octobre • novembre
2026
10 Expos
Plein les yeux avec Musée sentimental • Le réalisme poétique de Doisneau • Merveilleuses récoltes • Christine Crozat • Didier Chamizo
06 À la une C dans l’air Le théâtre sensible de Tiphaine Raffier
14 ADN
À l’Affiche Une Biennale exigeante qui repense notre rapport au monde
22 Forme & Fonction Le Chalet du Parc, tout beau tout neuf
© Héloïse Peyre pour Youse
04 Dans le Rétro… Dans le Viseur
Eryka Jura, tatoueuse et peintre
sommaire
© Gullick
© Simon Gosselin
16 Déambulations Musiques
24 Bêtes de Scènes
La jeune création à l’attaque • Du cirque partout • Le fascinant Thésée, sa vie nouvelle • Locura • Martin Eden au TNP • Dalila Belaza • Laurent Pelly ouvre le bal à l’Opéra • Festiv.iel • Slava’s Snowshow • Pétrole • Hugues Duchêne • Émile… pas Zola ! • Karavel
20 FOKUS
ABONNEMENT 7 NUM./AN = 38 EUR.
© Louis Pironneau
arkuchi #59
© Fabrice Robin
Les paysages mouvants de O’Malley
34 Hors Champ
L’Occupation crève l’écran
36 Lettres & Ratures
Mode d’emploi, un festival des idées
37 Street Musée 38 Popote(s) & Jugeote
octobre • novembre 2026
Magazine gratuit Toutes les 6 semaines Édité par La Plume d’icKar S.A.S. au capital de 1 000 € 18 rue Belfort 69004 Lyon Diffusion plus de 450 lieux Lyon, Métropole & Rhône‑Alpes
Publicité mag.arkuchi@gmail.com 06 13 07 06 97 Direction de la publication Rédaction en chef Anne Huguet ‑ 06 13 07 06 97 Secrétariat de rédaction Emmanuelle Babe Illustration de couverture O’Malley
Firminy-Vert. Le quartier imaginé dans les sixties par Le Corbusier, pape du modernisme, est en fête. Voilà vingt ans que son église, longtemps inaboutie, a été coiffée de son gigantesque cône tronqué en béton brut. Et dix ans que sa Maison de la Culture a été classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Témoignage d’une époque qui ne s’embarrassait pas de compromis, le site est à visiter dare-dare… pour se confronter au béton brut !
Ont participé à ce numéro Martin Barnier, Carmen S., Blandine Dauvilaire, DM, Ponia DuMont, Émiland Griès, Marco Jéru, Valérie LegrainDoussau, Trina Mounier, Florence Roux, Gallia Valette-Pilenko
Conception et mise en page dubruitaubalcon.com Dépôt légal à parution ISSN 2646‑8387 Impression FOT Tirage 15 000 ex.
La rédaction n’est pas responsable des textes et photos publiés qui engagent la seule responsabilité de leurs auteurs. Tous droits de reproduction réservés.
SITE LE CORBUSIER
Firminy (42) sitelecorbusier.com
Anne Huguet • Émiland Griès • Trina Mounier • Valérie & Martin
COUP DE CŒUR
Budget dérisoire, jeune équipe et premier long‑métrage prometteur pour le duo de copains réalisateurs, Armand Foëx et Clément Devilliers. Chronique de la débrouille et portrait d’une jeunesse rurale un peu paumée, Un grand raccourci raconte le quotidien de quatre Bretons et leurs combines pour s’en sortir. C’est sans prétention, frais, drôle, touchant aussi. Jolie surprise !
oreilles
Exalted Eagles Protomartyr Houdini Queenie The Ettes We are all the same Sixth June
© Laurent Bouchard
Sortie : 12 août
dans les
Chaise musicale
Jérôme Leleu, ancien directeur des scènes d’Aubagne, a pris la tête du TCO ‑ Théâtre Comédie Odéon. Comédien, producteur, programmateur, directeur artistique, son projet fourmille d’idées. Nouveau, le thème de saison autour du « Génie humain ». Théâtre, comédie, stand‑up, mais aussi concerts (partenariat Jazz à Vienne), des créations (Jules et Marcel, jan. 27) et des rencontres autour de parcours atypiques (Nicolas Pagnol, 16 jan. 27). À vos agendas.
Copinage
NOUVEL ACCROCHAGE EN NOIR & BLANC POUR LAURENT BOUCHARD AVEC VENDANGES, UNE SÉRIE AU LONG COURS SUR UN VIGNERON NANTAIS VENU S’INSTALLER DANS LE DIOIS PAR AMOUR. AVEC DÉGUSTATION DE VIN BLANC NATUREL. > 08 NOV. L’IVRY, 7 RUE D'IVRY, LYON 4
Talent fou
Dans la peau d’Annie Ernaux à dix‑huit ans, Suzanne de Baecque interprète dans Mémoire de fille (vu au TNP) une jeune fille pleine d’enthousiasme qui attend sa première fois. La désillusion sera cruelle et à jamais traumatisante. La comédienne est prodigieuse de naturel et saisit toutes les occasions de montrer la palette de ses talents. Bravo.
pschitt-pschitt AIRT DE FAMILLE #4 47 ARTISTES. ADVENTIS, CAPIE, CHOPER, MYET, TOKI… > 03 JAN. 27 CENTRE D’ÉCHANGES DE LYON‑PERRACHE – NIV. 4
ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026
PEINTURE FRAÎCHE #9 5 000 M² FRESQUES XXL ET GRAFFITI PARK 10 OCT > 01 NOV. 21 RUE POIZAT VILLEURBANNE
octobre • novembre 2026
À CHAUD
On adore la voix de crooner et la classe de John Stargasm, mais surtout le rock sexy sous tension des Belges de Ghinzu. Après seize ans d’absence, ils ont livré en mai un 4e opus studio W.O.W.A (enfin). Un 13‑titres qui leur ressemble, à la fois rageur et doux, tubesque et dansant, mordant et mélancolique, et qui mêle habilement grosses guitares, chant sensuel, piano envoûtant et même quelques beats hip‑hop. Du Ghinzu comme on aime depuis Electronic Jacuzzi. Alors le lundi, c’est ravioli, mais le 19 octobre, c’est Transbo pour les happy few qui ont leur précieux sésame.
SURVOLTÉ Sur le papier, Trailer Park fait très envie. Ou comment, à partir du scrolling et de vidéos virales, le chorégraphe Moritz Ostruschnjak compose un mashup explosif dans un flux continu de voguing, hip‑hop, waacking ou popping . Ça se télescope et donne le tournis. Virtuose jusqu’à l’épuisement.
_FAUTEUIL "DÉCLIVE" EN EXTÉRIEUR, 1966
13 & 14 oct. • MAD – Maison de la danse
ANGÉLIQUE Alberto Cortés est auteur et metteur en scène. Avec One Night at The Golden Bar, le performeur andalou questionne les formes d’amour et les masculinités, livrant, en body vaporeux, une longue poésie sur l’amour queer. Délicieusement incorrect. 03 > 07 nov. • Théâtre des Célestins
TOUCHANTE Incorrigible optimiste, l’héroïne de Oh les beaux jours d’après Beckett s’émerveille dans un désert où elle s’enfonce irrémédiablement… Dominique Valadié incarne une Winnie incroyablement vivante. 17 > 25 nov. • TNP, Villeurbanne 01 > 04 déc. • Bonlieu, Annecy (74)
LIBÉRATEUR Andréa Bescond reprend Les Chatouilles ou la danse de la colère, un seule en scène fort sur les violences sexuelles, qu’elle a elle‑même subies à l’enfance. Une confession émouvante, drôle parfois, qui montre la résilience par le corps et la danse. 27 nov. • Polaris, Corbas
FÉROCE En sons et en images, la compagnie La Cordonnerie façonne un conte cruel très actuel. Hansel et Gretel sont ici les vieux parents, ceux qu’on abandonne… parce qu’ils coûtent trop cher. Décalé et corrosif. 01 déc. • La Mouche, Saint‑Genis‑Laval
ARKUCHI #59
© Bob Jeusette
ROCK’N’ROLL PARTY
Rattrapage
COULEURS FLASHY, FORMES VOLUPTUEUSES, POSES ALANGUIES TRÈS SEVENTIES AU RENDEZ‑VOUS. MENTION SPÉCIALE POUR SES FAUTEUILS À DISPOSITION DES VISITEURS, LE MÉGA‑CONFORT EN MODE STYLÉ. ON FILE VITE À MONTPELLIER POUR LA BELLE RÉTROSPECTIVE PIERRE PAULIN, DESIGNER PHARE DU XXE SIÈCLE. ON A FLASHÉ. CARRÉMENT CLASSE ! MUSÉE FABRE, MONTPELLIER (34) > 01 NOV
Le RHINO, ça joue ! Ici et partout, entre Loire et Rhône. Lyon est à la fête les 14 et 15 octobre. Bonbon Flamme et son free jazz orageux sous influence mexicaine (Périscope, 14/10), la voix magnétique de Sandra Nkaké avec l’alter ego Jî Drû à la flûte (La Mouche, 15/10) ou les grooves envoûtants du trompettiste Daniel Migliosi (Théâtre Astrée, 15/10), voilà de quoi se faire du bien aux oreilles. RHINO‑Festival > 18 oct.
Jazz addict
© Courtesy Archives Paulin, DR
à C la une !
© Simon Gosselin
C DANS L'AIR
Compte à rebours Texte Trina Mounier
_L’HORS‑PRÉSENCE OU CHIMÈRES DU PAYS DE MORSAN
Pour sa sixième pièce créée cet été à Avignon, L’hors‑présence ou Chimères du pays de Morsan, Tiphaine Raffier s’aventure du côté de la mort avec l’histoire d’une fratrie réunie dans une maison isolée à la demande d’une des sœurs : elle est en train de mourir. es réticences à nommer l’ennemi – cancer par exemple – et cet « entre‑deux – on n’est pas encore mort mais plus vraiment du côté des vivants » – intéressent particulièrement Tiphaine Raffier. « La mort nous intéresse, nous passionne même, analyse l’autrice et metteuse en scène, et, pourtant, nous répugnons à la regarder en face. Le titre, qui est à la fois une faute grammaticale et un oxymore, interroge sur cette complexité du sujet : Laure (c’est autour d’elle qu’ils sont rassemblés) est‑elle déjà partie ? A‑t‑elle conscience de son état ? La présence, c’est celle de ceux qui l’entourent et se demandent comment ils vont pouvoir l’accompagner. » L’idée d’écrire sur ce thème lui est venue d’une expérience personnelle qui l’a « traumatisée », et des débats autour de la loi sur l’aide à mourir. « Je voulais montrer au plus près une famille confrontée à cette réalité. » À leur arrivée, ils ont l’impression d’être bien préparés, ils se sont réparti les rôles, mais tout, très vite, leur échappe. Rien ne se passe comme prévu car la mort en marche est un phénomène mouvant : le malade évolue au fil des heures, ceux qui l’accompagnent aussi. Sur le plateau, on découvre une maison entourée d’arbres, dans laquelle les spectateurs sont conviés par le biais de dispositifs vidéo sophistiqués. « On entre par les fenêtres grâce à une caméra qui renvoie des images en gros plan, comme si quelqu’un au milieu du public regardait. Qui est‑il ? Pourquoi regarde‑t‑il ? Cette question est centrale, explique Tiphaine Raffier. Les spectateurs viennent avec leurs représentations, ils assistent à la pièce avec leur vécu, le vernis va se craqueler. » Sur le risque de tomber dans le pathos ? Elle est catégorique. « Je ne le voulais surtout pas. Éviter la facilité était mon exigence de départ. Je voulais transmettre au public une situation très complexe et qu’ils la ressentent dans leur chair. » Pourquoi résumer cette famille à une fratrie ? Tiphaine Raffier avoue « beaucoup aimer parler des frères et sœurs. C’est comme un résumé de la société. La fraternité ne va pas de soi. Venir du même ventre ne veut pas dire qu’on est pareil, comme le montre l’histoire de Caïn et Abel. Nous avons abordé ce spectacle avec beaucoup de pudeur, comme un sujet d’étude. Mais je ne vous cache pas que cela a été très difficile à écrire… » •
03 > 05 NOV. Comédie de Saint‑Étienne (42)
25 & 26 NOV. Comédie de Valence (26) 01 > 05 DÉC. TNP Villeurbanne
ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026
Dans tes rêves 18E BIENNALE DE LYON ART CONTEMPORAIN
> 13 DÉC. labiennaledelyon.com
_AKWASI BEDIAKO AFRANE CERBERUS T‑26: DANCE OF DIALOGUE 2026 LES GRANDES LOCOS
Texte Blandine Dauvilaire
Avec près de 400 œuvres réalisées par 120 artistes de 42 nationalités, la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon invite à « Passer d’un rêve à l’autre ». Composée par Catherine Nichols, cette édition qui s’intéresse aux relations entre l’économie, la ville et l’art, donne à découvrir la scène artistique océanienne. Florilège des œuvres qui impriment la rétine durablement dans les trois lieux principaux que sont les Grandes Locos, le musée d'art contemporain de Lyon et le musée des Tissus.
ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026
© Blandine Soulage - Courtesy de l’artiste
À L'AFFICHE
À L'AFFICHE
À LA VIE À LA MORT rs t l'unive xploren e i, s lu o , c n o de Lyo n d es L mporain , les Gra te ie n d v o n c la a : u rt Q e d'a elles existenti l, le musé t s n n e o m ti e s s e y industrie s qu dépa e dans le le. Et le ment se plong , l’invisib e g l’étonne a , s s e a g p ta é le t, , r rt ie o la m prem l Tabure re de Po ti. Dès le v n u s ra rt a l’œ A g t ‑ t x es devan Beau visiteur , cole des s É le e l’ u it à q is ri é a é s s chim ais form re ç u n t ra lp t f u n sc se artiste tranges rêve, tis y. Ses é mauvais gue n lo ’u ia d de Cerg d s n e le » e happé ra c o é si m e s u m n a com tout s onte sa scène de d’un « c n e in it t a c n m a ré u le mett tal, h tableaux tre végé les ges. En avec des a n tant que n u o a ’ d rs t e n p le s il e u g e hiboux étran s se bro s repère ection d ll le o l, c a e im n usée des et an vec u rves du m isinent a e o s v ré s s re uses e v d œu nombre (sortis ans de ouettes d h c s ants e ré iv d é v t e onsid tre les nces), c agers en nos s s e e d m n Conflue s ouve l’u me de tr m o e s c e s g n re indie ne cultu me éta de l’artiste s. Au mê n rt o o ti 5), m a ll s et le 023‑202 r, l’insta (2009‑2 s de cœu ts p h u es o ig rt c L a s g c gro eavin nnes Hande, W composé d’ancie e), u iq t a Archana rm dre e de l’info ombres nse cylin (à l’origin un imme es rd d a t u n q ta c a sJ er e et proje c n perforée te t d’arriv n it ue. Ava r interm a r iq p t u é e é o ir it p la is éc u et ", le v urs. Bea culpture s m e "s s d le , le » r b u a s croy isuels cette in essais v oie, devant r se s « ri ie de la s v tr u s o u c d é n d l’i s u à p s aura tonnant jets lié aussi d’é ons d’ob ti is la a u re m t m , u s u s. A acc tement é c u s so n s, fils, vê e c des mineux v a fusaïole lu e s é m s è x réali g, le po n ra a étesse d o n tableau te et p ur, garra is œ rt c a , e y d s cernes Mone coup épouse le t des de Jazz i u le q , a y ir e p n en s res e e à Sid des riviè nne basé r taphore é u papie australie M d l. o t s e uilles re sur le fe ), ri rb s a e ju d d n , a ’u s d wir iale borigène ommerc ts langue a routes c ersistan n p e ts n e io t ff e a s ic le if s. n re rp ig (sa s les co te explo gues et re délica n v u s la e œ s u e n le cett res ve n sur ses œuv lonisatio u o ls c o re h b la ic m N e d rine es no e Cathe partie d rt mmissair Elle fait o voir un a c à la t n e a u n q n , o ie d n a r, a vre p r d’Océ d’invite n dé c ou ne idée O n . o e e b p la ro a eu élandais n Eu la Néo‑Z c on n u e é e e d m tr o z n é e e id s as trices tion v l’installa régénéra s x le u to p a o e m h e s p x e an, les ia sur le g a o h o H H o a e s terr s de Tim Ngahin es pour le eintures tt p lu s s t le le , s t autre entan és à pla iers tiss ler docum n il a M p n o n s h ti le o ra de J llabo ncore der, en co les. Ou e e reen Lan u ancestra omposit a c M re e v ri tte œu te mao t. e n c e r s u is o n p u de l’artis ds, nous tisseran liens qui avec des lisant les o b x. u m e y y s s ble us no et adapta ’ouvre so s e d n o m Un autre
octobre • novembre 2026
ko e‑Pilen lia Valett Texte Gal
ARKUCHI #59
Si
vous voulez en prendre plein la vue, il faut commencer par les Grandes Locos. Les œuvres monumentales de cette biennale ont pris d’assaut la halle de 10 000 m² dont le passé industriel stimule l’imagination des artistes. C’est disparate, impressionnant, un poil abscons, un brin barré, parfois même assez beau comme l’installation fascinante de Laure Prouvost, qui nous fait pénétrer dans le ventre d’une baleine envahi de déchets, au rythme de sa respiration. De rebus il est aussi question dans le dédale électronique conçu par Akwasi Bediako Afrane, à partir de matériel informatique relié à des vélos : les visiteurs sont invités à pédaler pour raviver l’énergie générale. De son côté, la créatrice néerlandaise Mette Sterre livre sa version déjantée d’un univers bureaucratique survolté où les employés, faits d’élastiques (200 kilos assemblés à la main !), encaissent les crises financières à répétition : sous le rire, les drames. Plus poétique, la Montagne allégorique imaginée par raumlabor_berlin est composée de 120 tonnes de vieux papiers broyés et compressés, qui ont un jour véhiculé des idées et des savoirs. Au cœur de ce paysage démesuré, une grotte secrète évoque à la fois la caverne de Platon et le lieu où le philosophe Jean‑Jacques Rousseau passa une nuit de rêverie près de Lyon. Cette touche de métaphysique dans un monde chahuté n’est pas pour déplaire. Changement de décor au musée des Tissus, qui ouvre exceptionnellement ses portes pour accueillir 24 artistes de la Biennale. C’est une première et c’est une réussite. Les espaces feutrés de ce bâtiment du XVIIIe siècle accueillent avec élégance des œuvres qui parlent de vivre et de créer ensemble. C’est le cas du film en noir et blanc orchestré par Angelica Mesiti, dans lequel de simples claquements de doigts et applaudissements désordonnés prennent un sens inattendu lorsqu’ils sont exécutés en groupe à la manière d’une partition. Ludique et colorée, l’installation de Mercedes Azpilicueta, composée de tapisseries et de sculptures textiles à manipuler dès le plus jeune âge, suscite la bonne humeur des visiteurs. Le travail collaboratif est également au cœur de l’installation que Kokou Ferdinand Makouvia présente dans la grande salle du musée. Avec l’aide d’un groupe de Lyonnais, il réunit des sculptures oniriques et symboliques propices à la méditation. Il habille aussi les murs de multiples planètes imaginaires en carton immaculé, qu’il nomme Tectonique des Ombres. De sa voix douce et posée, l’artiste s’interroge : « À qui appartient le monde si certains sont libres de circuler et d’autres sont prisonniers chez eux ? »... Quelques salles plus loin, Léa Collet nous transporte dans le Jardin de Rosa Mir, à la Croix‑Rousse, incrusté de coquillages et de plantes grasses. Son installation vidéo Jardins partagés, fruit d’un travail intergénérationnel, mêle l’art du récit, la collecte de souvenirs, des odeurs et des sculptures végétales créées avec l’intelligence artificielle. Enfin, si comme Lucia Kagramanyan ce qui touche à la mémoire, la migration et la transmission culturelle vous passionne, installez‑vous dans l’un des cocons en tissu suspendus au plafond, fermez les yeux et écoutez les berceuses arméniennes que l’artiste a collectées afin qu’elles ne tombent pas dans l’oubli. Une parenthèse qui met du baume à l’âme. •
c'est bon c'est
EXPOS
Foule sentimentale Texte Blandine Dauvilaire
MUSÉE SENTIMENTAL
> 14 MARS 27 MBA, musée des Beaux-Arts de Lyon mba-lyon.fr
Imaginée par le Centre Pompidou, le musée des Beaux‑Arts et le musée d’art contemporain de Lyon, l’exposition Musée sentimental montre l’attachement des artistes des XXe et XXIe siècles aux collections et aux accumulations, et leur place dans l’histoire de l’art. Un accrochage spectaculaire dont Sophie Duplaix*, conservatrice en chef des collections contemporaines au Centre Pompidou, nous donne les clefs.
Cette exposition est réalisée en partie grâce aux collections du Centre Pompidou, actuellement en travaux. Ses œuvres dialoguent avec celles du musée des Beaux‑Arts et du mac[LYON]. Quel en est le fil conducteur ? SOPHIE DUPLAIX L’exposition se réfère au Musée des monuments français fondé en 1791 et au concept de « Musée sentimental » de l’artiste Daniel Spoerri (1930‑2024). Elle déroule sur trois niveaux plus de 240 œuvres, dont beaucoup d’installations monumentales, qui explorent la question de la pratique de la collection chez les artistes, jusqu’au questionnement de la notion de musée. Une quarantaine d’artistes sont présentés, il n’y a pas de chronologie, les mondes de chacun se juxtaposent de la même manière que les artistes juxtaposent les éléments de leurs œuvres. L’intérêt est de comprendre leurs obsessions pour certains matériaux, pour certaines formes et pour l’idée d’accumulation. Le mélange des collections des trois musées donne un parcours assez fluide, passer d’un monde à un autre relance l’émotion.
En quoi cette exposition est‑elle exceptionnelle ? SD Elle l’est par la qualité et le nombre des prêts, beaucoup de grandes installations sont rarement prêtées par le Centre Pompidou. C’est le cas du Mur de l’atelier d’André Breton (1896‑1966), exposé en permanence chez nous depuis le début des années 2000. C’est une sorte de condensé de l’esprit surréaliste grâce au dialogue que l’artiste fait naître entre 255 objets très différents : œuvres de Picasso, de Miró, d’Océanie, papillons, etc. Autre œuvre majeure, Le Magasin de Ben (1935‑1924) est un vrai magasin qui a été démonté, remonté, acquis par le Centre Pompidou dans les années 1970 et présenté quasiment en permanence dans nos salles. C’est un espace saturé d’objets de toutes sortes et de ses aphorismes, une œuvre d’art totale. Nous montrons aussi l’installation Les Pensionnaires d’Annette Messager (née en 1943) dans sa totalité : une quinzaine de vitrines qui déploient la vie de petits oiseaux naturalisés ou que l’artiste a créés, et qu’elle éduque comme elle éduquerait des enfants. Parmi
* Co‑commissaire avec Sylvie Ramond et Isabelle Bertolotti ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026
© Ben Vautier / ADAGP, Paris, 2026. Photo © Centre Pompidou, MNAM‑CCI / Philippe Migeat / Dist. GrandPalaisRmn _BEN, LE MAGASIN DE BEN, 1958‑1973 CENTRE POMPIDOU, PARIS, MUSÉE NATIONAL D’ART MODERNE. ACHAT 1975
les œuvres qui ne viennent pas du Centre Pompidou, on peut citer la salle consacrée aux personnages fabriqués par Sylvie Selig (née en 1941), qu’elle appelle sa Weird Family, ils sont très audacieux, inquiétants et théâtralisés sur une estrade. Ou encore la magnifique installation Éboulements de Jean‑Luc Parant (1944‑2022) conservée au mac[LYON] : elle est constituée de grosses boules noires et de leurs dérivés qui couvrent le sol, les murs et le plafond, c’est extrêmement impressionnant.
