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CULTURE

mercredi 22 juin 2011

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Le goût du surréalisme noms pour le moins originaux. «Ces prénoms, je ne les ai pas inventés. Ils existent réellement», explique Amélie Nothomb qui dévoile lors de ses interviews que Zoïle est le nom d'un sophiste du Xe siècle avant Jésus-Christ. D'après la romancière, il est le premier cas connu de critique littéraire débile qui avait pourfendu l'œuvre de Homère sous le prétexte que l'Iliade et l'Odyssée n'étaient pas des histoires «vraisemblables».

Dans Le voyage d'hiver, Amélie Nothomb décortique avec son surréalisme inné et son style inimitable l'élan amoureux qui conduit au crime et au suicide.

Littérature Tahar Ben Jelloun épinglé L'écrivain Tahar Ben Jelloun recevra le Prix de la Paix Erich Maria Remarque pour son œuvre favorisant la coexistence pacifique entre les cultures chrétienne et islamique. Ce prix récompense tous les deux ans l'auteur du meilleur essai journalistique, texte ou roman portant sur le thème de «la paix intérieure et extérieure».

■ Titré en hommage à l'œuvre composée par Schubert un an avant sa mort, Le voyage d'hiver» (désormais en format poche aux éditions Le Livre de Poche) relate les frustrations amoureuses du narrateur Zoïle. Celles-là même ont forgé sa décision de mettre fin à ses jours en explosant un avion contre un illustre bâtiment, à la manière des attentats du 11 septembre. Et pourtant Zoïle se défend d'être un terroriste qui agit au nom d'une revendication et cherche une légitimation à sa haine. «Si c'était du terrorisme, j'inventerais à ma haine un déguisement nationaliste, politique ou religieux. J'ose dire que je suis un monstre honnête: je n'essaie pas de donner à mon exécration une cause, un but ou des lettres de noblesse», confie-t-il à son carnet quelques heures avant de passer à l'acte. Zoïle nous raconte ensuite les raisons de sa haine qui viennent de sa rencontre avec deux femmes, Aliénor et Astrolabe. Alors que l'une est adorable et

Un clin d'œil à ses lecteurs

conquiert rapidement son cœur, la protégée de cette dernière est atteinte d'une forme d'autisme gentil connu sous le nom de «maladie de Pneux». D'après Zoïle, la pauvre ressemble à «une version demeurée du yéti» et devient rapidement l'obstacle majeur de sa relation amoureuse. Comme à son habitude, l'incontournable romancière belge publie un court roman saupoudré d'humour, d'autodérision, de fantaisie et de suspense, et dont le style maîtrisé est enrichi d'un vocabulaire recherché et de pré-

En donnant à son personnage le prénom Zoïle, Amélie Nothomb lance un clin d'œil à ses lecteurs. Car ses propres récits fictifs, a priori «invraisemblables», dont la saveur est délicieusement étrange, tentent pourtant de mettre en lumière les aspects invisibles de la réalité, de la même façon que les dévoilent

dans le récit les champignons hallucinogènes auxquels goûteront les trois protagonistes. Comme elle l'avoue ellemême, la romancière belge est marquée par la pathologie qui imprègne la vie culturelle et artistique du pays de ses aïeux, à savoir le surréalisme. La lecture de ses œuvres littéraires constitue un plaisir sans cesse renouvelé et le surréalisme dans lequel baignent ses histoires montre la réalité sous un jour nouveau, certes fantaisiste, mais non dénué d'un sens aigu de l'observation du monde. Nul doute qu'une telle vision mérite de s'embarquer sans plus attendre pour un «voyage d'hiver» au cœur de l'univers nothombien. ■ Nathalie Cailteux «Le voyage d'hiver», d'Amélie Nothomb, paru aux éditions Le Livre de Poche (ISBN 978-2-25316015-1, 118 pages).

Participez à notre jeu-concours, organisé en partenariat avec LIBO, qui chaque mercredi met deux exemplaires du livre de poche sélectionné en jeu. Ce livre est par ailleurs mis en évidence au rayon littérature de la librairie. Pour tenter d'empocher le poche de la semaine, envoyez un SMS au 644 47 avec le code: Voix (espace) Nom (espace) Prénom (espace) Nothomb. Les gagnants tirés au sort seront prévenus par retour de SMS et pourront retirer leur exemplaire à la librairie LIBO au 11, rue du Fort Bourbon à Luxembourg. www.libo.lu

