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NAGRA —— Nationale Société coopérative Genossenschaft nationale für die pour Le Magazine du siècle | Edition #4/2025 | NAGRA Lagerung le stockage radioaktiver des déchets Abfälle radioactifs

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Éditorial Nous préférerions les évacuer, comme les émotions négatives et les souvenirs désagréables: les déchets que chacun d’entre nous produit, chaque jour, tout au long de sa vie. Nous jetons le sac dans la benne à ordures, déposons notre vieux téléphone au point de recyclage, faisons enlever, incinérer, expédier ou enfouir nos objets. Mais comme en psychologie, une règle s’applique ici aussi: ce que nous refoulons ne disparaît pas. Cela revient. Sous forme de microplastiques dans nos organismes. Sous forme de déchets électroniques au Ghana. Sous forme de munitions qui, des décennies plus tard, viennent s’échouer sur les côtes de la mer Baltique. Ou encore sous la forme d’une immense montagne de déchets dans une usine d’incinération, qui rend visible ce que nous parvenons à occulter au quotidien: l’énorme masse de ce que nous laissons derrière nous. Dans ce numéro, nous retraçons le parcours des déchets. Nous voulons savoir ce qu’il advient d’un objet une fois qu’il a perdu toute valeur à nos yeux. Où disparaissent nos déchets? Qui vit de nos déchets? Qui assume les risques qu’ils génèrent? Et peut-on encore en tirer quelque chose de précieux? Beaucoup d’objets qui étaient encore considérés hier comme des déchets sont aujourd’hui perçues comme des ressources. Qu’il s’agisse de déchets électroniques ou de déchets radioactifs, l’idée du recyclage est aussi séduisante qu’évidente. Les matières premières doivent rester le plus longtemps possible dans le circuit et être réutilisées à l’infini. Mais les histoires racontées dans ce magazine montrent cependant qu’il n’y a pas de miracle. Le recyclage peut prolonger la durée de vie des matériaux, permettre de récupérer des matières premières et réduire les volumes de déchets. Mais chaque cycle de matière présente ses propres défis et laisse toujours un résidu. C’est particulièrement vrai pour les déchets radioactifs. Les nouveaux concepts de réacteurs et les procédés de retraitement sont fascinants et méritent un débat sérieux. À l’avenir, ils pourraient apporter une contribution importante. Mais même si les promesses technologiques les plus audacieuses deviennent réalité, des déchets de haute activité continueront de subsister. C’est pourquoi un dépôt en couches géologiques profondes n’est pas une alternative au recyclage, mais une assurance indispensable. Les déchets, ce n’est pas simplement ce que nous jetons. Les déchets, c’est ce qui reste. Et ce numéro traite justement de notre responsabilité envers ce qui reste. Patrick Studer, responsable de la communication de la Nagra


TABLE DES MATIÈRES

3 mer Baltique

La Hague Villigen (PSI) et Stadel (site proposé pour un dépôt en profondeur)

Ghana

5 – 9 Donne-nous notre junk quotidien

Il y a les déchets qu’on accumule… et ceux qu’on avale. Pendant une journée, notre autrice s’est offert un grand plongeon dans la malbouffe, les mauvaises habitudes et le trash télévisuel et numérique.

10 – 11 Tellement de déchets ! Faits et chiffres 12 – 23 Ma vie, ma trace de déchets

Nulle part ou presque, l’évacuation des déchets n’est aussi organisée qu’à Zurich : déchets dans le sac, sac dans le conteneur enterré, nouveau sac à remplir. Et si l’on disséquait ces déchets en détail?

24 – 25 Tellement de couches ! Faits et chiffres 26 – 47 Accra à l’appareil

Sur la côte ghanéenne, le commerce des appareils électroniques d’occasion est en plein essor. Ici, on rafistole des smartphones, on répare des téléviseurs, on démonte des climatiseurs et des réfrigérateurs... en empoisonnant les êtres humains et l’environnement.

48 – 49 Tellement de déchets numériques ! Faits et chiffres 50 – 57 Un tictac inquiétant dans les eaux de la Baltique

Après la Seconde Guerre mondiale, des tonnes d’armes et de munitions ont été coulées dans la mer Baltique. Ce qui n’était jusqu’ici qu’un danger invisible au fond de la mer remonte lentement mais sûrement.

58 – 59 Tellement de débris spatiaux ! Faits et chiffres 60 – 77 Une seconde chance

Si tout se déroule comme prévu, la Suisse fermera, avec le 100e numéro de ce magazine, son dépôt en profondeur pour les déchets radioactifs. La question se pose donc : Pourquoi enfouir au lieu de recycler?

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Tellement de déchets radioactifs ! Faits et chiffres Impressum


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TOUTE UNE JOURNÉE DE DÉCHETS

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Donne-nous aujourd’hui notre dose de déchets quotidienne Un Red Bull pour se lever, une émission de télé-réalité pour se réveiller, un déjeuner chez McDonald’s et, entretemps, un passage sur Instagram et Temu. Voilà ce qui se passe quand on se laisse complètement aller pendant toute une journée. Texte : Michèle Roten Photos : Jordi Ruiz Cirera


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J’ai longtemps refusé. Depuis des années, mon entourage me conseille de regarder « Love is Blind ». Deux chambres, deux personnes, un mariage, sans que ces deux personnes ne se soient jamais vues. « C’est évidemment de la télé poubelle », me disent-ils à chaque fois, « mais c’est quand même génial. D’une certaine façon, c’est bien. » J’ai refusé, parce que je ne veux pas polluer mon cerveau. Parce que je crains d’être particulièrement sensible à cette émission de rencontre. Non : je sais que j’y suis sensible. C’était la même chose avec « Keeping up with the Kardashians » : là aussi, j’ai longtemps résisté. Parce que ça ne m’intéressait pas, parce que je ne voulais pas commencer à m’y intéresser. Un malheureux concours de circonstances m’a poussée à regarder un épisode. Il a confirmé tout ce que je redoutais : de la camelote scénarisée qui se fait passer pour de la réalité. Des émotions artificielles censées montrer à quel point ces êtres artificiels sont normaux. Tout est parfaitement transparent, et pourtant, il se passe quelque chose dans le cerveau qui décide d’y croire. J’ai regardé tous les épisodes disponibles. Je n’ai réussi à décrocher qu’à la faveur de la pause forcée entre deux saisons. J’ai repris mes esprits et je ne me suis pas replongée dans l’émission à sa reprise. Une journée à gaver mon cerveau de sucre En principe, je suis assez attentive à ce que je consomme. Je mange sainement – et ce n’est même pas parce que je suis raisonnable, mais parce que j’apprécie la nourriture saine. Je lis des livres qui m’enrichissent; la mauvaise littérature me déprime. Il en va de même pour les films et la musique : j’aime être mise au défi, surprise et confrontée à de la nouveauté. Et pourtant, je ne suis pas à l’abri du chant des sirènes de ce qui est simple, mauvais, stupide, facile à digérer. Il n’y a rien qu’à voir ma phase Kardashian ou ma boîte à bonbons toujours pleine à craquer. Et j’adore la bière. Contrairement à mon cortex préfrontal, mon centre de récompense n’est pas snob. C’est donc avec une certaine joie que j’aborde cette expérience personnelle : pendant une journée entière, je ne ferai rien d’autre que de m’adonner à la culture trash. Toujours choisir l’option déraisonnable, celle qui fait du bien sur le moment, la gratification immédiate du matin au soir. Ça commence dès le réveil : au lieu d’une tasse de café avec du lait et sans sucre, je prends une boisson énergisante. Un plaisir coupable que je m’accorde environ une fois par semaine, de préférence quand personne ne me voit. Et comme le réveil est déjà devenu un moment peu romantique, je vais directement sur Instagram au lieu de regarder encore un peu par la fenêtre, d’écouter les infos et de me débarrasser tranquillement des rides de la nuit. Instagram, c’est magique. En un rien de temps, je vois comment la glace carbonique se comporte dans du miel, comment utiliser un emballage de préservatif pour enfiler un fil dans une aiguille, ou encore comment

Je ne voulais pas m’intéresser aux Kardashian. Et puis, je n’ai pas pu y résister.


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remplir un tube de dentifrice dans une paille pour voyager. Je tombe sur un post où quelqu’un fait éclore un œuf de tortue, je regarde une personne réaliser des transitions parfaites en peignant un mur et j’apprends comment reconnaître une pastèque sucrée. En fait, ce n’est même pas si trash que ça. Bien sûr, la plupart des contenus sont totalement obsolètes, mais beaucoup sont vraiment intéressants. J’ai bien entraîné mon algorithme. Trop bien. Le « rien de temps » dont je parlais plus haut correspond à une heure entière. Pendant soixante minutes, je me suis enfilée tout ce qu’il y avait à consommer. Sans même remarquer que le temps filait. Quand je réalise que je suis déjà restée une heure assise à la table de la cuisine à faire défiler mon fil d’actualité, je décide de continuer à scroller depuis le canapé. Un bouffon, rien que pour me divertir Instagram fonctionne comme une machine à sous. En faisant défiler le fil d’actualité, on ne sait jamais si la prochaine publication sera une image ennuyeuse, un reel amusant ou quelque chose qui va changer notre vie. Cette imprévisibilité déclenche la libération de dopamine, un neurotransmetteur dans le cerveau. Le cerveau adore ces surprises et veut continuer à faire défiler indéfiniment pour trouver la prochaine « récompense ». Mais heureusement, à un moment donné, la libération de dopamine finit par diminuer – le cerveau n’est pas idiot et se rend bien compte que, finalement, les contenus se ressemblent tous d’une manière ou d’une autre. Chez moi, c’est le cas au bout d’environ deux heures : je deviens agitée, je m’ennuie, alors que sur ce petit appareil, le monde amuse la galerie tel un bouffon, uniquement pour me divertir. Lors d’une journée ordinaire, j’aurais maintenant envie de faire quelque chose d’utile. Nettoyer l’appartement, remplir les documents de vote, m’occuper enfin d’une tâche que je repousse depuis longtemps. Dans ces moments-là, même une personne athée ressent les empreintes religieuses de notre société : fais pénitence (catholicisme), travaille (protestantisme). Mais ce n’est pas une journée ordinaire. Donc voilà comment je me suis retrouvée à regarder « Love is Blind ». Le concept : 15 femmes et 15 hommes font d’abord connaissance « à l’aveugle », uniquement en discutant. Si ça matche, on se demande en mariage, on se voit pour la première fois, on part en vacances ensemble et ensuite on se marie. Il existe des adaptations de l’émission dans tous les pays possibles, mais moi je regarde évidemment l’original, celle des États-Unis, le pays du trash par excellence. Et je me rends vite compte que la pire forme de trash, pour moi, c’est celui qui essaie d’être profond. Des gens qui veulent montrer à quel point ils sont bons. Ils adoptent des chiens. Ils donnent des cours de danse pour seniors. « Ce n’est pas le physique qui compte », dit l’homme qui consacre clairement plus de temps à l’enveloppe qui entoure son crâne qu’à ce qu’il y a dedans. « Le plus important, c’est d’être soi-même », dit la femme que je suis incapable de distinguer de toutes les autres. Des larmes feintes en évoquant le harcèlement subi dans son enfance (« Tout le monde m’appelait grande perche parce que j’ai les jambes si longues. »)

Instagram est comme une loterie : le prochain post va peut-être changer ma vie.

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Un effroi feint, une émotion feinte, une joie feinte. Mais je me suis prise au jeu. D’une manière étrange. Pendant de longs moments, je suis recroquevillée en petite boule sur le canapé et je me demande pourquoi on s’inflige ça. Observer des gens qui ne sont pas des acteurs professionnels faire semblant de chercher l’amour, de se livrer, de se montrer vulnérables, comme si quelque chose les touchait au plus profond d’eux-mêmes. Bien sûr, ils ne sont pas là pour trouver une épouse ou un mari. Ils veulent devenir célèbres, construire une marque ou au moins décrocher leurs 15 minutes de gloire. Et c’est peut-être justement cela qui fait partie de l’attrait : regarder des gens se vendre. Le trash est honnête dans son manque d’honnêteté. Mieux vaut être dupée que s’ennuyer Et pourtant : même avec le regard le plus cynique, le récit romantique finit parfois par me rattraper. J’espère alors qu’une de ces femmes se rendra compte à quel point ce type est drôle, alors que tout le monde le trouve bizarre. Ou que celle dont le bras a été déformé par des opérations se retrouve finalement face à quelqu’un à qui ça ne fait absolument rien. En sciences des médias, on appelle cela la « suspension d’incrédulité » : je mets délibérément mon esprit rationnel en veille pour m’abandonner émotionnellement. Je conclus un pacte avec les créateurs de l’émission : je fais comme si c’était réel, et en échange, vous me divertissez. Je veux être dupée pour ne pas m’ennuyer. Ça marche plutôt bien. Je me laisse porter, je me vernis les ongles des orteils et je commande, évidemment, un fast-food. Cheeseburger, frites, coca. Environ 900 calories, un plaisir gustatif maximal (gras, sel, sucre, mon système dopaminergique exulte), et ce n’est pas si mauvais que ça : la viande et le fromage fournissent tout de même environ 15 grammes de protéines, ainsi qu’un peu de vitamine B12, de zinc, de fer et de calcium. Seul le coca n’apporte vraiment rien du tout. À part environ 60 grammes de sucre, ce qui dépasse déjà l’apport quotidien recommandé par l’OMS. (Mais : le coca serait un excellent remède contre la mycose des ongles et les pieds qui sentent mauvais. Je l’ai appris sur Instagram.) Et puis, je m’abrutis sciemment Après le burger devant « Love is Blind », mon centre de récompense en redemande. Me voilà prête à utiliser un second écran. Un comportement auquel je m’adonne relativement souvent – et toujours avec mauvaise conscience. D’une part, il est clairement malsain de se laisser divertir par deux écrans à la fois, et d’autre part, c’est effectivement néfaste. Une étude d’IRM structurelle menée par l’université du Sussex a montré que les personnes qui pratiquent souvent le multitâche multimédia présentent une densité de matière grise plus faible dans le cortex cingulaire antérieur (CCA). Le CCA est la région du cerveau responsable de la régulation des émotions, de l’empathie et du contrôle cognitif (comme le fait d’ignorer les distractions). En plus, le cerveau s’habitue tout simplement à cette recherche permanente de nou-

Deux écrans à la fois ? Une aberration, évidemment. Et la science le prouve.


