Skip to main content

LeTemps (F)

Page 1

|

VENDREDI 18 SEPTEMBRE 2026

Spécial

Gestion de fortune Investissements et IA font-ils bon ménage?

(NZZ STORY LAB)

Editeur/Rédaction Le Temps SA · Avenue du Bouchet 2 · 1209 Genève · Téléphone + 41 22 575 80 50 · publicite@letemps.ch

Ne peut être vendu séparément

katharina.kaelin@nzz.ch · 18 septembre 2026 · a04f5e76


2 GESTION DE FORTUNE

|

Spécial

VENDREDI 18 SEPTEMBRE 2026

D’un gain de 17 000% à une perte totale Une introduction en bourse peut faire la fortune d’un investisseur. Ou anéantir presque entièrement sa mise. Coup d’œil sur les gagnants et les perdants les plus spectaculaires à la bourse suisse Par Fredy Gilgen

C

haque année de par le monde, des centaines d’entreprises jusque-là peu connues tentent d’accéder à la lumière grâce à une entrée en bourse. Car dans le meilleur des cas, ces néophytes peuvent s’attendre à une hausse phénoménale du cours de l’action et de la valeur de leur entreprise. Mais ces premiers pas en bourse ne sont de loin pas un succès assuré. L’envergure du marché américain des IPO demeure inatteignable au niveau suisse. Rien qu’au deuxième trimestre de cette année, on y a compté 39 entrées en bourse pour un volume global de 116 milliards de dollars. Et notamment l’IPO de la société SpaceX d’Elon Musk, à e l l e s eu l e d ’u n vo lu m e d e 86,2 milliards de dollars.

Des milliards de gain pour quelques entreprises Des chiffres imposants. Mais figurez-vous que notre pays supporte la comparaison. Il arrive qu’on y atteigne des gains qui se comptent en milliard(s), comme on l’a vu il y a deux ans avec l’entrée en bourse de l’entreprise de dermatologie Galderma, dont le siège est à Zoug. Et l’on avait déjà vu cela précédemment avec Alcon, Glencore et Landis+Gyr. (NZZ STORY LAB)

Onze grands gagnants

Depuis l’an 2000, 157 entreprises ont tenté leur chance à la bourse suisse, signale Tobias Meyer, responsable du Transaction Accounting et des IPO Services chez EY (Suisse). Soit, en gros, six entrées en bourse par an. Avec l’aide de Joel Frick, Investment Lead à la Bendura Bank, nous avons jeté un coup d’œil sur leurs effets. Et le résultat est hautement contrasté: alors que quelques titres ont procuré à leurs primo-investisseurs des gains de cours de plusieurs milliers de pourcents, d’autres ont perdu presque l’entier de leur valeur. Lesquels ont enrichi leurs investisseurs, lesquels se sont soldés par un désastre? Voici les gagnants et les perdants les plus spectaculaires de la bourse suisse.

VAT GROUP (IPO en 2016). Le fabricant de soupapes à vide de haute performance domicilié à Haag (SG) est devenu depuis son entrée en bourse une des entreprises industrielles les plus performantes du pays. VAT est aujourd’hui un important fournisseur de l’industrie mondiale des semi-conducteurs et bénéficie largement de l’expansion de la production de puces. Ce succès montre comment une position dominante peut se révéler rentable dans un marché de niche hautement spécialisé quand ce dernier croît structurellement. Depuis son entrée en bourse, l’action a gagné quelque 1350%.

1

2

STRAUMANN (IPO en 1998).

Lors de son entrée en bourse en 1998, le fabricant d’implants dentaires était encore une entreprise relativement modeste. L’IPO a fourni à Straumann du capital pour son expansion internationale. L’entreprise est aujourd’hui le leader mondial d e s i m p l a nt s d e nta i re s et emploie 17 000 collaborateurs. Le cas de Straumann illustre de façon exemplaire comment une entrée en bourse peut activer l’expansion globale d’une PME helvétique spécialisée. Pour les investisseurs, l’évolution est payante: depuis sa cotation en bourse, l’action a augmenté de quelque 17 100%.

Impressum Gestion de fortune est un supplément du «Temps» réalisé en collaboration avec la «Neue Zürcher Zeitung». Les articles ont été réalisés par NZZ Story Lab, prestataire interne à la NZZ. Le Temps: Célia Héron (rédactrice en cheffe adjointe), Julia Chivet (responsable des suppléments), Clémence Lamirand (cheffe d’édition des suppléments), Simon Moreillon (chef d’édition), Cyril Domon (graphisme), Samira Payot (responsable correction), Gian Pozzy et Miguel Borreguero (traduction), Olivia Wermus Genevay (iconographie).

NZZ Story Lab : Norman Bandi (Head of NZZ Story Lab), Pamela Beltrame (coordination). Le Temps Publicité: Marché régional Sébastien Cretton (Head of Regional Sales), Stéphane Visinand (Senior Account Manager), Camille Monteiro (coordination). NZZone: Marché national Anne-Sandrine Backes (Head of Business Unit Romandie) et Katharina Kälin (Key Account Manager). Contact: publicite@letemps.ch Le Temps SA, Avenue du Bouchet 2, 1209 Genève, + 41 22 575 80 50

3 SONOVA (IPO en 1994). Au

moment de son entrée en bourse, l’ex-Phonak était une entreprise de taille moyenne en croissance. Avec ses innovations dans les appareils acoustiques numériques, l’actuelle Sonova s’est ensuite affirmée comme un leader mondial des solutions acoustiques. Sa capacité à exploiter précocement l’évolution technologique dans la branche et à générer ainsi une croissance internationale aura été déterminante pour son succès. Ceux qui ont investi dans Sonova depuis son entrée en bourse ont enregistré une hausse du cours de l’action de 2556%.

4

GALDERMA (IPO en 2024).

Avec un volume de placements de quelque 2,3 milliards de francs, l’entrée en bourse du groupe zougois spécialisé en dermatologie a été la plus importante en Suisse depuis 2017. Depuis lors, Galderma s’est révélé un des plus grands succès sur SIX. Jusqu’à mi-août dernier, le cours de l’action a plus que triplé par rapport au prix d’émission. Cette hausse du cours est principalement due à la forte position de l’entreprise sur un marché de la dermatologie en forte croissance, notamment en termes de soins esthétiques. Galderma est aujourd’hui un des premiers fournisseurs mon-

diaux dans la dermatologie et la santé de la peau.

5

SWISSQUOTE (IPO en 2000).

Swissquote a tôt misé sur l’activité bancaire et boursière en ligne. De simple portail financier, elle est devenue une banque numérique suisse de renom. Elle s’est rapidement spécialisée dans de nouveaux secteurs d’activité comme le Forex, la gestion de fortune numérisée, puis le commerce de cryptomonnaies. Recettes du succès? Sa capacité à anticiper les changements technologiques dans l’activité f i n a n c i è r e e t l ’e x t e n s i o n constante de l’offre à de nouvelles formes de placements.