PASSER D’UN MONDE À UN AUTRE RELANCE L’ÉMOTION On a le sentiment que beaucoup de ces artistes proposent une relecture ironique de l’art ? SD Absolument. Après 1968, certains poussent la critique vraiment très loin. L’exposition met aussi en perspective leurs interrogations sur la notion de musée, à travers des installations plus conceptuelles. Mon souhait est que le visiteur ressente des émotions au fur et à mesure de sa progression grâce au contraste entre les salles. Les œuvres du Centre Pompidou sont déployées magistralement, c’est rare d’en présenter autant dans un même parcours ! •
ARKUCHI #59
> 28 NOV. Galerie Françoise Besson • Lyon 1
teleeeeeeex
Pour cette rentrée, la "maison‑galerie" de Françoise Besson accueille avec Comment peux‑tu encore songer à des fleurs ? les derniers travaux de Christine Crozat. L’artiste plasticienne, qui vit entre Lyon et Paris, reprend d’anciennes œuvres réalisées en hommage à Rosa Luxembourg – déjà exposées à la Fondation Bullukian et à la galerie Françoise Besson – et d’autres plus récentes composées en hommage à l'autrice Etty Hillesum, disparue au camp d’Auschwitz en 1943. Le titre de l’exposition est tiré de son journal, qui renferme des lettres splendides. Délicates, ciselées, vaporeuses (les dessins sont recouverts de calque), ces fleurs sont une belle métaphore de la fragilité de la vie. Elles prolongent une recherche entreprise par l’artiste en 2012, lorsque, en résidence à La Petite Escalère à Saint‑Laurent-de-Gosse (40), elle pouvait observer le paysage derrière la fenêtre. Magnifique !
[ Gallia Valette‑Pilenko ]
RÉSILIENCE FLORALE
Doisneau et ses clics
> 19 NOV. UCLy – Campus Saint‑Paul • Lyon 2
SANS LES MURS
Ancien taulard à la prison Saint‑Paul, Didier Chamizo, 75 ans aujourd’hui, y revient par la grande porte. Il expose dans la rotonde de l’UCLy une quinzaine de toiles, quelques sculptures et des documents datant de son époque en détention, le magazine L’Écrou qu’il avait cofondé avec un autre détenu et deux télés customisées en tableaux. Pionnier du street art, Chamizo délivre une œuvre colorée et drolatique. Puisant son inspiration dans les cartoons et les figures mythiques (comme les musiciens des Rolling Stones), sa peinture éclate en mille couleurs, avec une appétence particulière pour le fluo, et pétille d’humour notamment dans les titres des toiles, comme Fleurs du mâle ou Mickey l’ange.
Elles ont toutes en commun la passion du végétal. Six artistes invitées dans le « cabinet de curiosités » de la galerie Valérie Eymeric y dévoilent leurs œuvres délicates dans Merveilleuses récoltes. Réunies par la commissaire Pauline Lisowski, elle‑même artiste jardinière et curatrice d’expos, elles déclinent chacune à leur façon leur regard sur le paysage. Ce qui les lie est certainement une attention aux menus détails, aux délicates graminées et autres fleurs des champs, formant un corpus à la fois cohérent et poétique, des gravures de lichens de Ming‑Chun Tu aux compositions végétales de Emmanuelle Briat en passant par les photos de bouquets de Julie Genelin.
> 31 OCT . Galerie Valérie Eymeric • Lyon 2
[ Gallia Valette‑Pilenko ]
[ Gallia Valette‑Pilenko ]
FRAGILITÉ DU VIVANT HAUT EN COULEUR !
Résonance 2026 - 18e Biennale de Lyon
EXPOS
ROBERT DOISNEAU INSTANTS DONNÉS
> FIN FÉV. 27 La Sucrière Lyon 2 expo-doisneau.com
Texte Gallia Valette‑Pilenko
L
es amateurs du photographe français le plus populaire (et sans doute le plus connu) peuvent se frotter les mains ! La Sucrière accueille Robert Doisneau. Instants donnés, une reprise de la rétrospective qui s’est tenue au musée Maillol à Paris et au musée de la Boverie à Liège l’an dernier. Une occasion rare pour se plonger dans son œuvre majuscule avec des photos (très) connues et d’autres totalement inédites, mais aussi pour appréhender son travail quotidien et son processus créatif. On a aussi la chance de découvrir une quarantaine de clichés supplémentaires issus d’un reportage réalisé pour Vogue en 1950, avec la journaliste Edmonde Charles‑Roux, sur Lyon, la « ville aux deux collines ». Ils racontent une ville en pleine reconstruction et les petits moments furtifs, les bonheurs minuscules qu’affectionnait particulièrement le photographe du célébrissime Baiser de l’hôtel de ville (1950) – il ne figure que sous forme d’un grand rideau imprimé d’entrepôt, et dans
octobre • novembre 2026
© Atelier Robert Doisneau _LES COIFFEUSES AU SOLEIL, PARIS, 1956
le reportage dont il faisait partie à l’origine. Comme Partie de cartes dans la rue montrant des gamins jouant rue des Tables‑Claudiennes, La (fameuse) Ficelle qui n’a guère changé ou Cour des Voraces. On découvre aussi ce portrait de René Deroudille, critique d’art et pharmacien, ou celui d’un couple de canuts dans leur atelier. En effet, il aimait autant photographier les petites gens que les grands artistes (Picasso, Le Corbusier, Braque…), comme en témoignent les quelque 400 tirages présentés sur les 450 000 négatifs que possède l’Atelier Robert Doisneau fondé par ses filles, Annette et Francine, pour archiver et mettre en valeur la collection. Construit comme un scénario de film, l’accrochage comprend douze sections – Enfance, Ateliers d’artistes, Bistrots, Banlieues… – qui embrassent presque cinq décennies (1934 à 1992), de ses débuts à ses dernières images en passant aussi par ses années publicitaires (avec l’agence Rapho) ou ses reportages industriels (Renault). On y retrouve le Doisneau curieux et humaniste, grande figure du réalisme poétique que tout le monde connaît, mais on le découvre également farceur et fantaisiste. Notamment dans ses collages et photomontages tel celui, irrésistible, du Pont des Arts (1972) commandé par la mairie de Pantin. Tout aussi malicieuse est la photo Couple tire‑bouchon (Paris, 1964 ) avec son image déformée grâce au Speed Graphic et à un plateau tournant. Ce regard altruiste réconcilie avec une certaine idée du monde. •
© Ida Pawlak
ADN
_ERYKA JURA
ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026
ADN
L’art de butiner
STAGE DE SURVIE EN MILIEU BRUT ERYKA JURA / PAULINE CHALOPIN > 24 OCT.
ERYKA JURA / POLLYJEAN GOFFINET 30 OCT. > 21 NOV.
ERYKA JURA / VIRGINIE CHOMETTE
27 NOV. > 17 DÉC. Galerie La Rage 33 rue Pasteur, Lyon 7
U
n jour de 1992, quelques bonnes fées se sont penchées sur le berceau d’Eryka Jura, à Katowice, en Pologne… Avec un père artiste, graphiste reconnu, et une mère également peintre, elle a « grandi dans une maison d’art », biberonnée au dessin et à la peinture. « Mais ils ne m’ont jamais poussée vers cette carrière, assure‑t‑elle. Ils m’ont juste soutenue quand j’ai choisi l’art au collège et au lycée... Et j’ai adoré. On faisait bien sûr du dessin, de la peinture et de la photographie, mais aussi des arts textiles ou de la joaillerie... ». Comment suivre alors son propre chemin ? La jeune fille décide d’abord d’étudier à l’Académie des Beaux‑Arts de Lodz plutôt que dans sa ville, « dans une école où j’étais la fille d’un prof », s’amuse‑t‑elle. Elle cultive une curiosité tranquille, mais insatiable. Le mannequinat ? « À dix‑sept ans, on avait organisé un défilé de mode inspiré de Klimt avec mes amis. Ça m'a plu et j'ai continué un peu, en extras. Après mes études, j'avais même signé un contrat avec une agence, pour voir. J'ai voyagé en Chine, à Milan, Berlin... Mais devenir mannequin, ou même styliste, dépendre toujours des autres, ça ne me suffisait pas. » À l’Académie de Lodz, Eryka préfère explorer les disciplines. Elle s’initie au stylisme, puis préfère le costume, l’impression sur tissu ; elle tâte de la scénographie ou de la danse, adore la sculpture et, comme une évidence, un fil rouge, la peinture, qu’elle enseigne aujourd’hui dans son ancienne université. « Ce qui compte est le processus créatif et la liberté que j’y trouve », pointe celle qui est aussi devenue tatoueuse, après la période Covid, et s’est remise à dessiner, tout
le temps. « Le tatouage m’a connectée avec des personnes intéressées par mon art, qui n’auraient peut‑être pas osé venir dans une galerie. » Et pourtant, Eryka se réjouit d’avoir exposé en septembre à la galerie La Rage ses toiles intenses, si humaines : des huiles de madones baignées dans une grave lumière hollandaise, le visage dévasté, en lambeaux ou le ventre brûlant, des corps de chair et d’os, parfaits mais frappés d’une lumière rouge et de fines lignes, ou ces êtres solitaires brossés dans une infinité de gris, le visage comme brouillé... Dans ces expériences intimes, elle dresse le portrait d’une humanité « menacée par la censure ou l’individualisme, le changement climatique, la destruction de la nature ou l’impérialisme de la technologie ». Le monde, aujourd’hui. « Ici, j’ai aussi adoré travailler en écho avec Loren et ses amis artistes, connectés à l’art brut, renchérit la trentenaire. Moi qui reprends sans cesse mes toiles, affine les couches, reviens sur les détails, je m’inspire de leur travail plein d’émotion. J’espère gagner une autre énergie dans le trait, une expressivité plus primale. Nos manières de peindre sont très différentes, mais c’est ce croisement qui est intéressant. Et c’est ce que Loren [qu’elle a rencontré en 2025 en Turquie, lors d’un symposium d’art, ndlr] cherchait en m’invitant ici. » •
ARKUCHI #59
En résonance avec la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, la galerie La Rage invite en résidence la Polonaise Eryka Jura. Après un accrochage de ses toiles incandescentes en septembre, la peintre, également tatoueuse et enseignante, se frotte à l’art brut des artistes du lieu, dont Loren. Le peintre sculpteur en est aussi son fondateur et animateur.
