussi se tourner, une librairie isolée n’a pas cette liberté. » « Françoise nous a appris l’importance de l’écoute », poursuit-elle. Écouter pour conseiller un client dont il faut cerner l’attente bien sûr, mais qu’on peut aussi surprendre en l’invitant à explorer de nouveaux territoires littéraires qui le raviront ou pas. « Quoi qu’il en soit c’est toujours génial d’échanger, tant sur ce qui a plu que sur ce qui a déplu ». Il arrive aussi que la prescription s’inverse comme ce fut le cas pour L’Allègement des vernis de Paul Saint Bris dont leur avaient parlé plusieurs clients. « On était complètement passées à côté ! »

Le Prix Gut. Loin des diktats, entre littérature et sciences humaines, la Librairie Gutenberg développe une identité bien à elle dont témoignent, par exemple, le rayon de science-fiction féministe né de la suggestion d’un passionné ou bien encore les étagères de littérature jeunesse et BD ouvertes à des éditeurs indépendants tels que Biscoto ou les éditions 2042. Des partenariats avec des illustrateurs se nouent, les rencontres et les clubs de lecture thématiques se multiplient alors que le cercle de lecture animé par Françoise Laot chaque premier mercredi du mois perdure dans une librairie qui a lancé son propre prix littéraire, le Gut, choisi parmi une liste de coups de cœur quasi exclusivement issus de l’édition indépendante. Sans compter les interventions hors-les-murs dans des manifestations qui correspondent à l’esprit joyeux, subtil et exigeant d’un lieu qui tient à s’inscrire dans « une ville à la vie culturelle bouillonnante ». ←

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Agathe Freyburger (à gauche) et Marie Marchal (à droite)

Dans la salle de billard avec

Nathalie Rohmer

Accrochée à ses objectifs internationaux, la billardiste alsacienne Nathalie Rohmer a tout plaqué il y a quatre ans pour donner un nouveau souffle à sa carrière.

Rédaction : Olivier Métral Photographie : Laetitia Piccarreta

← Nathalie Rohmer dans la salle du Billard Club 1935 de StrasbourgSchiltigheim.

E[E]lle est l’incarnation de la persévérance et un exemple d’abnégation. À 52 ans, Nathalie Rohmer n’a rien perdu de la passion qui l’anime depuis l’âge de 20 ans, le jour où, poussée par un ami, elle a disputé sa première partie de billard, à l’étage d’un restaurant d’Eschau. Son ascension est fulgurante. En seulement deux ans, la jeune femme intègre l’équipe de France et atteint les quarts de finale du championnat du monde de billard anglais, en 1997, après avoir miraculeusement échappé à l’élimination dès le 1 er tour. « Ce match, je l’ai toujours en tête. Au poker comme au billard, tant que tu es sur la table, rien n’est perdu ! ». À la naissance du premier de ses deux garçons, en 2003, elle coupe avec la discipline en se consacrant exclusivement à sa famille, avant que son divorce en 2009 ne la conduise à fréquenter de nouveau les salles. « Le billard m’a toujours aidée à me relever dans les périodes difficiles de ma vie ».

Un come-back renversant. Pour son retour sur les tables, Nathalie Rohmer se tourne vers le billard américain et les résultats s’enchaînent, avec notamment un titre de championne de France en 2014 et plusieurs médailles européennes en 2015, 2017 et 2019. En 2022, elle fait le pari un peu fou de quitter son emploi pour s’entraîner à temps plein dans la salle du Billard Club 1935, à Schiltigheim. Sans ressources ou presque, ni véritable sponsor, la Strasbourgeoise jongle comme elle peut avec ses faibles revenus pour financer les quelques déplacements internationaux qu’elle s’accorde. Pour réduire la note, elle s’inflige des dizaines d’heures de bus pour rejoindre les sites de compétition et saute parfois des repas les jours de match. « J’ai beaucoup de pression sur les épaules, car j’ai l’obligation d’entrer à chaque fois dans le prize money pour pouvoir poursuivre mon aventure ». Malgré tout, les efforts consentis par la sociétaire du club de Bischheim paient. Ces deux dernières années, deux médailles d’or européennes ont grossi son palmarès. Mais la championne voit plus loin et plus grand. « Je suis persuadée que j’ai ma chance sur les tournées européenne et américaine, mais je manque cruellement de moyens pour m’aligner partout où il faudrait ». Dans un sport peu médiatisé sur le plan national alors qu’il bénéficie d’une tout autre couverture en Asie et aux États-Unis, l’argent reste le nerf de la guerre. Nathalie Rohmer ne sait pas combien de temps encore elle pourra combattre sans le soutien de mécènes. Aujourd’hui, et plus que jamais, il faut sauver le soldat Nathalie ! ←

Opéra national du Rhin

Opéra

Ariane à Naxos Richard Strauss

Le Paradis et la Péri Robert Schumann

La Valse rêvée d’Offenbach Jacques Offenbach

Pelléas et Mélisande Claude Debussy

L’Amour des trois oranges Sergueï Prokofiev Rigoletto Giuseppe Verdi

Le Petit Ramoneur Benjamin Britten

Lucie de Lammermoor Gaetano Donizetti

Danse

Le Mur Mathilde Monnier & Ève Risser

Les Ailes du désir Bruno Bouché

L’Été Bruno Bouché & Romain Gneouchev

Carnaval des animaux

Edouard Hue / Věra Kvarčáková & Jérémy Galdeano

Gala du Ballet avec Germain Louvet

Ballets européens au XXIe siècle

Au bureau avec

Gilles Tellier

Rencontre avec Gilles Tellier, président de l’aéroport de Strasbourg depuis un an, au moment où la plateforme amorce un tournant décisif vers de nouvelles ambitions de développement.

Rédaction : Hélène Edel

Photographie : Christophe Urbain

❶

Strasbourg 100 ans Figurine développée pour les 100 ans de l’aéroport en 2023 et distribuée à tous les collaborateurs, elle affiche à la fois le code IATA, c’est-à-dire le code commercial de l’aéroport (SXB), et le code OACI, autrement dit le code de navigation aérienne (LFST) de l’aéroport.

❷

Masterplan

Le masterplan représente l’emprise de l’Aéroport de Strasbourg. « L’une des particularités de cet aéroport c’est que les collaborateurs de l’aéroport ont tous une vision très précise de l’environnement dans lequel on se trouve. Il y a des plans partout dans l’aéroport. »

❸

Tour de contrôle

Stèle d’architecte offerte au moment de la réfection de la tour de contrôle en 2016.

❹

Photo avion

Gilles Tellier garde cette photo comme une relique d’un temps révolu. Lorsqu’il était agent d’escale pour la compagnie Sabena, un 747 (« le plus bel avion du monde » selon lui) atterrissait à Strasbourg une fois par mois au moment des sessions parlementaires.

❺

Gilet jaune

Homme de terrain, il aime avoir « les pieds sur le tarmac ».

Gilles Tellier incarne avec une étonnante justesse l’image que l’on se fait d’un pilote. Silhouette élancée, allure soignée, regard assuré : on le devine sans effort en uniforme, casquette ajustée et lunettes d’aviateur posées sur le nez. Mais derrière cette allure presque cinématographique se révèle surtout un homme d’expérience, forgé par des décennies passées au cœur du transport aérien.

Originaire du nord de la France, pilote professionnel et diplômé en transport logistique, Gilles Tellier a d’abord passé 15 ans à « exploiter des avions ». Il travaille successivement pour plusieurs compagnies et pose d’ailleurs ses valises à Strasbourg entre 1995 et 1999, en tant que chef d’escale pour la compagnie Sabena. « Je ne suis donc pas vraiment en territoire inconnu », glisse-t-il.

En 2005, changement de cap. Fini les avions, place aux infrastructures. Il passe « de l’autre côté du miroir » et se spécialise dans la gestion aéroportuaire. Son parcours le mène notamment au Cambodge, à Phnom Penh, puis aux Émirats arabes unis, où il supervise les aéroports régionaux d’Abu Dhabi. Fort de ces expériences, il revient en France et, en juin 2025, prend donc les commandes de l’Aéroport de Strasbourg pour un mandat de cinq ans.

Dans le même temps, la société d’exploitation lance un plan stratégique destiné à inscrire durablement la plateforme dans une nouvelle dynamique. « L’essor des compagnies low-cost a fait basculer le modèle économique des aéroports : externalisation massive, disparition des guichets physiques, logique de rentabilité immédiate. » Pour un aéroport régional comme Strasbourg, cette évolution impose une adaptation permanente. Il ne s’agit plus seulement d’accueillir des avions, mais de convaincre des compagnies d’ouvrir – et de maintenir – des lignes. « Nous sommes devenus des partenaires commerciaux à part entière », souligne-t-il. L’aéroport doit désormais vendre son territoire, démontrer son attractivité et accompagner le développement des opérateurs.

Face à ces nouvelles règles du jeu, Gilles Tellier veut élargir le champ d’action de la plateforme. Car aujourd’hui, l’activité aérienne seule ne suffit plus à assurer l’équilibre financier. « Elle ne nous rémunère plus suffisamment », constate-t-il.

↑ Carte aéronautique et boussole : En tant qu’ancien pilote, il a toujours une carte aéronautique ainsi qu’une boussole dans son sac, « pour ne surtout pas perdre le Nord. »

Passeport : Globe-trotter dans l’âme, le président de l’aéroport de Strasbourg a toujours son passeport sur lui.

Figurine avion : Volotéa est la compagnie majoritaire de l’Aéroport de Strasbourg, à hauteur de 70 %. C’est la première compagnie sur les vols intérieurs français.

L’enjeu est donc de diversifier les sources de revenus. À Strasbourg, cela passe par la valorisation du foncier et le développement de nouveaux usages. L’aéroport ne se pense plus uniquement comme une infrastructure de transport, mais comme une plateforme économique à part entière.

Dans cette logique, un atout s’impose naturellement : la proximité exceptionnelle de l’aéroport au territoire. Dotée d’une gare TER directement intégrée, la plateforme bénéficie d’une connexion directe avec le centre-ville. Une singularité rare en France. « Sans compter que nous sommes une porte d’entrée sud de la métropole pour beaucoup de visiteurs », insiste-t-il. À terme, il imagine un hub multimodal, où voyageurs et habitants pourraient laisser leur voiture pour rejoindre Strasbourg en train. Une vision qui dépasse le simple cadre aérien et repositionne l’aéroport comme un véritable nœud de mobilités. Cette ouverture s’accompagne d’une attention constante portée aux usagers. « L’expérience passager est l’une de nos grandes priorités ». Des travaux sont ainsi prévus pour fluidifier les parcours dans l’aérogare et améliorer le confort des usagers, dans un secteur où la qualité de service devient un facteur clé de compétitivité. À ces enjeux économiques et opérationnels s’ajoute une autre exigence, devenue incontournable : l’environnement. Comme l’ensemble du secteur, l’aéroport de Strasbourg s’inscrit dans une trajectoire de décarbonation à horizon 2050. Une transformation profonde, qui touche aussi bien les infrastructures que les pratiques. Gilles Tellier tient à le rappeler : « Un aéroport, c’est avant tout un espace vert ». Ici, pas de produits phytosanitaires, une gestion attentive de la biodiversité et une approche raisonnée des espaces naturels. Une réalité souvent ignorée, loin des clichés d’un univers uniquement minéral. Au-delà de ces défis, une conviction personnelle guide son engagement. Ce qui anime Gilles Tellier dépasse les enjeux techniques ou économiques. « Les aéroports sont des endroits où l’humanité se rencontre », dit-il. Une conviction forgée au fil de ses voyages et de ses expériences. Le transport aérien, selon lui, répond à un désir profondément humain : celui de découvrir, d’aller ailleurs. Une quête qui donne du sens à son métier, d’un continent à l’autre. ←

CATHERINE TRAUTMANN

Trente-sept ans après son premier mandat de maire et 25 ans après avoir quitté la fonction, Catherine Trautmann a été réélue le 22 mars dernier. Ne cherchez pas, personne d’autre n’a réalisé un tel parcours municipal dans le pays. Rencontre avec la nouvelle maire de Strasbourg, qui connait sa maison sur le bout des doigts.

Entretien : Jean-Luc Fournier avec Patrick Adler

Rédaction : Jean-Luc Fournier

Photographie : Alban Hefti

Jean-Luc Fournier : En juin 2019 (Or Norme n°33) nous vous avions demandé de revenir sur votre victoire en 1989 acquise à l’issue d’une quadrangulaire et vous nous aviez dit que le lendemain de votre élection vos premiers mots à vos colistiers avaient été : « Nous allons avoir à faire face à un procès en légitimité. Donc, notre légitimité, nous allons pouvoir la mesurer au soir du premier tour de l’élection suivante ». Trente-sept ans plus tard, qu’avez-vous dit à vos colistiers au matin du lundi 23 mars dernier ?

« Je me souviens bien sûr très clairement de mes paroles de l’époque… Je ne les ai pas prononcées de nouveau mot pour mot, mais la substance de mon propos a été la même. J’ai insisté sur la crédibilité à conquérir par la preuve et l’action. J’ai répété que le succès en matière de redressement et de réparation permettra de faire la différence dans un mandat qui va être difficile parce que, tout le monde le réalise bien, nous vivons aujourd’hui dans une tension permanente, une tension nationale, mais aussi une tension européenne et une véritable tension locale. Mais j’ai aussi insisté sur l’enthousiasme manifeste avec lequel ils découvrent les réalités de la gestion d’une ville comme Strasbourg, avec notamment la puissance d’une administration qui les accueille et avec laquelle ils ont vraiment envie d’œuvrer et de travailler… À l’époque, je n’avais pas du tout prévu d’être élue, on n’avait qu’une toute petite fenêtre de tir, je l’avais bien expliqué à mes colistiers. Et finalement, c’était passé…

Cette fois-ci, on n’était sûr de rien au fond, mais on avait quand même établi une stratégie un an auparavant. Moi-même, il y a un an, je n’étais pas sûre de devoir y aller et, en tous cas, sûrement pas dans le cadre d’une stratégie perdante. Ça ne pouvait marcher que si notre stratégie devenait gagnante et, pour qu’elle le soit, il fallait construire une solide relation avec les habitants pour qu’ils puissent s’approprier la campagne dans un premier temps et s’approprier la victoire finale…

J-L.F. : Au lendemain de cette victoire et dans les semaines qui ont suivi, avez-vous pu conserver cette relation avec les Strasbourgeois ?

Oui, malgré la charge de travail immédiate qui est désormais la mienne. Aujourd’hui, ce qui est amusant quand je me balade en ville, ce sont ces gens qui viennent me voir en me disant : « Ah ! Je n’ai pas voté pour vous, mais je suis content que vous soyez élue ! » En 1989, on me disait : « J’ai voté pour vous parce que j’étais sûr que vous ne seriez pas élue ».

J-L.F. : Et pour en finir sur les pensées très personnelles, avec tout ce que vous avez vécu lors de votre longue carrière, n’y a-t-il pas eu un moment de léger vertige lors du sprint final de l’élection de mars dernier, au moment de l’imminence de la victoire par exemple ?