Sommaire Entretien Birgitte Olsen, analyste financière chez Bellevue Asset Management, explique ses choix en matière d’investissements et pourquoi elle se tourne volontiers vers les supposés perdants de l’IA page 4 Intelligence artificielle Elle recherche, analyse, compile, documente, conseille, optimise... L’IA est-elle en train de remplacer doucement mais sûrement le gestionnaire de fortune? page 6

katharina.kaelin@nzz.ch · 18 septembre 2026 · a04f5e76


|

6

COMET HOLDING (IPO en 1995-1996). Le spécialiste

fribourgeois des techniques de radiographie et de hautes fréquences est une star silencieuse de la bourse helvétique. Ses technologies sont utilisées, entre autres, dans l’industrie des semi-conducteurs où Comet s’est bâti une solide position. Le succès en bourse repose largement sur le fait qu’avec ses technologies hautement spécialisées l’entreprise profite d’une demande sans cesse croissante de semi-conducteurs toujours plus performants. Depuis son entrée en bourse, l’action a augmenté de plus de 480%.

7

GIVAUDAN (IPO en 2000).

L’entrée en bourse du spécialiste genevois des arômes et parfums n’a pas été une IPO classique. Roche s’est séparé en juin 2000 de Givaudan, qui a été coté à la bourse suisse comme entreprise indépendante. Le succès repose sur une position forte sur un marché particulier peu dépendant de la conjoncture que Givaudan n’a cessé de consolider au fil des ans par une croissance organique et des rachats d’entreprises. Depuis sa cotation, l’action a gagné 539%. SENSIRION (IPO en 2018). Le fabricant de microcapteurs de flux numériques a connu une hausse exceptionnelle de la demande pendant la pandémie de Covid-19. Sensirion était un important fournisseur de senseurs pour les appareils d’assistance respiratoire dont la demande avait alors bondi. A la fin de la phase aiguë de la pandémie et avec le déstockage subséquent dans l’industrie des semi-conducteurs, l’action a toutefois connu un net recul. Le cas Sensirion montre combien des effets externes passagers peuvent agir sur l’évolution en bourse d’une entreprise. Cela dit, en dépit d’une nette correction depuis son plus haut, l’action se situe toujours 124% au dessus de son prix d’émission.

8

BACHEM (IPO en 2000). L’entreprise sise à Bâle-Campagne est spécialisée dans le développement et la fabrication de peptides. Elle compte aujourd’hui parmi les principaux fournisseurs de la pharma et de la biotech dans ce domaine. Son succès en bourse repose sur la niche technologique qu’elle occupe depuis longtemps et qui a fortement gagné en importance avec le recours accru aux médicaments à base de peptides, surtout depuis le boom que connaissent les principes actifs contre le diabète et l’adiposité. C’est ainsi que depuis son entrée en bourse l’action a gagné 539%.

9

10

SFS GROUP (IPO en 2014).

Cette entreprise établie à Heerbrugg (SG), active dans les composants et assemblages de précision critiques et les systèmes de fixation mécanique, est entrée en bourse en 2014. Depuis lors, SFS a renforcé sa présence internationale et étendu son activité par sa croissance organique ainsi que des acquisitions ciblées. La combinaison d’une rentabilité élevée, de la spécialisation technologique et d’une robuste expansion sur les marchés internationaux a contribué à son succès boursier. Depuis son IPO, l’action a gagné quelque 140%.

11

PARTNERS GROUP (IPO 2006).

Fondé à Zoug en 1996, Partners Group est passé du stade de gestionnaire de fortune spécialisé à celui de fournisseur de dimension mondiale de placements sur les marchés privés. Depuis son entrée en bourse en

2006, la fortune sous gestion est passée de quelque 11 milliards de dollars à 186 milliards. Le succès en bourse est étroitement lié à l’offre croissante de private equity et d’autres placements sur les marchés privés. Une tendance que Partners Goup a précocement identifiée, puis généralisée au niveau mondial. Cela dit, l’entreprise s’est retrouvée récemment sous pression: des soucis autour de la reprise de fonds «evergreen» et de la valeur de certains placements sur les marchés privés ont affecté le cours du titre. En dépit d’un net recul, celui-ci se situe cependant toujours à plus de 1000% au-dessus du prix d’émission.

De star de la bourse à la dégringolade

Si des fortunes se multiplient à la bourse, d’autres en revanche se voient anéanties. A l’inverse de certains gains qui se comptent en milliers de pourcents, l’histoire de la bourse suisse recense aussi un certain nombre de perdants spectaculaires. Les uns ont rapidement échoué, d’autres ont commencé par être jaugés comme des stars de la bourse avant de s’effondrer des années plus tard.

1

MEYER BURGER (IPO en 2006).

boursière. Sans parler des mesures de consolidation du capital qui ont dilué des parts des actionnaires. Comme chez Addex, le cas illustre la dépendance à un petit nombre de produits: quand une substance active jugée centrale se ramasse, une bonne partie des espoirs de croissance peuvent s’évanouir d’un seul coup. C’est ainsi qu’aux actionnaires initiaux il n’est resté qu’une fraction de leur investissement.

4

PERFECT HOLDING (IPO en 1999). Perfect Holding agis-

sait dans l’aviation d’affaires et privée et figure désormais parmi les acteurs les moins performants de la bourse suisse. L’action a perdu plus de 99% de sa valeur avant que la société ne soit réorientée à l’aide d’une transaction de couverture. Ce cas montre comment l’absence de succès opérationnels et un besoin répété de capital risquent de dévorer presque totalement au fil des ans la valeur d’une prise de participation.

5

EVOLVA (reverse merger en 2009) . La biotech de Rei-

nach (AG) a accédé à la bourse SIX à la fin de 2009 par le biais d’un reverse merger avec la société Arpida déjà cotée. Avec ses substances produites par biotechnologie (composants Resveratrol et Stelvia), Evolva misait sur une percée commerciale qui ne s’est pas produite. Après des années de pertes opérationnelles et de partenariats sans avenir, l’activité opérationnelle a été vendue à fin 2023. Le cas d’Evolva montre que les ambitions technologiques ne font pas à elles seules un modèle d’affaires robuste. Ce qui compte, c’est qu’il en résulte des produits susceptibles d’être commercialisés à long terme. A la fin, il n’est guère resté que quelques sous aux actionnaires fidèles.

6

MYRIAD GROUP/ESMERTEC (IPO en 2005). Le producteur

de logiciels Esmertec est arrivé à la bourse suisse en 2005, avec le boom du téléphone portable, puis a été rebaptisé Myriad Group. Mais avec l’avènement du smartphone, le marché s’est fondamentalement modifié et l’entreprise s’est laissée distancer. Après des années d’activité

157

c’est le nombre d’entreprises entrées à la bourse suisse depuis 2000. Soit approximativement six par an.

ralentie et de fortes pertes de cours, l’action a été décotée de la SIX en 2018. Myriad incarne ainsi un risque technologique classique: dans un marché de croissance, une entreprise peut rencontrer du succès et néanmoins se planter quand un bouleversement technologique évince ses produits et ses modèles d’affaires. Les fidèles actionnaires ont perdu presque la totalité de leur investissement dans l’histoire.