octobre • novembre 2026
Texte Florence Roux
déambulations
© Inez & Vinoodh
DÉAMBULATIONS
13 > 16.10.26 | 20H30
AVIS DE TEMPÊTE [Gallia Valette-Pilenko]
Le projet Le Lac est la nouvelle « comédie musicale opératique » des fous furieux du Very Big Experimental Toubifri Orchestra. Tout un programme ! « Constamment à la recherche de ce point de jonction "impossible" entre la musique savante et populaire », ce genre de big band ou de fanfare, selon les cas et les choix, cherche « à faire une musique généreuse, accessible, exigeante, pointue et sans concession » dans laquelle se mêlent de nombreuses influences. Cette bande de joyeux drilles cultive éclectisme et extravagance. À l’image de cette création qui réfléchit sur « la position que nous prenons face aux injonctions du réel », et s’inspire autant de Beckett ou de Henri Michaux que de réalisme magique. Ça va déménager, à coup sûr…
_CAT POWER
24.10.26 | 20H
FOLK DE L’INTIME [Gallia Valette‑Pilenko]
En 2006 sortait The Greatest de Chan Marshall alias Cat Power, 12 titres qui ont marqué un tournant dans sa carrière. À l’occasion de son 20e anniversaire, l’artiste au timbre voilé inimitable le reprend en intégralité pour sa tournée mondiale débutée en février dernier. Une immense songwriteuse, selon Lana Del Ray. Celle qui « compose ses chansons en direct avec sa voix » revient à Lyon. On se souvient encore de l’annulation de son concert, aux Nuits de Fourvière en 2024, après seulement deux morceaux, par peur de l’orage qui s’était abattu sur le théâtre antique. Gageons qu’au Radiant, la belle écorchée aux nombreux talents (autrice, compositrice, interprète), qui a sorti début 2026 un 3‑titres spécial anniversaire Redux, ne pourra pas se dérober et délivrera un de ces concerts inoubliables dont elle a le secret. Radiant‑Bellevue, Caluire radiant-bellevue.fr
Théâtre de la Renaissance, Oullins‑Pierre‑Bénite theatrelarenaissance.com
ARKUCHI #59
© Bruno Belleudy
_LE LAC
28.10.26 | 20H
MÉTAL CHAMANIQUE [Anne Huguet]
Dépaysement assuré avec le gang d’Oulan‑Bator qui vous entraîne dans ses contrées sauvages avec chant diphonique (le fameux khöömii) et instruments traditionnels (morin khuur ou vièle à tête de cheval, flûte tsuur, tumur khuur ou guimbarde). The HU, quatuor heavy metal sur le papier, réussit la gageure de mélanger musique traditionnelle mongole, distorsions et cavalcades. Ils revendiquent à la fois des influences comme Rammstein ou Metallica, mais s’inspirent aussi de vieux cris de guerre et d’anciens poèmes mongols. On est vite saisi par l’ambiance hypnotique que le groupe (à 8 sur scène) tout de noir vêtu, et un brin inquiétant, dégage. Il y a surtout la magie de leurs instruments d’un autre monde et ce chant de gorge, toujours impressionnant, qui prend aux tripes. Radiant‑Bellevue, Caluire radiant-bellevue.fr
octobre • novembre 2026
© Cécile Rogue
DÉAMBULATIONS
04.11.26 | 20H
UN GRAND MERCI Mike D. aka Diamond à l’état civil, ce sont trois décennies d’une fucking carrière au panthéon du rap. Le batteur fut l’un des trois Beastie Boys, rockeur avant d’être rappeur, écumant les clubs new‑yorkais des 80’s en enfant cool du punk et du hip‑hop. Avec leur flow criard unique, les garnements ont marqué leur temps. Depuis le dernier album du trio, en 2011, et, surtout, la mort de MCA (Adam Yauch), le musicien n’arrivait plus à créer. Les années ont passé et voici Thank You, son premier album solo, écrit avec ses deux fils. À soixante ans, Mike D n’a rien perdu de sa verve DIY et il balance tout, rythmes breakbeat, envolées jungle, mélodies psyché dans un environnement sonore parfois expérimental. La nostalgie, pas pour lui !
10 > 15.11.26
LA FÊTE AU MALOYA
Transbordeur, Villeurbanne transbordeur.fr
_RITUAL RIOTS
[Emmanuelle Babe]
On l’appelle aussi le blues de l’île. Voici le maloya, genre musical réunionnais hérité de l’esclavage, à la fois musique spirituelle et symbole de révolte (et patrimoine reconnu par l’Unesco). L’Opéra Underground lui consacre cinq soirées, une mise en lumière orchestrée par la compagnie Discobole. Au programme, des rencontres, des ateliers et des concerts pour explorer toute la palette du maloya, du groove au rock noise en passant par le free jazz. Discobole fait ainsi entrer dans la transe quelques‑uns de ses compagnons de route, dont l’inspiration vaudou des Ritual Riots ou Shamane et son groove envoûtant. Sans oublier l’invitation faite à la grande Christine Salem, l’une des premières femmes à incarner le maloya.
10.11.26 | 19H30
PUNK NOT DEAD !
© Olivia Schenker
L’Épicerie moderne, Feyzin epiceriemoderne.com
12.11.26 | 20H30
TENDANCE POP _ÉDOUARD BIELLE
[Emmanuelle Babe]
Une rupture amoureuse, une démission de son job de pubard et un confinement ont convaincu Édouard Bielle de se lancer dans la musique. C’était un rêve de jeunesse, époque où l’ado écoutait du rock anglais dans sa chambre, et ses parents, Michel Berger, France Gall, Véronique Sanson… En 2025, il porte coupe mulet, pattes d’eph, blouson cintré. Et chante en français d’une jolie voix androgyne des mélodies pop sorties tout droit des années 70 et 80. Grand garçon sensible époque La Boum, Édouard Bielle s’apprête à sortir son premier album en 2027. En attendant, laissons‑nous aller à sa douce nostalgie. Salle des Rancy, Lyon 3 lesrancy.fr
ARKUCHI #59
Amphi Opéra de Lyon opera-lyon.com
[Anne Huguet]
Gurriers, quintet irlandais, débarque pour quatre dates françaises, dont L’Épicerie moderne, précédé d’une belle réputation live. « Implacable machine de guerre sur scène », peut‑on lire ici et là. De quoi mettre les zélateurs de post‑punk en transe ! Sortis de nulle part pendant le Covid, les gars de Dublin ont lâché en 2024 Come And See, premier album impeccable, avec tout ce qu’il faut de textes rageurs, de riffs, de vociférations, de colère froide. Montez le son avec Nausea, c’est un bon test ! La suite est du même acabit (Des Goblin, Dipping Out, Approcheable…). Les revoilà avec un deuxième opus, Nobody’s Coming To Save You, qui ne va pas faire dans la dentelle avec un son encore plus abrasif, des incursions dans la noise et des textes à vif sur le monde qui va mal. Tout ça fait beaucoup de bruit live, éructe, gesticule, slamme et ça vous en met plein les oreilles et la tête. Avec Enola Gay pour chauffer à bloc l’ambiance.
octobre • novembre 2026
[Emmanuelle Babe]
DÉAMBULATIONS
14.11.26 | 20H
DARKWAVE HYPNOTIQUE [Anne Huguet]
Y’a pas photo : on adore se remettre leur Pain (2014, ça date !) dans les oreilles, avec son implacable et lancinant refrain Pain kills the rhythm. Boy Harsher, depuis sa dernière venue lyonnaise (NS en 2022 ?), s’était fait plus discret, allant butiner du côté du cinéma, son autre péché mignon, avec The Runner (2022) et surtout un premier vrai long métrage The Lonely Woman, thriller d’horreur sombre dont il signe bien sûr la BO (sortie prévue en 2026). 2026 pourrait être leur année puisque le duo du Midwest vient de lâcher Get Mean, un 12‑titres peut‑être plus facilement entraînant (Jeans), moins inquiétant mais guère plus joyeux (il y est question de rupture, de deuil, de survie). Coup de cœur pour Ice Pick (Walk Away), plus frontal, ou Bleed qui renouent avec leur côté dark et glacial. À expérimenter live, dans le bénéfice du doute.
© Alexandre Lacombe
Transbordeur, Villeurbanne transbordeur.fr
21.11.26 | 20H
SWING SIXTIES [Anne Huguet]
_L'ANTIDOTE
Du rockabilly propret des débuts (Burning House, 2018) au psych‑rock élégant de 2026, il n’y a qu’un pas que Howlin’ Jaws franchit avec brio. Le trio parisien, non content d’écumer sans relâche les scènes de l’Hexagone et du monde, ose aussi se frotter à la crème des producteurs (Liam Watson, Kalle Gustafsson Jerneholm), histoire de monter le curseur à chaque album et de ciseler toujours plus ses tempos, ses nappes et ses refrains. Avec la présence tutélaire… des Beatles ! Living The Dream (sorti le 3 oct.) devrait ravir les fans de rock psyché sixties, de claviers cosmiques, d’harmonies vocales vintage. Tout ça toujours bien emballé en mode rock énervé, shake your hips !
18.11.26 | 20H
VOYAGE AU LONG COURS [Anne Huguet]
Trio de choc pour belle musique sans frontières, L’Antidote est un nom à retenir. Derrière ce projet musical contemplatif se cachent le maître du zarb iranien et des percussions persanes, Bijan Chemirani (le benjamin du trio), le violoncelliste albanais Redi Hasa – souvent vu aux côtés de Ludovico Einaudi, ou avec Maria Mazzotta – et le pianiste libanais Rami Khalifé (le frère de Bachar, également fondateur du groupe Aufgang). Joli line‑up pour voyage lumineux et poétique entre musique de chambre, jazz, influences méditerranéennes et traditions persanes. Après un premier album éponyme habité (allez écouter leur Na Na Na), ils reviennent avec six nouveaux titres, Sound Sketches, nés de la partition originale de la bande‑son qui accompagne l’expo Giorgio Armani Privé : 20 ans de haute couture (à Milan, jusqu’en décembre). Embarquement immédiat.