Vertige n’est peut-être pas le mot. Car j’ai toujours bien eu conscience que, six mois plus tôt, j’avais réussi une arrivée par surprise. Il me fallait donc réussir un retour inattendu… Il y a eu bien sûr ces dix-neuf minutes où l’on s’est demandé si on

avait bel et bien gagné (TF1 a d’abord annoncé la victoire de Jeanne Barseghian avant de corriger son erreur – ndlr). Ce moment a été compliqué, mais pour moi, beaucoup moins que pour d’autres, car j’avais ma propre perception de la situation. Je me souviens des gouttes qui perlaient sur le front de tous les jeunes, les yeux rivés sur les écrans de leurs mobiles. Je leur ai tout de suite dit : « Bon, on ne panique pas, on reste zen et on continue à faire rentrer les résultats des bureaux de vote… » Une fois la victoire acquise, j’ai pu leur dire à tous à quel point j’avais aimé notre itinéraire commun, cette campagne qui avait été éprouvante pour tout le monde, voire même dure par certains côtés. Mais elle avait été belle, aussi, car on a voulu la mener dignement, sans se perdre dans des polémiques méchantes et inutiles. On a donc mené cette campagne sur mon propre terrain politique, sur mes propres valeurs et c’était pour moi très important de développer nos propositions bien au-delà de mon appartenance politique : on m’a assez reproché ma fidélité, mais enfin, c’est aussi ce qui fait que je suis fidèle à Strasbourg. Cette fidélité est une assurance et, en ce qui me concerne très personnellement, l’assurance que les gens me diront toujours ce qui leur convient, mais aussi ce qui ne leur convient pas…

« LE CHANGEMENT EST EN COURS, ON PREND DES DÉCISIONS, ON AVANCE... »

J-L.F. : Durant la campagne et depuis le jour de votre élection, qu’est-ce que les gens ont exprimé le plus fort ?

Beaucoup me disent aujourd’hui « on savait pourquoi on souhaitait que vous reveniez : c’est parce que c’est particulièrement difficile ». Je leur réponds : « Bingo ! » Pour les difficultés, j’ai ma dose de surprises, ce sont tous ces problèmes que je découvre jour après jour… Les gens expriment aussi un très grand sentiment collectif de contrainte et de contrariété : je voyais bien qu’il y avait un ressort de rejet, mais en fait, c’est encore plus fort que ça… Tout ce que les gens expriment au plus profond, c’est ce qu’ils ont vécu comme un empilement de contraintes : contraintes dans la vie quotidienne, contraintes dans leurs choix, contraintes dans leur vie. Tout se passait comme s’ils n’étaient pas considérés, oui c’est ça, le manque de considération, le manque de prise en compte de ce qui pouvait permettre de traiter collectivement les problèmes. On peut certes avoir des attentes différentes ou divergentes, mais, à un moment donné, il y a un itinéraire collectif à proposer et cet aspect des choses a été perdu de vue pendant toutes ces dernières années : il fallait se conformer à un dogme et se conformer à un dogme, ce n’est pas la liberté à laquelle les gens aspirent à avoir dans leur vie quotidienne, dans leurs choix. C’est là que la ville s’est retrouvée fractionnée, fractionnée entre quartiers, confessions, groupes politiques et j’en passe.

Mais ce que je n’avais pas mesuré, parce que les gens n’en parlent qu’a posteriori, c’est à quel point cette politique dogmatique avait impacté la vie personnelle des Strasbourgeois en matière de contrainte psychologique. Aujourd’hui, les gens que je rencontre parlent beaucoup de soulagement, c’est le sentiment qui domine. Et ils sont heureux de me rencontrer, ils le disent et souvent, ils soulignent n’avoir jamais rencontré dans la rue la maire précédente…

J-L.F. : Ce qui du coup vous confère, à vous-même et aux élus du groupe majoritaire, des responsabilités supplémentaires...

« OUI, C’EST ÉVIDENT, BIEN SÛR QU’IL VA FALLOIR TENIR

LA LONGUEUR, BIEN SÛR

QU’IL VA FALLOIR

BEAUCOUP

ÉCOUTER ET TENIR COMPTE D’UN MAXIMUM DE CHOSES DANS NOTRE DÉMARCHE. »

Alors oui pour l’instant, juste après notre installation, il n’y a pas beaucoup de choses nouvelles qui apparaissent, mais malgré cela, malgré les délais, le changement est en cours, on prend des décisions, on avance…

Patrick Adler : Ce qui ressort de vos propos, c’est effectivement ce besoin de proximité, c’est flagrant, mais il y a aussi cette nécessité de réconciliation, de ne plus vivre dans une ville clivée et cette nécessité de refaire société. Pour cela, et sans la bénédiction des partis, vous avez proposé une solution avec la présence, à vos côtés, de Pierre Jakubowicz, qu’on peut situer au centre-droit. On est à moins d’un an de l’élection présidentielle, ce qui se passe désormais à Strasbourg est-il pour vous comme une volonté de donner un exemple de ce que pourrait être une forme de réconciliation nationale dont le pays aurait bien besoin ?

Je ne prétends pas du tout à l’exemple, mais oui, c’est une expérience. Et je sais qu’elle est prise en compte. Si ce n’était pas le cas, je ne verrais pas autant de ministres défiler à Strasbourg ( rires )… C’est l’aboutissement d’une séquence où il valait mieux réussir après avoir tant dérangé comme nous l’avons fait. Ce n’est pas simplement un coup politique, mais cela représente une vraie volonté d’organiser et de structurer. Avec Pierre Jakubowicz, il s’agit d’un partage de responsabilités réelles et on retrouve ça au niveau de l’Eurométropole de Strasbourg avec Catherine Graef-Eckert et Thibaud Philipps. Ce partage de responsabilités est la base de notre pacte de gouvernance, issu de la proclamation de nos accords communs. Parmi eux, il y a la volonté de relancer la Conférence des maires, cette

Oui, c’est évident, bien sûr qu’il va falloir tenir la longueur, bien sûr qu’il va falloir beaucoup écouter et tenir compte d’un maximum de choses dans notre démarche. Le dogme dont je parlais a commencé par se fabriquer avec ce sentiment de rareté des rencontres avec les élus et puis, quand un élu était néanmoins au contact avec les habitants, on va dire que c’était souvent le sentiment de « Cause toujours, tu m’intéresses… » Ça vaut aussi pour l’administration de la Ville, on y note, selon les services, les mêmes réactions que chez les habitants : enfin on voit notre élu. On peut discuter… ☛

même Conférence des maires à laquelle la maire précédente n’avait assisté que quatre fois durant son mandat et encore, en utilisant le plus clair de son temps à signer des parapheurs, sans entretenir le moindre dialogue avec ses collègues des communes de l’Eurométropole. Au contraire, je vais faire de cette assemblée un carrefour stratégique parce que c’est là que s’exerce la collégialité de l’intercommunalité de notre métropole.

J-L.F. : Cette volonté de faire vivre une sorte de laboratoire des valeurs de base de la démocratie, appelons-le comme ça, n’y-a-t-il pas un risque de buter sur la réalité du terrain ? Et notamment celle des moyens financiers ?

On doit là encore faire face aux responsabilités concrètes de ceux qui nous ont précédés. Parce que, oui, les Strasbourgeois attendent du concret et ils veulent avoir des choix à faire. Ce qui m’a frappée durant cette campagne puisque j’avais cette longévité politique pour comprendre ce qui se passait, ce sont aussi ces propos que j’ai pu entendre même dans mon propre camp venant de personnes qui désespéraient des clivages, de la restriction progressive et de la perte de parole publique, de ce que j’appelle l’affirmation publique positive.

À mon niveau, je l’ai vécu en faisant mon job d’opposante, mais aussi en tentant de faire passer des messages, par exemple sur le dossier du tram nord pour dire : « attention, là vous êtes en train de vous fourvoyer, écoutez donc un peu ce que les gens vous disent, quoi ! »

Cette ignorance et ce refus d’écouter, on en paye maintenant collectivement le prix : d’un côté, il nous faut aller vite, tant le besoin se fait pressant ; de l’autre nous allons être pénalisés en ce qui concerne l’accès au financement de l’État, que nous n’obtiendrons pas avant un bon moment !

Idem du côté de l’Europe. Nos prédécesseurs ont fait en sorte que ce mandat soit un mandat de quasi-immobilité. Je l’avais décelé assez tôt durant la campagne, car je savais que nous allions buter sur une réalité extrêmement difficile et que cette situation, pour une jeune équipe, est très compliquée lorsqu’il d’agit de trouver des parades et des solutions.

On ne peut pas se permettre d’être immobile et d’avoir un mandat uniquement consacré au redressement. Alors, ce n’est que par le partage des responsabilités que nous parviendrons à construire nos projets malgré tout, construire dans la même démarche de dialogue, les adjoints de quartier portant la parole des habitants à Strasbourg et les maires des communes portant celle de leurs habitants au sein de l’Eurométropole.

Durant la campagne, j’avais prévenu mes colistiers : « Nous allons prendre la douche et elle va être très froide, mais il va quand même ☛

« ON NE PEUT PAS SE PERMETTRE D’ÊTRE IMMOBILE ET D’AVOIR UN MANDAT UNIQUEMENT CONSACRÉ AU REDRESSEMENT. »

Revivre ensemble.

On voudrait tous faire quelque chose de bien. Pour les autres, pour la planète, pour des causes qui dépassent notre ego. Pour un réseau qui nous rapproche, un réseau qui soigne les pépins de la vie. Vous avez sûrement une raison de nous contacter, pour vous ou un proche, pour le faire avec nous, le Réseau Pépin.

falloir conduire nos projets et les réaliser. » Nous y sommes… et ça rejoint la question de l’audit dont les résultats seront connus en juin prochain. Mais les premiers retours de l’état des lieux fourni par l’administration sont inquiétants : l’apurement de la dette atteint les treize années aujourd’hui, ce qui dépasse les seuils d’alerte théoriques qui entrainent les contrôles des autorités de contrôle financier. Bref, je savais que j’allais devoir affronter le gros temps. Simplement aujourd’hui, affronter le gros temps avec des semelles de plomb, c’est un peu dur… d’autant que nous ne sommes pas au bout de nos surprises…

P.A. : Je voudrais aussi soulever le problème de cette place Kléber littéralement confisquée tous les samedis par des manifestations souvent très bruyantes ainsi que celui de la présence très envahissante de SDF dont certains ont pris leurs habitudes au centre-ville. Que peut faire la maire de Strasbourg sur ces deux sujets ?

C’est évident qu’il faut proposer à ces gens d’autres solutions que celle de vivre dans la rue. On va avancer avec des solutions alternatives et ce que je souhaite réunir le plus vite possible, c’est le menu de l’ensemble de ces solutions. Mais j’ai une affirmation : à la base, personne ne peut prétendre être propriétaire de la moindre parcelle d’espace public. Contrairement à ce qui s’est passé, je ne laisserai personne se construire son petit appartement sur l’espace public. Le comportement de ces personnes est catastrophique sur le plan sanitaire, notamment. J’ai discuté longuement avec la secrétaire générale de la Préfecture lors de sa visite de courtoisie. Nous sommes tombées d’accord sur une méthode de fonctionnement en commun, une avancée et qui change de ce qui s’est passé ces dernières années. Nous verrons notamment si la convention signée en fin de mandat dernier peut être maintenue telle quelle ou amendée. Et nous avons prévu une réunion avec la préfecture tous les deux mois, une réunion exécutive c’est-à-dire une réunion où les problèmes seront réglés.

Concernant la première partie de votre question sur les manifestations sur la place Kléber, j’ai récemment regardé si tout était en règle. D’ailleurs, je me suis fait interpeller, avec un vrai problème dans l’expression, par le député Fernandes (Emmanuel Fernandes, LFI – ndlr). Je n’ai pas souhaité réagir, car je sais où sont les menaces et je sais où est la violence aujourd’hui. Je pense que j’aurai une attitude beaucoup plus stricte sur les autorisations parce que je pense qu’à un moment donné, on ne peut pas accepter que des enfants soient confrontés en plein espace public à la simulation de scènes de guerre sans savoir spontanément que c’est de la fiction et de la mise en scène… » ☚

Restructuration lourde d’un bâtiment de bureaux en une résidence mixte et espaces de co-working, Strasbourg (67)

Coup d’envoi officiel des travaux

Le 06 mai 2026, la cérémonie de pose de la première pierre a marqué un tournant pour l’ancien bâtiment de la Direction Régionale des finances publiques.

Situé rue du Général Picquart à Strasbourg et inoccupé depuis 2020, il accueillera 148 logements étudiants et jeunes actifs ainsi que des espaces de co-working dès 2027. Des travaux d’envergure permettront

La diversité fait notre force. Membre d’Hexagon

cette transformation : création d’une faille végétale en coeur de bâtiment, réalisation de niveaux intermédiaires et surélévation en ossature bois, permettront d’inscrire les nouveaux usages en adéquation avec les objectifs de zéro artificialisation nette (ZAN); tout en visant des niveaux de certifications environnementaux exigeants : NF HQE Niveau très performant, BBCA, seuil 2025 de la RE2020 et BBC Effinergie Rénovation.

Agence certifiée OPQTECC ISO 9001, 14001, 45001 et 26000 & labellisée Alsace Excellence

Porteurs du projet

ICF Habitat Nord-Est, MGEL, FTI

Maîtres d’Oeuvre

drlw Architectes (mandataire), OTE Ingénierie, Otelio, Amium Conseil, dB Silence, Acte 2 Paysage & BOMA (AMO)

Surface 4 960 m²

Coût prévisionnel des travaux 17,5 M €HT

+33 (0)3 89 60 01 01 drlw@drlw-archi.com www.drlw.fr

Photo du bâtiment existant avant travaux
Photo des travaux de démolition intérieure

FRANC-MAÇONNERIE EN ALSACE

Méconnue autant que fantasmée, la franc-maçonnerie traverse les siècles entre travail intérieur, symboles et engagement dans la cité. En Alsace, cette histoire plurielle, née dans le sillage des Lumières, continue de réunir des femmes et des hommes autour d’une même aspiration : donner du sens et se relier à l’autre.

Rédaction : Catherine Janin
Photographie : Christophe Urbain

SOCIABILITÉ

Comprendre la maçonnerie aujourd’hui

Une

histoire partagée, des chemins pluriels

Discrète par nature, la franc-maçonnerie se raconte rarement d’elle-même. Elle traverse pourtant les siècles, de Londres aux rives du Rhin, en cultivant un même geste : celui de l’homme – et de la femme – qui cherche à se comprendre, pour mieux se relier à l’autre. En Alsace, cette histoire plurielle continue à s’écrire, entre tradition, symboles et chemins singuliers.

Rédaction : Catherine Janin Photographie : Christophe Urbain

La franc-maçonnerie intrigue. Elle fascine parfois, inquiète souvent, et demeure, pour beaucoup, un territoire flou où se mêlent fantasmes et approximations. Pourtant, derrière cette image incertaine, il existe une réalité plus simple – et plus profonde : celle d’une tradition ancienne, structurée, dont les racines plongent au début du xviiie siècle. En 1717, à Londres, la création de la première Grande Loge marque l’émergence d’une franc-maçonnerie dite « spéculative » – qui se distingue de la maçonnerie « opérative » par l’usage de rituels sans lien direct avec la construction physique –, héritière symbolique des bâtisseurs de cathédrales. Très vite, cette forme nouvelle de sociabilité se diffuse en Europe, et notamment en France dès les années 1720.

À Strasbourg, carrefour intellectuel et culturel, les premières loges apparaissent dans la première moitié du xviiie siècle. Elles

s’inscrivent dans le mouvement des Lumières, où se croisent réflexion philosophique, goût du débat et recherche de sens. Dès l’origine, la franc-maçonnerie porte en elle une tension féconde : entre spiritualité et raison, entre tradition et modernité, entre intériorité et engagement dans la cité. De cette tension naît sa diversité.

Un socle commun

Au fil des siècles, et notamment au xixe siècle, la franc-maçonnerie française se structure en différentes obédiences. Ces distinctions ne sont pas des ruptures radicales, mais des interprétations variées d’un socle commun : la place de la spiritualité, la référence au Grand Architecte de l’Univers, la liberté de conscience, ou encore le rôle que doit jouer le maçon dans la société. Ainsi, le Grand Orient de France, la Grande Loge Nationale Française, la Grande Loge

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La chaîne d’union réunit les francs-maçons en cercle. En croisant leurs bras et en serrant les mains, ils effectuent un geste qui les relie à l’ensemble de leurs frètes et sœurs.