TOUTE UNE JOURNÉE DE DÉCHETS

veauté et s’émousse face aux stimuli ordinaires. Il a besoin de stimulations toujours plus nombreuses et plus extrêmes. Instagram serait une option, mais là, j’ai envie d’une dose encore plus forte : Temu. Le summum du « trash », au sens propre comme au figuré. L’application accueille mon système de récompense mésolimbique avec des roues de la fortune, des comptes à rebours, des prix en baisse et des bons virtuels. Je fais défiler un gigantesque tas d’ordures composé de produits flambant neufs. Une brosse pour chats avec aspirateur intégré (« Low Noise Doesn’t Scare Your Baby Fur Kids »). Une mini-­ machine à laver pour sous-vêtements (« On the Strong Attraction On Beauty Appearance »). Un nettoyeur d’oreilles visuel Ultra HD (« Dig while looking ear cleaning is safer »). Un porte-cigarettes avec clip articulé au doigt « pour fumer confortablement ». Un parasol pour téléphone portable. Des coussinets anti-transpiration lavables pour les aisselles. Des lunettes qui permettent de regarder la télévision en étant allongé sur le dos. Mon doigt d’honneur à la raison Je suis à présent arrivée au sommet du trash. Temu est le monument que nous avons érigé à la gloire de notre fascination pour la camelote. Notre attirance collective pour ce qui est mauvais, bon marché, banal et inutile a toujours servi d’exutoire, de rupture assumée et ironique avec la raison. Le monde est épuisant et exigeant. L’envie de soulager notre cerveau en consommant des contenus accessibles, faciles à digérer et procurant une gratification immédiate – d’Instagram aux émissions télé, du fastfood au shopping sur Temu – va de soi. C’est une sorte de bras d’honneur à la raison : je le sais, mais je m’en fiche. En psychologie, on parle aussi de « renversement hédonique » : des choses objectivement considérées comme médiocres peuvent, subjectivement, procurer du plaisir précisément en raison de cette médiocrité. Et c’est ce que nous voulons. Du plaisir, de l’amusement, nous sentir bien. Et pour cela, nous acceptons de nous faire arnaquer, de nous mentir à nous-mêmes. Avec un amour factice, de la nourriture qui ne nous nourrit pas vraiment et des produits dont la seule valeur réside dans l’attente et le moment où on les déballe. Après cela, même pour la personne qui les a payés, ils redeviennent ce qu’ils étaient dès le départ : des déchets. J’ai déjà regardé « Love is Blind » tellement longtemps que Netflix me demande si je suis toujours là. La réponse est non. J’abandonne. Je me sens désormais tellement vide et polluée qu’aucune montée de dopamine ne peut plus m’aider. À ce stade, seule une sérotonine plus durable peut m’aider. Je me tourne vers l’approche aristotélicienne de la question du bonheur : la satisfaction eudémonique que procure le fait d’être utile. Je nettoie les conduits d’évacuation et descends les poubelles. (Mais la brosse pour chat, je l’ai quand même commandée.)

Temu est le monument que nous avons érigé à la gloire de notre fascination pour la camelote

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Déchets par personne et par an

670 kg par habitant et par an en Suisse

États-Unis 900 kg Suisse 670 kg UE 500 kg Afrique subsaharienne 200 kg

Taux de recyclage : 52 % g Taux de collecte : 100 %

Tellement de déchets !

Avec 670 kilos de déchets urbains par an (dont 148 kilos dans les sacs poubelles), la Suisse se situe dans la moyenne supérieure au niveau mondial. En tête du classement figurent les États-Unis avec près de 900 kilos, la moyenne de l’UE est légèrement supérieure à 500 kilos, tandis que celle de la région subsaharienne est d’environ 200 kilos.

En plus de nos « déchets » au sens figuré, nous produisons également des déchets bien réels – en Suisse, environ 670 kilos par personne et par an. Mais pour évaluer l’impact sur l’environnement, il existe des indicateurs plus importants que le simple volume.

Quelles en sont les conséquences pour l’environnement ? Ce ne sont toutefois pas tant les quantités absolues qui sont déterminantes, mais plutôt la manière dont nous gérons les déchets. En Suisse, près de la moitié des déchets sont incinérés et 52 % sont recyclés. Dans l’UE, le taux de recyclage s’élève à 48 %, avec toutefois de grandes disparités : de 12,4 % en Roumanie à 62,8 % en Autriche. Le taux de recyclage aux États-Unis atteint environ 37 % et n’atteint qu’environ 4 % dans les pays de la région subsaharienne.


VOLUMES DE DÉCHETS

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Taux de recyclage

Prévisions mondiales

Autriche 62,8 % Suisse 52 % UE 48 % États-Unis 37 % Roumanie 12,4 % Afrique subsaharienne 4%

2,5 → 3,7 milliards de tonnes 2025 → 2050

L’efficacité du système suisse de gestion des déchets se mesure, d’une part, au taux de collecte et, d’autre part, à la mise en décharge. Le taux de collecte avoisine les 100 %. D’autres régions développées affichent également un taux supérieur à 90 %, tandis que ce taux est nettement inférieur en Asie occidentale et en Afrique du Nord (75 %), en Océanie (45 %), en Asie centrale et du Sud (37 %) ainsi qu’en Afrique subsaharienne (36 %).

La mise en décharge constitue un autre point essentiel. En Suisse, il est interdit de stocker les déchets combustibles, et les décharges sont réservées aux déchets dangereux. Des réglementations similaires s’appliquent au Japon, en Suède et en Autriche. En moyenne, en Europe, 30 à 40 % des déchets sont mis en décharge, contre plus de la moitié aux États-Unis. Dans certaines régions d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud, il n’existe aucune usine d’incinération des déchets – l’ensemble des déchets finit en décharge. À l’échelle mondiale, une tendance claire se dessine : les volumes de déchets augmentent. Selon les prévisions, les déchets urbains devraient passer de près de 2,5 milliards de tonnes actuellement à plus de 3,7 milliards de tonnes d’ici 2050.

Source concernant la Suisse : Source concernant les pays de l’UE : Source concernant le monde : États-Unis :

https ://www.admin.ch/de/newnsb/EcpWws7Ra2HcYI1J88uP4 https ://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php ?title=Municipal_waste_statistics rapport «Global Waste Management Outlook» https ://www.euwid-recycling.de/news/international/global-waste-index-2025abfallaufkommen-pro-kopf-steigt-in-den-usa-weiter-stark-an-130625/


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Ma vie, ma trace de déchets Chaque jour, je laisse derrière moi 1,9 kilogramme de déchets. Quarante tonnes au cours d’une vie. Texte : Florian Leu Photos : Jordi Ruiz Cirera


CE QUI RESTE DES DÉCHETS

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40 tonnes de déchets : c’est ce que produit en moyenne une personne en Suisse au cours de sa vie.

Dans l’au-delà, je pénètre dans une grande salle blanche, le musée de mes déchets. Je suis le seul visiteur. Je marche sur un tapis noir. Il est fait de l’usure de mes pneus de vélo : chaque année, je répands ainsi 90 grammes de microplastiques sur les routes de Zurich, soit l’équivalent d’une tablette de chocolat. S’y mêle aussi l’usure de mes baskets, chaque pas libérant d’infimes particules. Si j’avais pris la voiture plutôt que le vélo, le tapis serait cinquante fois plus long. Je suis une rangée de cinq cents tubes de dentifrice, classés par couleur. Douze kilomètres de fil dentaire, enroulés en une pelote. Sept hectolitres de gel douche dans un bassin, et, dans l’aquarium à côté, les billes de plastique et les liants polymères qui ont fini, non filtrés, dans les eaux usées. Dix mille rouleaux de papier toilette, empilés en forme d’arbres blancs. Une quinzaine d’épicéas ont été abattus pour cela. Dans la cour intérieure du musée, je m’assieds un moment dans ce petit bois. Si j’avais eu deux enfants, il serait deux fois plus grand, soit l’équivalent d’un court de tennis. À l’intérieur, je verrais alors une montagne de douze mille couches, qui ne se décomposeraient que dans cinq cents ans, et dont les microplastiques ne disparaîtraient jamais. Je poursuis ma visite. Au-dessus de moi flottent des centaines de petits nuages de CO₂, chacun pesant deux cents grammes, vestiges de mes trajets hebdomadaires en train entre Zurich et Baden. En dessous, un tas de vêtements s’élève : mes deux cents tee-shirts, un mélange indissociable de coton et d’élasthanne qui ne peut pas être recyclé.

Nous avons modifié chimiquement et physiquement la composition de la croûte terrestre. Nous sommes en train de former une nouvelle couche sédimentaire. En soi, une véritable performance olympique.

Des moments d’émerveillement dans la section consacrée aux produits chimiques éternels. Je vois des images microscopiques des substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS) présentes dans les vestes imperméables, les poêles en téflon, le papier sulfurisé, les cartons à pizza, les assiettes en carton et la vaisselle jetable. Les composés polyfluoroalkylés – rien que le terme est déjà difficile à digérer. Rien dans la nature ne peut dégrader ces composés, ni les bactéries, ni la lumière ultraviolette, ni la chaleur, ni l’eau. Il en existe plus de dix mille. Ils sont solubles dans l’eau et capables de se disperser dans l’air. Lorsqu’on lave une veste ou qu’on jette une poêle, des PFAS se retrouvent dans les eaux usées. Les stations d’épuration ne peuvent pas les filtrer; ils finissent donc dans les rivières et les océans. On les retrouve dans l’eau de pluie de l’Antarctique, dans le sang des ours polaires, dans chaque corps humain. Pour finir, ils se déposent dans les sédiments au fond de l’océan. Ils sont la signature que nous inscrivons dans la mémoire de la planète. Dans des millions d’années, les géologues pourraient, à partir de cette couche, déterminer à quel moment l’ère de la chimie du fluor a commencé. Nous avons modifié la croûte terrestre sur le plan chimique et physique. Il s’agit en quelque sorte d’une performance olympique. Nous sommes en train de créer une nouvelle couche terrestre. Si l’on considère l’âge de la planète – quatre milliards et demi d’années – comme une journée, nous n’avons eu besoin que de la millise-


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14 conde précédant minuit pour y parvenir. Sur un écran, je vois les particules de fluor et de carbone flotter, comme au ralenti, dans les profondeurs de l’océan. On appelle cela la neige marine. Je passe devant un monticule de mégots de cigarettes, accumulés pendant les dix années où je fumais du tabac à rouler. En tant que visiteur du musée, je peux contribuer à façonner l’exposition des chewing-gums et participer activement. J’ai mâché environ sept chewing-gums par jour, des Stimorol Peppermint. Maintenant, j’ai le choix : avec tous ces chewing-gums, je pourrais soit tapisser une réplique de mon appartement, soit construire dehors une tour aussi haute que le Burj Khalifa. Des souvenirs que j’avais oubliés sont entassés dans un coin : mon canot pneumatique jamais utilisé. Le matelas pneumatique décoloré sur lequel je dérivais pendant les étés de mon enfance. Les lunettes de plongée à travers lesquelles je guettais les poissons. Tout ce plastique n’est-il pas recyclé? En Europe, les déchets plastiques sont souvent triés, puis chargés sur des cargos et acheminés vers les pays du Sud. Là-bas, ils finissent dans des décharges à ciel ouvert ou dans la mer, avant de se retrouver dans les poissons et dans nos assiettes. Comme dans d’autres musées, on trouve ici des fragments de céramique. Ils portent l’inscription Ikea. Les archéologues du futur penseront qu’il s’agit du nom d’une déesse vénérée dans le monde entier. La céramique et le verre subsistent dans le sol pendant plus d’un million d’années. À côté, s’entassent des montagnes de couverts jetables avec lesquels j’ai englouti, au fil du temps, une tonne ou deux de nourriture à emporter. Des centaines d’éponges de cuisine, de chiffons, de brosses à récurer et de brosses pour toilettes avec lesquelles je maîtrisais ma saleté, tout en générant un autre type de saleté. Mes deux cents brosses à dents : un fossile caractéristique du futur. Je lis les panneaux d’information sur le big-bang du plastique. Nous l’avons déclenché dans les années cinquante du siècle dernier. La période qui s’étend jusqu’à aujourd’hui est appelée la grande accélération. Presque chaque morceau de plastique fabriqué depuis 1950 existe encore aujourd’hui, sous forme de fragment ou de microplastique. Depuis les années soixante, il existe des couches jetables, des bouteilles en PET et des légumes sous film plastique. Mes brosses à dents, mes chewing-gums, les résidus d’usure de mes pneus, les boîtiers de mes appareils électriques sont enfouis sous forme de particules dans des couches rocheuses. Cette nouvelle roche s’appelle le plastiglomérat et elle subsistera pendant des milliers d’années à certains endroits, et des millions d’années à d’autres. Nous n’avons pas été de simples hôtes de passage sur Terre. Nous avons constitué une ère géologique, l’Anthropocène.

