JEAN-Pierre Favard
Corrections: Sophie Ginouët Maquette: Raphaël Crouzat Directeur de Collection: Raphaël Crouzat Éditions: Raphaël Crouzat Illustration de couverture: Mateusz Michalski ©2021, Ogmios Éditions, 19 rue fontaine de la ville, 06300 Nice. ISBN: 978-2-490352-29-6 / FAN: 9782490352296
LA SENTINELLE Danvers, État du Massachusetts, USA Janvier 2021. J’AVAIS DEJA VU le vieil homme quelques semaines auparavant. Il sortait de cette bâtisse délabrée, celle qui se trouve tout en bas de la rue. En l’observant, je m’étais fait la réflexion qu’il ressemblait à sa demeure. Et puis je m’étais souvenu qu’elle était inhabitée, et je n’y avais plus prêté attention. Un vieil homme, sans doute un rien excentrique, qui s’offrait un frisson de jeunesse en visitant une maison abandonnée, cela ne portait guère à conséquence. Alors, pourquoi s’y intéresser ? J’avais rapidement oublié sa silhouette émaciée et ses épaules voûtées ainsi que son teint cadavérique. On sait comment sont les vieilles personnes. Surtout celles qui vivent seules, délaissées, sans proches pour venir leur rendre visite. Le temps s’étire à n’en plus finir et elles prennent un peu moins soin d’elles – parce qu’à quoi bon ? Elles regardent défiler les heures comme on regarde les nuages traverser le ciel. Tout cela ne veut plus rien dire. Plus rien ou si peu. Quelle importance ?
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Je ne connaissais pas son nom. J’ignorais même s’il habitait le quartier. Et puis je le revis, une autre fois, quelques jours plus tard. La même silhouette émaciée, les mêmes épaules voûtées, le même teint cadavérique. Je me souviens de m’être fait la réflexion qu’il portait toujours les mêmes vêtements. Seule différence notable, ce jour-là, il traînait derrière lui un de ces caddies à roulettes dans lesquels on range ses commissions. Il revenait sans doute du centre commercial voisin et peinait à tirer sa lourde charge derrière lui. Pour ma part, j’étais allongé sous ma voiture, occupé à réparer une fuite dans le carburateur – je crois que c’est le bruit que faisaient les roues de son chariot qui avait attiré mon attention –, ce qui ne m’avait pas empêché de me redresser, de m’essuyer les mains dans un vieux chiffon couvert de taches de graisse et de traverser la rue afin de lui proposer mon aide. Il releva doucement les yeux vers moi. Son regard était vide de toute expression, comme absent. Il mit de longues secondes avant de comprendre que c’était bien à lui que je m’adressais. Et de nouvelles, tout aussi longues secondes, avant de saisir le sens de ma proposition – « Vous voulez un coup de main, grandpère ? ». Mais lorsque ce fut fait, son visage s’éclaira d’un large sourire amical et il se défit avec soulagement de son embarrassant barda. — C’est bien sympathique à vous, jeune homme, me dit-il d’une voix chevrotante. Je crois bien qu’on ne m’avait plus appelé jeune homme depuis la fin des années 2000. — Laissez grand-père, lui répondis-je. C’est beaucoup trop lourd pour vous, ce machin-là. Et de fait, son chariot pesait le poids d’un âne mort. « Que peut-il transporter là-dedans ? » ne pus-je m’empêcher de me demander, sans pour autant lui poser la question. 6
Car cela ne me regardait pas. — Vous habitez dans le coin ? enchaînai-je. Je n’avais pas fait cela dans l’intention de percer à jour un quelconque mystère – qui au final, n’en était pas vraiment un –, mais le fait était là et j’attendais désormais sa réponse avec une réelle curiosité. J’allais - savoir. Il fit mine de ne pas m’avoir entendu. J’insistai donc une seconde fois. — C’est pour savoir si on y va à pied ou si je vous charge, vous et votre charrette, dans ma voiture… tentai-je d’argumenter. Un nouveau sourire éclaira alors son visage parcheminé, s’étira sans pour autant aller jusqu’à l’éclat de rire, mais le frôlant tout de même. La raison de son hilarité se trouvait garée, devant l’entrée de mon garage, le capot ouvert et des outils posés à même le sol tout autour. — Ah oui, c’est vrai, réalisai-je. J’avais oublié. — T’inquiète pas, gamin, me rassura-t-il aussitôt. J’habite pas très loin… avant d’ajouter, sur un ton énigmatique cette fois : « Tu vas voir ça ». Et pour voir… J’étais passé des dizaines de fois devant cette fichue baraque. Que dis-je, des dizaines, des centaines, peut-être même des milliers de fois. Elle se dresse au coin de la rue, juste avant le parc. Lorsque Thomas était gamin – à l’âge où jouer dehors représentait à ses yeux l’équivalent du bonheur absolu –, nous nous y rendions plusieurs fois par semaine. Plus souvent encore en période de vacances scolaires. Il y retrouvait les autres enfants du quartier, une vraie petite bande. Et pendant qu’ils s’amusaient tous ensemble – aux cow-boys, aux Indiens, aux pompiers ou aux superhéros selon le programme diffusé la veille à la télévision –, je me plongeais dans un magazine ou un bon bouquin, relevait mes e-mails ou me contentais de les observer sans penser à rien. Souvent, mes yeux se posaient alors 7