Les pertes totales restent une exception

Cette liste de flops est susceptible d’éveiller un fâcheux sentiment. Sur SIX toutefois, il reste rare qu’une entreprise se plante peu après son entrée en bourse et que les actionnaires perdent

l’ensemble de leur mise. Cela tient aussi au fait que les obstacles à une entrée en bourse sont relativement importants. Pour figurer dans le segment principal de SIX, il faut en général établir au moins trois ans d’activité de la société, satisfaire à des exigences précises de capital propre et flottant. Puis, une fois que la cotation est acquise, respecter d’importantes obligations de publications. Porte-parole de SIX, Julian Chan y voit de véritables glissières de sécurité pour le marché d’actions helvétique. Cela dit, même des réglementations boursières strictes ne protègent pas des échecs d’entreprises. Les gagnantes et les perdantes des décennies écoulées illustrent ce qui compte à long terme. Les unes ont occupé des niches lucratives, exploité des révolutions technologiques ou réussi à s’étendre à l’étranger. Les autres ont été rattrapées par de nouveaux concurrents, des modifications technologiques ou les risques de leur modèle d’affaires. Entrer en bourse est une chose, s’y affirmer en est une tout autre. ■

PUBLICITÉ

Le fabricant d’équipements solaires de Thoune a été le chouchou des investisseurs après son arrivée en bourse en 2006. Vitaminée par le recours accru à l’énergie solaire dans le monde entier, l’action a grimpé jusqu’à 2663% au-dessus de son prix d’émission. Mais avec la pression croissante sur les prix exercée par les fournisseurs chinois, le modèle d’affaires s’est retrouvé toujours plus sous pression. Malgré de nombreuses restructurations, des changements de stratégie et augmentations de capital, l’effondrement n’a pas pu être évité. Ce cas illustre combien une position technologique forte peut vite perdre de sa valeur lorsque les conditions de la concurrence globale changent du tout au tout. L’action a fini par perdre presque l’entier de sa valeur et a été décotée au début de 2026.

Que faire si les avoirs de l’entreprise sont gelés en grande partie ? Structurez votre fortune commerciale et privée lors d’un entretien individuel Pour un entrepreneuriat fort

Il existe de véritables glissières de sécurité pour le marché d’actions helvétique 2

ADDEX THERAPEUTICS (IPO en 2007). Cette biotech gene-

voise est entrée en bourse en mai 2007 à un prix d’émission de 60 francs. Des revers répétés lors d’études cliniques pour d’importants médicaments candidats ont déçu les attentes des investisseurs, si bien que le cours du titre s’est effondré. Addex illustre parfaitement le risque élevé que représentent de jeunes biotechs. Leur valeur boursière dépend essentiellement du succès de rares substances actives candidates et donc d’études cliniques à l’issue incertaine. Depuis l’entrée en bourse, l’action a perdu plus de 95% de sa valeur et se compte désormais en centimes.

3

SANTHERA PHARMACEUTICALS (IPO en 2006). Santhera

illustre à son tour les risques des biotechs qui entrent en bourse, ce qui fut son cas en 2006. Des revers dans des développements cliniques et dans la procédure d’autorisation de médicaments importants comme le Raxone ont plus d’une fois affecté la valeur

© UBS 2026. Tous droits réservés.

Depuis son entrée en bourse, l’action a gagné 850%.

GESTION DE FORTUNE 3

Spécial

VENDREDI 18 SEPTEMBRE 2026

ubs.com/entrepreneuriat

katharina.kaelin@nzz.ch · 18 septembre 2026 · a04f5e76


4 GESTION DE FORTUNE

|

Spécial

VENDREDI 18 SEPTEMBRE 2026

«Nous misons sur les gagna L’industrie européenne est boostée à l’IA mais bon nombre de bénéficiaires directs sont devenus chers. Birgitte Olsen, responsable des investissements chez Bellevue Asset Management, voit également des opportunités chez des supposés perdants de l’IA Propos recueillis par Manuel Boeck

M

algré la guerre dans le golfe Persique, les marchés boursiers européens poursuivent leur tendance haussière. Birgitte Olsen, de Bellevue Asset Management, est persuadée que les titres européens restent sous-évalués. Selon elle, ces titres sont soutenus par les investissements structurels dans des domaines tels que les infrastructures, l’électrification et l’intelligence artificielle (IA). Même si l’Europe n’a pas d’hyperscaler, le continent est bien positionné dans l’écosystème de l’IA, avec ses entreprises industrielles spécialisées et ses fournisseurs. Après la forte valorisation des bénéficiaires directs du boom de l’IA, Birgitte Olsen a pris ses bénéfices. Elle voit désormais des opportunités chez les gagnants moins connus de l’IA comme le constructeur autrichien d’installations Andritz, qui profite des besoins croissants en énergie. Elle a également pondéré plus fortement le spécialiste des connecteurs Bossard, à cycle plus précoce, ou encore le constructeur ferroviaire espagnol CAF. Et elle observe attentivement des supposés perdants de l’IA, ainsi que des entreprises industrielles spécialisées dans le service après-vente, actuellement à la peine. Madame Olsen, en 2025, le Stoxx Europe 600 a gagné près de 17 points, malgré les taxes douanières étasuniennes. En 2026, la performance annualisée reste également dans le même ordre de grandeur, malgré la guerre dans le golfe Persique. Comment évaluez-vous le contexte actuel du marché? L es marchés se sont habi-

tués aux chocs exogènes et s’avèrent résilients. Parallèlement, les actions européennes restent avantageuses.

Les résultats des entreprises au deuxième trimestre sont étonnamment solides. Comment l’expliquez-vous? L ’économie

européenne se maintient étonnamment bien en effet, malgré sa forte dépendance énergétique. La zone euro a présenté une croissance de 0,4% au deuxième trimestre, et j’estime à nouveau le risque de récession comme faible. Les entreprises technologiques et industrielles profitent notamment

des investissements structurels dans des domaines tels que les infrastructures, l’électrification, la déglobalisation, la sécurité énergétique et la défense. Et la capacité des centres de calcul devrait augmenter de 28% par an jusqu’en 2028, même si elle part d’assez bas. Ces investissements sont donc nécessaires? L’Europe doit assurer son appro-

visionnement énergétique, tout en créant les conditions de base pour participer au développement de l’IA. Les coûts et la disponibilité de l’électricité seront décisifs pour la compétitivité à l’ère de l’IA. L’Europe n’a pas d’«hyperscaler» comme Alphabet. D ans l’écosystème correspon-

dant, le continent est malgré tout bien placé. D’une certaine manière, les entreprises européennes vendent les pelles et les pioches pour la ruée sur l’IA. Les hyperscalers investissent des centaines de milliards de dollars et ont besoin d’énormes quantités d’énergie, d’infrastructures et de composants. Cela profite aux fournisseurs.