Les traces numériques les plus profondes ne résultent pas des selfies avec des paysages de montagne préservés, des lacs aux eaux cristallines et des rivières tumultueuses, mais de la profusion de métadonnées. Pour les futures IA, ces résidus de données sont la matière première qui leur permettra d’apprendre ce que cela signifiait réellement d’être humain. Mon jumeau numérique vit dans une pièce sombre. Un mort-vivant, composé d’un téraoctet de données solitaires, qui flottent encore dans le cloud. Les diodes lumineuses du serveur ressemblent à la lumière éternelle d’une église. Un nuage de données qui, en dix ans, génère deux tonnes de CO₂. Pour perdurer, mes données ont besoin d’électricité, de refroidissement et de matériel informatique. Ce ne sont pas mes selfies qui laissent les traces numériques les plus profondes : ces instants saisis devant des paysages de montagne intacts, des lacs limpides, des rivières sauvages, avec moi à côté, vêtu de ma veste polaire verte Patagonia. Les traces les plus profondes, ce sont mes métadonnées : profils de déplacement, habitudes de


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consommation, contacts. Pour les IA futures, ces déchets de données constituent la matière première à partir de laquelle elles apprendront ce que cela signifiait réellement d’être humain. Je passe devant quelques dernières pièces exposées. L’usure des pneus de mon déambulateur, qui ressemble plus à un paillasson qu’à un tapis. Quelques centaines de couches pour personnes âgées représentent un tas encore maîtrisable. Mes déchets électroniques gérontologiques sont disposés de telle sorte qu’ils ressemblent aux organes d’un être humain transparent. Je vois mes appareils auditifs et d’autres dispositifs qui, vers la fin de ma vie, m’ont transformé de plus en plus en cyborg : stimulateur cérébral, implants oculaires, prothèses de hanche bioniques, sondes gastriques. Je me retrouve enfin devant une grande bouteille en verre. Elle contient quarante litres d’eau de cadavre, nom donné au liquide qui s’écoule du corps pendant la décomposition et la putréfaction. Ce mélange d’ammoniac, d’antibiotiques, d’hormones, d’antalgiques et des toxines cadavériques appelées putrescine et cadavérine est si toxique que les cadavres européens sont classés comme déchets dangereux. Je vois, dans de petites fioles, les retardateurs de flamme provenant de mes vêtements, qui se sont accumulés dans mes tissus adipeux. Si l’on m’avait incinéré, les crématoriums auraient eu besoin de filtres pour retenir dans l’air le mercure de mes plombages dentaires.

Au cours de notre vie, nous accumulons suffisamment de plastique dans notre cerveau pour remplir le bouchon d’une bouteille en PET. À la fin, je passe devant une statue de Tlazolteotl. C’était la déesse aztèque des déchets, la dévoreuse de péchés. Elle est censée donner une nouvelle vie à mes déchets. Je repars de la boutique du musée avec une figurine en bois de la déesse, glissée dans un sachet en lin facilement compostable. Au bistrot, je commande ensuite un filet de saumon d’Alaska. En le mangeant, j’avale aussi ces produits chimiques éternels que j’ai moi-même rejetés il y a un demi-siècle. Je mâche et je réfléchis. Entre-temps, il y aurait déjà suffisamment de microplastiques dans notre cerveau pour remplir le bouchon d’une bouteille en PET. Est-ce que je sens ces particules dans ma tête? Assis au café du musée, j’imagine quelque chose qui ressemble à ma vie sur Terre, et cette pensée me rend heureux. Une vie où les déchets physiques et numériques restent invisibles, et où je passe sans souci d’un instant à l’autre. Sans savoir que chaque pas restera gravé dans la mémoire de la Terre pendant un million d’années. Une vie où je glisse un emballage en plastique dans un sac poubelle Züri-­ Sack, que je jette dans un conteneur enterré, d’où il aura déjà disparu le lendemain matin. Emporté par Entsorgung & Recycling, apparemment pour toujours.


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750 tonnes de déchets. C’est la quantité de déchets qui arrive chaque jour à Hagenholz, la plus grande usine d’incinération de Suisse. Le parcours des déchets commence dans la rue, avec des hommes comme Mauricio. Originaire de Porto, il travaille depuis vingt ans pour le service de collecte des déchets de Zurich, qui a été rebaptisé Entsorgung & Recycling. À ce jour, il devrait avoir évacué près de cent mille tonnes de déchets. Le ramassage des déchets est un travail éreintant. C’est particulièrement dur en hiver, lorsque le froid mord à travers les gants, tandis que lui et ses collègues surfent sur le marchepied par des températures négatives. À l’inverse, il y a des moments plus gratifiants en été : quand ils arrivent à toute vitesse avec le camion poubelle et que les enfants leur font signe. Et à Noël, les personnes âgées leur offrent parfois un peu d’argent ou des cartes écrites à la main, du chocolat et du vin. Aujourd’hui, Mauricio roule en véhicule hybride. Le camion se dirige vers Hagenholz, au nord de Zurich, et passe sur la bascule. Dix tonnes de déchets, comme d’habitude. Ici, on vérifie au scanner s’il contient des déchets radioactifs. Si le détecteur se déclenche, les sacs sont éventrés et on cherche la source au compteur Geiger. Le plus souvent, il s’agit de couches provenant de l’hôpital : un patient atteint d’un cancer a passé un examen avec un produit de contraste, puis a été renvoyé chez lui. Une fois chez lui, il a fait ses besoins dans la couche et l’a jetée à la poubelle. Quand les détecteurs restent silencieux, le camion de Mauricio poursuit sa route jusqu’aux trémies de chargement. Le four aspire une grande quantité d’air, c’est ce qu’on appelle le tirage par aspiration. C’est pourquoi, devant les lignes d’incinération, l’air a étonnamment une odeur de fraîcheur. Parfois, un noyau d’avocat solitaire roule entre les chaussures. Le vent fait tourbillonner des lambeaux de plastique. Tout le reste glisse dans les profondeurs. Depuis la salle de contrôle, je surplombe un hangar de la taille d’une cathédrale. Il n’est pas blanc, mais gris. Beat Schweingruber, ingénieur d’exploitation, également surnommé « Monsieur UIOM », me fait découvrir les entrailles de l’usine. La salle de contrôle pourrait tout aussi bien être un open space dans n’importe quel grand groupe. Derrière les fenêtres panoramiques s’étend le hangar avec une montagne gris noir de déchets. Il y règne une atmosphère particulière, post-­ apocalyptique. La poussière tourbillonne dans l’air, des champignons poussent sur les parois, recouvertes de suie et de cendres. Dans la salle de contrôle d’une propreté impeccable, trois hommes sont assis, immobiles, devant des écrans remplis de chiffres et de courbes. L’ambiance est solennelle. En fond sonore, on entend la pop douce de Coldplay. Depuis sa chaire surplombant les montagnes de déchets, l’opérateur plonge son regard dans la fosse : vingt mètres de déchets jusqu’au fond du bunker. La pince de préhension en acier plonge dans le chaos et le disperse. Les vestiges de notre quotidien s’étalent aux pieds de l’opérateur. Des balles de tennis, des canettes de coca, des emballages de Lego Star Wars, des baskets, des couches, un panda en peluche déchiré, un aspirateur hors d’usage, le fantôme poussiéreux d’une fête d’anniversaire ; des ballons dégonflés accrochés à une guirlande scintillante. B. Schweingruber indique : « On trouve ici tout le tableau périodique. » Tout cela va dans le four. Le feu brûle en permanence. Il crépite, flambe et gronde 24 heures sur 24. Il ne s’éteint qu’une fois par an, pour la révision. Quand ils remettent ensuite les chambres en marche, les employés ne tergiversent pas longtemps. Parfois, ils allument le feu avec un cocktail Molotov. Une fois allumé, le feu n’est alimenté que par les courants d’air. Bientôt, il fera à nouveau mille degrés à l’intérieur, un enfer moderne. La grille de recul repousse sans cesse les déchets un peu récalcitrants dans le feu, de sorte que même le dernier morceau de déchet prend feu.


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C’est ici que l’énergie de notre prospérité est brûlée et, au moins en partie, récupérée. Un tunnel achemine l’énergie issue des déchets dans les quartiers centraux. Ainsi, 45.000 ménages sont alimentés en électricité, 109.000 en chauffage. B. Schweingruber regarde par la petite fenêtre derrière laquelle le feu fait rage. Il s’y connaît en matière de feu. Les déchets à haut pouvoir calorifique, comme le plastique, doivent être chauffés lentement afin que l’humidité s’évapore. Il arrive parfois qu’un effet de chalumeau se produise. Lorsque, par exemple, des balles de paille arrivent dans le four, elles s’embrasent aussitôt, aspirent énormément d’air et la température monte en flèche. Depuis peu, une drogue récréative menace l’usine : le protoxyde d’azote. Les gens jettent souvent les bouteilles métalliques, alors qu’elles sont encore à moitié pleines. Elles explosent dans le four et creusent des cratères dans les parois. « Ça fait un petit boum », dit B. Schweingruber. L’usine pourrait ressembler aux intestins d’un géant. Dans les tuyaux, on entend d’abord un seul claquement, un bruit de ferraille, des grondements et des vrombissements, puis plus tard seulement un ruissellement. Les déchets, au début volu­ mineux et encombrants, deviennent de plus en plus petits. Sans études de chimie, on découvre deux nouveaux termes à chaque phrase : le bouillon corrosif de l’installation de lavage des cendres volantes dissout le tout dans le bain acide. Les chlorures et les halogènes sont séparés, puis acheminés vers le pare-gouttes. Des tables vibrantes fractionnent les métaux. Ce qui reste après cet enfer, c’est une mine incandescente. Une tonne de déchets donne finalement 150 kilogrammes de scories, 22 kilogrammes de cendres volantes et 7 kilogrammes de boues d’hydroxyde toxiques. 3.900 tonnes de résidus par an. La séparation du fer permet de récupérer 550 tonnes de métal par an. Des roulements à billes, des chaînes, des vis, le couvercle en aluminium fondu d’un yaourt – tout est trié ici. Le reste des scories est finalement acheminé vers la décharge contrôlée bioactive de Kehlhof dans le canton de Thurgovie : des matériaux contenant de l’amiante, des déchets industriels non combustibles, des déchets réactifs.

Dans la grande halle des ordures, l’opérateur approche le grappin en acier du prochain tas d’ordures. En arrière-plan, on entend de la musique à bas volume. Autrefois, on jetait les déchets dans des cuvettes. À ce jour, l’Office fédéral de l’environnement a recensé près de 40.000 sites pollués : décharges, zones industrielles, lieux d’accident. Bon nombre de ces sites contaminés datent d’une époque où il n’existait pas de législation environnementale et où l’on enfouissait les déchets. La décharge de déchets dangereux de Kölliken, dans le canton d’Argovie, constitue l’un des points noirs de l’histoire environnementale suisse. Ancienne fosse destinée aux déchets ménagers et industriels, elle a laissé s’infiltrer un liquide toxique dans la nappe phréatique, faisant de Kölliken l’un des cas d’assainissement les plus coûteux du pays. Les coûts liés aux analyses, au démantèlement, à l’élimination et au suivi se sont élevés à près de 900 millions de francs. Aujourd’hui, nous n’enfouissons plus les vestiges de notre passage. Nous les incinérons à mille degrés. De retour dans la salle de contrôle, B. Schweingruber observe les courbes de température des fours. Tout va bien. Dehors, dans le grand hangar des déchets, l’opérateur manœuvre sa pince de préhension en acier vers le tas suivant. En fond sonore, on entend une musique douce, tandis que sa pince vient disperser le tableau périodique. Le bourdonnement des fours résonne longtemps à mes oreilles et ne cesse qu’au bout d’un moment. Comme un avant-goût du silence qui m’attend lorsque je poserai le pied sur le tapis noir dans l’au-delà.


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À l’usine d’incinération de Hagenholz, le feu flambe et gronde 24 heures sur 24. Nos déchets ménagers sont transformés en chauffage urbain pour nos maisons.

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Ce n’est pas le monde, mais les déchets de notre monde qui reposent aux pieds de l’opérateur. À l’aide d’un joystick, il pousse les guirlandes, canettes de coca et couches vers leur fin.


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À maintes reprises, la grue plonge dans la montagne de déchets et alimente le feu, tonne après tonne. Et pourtant, la fosse de l’usine de Hagenholz ne se vide jamais.


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Il reste toujours un peu de déchets même après leur traitement : Une tonne de déchets donne 150 kilogrammes de scories, 22 kilogrammes de cendres volantes et 7 kilogrammes de boues d’hydroxyde toxiques.


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1 million de couches par jour (Suisse)

7 % des déchets ménagers sont des couches Une couche jetable met 500 ans à se décomposer

Tellement de couches !

En Suisse, environ un million de couches sont jetées chaque jour, elles représentent plus de 7 % des déchets ménagers. C’est un chiffre considérable, mais gérable grâce aux 29 usines d’incinération des déchets réparties dans tout le pays. À l’échelle mondiale, la majeure partie finit dans des décharges où la décomposition des couches peut prendre jusqu’à 500 ans. La principale raison est le noyau absorbant, composé de plastiques comme le polyéthylène, le polypropylène et les polymères superabsorbants.

Durant les premières années de vie, les couches jetables ont un impact considérable sur l’empreinte éco­ logique de chacun. Là où les déchets ne sont pas incinérés, cela pose un problème pour les siècles à venir.