S’il n’existe pas de recensement officiel de la franc-maçonnerie en France, on estime généralement que, toutes obédiences confondues, le pays compte quelque 160 000 francsmaçons répartis dans environ 5 000 loges. Le seul Grand Orient de France revendique à lui seul plus de 1 370 loges et environ 56 000 membres.

En Alsace, les chiffres tourneraient autour de 80 loges et d’un peu plus de 2 500 à 4 000 francs-maçons, sans doute un peu moins, peut-être 3 000. Strasbourg et l’Eurométropole abriteraient une cinquantaine de loges actives dans l’agglomération strasbourgeoise pour probablement 1 000 à 2 000 frères et sœurs. a.l.

Une cinquantaine de loges à Strasbourg

Dates clés de la franc-maçonnerie 1717

Fondation de la première Grande Loge à Londres : naissance de la francmaçonnerie moderne. 1723

Publication des Constitutions d’Anderson, texte fondateur de la maçonnerie dite « spéculative ».

Années 1720-30

Diffusion en France, apparition des premières loges. Vers 1740

Implantation à Strasbourg et en Alsace. 1773

Création du Grand Orient de France 1877

Affirmation de la liberté absolue de conscience par le Grand Orient de France : tournant majeur. 1893

Fondation du Droit

Humain : première obédience mixte. 1913

Création de la Grande Loge Nationale Française. xxe siècle

Structuration et diversification des obédiences en France. Aujourd’hui

Une franc-maçonnerie plurielle, entre tradition, engagement et quête intérieure. c.J

↗

Le delta lumineux, placé à l’Orient selon les rites, symbolise la lumière, la connaissance et la présence d’un principe supérieur.

de France ou encore Le Droit Humain – pour ne citer que celles-ci – apparaissent comme autant de branches issues d’un même arbre, chacune ayant développé sa sensibilité propre.

Mais au-delà de ces différences, quelque chose demeure. Un langage commun, d’abord : celui du symbole. L’équerre, le compas, la pierre brute ne sont pas de simples objets, mais des outils de réflexion, destinés à interroger l’homme sur lui-même. Une méthode, ensuite : le rituel, qui structure le temps et donne sens à l’expérience. Un point de départ, enfin : l’initiation, non comme un aboutissement, mais comme l’ouverture d’un chemin. Car la franc-maçonnerie n’est pas une doctrine

que l’on apprend. C’est une expérience que l’on traverse. En loge, dans un espace volontairement séparé du tumulte du monde, hommes et femmes – selon les obédiences – se retrouvent pour travailler ensemble, dans le respect des différences, à partir d’une exigence commune : se transformer pour mieux comprendre, et comprendre pour mieux agir. À l’heure où les certitudes vacillent et où les repères se brouillent, cette démarche peut surprendre par sa discrétion. Elle propose pourtant une autre voie : celle d’un questionnement patient, d’une construction intérieure, et d’une fraternité vécue. La franc-maçonnerie n’est pas une voix unique. Elle est une conversation. ☚

Chez Michel Gerhart, le rituel se vit comme une expérience autant qu’une réflexion.

PARCOURS

Michel Gerhart
« La franc-maçonnerie est une transformation de Soi »

Ancien « Grand Expert » de la Grande Loge de France, Michel Gerhart, 79 ans, revient sur plus de cinquante ans de parcours maçonnique. Entre expérience personnelle, quête spirituelle et attachement au rituel.

Rédaction : Catherine Janin

Photographie : Christophe Urbain

☛ Si vous deviez expliquer à quelqu’un qui n’y connaît rien ce qu’est la franc-maçonnerie, que lui diriez-vous ?

« C’est une expérience extraordinaire dans une vie. D’abord par les liens fraternels que l’on tisse : ils sont profonds, durables. Mais c’est surtout un travail sur soi. Une transformation réelle. J’ai changé – en prenant du recul, en apprenant à lâcher prise. Ce que certains appellent une “transmutation

ontologique” : passer du moi, de l’ego, à quelque chose de plus profond, que j’appelle le Soi. Et cela apporte une forme d’apaisement, vis-à-vis de soi-même et des autres.

Cette transformation passe notamment par le rituel. Quel rôle joue-t-il ?

Le rituel est fondamental. Il fonctionne par répétition, comme un ancrage. À force de le pratiquer, il devient naturel, presque inscrit en

Quand la matière

révèle le territoire

Ancré au cœur des territoires français, wienerberger met son savoir-faire au service d’une architecture durable et respectueuse de son environnement.

Depuis toujours, nous accompagnons celles et ceux qui façonnent les paysages d’aujourd’hui et préservent le patrimoine de demain. Nos solutions, structure, toiture, façade ou énergie solaire, allient authenticité, performance et élégance, dans le respect des traditions locales.

Wienerberger s’engage aux côtés des professionnels du bâtiment qui partagent une même ambition : imaginer des lieux de vie où le confort, la beauté et la nature se conjuguent en harmonie.

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Un passage, une épreuve, un chemin L’initiation maçonnique marque une entrée dans un chemin et, souvent, le franchissement d’une épreuve. Elle met symboliquement le candidat face à lui-même, dans une expérience qui peut déstabiliser autant qu’elle éclaire. Comme dans La Flûte enchantée, où les personnages doivent affronter des tourments pour accéder à la lumière, elle ouvre un passage plutôt qu’elle n’apporte des réponses. Car en franc-maçonnerie, l’initiation n’est pas une fin, mais un commencement. Le travail s’effectue dans la durée. c.J

→ Plus d’informations sur gldf.org

« L’idée est simple : se transformer soi-même pour agir ensuite, en tant que citoyen, dans la société. »

vous. Mais attention : il ne s’agit pas de répéter mécaniquement. Il faut chercher le sens. Derrière chaque mot, il y a quelque chose à comprendre. C’est une démarche intérieure.

Vous évoquez une quête spirituelle. Comment la définir dans votre parcours ?

Je suis croyant, mais très critique visà-vis des religions institutionnelles. Pour moi, ce sont des constructions humaines. La franc-maçonnerie m’a permis de développer une relation personnelle avec ce que nous appelons le Grand Architecte de l’Univers – ou, comme je préfère le dire, un “principe”. Cela évite de figer les choses dans une image ou une définition. C’est une spiritualité sans dogme, mais avec une véritable exigence intérieure.

Qu’est-ce qui caractérise la Grande Loge de France dans ce paysage ?

La Grande Loge de France s’inscrit dans une tradition qu’elle a su conserver malgré les évolutions historiques. Sa particularité est d’être une maçonnerie spiritualiste et traditionnelle, centrée sur la transformation de l’individu. L’idée est simple : se transformer soi-même pour agir ensuite, en tant que citoyen, dans la société.

Vous évoquez souvent l’initiation. Peut-on en parler sans la trahir ?

C’est très difficile. L’initiation est une expérience personnelle, presque indescriptible. Je peux en parler, mais je ne peux pas transmettre ce que l’on ressent. Ce que je peux dire, c’est que l’initiation ébranle. Elle ouvre une porte. Mais le véritable travail commence après.

Quel rôle la franc-maçonnerie peut-elle encore jouer aujourd’hui ?

On ne peut pas arrêter une société lancée à grande vitesse. Mais on peut s’y adapter en restant fidèle à des valeurs. La franc-maçonnerie peut apporter du sens, en encourageant des comportements simples, mais essentiels : le respect de l’environnement, l’attention aux autres, une certaine éthique personnelle. C’est une manière de revenir à l’essentiel.

Qu’est-ce qui pousse encore aujourd’hui à entrer en franc-maçonnerie ?

Le désir, toujours. Souvent, ce sont des personnes qui ont réussi leur vie, mais qui ressentent un manque. Une forme de quête : une profondeur, une spiritualité, une transcendance. Et c’est une belle démarche, à condition qu’elle soit sincère. » ☚

Les symboles : un langage pour penser autrement

La franc-maçonnerie repose sur un langage symbolique. Plutôt que d’énoncer des vérités, elle propose des images à interpréter. Parmi les symboles les plus connus : l’équerre – elle invite à la rectitude, à la justesse des actes – ; le compas – il évoque la mesure, la capacité à s’ouvrir au monde – ; la pierre brute – elle représente l’individu tel qu’il est, appelé à se transformer –. Ces symboles ne donnent pas de réponses toutes faites. Ils ouvrent des pistes de réflexion. Chacun est invité à leur donner sens, à partir de son propre cheminement. c.J

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Le Grand Orient de France La liberté de conscience comme horizon

Dans le paysage de la franc-maçonnerie française, le Grand Orient de France (GODF) occupe une place singulière, à la croisée de l’histoire politique et de la tradition initiatique.

Rédaction : Catherine Janin

Photographie : Christophe Urbain

☛ Fondé en 1773, il est aujourd’hui la plus ancienne et la plus importante obédience maçonnique française.

Son évolution est marquée par un moment décisif : en 1877, il affirme le principe de la liberté absolue de conscience, en supprimant l’obligation de référence au Grand Architecte de l’Univers . Ce choix, loin d’être anodin, marque une rupture avec une partie de la maçonnerie anglo-saxonne et affirme une orientation propre, profondément liée à l’histoire française.

À partir de là, le Grand Orient de France s’inscrit plus directement dans les débats de son temps. Il revendique un engagement dans la cité, en abordant les grandes questions de société – laïcité, éducation, libertés publiques – dans une perspective humaniste. Cette implication s’est particulièrement manifestée dans les grands combats républicains

que de nombreux francs-maçons ont contribué à les structurer.

Pour autant, cette dimension sociétale ne se substitue pas à la démarche initiatique. Le travail en loge, structuré par le rituel et le symbolisme, demeure un espace de réflexion et de transformation personnelle. Simplement, il s’ouvre plus directement sur le monde, dans une volonté de compréhension et d’action.

En Alsace, région marquée par une histoire politique et culturelle singulière, cette articulation entre engagement et tradition prend un relief particulier. Le Grand Orient de France y trouve un terrain d’expression fidèle à sa vocation : penser le monde autant que se penser soi-même.

Il incarne ainsi une manière spécifique de vivre la franc-maçonnerie : une voie où la liberté de conscience devient non seulement un principe, mais un horizon. ☚

La Grande Loge Nationale Française Une tradition initiatique vivante

Dans le paysage pluraliste de la franc-maçonnerie française, la Grande Loge Nationale Française (GLNF) incarne une voie résolument attachée à la tradition et à la régularité.

Rédaction : Catherine Janin

Photographie : Christophe Urbain

« Nous cherchons avant tout à offrir un espace de travail intérieur, fondé sur la rigueur du rituel et la recherche spirituelle. »

Fondée en 1913, dans le souci de renouer avec une pratique spirituelle fidèle aux origines, elle s’inscrit dans la continuité de la Grande Loge Unie d’Angleterre, berceau de la maçonnerie moderne. À ce titre, elle est la seule en France à être reconnue par plus de 220 grandes loges à travers le monde. Cette filiation se traduit par une exigence claire : celle de préserver un cadre initiatique structuré, où le rituel occupe une place centrale. En loge, celui-ci n’est pas seulement une forme héritée du passé. Il est vécu comme une discipline, une manière de se tenir, d’écouter, de se situer dans le monde. Par sa répétition et sa

précision, il crée un espace particulier, propice à un travail intérieur exigeant.

La référence au Grand Architecte de l’Univers constitue l’un des fondements de cette démarche. Elle n’impose pas une représentation unique, mais affirme l’existence d’un principe supérieur – « qui est Dieu », comme nous le précise Cédric Koslowski, « Grand Maître Provincial d’Alsace » –, auquel chacun est invité à se relier selon sa propre sensibilité. Autour de cette présence symbolique, les grandes lumières – l’équerre, le compas et le Volume de la Loi sacrée, la plupart du temps la

GLNF
Cédric Kosloswki

↖ Chez Cédric Koslowski, le rituel apparaît comme une discipline autant qu’un chemin spirituel.

Le grand architecte de l’univers

Dans certaines obédiences, la référence au Grand Architecte de l’Univers est essentielle. Elle désigne un principe supérieur, auquel chacun est invité à se relier selon sa propre sensibilité, sans représentation imposée.

En loge, cette présence est symbolisée par le Volume de la Loi sacrée, aux côtés de l’équerre et du compas, formant les « trois grandes lumières ». Au-delà des formes, le Grand Architecte exprime une idée simple : celle d’un ordre du monde et d’une quête de sens qui dépasse l’individu. Pour certains, il s’agit de Dieu. Pour d’autres, d’un principe. Mais pour tous, d’un repère. c.J.

→ Plus d’informations sur glnf.fr

Bible – structurent le travail maçonnique et donnent sens à l’expérience initiatique. « Nous cherchons avant tout à offrir un espace de travail intérieur, fondé sur la rigueur du rituel et la recherche spirituelle. »

Au cœur de cette voie, deux principes simples : « Connais-toi toi-même » et « Aime ton prochain comme toi-même ». Loin d’imposer des vérités, la GLNF propose un chemin de transformation personnelle, fondé sur le silence, l’écoute et la fraternité. Une démarche qui s’inscrit dans la durée, et qui invite chacun à interroger sa place dans le monde.

Discrète par nature, l’obédience ne se limite pas à l’espace du temple. Elle prolonge ses valeurs dans la cité, à travers des actions de solidarité et d’entraide. « La transformation intérieure n’a de sens que si elle s’ouvre à l’autre », rappelle Cédric Koslowski. En Alsace, cette tradition trouve un terrain d’expression particulier, à la croisée des influences européennes. Elle y incarne une forme de fidélité à l’esprit des origines : une franc-maçonnerie tournée vers l’essentiel, où la quête de sens se conjugue avec une exigence de cohérence personnelle. ☚

« La transformation intérieure n’a de sens que si elle s’ouvre à l’autre. »

Cédric Kosloswki

« La Passion, la mort et la résurrection ne sont pas seulement des symboles. C’est une matrice initiatique. »

→ Plus d’informations sur ekguerrier.com

SPIRITUALITÉ

Éric Kaija Guerrier La voie intérieure

Le café Brant est calme, presque en retrait du monde. Éric Kaija Guerrier parle vite, pense vite, relie des univers que l’on n’associe pas spontanément : Georg Wilhelm Friedrich Hegel, les mystiques rhénans, les rituels maçonniques. Chez lui, tout converge vers une même idée : celle d’un chemin intérieur, exigeant, presque invisible.

Rédaction : Catherine Janin

Photographie : Christophe Urbain

☛ Musicien et auteur, membre du groupe Weepers Circus, il ne vient pas à la franc-maçonnerie par tradition, mais par une quête intellectuelle. « Je suis arrivé à la maçonnerie par la philosophie », explique-t-il. En explorant la pensée de Hegel, il découvre l’influence de Jacob Böhme et, à travers lui, tout un héritage spirituel encore vivant. Cette découverte agit comme un déclencheur. Initié à Strasbourg en 1998, il s’inscrit aujourd’hui dans la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique « Opéra ». « Très vite, c’est devenu quelque chose d’intérieur », confiet-il. « Ce qui m’intéresse, c’est une dimension verticale, vécue. »

Dans cette perspective, les rituels prennent une épaisseur particulière. « Ce sont des formes qui agissent », insiste-t-il. Le passage par les épreuves initiatiques, puis la figure

d’Hiram (mentionné dans la Bible, il est l’architecte du Temple de Salomon), constituent autant d’étapes d’un processus de transformation. Une traversée.

Dans la tradition du Rite Écossais Rectifié, cette lecture prend une dimension explicitement spirituelle. « La Passion, la mort et la résurrection ne sont pas seulement des symboles. C’est une matrice initiatique », expliquet-il. Ce qu’il décrit n’est pas un savoir au sens classique, mais une expérience. « C’est une perception du réel », précise-t-il. La tenue maçonnique devient alors « un temps hors du temps », un espace où le rituel agit comme une liturgie, à condition d’y entrer pleinement. Cette exigence irrigue également son travail artistique, où se croisent initiation, transformation et sacralité. ☚

GEWURZTRAMINE

TU GEWURZTRAMINES

IL/ELLE GEWURZTRAMINE NOUS GEWURZ…

…PFFF

BREf, GEWURZ

Le vignoble alsacien a développé au fil des siècles la culture de cépages très aromatiques se forgeant ainsi sa propre identité. Fruité et généreux, le Gewurztraminer est certainement l’un des plus emblématiques.