«Il faut bien distinguer le potentiel de l’IA et les exagérations sur le marché des capitaux» A quelles entreprises européennes pensez-vous concrètement? E n Suisse, entre

autres, à des entreprises industrielles spécialisées telles que Huber+Suhner, Belimo, VAT, Inficon ou Accelleron. En Europe, à Besi, Jenoptik, Wärtsilä, Nordex ou encore Nexans. Les comparaisons avec la bulle technologique du tournant du millénaire se font insistantes. A ce moment-là, internet suscitait des attentes énormes. Aujourd’hui, c’est l’IA. Le marché évolue-t-il sainement? I l faut bien distinguer le potentiel

de l’IA et les exagérations sur le marché des capitaux. Aux Etats-Unis, la part

élevée d’investisseurs privés, la forte pondération des valeurs technologiques dans les indices et les ETF à levier donnent lieu à des envolées dans les deux sens. Lors de la correction de juillet, même les grandes valeurs technologiques ont perdu momentanément quelque 40%. Le fait que le marché corrige les excès spéculatifs est un signe de bonne santé. Où en sommes-nous dans le cycle d’investissement? Jusqu’en 2027 ou 2028, on

peut assez bien estimer l’évolution des investissements dans l’IA et les semi-conducteurs. Pour 2027, on s’attend à des investissements de 1000 à 1100 milliards de dollars, après les 750 à 800 milliards de cette année. Tout dépend si, après cela, la croissance s’accélère ou au contraire ralentit. Car une entreprise peut connaître une forte croissance tout en décevant malgré tout à la bourse, si cette croissance ralentit. De plus, de nombreux fournisseurs de centres de calcul font déjà l’objet d’une valorisation élevée. C’est pourquoi nous avons déjà réduit notre engagement avant la correction de juillet. Où avez-vous réduit l’exposition à l’IA dans le portefeuille suisse? N ous avons pris

nos bénéfices chez VAT, Inficon, Belimo et Huber+Suhner, mais gardons des positions. Où se situent les incertitudes chez le fournisseur d’équipements de télécommunication Huber+Suhner? L es interrupteurs

optiques permettent des débits plus élevés et des temps de latence plus courts. Cette année, une importante commande de Google devrait faire grimper son chiffre d’affaires à plus de 100 millions de francs, pour un chiffre d’affaires du groupe d’environ 1 milliard de francs. Mais l’élément décisif sera de voir jusqu’où Google développera sa technologie et si d’autres hyperscalers suivront. Par ailleurs, Huber+Suhner travaille aussi avec Microsoft sur la technologie des fibres optiques à cœur creux. S’ils parviennent à commercialiser cette technologie, le chiffre d’affaires de ce secteur pourrait atteindre 200 millions de francs. Là non plus, on ne sait pas à quelle vitesse ce potentiel se réalisera.

(NZZ STORY LAB)

Comment Belimo et VAT sont-ils positionnés? Cela reste d’excellentes entre-

prises, avec d’importantes parts de marché, une rentabilité élevée et d’importantes barrières à l’entrée. VAT offre une participation de haute valeur à la croissance structurelle des investissements dans le domaine des semi-conducteurs. En raison de sa position dominante dans les vannes à vide, essentielles pour ses affaires et indispensables pour la fabrication moderne des circuits intégrés, VAT dégage des marges Ebitda élevées, de 20 à 25%, sur l’ensemble du cycle conjoncturel. Notre retenue ne concerne pas la qualité, mais la valorisation. Cela vaut-il également pour Accelleron? ui. A côté de la navigation, Accelleron O

profite aussi de la croissance du secteur de l’énergie et d’un important secteur de service après-vente. Récemment, la valeur de l’entreprise correspondait à 25 fois son Ebitda et se situait ainsi nettement au-dessus de la moyenne sur cinq ans de 16. Tout dépend de la part de croissance déjà valorisée et de la

capacité de l’entreprise à continuer de surpasser les attentes élevées du marché. A son cours actuel, nous sommes sceptiques. A un prix plus attrayant, nous pondérerions à nouveau plus fortement Accelleron, Belimo et VAT. Où voyez-vous encore des opportunités dans le boom de l’IA? Chez les entreprises

qui en profitent aussi mais qui ne sont pas considérées comme des pure players de l’IA. En font notamment partie Jenoptik, en Allemagne, et Inficon, en Suisse. Toutes deux sont actives dans le secteur des semi-conducteurs mais sont plus diversifiées et plus avantageusement valorisées que certains purs fournisseurs. A côté du secteur des semi-conducteurs, qui représente actuellement 54% de son chiffre d’affaires, Inficon est, par exemple, également actif dans le secteur du froid et de la climatisation, ainsi que dans d’autres applications industrielles du vide. Cette entreprise participe ainsi à des secteurs structurels en croissance, sans dépendre d’un seul marché. Un autre exemple est Andritz.

PUBLICITÉ

La vraie vie, c’est

une prévoyance qui rime avec confiance Des bons plans pour leur prévoyance professionnelle Assureur de référence en Santé et Prévoyance, le Groupe Mutuel propose des solutions de prévoyance sur mesure et performantes. Protégez vos collaborateurs tout en leur constituant une solide retraite en alliant sécurité, performance et durabilité. Préparer l’avenir? Ça commence aujourd’hui et ça dure toute la vie.

Fondation Collective Groupe Mutuel - Fondation Opsion Libre Passage - Pension Services

Santé et Prévoyance

katharina.kaelin@nzz.ch · 18 septembre 2026 · a04f5e76


|

Spécial

VENDREDI 18 SEPTEMBRE 2026

GESTION DE FORTUNE 5

ants moins connus de l’IA» plutôt axée sur les outils industriels? L ’in-

dice PMI des industries européennes se redresse. Après trois années faibles, on observe toujours plus de signes d’une reprise conjoncturelle, dont ces deux entreprises profiteront. Le secteur automobile reste compliqué. Les constructeurs européens font face à une concurrence chinoise féroce et perdent des parts de marché. Pourquoi avez-vous malgré tout acheté Autoneum? Tout dépend si un fournisseur est

représenté auprès d’un constructeur automobile chinois. Grâce à deux acquisitions en Chine, Autoneum pourra croître avec des constructeurs locaux, si ceux-ci s’étendent vers l’Amérique latine, l’Indonésie ou l’Europe.

Dans quelle mesure les affaires dans l’isolation acoustique et thermique sont-elles rentables? L es voitures électriques ont

besoin d’une isolation thermique des batteries, ainsi que d’une bonne isolation acoustique, malgré l’absence de bruit de moteur. Autoneum possède des parts de marché élevées dans ces segments et un bilan solide, et a pu maintenir sa rentabilité malgré des volumes de production modestes. Si ses volumes se redressent, elle offrira des marges et un cash-flow potentiellement plus élevés. Chez Helvetia Baloise, vous misez sur les synergies et les améliorations opérationnelles. Dans quelle mesure êtes-vous satisfaite des progrès réalisés? L e manage-

Qu’est-ce que ce constructeur autrichien d’installation a à voir avec l’IA? Andritz

possède quatre divisions, dont une consacrée à la force hydraulique. Cette entreprise produit des turbines, des générateurs, ainsi que des systèmes électromécaniques et propose un service après-vente et de modernisation. Les carnets de commandes de cette division ont augmenté de 86% au cours du premier semestre. Andritz profite du développement mondial des énergies éolienne et solaire, ce qui stimule la demande de centrales de pompage-turbinage. Les installations existantes doivent être modernisées et les capacités doivent être augmentées. En Europe, environ 40% de l’infrastructure énergétique a plus de quarante ans. Quels titres avez-vous récemment intégrés dans votre portefeuille suisse? Nouvelle-

ment, nous avons intégré Autoneum, ainsi que les entreprises à cycle plus précoce Bossard et SFS.