LA MONTAGNE MONDIALE DES COUCHES

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29 usines d’incinération des déchets (Suisse)

Le marché mondial des couches représente 80 milliards $ 40 % de ce marché concerne les produits pour adultes

La montagne de couches continue de croître. Certes, le taux de natalité diminue dans de nombreux pays industrialisés, mais la demande de couches augmente dans les pays émergents et en développement. Parallèlement, l’évolution démographique modifie le marché : au Japon, on vend depuis longtemps davantage de produits d’incontinence pour adultes que de couches pour bébés – une tendance qui se dessine également ailleurs. Aujourd’hui déjà, les produits pour adultes représentent environ 40 % de ce marché évalué à 80 milliards de dollars.

Les solutions à ce problème sont connues, mais leur applicabilité reste limitée. L’incinération des déchets se heurte à des coûts trop élevés, tandis que les langes en tissu ne sont pas assez confortables. Les couches biodégradables, sur lesquelles travaillent des entreprises et des startup et qui font l’objet de projets de recherche, semblent plus prometteuses ; toutefois, aucun produit susceptible de contrer sérieusement les montagnes mondiales de couches n’est encore en vue.

Part dans les déchets ménagers : https ://www.bafu.admin.ch/dam/de/sd-web/HaAvGLEqJ26Z/erhebung_der_ kehrichtzusammensetzung_2022.pdf Nombre d’UVTD : https ://vbsa.ch/artikel/kennzahlen-kva-2024 Taille du marché couches pour bébés vs adultes : https ://www.fortunebusinessinsights.com/de/windelmarkt-106137 Japon : https ://www.bbc.com/news/business-68672186 https ://www.fortunebusinessinsights.com/de/windelmarkt-106137


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Accra à l’appareil : ce que deviennent nos vieux portables au Ghana Les déchets électroniques d’Europe finissent au Ghana, où ils transforment une lagune autrefois verdoyante en une décharge toxique et nauséabonde, sur laquelle vivent et travaillent des dizaines de milliers de personnes. Texte et photos : Sebastian Sele

Bien possible que nos déchets électroniques atterrissent, un jour ou l’autre, sur les côtes ghanéennes. C’est là que commence la seconde vie de tonnes d’appareils usagés. Officiellement, ce sont 150'000 tonnes par an. Officieusement beaucoup plus.


DÉCHETS ÉLECTRONIQUES AU GHANA Le trajet en taxi depuis le centre d’Accra vers Agbogbloshie prend 15 minutes. Mike Akane en profite pour raconter son histoire. C’est l’histoire d’une évolution fulgurante : la transformation d’un paysage naturel idyllique, à l’ouest de la capitale ghanéenne, en une gigantesque décharge. Autrefois, Mike Akane allait à la lagune de Korle pour observer les oiseaux. Lorsque nous descendons du taxi dans la moite chaleur tropicale, nous sommes accueillis par une épaisse fumée de plastique brûlé, qui se mêle à la puanteur de la décharge. « Alors voici Agbogbloshie », nous présente Mike Akane. Des cris nous proviennent du marché aux oignons, sur un fond sonore de tuktuks et de klaxons de camions. Dans les médias nationaux et internationaux, Agbogbloshie est considéré comme un bidonville. Plus de 5’000 personnes y vivent, et jusqu’à 25'000 habitants d’Accra dépendraient des emplois qu’il offre. Cela comprend les petits boulots dans le bazar, les barber­ shops et les bars – mais surtout le travail sur la rive ouest de la lagune : là où, il y a quelques dizaines d’années encore, des bécasseaux minute, des sternes et des hérons striés vivaient dans une zone humide, s’étend aujourd’hui une décharge. « Tous les appareils électroniques qui arrivent au Ghana finissent tôt ou tard ici », précise Mike Akane. « Y compris ceux de Suisse. » Mais quel chemin empruntent les ordi­ nateurs, les télévisions et autres téléphones mobiles pour arriver sur la décharge d’un bidonville d’Afrique de l’Ouest ? C’est un chemin tortueux, qui passe par de nombreux pays. Il y a à peu près autant de conceptions de l’économie circulaire qu’il y a de marchands impliqués dans le commerce de ces appareils usagés. À l’exemple d’Agbogbloshie, nous allons nous efforcer de remonter le chemin suivi par les appareils électroniques évacués comme déchets chez nous en Europe – et qui trouvent une seconde vie au Ghana. TIP TOE LANE Vieux téléphones mobiles, grands rêves La seconde vie de ces appareils commence par exemple à la Tip Toe Lane, le marché électronique sur le périphérique d’Accra. Les hommes sont assis côte à côte, sous une mer de parasols, avec des piles d’iPhones, de Samsung et de Xiaomis sur leurs étals. Tout provient de l’étranger, tout est usagé. Idem pour les rangées d’immeubles dans les rues à l’arrière, dont les vitrines regorgent de MacBooks, tablettes et Smart-TV. « Ici, tu trouves de tout », affirme Shardey, qui tient un petit stand. En disant cela, il ne se réfère pas seulement aux marchandises, et précise : « Même des personnes titulaires d’un doctorat ». Pour lui aussi, la Lane était seulement un plan B, voire un plan C. Pour sortir sa famille de la misère, après la mort de son père, il voulait, comme bien d’autres ici, devenir footballeur professionnel. Mais il n’avait pas l’argent nécessaire pour ça.

27 Un ami lui conseilla de tenter sa chance avec les téléphones mobiles. Depuis, Shardey reste assis là du lundi au samedi, jusqu’à ce que quelqu’un lui demande « Combien tu veux pour celui-ci ? » Les clients de Shardey viennent de la classe moyenne ghanéenne. Ce sont des étudiants, des pères de famille, des ouvriers. Pour l’iPhone XR qu’il a vendu, Shardey a obtenu 1650 cedis ghanéens, soit l’équivalent de 112 francs suisses. Il l’avait acheté il y a quelques semaines pour 1500 cedis, ce qui lui a rapporté environ sept francs. Au Ghana, le revenu annuel moyen est inférieur à 1500 francs suisses. « C’est un bon business », estime Shardey. Il connaît des gens qui auraient fait fortune, qui auraient commencé avec un petit stand et habitent maintenant dans des maisons, conduiraient de belles voitures et possèderaient toute une armada de boutiques électroniques. Shardey n’en fait pas partie. Pas encore, espère-t-il. Mais il vend suffisamment pour payer le loyer de l’appartement, les frais de scolarité de ses deux enfants et la nourriture pour toute la famille. « Ce petit boulot fait plus pour ma famille que le gouvernement », relève Shardey, en référence au chômage endémique. Sur ce point, tout le monde, au Ghana, est d’accord : il n’y pas assez de travail. Et les rares emplois ne sont attribués qu’à des personnes ayant les bonnes relations : concrètement, un Ghanéen sur trois entre 15 et 24 ans est au chômage. La corruption est très répandue, les formations formelles nettement moins. Sur la Tip Toe Lane, chacun peut tenter sa chance. Ce que Shardey ne dit pas : c’est précisément ce gouvernement qui a contribué à créer la situation dans laquelle il se trouve aujourd’hui, en poursuivant le rêve d’un avenir radieux. L’auteur étasunien Alexander Clapp le décrit ainsi dans son livre « La guerre des déchets » : lorsqu’Internet amorce son expansion fulgurante, au tournant du millénaire, le pays pauvre qu’est le Ghana y voit une opportunité de développement économique. Il devient le deuxième pays du continent avec un raccordement à Internet généralisée, et des groupes internationaux déplacent leurs centrales d’appel d’Asie du sud-est vers ce pays anglophone. Clapp écrit : « Apporter Internet au Ghana est une chose. Raccorder des millions de Ghanéens à Internet en est une autre. » L’infrastructure à elle seule ne suffit pas. Il faut aussi les appareils pour l’utiliser. Une tâche apparemment insurmontable pour un État dont la grande majorité de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Alors que des pays comme l’Ouganda interdit les importations d’appareils électroniques usagés, le Ghana est le seul pays d’Afrique qui a supprimé les droits de douane à l’importation pour les ordinateurs, les écrans et les imprimantes usagés. Les amis de Shardey lui apportent des appareils par valises entières, « d’Europe, des États-Unis, de Chine et de Dubaï », précise-t-il. Les marchands sont souvent des Ghanéens vivant à l’étranger, mais aussi des Nigériens, des Chinois et des Libanais. Parfois, des


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Étudiantes, ouvriers, pères de famille : c’est au marché des appareils électroniques, sur la Tip Toe Lane, que la classe moyenne ghanéenne achète ses téléphones mobiles et ses ordinateurs portables usagés.


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Chômage endémique et guère de moyens pour devenir footballeur professionnel. Pour beaucoup, à Accra, le commerce de téléphones mobiles usagés est le plan B, voire le plan C.


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Les étals et vitrines débordent d’ordinateurs portables et de téléphones. La plupart sont importés de l’étranger par des Ghanéens, des Libanais ou des Chinois. Une vignette garantit que les appareils ont été testés et fonctionnent.

Même Steve Jobs a connu des échecs. Les commerçants de Tip Toe Lane rêvent de maisons, de voitures et de voyages, mais s’estiment heureux de pouvoir payer le loyer, l’école et la nourriture de leur famille.


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32 photos des appareils circulent sur des groupes WhatsApp, dans des vidéos TikTok et sur Facebook avant même leur arrivée. « J’achète le plus souvent à un Libanais sur WhatsApp », affirme Shardey, « ou de l’autre côté, dans l’American Mall. » La plupart des téléphones mobiles et ordinateurs portables sont munis d’une vignette indiquant : testé, cent pour cent fonctionnel. Cette vignette est obligatoire – en principe.

Le Ghana reçoit régulièrement des livraisons illégales de déchets électroniques en provenance de l’Europe. C’est ce qu’ont montré des études et des recherches, dans le cadre desquelles des déchets ont été munis d’émetteurs de géolocalisation.

Des téléphones mobiles et des ordinateurs portables encore utilisables passent la frontière sans autorisation, en tant que dons ou marchandises. Mais bien souvent, ils n’ont plus qu’une faible durée de vie résiduelle.

Le chemin vers le Ghana passe par des réseaux illégaux – et des dons légaux Selon la Convention de Bâle, qui a été ratifiée par presque tous les États membres de l’ONU sauf les États-Unis, seuls peuvent être importés au Ghana des appareils ayant été testés avec succès par l’exportateur. Officiellement, environ 150’000 tonnes d’appareils usagés arrivent chaque année au Ghana, dont un grand nombre d’appareils inutilisables. Les livraisons illégales sont rarement découvertes : les douanes européennes s’intéressent davantage à ce qui rentre. Pour les douanes d’Afrique de l’Ouest, il est « notoirement difficile » d’identifier des déchets électroniques. Dans ce domaine, les succès des autorités sont rares. Mais de temps en temps, ils offrent un aperçu de cette économie souterraine : en 2023, les autorités espagnoles ont arrêté 43 membres présumés d’un réseau qui aurait introduit clandestinement quelque 5'000 tonnes de déchets électroniques – l’équivalent de 200 camions – en Afrique de l’Ouest depuis les Canaries, avec l’aide d’entreprises de recyclage officielles. De tels réseaux ne sont pas seulement actifs en Espagne. Des études, dans le cadre desquels des déchets électroniques ont été envoyés avec des émetteurs de géolocalisation, ont montré que des déchets importés illégalement au Ghana provenaient également de France et d’Allemagne – c’est-à-dire des deux pays vers lesquels la Suisse exporte la grande majorité de ses déchets électriques et électroniques. En 2024, quelque 1'100 tonnes d’appareils électroniques usagés inutilisables ont passé la frontière suisse vers l’étranger. Ce chiffre monte à 31'100 tonnes, si on compte non seulement les appareils entiers, mais aussi les pièces détachées comme les câbles et les circuits imprimés. Une grande partie de ces pièces devrait être retraité correctement. Mais une partie passe également par des voies d’exportations illégales. Six pour cent des livraisons suivies par GPS ont quitté l’Europe de manière illégale en direction de l’Afrique ou de l’Asie. De plus, les autorités ne saisissent dans leurs statistiques que les exportations d’appareils qui ne fonctionnent plus. Ceux qui sont encore utilisables peuvent être exportés sans autorisation, en tant que dons ou marchandises, même s’ils ne présentent, bien souvent, plus qu’une durée de vie résiduelle de quelques années. Des organisations suisses envoient également des ordinateurs portables sous forme de dons au Ghana.


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Dans son atelier, Enoch (à g.) passe ses journées à remplacer écrans, caméras et batteries de téléphones. Pour les remettre en état, il lui arrive de contourner certaines sécurités du fabricant.

On estime qu’en Suisse, environ 8 millions de téléphones mobiles inutilisés dorment dans des tiroirs. Impensable au Ghana : dans ce pays, les appareils usagés sont réparés et revendus.

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À quoi ressemble vraiment le recyclage des TV ? Dans bien des cas, les commerçants de déchets expédient des télévisions par conteneurs entiers d’Europe vers le Ghana, où elles vont par exemple dans le quartier de Lapaz, haut lieu de la réparation de TV.

À Lapaz, on l’appelle simplement « le docteur ». Ses patients sont des TV défectueuses. Sur une « opération », il gagne environ 100 francs. Ses patients viennent d’Europe et représentent une clientèle inépuisable.