↑ Au Droit Humain, la chaîne d’union symbolise une fraternité vécue au-delà des différences de genre, de parcours ou de convictions.

SINGULARITÉ

Le Droit Humain

Mixité et engagement

↑ En franc-maçonnerie, les symboles parlent moins à la raison seule qu’à une part plus profonde de l’expérience humaine.

La loge : un espace à part

La loge maçonnique – on dit aussi le « Temple » – est un lieu symbolique, distinct du monde profane, orienté symboliquement vers l’Orient, où siège le Vénérable Maître. En loge, on n’y entre pas comme dans un espace ordinaire : elle est conçue comme un cadre de travail, structuré par le rituel, où chacun est invité à se tenir autrement – dans l’écoute, la retenue et la réflexion. Cette séparation du monde profane n’est pas une rupture avec la société, mais une mise à distance temporaire. Elle permet de suspendre les habitudes, les opinions immédiates, pour créer les conditions d’un travail intérieur. c.J

→ Plus d’informations sur droithumain-france.org

Dans le paysage de la franc-maçonnerie française, Le Droit Humain se distingue par une singularité forte : la mixité. Fondé en 1893 par Maria Deraismes et Georges Martin, il est la première obédience maçonnique à avoir ouvert ses portes aux femmes, à une époque où celles-ci étaient encore largement exclues de la vie publique.

Rédaction : Catherine Janin

Photographie : Christophe Urbain

☛ En Alsace, cette tradition trouve un terreau particulièrement fécond. Implanté à Strasbourg dès les années 1920, le Droit Humain s’y développe durablement, notamment autour de la loge Paix et Bonté, fondée en avril 1926 –celle-ci célèbre son centenaire ! –, qui témoigne encore aujourd’hui de cet enracinement. Avec plusieurs loges actives, il incarne une présence vivante, à la fois fidèle à son histoire et tournée vers l’avenir.

La mixité, au cœur de son identité, dépasse désormais la seule question du genre pour embrasser celle des parcours, des cultures et des convictions. Cette diversité nourrit un espace de réflexion où chacun est invité à confronter ses idées dans un cadre respectueux, fondé sur la liberté absolue de conscience et la laïcité.

La démarche du Droit Humain repose sur une double exigence : un travail initiatique intérieur, structuré notamment par le Rite Écossais Ancien et Accepté, et une ouverture constante sur le monde. En loge, le silence, l’écoute et le dialogue permettent un cheminement personnel exigeant. Hors du temple, cet engagement se prolonge dans une réflexion sur les grands enjeux contemporains – sociaux, éthiques ou environnementaux. Présent dans plus de soixante pays, l’Ordre porte une dimension profondément internationale, qui trouve en Alsace – terre de passage et de dialogue – un écho particulier. Rejoindre le Droit Humain , c’est ainsi s’inscrire dans une démarche à la fois intime et collective : un travail sur soi indissociable d’un engagement au service d’une société plus juste et plus fraternelle. ☚

Par Alain Leroy ☛ Il aura fallu attendre quasiment vingt ans avant que la franc-maçonnerie apparue sur le sol français en 1725, n’essaime à l’ombre de la cathédrale de Strasbourg. Mais une fois la première loge créée (en 1743), le rythme de croissance de cette société alors nouvelle sera exponentiel. Pour culminer avant la Révolution et sous le Premier Empire.

Le jour où... la franc-maçonnerie s’est installée à Strasbourg

L[L]a logique aurait voulu que les maçons spéculatifs, supposément héritiers spirituels des bâtisseurs de cathédrales, s’épanouissent rapidement à l’ombre de celle de Strasbourg. Là où siégeaient, depuis le xve siècle au moins, les maîtres d’œuvre et les maçons qui se regroupaient dans de petits baraquements que l’on appelait « Hütte », loges en français. Seulement, il faut se méfier des raccourcis qui ont tendance à modifier la course du temps : la filiation revendiquée est plus une fable destinée à ancrer le mouvement dans un passé fantasmé et forcément glorieux qu’une réalité historique. Strasbourg n’était donc pas plus prédestinée qu’une autre ville de même impor-

tance à accueillir cette franc-maçonnerie arrivée à Paris depuis Londres au tout début des années 1720 dans le bagage d’officiers anglais. La première ligne de train en France n’avait pas encore vu le jour et de loin pas (il faudra encore attendre un siècle) et parcourir les quelque 500 km qui séparent Strasbourg de la capitale prenait un peu de temps. Il faudra donc attendre 1743 avant que la première loge ne soit créée en Alsace. Il y en eut sans doute quelques-unes, confidentielles, avant notamment une loge suédoise en 1740, mais leur souvenir s’est évanoui et L’épée d’Or est la première dont l’existence soit réellement attestée.

Symboles maçonniques.

(c)

BNF Initiation au 3e grade de la franc-maçonnerie vers le début du XIXe siècle.

maçonnique à part et de premier plan. Les échanges avec les voisins allemands sont naturels et certaines loges, comme celle de Saint-Jean-d’Hérédon de Sainte-Geneviève qui a allumé ses feux en 1757, travaillent d’ailleurs dans les deux langues. Mais il n’y a pas que les Allemands. On l’a dit, Strasbourg est une ville cosmopolite, on y trouve donc des Suédois, des Russes, des Danois, des Polonais qui sont commerçants, aristocrates ou militaires. Leur parole porte.

* Saisons d’Alsace 83, Dans le secret des francs-maçons, février 2020.

D’autres suivront rapidement. Beaucoup d’autres. Rien d’étonnant à ça, en ces temps de fin d’absolutisme royal le terreau est fertile : Strasbourg est alors une ville qui bouillonne intellectuellement, économiquement et politiquement. Une bourgeoisie s’y est développée et elle fraye avec une aristocratie, un clergé puissant, des industriels, des banquiers et des cercles militaires de différentes nationalités qui se croisent, discutent, font des affaires. Et se retrouvent donc dans ces cercles privilégiés. En toute discrétion. La situation géographique et politique de la capitale alsacienne qui est un carrefour en fait rapidement un centre

Dans le numéro que Les Saisons d’Alsace ont consacré au sujet il y a quelques années, l’historien Jean-François Kovar évoque ainsi la loge La Candeur, créée en en 1763 et dont les réunions se tiennent rue des Serruriers, qui illustre assez bien de quoi on parle. « La Candeur accueille Frédérick de Turckheim », explique-t-il, mais aussi « le prince Maximilien de Deux-Ponts, futur roi de Bavière, le prince Chrétien de Hesse-Darmstadt, le comte Armand de Custines et François de Metternich. Elle compte aussi parmi ses éminents membres le pasteur Jean-Laurent Blessig, professeur à la Faculté de théologie protestante, et Jean Schweighauser philologue et helléniste réputé, qui enseigne au Gymnase »*. Philippe de Dietrich, premier maire de Strasbourg en sera aussi. Le tableau de présence, c’est le bottin mondain !

C’est le premier bel âge de la maçonnerie, en Alsace et ailleurs en France. On estime ainsi qu’avant la Révolution, le pays comptait entre 30 et 40 000 francs-maçons, ce qui, dans une nation de 30 millions d’âmes et compte tenu du fait qu’elle était alors réservée à une élite, est absolument

Il faut attendre la fin du Consulat et surtout le Premier Empire pour la voir renaître de ses cendres.

considérable. Les Lumières y sont évidemment pour beaucoup, l’implantation de la religion protestante, pour ce qui concerne Strasbourg et l’Alsace, aussi.

La Révolution viendra briser cet élan. Mal ou pas du tout organisée, la francmaçonnerie se délite au moment du grand choc. Les frères se dispersent et certains, comme Philippe de Dietrich, décapité en 1793, ne survivront pas à la Terreur.

Une séance du Congrès maçonnique de Strasbourg en 1846.

Il faut attendre la fin du Consulat et surtout le Premier Empire pour la voir renaître de ses cendres. La maçonnerie qui s’apprête à mener de grands combats sociétaux comme l’abolition de l’esclavage, la fin du travail des enfants, de la bastonnade au bagne, pour l’école gratuite et la laïcité et on en passe prospère alors comme jamais. Sous le regard disons très présent de Napoléon qui a bien compris quels bénéfices il pouvait tirer de cette institution à partir du moment où il la contrôlait. D’où le placement dans les loges de quelques-uns de ses fidèles comme

le commissaire de police Charles Popp, le « Fouché alsacien », propulsé « député maître des loges réunies et rectifiées de l’arrondissement de Strasbourg ». Si la maitrise de la parole est un art maçonnique, elle devait virer au numéro d’équilibriste. On imagine la pression quand il s’agissait de prendre la parole et que Popp ou l’un de ses sbires était sur les colonnes, observant, notant mentalement tout. Il n’empêche, la période aura été bénie avec de nouvelles nombreuses créations, comme celle de la loge des Frères réunis, qui fête en 2026 ses 215 années d’existence. Et le destin de cette loge-là qui a franchi les siècles symbolise plus qu’aucun autre la profondeur des racines de cette francmaçonnerie qui aura résisté à tout, à l’annexion par l’Allemagne en 1871 qui poussera les loges françaises à se mettre en sommeil et les maçons français à s’exiler, à deux guerres mondiales et même à la persécution nazie qui voulait l’éradiquer. ←

Zebina

GÉNÉRATION SOUS PRESSION

COMMENT LES RÉSEAUX SOCIAUX FRAGILISENT

LA SANTÉ MENTALE DES JEUNES

Pour les adolescents et les jeunes adultes, les réseaux sociaux sont devenus une seconde vie. Un refuge, une vitrine, parfois une obsession. Mais derrière les likes et les écrans se joue aussi une bataille silencieuse : celle de la santé mentale des jeunes.

Rédaction : Barbara Romero

Photographie : Abdesslam Mirdass

TikTok, ou la descente aux enfers de Zoé

Une famille strasbourgeoise a rejoint le collectif national Algos Victima qui a assigné TikTok en justice en novembre 2024 pour mise en danger de la santé mentale d’autrui. Zoé, 19 ans, raconte sa descente aux enfers.

Rédaction : Barbara Romero

Photographie : Abdesslam Mirdass

Zoé, lors de sa rencontre au Club de la presse Strasbourg Europe.

☛ La silhouette fragile, la voix douce tout en retenue, Zoé, jeune strasbourgeoise de 19 ans, s’installe avec courage devant un parterre de journalistes au Club de la presse Strasbourg Europe début avril. Elle glisse à sa maman, Morgane : « Je suis prête ». Prête à témoigner à visage découvert du combat qu’elle mène depuis cinq ans.

Scarification, troubles alimentaires, tentatives de suicide... Zoé a sombré. Malgré des parents aimants et combattifs. Malgré un suivi psychiatrique et des hospitalisations à répétition.

« Les médecins nous parlaient d’un “mal-être fluctuant”, mais Zoé savait que c’était plus que ça, confie Morgane. Avant 18 ans, ils sont très frileux pour poser un diagnostic. Mais enfin, à Thionville, après 13 semaines d’hospitalisation, un médecin a identifié son trouble lié à un trauma vécu au collège. »

Zoé appelle alors le 3118, numéro vert pour les jeunes victimes de harcèlement et de violences numériques. « La personne en ligne lui a confirmé qu’elle avait subi un harcèlement larvé, une mise de côté qui brise l’estime de soi et peut engendrer un stress post-traumatique. Elle a alors intégré le service psychiatrique à Strasbourg, avec six mois de thérapie très intense pour réapprendre à prendre confiance en elle, à identifier et gérer ses émotions, à créer du lien. Mais il manquait une pièce au puzzle... » Et cette pièce, « c’était TikTok. Moi, je croyais naïvement que TikTok, c’étaient des vidéos mignonnes de pandas se roulant dans la neige, mais j’ai découvert avec horreur l’envers du décor. »

Pour comprendre cette descente aux enfers, il faut revenir quelques années auparavant. En 2020, alors en 4e, Zoé reçoit son premier téléphone portable pour Noël. Tardivement, si l’on sait que 98 % des élèves français ont leur smartphone à l’entrée en 6e. Mais la famille a toujours fait attention à encadrer son usage, et encore plus celui des réseaux sociaux, comme toutes les familles du collectif Algos Victima, dont deux jeunes adolescentes se sont donné la mort.

Déjà en 4e, Zoé se sent « différente, hors de la norme. Je m’en fichais d’avoir les dernières chaussures à la mode, j’avais peu d’amis. » « Elle était très mature pour son âge, elle suivait le Conservatoire avec des horaires atypiques, je voyais bien qu’elle était très peu invitée aux anniversaires, rembobine Morgane. Elle a toujours été très empathique, plus à l’aise avec les adultes, et avec un sens aigu de la justice. »

Un jour, Zoé ne supporte plus les propos homophobes et misogynes de l’un de ses camarades et réagit. Tout le monde se ligue contre elle. Elle subit de graves moqueries et une mise à l’écart. Elle se réfugie alors dans TikTok, « non pas pour trouver de l’aide, mais pour faire comme tout le monde, car je me sentais différente, je ne voulais pas être à la marge, confie Zoé. J’ai commencé à liker des choses en rapport avec mon mal-être. Tout ce qui pouvait me détruire, je prenais. J’ai arrêté de liker, mais l’algorithme identifie les thèmes sur lesquels on reste. »

La mort glamourisée...

De fil en aiguille, Zoé tombe sur des contenus de plus en plus sombres, un peu comme des mantras qui invitent à se faire

Zoé, 19 ans

« J’ai

imprégné toutes ces choses dans ma rétine, comme un lavage de cerveau à l’image de 1984 de George Orwell. »

Bientôt une interdiction pour les moins de 15 ans ?

Le Parlement français s’apprête à restreindre l’accès des moins de 15 ans aux réseaux sociaux, en imposant un contrôle parental strict, voire des interdictions ciblées. Le texte, encore en discussion finale, pourrait entrer en vigueur à la rentrée 2026, sous réserve d’un accord entre députés et sénateurs, en conformité avec le droit européen. Reste une inconnue majeure : son application réelle, tant les défis techniques, juridiques et les risques de contournement demeurent importants.

mal, à réussir sa tentative de suicide, jusqu’à glamouriser la mort... « Je suis tombée sur une trend (une vidéo tendance – ndlr) qui concluait sur “La nuit porte conseil” après avoir dit de prendre une corde et un tabouret. J’ai imprégné toutes ces choses dans ma rétine, comme un lavage de cerveau à l’image de 1984 de George Orwell. Winston sait que 2+2=4. Mais à force, le régime arrive à lui faire nier cette évidence. Comme lui, j’ai perdu tous mes repères. »

S’enchaînent alors les hospitalisations, sans jamais identifier d’où vient son mal-être. « Lors de sa rentrée en Première, elle décompense, elle a l’impression que personne ne lui parle et me dit “J’ai assez vécu”. » Nouvelle hospitalisation, idées noires, anorexie, scarification. Zoé touche le fond. « L’hôpital nous recommande une permission de dix jours pour qu’elle retrouve ses amis et sa famille. Le soir même, son frère a trouvé un nœud coulant sous son oreiller. Elle était très en colère qu’on ait déjoué ses plans », se souvient avec effroi sa maman.