sur cette vieille bâtisse, un peu étrange en apparence. Je n’en apercevais que le toit en été, lorsque les arbres avaient encore toutes leurs feuilles. Mais dès l’automne venu, l’absence de feuillage me permettait d’en voir davantage. C’était une maison de deux étages, typique des constructions du siècle dernier, avec son toit à plusieurs pentes et ses fenêtres à guillotine équipées de petits carreaux. Des rideaux défraîchis masquaient l’intérieur, et tout cela lui donnait un faux air de maison abandonnée. Mais je savais déjà, à l’époque, qu’il n’en était rien. À plusieurs reprises, j’avais en effet aperçu un homme en sortir. Grand, sec, le visage anguleux. Le portrait craché du vieil homme que j’accompagnais ce jour-là, mais avec un bon nombre d’années en moins. — C’est marrant, ça fait des années que j’habite dans le quartier, et je me rends compte que c’est la première fois que je vous adresse la parole, lui dis-je afin d’essayer d’entamer la conversation. Mais il ne s’avérait guère enclin à ce genre d’exercice. À moins qu’il ne m’ait pas entendu, ce qui paraissait tout à fait possible au regard de son âge. — Vous vivez seul dans cette grande maison ? lui demandai-je en haussant le ton. Je ne voulais pas me montrer indiscret en l’interrogeant, mais ma curiosité avait été piquée au vif et il me semblait crucial d’obtenir des réponses aux questions que je me posais – ne serait-ce que pour cesser de me les poser –, comme par exemple : qui était-il ? De quoi vivait-il ? Comment se faisait-il qu’il ne sorte pas plus souvent de chez lui ? Que je ne l’eus jamais rencontré auparavant ou si peu ? Avait-il des enfants ? Une femme ? Un chien ? Je me retins de l’abreuver de toutes ces questions, conscient qu’il ne répondrait sans doute à aucune d’entre elles – et quoi qu’il en soit, pas à celles que je 8
jugeais importantes. Il dut cependant ressentir mon trouble, car après avoir gardé un silence que j’estimais accablant, il m’indiqua la porte d’un geste de la main et m’invita à le suivre à l’intérieur. — Je ne suis vraiment plus très en forme, ajouta-t-il. Et cette foutue charrette pèse des tonnes. Si ça ne vous dérange pas de me l’amener jusqu’à la cuisine… Je franchis le seuil, la gorge curieusement nouée. Il régnait une sorte de pénombre que l’unique ampoule qui pendait du plafond refusait visiblement de combattre. Une odeur de renfermé baignait le hall d’entrée et semblait imprégner la maison tout entière – je me souviens de l’avoir retrouvée, plus tard, dans la cuisine, mêlée à celle de gras brûlé et d’un relent d’ammoniaque parfaitement désagréable. Les murs étaient marqués, par endroit, de larges taches de moisissures, lesquelles avaient l’air d’indiquer l’emplacement de meubles depuis longtemps disparus. J’aperçus, en tournant la tête, posés sur une sorte de guéridon, plusieurs cadres contenant de vieilles photographies. Dans un coin du plafond pendait une lourde toile d’araignée – je redoutais de voir surgir la bête qui l’avait tissée. Quant au plancher – il devait avoir l’âge de la maison et, à tout le moins, celui de son propriétaire –, il émit un craquement sordide à mon passage. J’interrogeai le vieil homme du regard, comme pour lui demander s’il était certain que sa maison supporterait mon poids. Il me répondit d’un geste de la main tout en m’indiquant : « C’est au fond. Ne vous formalisez pas pour le bazar, je vis seul depuis la mort de ma femme et mes enfants ne me rendent que très rarement visite ». Il venait, par cette simple phrase, de donner suite à la plupart de mes interrogations. Et savoir qu’il avait été marié et qu’il avait des enfants – ailleurs, quelque part, sans doute âgés et occupés à leurs propres affaires, des affaires qui les tenaient éloignés de leur pauvre vieux père – me le rendait d’autant plus 9
touchant. À la fois touchant et, il faut bien le reconnaître, un brin pathétique. Ces sentiments me mirent aussitôt mal à l’aise. Aussi accélérai-je le pas afin de parvenir au plus vite dans cette fichue cuisine et d’y laisser le chariot de manière à pouvoir… m’enfuir. — Vous resterez bien boire un verre, entendis-je derrière moi. Je n’ai pas grand-chose à vous offrir, poursuivit-il, mais vous avez été si serviable. Je fermai les yeux et serrai les poings. — Bien sûr, m’entendis-je lui dire. Mais pas longtemps alors, j’ai encore beaucoup à faire. — Oui, je comprends… répondit-il, sur un ton las. Votre moteur. — Oui, c’est cela, mon moteur... Et un nouveau sentiment m’envahit tout à coup, mais il s’agissait de honte cette fois.