Qu’est-ce qui parle en faveur du spécialiste des éléments de fixation Bossard et de SFS,

ment autour du CEO Fabian Rupprecht a dégagé de bons résultats, les affaires d’assurance non-vie, avec un ratio combiné d’environ 93%, sont très rentables, et le bilan est extrêmement solide, pour un taux de solvabilité de 260%. D’ici à la fin de l’année, environ la moitié des synergies visées de 650 millions de francs devrait être réalisée. L’année dernière, nous avions parlé des entreprises suisses avec un important secteur du service après-vente. Burckhardt Compression devient-elle à nouveau intéressante, après son récent fléchissement? L es carnets de

commandes ont baissé en partant d’un niveau élevé. Parallèlement, plusieurs grosses commandes pouvant atteindre 100 millions de francs entraînent d’importantes fluctuations du chiffre d’affaires, ce qui peut représenter des opportunités de valorisation. Notre position est actuellement modeste mais nous y regardons à nouveau de plus près. Tout dépend si des catalyseurs concrets se dessinent, par exemple une reprise dans le secteur du service après-vente, et si les affaires de systèmes dans les marchés finaux GNL,

pétrochimie, gaz industriels et hydrogène se redressent Où voyez-vous d’autres opportunités en Suisse? C hez des titres de développeurs

informatiques fortement dévalués comme SoftwareOne et Temenos. Ils sont considérés comme des perdants de l’IA et sont en partie valorisés comme s’ils n’allaient plus jamais connaître de croissance. Pour les spécialistes de la sélection de valeurs, de telles contre-positions peuvent s’avérer intéressantes. Ainsi, Temenos devrait profiter de la migration accélérée des banques vers des plateformes bancaires centrales modernes, basées sur le cloud. Parallèlement, la densité législative élevée et la complexité des systèmes bancaires représentent d’importantes barrières à l’entrée.

«L’économie européenne se maintient étonnamment bien malgré sa forte dépendance énergétique» De faibles valorisations peuvent aussi indiquer des problèmes structurels ou un pessimisme excessif. Chez quels perdants européens de l’IA un tel pessimisme se manifeste-t-il? D es entreprises, comme

le groupe informatique français Capgemini, sont considérées comme des titres perdants, parce que l’IA pourrait remplacer les conseillers et les logiciels. C’est partiellement justifié. Mais ces entreprises peuvent également utiliser elles-mêmes l’IA pour augmenter leur productivité et adapter leurs modèles d’affaires. Un bon exemple est Publicis. Les agences publicitaires classiques étaient déjà considérées comme menacées avant la numérisation. Publicis a racheté de manière ciblée des compétences numériques et s’est repositionnée avec succès. Au-delà de ces considérations, où voyezvous des actions européennes intéressantes? N ordex et Nexans sont actuelle-

ment attrayants.

Qu’est-ce qui parle en faveur de Nordex? e secteur de l’énergie éolienne est L

devenu nettement plus rentable. En 2023, Nordex a encore déclaré quelque 300 millions d’euros de pertes mais devrait réaliser un bénéfice net de près de 500 millions d’euros cette année. Parallèlement, les carnets de commandes ont progressé de plus de 17% au cours de ces trois dernières années. Comment évaluez-vous la valorisation après la forte appréciation? Nous avons

entre-temps pris nos bénéfices mais continuons de considérer cette position comme intéressante. Aux EtatsUnis, l’éolien onshore est encore peu développé et devrait gagner en importance, compte tenu des besoins croissants en électricité. Actuellement, Nordex y réalise seulement 9% de son chiffre d’affaires. Il a toutefois déjà obtenu quatre grosses commandes pour un total de 1300 MW, ce qui devrait représenter un chiffre d’affaires de 1,2 milliard d’euros.

PROFIL

Qu’est-ce qui distingue Nexans? Ce fabri-

cant de câbles profite de l’électrification. Les parcs éoliens offshores doivent être raccordés au continent, les réseaux électriques modernisés et l’électricité transportée jusqu’aux ménages. Nexans couvre l’ensemble de l’infrastructure, de la haute tension à la basse tension en passant par la moyenne tension. Nous attendons une croissance d’environ 9% par an au niveau Ebitda. Quelles sont les nouvelles positions que vous avez intégrées dans votre portefeuille européen? A côté d’Andritz, nous

avons le constructeur ferroviaire espagnol CAF, comparable à Stadler Rail, mais avec une valorisation plus avantageuse.

La construction ferroviaire présente de faibles marges. Qu’est-ce qui parle malgré tout en faveur de CAF? Les premières

commandes dans de nouveaux marchés sont le plus souvent peu rentables. Les commandes ultérieures et le service après-vente offrent au contraire des marges importantes. En développant sa présence internationale, CAF peut se montrer plus sélectif dans le choix des offres et imposer de meilleurs prix, ce que l’on constate dans les marges Ebitda légèrement plus élevées du premier semestre 2026. Sous la marque Solaris, CAF produit également des bus électriques et hybrides. Ce secteur offre actuellement des marges plus élevées et des cycles plus courts que la construction ferroviaire. Subsea 7 profite d’investissements en hausse dans le secteur offshore. Qu’est-ce qui fait l’intérêt de ce titre? S ubsea 7, qui

veut actuellement fusionner avec l’italien Saipem, fournit des prestations pour des plateformes pétrolières et gazières, ainsi que des parcs éoliens offshores avec des navires spéciaux. Après la chute des prix du pétrole entre 2014 et 2016, ce secteur a été consolidé par une vague de méga-fusions, entre 2020 et 2022. De nombreux fournisseurs ont disparu et les capacités ont été réduites. Lorsque la demande a repris, elle a buté sur une offre limitée.

Birgitte Olsen travaille depuis 2008 comme responsable Entrepreneur Investments chez Bellevue Asset Management. Elle est responsable des fonds Bellevue Entrepreneur Europe Small, Entrepreneur Switzerland et Entrepreneur Swiss Small & Mid. Cette Norvégienne a étudié à l’Université de Saint-Gall et est analyste financière agréée (CFA). ■ M. B.