© Louise Lenepveu
Marché Gare, Lyon 2 marchegare.fr
Théâtre de Villefranche theatredevillefranche.com
26.11.26 | 20H
MONSTRE DE TALENT [Emmanuelle Babe]
_HOWLIN' JAWS
Grosse barbe, voix grave et épaules larges, Sheldon n’est pas le genre de bonhomme que l’on a envie de chauffer. Avec un charisme pareil, c’est d’autant plus méritoire d’avoir produit un album très personnel comme Les Monstres, quatrième opus pour le rappeur et cofondateur de l’éminent collectif parisien 75e Session. Musicien, gamer, mixeur, Sheldon s’affirme en factotum du rap français, ses mondes imaginaires se nourrissant de son amour pour le jazz, le rock et les arts visuels (Lune noire en 2019). Aujourd’hui trentenaire, le garçon est devenu papa. D’où cet album intimiste, dans lequel il tente d’apprivoiser ses monstres, les méchants comme les plus doux. Invitée sur l’album, la Lyonnaise Asna sera aussi à Vénissieux, en première partie. Que du beau son ! La Machinerie, Vénissieux lamachinerie-venissieux.fr
ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026
Émotions urbaines Texte Emmanuelle Babe • Œuvres O’Malley • Photos Louis Pironneau
Plutôt que street artiste, O’Malley préfère se présenter comme un « peintre urbain ». Et ce n’est pas par snobisme que Raphaël David – son identité à la ville – fait cette distinction. Même si les murs de la ville restent le lieu d’expression de son art, le travail en atelier est tout aussi important pour créer. Dans son antre de la rue Pouteau – Poisson Béton est le nom de son atelier partagé –, O’Malley compose ainsi depuis trois ans la série Ascension dont une trentaine de peintures (sur les 50 au total) sont actuellement présentées à l’Aqueduc de Dardilly. La salle d’exposition spacieuse et à l’éclairage minutieux offre des conditions idéales pour découvrir son travail. Car les toiles à l’acrylique, de tous formats et composées sur des papiers plus ou moins résistants (soie, kraft, recyclé…) selon qu’elles se destinent à la rue ou aux galeries, se regardent de près comme de loin, en pied comme sur les bords… On les scrute comme des paysages mouvants, à la fois chatoyants et mélancoliques. Captivant ! « J’aime l’idée que l’œil entre dans l’œuvre », explique celui qui superpose les couches
> 23 OCT. L’Aqueduc, Dardilly aqueduc.dardilly.fr
@o_malley_street_art @poisson___beton
de peinture et travaille les pigments iridescents « tels les souvenirs enfouis ». The Door of the Cosmos, Where did the Night go, All those Moments… les titres donnent le ton : bienvenue dans l’infiniment petit et grand, dans l’intime et le cosmique. Le temps et la mémoire sont des sujets de prédilection pour l’artiste. Totalement assumé aujourd’hui, l’abstrait n’avait pourtant rien d’évident lorsqu’il a commencé à dessiner puis à peindre, en autodidacte. Venu de la culture circassienne, l’adolescent Raphaël pratiquait l’art… de l’équilibre dans les parcs publics. Plus tard, c’est par la peinture qu’il réinvestit l’espace urbain. « Je peignais dans la rue des artistes de cirque, des danseuses, avec l’envie de montrer l’équilibre et le déséquilibre comme une métaphore du parcours de vie. » O’Malley s’appuie alors sur le concept de psycho-géographie pour « réinvestir émotionnellement la rue ». Au contact d’amis photographes, il découvre le flou. Et l’envie d’« effacer un peu le narratif ». Tout d’abord en barrant l’image, puis en peignant avec un maillage de cordes trempées dans l’encre de Chine. Un engagement physique digne de cet acrobate ! L’artiste est ensuite passé à la couleur, mais « l’idée de filtre est resté ». Créées en atelier, certaines peintures sont collées dans la rue. Soumises aux assauts des éléments… et des passants. Cela lui plaît, car « une œuvre qui se déchire raconte autre chose ». Pour aller plus loin, O'Malley reproduit en atelier les conditions climatiques pour obtenir ce même effet égratigné. La série – lancée il y a peu – s’appelle Déliquescence, bien évidemment. Deux toiles présentées à Dardilly en sont issues. Enfin, pour cette première exposition en solo, il a aussi réalisé une œuvre in situ, un grand format inspiré d’une nuit d’été dans son village d’enfance : Les Perséides, soit 6 mètres de majestueuses coulées roses évoquant une pluie d’étoiles filantes. Magistral ! •
JE CROIS À LA DÉLIQUESCENCE DE MON TRAVAIL DANS LA RUE
© Héloïse Peyre pour Youse
FORME & FONCTION
Ambition verte Texte Émiland Griès
Belle histoire que celle du Chalet du Parc. Le lieu, tombé à l’abandon après plus d’un siècle d’affluence et de succès, renaît de ses cendres depuis le 18 septembre grâce à une rénovation exemplaire. Décidément, l’architecture a la vie dure !
ARKUCHI #59
I
l était donc une fois un chalet en plein Lyon ou plus exactement au cœur du parc de la Tête d’Or. Redonnons‑lui son cadre. Le parc, créé par les frères Denis (1811‑1890) et Eugène (1822‑1907) Bülher, existe depuis quarante ans. Ces paysagistes, alors très à la mode, sont les concepteurs de près de cinquante parcs et jardins publics et privés partout en France entre 1842 et 1897. Celui de Lyon est l’exact contemporain du Central Park new‑yorkais, puisque leurs travaux commencent la même année en 1857. Comme son jumeau de Manhattan, le parc de la Tête d’Or est dit « à l’anglaise », composé comme un paysage naturel
octobre • novembre 2026
sublimé, tout en courbes et mises en scène bucoliques. Avec ses 117 hectares, ses 8 800 arbres et son lac de 16 hectares, il a vocation à être « la campagne de ceux qui n’en ont pas », selon le vœu de son instigateur Claude‑Marius Vaïsse, préfet du Rhône et maire de Lyon de 1853 à 1864. Au cours de ses premières décennies, le parc, qui rencontre un succès populaire immédiat, s’équipe de serres, de zoos, de manèges, de buvettes… et en 1894, d’un restaurant qui décline lui aussi les archétypes d’un paysage fantasmé, en l’occurrence celui du chalet au bord d’un lac alpin, avec dentelles de bois, grandes toitures débordantes et ponton avançant sur l’eau. Celui qu’on appelle alors le Chalet des Îles ne désemplit pas. Les Lyonnais s’y précipitent pour festoyer et prendre du bon temps, tant et si bien qu’il faut l’agrandir par deux fois. Mais tout ce qui est à la mode passe de mode ! Devenu vétuste, il est racheté par la Ville et remplacé par un nouvel établissement, fruit d’un concours lancé par le maire Louis Pradel en 1963 et gagné par Dambrun et Duthion, duo d’architectes lyonnais qui ne sont pas passés à la postérité. Le registre architectural change du tout au tout, Trente Glorieuses obligent. Celui qui continue malgré tout à porter le nom de chalet est désormais un manifeste de modernisme international. Fini le pittoresque, le champêtre et le romantisme : place au béton,
au verre, à l’aluminium, aux marbres veinés en parements intérieurs, aux longues baies courant sur les façades. On est désormais au bord d’un lac américain en plein Michigan ! Et son succès repart de plus belle, devenant à nouveau le lieu de la hype de l’époque : Raymond Barre y a ses habitudes, le Rotary y tient son rendez‑vous hebdomadaire, une quinzaine de mariages par an s’y fêtent, 30 000 couverts annuels y sont servis à la veille de sa nouvelle fermeture en 2013… car jugé moche. On lui reproche aussi de générer d’incessantes allées et venues de voitures de la clientèle au beau milieu du parc. De nouveau promis à la démolition, son look très sixties n’est plus du tout raccord avec la charte du parc, qui entend lui redonner toute sa vocation naturaliste. Mais comme le faire disparaître coûterait 1,2 million d’euros de l’époque, on préfère l’abandonner, telle une épave échouée, pendant quatorze ans. En 2022, la nouvelle municipalité lance un appel à projets pour le ranimer, avec l’objectif d’en faire un restaurant – mais pas que, puisqu’il devient également un lieu d’expositions et de pédagogie autour du développement durable –, avec un solide cahier des charges écolo. La fondation GoodPlanet et son très médiatique président Yann Arthus‑Bertrand remportent le marché et confient la réhabilitation aux architectes lyonnais de Looking For Architecture.
* Fragments de pierres mélangés dans du ciment ou une résine, puis poli pour offrir un revêtement lisse et brillant
Les 1 700 m² reprennent forme et vie entre leurs mains expertes, avec l’ambitieux, et réussi, projet d’en faire un bâtiment labellisé « passif », c’est‑à‑dire produisant plus d’électricité qu’il n’en consomme grâce à ses 900 m² de panneaux photovoltaïques discrètement disposés sur son gigantesque toit‑terrasse, retraitant plus d’eau qu’il n’en salit, fournissant sobrement le chaud et le froid dont il a besoin par géothermie pompée dans la nappe phréatique sur laquelle est aménagé le parc. Parfaitement isolé, avec de grandes menuiseries désormais en bois, des brise‑soleils protégeant ses vitrages, des moucharabiehs pour sa ventilation naturelle, le bâtiment n’a néanmoins rien perdu de ses qualités initiales de transparence et de fluidité des espaces. Et tout ce qui a pu être gardé l’a été au nom du réemploi : lavabos vintage, sols de marbre, parfois concassés dans un nouveau terrazzo*, et comme un emblème glamour, le spectaculaire lustre scintillant de toutes ses pampilles au plafond de l’entrée à double hauteur, témoin du chic d’antan. Alors, allez tester ce nouveau lieu ouvert 7 jours sur 7 et découvrez qu’on peut très bien manger antigaspi (bravo La Fabuleuse Cantine) à base de produits locaux invendus, dans une vaisselle et sur du mobilier de récup’ plein de charme et d’authenticité, et toujours dans le cadre enchanteur des rives d’un lac, même s’il est artificiel ! •
ARKUCHI #59
chaletduparc.fr lookingforarchitecture.com
octobre • novembre 2026
© Héloïse Peyre pour Youse
FORME & FONCTION
bêtes de D scènes BÊTES DE SCÈNES
7, RUE DES ALOUETTES
> 17 OCT. Théâtre des Célestins
À CE STADE DE LA NUIT
> 18 OCT. Théâtre des Marronniers
NOS CORPS DÉSIRANTS
14 > 16 OCT. Théâtre de la Croix-Rousse (TXR)
COURTS-CIRCUITS #5
17 > 27 NOV. Comédie de Saint-Étienne (42)
Collection de rentrée Texte Trina Mounier
Toujours bienvenue dans ces pages, la jeune création y tient une place de choix. L’expression recouvre certes les jeunes artistes et nouvelles têtes, mais pas systématiquement. L’âge n’empêchant guère la créativité, c’est avant tout ce qui est présenté sur les plateaux* qui guide nos choix et coups de cœur.
*Clochards Célestes, Les Célestins, théâtre des Marronniers, TCO - Comédie Odéon, L'Assemblée, TXR, Point du Jour, théâtre de l’Élysée, Le Toboggan, Karavan Théâtre, Le Polaris, TJM Saint-Fons, La Renaissance, La Mouche, Le Briscope, théâtre de Villefranche, TJV Bourgoin, Comédie de Saint-Étienne, etc.