Si elles n’accusent pas TikTok de tous ses troubles, elles dénoncent l’algorithme et les contenus illicites du réseau social. « Ces contenus ne sont plus autorisés, mais on peut vite contourner les interdits avec des codes », alerte Zoé. Aujourd’hui, la jeune fille remonte la pente et poursuit sa thérapie. « Même si là je me sens en bonne santé, cela reste fragile. Je suis très alerte sur les potentiels signes. Grâce à ma thérapie, j’ai les armes pour contrer tout ça. »

Si elle a décidé de parler, c’est pour que d’autres jeunes, comme elle, ne tombent pas dans les travers des réseaux sociaux. Sur son compte Instagram Les chuchoteurs, elle raconte son histoire, alerte, sensibilise. Car aucun jeune n’est à l’abri, comme le rappelle Morgane : « Zoé était une bonne élève, empathique, sensible. Tout comme les enfants des 25 familles du collectif Algos Victima. Toutes leurs histoires sont singulières, mais les profils sont identiques : des parents structurants, aimants, qui limitent l’usage du téléphone. Et des enfants qui, par leur sensibilité, sont le terreau des réseaux sociaux, avec des algorithmes capables de saisir leur fragilité. »

Un véritable enjeu de santé publique qui alerte jusqu’au plus haut sommet de l’État. En novembre 2025, une enquête pénale distincte est ouverte à Paris sur des faits potentiels comme la provocation au suicide ou la collecte illégale de données. En mars dernier, le ministère de l’Éducation nationale a saisi la justice après ses propres tests sur l’algorithme. Le 11 mai, seize familles du collectif Algos Victima ont déposé une nouvelle plainte au pénal contre TikTok pour abus de faiblesse.

Selon le ministère de l’Éducation nationale, l’école accueille chaque jour douze millions d’élèves. 30 % des 15-24 ans connaissent des troubles dépressifs. Il y a bien urgence à encadrer les contenus et à contraindre un modèle économique fondé sur l’engagement et l’émotion. ☚

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SANTÉ

Réseaux sociaux : attention, danger

Dévalorisation de l’estime de soi, altération du sommeil, troubles alimentaires, tentatives de suicide, automutilation... L’Anses(*) a rendu en début d’année un rapport inédit sur l’impact des réseaux sociaux sur la santé des 12-17 ans. Effrayant.

Rédaction : Barbara Romero

Photographie : Abdesslam Mirdass

* Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

☛ Tu les croises tous les jours dans la rue, en mode pilote automatique, regard scotché à leur smartphone. Pas pour checker un itinéraire, mais pour enchaîner les réels (des vidéos courtes – ndlr ), scroller à l’infini et lâcher des vocaux à leurs potes. Toujours connectés. Jamais offline

La génération Alpha (entre 2010 et 2024) est née avec un écran dans la main. Dès l’entrée en Sixième, 98 % des ados sont équipés d’un smartphone. Selon le Credoc, un adolescent sur deux passe entre deux et cinq heures par jour rien que sur les réseaux sociaux. Une semaine de 35 heures. Comme un job à plein temps.

Le problème majeur que l’on lit d’entrée dans ces statistiques, c’est que toutes ces heures passées sur les écrans les éloignent de la vraie vie. Or, « pour pouvoir grandir de manière épanouie, les adolescents ont besoin de lien social réel et de temps », rappelle le docteur Louis-Marie D’Ussel, psychiatre addictologue du service de la Professeure L. Lalanne aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg.

Strasbourg met les pendules à l’art !

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Docteur Louis-Marie D’Ussel
« À l’adolescence, le vécu émotionnel n’est pas complètement contrebalancé physiologiquement. »

Du temps pour apprendre à être en relation avec les autres et à digérer leurs émotions. « Dès le début de l’adolescence, les zones cérébrales dédiées aux émotions deviennent pleinement fonctionnelles, mais celles destinées à inhiber nos comportements notamment ceux induits par nos émotions, n’arrivent à maturité qu’à 20-25 ans » ajoute-t-il. « En résumé, le vécu émotionnel n’est pas complètement contrebalancé physiologiquement. »

La peur de rater quelque chose

Et c’est là que les réseaux sociaux peuvent s’avérer dangereux pour les adolescents et les jeunes adultes, puisqu’ils sont justement construits économiquement sur les émotions que les contenus peuvent susciter. « Les réseaux génèrent une multitude d’informations volontairement riches en émotions. Nous ne sommes pas en mesure de digérer une telle quantité d’informations, même s’il s’agit d’une nouvelle chorégraphie ou d’un tuto maquillage sur un temps très court. Les réseaux favorisent des émotions, des réactions intenses proches du plaisir qui les rendent très addictives. A contrario, arrêter des vidéos qui défilent automatiquement provoque une émotion très désagréable, de l’ordre de la frustration, de la colère ou de la peur de passer à côté de quelque chose d’important ». Le fameux Fomo ( Fear of Missing Out , la peur de louper quelque chose – ndlr ) latent qui génère du stress, voire « un malêtre ». « On comprend donc que l’on préfère continuer de faire défiler du contenu plutôt que de se confronter à cette frustration ou ce stress », observe le docteur D’Ussel.

S’il n’est pas pédopsychiatre, il constate lors de ses gardes en psychiatrie des cas plus complexes ces dernières années, notamment chez les jeunes adultes. « La crise sanitaire a certes exacerbé les dégradations de l’état psychique, mais selon l’étude de synthèse de l’Américain Jonathan Haidt, elles remontent à 2010 quand le smartphone a pris une place centrale dans nos vies. La difficulté majeure est de dire “qui de la poule ou de l’œuf.” Cela étant, l’hypothèse majeure est que les troubles psychiques chez les jeunes adultes sont multifactoriels ».

Les réseaux exploitent les vulnérabilités propres à cet âge.

Un constat qui rejoint les conclusions du rapport d’expertise inédit de l’Anses livrées en début d’année : « Le Comité d’experts

scientifiques fait le constat de l’impact de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents. Leurs effets, multifactoriels, se traduisent par une augmentation des risques d’anxiété, de dépression, de pensées suicidaires, de troubles de l’image de soi ou de conduites à risques. Les réseaux sociaux, tels que conçus aujourd’hui pour maintenir l’engagement, exploitent les vulnérabilités propres à cet âge », peut-on y lire.

Plus qu’au temps d’écran, les experts se sont intéressés à ce que font les adolescents sur les réseaux sociaux, « à leurs motivations et leurs engagements émotionnels. » Le rapport dénonce ainsi : « Des stratégies qui s’appuient sur des dispositifs incitatifs puissants comme des interfaces manipulatrices (dark patterns) et des algorithmes qui proposent des contenus ultra personnalisés. Ces algorithmes peuvent générer un “effet spirale” où les utilisateurs se voient enfermés dans des contenus de plus en plus ciblés, parfois extrêmes. » À l’instar de Zoé qui a tenté à plusieurs reprises de mettre fin à ses jours, « avec un cerveau comme essoré »...

Le rapport a aussi déterminé que les filles sont particulièrement à risque, car davantage sur les réseaux sociaux numériques que les garçons, davantage sur les réseaux dits visuels avec partage d’images et mises en scène de soi. Elles sont aussi plus cyberharcelées que les garçons. Méfions-nous aussi de l’usage de WhatsApp de nos adolescents, « le réseau social qui est le plus impliqué dans le cyberharcèlement, ce que les parents ignorent souvent », constate le docteur D’Ussel.

Mais alors, comment les protéger et éviter le pire ? La première des préconisations : une révision en profondeur du fonctionnement des réseaux sociaux. Comment en effet est-il toujours possible de trouver des réels prônant l’automutilation, le suicide, le malêtre ? « Les nombreux effets négatifs sur la santé des adolescents mis en évidence et documentés par cette expertise de l’Anses nécessitent l’adoption d’un cadre de gouvernance des réseaux sociaux à la hauteur des enjeux de santé publique », appuie Olivier Merckel, chef de l’unité de l’évaluation des risques liés aux agents physiques sur le site de l’Anses. Les parents ont aussi évidemment un rôle à jouer pour encadrer la pratique de leurs enfants. Enfin, le rapport préconise une éducation au numérique, notamment parental, et en classe, du CP à la Terminale. Et ce en co-construction avec les ados qui se sentent davantage concernés quand ils se savent écoutés. ☚

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TÉMOIGNAGES

Réseaux sociaux à plein temps

Nous sommes allés à la rencontre d’une poignée de lycéens strasbourgeois. S’ils connaissent les travers des réseaux sociaux, ils y trouvent aussi un sas de décompression, un moyen de s’informer et de communiquer. Unanimement, ils souhaiteraient un meilleur encadrement des contenus des plateformes et des usages dès le plus jeune âge.

Rédaction : Barbara Romero

Photographie : Abdesslam Mirdass

☛ Interdire non. Mieux encadrer oui. Arthur, Enzo, Egon, Auxence, et Louis sont une bande de copains de 15-16 ans. En pause, ces lycéens jouent côte à côte à Brawl Star. « Promis, là, on n’est pas sur les réseaux sociaux madame », lâchent-ils dans un éclat de rire.

Comme la plupart des ados, ils sont sur les réseaux sociaux, Snap, Instagram, WhatsApp. Certains sur TikTok, Discord, ou Twitter. En moyenne, ils y passent deux à trois heures par jour. « Vous réalisez que cela correspond à un mi-temps par semaine ? » Stupéfaction dans l’assemblée. « Mais on fait aussi beaucoup de sport, on se balade, on n’est pas accros », soulignent ces jeunes qui ont l’air plutôt bien dans leurs baskets. Par chance, ils ne sont jamais tombés sur des contenus trop sombres. « Tout dépend de ton feed », rappellent-ils (le feed est le fil d’actualité des réseaux sociaux – ndlr). Ni subi de harcèlement. En creusant, ils se souviennent que des problèmes ont eu lieu dans leur lycée l’an dernier. « Des filles ont créé des groupes sur WhatsApp pour insulter d’autres filles. C’était violent. Le lycée a géré », rembobinent-ils.

Dangereux pour les plus fragiles À deux pas de là, à côté du lycée des Pontonniers, Marilou, Geneviève et Aline, 15 et 16 ans également, connaissent aussi les risques des réseaux. « L’algorithme crée un cercle vicieux. Lorsque l’on regarde une vidéo triste, notamment sur TikTok, le système en propose d’autres similaires, et cela augmente encore la tristesse, constatent-elles. Il suffit de faire d’autres recherches plus gaies pour sortir de cette spirale négative. Mais pour des personnes fragiles, cela reste dangereux. » Nell, 18 ans, est déjà tombée sur des « TikTok challenge » montrant comment s’asphyxier. « Il y en a qui trouvent ça drôle et essaient le lendemain. Moi je trouve cela particulièrement effrayant ». Garçons et filles relèvent aussi unanimement les propos racistes, homophobes,

injurieux qu’ils lisent sur les plateformes. « Derrière son écran et anonymement, il n’y a pas de limites », regrettent Marilou, Geneviève et Aline. Leurs méthodes de contournement : signaler, « même si cela prend du temps », ou indiquer que le contenu ne les intéresse pas. Pour ces jeunes Strasbourgeois, les réseaux sont un moyen de communiquer, notamment via Snapchat, de se détendre, « c’est comme si on écoutait la radio », voire de s’informer, comme Nell : « Déjà lors de mon brevet j’utilisais YouTube pour mes recherches, se souvient-elle. Il y a vraiment des contenus intéressants. » Et d’autres à jeter aux orties.

Encadrer les multinationales, un vœu pieux ? Plutôt que d’interdire totalement, ils préconisent un meilleur encadrement « des multinationales qui gèrent les réseaux, mais cela semble irréaliste », estime Geneviève. « Interdire à ceux qui y ont déjà accès serait contre-productif, ils deviendraient fous ! estiment les garçons. En plus, c’est facile de contourner : on est par exemple presque tous sur TikTok alors que c’est interdit aux moins de 18 ans ». En revanche, un encadrement parental, dès le plus jeune âge, leur semble essentiel : « À 11-12-13 ans, on n’avait droit qu’à 45 minutes par jour sur nos téléphones, sans réseau social. On n’était pas contents, mais avec le recul, on se dit que c’était une bonne chose, car on n’est pas accros. On connaît des gars qui y passent 12 heures par jour, on voit des jeunes collégiens plus longtemps sur les écrans que nous. C’est inquiétant. Les parents peuvent bloquer les applications sur le téléphone de leurs enfants, limiter le temps d’écran aussi. Ils peuvent aussi faire un effort et ne pas tout attendre du gouvernement ». Comme le préconise l’Anses, les adolescents, premiers utilisateurs des réseaux, devraient définitivement être consultés pour les faire évoluer afin qu’ils n’aient plus d’impact sur leur santé. ☚

L’IMPACT DES RÉSEAUX SOCIAUX SUR LA SANTÉ MENTALE DES ADOS

Voici un panorama des données les plus récentes et les plus solides disponibles en France sur le rapport des adolescents aux réseaux sociaux, en privilégiant les sources officielles comme le CREDOC, ANSES et Santé publique France.

Datavisualisation : Cercle Studio

TEMPS PASSÉ SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX ET LES ÉCRANS

Smartphone et réseaux sociaux : un usage massif

passe plus de 5 h/jour sur les écrans pour un usage personnel / estime passer trop de temps sur les écrans /

25 % des répondants déclarent passer plus de 2 h/jour devant les écrans pour un usage personnel

Les réseaux sociaux et les messageries représentent désormais une part centrale des usages numériques des adolescents.

Le temps d’écran global continue d’augmenter en France.

Sources : ARCEP

90 %

des 12-17 ans utilisent un smartphone

58 %

des 12-17 ans consultent les réseaux sociaux tous les jours

Les réseaux sociaux et messageries représentent 64 % du temps quotidien d’Internet chez les adolescents français.

72 % chez les 18-24 ans

Sources : ANSES

indiquent y passer plus de 5 h/jour

39 %

Un adolescent sur deux passe entre

2 h et 5 h par jour sur son smartphone

Sources : ANSES

Sources : Université Paris-Saclay

ÂGE D’ACCÈS ET PRÉCOCITÉ DES USAGES

3-5 ans 9-11 ans

8-18 ans Garçons Filles

moins de 2 % environ 25 % jusqu’à 30 % 86 % sont inscrits sur au moins un réseau social.

Sources :

CYBERHARCÈLEMENT ET CONTENUS À RISQUE

Sources : ANSES

Les rapports publics mettent aussi en avant :

la circulation de contenus proanorexie automutilation suicide hypersexualisation défis dangereux

l’effet des recommandations algorithmiques qui renforcent l’exposition répétée à ces contenus

Sources: Santé publique France

EFFETS OBSERVÉS SUR LA SANTÉ MENTALE

Le grand rapport publié par ANSES fin 2025 est aujourd’hui la référence publique française sur le sujet. L’agence identifie plusieurs risques associés aux usages intensifs ou problématiques des réseaux sociaux chez les adolescents.

DUTROUBLES SOMMEIL

EXPOSITION AU CYBERHARCÈLEMENT

ANXIÉTÉ SYMPTÔMES DÉPRESSIFS

L’ANSES insiste particulièrement sur: la vulnérabilité des adolescentes; les effets des algorithmiquesmécanismes de recommandation;

Sources: Santé publique France

ALTÉRATION DE L’IMAGE DE SOI

DESTROUBLESCONDUITES ALIMENTAIRES CONDUITES À RISQUE RÉPÉTÉEEXPOSITION À MORBIDESCONTENUSDES SUICIDAIRESOU

les usages nocturnes; la logique de comparaison sociale permanente.

Sources: Vie publique

DONNÉESFRANÇAISESSURLADÉTRESSE PSYCHOLOGIQUEDESADOLESCENTS

CHEZ LES ADOLESCENTS DE 17 ANS ont eu penséesdessuicidaires dans l’année

UNE AUTRE ENQUÊTE NATIONALE PUBLIÉE EN 2024 MONTRE QUE: desprésententsymptômes anxio-dépressifs sévères

51 % des collégiens et 58 % des lycéens déclarent des plaintes psychologiques ou somatiques récurrentes (stress, irritabilité, difficultés de sommeil, nervosité, etc.).

Le skate gagneplacesa

Longtemps relégué aux marges, le skateboard s’impose peu à peu comme une pratique à part entière dans le paysage urbain.