Subsea 7 a par conséquent des carnets de commandes bien remplis, pour 13,6 milliards de dollars, et un pouvoir important pour la fixation des prix. L’entreprise peut se permettre d’être plus sélective au niveau des commandes et imposer de meilleures conditions, ce qui augmente ses marges. Les banques européennes profitent de la hausse des taux d’intérêt. Pour quelle raison privilégiez-vous Bankinter? A près

la crise financière de 2008, le secteur bancaire espagnol a été rapidement recapitalisé et fortement consolidé. Bankinter détient une part de marché d’environ 7% et se concentre sur les PME et les clients privés fortunés. Cette banque a montré une croissance régulière, même durant les années difficiles, et dégage un rendement sur les fonds propres tangibles (ROTE) de 17 à 20%, l’un des rendements les plus élevés parmi les banques européennes. De plus, l’économie espagnole connaît un développement vigoureux. Le tourisme et l’immigration venant d’Amérique latine soutiennent le marché de l’emploi, la consommation et la demande de logements. Sa gestion prudente est également un élément important. Chez les banques, plus qu’ailleurs, la culture du risque est déterminante pour le succès à long terme. ■ Paru sur themarket.ch, plateforme financière du groupe NZZ

Généré par l’IA

PUBLICITÉ

EMMENONS VOTRE BUSINESS PLUS LOIN Accédez à des solutions innovantes et à une large gamme de produits avec la première banque digitale de Suisse. swissquote.com/institutional

katharina.kaelin@nzz.ch · 18 septembre 2026 · a04f5e76


6 GESTION DE FORTUNE

|

Spécial

VENDREDI 18 SEPTEMBRE 2026

Quand l’IA est à la manœuvre

(NZZ STORY LAB)

L’intelligence artificielle assure la recherche, l’analyse des risques, l’optimisation du portefeuille. Mais alors que vaut encore la gestion de fortune si l’IA fait désormais le travail? Par Mark Baer

U

n conseiller est assis face à sa cliente. Il doit lui avouer que son portefeuille est trop unilatéral et ses attentes de rendement irréalistes. Dans un tel cas, la recherche indique que les personnes réagissent diversement, selon que la désagréable nouvelle provienne d’un être humain ou d’un algorithme. Cette constatation met le doigt sur une question centrale lorsqu’on recourt à l’intelligence artificielle dans la gestion de fortune: à quel point modifie-t-elle le conseil et, plus largement, combien de processus sont-ils ainsi automatisables? Anne Scherer a travaillé à l’Université de Zurich sur la question suivante: comment les gens réagissent-ils à une même nouvelle, selon qu’elle provienne d’un être humain ou de l’IA? Elle dirige aujourd’hui la start-up Delta Labs qui aide les entreprises à utiliser l’intelligence artificielle de manière sensée. Une expérience de terrain impliquant une start-up financière suisse ainsi qu’une expérience d’investissement fournissent des résultats évidents. Ainsi, lorsqu’un conseiller livre une mauvaise nouvelle, qu’il recommande par exemple de réduire une position, les clients réagissent avec pas mal de résistance. Ils minimisent l’information, émettent des doutes et se montrent même insatisfaits. Si l’information émane de l’IA, tout change: la

clientèle prend la nouvelle au sérieux. «Alors que les bonnes nouvelles sont toujours volontiers acceptées, quelle que soit leur provenance», souligne Anne Scherer.

Résister aux mauvaises nouvelles

L’ancienne professeure assistante de marketing quantitatif à l’Université de Zurich attribue cela à un mécanisme psychologique que la recherche baptise réactance: c’est une résistance interne qui s’active lorsque les humains sentent leur liberté ou leur représentation de soi menacée. Ils tendent à surévaluer les bonnes nouvelles et à sous-évaluer les mauvaises. Lorsque quelqu’un nous corrige, nous lui attribuons l’intention de nous infantiliser. A l’IA, nous n’attribuons pas une telle intention, car elle n’a évidemment pas d’ego et pas davantage de volonté de convaincre. C’est pourquoi le même message désagréable suscite moins d’animosité.

De l’expérience à la pratique

Selon Anne Scherer, il y a là pour l’IA un potentiel particulier d’opinion alternative neutre. Elle peut rendre visibles nos propres angles morts sans se prétendre moralisatrice. Cela dit, la spécialiste met également en garde contre l’inconvénient de cet effet: «Si l’on ne remet pas en question une recommandation fâcheuse de l’IA, on risque d’accepter une faute sans vérification.» Le fait qu’une recommandation de l’IA

«Si l’on ne remet pas en question une recommandation fâcheuse de l’IA, on risque d’accepter une faute sans vérifcation» ANNE SCHERER, COFONDATRICE D’IA DELTA LABS

suscite moins de résistance ne signifie en effet pas qu’elle est juste. Il est incontestable que l’IA fait depuis longtemps partie de notre quotidien. Une récente enquête de la Finma, l’autorité de surveillance des marchés financiers, montre que l’intelligence artificielle a le vent en poupe au sein des établissements financiers helvétiques. Chez Lombard Odier, à Genève, plus de 25 000 documents sont produits ainsi chaque année. Geoffroy de Ridder, Head of Technology and Operations, recourt à l’IA pour obtenir de cette masse d’informations des enseignements exploitables. La technologie fournit des contenus en plusieurs langues, examine les analyses de marché et aide les banquiers à dénicher des informations utiles à l’aide de chatbots. Pour les opérations sur titres, elle extrait toute seule les informations que recèlent des documents complexes. Désormais, dans le cadre d’un «business-process-outsourcing», la banque met à la disposition d’autres établissements financiers ses outils d’IA, notamment pour résoudre plus rapidement des problèmes opérationnels d’IT. Chez Indosuez, la filiale de gestion de fortune active en Suisse du groupe français Crédit Agricole, on constate également des avantages, pour le moment, dans la recherche. Dimitri Devlamminck, Group Head of Data & AI, mise sur des modèles multimodaux. De tels systèmes savent traiter simultanément des

katharina.kaelin@nzz.ch · 18 septembre 2026 · a04f5e76


|

Spécial

VENDREDI 18 SEPTEMBRE 2026

textes, des chiffres et des images. Il se réfère à ce que l’on nomme la retrieval-augmented generation, où le modèle IA se sert d’un choix clairement défini de documents internes plutôt que de sa propre intelligence générale, un processus de nature à accélérer sérieusement le contrôle de textes juridiques ou de directives internes. L’IA établit en outre des procès-verbaux des séances et aide les programmeurs comme assistant numérique. A l’Université de Munich, le professeur de finance numérique Florian Weigert voit lui aussi un gros atout dans l’investment research et l’allocation d’actifs. «Désormais, l’IA sait dépouiller d’énormes quantités de données, structurées ou non, entre comptes rendus d’entreprises et sources de données alternatives, et elle sait en tirer de nouvelles informations d’investissement.» Ses recherches montrent que les méthodes d’apprentissage machine peuvent améliorer les prévisions de rendement dans le négoce d’options et le choix de fonds de placement, pour peu que les modèles soient soigneusement développés et validés. Stuart Dunbar, associé chez le gestionnaire de fortune écossais Baillie Gifford qui travaille également en Suisse, observe prosaïquement l’évolution: ce qui passe encore pour de la musique d’avenir dans la gestion de fortune est depuis longtemps une réalité dans l’acquisition, le traitement et la supervision des informations. Les agents d’IA analysent les entreprises selon des critères définis. Des outils similaires peuvent proposer plus efficacement un premier choix dans l’univers d’investissement et assumer les tâches répétitives dans le reporting clients. Mais pour un investissement

fondamental orienté long terme, la technologie ne remplace pas la capacité de jugement humaine. Florian Weigert s’attend par conséquent à une évolution du profil professionnel. «Les gestionnaires de fortune consacreront moins de temps à l’analyse de données et se concentreront davantage sur la stratégie, le conseil à la clientèle et l’évaluation critique des modèles IA.» Stuart Dunbar, lui, évoque aussi les risques. Si divers courtiers repèrent simultanément les mêmes opportunités de placement, la corrélation pourrait grimper et les fluctuations de cours augmenter sur les marchés.