ARKUCHI #59
ans les petites salles tout comme au Off d’Avignon, on trouve une grande proportion de solos. Et pour cause : c’est une forme moins coûteuse à réaliser, à transporter et qui s’adapte à tous les lieux (salles des fêtes, établissements scolaires). De plus, souvent, les comédiens et comédiennes en sont également les auteurs… Cela vaut la peine d’aller les voir, même si le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances. C'est la seule manière de dénicher des perles ! Tel cet Antigone au tableau signé Antonella Amirante, découvert dans un lycée la saison dernière. Ces solos évoluent généralement dans de petites salles à plateau réduit, comme le théâtre de l’Élysée, Les Clochards Célestes, L’Assemblée ou Les Marronniers. À L’Élysée, le festival Seul‑Tout annonce Ah d’Olivier Maurin, avec Lou Bernard‑Baille, comédienne dont on suit attentivement le travail,
octobre • novembre 2026
et J’y vais mais j’ai peur de et par Béatrice Venet, magnifique seule en scène… On y reverra avec délice Pleure pas Papa de Jules Benveniste, qui prépare Soif, création autour du thème de l’eau programmée aux Clochards. Vu l’an dernier, on se réjouit de retrouver On a failli t’appeler Marthe de Sara Charrier, cette fois‑ci au TXR. Quelques jours plus tôt, Élise Chatauret revient avec Nos Corps désirants et une partition à six autour du désir. La Stéphanoise Élodie Guibert est aussi très occupée. Après la reprise de 7, rue des Alouettes (Célestine), elle planche sur Dialogue entre deux espèces qui parle de l’orientation des lycéens (création à la Comédie de Saint‑Étienne). Au théâtre des Marronniers, la saison a débuté avec La Jeanne de Delteil mis en scène par Schiaretti pour une éblouissante Juliette Rizoud. Une pièce qui va beaucoup tourner (Toboggan, Bourgoin, Voiron…). On a aussi repéré À ce stade de la nuit par Sophie Cattani
et Antoine Oppenheim, puis Gisèle Halimi, l’avocate insoumise de et par Nadia Larbiouene en dialogue artistique avec Sylvie Mongin‑Algan, une référence ! Vous aimez les avant‑premières ? Courez à L’Assemblée, fabrique artistique qui accueille des compagnies en résidence de création et d’expérimentation, et pas forcément en format solo. Sortie de résidence, donc, pour Tout ce qui reste à venir, prochaine pièce chorale (à 5 voix) de Samuel Gallet, pour la seconde création du très remarqué collectif Maison vague avec Dans le ventre de la nuit, et pour la revenante Claire Truche qui a démarré un projet d’envergure, Plus jamais ça, autour du procès Barbie dont son père était le procureur. Les compagnies et artistes régionaux représentent une part non négligeable de la programmation des salles de la métropole. Ainsi à Saint‑Fons, le TJM propose l’émouvant seul en scène Morceau de chair et joue la carte pop
ARKUCHI #59
_BICLOU, NICOLAS RAMOND
et participative avec Yoko et John, chambre 1742. Au Briscope, la compagnie Superlune reprend l’immersif et prenant Vive (autour de l’inceste) et Maïanne Barthès s’amuse avec son petit séminaire portatif, Théâtre mode d’emploi (en tournée cette saison). On verra à la Renaissance Alizée Bingöllü avec Les Descendants, sur les secrets douloureux liés aux migrations, tandis que Jean‑Philippe Salerio s’offre trois pièces de Feydeau. Et n’oublions pas le très beau travail de Philippe Mangenot (Barbara, de théâtre en théâtre), ni le théâtre sensible et fantaisiste d’Olivier Borle, dont quatre pièces tournent en Auvergne‑Rhône‑Alpes cette saison. Pour finir, place à celles et ceux qui conjuguent des talents d’écriture, d’adaptation, de mise en scène et qui sont déjà sous les projecteurs. On pense à la jeune Lucile Lacaze, forte d’un ébouriffant Mariage de Figaro et de son décapant Mesure pour mesure (ça tourne encore). Mais aussi à l’heroic fantasy de Logan de Carvalho sur le vivre ensemble, Nelvar (…) est toujours sur les routes. Et on peut prédire que Les Corps incorruptibles d’Aurélia Lüscher suivra le même chemin. Tous ont été lauréats du prix Incandescences, un sacré viatique. D’autres (parfois les mêmes…) ont eu la chance d’être élèves de la Comédie de Saint‑Étienne. Cette dernière accomplit pleinement son devoir d’insertion et d’animation du territoire en organisant chaque année le festival Courts‑circuits : l’occasion d’apprécier en situation réelle ces jeunes artistes à travers une quinzaine de spectacles qui sont au programme des scènes de la Loire. Coup double ! Cette année, Mussum des Dyptik, Élodie Guibert, Nicolas Barry ou Myriam Boudenia sont de la partie, demandez vite le programme. Enfin, un grand coup de chapeau à Nicolas Ramond qui sillonne le pays avec son Biclou, performance joyeuse et populaire qui ne désemplit pas. Autre tenace dans un genre différent, Jérôme Cochet défend la nature avec des spectacles au nom évocateur : Mort d’une montagne, Feu la forêt, des pièces fortes qui tournent sur les lieux mêmes des désastres écologiques, au plus près des habitants. Soyons curieux ! •
octobre • novembre 2026
© Cécile Machin
BÊTES DE SCÈNES
BÊTES DE SCÈNES
Texte Anne Huguet
_NOS MONSTRES, BLANCA IVONNE FRANCO ET SEBASTIEN DAVIS
L LA NUIT DU CIRQUE
12 > 28 NOV. utopistes-ciac.fr les-subs.com maisondeladanse.com theatrelarenaissance.com brignais.com la-mouche.fr letoboggan.com
© Loïc Nys
Dans tous ses états ! es arts de la piste sont à la fête en novembre. D’abord la Nuit du Cirque (8e) revient avec 450 événements dans 19 pays, quelque 250 en France, et huit spectacles dont six créations pour les seuls Lyon et Rhône. Pour porter la bonne parole ? La bande des UTOPISTES qui planche toujours sur son prochain Pôle national de cirque. On commence avec Nos monstres de la compagnie La Troisième Chute. Le duo de main à main et de danse-contact explore depuis dix ans toutes les facettes du corps-à-corps (parfois sauvages), donnant vie à une créature à deux têtes et huit pattes tout en questionnant la singularité de chacun. Une création attendue depuis un moment (MAD). Les SUBS, fidèle partenaire, sont bien sûr de la partie avec deux pièces, dont le déroutant Ne me faites pas entendre ce que je n’ai pas dit – par Victor Hollebecq (clown et DJ) & David Perreard (vidéaste fou) – qui s’aventure entre magie nouvelle, marionnettes, illusions sonores (sous casque) et psychanalyse absurde. Autre solo ovni avec le clown portugais Rui Paixăo (Cirque du Soleil et Marlene Monteiro Freitas, belles références), adepte, lit-on, du « chaos sous contrôle ». Rififi en vue. Coline Garcia, associée à La Mouche, propose, elle, un cirque plus intello voire politique. Elle se collète ici avec l’histoire de Nadia Comăneci : le solo Flam(m)e mêle danse, acrobaties au sol, archives sonores et prises de parole. Surtout la pièce donne à réfléchir sur les
ARKUCHI #59
relations entre sport, quête de la performance et société. Et aussi sur les regards portés au corps féminin. Rien à voir, place au chapiteau (sans mât !) des joyeux lurons de Pandax, qui va s’installer à Oullins et Brignais. Autour du deuil, les circassiens inventent un huis clos tragi-comique. Musical (à la Bregovic) et virtuose (mât chinois, bascule coréenne, échelle libre, acrobaties à moto…), dixit la critique. Ça démarre dans une Fiat Panda avec une urne funéraire comme sixième protagoniste. Et ça court, saute, vole, se chamaille, lance le couteau… pour embarquer le public. Du côté de Saint-Priest, on retient Damien Droin (passé par Chalon et le CNAC ) et ses cinq acrobates qui s’attaquent à Face aux murs avec 2 trampolines séparés par un mur de plexiglas. Certes, on ne connait pas son travail, mais sur le papier, ce ballet aérien métaphorique sur les obstacles et la force du collectif fait envie. Surtout par les temps qui courent. On file enfin au Toboggan. Pour les fans des Australiens de Circa, place à Wolf. Sauts vertigineux, énergie brute, performance et esthétique ultra léchée sont toujours au programme. Bémol, leurs dernières créations ronronnent un peu trop… Sans regrets ? balance le duo de The Rat Pack, sur fond d’apocalypse imminente. Ambiance cinécirque-concert avec la bande sonore de Supa-Jay du Scratch Bandits Crew et une prédilection toute trouvée pour les films muets de Chaplin et Buster Keaton. Beau programme, non ? •
octobre • novembre 2026
BÊTES DE SCÈNES
Folie douce Texte Blandine Dauvilaire
24 & 25 NOV. Radiant-Bellevue Caluire radiant-bellevue.fr
© William Sundfor
Après l’immense succès de Folia, ballet hip‑hop‑baroque créé aux Nuits de Fourvière en 2017 et qui a sillonné l’Europe, enchantant plus de 100 000 spectateurs, le chorégraphe Mourad Merzouki et le chef d’orchestre Franck‑Emmanuel Comte ont imaginé Locura, sorte de petite sœur du ballet initial. « Folia a été une aventure un peu folle qui a marqué une étape dans mon travail, précise Mourad Merzouki. Le mélange entre la musique baroque, la musique électro, la danse hip‑hop, la danse contemporaine et la présence d’une cantatrice a touché le public. Locura prolonge cette belle collaboration entre les musiciens du Concert de l’Hostel Dieu dirigés par Franck‑Emmanuel, et les danseurs de la compagnie Käfig. On retrouve bien sûr l’énergie et la générosité de Folia, mais c’est une pièce d’une forme plus légère pour que tous les lieux puissent l’accueillir. » Le spectacle comprend cette fois cinq danseurs, cinq musiciens, la même soprano que pour Folia, il n’y a pas de scénographie mais des lumières subtiles viennent sculpter poétiquement l’espace. Dans une période où les théâtres manquent de moyens pour programmer de grandes formes artistiques, Locura semble cocher toutes les cases d’un succès à venir, d’autant que l’âme du projet ne varie pas. « L’idée est de faire rêver le public avec une palette d’émotions fortes, de créer une véritable complicité entre danseurs et musiciens, d’entremêler différents registres pour créer un langage singulier. Nous voulons provoquer les rencontres plutôt que d’opposer les mondes, montrer que la société est constituée de toutes ces différences et qu’on en sort grandi », conclut le chorégraphe. •
_LOCURA
Euphorie générale Texte Blandine Dauvilaire
Il est des spectacles dont la poésie reste gravée dans le cœur, Slava’s Snowshow en fait partie. Créée il y a plus de trente ans par le génial Slava Polunin, cette odyssée clownesque dénuée de mots mais pas de folie a parcouru le monde (12 millions de spectateurs au compteur) sans prendre une ride. Dans une succession de tableaux oniriques, un commando burlesque prend possession de la scène et de la salle : tempête de neige, pluie diluvienne de bulles, toile d’araignée géante... le tout sur une musique trépidante. On rit, on rêve, on se laisse gagner par un déluge d’émotions, happés par la beauté des images... Une expérience merveilleuse. •
ARKUCHI #59
_SLAVA'S SNOWSHOW
25 NOV. > 06 DÉC. Maison de la danse maisondeladanse.com
octobre • novembre 2026
© Christophe Raynaud de Lage
BÊTES DE SCÈNES
_MARTIN EDEN
14 > 22 NOV. TNP Villeurbanne tnp-villeurbanne.com
Odyssée tragique
© Veronique Vial
Texte Gallia Valette‑Pilenko
Le défi était de taille ! Adapter Martin Eden*, le pavé de Jack London, il fallait oser et Melodie‑Amy Wallet l’a fait. Avec brio. Assistante de Jean Bellorini, la comédienne et metteuse en scène prend le parti de la sobriété pour monter ce classique de la littérature américaine. Au plateau, une comédienne et un comédien, deux musiciens, des pendrillons, quelques chaises, de menus accessoires, pour raconter l’histoire d’un transfuge de classe – celle d’un gamin né dans les bas‑fonds – qui s’élève en haut de l'échelle sociale pour l’amour d’une belle bourgeoise (Ruth), se plongeant dans les livres pour devenir quelqu’un. Si Martin Eden est le récit romancé de la vie de son auteur, c’est aussi une épopée que font brillamment vivre sous nos yeux Karyll Elgrichi et Damien Zanoly, à la manière de deux conteurs se répondant et inversant les rôles, avec les mots et seulement les mots. Un bel hommage à ce héros qui va se hisser dans la société grâce aux mots, justement. Et qui va aussi déchanter jusqu’à la chute finale. Avalant goulûment les 500 pages du roman, les deux acteurs, aidés par les musiciens – Marion Chiron et Anthony Caillet, tout en mesure – restituent, de leur jeu vif et enlevé, cette prose qui palpite et emporte, sans autre aide que les lumières de Julien Louisgrand découpant savamment l’espace. • * À voir aussi au théâtre de Villefranche (12 & 13 jan. 27) + La Mouche (02 fév. 27)
© Théâtre de Vidy-Lausanne - Claudia Ndebele 18 > 22 NOV. Théâtre des Célestins theatredescelestins.com 26 & 27 NOV. Bonlieu scène nationale Annecy bonlieu.annecy.com
Dans la tourmente
_THÉSÉE, SA VIE NOUVELLE
On a vu Thésée, sa vie nouvelle, cet été à Avignon. Claque. On a aussi (re)lu le roman, sublime, de Camille de Toledo, un récit autobiographique à l’écriture d’une beauté à couper le souffle qui, en même temps, plonge dans les Enfers.