DÉCHETS ÉLECTRONIQUES AU GHANA « No repair cable detected » Un peu plus loin, dans le grouillement de la Tip Toe Lane, Enoch sort son petit tournevis pour changer l’écran d’un téléphone mobile. Avec son index gauche, le réparateur tâte les supports, les éléments de la caméra et le circuit imprimé. Il ne lui faut que dix minutes pour ce remplacement. Coût : 50 cedis, soit 3.50 francs. Même s’il n’a pas de travail certains jours, il gagne quelque 500 cedis par semaine, l’équivalent de 35 francs. « Ça permet de vivre », affirme Enoch, décontracté. Il continue de visser, contrôle, visse. « Viens », me lance-t-il, après avoir terminé le remplacement, et me conduit vers la cage d’escalier à l’arrière d’un centre commercial. Enoch doit se baisser pour passer une porte battante cachée. Derrière celle-ci se trouve un atelier, plus grotte que pièce : deux collègues, un Mac sur un bureau, un ordinateur portable et un microscope sur un autre. L’air, dans cet antre, est agréablement frais, il doit y avoir une climatisation quelque part. Voilà ce qu’Enoch voulait me montrer : alors que, dans la chaleur de la rue, on effectue les réparations « simples » pour le grand public, l’atelier fait des petits miracles. L’un de ses collègues montre ce dont il est capable. Avec un appareil spécial, il contrôle si l’iPhone usagé qu’il tient dans la main détecte que son accu vient d’être changé. « No repair cable detected » – aucun câble de réparation détecté – apparaît à l’écran. Et à côté, le pictogramme d’une batterie : « 100 pour cent ». Personne ne pousse des cris de joie, l’opération est devenue simple routine. Enoch a grandi avec l’électronique. En partie parce que le plan du gouvernement ghanéen du début des années 2000 semblait fonctionner : des appareils électroniques usagés affluaient dans le pays depuis le monde entier. Alors que le Ghana n’avait encore aucun café Internet en 2000, il en comptait déjà plus de 600 deux ans plus tard. Accra a accueilli l’un des premiers superordinateurs d’Afrique. Mais avec ces appareils sont également arrivés les déchets. Des ordinateurs, des imprimantes et des réfrigérateurs défectueux, déclarés comme dons ou matériel usagé fonctionnel. La Convention de Bâle interdisait ce type d’exportations et était déjà en vigueur, mais il n’y avait pratiquement pas de contrôles ni de lois spécifiques dans les pays de destination. LAPAZ Opération à ciel ouvert L’homme que tout le monde appelle simplement « le docteur » travaille à 30 minutes au nord de la Tip Toe Lane, dans le quartier de Lapaz. « Ils viennent tout droit de Grande-­ Bretagne », affirme-t-il devant le réduit qui lui sert d’entrepôt pour TV à écran plat. De ces entrepôts, il y en a ici toute une série. Lorsque le sien est presque vide, il commande de nouvelles marchandises en Europe. Il se saisit d’une TV qui vient d’arriver et la pose avec l’écran vers le bas sur une table en plastique, dont on devine vaguement qu’elle a un jour été blanche.

35 Le docteur saisit ses instruments, dévisse la coque en plastique anguleuse, branche un câble et soulève le patient pour contrôler son fonctionnement : néant. L’écran reste noir. Il teste la carte mère, le cerveau de la TV, puis la carte de traitement d’images, son système nerveux. Diagnostic : le cerveau fonctionne, mais ses informations ne sont pas correctement transmises. Remède : transplantation de la carte de traitement d’images. Quelques minutes et tours de vis plus tard, la TV fonctionne à nouveau parfaitement. « Ces appareils sont nettement plus faciles à réparer qu’avant », souligne le docteur. Il est entré dans ce business il y a 25 ans et a commencé à travailler sur les grandes télévisions à écran cathodique. Aujourd’hui, tout le monde veut une TV à écran plat. Cette TV lui a coûté quelque 1500 cedis, soit environ 100 francs. Il pourra la revendre pour 2500 à 3000 cedis – pour autant qu’elle fonctionne. Autrement dit : le docteur achète des marchandises qui ne devraient être importées que si elles sont formellement recyclées. Les TV de son entrepôt ne sont pas testées. « Sur 20 appareils, il y en a environ 7 qui fonctionnent », précise-t-il. Quant aux 13 autres, il s’efforce de les réparer. Pour l’un d’entre eux au moins, le diagnostic est toutefois : sans espoir. Pour 100 cedis ou 7 francs, cela reste supportable. Le docteur ramène la TV réparée dans son entrepôt. En passant, il désigne un homme en t-shirt vert, qui consulte son téléphone mobile devant l’entrepôt voisin. « De Grande-­ Bretagne », souffle-t-il. « C’est lui qui me livre ma nouvelle commande. » Des marchandises, on en trouve sur Facebook Marketplace et dans les points de recyclage officiels L’homme au t-shirt vert s’appelle Kingsley, il est Ghanéen et mène deux vies parallèles : la nuit, il occupe un poste dans une usine à Oxfordshire, le jour, il vend des déchets. Ses marchandises : tout ce qui peut s’acheter à bon prix en grandes quantités tels que TV usagées, ordinateurs portables, chaises. « Même lorsque je suis au Ghana, je regarde ce qu’il y a sur le marché à Oxfordshire », affirme-t-il, pendant qu’il scrolle à travers Facebook Marketplace. Kingsley profite, d’une part, du fait qu’il est souvent plus avantageux, en Europe, de remplacer un appareil plutôt que de le réparer. Et d’autre part, du fait que les télévisions, ordinateurs portables et téléphones mobiles sont remplacés à un rythme toujours plus élevé. Celui qui, comme lui, importe de grandes quantités d’appareils au Ghana gagne relativement bien sa vie. Ses marchandises, il ne les trouve pourtant pas uniquement sur Facebook Marketplace, mais aussi dans les points de recyclage officiels. Les deux parties sont gagnantes : les points de recyclage économisent un traitement onéreux et obtiennent peut-être encore un peu d’argent, et Kingsley y trouve ses marchandises. « Je dis toujours aux vendeurs que la


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Autrefois, on trouvait ici des grandes aigrettes, des cormorans et des bécasseaux. Aujourd'hui, la lagune de Korle est une décharge, une montagne infernale de déchets, l'un des lieux les plus pollués au monde.


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38 marchandise part pour le Ghana. La plupart s’en fichent, du moment qu’ils sont payés. » Quatre fois par an, Kingsley remplit un conteneur maritime. Contrairement aux commerçants, ceux qui déposent leur téléviseur pour le recyclage ignorent que leur appareil fera le tour du monde. Le conteneur voyage pendant trois semaines avant d’arriver dans le port de Tema, à une heure en voiture à l’est d’Accra. Le transport lui coûte quelque 4000 livres anglaises, soit environ 4300 francs, dit Kingsley. À cela s’ajoutent 8000 livres de droits de douane à l’importation. Ces dernières années, les prix ont augmenté, en raison de la pandémie de coronavirus, des tensions géopolitiques et de l’application plus stricte des règles d’importation au Ghana. Certains disent que ces prix plus élevés réduisent les quantités de déchets électroniques qui arrivent au Ghana. Cela ne touche pas Kingsley : « À l’achat des marchandises, je sais exactement ce que je pourrai en tirer au Ghana. » Il devrait en aller de même pour les autres commerçants.

Le germano-ghanéen Nana Yaw Konadu travaille à son rêve : créer une véritable économie circulaire, qui profite à tous. Aux Ghanéens, aux Européens et à l’environnement.

Dans le recyclage, il n’y a pas de déchets, seulement des ressources. Vraiment ? Nana Yaw Konadu importe, lui aussi, des appareils en grandes quantités au Ghana, mais exclusivement des appareils qui fonctionnent encore. Ce binational Allemand et Ghanéen est le fondateur et CEO d’Electro Recycling Ghana, l’une des plus grandes entreprises de recyclage du pays. Son rêve : créer une véritable économie circulaire, qui profite à tous. Aux Ghanéens, aux Européens et à l’environnement. Le principe est simple : les matériaux recyclés sont de plus en plus recherchés dans les pays du Nord global, notamment parce que leur utilisation est de plus en plus imposée par la réglementation. Actuellement, les entreprises européennes importeraient ces appareils en grande partie d’Asie, souligne Nana Yaw Konadu, « une opportunité ratée ». À en croire Nana Yaw Konadu, ce sont en réalité deux opportunités ratées. La première : les entreprises européennes peuvent vendre leurs vieux appareils au Ghana, où on achète encore des iPhone 7 ou 8. La seconde : ce qui ne peut plus être vendu sera recyclé, et les matériaux recyclés comme le cuivre et le plastique reviennent en Europe. Nana Yaw Konadu en est convaincu : « Ce marché a un immense potentiel ». Il importe déjà près de 40'000 télévisions usagées, ordinateurs portables et téléphones mobiles par an. Chaque année, il recycle 15'000 tonnes de déchets électroniques dans une installation à une heure en voiture au nord d’Accra. Il bénéficie, pour cela, du soutien non seulement des plus hautes instances ghanéennes, mais aussi de la société allemande pour la coopération internationale (GIZ). La visite de l’installation de recyclage est annulée au dernier moment : c’est la saison des pluies, un écoulement chez le voisin est bouché et le terrain est sous 50 centimètres d’eau.


DÉCHETS ÉLECTRONIQUES AU GHANA

Un peu partout, on frappe sur des réfrigérateurs, des fours à micro-ondes et des climatiseurs jusqu’à accéder au matériau le plus précieux de la décharge : le cuivre.

Le cuivre récupéré à Agbogbloshie est revendu à l’étranger et réutilisé en tant que matériau recyclé dans de nouveaux appareils. Bien possible qu’il revienne ici dans quelques années.

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Ses cicatrices témoignent de la dangerosité de son travail : les burner boys comme Mohamed Awal ramènent des câbles au bord de la lagune, allument le plastique et entretiennent le feu jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le précieux métal.

Alors qu’il existe un marché pour le cuivre, le fer et l’argent, personne ou presque ne s’intéresse aux coques en plastique. Cela devrait changer : entre-temps, il y a des entreprises qui veulent également recycler ces parties.


DÉCHETS ÉLECTRONIQUES AU GHANA

L’entrepreneur Nana Yaw Konadu décrit ainsi son modèle d’affaires : « Pour la mise en décharge en Europe, tu reçois peut-être deux dollars par appareil ; au Ghana, des gens paient encore 100 dollars pour le même appareil. »

En Suisse aussi, on vend de plus en plus d’appareils électroniques. Et on en jette par conséquent de plus en plus : la Swico collecte chaque année quelque 130’000 tonnes d’appareils électroniques mis au rebut.

41 Nana Yaw Konadu ne se laisse pas démonter. Dans la discussion, il enchaîne les superlatifs : la plus grande plateforme d’appareils usagés et les plus grandes initiatives pour le recyclage d’appareils électroniques s’intéresseraient à son projet. En Allemagne, en Autriche et en Suisse. Pour lui, il ne fait aucun doute : l’expédition de ces appareils vers l’Afrique de l’Ouest est doublement rentable. Cela permet non seulement de prolonger la durée de vie des appareils, mais augmente également les profits. « Pour la mise en décharge en Europe, tu reçois peut-être deux dollars par appareil ; au Ghana, des gens paient encore 100 dollars pour le même appareil. » Malgré cela, les entreprises européennes hésiteraient : l’Afrique souffre encore d’une trop forte stigmatisation. AGBOGBLOSHIE Les conséquences du Black Friday Mike Akane préférerait qu’aucun appareil ne soit importé dans le pays. Pour lui, Agbogbloshie est l’illustration de tout ce qui va de travers dans le marché des appareils électroniques usagés. Cet activiste de l’environnement voit deux problèmes fondamentaux. Premièrement, les douanes ghanéennes n’ont aucun moyen de contrôler tous les appareils d’un conteneur maritime. Et deuxièmement, personne ne contrôle les appareils munis d’une vignette « Testé ». De plus, « absolument n’importe qui peut apposer une telle vignette. » Environ 20 pour cent des appareils électroniques expédiés au Ghana doivent être réparés avant d’être revendus et 15 pour cent finissent directement sur une décharge officielle ou sauvage. Entre-temps, la situation s’est améliorée. Selon une étude, environ 70 pour cent des 215’000 tonnes d’appareils électroniques importés en 2009 étaient hors d’usage. Mike Akane traverse le marché aux oignons, le long de la route principale d’Agbogbloshie, tourne à gauche devant la lagune et s’arrête sur la décharge, à côté d’une montagne de coques en plastiques de moniteurs gris, de climatiseurs blancs et de télévisions noires. Le verre de moniteurs brisés crisse sous ses pieds. Mike Akane parle de la surconsommation occidentale, de l’obsolescence programmée des appareils électroniques et de la société de consommation, dont le Black Friday est le symptôme le plus criant. En Suisse aussi, on vend de plus en plus d’appareils électroniques. Et on en jette de plus en plus. Tous les deux à trois ans, les consommateurs en Suisse veulent un nouveau téléphone mobile, et les entreprises remplacent leurs ordinateurs à un rythme similaire. Du point de vue écologique, cela n’a guère de sens. Ces trente dernières années, la Swico a collecté environ un million de tonnes d’appareils électroniques. Quelque 130’000 tonnes viennent s’y ajouter chaque année. Jacob vit avec trois de ses frères et sœurs dans une petite pièce, quelque part au milieu du bidonville d’Agbogbloshie. Quand il pleut, ce qu’il fait souvent et fortement à la saison des


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Que signifie faire carrière à Agbogbloshie ? Le burner boy Mohammed Awal, par exemple, rêve d’acheter une balance industrielle et d’abandonner le travail le plus malsain de la décharge.


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L’outil de travail des intermédiaires : une balance industrielle. Le fer et le cuivre sont achetés au poids, puis revendus comme matériau recyclé, principalement à des Chinois et à des Indiens, mais aussi à des Européens.