Soit dit en passant

L'impossible parole Jorge Semprun nous a quittés l'autre semaine. Innombrables ont été les hommages rendus à celui qui a été un «honnête homme» du XXe siècle, dans les péripéties de son existence, sa présence sur tous les fronts de l'humanisme, son engagement constant. Mais ce qui nous retient aujourd'hui, c'est qu'il peut apparaître aussi comme une illustration d'un des plus douloureux problèmes qui se pose à l'homme qui a «vécu», celui de l'impossible parole. Semprun, à Buchenwald, a vécu l'expérience des camps. Une expérience qu'Auschwitz a rendue définitive. Comment trouver les mots et les formes qui conviennent pour dire cela, comment se faire entendre, comment se faire écouter? Une parole impossible! Aussi bien pour le tout-venant des déportés que pour les plus brillants d'entre eux. La vie continue, n'est-ce pas? Comment se fait-il que vous en soyez revenus? Primo Levi écrit immédiatement, dès son retour, en 1947, Si c'est un homme. Il ne sera pas réellement lu, il ne sera pas compris; il se suicidera en 1987. Dans Le chagrin des Belges d'Hugo Claus, un des personnages ne parvient pas non plus à se faire entendre ni écouter. Il agace avec son récit ressassé. Quant à Jorge Semprun, il comprend vite qu'il s'agit

même pour lui d'une question de vie ou de mort. Et il va refouler, tenter d'étouffer l'expérience. Elle continue pourtant à vivre en lui, et ce seront, en 1963, Le grand voyage et, en 1980, Quel beau dimanche. Mais il lui faudra attendre 1994, presque cinquante ans plus tard, pour enfin pouvoir écrire un livre au titre révélateur, L'écriture ou la vie, qui sera lu et reconnu. Cette expérience superlative de Semprun et de tous ceux qui ont été confrontés à des situations exceptionnelles, chacun d'entre nous peut être amené à la vivre. Quels discours maladroits, radoteurs, obsessionnels sont les nôtres quand nous «revenons» d'un enfer personnel, maladie grave, accident tragique, deuil épouvantable! Quelle distraction, quel agacement, quelle fuite chez ceux que nous tentons d'intéresser à ces propos qui nous sont aussi essentiels qu'existentiels! Et voilà pourquoi, aujourd'hui, ce qui ne peut se réaliser dans la convivialité empathique a été institutionnalisé: on a créé des cellules d'écoute, d'assistance psychologique; des gens formés et payés pour entendre et écouter ces récits nécessaires à toute compréhension personnelle, à toute libération, à tout nouveau départ. ■ Stéphane Gilbart

Des histoires d'urgence ■ • J'me sens pas belle. Sabine est une jeune fille de 20 ans assez mal dans sa peau car elle déteste son physique depuis toujours. Alors qu'elle a si peu confiance en elle, elle croise dans un supermarché le regard superbe d'Ajmal, afghan, avec qui de véritables liens vont se tisser. Plus leur relation s'installe, plus Sabine doute d'ellemême. Pourtant elle va tout donner car Ajmal est sans papier et les ennuis le guettent en permanence. J'me sens pas belle est un roman d'amour compliqué qui s'appuie sur plusieurs personnages attachants dans l'entourage de Sabine: son frère qui la soutient, son père nettement moins, sa meilleure amie un peu sournoise... La narration s'installe au rythme d'événements importants jusqu'à l'arrestation d'Ajmal. Qui a donc pu le dénoncer? Un vrai roman pour adolescents qui flirte avec l'actualité, entre amour impossible, clandestinité et respect de soi même. Très touchant, vivant et sans concession. • Pin-Pon! Beaucoup d'agitations ce matin dans le quartier: le camion de pompier démarre à vive allure vers un nuage de fumée. Est-ce un nuage, ou bien la fumée d'une usine, d'un jardin? Les fumées peuvent être trompeuses et source de surprises.

A l'enfant de suivre tout au long de l'album la cause de toute cette agitation. Les illustrations de Naokata Mase sont simples, très réalistes et invitent à se perdre dans les quartiers comme dans un grand imagier vivant. Une chouette histoire de camion rouge qui file à la vitesse de la fumée, dans une ambiance très colorée. • Il est urgent de découvrir Le baby-sitting de Rita et Machin. Rita, petite fille délurée et autoritaire, et Machin, son chien plutôt malin, sont embauchés par tante Yolande pour faire du baby-sitting. Une belle surprise les attend car il s'agit de surveiller huit chatons aussi mignons qu'imprévisibles. Une fois réveillés, ils n'ont qu'une

idée en tête: s'amuser. Il faudra aux deux amis beaucoup d'ardeur et d'énergie. Le duo est toujours aussi attachant et malicieux, croqué avec talent par Olivier Tallec dans un style à la Sempé, au crayon et épuré. Les dialogues de Jean-Philippe Arrou-Vignod sont drôles, croustillants et plein d'entrain. ■ Marie Lempicki •Gilles Abier, J'me sens pas belle, Acte sud junior, 15 ans, 139 pages, 11 euros; •Naokata Mase, Pin-Pon!, Seuil jeunesse, 5 ans, 28 pages, 13,50 euros; •Jean-Philippe Arrou-Vignod et Olivier Tallec, Le baby-sitting de Rita et Machin, Gallimard Jeunesse, 4 ans, 32 pages, 5,90 euros.

20110622 Amélie Nothomb  

Dans Le voyage d'hiver, Amé- lie Nothomb décortique avec son surréalisme inné et son style inimitable l'élan amoureux qui conduit au crime e...