BÊTES DE SCÈNES
Texte Trina Mounier
A
près un appel d’urgence, le narrateur se rend dans la maison familiale et y trouve son père en train de décrocher le corps de son frère pendu. Cet événement traumatisant sera suivi en quelques mois de la mort de la mère, puis de celle du père. Pour fuir cette tragédie, Thésée décide de s’installer avec ses enfants loin, à Berlin. Il emporte seulement trois cartons de lettres et de photos. Mais son corps ne veut rien savoir de sa volonté d’oublier et il est terrassé par un mystérieux mal de dos. Il ouvre alors les cartons. Les fantômes refont surface… La comédienne Valérie Dréville et le metteur en scène belge Guy Cassiers unissent leurs talents pour plonger dans cette histoire privée qui est aussi celle de l’Europe du XXe siècle, traversée par tant de drames. Nourris des souvenirs que leur a confiés l’auteur, ils composent un spectacle aussi mystérieux que le roman, et la mémoire elle‑même. Sur scène, une immense composition visuelle mêle vieilles photos, lettres et documents sur lesquels se superpose parfois le visage en gros plan de Valérie Dréville : la douleur, la difficulté, voire le refus de comprendre apparaissent comme des spectres. Elle est immobile, tout de noir vêtue, incarnation d’une volonté de tenir debout, encore, magnifique comédienne. De missive en portrait, Thésée revient à ses aïeuls, l’arrière‑grand‑père Talmaï notamment qui s’est tiré une balle dans la tête en 1939. Il tire les fils de cette histoire, découvrant que la mort de son frère s’y inscrit. Et ce sont plusieurs générations qui défilent, ces parents soucieux de leur vie professionnelle et mondaine qui les abandonnaient aux mains d’une mère de substitution, et tant d’autres disparus. On ne décroche pas de ce spectacle exigeant et bouleversant. •
SPRINT RÉVOLUTIONNAIRE Texte Gallia Valette‑Pilenko
C’est une histoire de hasard (mais il n’y en a pas, de hasard), celle d’un écrivain qui offre son livre, L’Abolition des privilèges, à un metteur en scène à la fin d’un spectacle. L’écrivain, c’est Bertrand Guillot et le metteur en scène, Hugues Duchêne. Ce dernier décide d’adapter le roman qui raconte la fameuse du nuit du 4 août 1789, où fut votée la suppression des privilèges de la noblesse et du clergé. Deux ans plus tard et fort d’un gros succès à Avignon en 2025, ce seul en scène continue d’écumer les routes de France. Il faut avouer que ce spectacle tout‑terrain, joué en quadri‑frontal, est un petit tour de force. Le comédien Maxime Pambet (en alternance avec Maxime Taffanel et Oscar Montaz) réalise une vraie prouesse en incarnant de nombreux personnages – les députés Duquesnoy, Delaville, Noailles, Le Chapelier, Le Guen de Kerangal et le jeune Talleyrand – et en y mêlant allègrement des sujets d’aujourd’hui, comme la crise climatique, le féminisme... Tout ça en une heure quinze, montre en main, avec élocution mitraillette, une vraie performance ! •
ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026
12 & 13 NOV. Théâtre de Villefranche theatredevillefranche.com 18 > 20 NOV. TNG – Vaise, Lyon 9 tng-lyon.fr
© Fabrice Robin
BÊTES DE SCÈNES
_QUAND ON DORT ON N’A PAS FAIM, ANTHONY MARTINE
11 > 28 NOV. Théâtre de la Croix-Rousse (TXR) croix-rousse.com
MÉLANGE DES GENRES Texte Gallia Valette-Pilenko
Pour sa sixième édition, Festiv·iel grossit encore. Déjà dans le projet de candidature de Courtney Geraghty à la tête du théâtre Croix-Rousse (devenu TXR), le festival queer fait partie des piliers de la programmation. Et il prend chaque année davantage d’ampleur, avec des spectacles mais aussi d’autres propositions. Dédié au féminisme inclusif, aux cultures queer, et aux questions de genre et de sexualité, il croise chaque année les points de vue tout en affichant clairement son militantisme, et en donnant des outils d’empowerment, de plus en plus nécessaire à l’heure où les féminicides et le cyberharcèlement ne cessent d’augmenter en France. Six spectacles pour réfléchir, rire et s’émouvoir convoquent des thématiques actuelles. Telles les violences sexistes et sexuelles, dans Magistral·e·s de Alexandra Gismondi et Un Tiro Cada Uno de Laura Sbdar et Consuelo Iturraspe, l’identité dans Quand on dort on n’a pas faim de Anthony Martine (invité en collaboration avec le théâtre des Célestins), la transidentité dans Mérou, les transfuges de classe avec Dyke et On a failli t’appeler Marthe ! Drôles, décalés, parfois sombres, aucun des spectacles ne tombe dans la rancœur mais cherche plutôt la lumière, à l’instar de Anthony Martine qui transforme une histoire difficile en un drag-show coloré et pailleté. Et le public peut aussi s’impliquer dans des rencontres, des ateliers, des conférences et même une course à pied caritative dédiée à la PMA. •
03 & 04 NOV. Maison de la danse maisondeladanse.com
N
ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026
16 OCT. MJC de la Duchère • Lyon 9
21 OCT. Chapelle de la Trinité • Lyon 2
UPPERCUT
06 NOV. Théâtre de la Renaissance Oulins‑Pierre‑Bénite
26 NOV. > 02 DÉC. Théâtre des Célestins
Titre du dernier roman, inachevé, de Pier Paolo Pasolini, Pétrole est une somme de 600 pages mêlant fiction, notes, articles dans un maelstrom poétique a priori impossible à transposer au théâtre. Et pourtant, Sylvain Creuzevault – on a déjà vu Les Frères Karamazov ou Edelweiss [France Fascisme] – a tenté sa chance et a (manifestement) réussi, si l’on en croit les critiques. L’affaire n’était pas gagnée tant l’ultime texte de cet artiste majeur du XXe siècle est morcelé, composé de 133 notes en tout, comme autant de digressions politiques, philosophiques et métaphysiques, dans une tentative de retourner la forme du roman lui‑même. Tout comme le metteur en scène porte au plateau cet « objet romanesque » sans dialogue… qui s’annonce comme un choc au propos terriblement actuel.
ANONYME
[Gallia Valette‑Pilenko]
Coup de cœur 2025 des Jeunes Prog’ – comité programmation d’une douzaine d’ados, de 12 à 15 ans, mis en place par le théâtre de la Renaissance en 2021 –, Zola… pas comme Émile !!! est un seul en scène, entre rap et théâtre, qui frappe fort. Forbon N’Zakimuena, beatboxer, rappeur et conteur, y relate ses déboires pour obtenir la naturalisation et sa lutte (perdue) pour ajouter une partie de son prénom, manquant. Si le sujet semble aride à première vue, il le transforme en one man show percutant et vivant, drôle et engagé, sans qu'aucune amertume ne transpire. Au contraire, Zola… pas comme Émile !!! est une ode à la vitalité, à la double identité. Et à la jeunesse, évidemment !
Karavel ça continue ! On sera pile poil dans les temps pour aller découvrir Anonyme et le breaking de la b‑girl Campanita (« Fée Clochette » en espagnol). Un parcours de vie rude pour la jeune Vénézuélienne Adriana Martinez qui, à 18 ans, doit fuir la dictature sous la menace. Elle traverse l’Amérique du Sud, avant d’obtenir le statut de réfugiée politique en France. Sa pièce, puissante et habitée, célèbre la résilience et narre son émancipation dans le monde très masculin des battles. Autre proposition du côté de la chapelle de la Trinité avec Uppercut, un clash inattendu entre le hip‑hop et la danse classique. Trois danseuses sur pointes montent sur le ring, prêtes à en découdre au son d’une musique hip‑hop électrisante. Le gracieux et le corseté versus le popping et le krump, avec la pointe comme arme affûtée : ça va déménager sec.
MATIÈRE INFLAMMABLE
[Gallia Valette‑Pilenko]
ouvelle artiste associée à la Maison de la danse, Dalila Belaza y revient avec sa dernière création, Un peu pour mon cœur... On aime l’intégrité et la sensibilité de cette chorégraphe déjà venue de nombreuses fois à Lyon. Longtemps restée dans l’ombre de sa sœur Nacera Belaza, elle s’est lancée dans la chorégraphie en 2019, après sa rencontre avec le groupe de danse traditionnelle aveyronnaise Lous Castelous. Ensemble, ils avaient créé Au cœur. Elle a fondé sa compagnie hiya dans la foulée, avant d'atteindre la reconnaissance et d'être programmée dans de grands grands festivals comme la Biennale de la danse et le Festival d’Automne. Refusant la facilité, Dalila Belaza explore inlassablement les résonances entre les individus, entre la danse et la musique. Son travail sensible cherche l’épaisseur du geste, la justesse et une forme de spiritualité. Très ténus, les mouvements se déploient petit à petit pour révéler une poésie de l’épure, puisant dans une démarche purement contemporaine comme dans l’héritage des danses traditionnelles, qu’elles viennent de part et d’autre de la Méditerranée. Dans Un peu pour mon cœur…, elle réunit quatre interprètes et deux chanteuses pour un voyage dans les sonorités de son enfance, mais aussi dans les pas de la tarentelle, de la danse irlandaise et de la Sebeïba sud‑algérienne (rituel et célébration séculaires du monde touareg, à Djanet). On ne doute pas un instant que ces rencontres donnent lieu à un spectacle captivant. •
ZOLA ? ÇA BALANCE !
_UN PEU POUR MON CŒUR...
[Anne Huguet]
Texte Gallia Valette‑Pilenko
AFFAIRE DE FILLES
à corps et à choeur post-scriptum
© Pierre Gondard
BÊTES DE SCÈNES
© Jean-Louis Fernandez _LA FILLE DE MADAME ANGOT
DE L’AMOUR, TROIS ORANGES ET LE RESTE Par Carmen S.
L’
Opéra de Lyon a sorti l’artillerie lourde pour son concert d’ouverture de saison (12 sept.) avec Wagner et Bruckner, deux compositeurs exigeant l’ensemble de l’orchestre. Belle initiative d’avoir alors convié Daniele Rustioni, son ancien directeur musical, dont la complicité avec les musiciens était manifeste. La saison lyrique, qui débute en octobre, est heureusement moins ombrageuse, avec une belle diversité de sujets, de registres et de sonorités. La Révolution française s’invite deux fois, au travers de La (méconnue) Fille de Madame Angot (signée par le maître des lieux, Richard Brunel) et de la féministe Olympe la rebelle. En mars, ensuite, le festival « Donner de la voix » promet de belles soirées : la célébrissime Lucrèce Borgia de Donizetti, la biblique Salomé revisitée façon Oscar Wilde, mais aussi des thèmes rarement traités comme la pornographie (Chiens mis en scène par Lorraine de Sagazan) et l’homophobie (Dylan ne chantera plus). Sans oublier la première française de Nuit de mai de Rimski‑Korsakov. Outre la reprise de Peer Gynt, on voit aussi revenir avec plaisir certains habitués tel Laurent Pelly, dont les mises en scène pétaradantes d’Offenbach avaient estomaqué le public, il y a quelques années. Gageons qu’il saura démultiplier la fantaisie drolatique de L’Amour des trois oranges de Prokofiev. Ce conte de fées et de sorcières en mode commedia dell’arte, avec princesse changée en rat et prince pitoyable, rappelle aux grincheux que l’opéra propose aussi de belles tranches de rigolade. À savourer sans attendre. •
L’AMOUR DES TROIS ORANGES
> 20 OCT. Opéra de Lyon opera-lyon.com
© 2026 Pathé Films - TF1 Films Production - Belvédère - Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma
HORS CHAMP
Cinéma occupé Texte Martin Barnier & Valérie Legrain‑Doussau
_DE GAULLE J'ÉCRIS TON NOM ANTONIN BAUDRY (2026)
Pas moins de quatre films dans la dernière sélection cannoise se déroulent entre 1940 et 1945. Et le dyptique La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, sorti en juin dernier, a franchi le cap des cinq millions d’entrées. 2026 marque définitivement un regain d’intérêt pour la Seconde Guerre mondiale dans le cinéma français.