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Mike Akane examine un autocollant sur un moniteur mis au rebut. Régulièrement, cet activiste de l’environnement trouve sur des appareils les noms d’universités européennes, de bibliothèques et d’entreprises informatiques.

44 pluies, l’eau goutte du plafond. Le chemin en terre battue qui passe devant leur chambrette disparaît sous l’eau et la boue. Pour Jacob, Agbogbloshie est un endroit « vraiment effroyable », c’est l’un des endroits les plus pollués de la planète. Les nourrissons acquièrent déjà avec le lait maternel un risque accru de développer un cancer ; trois habitants sur quatre présentent des niveaux de plomb pathologiques dans le sang. Jacob ne souhaite qu’une chose : partir de là. Pour cela, il a tout autant besoin de l’ordinateur portable HP usagé, posé dans un coin de la chambrette, que de la décharge de l’autre côté de la lagune. Sans le portable que sa mère lui a acheté, il y a quatre ans, pour 2000 cedis, soit 135 francs, il ne pourrait pas étudier à l’université. Et sans le travail sur la décharge, où il traine derrière lui l’aimant d’un hautparleur démonté pour collecter des morceaux de fer, il ne pourrait pas payer ses études. Le portable est lent, le travail dangereux, « mais je n’ai pas le choix », se résigne Jacob. Sur la décharge, l’activiste de l’environnement Mike Akane se penche pour examiner un autocollant sur un moniteur. Régulièrement, il trouve sur des appareils les noms d’universités européennes, de bibliothèques et d’entreprises informatiques. De temps en temps, il leur envoie un courriel : « Saviez-vous que votre imprimante, votre moniteur ou votre ordinateur a fini sur une décharge au Ghana ? » Par exemple à une université néerlandaise. « Ils ne pouvaient pas y croire. Ils ont dit qu’ils auraient donné leurs appareils à une entreprise de recyclage. » Ils pensaient avait tout fait juste. Or, le terminus n’était pas un centre de recyclage à Amsterdam, mais une décharge au Ghana. Quoique : ce n’est pas tout à fait exact. Les composants des appareils revivent d’une certaine manière. Un peu partout, on frappe sur des réfrigérateurs, des fours à micro-­ ondes et des climatiseurs jusqu’à accéder au matériau le plus précieux de la décharge : le cuivre, sous forme de tuyaux, de fils de cuivre ou de bobinages. Plastique brûlé, fumée noire, corps scarifiés Le burner boy Mohammed Awal porte une cicatrice rituelle sous l’œil droit. Elle témoigne de son origine du nord du Ghana, la région la plus pauvre du pays. D’innombrables autres cicatrices sur les jambes, les bras et les mains témoignent d’une vie de dur labeur. Son travail consiste à ramener des câbles sur le bord de la lagune, à allumer le plastique et à entretenir le feu aux flammes bleues jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le précieux métal. Sous un soleil de plomb, il se tient à moins d’un mètre des flammes et s’efforce de respirer le moins possible l’épaisse fumée noire. C’est l’un des travaux les plus malsains de toute la décharge. S’il se blesse, il risque de contracter le tétanos. À chaque feu, des particules de plastique brûlé s’accumulent dans ses voies respiratoires. Après quelques minutes près du feu, ça lui gratte déjà au fond de la gorge.


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Agbogbloshie, aussi appelé Sodome et Gomorrhe, continue d’attirer des habitants : le bidonville voisin abrite quelque 15’000 personnes, pour la plupart originaires du nord du Ghana, la région la plus pauvre du pays.


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Autrefois venu observer les oiseaux à la lagune de Korle, Mike Akane y revient aujourd’hui comme activiste environnemental : « Tous les appareils électroniques arrivant au Ghana finissent tôt ou tard ici, y compris ceux de Suisse. »


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En 2021, la décharge a été déblayée par l’armée. Le recyclage et, avec lui, le problème ont provisoirement été déplacés dans la zone d’habitation voisine, avant de revenir peu après sur le terrain déblayé.

47 Une fois le feu éteint, il refroidit le cuivre avec de l’eau et le jette sur un tas, prêt à être pesé à l’un des nombreux points de pesage. Le Nigérian responsable paie 55 cedis, soit 3.5 francs par livre de cuivre. La plus grande partie de l’argent n’appartient pas à Mohammed Awal, mais à son mandant, qui a acheté les déchets électroniques. Pour un cedi de plus par livre, le Nigérian revend ensuite le cuivre à ses clients chinois, indiens ou européens. Le cuivre récupéré à Agbogbloshie est recyclé dans des appareils, qui finiront, un jour, sur cette même décharge, au bord de la lagune de Korle. Comme burner boy, Mohammed Awal gagne assez pour louer une pièce minuscule pour les cinq membres de sa famille – mais de loin pas assez pour faire carrière ou quitter cet endroit. Son prochain objectif ? Pouvoir peser lui-même le cuivre, l’aluminium ou le fer. « Mais pour ça, tu as besoin de balances industrielles », précise-t-il. « Et pour en acheter, il faut du capital. » Mohammed Awal vit pour l’avenir de ses enfants. « Je ne veux en aucun cas qu’ils restent ici. » Mike Akane, l’activiste de l’environnement, n’est pas le seul à faire ce constat : un endroit comme Agbogbloshie, que même ses habitants comparent parfois à Sodome et Gomorrhe, ne devrait pas exister. Le gouvernement a fait déblayer cette décharge par l’armée en 2021. Le recyclage et, avec lui, le problème ont provisoirement été déplacés dans la zone d’habitation à proximité – et sont revenus peu après sur le terrain déblayé. Les gens ont tout simplement besoin de travail. Comme Jacob l’étudiant, comme Awal le burner boy, ils sont prisonniers de cette contradiction. Ils ne veulent pas rester là parce qu’ils savent que c’est dangereux. Mais ils doivent y rester pour gagner au moins un petit peu d’argent. Mike Akane monte dans un taxi et revient vers le centre-ville. Il reste longtemps silencieux, avant de constater, résigné : « Voilà comment fonctionne notre économie mondiale. » Et ce n’est pas de sitôt que cela va changer, il en est de plus en plus convaincu.


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180 → 400 Zo de données par an (aujourd’hui → dans 2 ans)

Consommation d’électricité par an des centres de données : 945 TWh

Tellement de déchets numériques !

Publications sur les réseaux sociaux, e-mails publicitaires, enregistrements de concerts de plusieurs minutes, vidéos de chats ou tutoriels de maquillage. Bon nombre de contenus créés pour des raisons plus ou moins valables restent stockés, alors qu’ils ne sont plus d’aucune utilité depuis longtemps. Ces données inutiles sont stockées sur des serveurs, consomment de l’électricité et génèrent du CO2. Au total, la part de l’électricité consommée dans le monde par les centres de données s’élève à environ 1,5 % et devrait atteindre 3 % d’ici 2030. Consommation d’énergie estimée : 945 térawattheures.

La croissance du volume mondial de données – et donc de la consommation d’électricité – ne faiblit pas. Mais tout ce qui est stocké est loin d’être utile.


RÉSIDUS DE DONNÉES

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Part dans la consommation mondiale d’électricité (d’ici 2030) 1,5 → 3 %

50 % de toutes les données d’entreprise restent inutilisées

En matière de déchets numériques, l’intelligence artificielle représente à la fois une source d’espoir et un facteur de risque. Elle constitue un risque, car elle permet de générer massivement de nouveaux contenus – et donc de nouveaux déchets numériques. Aujourd’hui, environ 180 zettaoctets de données sont générés chaque année, et d’ici deux ans, les estimations prévoient près de 400 zettaoctets par an. Un zettaoctet correspond à 1 billion de gigaoctets, soit 1’000’000’000’000 gigaoctets.

L’espoir, quant à lui, réside dans le fait que l’IA puisse aider les entreprises à mieux structurer leurs données. Jusqu’à présent, les résultats ne sont guère concluants pour beaucoup d’entre elles : environ la moitié des données restent inutilisées, 90 % des entreprises peinent à les exploiter de manière pertinente – et, parfois, l’existence même de ces données n’est pas connue. Comme elles sont potentiellement utiles, les entreprises ne parlent d’ailleurs pas de déchets numériques, mais de « dark data ». La perspective lucide : les particuliers ne vont guère freiner leur consommation de données. L’espoir est plus grand du côté des entreprises, pour lesquelles la gestion des données devient de plus en plus un facteur de coût important.

Dark data : https ://zipdo.co/dark-data-statistics/ Part des centres de données : https ://www.heise.de/news/KI-laesst-Strombedarf-steigen-Rechenzentren-verbrauchen-2030-doppeltso-viel-10347139.html


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Un tictac inquiétant dans les eaux de la Baltique À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés ont immergé des milliers de tonnes de munitions et d’armes au large des côtes de la Baltique. Une véritable bombe à retardement qui hante ces lieux, prisés des retraités comme de la faune. Texte : Elisabeth Krainer Photos : Kaja Grope

Lorsqu’on entend le nom de « Baltique », on imagine à peu près cette image de carte postale : tronçon de la plage Californie, à l’est de la baie de Kiel.


MUNITIONS EN MER BALTIQUE Dans cette « Californie » du nord de l’Allemagne, tout semble aller pour le mieux. Ici, pas de Santa Monica mais une idylle plus sobre au bord de la Baltique, la mer à perte de vue, peutêtre encore l’un ou l’autre porte-conteneurs, tellement petits à l’horizon qu’on serait tenté de les enlever d’une chiquenaude. La plage, à une heure environ en bus à l’est de Kiel, n’a rien à voir avec la véritable Californie. Son nom semblerait plutôt venir d’un morceau d’épave échoué. Cette « Californie » du nord de l’Allemagne offre ce genre de carte postale qui active instantanément les synapses dès qu’on prononce le mot « Baltique ». Familles, retraités et sportifs se croisent entre les fauteuils cabines en osier, profitant de la plage tandis que le vent fait onduler les herbes des dunes. L’atmosphère est paisible. La zone maritime de Kolberger Heide, à quelque trois kilomètres à l’ouest de « Californie », est ce qu’on appelait une zone de déver­ sement. Lors de la capitulation de l’Allemagne nazie, en mai 1945, les Alliés devaient trouver une solution pour se débarrasser des millions de tonnes de munitions intactes. Les Britanniques redoutaient des actions de guérilla si les armes n’étaient pas détruites. La solution la plus simple fut donc de les immerger. C’était rapide et avantageux. Quant au risque que ces munitions pouvaient représenter pour l’environnement, ce n’était pas une priorité dans les années d’après-guerre. De plus, l’immersion d’armes et de déchets dans la mer était une pratique courante dans le monde entier. Les pays maritimes qui ont connu des guerres au cours du vingtième siècle restent confrontés à ce problème aujourd’hui encore. L’idée derrière ces immersions : les produits dangereux comme le TNT, le gaz moutarde ou le phosphore seraient tellement dilués par les immenses volumes d’eau qu’ils finiraient par se dissoudre. Cela valait également pour les déchets nucléaires. Dès 1946, les États-Unis, la Grande-­ Bretagne, la Suisse et l’Union soviétique ont immergé des fûts de matières radioactives dans les océans. Cette pratique n’a été interdite qu’en 1994 par la Convention de Londres sur la prévention de la pollution des mers. L’immersion de munitions a été interdite dès 1975. La grande question : immersions britanniques ou soviétiques ? Torpilles, grenades, mines marines, lance-­ roquettes : au total, environ 1,6 million de tonnes de munitions ont été déversées dans la mer du Nord et la mer Baltique. Des missiles V1 reposent également depuis 80 ans au fond de la mer. Chacun de ces missiles de croisière est chargé d’environ 850 kilos d’explosif TNT. La mer Baltique a recueilli, au total, quelque 300 000 tonnes d’engins explosifs de toutes sortes. La plupart sont des munitions allemandes, qui ont été laissées intactes, mais dont le détonateur a été en partie démonté par les Alliés avant leur immersion. Au fond de la mer, il y a aussi des obus non explosés des alliés, tirés contre l’ennemi ou largués par précaution avant l’atterrissage. Dans la région côtière du Mecklembourg-Poméranie occidentale, alors

51 sous occupation soviétique, des munitions ont été déversées dans la mer sans registre ni plan. Dans le Schleswig-Holstein, les Britanniques ont procédé tout autrement : ils ont organisé une élimination rigoureuse, en triant soigneusement les munitions selon leur usage naval ou terrestre, séparant les petites charges en caisses de bois des obus de gros calibre. La Kolberger Heide, au large de la baie de Kiel, en contient environ 30 000 tonnes. Ils sont situés à moins de deux kilomètres du littoral, parfois à dix mètres de profondeur. Leur corrosion est désormais avancée. Dans la baie de Kiel, rien ne laisse imaginer la présence de bombes ou de traces de destruction. Les voies maritimes de cette étroite avancée d’eau, qui s’étire jusqu’au cœur de la ville, sont très fréquentées. Ferries, voiliers et paquebots de croisière les sillonnent sans relâche. En juin dernier, à Heikendorf, au bord de la baie, on a pu entrevoir ce qui sommeillait sous la surface. « Cela ressemblait à un morceau de pain rassis », raconte Sylvia Soggia. Elle est la présidente des bains de Heikendorf, un petit club de natation doté d’une zone de baignade : un ponton en U en béton, des bancs en bois, des chaises en plastique blanc et un toboggan en métal s’enfonçant de quelques mètres dans l’eau. Sylvia Soggia, elle-même nageuse, aime cet endroit, la petite cabane avec

Matériel désamorcé à des fins de démonstration : des bombes récupé­rées sur le fond marin.