Les risques des nouveaux outils

Le contrôle du risque redevient donc une priorité. La Suisse ne dispose pas de législation spécifique en matière d’IA. La Finma a une approche technologiquement neutre: les nouvelles technologies doivent pouvoir être adoptées à condition que les établissements sous sa surveillance répertorient, limitent et contrôlent correctement les risques liés. Elle juge l’innovation importante pour la place financière puisqu’elle peut contribuer à la création de valeur et améliorer la qualité des services à la clientèle. Le recours à l’IA en fait partie. Mais la manière concrète d’exploiter la technologie reste de la responsabilité des entreprises. La surveillance exercée par la Finma se concentre sur le risque opérationnel: manque de solidité et d’exactitude, modèles instables, lacunes dans l’explicabilité. Sans parler des cyberrisques et d’une dépendance croissante de quelques rares géants des technologies. Dans la gestion de fortune, de tels risques peuvent directement influer sur

GESTION DE FORTUNE 7

«Désormais, l’IA sait dépouiller d’énormes quantités de données [...] et elle sait en tirer de nouvelles informations d’investissement» FLORIAN WEIGERT, PROFESSEUR DE FINANCE NUMÉRIQUE À L’UNIVERSITÉ DE MUNICH

les décisions d’investissement et donc sur la clientèle. La Finma exige de la part des établissements qu’elle surveille une gouvernance claire, faite de rôles et de responsabilités définis. En font partie un inventaire et un classement fondé sur les risques des applications d’IA installées. Ils doivent être tous deux testés et surveillés de manière appropriée sur l’ensemble de leur cycle de vie. Il faut en outre une documentation transparente. On doit pouvoir comprendre comment les modèles installés fonctionnent, sur quelles hypothèses ils reposent et où se situent leurs limites. Des solutions de repli doivent être envisagées au cas où un système tomberait en panne ou ne fonctionnerait pas de manière satisfaisante. Il s’agit en l’occurrence de séparer clairement l’automatisation de la délégation prudentielle. Une banque n’externalise pas automatiquement une tâche juste parce qu’elle recourt à un système d’IA. Les établissements financiers peuvent, dans des conditions légales strictes, confier des décisions de placement à des tiers autorisés mais la responsabilité de respecter les prescriptions reste la prérogative de la banque.

Les limites de l’automatisation

Selon la Finma, la décision d’investissement en tant que telle ne peut pas être déléguée à un système d’IA. Les collaborateurs doivent contrôler d’un œil critique les recommandations automatisées et être bien familiarisés avec le système installé. Sur le plan technique, Hugh Macquarrie, associé au sein du prestataire d’infrastructure IT Kyndryl, relève un autre défi pour les gestionnaires de fortune suisses: les capacités de l’IA se développent plus rapidement

que les mécanismes de contrôle. Il fait référence à des solutions telles que la «Policy as Code» à l’aide de laquelle les directives de gouvernance peuvent être directement intégrées aux processus numériques de travail: un système IA ne doit par exemple pas être en mesure de franchir les limites de risque ou d’accéder sans autorisation à des données sensibles. En Suisse en particulier, où la confidentialité et le secret bancaire sont des valeurs essentielles de la branche, les établissements financiers doivent savoir en tout temps où leurs données sont traitées, ce qui est pratiquement impossible sans une traçabilité parfaite.

Responsabilité de la décision

Qui endosse la responsabilité si le modèle se trompe? Les experts interrogés sont unanimes: la responsabilité incombe à la banque et au conseiller. Geoffroy de Ridder invoque l’approche dite «human-in-the-loop» : «La responsabilité incombe à l’établissement financier et au conseiller, pas au modèle.» Dimitri Devlamminck souligne lui aussi qu’une machine ne saurait endosser une responsabilité. Autrement dit, il y a une répartition du travail entre jugeote humaine et traitement machine. L’intelligence artificielle sait traiter des informations plus vite et de manière plus cohérente que l’être humain et elle sait apparemment dispenser plus efficacement des messages désagréables. Mais ce qu’elle ne peut assumer, c’est la responsabilité. C’est pourquoi dans la gestion de fortune future, il sera moins question de la distinction entre humain et machine que de savoir qui endosse une décision. En dépit de l’extraordinaire efficacité de la technique, cela restera l’homme. ■

PUBLICITÉ

De l’incertitude financière à l’indépendance financière.

Publicité pour un service financier selon la LSFin.

Faites-vous conseiller

Généré avec l’IA.

Tirez le meilleur parti de votre argent.

katharina.kaelin@nzz.ch · 18 septembre 2026 · a04f5e76


8 GESTION DE FORTUNE

|

Spécial

VENDREDI 18 SEPTEMBRE 2026

La Suisse romande, un marché de tradition porté par une clientèle en pleine évolution CONTRIBUTION PARTENAIRE Dans un environnement international marqué par de fortes incertitudes, la solidité du cadre suisse n’a jamais été aussi précieuse. Cela se reflète clairement dans les échanges avec les clients, en particulier les familles internationales, les entrepreneurs et les cadres dirigeants qui choisissent de s’établir durablement en Suisse et d’y développer leurs projets patrimoniaux Cette professionnalisation de la clientèle se traduit aussi par une demande accrue pour des solutions inspirées des standards institutionnels: transparence renforcée, reporting avancé et sur mesure, architecture ouverte et accès à un large éventail de spécialistes, qu’il s’agisse de gestion traditionnelle ou d’investissements alternatifs. Les acteurs dotés de véritables plateformes d’asset management et de compétences historiques en actifs privés et alternatives sont particulièrement bien placés pour répondre à ces attentes.