À Strasbourg, le skateboard a longtemps glissé sans cadre, presque clandestinement, peinant à se faire reconnaître par les pouvoirs publics. Pendant plusieurs années, les skateurs ont détourné la ville, faisant des bancs, des marches et des rampes un terrain de jeu à réinventer. Mais peu à peu, de nouveaux espaces dédiés ont émergé dans toute l’Eurométropole, signe d’une reconnaissance encore en mouvement.

Texte : Hélène Edel

Photographie : Tobias Canales

Skatepark de la citadelle, Esplanade.

Une des membres du groupe

Au skatepark de l’Aar à Schiltigheim.
«Skate Girl Strasbourg» qui promeut le skate féminin à Strasbourg.

Au skatepark de Lingolsheim, réputé pour son «Bowl», une rampe en béton reprenant des formes de piscines.

Dernier arrivé en date, le skatepark de la citadelle, dans le quartier de l’Esplanade, à l’aspect urbain pour un côté plus «street».

Longtemps oublié des pouvoirs publique, le skateboard trouve enfin une place à Strasbourg où de nombreux skateparks dignent de ce nom ont vu le jour ces dernières années.

COMMENT ÇA VA CHEZ

Les Confitures du Climont

À Maisonsgoutte, la confiturerie familiale

emblématique accélère. Nouveau site, tourisme en hausse, recrutements : une croissance maîtrisée, entre artisanat et modèle économique élargi.

Rédaction : Marine Dumény

Photographie : Laetitia Piccarreta

Fiche technique

Siège : Maisonsgoutte (Bas-Rhin)

Activité : confitures artisanales, produits dérivés

Effectif : 9 salariés

Chiffre d’affaires : 1,83 M€ (2025)

Production : confitures, gelées, sirops, compotes

Site : 1 100 m2 (production, boutique, musée)

Investissement pour le nouveau site : 3 M€

Fréquentation du musée : 15 000 visiteurs depuis l’ouverture

Pendant près de quarante ans, tout s’est joué à Ranrupt, dans un atelier devenu trop étroit pour contenir la trajectoire de l’entreprise. Fondées en 1985 par Fabrice Krencker, les Confitures du Climont y ont bâti leur réputation autour d’une production artisanale et d’un lien direct avec le public. Mais à mesure que l’activité progressait, le modèle atteignait ses limites. « On poussait les murs, mais ça ne suffisait plus. On devait refuser certaines choses, notamment sur l’accueil », retrace Perrine Hilberer. Le basculement s’opère en 2025. À Maisonsgoutte, la confiturerie inaugure un nouveau site de 1 100 m2, représentant 3 millions d’euros d’investissement. « Il fallait grandir, mais sans perdre ce qui fait notre identité », résume la dirigeante, qui a repris l’entreprise familiale en 2016. En 2025, l’entreprise atteint 1,83 million d’euros de chiffre d’affaires, pour neuf salariés, après avoir franchi le million d’euros en 2024. « Avant, on était contraints. Aujourd’hui, on peut accompagner la demande. » Mais ce

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Perrine Hilberer, dirigeante des Confitures du Climont, devant une sélection de produits.

changement d’échelle impose aussi un nouveau défi : celui de la visibilité commerciale. « Avant, on refusait des ventes. Aujourd’hui, il faut apprendre à aller chercher les clients différemment. »

Du pot à la visite

À Ranrupt, la production dominait. À Maisonsgoutte, le site devient hybride. Atelier, boutique et musée cohabitent dans un même espace pensé comme une expérience. « Les gens ne viennent plus seulement acheter un pot, ils viennent comprendre comment il est fait. »

Depuis l’ouverture, plus de 15 000 visiteurs ont déjà été accueillis. Une fréquentation qui redessine progressivement les équilibres économiques de l’entreprise. « On voit arriver de plus en plus de groupes, notamment via les gîtes autour de Maisonsgoutte. »

Depuis l’ouverture, le chiffre d’affaires progresse de 17 %. « Noël reste un moment clé, avec une progression de +40 % des ventes sur la période. Néanmoins, on a des relais tout au long

↓ Les chaudrons en cuivre, utilisés depuis l’origine, ont été rénovés pour réduire leur consommation de 18 à 8 kW. Ils permettent une cuisson favorisant la prise naturelle des confitures.

de l’année maintenant. » Dans le même temps, la boutique sur site prend une place croissante dans les ventes.

Le musée devient un levier important de fréquentation, dont le modèle économique reste encore à consolider. L’entreprise réfléchit ainsi à plusieurs scénarios pour financer durablement le nouveau site : développement de la vente directe, renforcement du réseau de revendeurs ou nouvelles offres touristiques. « Il faut prioriser. On reste une TPE, donc on ne peut pas être sur tous les fronts en même temps », souligne Perrine Hilberer.

«  IL FAUT PRIORISER. ON RESTE UNE TPE, DONC ON NE PEUT PAS ÊTRE SUR TOUS LES FRONTS EN MÊME TEMPS. »

↓ Perrine Hilberer contrôle la viscosité des préparations, un point clé dans la fabrication artisanale des confitures.

Ce déplacement du centre de gravité impose une réorganisation. L’entreprise prévoit trois recrutements à l’horizon 2027, notamment sur les fonctions administratives et l’accueil. « On aimerait ouvrir plus largement, notamment entre midi et deux et le lundi. »

Structurer sans industrialiser

Un autre axe concerne le développement commercial. « On veut aussi travailler un réseau, aller chercher des clients autrement, notamment avec de la vente à domicile. » En parallèle, l’entreprise automatise progressivement la gestion des réservations des visites. Sur le plan industriel, la montée en puissance reste progressive. Le nouvel outil permet d’augmenter les volumes tout en conservant les procédés historiques. Les chaudrons en cuivre, utilisés depuis l’origine, ont été conservés et rénovés. « C’était important pour nous de garder cette base. » Le bâtiment s’inscrit aussi dans une logique de sobriété énergétique. Équipé de 73 kW de panneaux photovoltaïques, il vise une couverture d’environ 60 %

des besoins annuels. Derrière ces ajustements, une même ligne directrice : absorber la croissance sans basculer dans un modèle industriel standardisé. « On ne cherche pas à faire du volume pour faire du volume. »

Une touche de RSE pour la vallée

Le pari reste délicat. Trop de volume, et le positionnement artisanal s’érode ; trop peu, et le poids du nouvel investissement devient plus difficile à absorber. « C’est un équilibre à trouver. On avance étape par étape. »

Dans une vallée où le tourisme se structure progressivement, le site devient aussi un point d’ancrage territorial. Après un appel lancé sur les réseaux sociaux au printemps, l’entreprise a vu affluer de nombreux visiteurs venus découvrir le site. « Beaucoup nous ont dit qu’ils connaissaient la marque depuis longtemps sans avoir encore pris le temps de venir. » C’est désormais chose faite. ←

Le musée, entre attractivité et modèle économique

Ouvert à l’automne 2025, le musée de la confiture s’impose comme un élément central du nouveau site de Maisonsgoutte. Plus de 15 000 visiteurs ont déjà été accueillis en quelques mois. « On ne s’attendait pas à un tel démarrage », reconnaît Perrine Hilberer. L’offre combine visite libre du musée et de l’atelier, ainsi qu’une formule « visite passion » à huit euros, plus approfondie. La fréquentation repose de plus en plus sur des groupes, que l’entreprise cherche désormais à structurer. Pensé comme un outil d’attractivité touristique et de valorisation du savoir-faire artisanal, le musée fait aujourd’hui partie des réflexions plus larges sur l’équilibre économique du nouveau site. m.d.

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Le musée de la confiture expose anciens ustensiles, ouvrages et objets liés à la transformation des fruits, complétant l’activité de production par une dimension patrimoniale.

Une entreprise artisanale qui se structure

Fondées en 1985 par Fabrice Krencker, les Confitures du Climont ont longtemps évolué dans un cadre contraint. « À Ranrupt, on était vraiment à l’étroit », se souvient Perrine Hilberer, qui reprend l’entreprise en 2016. Le déménagement à Maisonsgoutte marque un tournant. « C’est la première fois qu’on se donne les moyens de voir plus loin. »

Avec 1,83 million d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et neuf salariés, l’entreprise entre dans une phase de structuration progressive. « On reste une TPE, mais avec une organisation qui évolue. » m.d.

Ce qui m’entoure me révèle

Ma démarche photographique s’ancre dans une exploration profonde de l’invisible et du sensible. À travers mes images, je cherche à exprimer ce que les mots ne peuvent pleinement traduire, en donnant à ressentir plutôt qu’à expliquer. La photographie devient ainsi un langage subtil, un moyen de révéler ce qui échappe au regard : les émotions, les énergies, les atmosphères.

Elle m’invite à la découverte, à la rencontre, et à une présence plus attentive au monde. Mon intention est de rendre visible l’invisible, en ouvrant un espace où le regard se transforme en expérience, et où l’on accède à une dimension plus riche, plus intuitive et profondément vivante.

J’apporte ce regard dans chacune de mes commandes, qu’il s’agisse d’images d’artistes, de projets pour des entreprises en architecture, en haute joaillerie, ou encore en mode, avec toujours la même sensibilité et cette attention portée à ce qui ne se voit pas immédiatement.

Dans cette continuité, je présente le 13 et 14 juin à Paris un travail profondément intime autour de l’eau et du son, deux forces invisibles qui me traversent et me fascinent. À travers les vibrations de l’eau générées par la musique, cette série photographique révèle ce qui échappe au regard mais se ressent pleinement : une émotion, une mémoire, une résonance intérieure. Plus qu’une représentation, cette œuvre ouvre un espace sensible où l’invisible prend forme.

Instagram : @linebrusegan

Page de droite : Pauline, Paris 2023.

En haut : Ashi, Paris 2025.
Page de droite, en haut, de gauche à droite : Louvre, Paris 2023. Gilles & Boissier, Paris 2025.
Page de droite, en bas, de gauche à droite : Gaurav Gupta, Paris 2025. Gaurav Gupta, Paris 2025.
En haut : Tulipes, Paris 2026.
Page de droite : Georges Hobeika, Paris 2025.
En haut : Georges Hobeika, Paris 2025.
Page de droite, en haut, de gauche à droite : Mémorial, Martinique 2022. Charles de Vilmorin, Paris 2023.
Page de droite, en bas, de gauche à droite : Tamara Ralph, Paris 2025. Gabriel Sobin, Lacoste 2026.

Par Maria Pototskaya ☛ Lorsque j’ai débuté cette chronique, l’idée consistait à créer un pont trans-européen, à partager ce que beaucoup, à Strasbourg, ne voient plus. J’écrivais alors le silence, la sécurité quotidienne. Aujourd’hui, ma démarche est inverse. Elle est d’expliquer Zaporijjia à qui ne la discerne qu’à travers quelques images de JT, désormais braquées sur Ormuz.

L’identité partagée

E[E]n fait, le plus difficile n’est pas de décrire l’opposition entre le bruit des explosions, de ces vies que l’on efface et le silence doux et rassurant de ma ville d’adoption. Il s’agit bien davantage de transmettre une différence de perception du monde. Ici, notre temps ne s’écoule plus : il se maintient. Tout comme la ligne de front, désormais située à dix kilomètres de mes fenêtres. Vu d’ici, lorsque vous déclinez le mot sécurité, celui-ci nous paraît presque abstrait, bureaucratique et peut être discuté calmement en séance plénière. Dans mon quotidien, le terme s’est figé, calé comme une part intégrante de mon emploi du temps, comme une part de ma vie ou de ce qu’il m’est permis d’en vivre.

Face à l’objectif d’avant-guerre, certains de ces cosaques ukrainiens qui prenaient la pose, résistent désormais sur la ligne de front. Et ne faiblissent pas. Notre ADN.

« Qui sommes-nous ? »

Paradoxe de la chose, ma ville se refuse pourtant à la compromission mortuaire. Irrésistiblement, elle affiche sa vivacité, sa vitalité, jusque sur ses terrasses de cafés ou dans les entreprises qu’elle crée. Non pas « malgré », mais « en parallèle ». Ici, la résilience tient au maintien de nos murs, de nos sous-sols, de nos écoles développées en version underground. Avec cette réalité amère, douloureuse, concrète, que les Russes nous ont volé notre temps et inévitablement une part de nos destins.

Pourtant, durant un an, des philosophes, des historiens, des urbanistes, des scientifiques se sont rassemblés, ici, à Zaporijjia, en dépit des bombardements quotidiens. En soi, déjà un acte de résistance, de résilience et d’opposition à la désintégration du sens. Ils ont, avec 8 000 habitants, avec des milliers d’autres Ukrainiens à travers le pays, et avec des centaines d’intervenants étrangers, partagé, interrogé, recueilli des données et mené moult recherches pour répondre à une question presque naïve, mais essentielle : « Qui sommes-nous ? ». « Pourquoi nous battons-nous avec autant d’acharnement ? Comment tenons-nous ? »

La question, en soi, est certes bien plus pratique qu’académique, mais elle est accessible à chacun d’entre nous.

L’héritage de la sitch

La réponse tient-elle au fatalisme, à notre esprit de survie, à notre tradition cosaque qui nous enjoint à répondre, à agir vite, tel ce qu’avait initié par le passé la sitch, le centre politique et démocratique des Zaporogues ? Comme si notre histoire, (c) Maria Pototskaya

« Qui sommes-nous ?

Pourquoi nous battonsnous avec autant d’acharnement ?

Comment tenons-nous ?

La question, en soi, est certes bien plus pratique qu’académique, mais elle est accessible à chacun d’entre nous.

notre propre identité, s’étaient fait fort de nous rattraper, ne s’étaient jamais diluées. Comme si, finalement, jusqu’à l’armée ukrainienne, chacun s’était effectivement mué en un cosaque des temps modernes, lui avait emprunté sa logique de liberté, de responsabilité, d’adaptabilité, d’ingénierie, d’action et d’auto-organisation. Ce point, les participants étrangers à cette étude n’ont pas manqué de l’interroger, et de le remarquer, parfois bien plus que nous-mêmes, qui ne parvenions à le formuler comme un irrémédiable marqueur de notre héritage et de notre capacité à penser et à investir dans l’avenir.

Cette étude, initiée à Zaporijjia avant d’être bientôt déclinée à travers le pays, entend servir de base au (re)redeveloppement de nos régions, en fonction de leurs spécificités économiques, sociales, culturelles. Dans l’exemple de ma ville, métallurgie, archéologie, développement subaquatique ou politique environnementale apparaissent comme marqueurs, tout comme, j’imagine, l’industrie agricole ou de transformation le seront à Lviv, Oujhorod ou dans les Carpates. L’objectif est simple mais essentiel : plutôt que de les saupoudrer, pourquoi ne pas regrouper, prioriser les investissements, dont étrangers, sur des pôles géographiques pertinents et compétents. Bien sûr, tout ne se fera pas en un jour, qui plus est par temps guerrier, mais avancer, se préparer, anticiper l’après est aussi gage de foi en l’avenir. Parce qu’ici personne ne demande si nos villes pourraient ou devraient rester ukrainiennes. Elles le sont et le resteront. Préparer demain : presque un leitmotiv, cosaque, indélébile et assumé. ←

Par E202 ☛ Envoyé sur Terre de la planète Versa (du versan Krapchoujk), E202 est chargé d’étudier les humains et d’établir des rapports réguliers au Haut Conseil en vue d’une éventuelle prise de contact officielle.

Lettre versane 6

E[E]202 au puissant Haut Conseil. Ô révérendissimes Seigneuries, voici mon nouveau rapport sur les humains après de minutieuses observations.

On ne peut s’intéresser à eux sans se pencher sur ce qu’ils appellent leurs croyances. Il faut avouer que c’est assez pittoresque pour nous, mais également très instructif pour nos projets.