*** — Où t’étais encore passé ? Je t’ai cherché partout. Tu pourrais répondre quand je t’appelle ! Ça sert à quoi que tu aies un portable si c’est pour ne pas répondre quand on t’appelle ? Laureen n’allait jamais me croire, je le savais. Moi, aider un vieil homme que je ne connaissais même pas à porter ses commissions jusque chez lui, puis rester pour boire un verre en sa compagnie, pendant près de DEUX heures – je n’avais VRAIMENT pas vu le temps s’écouler… Tout cela me ressemblait si peu. — Alors, t’étais où, hein ? me demanda-t-elle à nouveau et en haussant le ton cette fois. Ses yeux lançaient des éclairs et je devinai, au son de sa voix, que mon explication avait plutôt intérêt à être bonne si je ne voulais pas subir ses foudres. 10
— T’étais encore avec l’autre pouffiasse, c’est ça ? Celle-là, je ne l’avais pas volée, il faut le reconnaître. Depuis qu’elle m’avait surpris en compagnie de l’une de nos voisines, quelques mois auparavant, pas un jour ne passait sans qu’elle ne m’en fasse payer le prix. Nous n’avions pourtant rien fait, elle et moi – pour être tout à fait honnête : nous n’en avions pas eu le temps. Mais cela ne suffisait pas à la calmer. Et depuis lors, elle ne cessait de me soupçonner – sans plus aucune raison valable, inutile de le préciser. Mais comment le lui faire comprendre ? — Aucune pouffiasse, Laureen-chérie, lui affirmai-je sur un ton mielleux. Juste un de nos voisins qui avait besoin d’un coup de main. — Et quel genre de coup de main, je te prie ? enchaîna-t-elle, mordante. Le genre qui se termine dans la culotte de sa femme, c’est ça ? Inutile d’essayer de la raisonner quand elle était dans cet état-là. — Je monte prendre une douche, lui rétorquai-je tout en me dirigeant vers les escaliers et en agitant, au-dessus de ma tête de manière à ce qu’elle les voie bien, mes mains noires de cambouis (toujours ce foutu moteur…). Laureen poussa un beurk ! de dégoût et se calma presque par magie. Car quelle femme accepterait de se laisser caresser par des mains dans un tel état ? Deux heures… je n’en revenais pas. Nous étions assis, de part et d’autre de la table, dans cette cuisine d’un autre âge, un verre d’eau posé devant nous – « Je suis navré, je n’ai rien d’autre à vous offrir », m’avait dit le vieil homme, « Ne vous inquiétez pas, ça ira très bien », lui avais-je répondu. Et ça avait très bien été, en effet. Non pas que l’eau – tirée du robinet – ait été exceptionnelle, mais il régnait chez cet homme une atmosphère 11
à la fois apaisante et envoûtante qui m’avait contenté. Je m’étais tout simplement senti bien en sa présence. Nous n’avions pas beaucoup parlé – nous n’avions pas grand-chose à nous dire du reste – mais le temps était passé comme dans un rêve… comme s’il s’agissait d’une sorte de parenthèse au cœur de nos vies respectives – de la mienne en tous cas. J’en étais là dans mes pensées lorsque la porte de la salle de bains s’ouvrit à la volée. Laureen apparut sur le seuil. Visiblement, elle était à nouveau très énervée contre moi. — Qu’est-ce que tu fabriques, bon sang ? Ça fait trois fois que je t’appelle pour dîner ! Mais… tu… tu… Son irruption me fit réaliser que je ne m’étais pas encore douché. Ni même déshabillé. Debout, devant le miroir, je me faisais face et le plus impressionnant était que je ne me… que je ne me reconnaissais pas. Entendons-nous bien, je savais parfaitement qui j’étais, j’avais conscience de mon existence et de mon identité, mais le visage que je voyais se refléter dans le miroir, devant moi, ne me rappelait rien. Rien du tout. J’étais pourtant persuadé que c’était moi. Persuadé, mais en aucun cas, convaincu...
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Vous venez de lire un extrait de la novella «La Sentinelle», une histoire fantastique et horrifiques qui se lit en une heure. La collections «Lueurs Obascures» dont ce texte fait parti est actuellement en précommande ici : https://fr.ulule.com/lueurs-obscures-annee-1/
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