D
es films radicalement différents dans leur forme illustrent la diversité de notre cinéma et le renouvellement des récits autour de la mémoire historique. Navigant entre le film‑personnage centré sur un protagoniste et la chronique, ces récits singuliers racontent des hommes qui ont fait tourner la machine de la collaboration ou celle de la Résistance. Commençons par ces œuvres qui dissèquent la mécanique de la trahison et de la compromission. Filmer l’opportunisme et l’idéologie sans complaisance mais avec réalisme peut s’avérer périlleux. Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, consacré au parcours de Jean Luchaire et de sa fille, a pu souffrir de quelques arrangements avec la vérité, faisant passer ce collaborateur – grand patron de presse sous la coupe des Allemands – pour un pacifiste égaré. À l’opposé de ce personnage public, Emmanuel Marre présente un discret Vichyssois dans Notre Salut, prix du scénario à Cannes. Le réalisateur s’inspire librement des correspondances et de l’histoire de son arrière‑grand‑père pour filmer avec réalisme, et un regard quasi documentaire (tourné caméra à l’épaule), l’opportunisme sans complaisance. À rebours d’une reconstitution classique, le cinéaste brise le confort historique en utilisant des morceaux de musique des années 1980 pour mettre en lumière
ARKUCHI #59
l’euphorie collective des rassemblements pétainistes. La Résistance, quant à elle, n'est plus montrée comme un bloc héroïque figé, mais à travers le quotidien des réseaux clandestins. Dans La Bataille de Gaulle et dans Moulin de László Nemes, on assiste à la réunion houleuse qui permit la création du Conseil national de la résistance, avec un point de vue et des mises en scène différents. Baudry crée un suspense artificiel quand Nemes privilégie le charisme de Moulin. Les réalisateurs se sont intéressés à la profondeur de leurs personnages, avec un de Gaulle en personnage tragi‑comique (Simon Abkarian, très convaincant) et un Moulin servi par la sobriété du jeu de Gilles Lellouche. Dans une mise en scène travaillée, Nemes filme la confrontation entre Klaus Barbie (incroyable Lars Eidinger) et Moulin dans des cadrages de plongées et contre‑plongées. La musique sombre et les chœurs émouvants de ce film ont été composés par la Lyonnaise Laetitia Pansanel‑Garric. Signalons également Haute Solitude, documentaire de Laurent Véray qui décrit les derniers jours du ministre Jean Zay, enfermé par Vichy et lâchement tué par la milice ; et La Troisième Nuit de Daniel Auteuil sur le sauvetage d’enfants juifs exfiltrés du camp de Vénissieux. L’ensemble de cette filmographie témoigne d’une volonté de revisiter l’histoire face aux incertitudes de la période actuelle. Un rappel nécessaire. •
octobre • novembre 2026
LES RAYONS ET LES OMBRES Xavier Giannoli
Sortie : 18 mars 26
LA BATAILLE DE GAULLE Antonin Baudry Sortie : 03 juin et 26 juin 2026
NOTRE SALUT Emmanuel Marre Sortie : 30 sept. 26
MOULIN Làzlò Nemes
Sortie : 28 oct. 26
HAUTE SOLITUDE Laurent Véray Sortie : 23 sept. 26
LA TROISIÈME NUIT Daniel Auteuil Sortie : 20 jan. 27
LETTRES & RATURES
Le monde en débats Texte Marco Jéru
« On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste. » Depuis L’An 01 de Gébé (1970) et le Club de Rome (rapport Meadows en 1972), l’exhortation demeure la même : face à un monde ultralibéral à feu et à sang entre guerres, réchauffement climatique, mutations technologiques et crises démocratiques, il y a urgence à penser/ panser le monde contemporain. Ce que propose, du 17 au 21 novembre, le festival Mode d’emploi, en compagnie d’invités de choix.
MODE D’EMPLOI UN FESTIVAL DES IDÉES
17 > 21 NOV. Divers lieux, Lyon et métropole villagillet.net
C
ette année encore, le festival des idées de la Villa Gillet fait recette : de Barbara Stiegler à Patrick Boucheron en passant par Frédéric Pommier et Agathe Cagé, nombreux sont les philosophes, historiens, sociologues, politistes, journalistes, auteurs et autrices qui ont répondu présent pour ouvrir leur boîte à outils conceptuels dans les divers lieux de la métropole (théâtres, bibliothèques, cinémas…) où se déploie l’événement. Sans volonté politique pour les ancrer de manière pérenne dans le marbre des lois, les démocraties ne sont que cosmétique, vernis craquant dès l’irruption du premier tyran venu, qui aura tôt fait de battre en brèche les
ARKUCHI #59
acquis sociaux obtenus de haute lutte pour mener le peuple à la trique et se maintenir au pouvoir. Aujourd’hui essoufflée, pourfendue de concert par un capital volatil "inencadrable", des nouvelles technologies incontrôlables et des mouvements réactionnaires promettant, au nom d’une austérité pudibonde et d’un réarmement général, récession économique et régression sociale, la démocratie est menacée de toutes parts. Face au court‑termisme des politiques et à la monétisation de nos données personnelles à des fins privées, les sociétés semblent aussi fragiles qu’ingouvernables ; aussi est‑il de toute première instance d’imaginer de nouvelles formes d’action au sein des espaces publics. Dans le champ médiatique, quid du réel lorsque l’info est sous l’emprise des IA et des fausses informations ? Quid de la liberté d’expression quand s’imposent pour réelles les fictions retoquées par les "gros médias" inféodés aux pouvoirs, au prix éhonté d’un usage historiquement modifié du passé ? Le trumpisme sonnera‑t‑il le glas du débat public ? Dans le champ de la justice, où en est‑on du sexisme après #MeToo, du racisme après Black Lives Matter, de l’encadrement du capital qui, par mille et une ruses fiscales, échappe sans fin aux États et à la justice sociale pour gaver ses paradis personnels et son « jeu des sept familles » ? Et la justice restaurative dans tout cela ? Rencontres, conférences, projections, masterclasses… Mode d’emploi fera feu de tout bois pour accoucher d’idées propices (et « pro‑peace ») à soigner ces démocraties zombies et à réparer les dommages occasionnés. Histoire, peut‑être, de redonner espoir en un avenir commun en restaurant la puissance d’un État juste… Au‑delà des urnes et des cris du peuple, demandez le programme ! •
octobre • novembre 2026
STREETART _LOUISE EN VILLE
_PADDY WAGON
street musée
octobre • novembre 2026
_FOUAPA
ARKUCHI #59
Photos Lendaskin, Emiland Griès & Aneth
_LUZ BROTO
_ÉMILIE BONNO
_JB PELLERIN
_SOHAN STREET
Par Ponia DuMont
Horizontalement
1. Évènements, souvent artistiques, revenant régulièrement. 2. Moitié d’héritière autrichienne qui a fini tragiquement. 3. Compagnons encombrants d’une démolition. Seras au présent. 4. Vite trouvé dans l’atlas ! Cri du cœur… et du corps. Cofondateur dada. 5. Allongerai. 6. Abîmait son livre ? 7. Manifestation, mais non‑violente. Un seul n’est pas lourd à porter ! 8. Non religieux. Chanteur jaune. 9. Porte le nom de sa rivière en 53. Duc d’Anjou, comte de Provence, roi de Sicile, « Bon », il fut et demeure. 10. Petite pause digestive. Le royaume de Poséidon.
Verticalement
A. Des babioles ! B. Pas toujours en accord avec les Verts. Fera son chemin sur le retour. C. Organisation terroriste. Colorant antiseptique. D. Elles ne craignent pas le changement. E. Mentaient‑ils ? Copulatif. F. Ovin qui a passé l’année. G. Panneaux à coudre ou à poser. Peut être mondain le soir. H. Tête d’affiche d’un film culte tout public. Domaine privilégié de la création. Avec en prime "la manière", chef d’œuvre en vue ? Mesure obsolète de doses de radiation. I. Prépara son bois pour l’hiver. Entre l’abdomen et la cuisse. J. Se montrer exagérément curieux.
ARKUCHI #59
jugeote
octobre • novembre 2026
M O R I B O N D E S
solutions #58
O R A G E S
B I
T U R E R A I S
L I S S A
I C I
E
S I
E R N E
E S T E
R M I
I F
E N R A G E A
N A I E S
D U E L
S E R M O N N E
E U S S E
O O
C
E S O P E
B A N
Brins de persil (ou menthe)
Sel, poivre,
1 fond de volaille (10 cl d’eau)
10 cl vin blanc
Huile de pépin de raisin et/ou graisse d’oie
50 g de beurre
2 belles échalotes
1 blanc de poireau
3 pommes de terre
1 diot fumé
250 g champignons frais (chanterelles, pleurotes, bolets…)
I
PRÉPARATION : 30 MIN
I
CUISSON : 30 MIN
(1) 10 à 15 g cèpes séchés à réhydrater • (2) Attention, l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
rentres du boulot, marre déjà de l’automne et des journées trop courtes. Envie de rien et moral en berne. Tu as faim, tu penses à un truc bien réconfortant. Genre la p’tite poêlée forestière tranquillou devant ta série du soir… Ouf, tu as encore tes beaux champignons cueillis au marché. Ouste les brindilles, vire les pieds terreux et taille au mieux. Clac‑clac, tu échancres aussi tes échalotes. Dans une casserole, une noix de beurre et tu fais brunir pieds et échalotes avec un peu de sel. Ça grille, vite recouvre d’eau, laisse bouillir 10 minutes puis infuser 1 heure. Filtré finement, en voilà un bouillon odorant ! Poêle chauffée à blanc, tu jettes tes champis frais (si t’en as, pense aussi à quelques cèpes (1) réhydratés) avec une bonne cuiller de gras (huile ou beurre), frémissements, ça se dore la pilule en 3 minutes, pas plus. Et ça patiente dans un bol. V’là le tour des patates, du poireau et de ton diot : vas‑y, tranche dans le gras, sculpte et refais‑leur le portrait en rondelles épaisses. Retour à la poêle et à ta graisse parfumée : les patates adorent, tu peux recoller un peu de graisse d’oie pour le goût, feu vif pour saisir ces dames puis ça rissole. Quinze minutes plus tard, les compères diot et poireau s’invitent à la fête. Ça saute ensemble et ça bronze, encore 15 à 20 minutes. C’est cuit. Tu mélanges allégrement le tout avec les champis, le vin blanc (2) et le fond de volaille et tu chauffes 2 à 3 minutes. Tu sers direct, bien fumant, dans une assiette creuse avec quelques fines lamelles de champignon cru et un peu de persil ou de menthe ciselée pour la déco. Le petit plus : le bouillon brûlant dans une tasse, à déguster en soupe pour les fines gueules. Plateau, canapé, série. Dis rien, mange, savoure, souris.
2 PERSONNES
TU popote[s] I
Recette & photo : DM • Texte : ArKuchi
Poêlée forestière I
on aime
L'architecture est le témoin incorruptible de l'histoire
Octavio Paz Poète et essayiste mexicain (1914 • 1998)
ARKUCHI #59
octobre • novembre 2026