Les humains doivent absolument croire en quelque chose, ne serait-ce qu’en eux-mêmes. Ils s’aiment et ils veulent qu’on les aime, ce qui me semble la source de nombreux malentendus. Au moins n’avonsnous pas ce genre de préoccupations, vive la parthénogenèse !

Ils croient ou du moins croient qu’ils croient. Cela les rassure de s’attacher à quelque chose qu’ils estiment plus grand qu’eux et leur accorde en retour de la valeur. Car ils ne se satisfont jamais de ce qui est. Alors ils font ce qu’ils appellent des rêves, c’est-à-dire qu’ils voient ce qui n’est pas plutôt que ce qui est. En espérant pour certains que ce qui est sera ce qui n’est pas. Et ils ont des valeurs. Ils les gravent d’ailleurs au fronton de leurs édifices pour ne pas risquer de les oublier, pour ceux qui les voient encore. Liberté, égalité, fraternité. J’ai pourtant l’impression qu’après chacun des termes ils rajoutent aussitôt « Oui, mais… ». La liberté oui, mais pas pour n’importe qui. L’égalité oui, mais pas pour tous. La fraternité oui, mais à certaines conditions. Leurs valeurs me semblent comme un beau vêtement taillé un peu trop large pour eux.

Le plus intriguant à mes yeux, et pour être honnête cela m’est incompréhensible, c’est que malgré toutes les belles valeurs dont ils se réclament (mais qui changent au fil de leur histoire, ils n’ont plus tellement le sens de l’honneur par exemple, alors qu’ils s’entretuaient jadis pour lui), ils tombent toujours dans les mêmes travers.

La liberté, oui, mais ils n’aiment rien tant qu’obéir. C’est plus fort qu’eux, il leur faut des chefs.

Tout le contraire de nous donc, même dans leur forme d’organisation collective appelée démocratie où le pouvoir doit être exercé pour et par le peuple. Ils ont eu des rois, des empereurs, des aristocrates, pour certains des papes, des évêques et des archevêques, des prêtres et des curés. Toujours quelqu’un pour leur dire quoi penser. Et puis ils ont eu des guides, des duces, des caudillos et un Führer. Bien sûr, c’est du passé tout ça. Pourtant je m’aperçois que dans ce qui occupe la plupart de leur temps, à savoir le travail (ils doivent gagner de l’argent pour vivre, c’est étrange, mais c’est comme ça), et qui est loin de les faire rêver, ils ont un irrépressible besoin d’allégeance. Aujourd’hui, il leur faut des leaders. Et ils s’interrogent énormément : qu’est-ce qu’un leader ? Comment être un bon leader  ? Peut-on être un leader bienveillant ? Et leurs leaders doivent être inspirés et inspirants. Ils doivent avoir des visions. Alors on peut les suivre en toute confiance puisqu’ils savent mieux que tous les autres à eux seuls.

Je sais que ce type de fonctionnement primaire suscitera chez vous un amusement teinté de condescendance, mais il ne faut pas trop leur en vouloir. La plupart du temps ce sont des enfants qui jouent aux adultes et leurs motivations sont en général assez primaires. Ils sont cupides, jaloux, violents, mesquins et dissimulateurs. J’ai vu qu’une fois un homme plein de bonté est venu parmi eux pour leur enseigner le pardon. Ils l’ont cloué sur une croix.

Je crois qu’il vaut mieux laisser cette espèce se détruire d’elle-même et nous verrons ensuite ce qu’il restera de sa planète.

Je suis, puissant Haut Conseil, et pour toujours, votre humble et dévoué serviteur, E202. ←

FAST

Par Sonia Verguet ☛ Designer culinaire, Sonia observe le contenu de notre assiette par un biais inédit : la forme et non le goût des aliments. Au menu du jour, géométrie : gros plan sur les ronds, carrés et triangles comestibles. Voyons comment les designers s’en emparent pour les rendre encore meilleurs !

Les formes que l’on mange

L[L]a forme ronde est sans doute la plus présente dans l’assiette. De par sa place prédominante dans la nature (baies, melons, tomate…), dans l’industrie (Pepito, Babybel, saucisses…) mais aussi dans la cuisine maison, en lien direct avec les gestes et outils qui la façonnent : le creux de la main qui donne une boule de pâte ronde, la poêle qui dessine le cercle de la crêpe ou le moule rond des tartes et des quiches. Elle occupe la pole position devant l’ergonomique carré, pourtant si pratique pour gagner de la place. Le triangle, quant à lui, fait office d’outsider : plus rare, il paraît même étrange.

Derrière ces formes géométriques simples, d’apparence peu loquace, designers et artisans y incorporent des idées enrichissant notre quotidien culinaire. Concernant la forme idéale de la flammekueche, qu’elle soit ronde ou carrée, peu importe : nous on l’aime, du moment qu’elle est au munster !

Amuse-bouche pointu. Démarrons par la forme triangulaire et ce qu’elle éveille d’autre que de cauchemardesques calculs d’angles. Elle peut par exemple raconter une

provenance géographique, un ancrage régional fort. Et oui, rien que ça !

Le triangle comestible le plus connu de tous est certainement le Toblerone. Ce prisme représente un paysage : le mont Cervin en Suisse d’où étaient originaires les deux cousins chocolatiers à l’origine de son invention, Theodor Tobler et Emil Baumann. En 1908, ils en font une identité visuelle, à la fois sur l’emballage et dans la forme même de leur chocolat. Elle découle d’un choix audacieux. Presque 120 après sa naissance, c’est encore aujourd’hui la seule tablette d’inspiration personnelle dans les rayons des supermarchés. On aimerait croiser plus d’idées folles !

Le Toit d’Alsace, lui, parle d’un autre environnement : celui de l’architecture spécifique de notre région. Ce gâteau, à déguster à la pâtisserie Naegel à Strasbourg, fait apparaître un dessin de colombage grâce à une alternance placée à la verticale de crème au beurre au chocolat et de génoise imbibée à d’alcool. Cette inversion de la réalisation classique d’un gâteau en couches horizontales surprend dans la vitrine et se démarque des autres. Pour cause : lui a quelque chose à dire !

Les designers dessinent vos habitudes, bonnes ou mauvaises !

Vous reconnaissez tous les aliments, sauf peut-être en bas à gauche, le gâteau Toit d’Alsace

Le rond peut se faire moins lisse et devenir punk !

Tablette classique

Tablette, Alain Ducasse

Tablette à trous, Weiss

The most honest chocolate tablet, 5.5 designers

Être ou ne pas être… rond. Des objets de la table comme le rond de serviette, l’assiette, le verre ballon, aux outils de cuisine, marmite et casserole, à l’expression « être rond », en passant par la forme des mets, rouleau de réglisse, Dragibus, fromages et j’en passe, la forme ronde est omniprésente au moment du repas, et tout autour.

Le design peut-il la rendre plus fonctionnelle ou davantage à notre image ? Les designers vous observent et transposent vos besoins en fonction. Sans jugement aucun ! Par exemple, du dessin de la tasse « café-clope » du studio strasbourgeois V8 designers ou de celui du « clavier-assiette » d’Hella Jongerius, le cercle dit de certaines de nos accoutumances. En leur donnant un corps, les designers les questionnent et nous permettent de mieux les regarder en face. Ces deux objets conçus il y a plus de 20 ans n’ont pas pris une ride.

Le designer Marti Guixé, quant à lui, redessine une autre habitude : manger du sucre. Sa sucette sur trépied permet aux enfants de poursuivre le jeu entamé sans l’avoir en bouche et risquer de se faire mal. Posée à la verticale, elle reste propre et ne colle à aucune surface, le temps d’une pause. Une sphère augmentée, devenue plus pratique.

Une table au carré. Terminons par le carré. Du plan de la première cuisine intégrée, bien d’équerre, imaginée en 1926 par l’architecte autrichienne Margarete Schütte-Lihotzky, aux angles droits de la table à manger, en passant par ce qu’on y pose – brique de lait, carré de sucre, motte de beurre… – le petit-déjeuner est souvent au carré. De fait, réfrigérateur, four, micro-ondes, tout s’inscrit dans l’angle droit.

Mais le carré est-il si strict qu’on ne peut le manipuler ? C’est mal connaître le pouvoir des designers qui aiment les cadres contraints.

Carrés ouverts. Observons un secteur formel en stagnation : le rayon chocolat. Pourquoi les tablettes ne sortent-elles pas de la forme traditionnelle rectangulaire ? Peut-être parce qu’il est inutile de changer une forme qui fonctionne si bien. Petite envie, petit carré, grosse envie, barre de 4 carrés : efficace. Justement, ces envies, certains designers les donnent à voir et cette illustration visuelle est plaisante à regarder.

La marque Weiss va plus loin avec un carré à trous : nous inviter l’air de rien à en manger moins ? L’entreprise sait innover. Elle a développé avec Raoul Maeder, artisan boulanger-pâtissier alsacien des pépites de chocolat en forme de goutte étudiées pour une tenue idéale à la cuisson. On comprend le coût élevé pour inventer de nouvelles formes culinaires, aussi on se contentera de la créativité des illustrateurs et des graphistes qui dessinent les 25 000 emballages de tablettes à découvrir dans l’incroyable collection en ligne du Tchèque Ing. Milos Pelant. ←

Hands free lollipop, Marti Guixé Café-clope, V8 designers
My soft office, Hella Jongerius.

Chez nous, il y aura toujours un pain fait pour vous

FARINE BIO - LEVAIN NATUREL - FAÇONNAGE À LA MAIN

PAIN AUX LÉGUMINEUSES

PAIN AU PETIT ÉPEAUTRE PAIN CACAO, CRANBERRIES ET NOISETTES

Crédit
photo
Atelier 116 Mourad Zagaoui

Par Jessica Ouellet ☛ Il y a quinze ans j’ai traversé l’Atlantique seule afin de venir découvrir les vignobles de l’Hexagone. À hauteur de nuages, ma voisine – Française – posa sa lecture pour entamer une discussion ; le plateau-repas venait d’arriver.

Mon papa fait du vin

É[É]tant originaire du Québec et issue d’une famille où le vin n’occupait aucune place, rien ne me prédestinait à faire carrière dans cet univers. J’ai mis du temps à comprendre combien chaque bouteille de vin est chargée d’humanité. J’ai trouvé ça beau et profondément passionnant. Les étoiles se sont drôlement alignées, et je partage maintenant ma vie avec un bel Alsacien vigneron.

Chez nous, le vin est partout – sans jamais être tout à fait là où on l’attend. « Papa fait du raisin », dit notre aîné. « Papa fait du tracteur », ajoute le plus jeune. Grandir au milieu des vignes, pour eux, c’est d’abord apprendre à voir avant de comprendre. Le vin commence bien avant le verre : dans les rangées alignées, les collines qui changent de couleur, les grappes qui mûrissent, le bruit des machines et cette odeur de cave qui s’installe à l’automne.

En Alsace, une centaine de communes vivent au rythme de la vigne. Elle dessine le territoire autant qu’elle façonne les imaginaires. Les enfants regardent, accompagnent, posent des questions. Ils apprennent que le vin est affaire de temps long, de gestes répétés et d’une poignée d’imprévus. Bien avant d’en connaître les effets, ils en perçoivent ce qu’il représente : une fierté locale, une activité, des liens. À table, il accompagne les échanges et ponctue les moments dans le bruit familier des verres qui s’entrechoquent.

Le rôle des parents reste important, voire décisif. Non pas dans une quelconque initiation à la consommation, mais dans la manière de donner du sens à ce qui entoure l’enfant. Ce qui se joue n’est pas tant le vin que le goût. Le goût des choses, le goût du temps pris, le goût de l’attention. Il se construit dans les odeurs de la cuisine, dans les repas partagés, dans ces moments où l’on nomme, où l’on compare, où l’on apprend à aimer – ou

pas. Le vin n’est alors qu’un élément parmi d’autres, inscrit dans un grand ensemble vaste d’expériences sensorielles et culturelles.

gilisent. Le recours croissant à des solutions alimentaires rapides réduit le temps passé à cuisiner, à transmettre, à goûter ensemble. Cela déplace la question : moins celle de savoir quand et comment on découvre le vin, que celle de savoir comment les jeunes générations apprennent à prêter attention à ce qu’elles consomment.

pleine conscience connaît un regain d’intérêt. Elle répond à des préoccupations contem poraines – hausse de l’obésité, troubles du comportement alimentaire – en invitant à réintroduire de la présence dans nos gestes quotidiens. Appliquée au vin, cette approche ouvre une voie certes étroite, mais intéres sante : continuer à l’inscrire dans une culture du plaisir, tout en reconnaissant clairement ses risques. Parce qu’une familiarité trop peu interrogée peut aussi contribuer à les banaliser. C’est toute l’ambivalence du sujet. Grandir au contact d’une culture du vin ne protège pas mécaniquement de ses excès. Mais cela peut, dans certains cas, offrir des repères différents : replacer le produit dans une histoire, un travail, un contexte – et non dans la seule recherche d’effet.

Prendre le temps, donc. Regarder, sentir, comprendre, avant de consommer.

Peut-être est-ce là, finalement, l’enjeu : transmettre moins un rapport au vin qu’un art de vivre. Une manière d’être… faite d’attention, de mesure et de curiosité. Pour qu’un jour – peutêtre – nos petits-enfants puissent dire à leur tour mon papa fait du vin. ←

VOTRE GRAIN

(c) Tom Kelley

Par Thierry Jobard ☛ Je n’ai pas de voiture et je n’ai pas de télévision. Il m’arrive d’en faire pourtant usage de temps en temps, à mes risques et périls. Car les deux me mettent dans un embarras fécond. Ces deux objets, qui sont plus que des objets, ont connu des évolutions qui en disent beaucoup sur nous et sur l’infantilisation contemporaine.

Oui mais...

A[A]ujourd’hui la voiture est un cocon. Les formes se sont arrondies, on peut se chauffer le derche en hiver, il y a une place pour chaque objet et même le bruit de la portière qui claque révèle le prix du véhicule. Mais si vous conduisez fort peu, vous ne démarrez pas sans qu’il vous soit rappelé d’attacher votre ceinture (c’est pour votre sécurité). Si vous avez le pied un peu lourd vous serez informé que vous dépassez la vitesse autorisée (c’est pour la sécurité de votre porte-monnaie). Et si vous pensez à un moment que la direction chancèle, ce n’est que l’avertissement que votre trajectoire n’est pas parfaitement rectiligne et que vous mordez sur la ligne blanche sans avoir mis votre clignotant. Ça sonne, ça tinte, ça bipe et il n’est pas à exclure que prochainement trop d’affaissement dans

le siège ne provoque une décharge dans le fondement. Pour votre sécurité. Bref nous voici sous surveillance.

À la télé, le programme que je préfère n’est pas un programme ; c’est la publicité. Et là c’est régalade. Je passe sur le patelinage global, mais pas trop vite tout de même : diversité factice, greenwashing , malbouffe vantée par des sportifs ou des acteurs-actrices (patelinage artistique donc 1.) Sans oublier ces stars qui prêtent leur visage rajeuni après charcutage ou numériquement arrangé (han, elle est teeeellement belle pour son âge !) pour fourguer la camelote. Ce qui fait que vous vous étalerez consciencieusement sur la face du butylated hydroxyanisole, du propylparaben ou de l’isopropyl. Mais ça sent hyper bon.

Cependant le plus intéressant ce sont les publicités pour les familles. De plus en plus ce sont les enfants qui savent, qui décident et qui prescrivent. Et les parents qui sont des tocards, surtout le père [« Mais enfin papa t’es vraiment trop con »]. Je ne nie pas que quelques coups de boutoir contre l’autorité paternelle ne soient de bon aloi mais cette inversion des valeurs donne à penser. On est loin de l’étymologie. L’enfant [ in-fans], c’est celui qui ne parle pas. Maintenant on n’entend plus que lui. Un peu comme si nos merveilleux petits, tout mignons, tout innocents [« et il est tellement en avance sur son âge, il est sûrement HPI »] étaient tout simplement la principale cible des publicitaires. Ô mânes de Jean-Jacques, qui voulait que par l’éducation on fît des citoyens ; nous les avons changés en consommateurs. Plus précisément en cibles.