Contribution partenaire de Michael Duss, Head of Zone - Private Banking pour la Suisse romande, Pictet Wealth Management

C

ette attractivité repose sur la stabilité politique, la sécurité juridique et fiscale, ainsi que sur la qualité des institutions helvétiques. Des atouts qui contribuent à renforcer l’attrait de la place financière suisse, pour laquelle une croissance d’environ 6% est attendue sur la période 2025-2030.1 Mais au-delà de ces fondamentaux, la gestion de fortune en Suisse romande connaît une profonde transformation: la clientèle se professionnalise, ses attentes se complexifient et les modèles de service évoluent en conséquence. Les entrepreneurs, dirigeants et familles fortunées souhaitent ancrer leur patrimoine en Suisse tout en accédant à une gamme étendue de services couvrant plusieurs juridictions. Cette évolution favorise les acteurs capables d’accompagner leurs clients dans la durée, en mobilisant différentes expertises au-delà de la seule gestion patrimoniale et en s’appuyant sur une plateforme globale permettant de répondre à des besoins de plus en plus internationaux. Dans ce contexte concurrentiel, l’alliance de valeurs fortes et un haut niveau d’expertise constituent des facteurs de différenciation clés. Une vision à long terme, une approche responsable des affaires et un esprit entrepreneurial demeurent des éléments essentiels pour répondre aux attentes d’une clientèle exigeante, dont les aspirations évoluent dans le sillage de la «grande transmission patrimoniale», ce transfert historique d’actifs des baby-boomers vers les générations suivantes. En Suisse, près de 80 milliards de dollars devraient être transférés au cours des cinq prochaines années à la suite des départs à la retraite et cessions d’entreprises2. Les générations appelées à bénéficier de ces transferts affichent souvent des priorités différentes: davantage de transparence, un intérêt croissant pour les actifs privés, la durabilité ou encore la philanthropie. Pour y répondre, ces familles recherchent un partenaire de confiance capable de les accompagner dans le temps, tant pour la structuration de leur patrimoine que pour la transmission de leurs valeurs. La question de la succession s’accompagne de changements, d’opportunités mais aussi de risques. Quatre petites et moyennes entreprises (PME) sur cinq en Suisse sont détenues par des familles, et près de la moitié envisagent de transmettre l’entreprise à la génération suivante3. Pour celles qui ne prévoient pas de conserver leur société au sein du cercle familial, la cession ajoute un degré supplémentaire de complexité dans le transfert du patrimoine à la prochaine génération. Face à ces situations, les familles adoptent des modèles d’organisation très variés pour gérer leur patrimoine. Certaines privilégient un accompagnement centralisé auprès d’un partenaire de confiance, tandis que d’autres mettent en place des structures de gouvernance plus élaborées, notamment sous la forme de Single Family Offices. D’autres encore optent pour des solutions hybrides combinant expertises internes et externes au sein d’un dispositif de gouvernance adapté à leur situation. Depuis 2019, le segment des Single Family Offices s’est fortement développé en Europe et devrait atteindre une crois-

Une vision à long terme pour un secteur en mutation Dans ce contexte, l’allocation stratégique d’actifs (SAA) et les investissements de long terme occupent une place de plus en plus importante dans la réflexion patrimoniale. Plus informés et davantage impliqués dans les décisions d’investissements, de nombreux clients recherchent des solutions inspirées des meilleures pratiques institutionnelles. Les actifs privés s’inscrivent pleinement dans cette évolution, en offrant des opportunités de diversification aux clients prêts à adopter une vision de long terme.

«En Suisse, près de 80 milliards de dollars devraient être transférés au cours des cinq prochaines années à la suite des départs à la retraite et cessions d’entreprises»

Michael Duss, Head of Zone - Private Banking pour la Suisse romande, Pictet Wealth Management. (PICTET)

sance de 58% d’ici à 20304. Leur essor illustre l’évolution des attentes des familles fortunées et la demande croissante pour des solutions plus complexes, plus transparentes et plus personnalisées. Une offre de services patrimoniaux intégrée et multigénérationnelle Les clients continuent de considérer la Suisse comme un centre névralgique pour la gestion de leur patrimoine. Toutefois, s’adapter à ces nouveaux profils de clients suppose de proposer une offre véritablement intégrée: gestion d’investissement sur mesure, accompagnement fiscal, structuration juridique et patrimoniale, réflexion sur la gouvernance familiale, dispositifs de prévoyance et services de philanthropie. La «grande transmission patrimoniale» et l’internationalisation croissante des familles

accélèrent cette demande pour des solutions globales, cohérentes et adaptées à des enjeux qui dépassent largement la seule performance financière. Cette évolution transforme en profondeur le rôle du banquier privé. Il n’est plus seulement un gestionnaire de portefeuille. Il devient un véritable «chef d’orchestre» patrimonial, capable de coordonner un ensemble d’expertises autour des besoins complexes d’une famille. Dans ce modèle, le banquier devient à la fois partenaire de confiance et chef de projet. Pour exercer cette fonction, il doit disposer du temps, des outils et des compétences nécessaires pour comprendre les multiples dimensions de la situation de ses clients. L’élaboration de plans patrimoniaux sur mesure, intégrant la gouvernance familiale, les contraintes de juridiction et les questions successorales, s’impose dès lors comme une pièce maîtresse de la relation. Il ne s’agit

plus de simplement investir dans des produits, mais de construire un schéma patrimonial de long terme adapté à chaque situation familiale et susceptible d’être ajusté au fil des étapes de vie, des changements réglementaires et des évolutions de marché. Les familles ont par ailleurs tendance à impliquer plus tôt la nouvelle génération dans la relation avec les professionnels de la gestion de fortune. Cela crée un besoin croissant de formations et de programmes spécifiques dédiés aux futurs héritiers, ainsi que d’un accompagnement structuré des nouvelles générations. Les équipes s’organisent en conséquence, en associant banquiers seniors et profils plus jeunes au sein d’unités pluridisciplinaires capables d’accompagner des familles dans la durée, en protégeant leur patrimoine et en les aidant à mettre en œuvre leurs ambitions.

Une nouvelle phase du secteur de la gestion de fortune s’ouvre à nous. La «grande transmission patrimoniale» élargit et complexifie les besoins des clients, ce qui transforme en profondeur les modèles de service. Les clients recherchent des partenaires stables et dignes de confiance, capables de mobiliser des expertises pointues, de mettre à disposition des réseaux étendus et de comprendre finement leurs enjeux. La Grande Transmission Patrimoniale élargit également les besoins des clients et transforme en profondeur le secteur de la gestion de fortune. La professionnalisation de la clientèle redéfinit les attentes, les modèles de services et le rôle même du banquier privé. Répondre à ces nouvelles exigences suppose un véritable service sur mesure. Il faut être leur point d’ancrage patrimonial, mobiliser les expertises adaptées et rester en phase avec l’évolution de leurs besoins. Face à ces évolutions, la Suisse romande conserve des atouts uniques. Sa stabilité, son savoir-faire reconnu et sa capacité d’innovation lui permettent de demeurer une place de référence pour les familles en quête d’un partenaire de long terme.■ Boston Consulting Group, «The Great Reordering», (May 2026) 1

Elif Aktug interview dans l’Agefi (Décembre, 2025) 2

Institut de politique économique suisse (IWP), Initiative des Jeunes socialistes: fact-checking, 2025. 3

Deloitte, «Defining the Family Office Landscape» (2024) 4

katharina.kaelin@nzz.ch · 18 septembre 2026 · a04f5e76


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
LeTemps (F) by NZZ Story Lab - Issuu