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Ici, l’« établissement » n’a rien d’institutionnel : Sylvia Soggia dans le cabanon des bains de Heikendorf.

Konrad Fischer sur le « Maria », avec lequel il a déjà repêché des mines marines dans la mer Baltique.

52 vestiaires, le kiosque et l’impressionnante collection d’animaux gonflables de toutes les couleurs. Un jour, alors que l’un des maîtres-­ nageurs tentait de renvoyer à l’eau un objet ressemblant à un morceau de pain, celui-ci a roulé sur le béton du ponton avant de s’embraser. Aucun doute : il s’agissait de phosphore blanc. Celui-ci était utilisé dans des armes chimiques et datait probablement de la Seconde Guerre mondiale. Sous l’eau, le phosphore est stable pendant des dizaines d’années, mais reste extrêmement toxique. Dans des eaux pauvres en oxygène, il peut libérer de la phosphine, un gaz mortel pour les poissons et autres animaux marins. S’il sèche, la température corporelle suffit à le faire s’enflammer. C’était la première fois que cette arme chimique arrivait sur le ponton de la station balnéaire habituellement réservée à la baignade, au jeu et à la détente. « Nous n’avions pas de clients, nous étions en train de préparer la saison. En rejetant ce truc dans l’eau, notre maître-nageur a instinctivement eu la bonne réaction », souligne Sylvia Soggia. Lorsque le morceau de phosphore a dérivé vers la plage, elle l’a récupéré dans un seau plein d’eau et a appelé la police, puis le service de déminage. Sans la boule de feu, ils n’auraient pas reconnu le phosphore. Le club a diffusé des photos par courriel, afin que tout le monde sache quoi faire en cas de doute. Le morceau trouvé dans ces bains était plutôt gros et informe, pas vraiment le genre de chose qu’on ramasserait pour le mettre dans sa poche. Les petits morceaux sont plus problématiques : de nombreux plagistes les confondent avec de l’ambre, les ramassent et les mettent dans la poche. « Et tout d’un coup, le pantalon brûle », avertit Sylvia Soggia. Des zones sans vie, où rien ne pousse La menace constituée par les vieilles munitions est perfide. Les bombes ne sont pas encore complètement rouillées, les quantités d’explosif libérées dans la mer sont encore faibles. « En tant que nageuse, je ne remarque aucune différence dans l’eau », dit Sylvia Soggia. Les baigneurs ne s’en font donc pas tellement pour ces vieilles munitions. Ils savent bien qu’elles sont là, mais cela n’a aucune influence sur leur quotidien. Ce qu’on ne voit pas n’inquiète pas – même s’il s’agit de bombes de plusieurs tonnes, conçues pour rayer de la carte des régions entières. Les associations de protection des animaux et de l’environnement mettent en garde depuis des années contre les conséquences de la corrosion de ces munitions. Le TNT est cancérigène pour l’homme et la faune. Les poissons plats issus de zones interdites en raison de la présence de munitions présentent déjà un nombre anormal de tumeurs du foie. Quant aux coquillages provenant de secteurs sensibles, ils absorbent eux aussi ces polluants. À côté de l’explosif proprement dit, ces munitions libèrent également dans l’eau des métaux lourds comme le mercure, le plomb ou l’arsenic. Dans les zones de déversement, les valeurs mesurées sont localement plus élevées, mais ne représentent pas encore de danger pour la chaîne


MUNITIONS EN MER BALTIQUE alimentaire. Cela peut toutefois changer avec la progression de la corrosion. Une fois dans la mer, ces polluants y restent. Comme si la mer Baltique n’avait pas déjà assez de problèmes : en raison du faible brassage de cette mer semi-­ fermée, ses eaux sont peu renouvelées et donc particulièrement sensibles. Des engrais et d’autres déchets ont longtemps été déversés dans cette mer, tandis que le trafic maritime et la pêche industrielle viennent encore aggraver la situation. Dans la mer Baltique, il existe des zones totalement mortes, sans aucune vie. Pourquoi ne repêche-t-on pas au moins les bombes avant que leurs explosifs ne finissent dans l’eau et notre chaîne alimentaire ? Pour faire court : c’est compliqué. La mer réunit de nombreux acteurs aux intérêts divergents, tous dépendant de ses ressources : les compagnies maritimes, le tourisme, les adeptes des sports nautiques, les pêcheurs, les responsables politiques qui, ces dernières années, ont de plus en plus souvent utilisé les voies maritimes comme instruments politiques. Sans oublier les personnes qui aiment contempler l’horizon en toute tranquillité sans penser à la guerre ou aux bombes. Il est alors difficile de ne pas se perdre dans des intérêts particuliers. À cela s’ajoute la question juridique : en principe, aucun pays côtier n’est tenu de récupérer des munitions en mer. Une fois que la rouille a entièrement percé les bombes, la catastrophe devient une perspective tout à fait réelle. « Nous ne pouvons pas être sûrs que les concentrations de TNT atteignent des seuils vraiment problématiques », admet le Dr Aaron Beck, de l’institut de recherche GEOMAR de Kiel. « Mais ne pouvons pas non plus l’exclure. » Le bâtiment couleur rouille en acier Corten, dans lequel travaille Aaron Beck, ressemble au fragment de mine marine qu’il tient au soleil dans l’entrepôt. Avec d’autres groupes de chercheurs, ce chimiste travaille au projet de récupération. Pour lui, l’étape de cartographie et de visualisation réalisée ces dernières années, a été particulièrement importante : ce n’est qu’en observant ces bombes, posées au fond de la mer, se transformer peu à peu en récifs artificiels, où étoiles de mer, algues et poissons viennent s’installer et tournoyer autour des ogives, que l’on mesure vraiment le paradoxe. Des armes conçues pour détruire au maximum, désormais intégrées à un paysage marin qui suscite la nostalgie et orne les écrans de smartphones. Ces dernières années, Aaron Beck a développé un appareil mobile pour l’analyse de l’eau, afin de mesurer les concentrations de TNT et d’autres explosifs dans la mer. La recherche, la documentation et l’analyse sont déjà bien avancées. « Maintenant, il s’agit de passer à l’action. » Des surprises dans des zones réputées propres Alors, faut il sortir ces engins, les évacuer, et continuer à se baigner comme si de rien n’était ? Depuis des décennies, les pêcheurs remontent régulièrement des munitions dans leurs filets, même si les accidents documentés restent rares. L’un d’eux est Konrad Fischer, 78 ans,

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Découverte explosive : l’océanographe Aaron Beck tient un fragment de mine marine.

De tels filtres à eau retiennent même les plus petites particules du puissant explosif TNT


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originaire de Heikendorf. Il sort encore en mer avec son vieux chalutier « Maria » de 90 ans. Konrad Fischer connaît bien toutes ces choses qui reposent au fond de la mer. Les petits comme les gros engins. « Ça ne cause que des ennuis », lance-t-il, pendant qu’il met de l’ordre sur son bateau « Elke ». Les samedis et dimanches, il y vend des sandwiches au poisson, de la bière et la fameuse « Schwarze Sau », une liqueur à la réglisse. Les zones de déversement connues sont en principe interdites aux pêcheurs. Mais comme les munitions n’ont pas seulement été déversées dans les zones désignées pour cela par les Britanniques, mais en partie déjà en chemin vers ces zones, il y a régulièrement des surprises à des endroits censés être propres. Il est alors difficile de délimiter précisément les zones contenant réellement des munitions. « On s’y habitue », philosophe Konrad Fischer, tout en feuilletant dans un album photo, à la recherche de la photo de la dernière mine marine ramenée sur son chalutier, une pièce de plus d’un mètre de diamètre. Il se souvient de l’idée, émise il y a plusieurs dizaines d’années, de payer des pêcheurs professionnels pour récupérer les munitions. De la même manière qu’ils ont été payés, dans les années d’après-guerre, pour déverser dans la mer les munitions dont il faut désormais débarrasser les fonds marins. L’idée a été rejetée, car considérée comme trop dangereuse. De plus, la récupération de déchets spéciaux militaires fait l’objet de dispositions légales très strictes. Konrad Fischer raconte qu’un jour, il a ramené à bord une bombe en aluminium. Sachant que ce métal avait de la valeur, il a meulé la bombe à moitié. « C’était peut-être courageux, peut-être aussi stupide. » Puis il a quand même appelé le service de déminage. En voyant la chose, les « gars des explosifs », comme il les appelle, sont restés bouche bée. Les dynamitages sous l’eau sont extrêmement nocifs Aujourd’hui, c’est surtout le service de déminage qui décide quoi faire lors de la découverte d’une bombe. Autrefois, on faisait exploser sous l’eau certaines mines marines et grenades sous-marines, raconte Oliver Kinast, démineur et directeur adjoint du service de déminage de Schleswig-Holstein, dans l’entrepôt provisoire de matériel pédagogique du service, une pièce remplie de bombes désamorcées et rutilantes. Ce n’est qu’après de nombreuses années et un important travail de sensibilisation mené par des associations comme le Naturschutzbund NABU (fédération allemande pour la protection de la nature), que l’on a pris conscience de la dangerosité des explosions sous marines : même à trente kilomètres de distance, un marsouin peut mourir des conséquences de l’explosion, car l’onde de choc endommage durablement son système d’écholocation. Pour Oliver Kinast, la récupération de ces munitions n’est pas qu’une simple question de protection de l’environnement : dans la situation géopolitique actuelle, ces tonnes d’explosifs dans les fonds marins représentent aussi un autre danger. « Un éventuel usage abusif des

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Chaque week-end, Konrad Fischer vend des sandwiches au poisson sur son bateau « Elke ».

Draguer des bombes avec des chalutiers ? Trop dangereux, estiment les spécialistes. Port de Heikendorf.


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Oliver Kinast enseigne le maniement correct des engins explosifs à l’aide de bombes vidées de leur contenu.

Presque toujours sur la mer, sans savoir ce qui repose sous sa planche : kitesurfeur Malte Drauschke.

56 munitions immergées pourrait fortement altérer le sentiment de sécurité du public et, de ce fait déjà, causer des dommages. », estime-t-il. Oliver Kinast est très impliqué dans l’actuel projet de récupération. L’idée est la suivante : une plateforme de récupération autonome en mer, qui récupère des munitions de manière indépendante et les brûle dans un four résistant aux explosions. Actuellement, les munitions désamorcées ou sans détonateur sont acheminées à Munster, l’un des rares sites d’Allemagne spécialisé dans leur élimination. Ce site aurait-il la capacité de brûler les 1,6 million de tonnes de munitions immergées ? « En aucun cas », affirme Oliver Kinast. Le site de Munster est, aujourd’hui déjà, totalement saturé par les bombes retrouvées sur la terre ferme. Pour Oliver Kinast, la récupération des munitions immergées devra se faire, un jour, sans Munster et sans plongeurs. D’ici là, de nombreuses questions resteront sans réponse, comme l’a montré le projet pilote de récupé­ ration dans la baie de Lübeck, en 2024. Dans le cadre de ce projet, le centre MUNIMAR a été créé. Celui-ci réunit GEOMAR, le ministère de l’Environnement de Schleswig-Holstein et la chambre de l’industrie et du commerce de Schleswig-Holstein. Le budget spécial de 100 millions d’euros mis à disposition par la coalition tricolore pour la récupération a alors permis de financer plusieurs mesures pilotes dans la baie de Lübeck. Pourquoi maintenant, et pas il y a 20 ou 30 ans ? Selon Tobias Goldschmidt, ministre de l’Environnement du Schleswig-Holstein, cette question tient depuis longtemps à cœur au gouvernement régional. Schleswig-Holstein a été le premier Land à se déclarer prêt à assumer une part équitable de la responsabilité financière. Cet effort représente environ 1,19 million d’euros par an. Parallèlement, le Land, l’État fédéral et le secteur privé y voient également une opportunité : les munitions immergées ne sont pas un phénomène purement allemand. En Europe, de nombreux pays maritimes sont concernés, et tant qu’il y aura des guerres, le problème persistera à l’échelle mondiale. À ce jour, il n’existe aucune solution comparable pour la gestion des munitions immergées dans les océans. Récupérer des dizaines de milliers de bombes prendra des années Ce projet bénéficiera-t-il de la pression économique ? Sur ce point, Oliver Kinast, du service de déminage, reste prudent. « La rentabilité pousse naturellement à l’innovation », admet-il. « Je trouve malgré tout important que des services de l’État gardent un œil sur le projet. Une entreprise cherche avant tout à faire du profit ; la prévention des risques n'est, tout au plus, qu'un effet secondaire. » De plus, on ne sait pas encore quand le projet commencera vraiment, combien de temps il durera et combien il coûtera au final. Pour toutes ces questions, le ministère du Land renvoie à l’État fédéral. « Pour la seule baie de Lübeck, où reposent 30 000 à 50 000 tonnes de munitions, cela prendra des années », estime Oliver Kinast. Malgré cela,


MUNITIONS EN MER BALTIQUE

57 il reste optimiste et est convaincu que les choses finissent par évoluer. Ces dernières années, de grands efforts ont été déployés pour sensibiliser le monde politique et la société à la dangerosité de la situation. Faire marche arrière maintenant, sous prétexte que cela devient compliqué, n’est tout simplement pas envisageable. Dans la « Californie » du nord de l’Allemagne, Malte revient tout juste d’une session de kitesurf. Le vent est malheureusement un peu faible, et sa voile le tire vers la plage. Malte est originaire de Kiel et travaille comme professeur de sport et d’espagnol. Il a grandi au bord de la mer Baltique. Il n’a encore jamais entendu parler de munitions sous l’eau. Tout comme Pauli, son amie, qui l’attend sur la plage pendant qu’il effectue des acrobaties à la surface de l’eau. Elle enseigne la biologie et la géographie et affirme que ce n’est pas un sujet abordé à l’école. Dans cette « Californie », l’impression demeure que tout va encore pour le mieux.