Nous les avons changés en cibles

Vous remarquerez que le chemin se fait dans les deux sens. Les adultes font de la trottinette, ils peuvent sans honte passer des heures à jouer sur leur téléphone ou leur ordinateur [parce que ça développe des compétences particulières, oui oui], enchaîner des épisodes de séries sans satiété, bref, injecter partout du ludique. Les baskets sont devenues élégantes. On pourrait gloser sans fin sur la tyrannie du jeunisme [il ne fait pas bon être vieux aujourd’hui, c’est pour cela qu’on sous-traite dans des Ehpad] 2. Il faut être cool, il faut être fun, et il faut surtout rester mince. Pour la première fois dans l’histoire sans doute, les mères s’habillent comme leurs filles.

Le désir c’est l’attente

Une hypothèse a été émise il y a quelques années par Benjamin Barber, professeur en sciences politiques 3. Selon lui chaque période économique engendre une forme d’éthique qui lui est propre. On connaît L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber pour qui les protestants ont contribué à l’essor économique non par goût

des richesses mais par une ascèse et une réussite dans le travail qui aurait confirmé leur destination d’élus. Barber oppose à cet ethos protestant, calviniste, l’ethos infantiliste. Et si dans le premier cas l’adage était « sans effort on n’arrive à rien », dans le second il serait plutôt « on a tout sans effort ». D’ailleurs tout n’est-il pas fait pour nous faciliter les choses ? Il n’est pas même utile de désirer puisque l’offre précède la demande jusque dans les spams, pop ups et cookies. Le désir c’est l’attente ; mais on ne veut ni ne peut plus attendre. L’enfant n’est-il pas celui qui ne sait pas différer son désir ? L’infantilisation selon Barber c’est de préférer le facile au difficile, le simple au complexe et le rapide au lent. Je ne peux pas lui donner tort.

On peut ajouter que ceci s’appuie sur une forme d’individualisme [l’individu est la source et le but de toute valeur] qui pose l’autonomie [la capacité à choisir et agir par soi-même] en vertu cardinale. Et dans cette configuration, la satisfaction des désirs est l’alpha et l’omega. Vous pourriez par exemple être assis sur un banc public à lire tranquillement le dernier numéro du Chasseur français et voir un individu s’installer à vos côtés et allumer son enceinte portable, son au maximum4. Si vous faites obligeamment remarquer au trublion qu’il pourrait faire preuve de davantage de discrétion, que vous répondra-t-il ? Invariablement, systématiquement et obtusément : « Oui mais j’ai le droit ! ». Un cycliste roule sur un trottoir et se fait rabrouer ? « Oui mais… ». Un client dans un magasin casse de la marchandise ? « Oui mais… ». Un ancien président de la République est condamné à ne manger que des yaourts ? « Oui mais… ». Ainsi est née la race des Oui mais.

Pas de oui mais non. Oui tout court. « Que votre parole soit “oui” si c’est “oui”, “non” si c’est “non. Ce qui est en plus vient du mauvais” » comme disait le Petit Jésus 5.

La différence entre un enfant et un adulte, un vrai, c’est que l’adulte est responsable de ce qu’il fait. Un adulte ça assume. Et ça se fait rare. ←

L’infantilisation selon Barber c’est de préférer le facile au difficile, le simple au complexe et le rapide au lent.

1. Oui oui, c’est bien trouvé.

2. Il est question qu’un nouvelle acronyme remplace le précédent : MFA, pour Maison France Autonomie. La bonne marrade...

3. Dans Comment le capitalisme nous infantilise, Fayard, 2007

4. C’est une loi de la physique qui veut que le volume sonore public soit proportionnel au niveau de mauvais goût musical.

5. Matthieu 5;37

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Les sélections de la rédaction

Chaque trimestre, les membres de la rédaction de Or Norme ont lu, écouté, visionné l’essentiel de ce qu’on lui fait parvenir. Ces pages font part de leurs coups de cœur...

Par Guylaine Gavroy ☛ Journaliste polymorphe, j’écris beaucoup sur le sport et un peu sur tout à fait autre chose. J’aime le basket et les baskets, les plages musicales et espagnoles, les voyages en train et les gens qui déraillent, les trajets à vélo et le cyclisme, les bouquets garnis et les bouquins jaunis. Et le pâté en croûte.

Backstage Jay-Jay Johanson

Trente ans après le succès de son premier opus Whiskey dont il célèbre l’anniversaire au cours d’une tournée mondiale, Jay-Jay Johanson sort un quinzième album, Backstage. Le crooner n’a rien perdu de son timbre de voix si particulier, aiguë et envoûtant, qu’il pose sur des ballades jazzy, pop et même trip-hop, qui rappellent celles de son chef-d’œuvre originel. Le Suédois, qui avait un temps élu domicile à Strasbourg, chante même, pour la première fois, un titre en français, Rimbaud ←

Bad Monkey Bill Lawrence

Créateur de Scrubs, de Spin City et, plus récemment, de Shrinking, avec Harrison Ford et Jason Segel, dont la troisième saison est disponible en intégralité sur Apple TV, Bill Lawrence a également adapté en série le roman de Carl Hiaasen, Bad Monkey. Vince Vaughn y joue Andrew Yancy, ancien policier devenu inspecteur, lancé dans une enquête après la découverte d’un bras humain par des touristes. Mi-comédie, mi-polar, bavarde comme du Tarantino et absurde comme du Blake Edwards, plantée dans des décors paradisiaques de Floride, cette série est portée par une galerie de personnages haut en couleurs. ←

Combats de filles

Rita Bullwinkel

Dans un essai publié en 1987, De la boxe, l’autrice Joyce Carol Oates racontait sa passion pour ce sport, née après avoir vu un combat avec son père dans les années 1950. Le noble art fascine les auteurs et nourrit des récits initiatiques. Dans Combats de filles, huit adolescentes inscrites au tournoi des Filles d’Amérique se battent pour le titre de meilleure boxeuse de moins de 18 ans. À chaque nouveau chapitre, Rita Bullwinkel dresse le portrait de l’une des participantes, souvent issues de la frange des laissées-pour-compte, dont le quotidien sans espoir est fait de petits boulots et d’un sport violent, difficile et brutal, mais qui leur en donne un. ←

SORTI EN 2025

GENRE Jazz, pop, trip-hop

LABEL Universal Music

DIFFUSION 2024

PLATEFORME Apple TV

PARU EN août 2025

AUX ÉDITIONS La Croisée

LIVRE ❸
SÉRIE
MUSIQUE

Par Félicia Dassonville ☛ Passionnée par le journalisme depuis mon enfance, j’ai quitté ma terre natale, l’Auvergne, pour poursuivre mon rêve. Étudiante à l’Institut européen du journalisme de Strasbourg, je me destine au reportage de terrain, avec une appétence particulière pour les sujets internationaux, humains et culturels. La musique occupe une place essentielle dans mon quotidien.

Arirang BTS

L’attente en valait la peine. Le groupe sud-coréen BTS a dévoilé son cinquième album le 20 mars dernier, après plus de trois années de pause forcée pour cause de service militaire obligatoire (18 mois) dans le pays. Avec ses 14 titres, ce nouvel album mêle sonorités hip-hop, pop et folklore sud-coréen. Arirang ouvre une nouvelle ère aux rois de la Kpop, tout en faisant un clin d’œil à leurs débuts et à leurs racines sud-coréennes. Cet album est d’ores et déjà le projet le plus abouti et expérimental du groupe. À écouter sur les plateformes de streaming. ←

SORTI EN mars 2026

LABEL Big Hit Music

GENRE K-pop, Hip-hop, Pop

Hamnet Chloé Zhao

Dans Hamnet, la réalisatrice oscarisée Chloé Zhao signe un nouveau chef-d’œuvre. Adapté du roman éponyme de Maggie O’Farrell, le film retrace l’histoire d’amour entre William Shakespeare et son épouse Agnès, tout en explorant le deuil, la passion du théâtre et la puissance de la création artistique pour transcender la douleur. Porté par les musiques envoûtantes de Max Richter, Hamnet célèbre la beauté des émotions les plus humaines. Un film qui marquera l’année 2026. Préparez vos mouchoirs. ←

MUSIQUE

Bitter sweet symphony

The Verve

Classique de la britpop et des années 90, Bitter Sweet Symphony de The Verve doit beaucoup à son violon envoûtant, qui porte tout le morceau. Avec sa mélodie entêtante, le titre est devenu un hymne. Richard Ashcroft, chanteur du groupe, y évoque une vie dominée par l’argent, la quête de sens et la routine. Sorti en 1997, le morceau s’est imposé comme l’un des titres les plus emblématiques de son époque, notamment grâce à son clip iconique tourné dans les rues de Londres. ←

SORTI EN janvier 2026

GENRE Drame /Histoire

DURÉE 2h05

SORTI EN juin 1997

SUR L’ALBUM Urban Hymns

LABEL Hut Recordings

MUSIQUE
FILM

QUAND LE VIN DEVIENT UNE EXPÉRIENCE

Chez Vino Strada, le vin se découvre autrement. À travers dégustationetdessoiréesàthème,nous vous invitons à explorer vin avec curiosité, plaisir et convivialité.

Nos événements Restaurant

Des dîners dégustation présence de nos vignerons, pour sublimer et raconter une histoire, au fil des saisons.

Nos événements Cave

Des dégustations conviviales de 6 vins, accompagnées dans un format court et accessible.

vinostrada.com

Restaurant & Caviste

Plus de 4 000 vins et spiritueux une cuisine bistronomique, généreuse passion partagée du vin et de la transmission.

Par Olivier Métral ☛ Autrefois biologiste, aujourd’hui journaliste, mais depuis toujours hédoniste, je ne refuse jamais un ver (re), qu’il soit de Baudelaire ou de gewurztraminer. J’aime le rock progressif des années 70, le crachin des Highlands, le couscous de ma mère sétifienne, le cinéma de Ken Loach, les parcours atypiques, les dessins de Lefred-Thouron et l’accent du Grésivaudan.

Le Pays des autres

Leïla Slimani

Follement amoureuse de son mari marocain, combattant de l’armée française sous la Seconde Guerre mondiale, Mathilde quitte son Alsace natale pour s’installer avec lui près de Meknès. Premier tome d’une trilogie inspirée par l’histoire familiale de son autrice, Le Pays des autres explore le thème de l’émancipation sous toutes ses formes, au travers de personnages enchaînés par leur propre condition et incapables de conquérir de nouveaux territoires. ←

King Michael II and the Trial of the Axe BBCC

Fidèle à sa ligne de conduite qui consiste à ne pas en avoir, le groupe strasbourgeois BBCC (anciennement Crocodiles Inc.) ose tout ou presque tout dans cette nouvelle production moins foutraque qu’il n’y paraît, où chaque titre explore une facette différente de son univers totalement débridé. Porté par l’excellent Campfire, qui se double d’un clip visible sur la chaîne YouTube du groupe, l’album s’étire sur treize morceaux aux partis pris pleinement assumés. ←

The Outrun Nora Fingscheidt

Une jeune femme rongée par l’alcoolisme tente de retrouver pied sur sa terre natale des îles Orcades, au nord de l’Écosse. L’actrice irlandaise Saoirse Ronan donne du souffle et une ampleur inattendue au combat porté par son personnage cabossé, autour d’un récit déstructuré qui navigue entre ses beuveries londoniennes et son exil insulaire. Un long métrage aussi brillant que touchant, tout en nuances et en sincérité, qui évite les clichés sur le sujet. ←

SORTI EN 2024

DURÉE 1h58

PARU EN 2020

AUX ÉDITIONS Gallimard

SORTI EN juin 2026

LABEL October Tone

GENRE Drame AVEC Saoirse Ronan, Paapa Essiedu, Stephen Dillane

LIVRE
MUSIQUE
FILM

Or Champ est une tribune libre confiée à une personnalité par la rédaction de Or Norme. Comme toute tribune libre, elle n’engage pas la responsabilité de la rédaction de la revue, mais la seule responsabilité de sa ou son signataire.

Le fantasme d’une « invasion migratoire »

Par Jacob Rogozinski, professeur émérite à la Faculté de philosophie de Strasbourg (dernier ouvrage paru : Inhospitalité, Éd. du Cerf, 2024)

Photographie : Alban Hefti

J’ai l’habitude de me promener dans un parc des environs de Strasbourg. Un jour, je me suis aperçu que ce parc s’était couvert de tentes. Une centaine de migrants s’y étaient installés avec leurs familles, parfois avec de très jeunes enfants. L’hiver approchait, il faisait de plus en plus froid et le sol était trempé par la pluie. Je voyais ces familles patauger dans la boue et essayer de se chauffer autour de petits feux de bois. Un jour, le parc est redevenu désert. La police était venue évacuer le campement.

Avaient-ils été tous recueillis dans des hébergements d’urgence ? Allaient-ils réussir à trouver un toit, un métier, une école pour leurs enfants ? Par la suite, j’ai eu l’occasion de rencontrer des migrants à qui des bénévoles donnent des cours de français. J’ai fait la connaissance d’Afghans qui ont fui les talibans, d’Ukrainiennes qui ont fui la guerre, d’Africains qui ont fui la misère. S’ils ont traversé au péril de leur vie les déserts, les montagnes ou les mers, ce n’est pas, comme on l’affirme parfois, pour jouir de nos généreuses prestations sociales. C’est parce qu’ils ne pouvaient plus continuer à vivre dans leur pays natal.

Des prêcheurs de haine prétendent que des hordes d’étrangers « inassimilables » déferlent à travers des « frontières passoires » et vont bientôt « remplacer » les Français qui se croient « de souche ». Ce fantasme ne correspond pas à la réalité : les immigrés représentent environ 11 % de la population française et, si l’on prend en compte le « solde migratoire » annuel (c’est-à-dire l’excédent des entrées d’immigrants sur leurs sorties du territoire), leur nombre augmente actuellement d’environ 175 000 personnes par an, soit 0,25 %

de la population. On a connu dans l’histoire des invasions plus massives... D’où provient cette obsession d’une « invasion migratoire » qui suscite une si intense angoisse dans la plupart des pays occidentaux et en appelle à des politiques toujours plus inhospitalières ? Sans doute de la manière dont nos sociétés se représentent elles-mêmes. Les sociétés d’Ancien Régime se figuraient sous la forme d’un corps collectif dont le roi était la tête, mais cette représentation a été mise en question par les révolutions démocratiques. Ce qui a conduit un penseur contemporain, Claude Lefort, à définir la démocratie moderne comme un processus de « désincorporation » de la société. En affaiblissant la souveraineté des États-nations, la mondialisation de l’économie renforce ce processus. Or, les corps vivants possèdent une membrane – une écorce, une carapace ou une peau – qui les enveloppe en les protégeant du monde extérieur. Ce qui correspond à la peau dans le « corps » d’une nation, ce sont ses frontières. Lorsque ce Grand Corps se désincorpore, la frontière peut apparaître comme une enveloppe déchirée, trouée, incapable de protéger la nation contre l’irruption d’étrangers hostiles. Ce qui répète sur le plan collectif certaines pathologies individuelles en suscitant des angoisses archaïques qui remontent à notre enfance. Se pourrait-il que la xénophobie – la peur et la haine des étrangers – trouve sa source dans une phobie, c’est-à-dire une pathologie psychique ? Notre société parviendra-t-elle à se guérir de ce délire collectif, à accueillir sans angoisse et sans haine ces étrangers qui nous demandent l’hospitalité ? ←

Jacob Rogozinski

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Au Crédit Mutuel, le Dividende sociétal profite à la société, pas à des actionnaires.

Chaque année, 15 % de notre résultat net est alloué à des projets sociétaux et environnementaux * . *Plus d’informations sur creditmutuel.fr/dividende-societal

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