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9’000 t de débris spatiaux en orbite terrestre

100 millions de débris de plus de 1 mm

Tellement de débris spatiaux !

L’espace est infini, et pourtant, certains endroits deviennent encombrés : beaucoup trop de déchets y virevoltent. À une altitude comprise entre 200 et 2’000 km, plus de 100 millions d’objets de plus d’un millimètre de diamètre tournent autour de la Terre, ainsi que 500’000 débris mesurant jusqu’à 10 centimètres et 25’000 objets plus grands – ces derniers faisant l’objet d’un suivi. Au total, la masse des débris spatiaux en orbite est estimée à environ 9’000 tonnes.

Chaque année, des tonnes de débris spatiaux finissent dans la mer. La majeure partie reste toutefois en orbite, où elle devient un problème croissant.


DÉCHETS SPATIAUX

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Vitesse des petits débris : 7 km/s

2029 : lancement de la première mission active de nettoyage

Si cette quantité ne cesse d’augmenter, c’est en raison de l’essor de l’astronautique, des milliers de nouveaux satellites lancés chaque année – et de ce qu’on appelle l’effet Kessler : les collisions génèrent des débris supplémentaires, qui peuvent à leur tour provoquer d’autres collisions. Même les petits débris sont dangereux en raison de leur vitesse pouvant atteindre 7 kilomètres par seconde. Sur l’ISS, on ne laisse donc rien au hasard : dès que le risque de collision dépasse 1 sur 10’000, la station spatiale effectue une manœuvre d’évitement.

Il n’empêche qu’une partie des déchets spatiaux disparaît continuellement. Chaque année, plusieurs centaines de tonnes pénètrent dans l’atmosphère terrestre, où elles se consument en grande partie, tandis que le reste finit généralement dans la mer. On ne se contente pas de laisser le temps faire son œuvre : les plus gros fragments sont régulièrement dirigés vers l’atmosphère au-­ dessus du Pacifique Sud, où ils se consument, ou bien sont transférés sur une orbite de rebut plus élevée, afin de réduire le risque de collision qu’ils représentent. Pour que l’espace reste exploitable à long terme, une seule solution s’impose : le nettoyer. Ce dont on parle depuis longtemps devrait enfin commencer en 2029. À cette fin, la startup suisse ClearSpace, financée par l’Agence spatiale européenne (ESA), a développé un bras préhenseur autonome destiné à collecter les déchets spatiaux un par un.

Débris spatiaux, nombre de fragments : Manœuvre d’évitement de l’ISS : Entrée dans l’atmosphère : Orbite de rebut : ClearSpace :

https ://orbitaldebris.jsc.nasa.gov/faq/# (question 3) https://orbitaldebris.jsc.nasa.gov/faq/# (question 8) https ://www.tagesschau.de/wissen/weltraum/weltraumschrott-ozonschicht-100.html https ://orbitaldebris.jsc.nasa.gov/faq/# (question 14) https ://www.esa.int/Space_Safety/ClearSpace-1


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Une seconde chance Les barres de combustible usées contiennent encore d’énormes quantités d’énergie. Pourquoi ne parvenons-nous pas à utiliser cette énergie, plutôt que de les enfouir comme de simples déchets nucléaires ? Texte : Michèle Roten Photos : Jordi Ruiz Cirera

Le retraitement est complexe : dans cette salle, le matériau radioactif est manipulé à distance.

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RECYCLAGE DES DÉCHETS RADIOACTIFS « Utiliser l’énergie nucléaire, c’est comme décoller en avion sans savoir s’il y aura une piste d’atterrissage à l’arrivée. » C’est la comparaison qu’avait faite Jo Leinen, responsable politique allemand du SPD, dans les années 80. Bon, pourrait-on penser, une piste d’atterrissage, ça se construit. Le consensus international – que partage la Suisse – est actuellement le suivant : la solution la plus sûre et la plus simple est le dépôt en couches géologiques profondes. L’avion atterrit et reste au sol pour toujours. Fin de l’histoire. Mais ne vaudrait-il pas beaucoup mieux que l’avion ne fasse qu’une simple escale ? Le recyclage est un principe tout à fait logique. Nous utilisons des bouteilles en verre, une fois vides, nous les recyclons, puis nous fabriquons de nouvelles bouteilles à partir du verre fondu. Ainsi, le vieux verre devient une matière valorisable. On pourrait alors se demander : pourquoi ne pas faire de même avec les déchets nucléaires ? Après tout, une barre de combustible usée contient encore environ 95 pour cent d’uranium. Comment se fait-il qu’en 2026, en ayant toute la connaissance de l’humanité à disposition dans notre téléphone mobile, nous n’ayons pas trouvé de meilleure solution que de considérer cet uranium comme un déchet et de l’enfouir à grande profondeur dans une immense et coûteuse caverne ? 235 et 238, le fêtard et le trouble-fête Pour bien comprendre cette problématique, revenons brièvement sur les bancs de l’école. Les réacteurs nucléaires conventionnels utilisent de l’uranium. L’uranium est un minerai relativement abondant, blanc argenté comme le fer, mais très lourd, plus lourd que le plomb. Cet élément a été baptisé uranium parce qu’il a été découvert en 1789, peu après la découverte de la planète Uranus. C’est aussi le résultat de phénomènes cosmiques : des fusions d’étoiles à neutrons ou des explosions de supernovae – des étoiles géantes en fin de vie –, longtemps avant la naissance de notre système solaire. Notre planète Terre est donc née avec une quantité fixe d’uranium. Pour produire de l’énergie nucléaire, on utilise l’isotope uranium 235. Celui-ci ne se trouve toutefois jamais seul dans la nature, mais est toujours associé à l’isotope uranium 238 et représente tout juste 0,7 pour cent de l’uranium naturel total. Lorsqu’un neutron le percute, l’atome se scinde et libère de l’énergie. Pour simplifier, imaginons que l’uranium 235 soit le « fêtard » de la bande. Ce fêtard a toutefois ses préférences : il réagit surtout aux neutrons lents, ceux qui arrivent tranquillement. Pour rester dans notre métaphore, l’uranium 235 aime les « beats lents ». Les neutrons rapides – les « beats de techno » – le traversent sans provoquer de réaction : il ne se scinde pas, n’« entre pas dans la danse ». L’uranium 238, lui, se comporte différemment. Il absorbe volontiers les neutrons, qu’ils soient rapides ou lents, mais sans produire de fission. C’est le « rabat joie de la soirée », « le trouble-fête ». Dans un réacteur nucléaire, une barre de combustible composée de 95 pour cent d’uranium 238 et de 5 pour cent d’uranium 235 est bombardée de neutrons. Les neutrons lents provoquent la fission du « fêtard » uranium 235, ce qui libère une chaleur considérable. Cette chaleur sert ensuite à produire de la vapeur, qui fait tourner une turbine et génère de l’électricité. Chaque fission libère aussi de nouveaux neutrons, qui vont à leur tour percuter d’autres atomes d’uranium 235. La réaction se propage ainsi, comme une fête qui s’emballe, c’est ce qu’on appelle une réaction en chaîne.

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Les couleurs sont déjà apocalyptiques à elles seules : le verre jaune devant la cellule chaude, à La Hague, protège contre les radiations. Autrefois, les déchets nucléaires suisses étaient également retraités à La Hague. La grande fatigue Après trois à cinq ans, un peu moins de la moitié des atomes fêtards ont été fissionnés : ils gisent désormais, épuisés, dans un coin du club. Ce qu’ils ont laissé derrière eux, c’est une atmosphère extrêmement toxique au sens propre. Leur déchaînement a produit des produits de fission, très radioactifs et très chauds, mais qui, pour la plupart, se désintègrent relativement vite. Sur la piste, ils avaient fini par gêner tout le monde, ruinant l’ambiance. À cause d’eux, même les derniers atomes fêtards n’avaient plus envie de continuer la soirée. À cela s’ajoute une grande quantité d’uranium 238, l’éternel trouble fête. Certains de ces atomes ont été frappés par les neutrons qui volaient dans tous les sens : ils les ont absorbés et se sont transformés en plutonium. Or le plutonium, avec son rayonnement alpha, est hautement toxique, a une très longue demi-vie et est beaucoup plus réactif que l’uranium 235. C’est le consommateur de cocaïne, celui qui refuse obstinément que la fête s’arrête et qui, à chaque nouveau track, danse plus frénétiquement que tous les autres. Magnifique, pourrait-on penser : tout en produisant de l’énergie, on fabrique un élément qui est lui-même très, très énergétique. Ne serait-il pas possible d’utiliser ce plutonium pour alimenter des réacteurs nucléaires ? La réponse est : oui et non. Non, car un réacteur fonction-


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64 nant uniquement au plutonium serait presque impossible à contrôler, tant sa réactivité est élevée. Lors d’une « fête » à base d’uranium 235, il y a toujours quelques atomes qui mettent un peu plus de temps à « sentir le beat » : ils ne s’emballent pas immédiatement, ce qui permet de maintenir l’ambiance à un niveau gérable. Avec le plutonium, en revanche, presque tout le monde s’emballe instantanément. C’est précisément pour cette raison que le plutonium, beaucoup plus compact et « nerveux » que l’uranium 235, convient si bien à la fabrication d’armes nucléaires.

À l’origine des surgénérateurs, il y avait l’idée du recyclage Venons-en au « oui » de la réponse. Pour cela, nous nous rendons à La Hague, en Normandie. Une région magnifique avec une nature préservée, des maisons en pierre et la mer qui libère un vaste estran à marée basse et revient avec de puissantes vagues à marée haute. C’est dans ce paysage idyllique que se trouve le plus grand site industriel au monde de recyclage de barres de combustible usées. Ce complexe géant s’étendant sur quelque 300 hectares est exploité par le groupe nucléaire Orano, détenu majoritairement par l’État français. À son entrée en service en 1966, son objectif n’était pas du tout le recyclage des déchets nucléaires : après la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle voulait construire la bombe atomique française. Pour la Force de frappe, le programme d’armement nucléaire français, La Hague devait alors extraire le plutonium des barres de combustible de réacteurs nucléaires construits spécialement à cet effet. Ceux-ci ne produisaient pas d’électricité, mais uniquement du plutonium à usage militaire. Au début des années 70, La Hague a reçu un nouveau mandat : il s’agissait alors de retraiter des barres de combustible provenant de centrales nucléaires civiles. Non pas pour des raisons de durabilité, mais parce qu’on craignait qu’avec la crise pétrolière et le boom du nucléaire des années 70, l’uranium ne vienne rapidement à manquer. Mais on avait le plutonium !


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L’idée était plutôt géniale : utiliser l’élément le plus réactif, le plutonium, et le mélanger avec l’uranium 238, le trouble fête abondamment présent dans les déchets. Lorsqu’il se fissure, le plutonium libère de l’énergie et, en parallèle, les neutrons qu’il émet peuvent convertir l’uranium 238 en nouveau plutonium. Mais cela ne fonctionne pas avec les réacteurs nucléaires classiques, car ils sont refroidis à l’eau, un milieu qui, en plus d’évacuer la chaleur, ralentit fortement les neutrons. Or, pour que l’uranium 238 capture un neutron et se transforme en plutonium, il faut des neutrons rapides. Dans notre métaphore : l’uranium 238 ne réagit qu’à une vraie techno rave, pas à des beats tranquilles. C’est dans ce but qu’ont été développés les surgénérateurs (ironiquement, nous reviendrons plus tard sur ce concept, lorsque nous porterons un regard vers l‘avenir). Les surgénérateurs fonctionnent comme une centrale nucléaire normale, mais ils utilisent, pour le refroidissement, un fluide qui freine moins les neutrons que l’eau, afin que l’uranium 238 absorbe davantage de neutrons pour générer du nouveau plutonium.

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Les éléments combustibles usés sont entreposés et refroidis pendant cinq ans dans le bassin de désactivation. La lumière bleue est due à des particules chargées se déplaçant à une vitesse supérieure à celle de la lumière dans l’eau.


RECYCLAGE DES DÉCHETS RADIOACTIFS Aussitôt dit, aussitôt fait : en 1973, le Phénix est entré en service, suivi, en 1986, du Superphénix, qui était à l’époque le fleuron incontesté de l’industrie nucléaire mondiale, refroidi au sodium liquide. Mais la désillusion ne s’est pas fait attendre : les réacteurs étaient régulièrement confrontés à des fuites du système de refroidissement. Pendant toute sa durée de vie de douze ans, Superphénix a fonctionné à pleine puissance pendant tout juste 278 jours, en raison de fuites de sodium et de pannes techniques. Un gouffre financier incontrôlable qui a coûté des milliards. Les déchets nucléaires du monde entier arrivent à La Hague, sur la côte atlantique française Et c’est ainsi que le centre de La Hague est devenu ce qu’il est aujourd’hui : une usine de tri des déchets nucléaires. Dès l’entrée de l’immeuble administratif, on constate que le recyclage est pris très au sérieux : on y trouve un carton dans lequel on peut déposer les lunettes qu’on n’utilise plus. Il est huit heures du matin, une foule se presse devant l’immense site du plus grand employeur de la région. Nous faisons la queue devant les multiples contrôles de sécurité, discutons joyeusement d’une file à l’autre, avec le personnel chargé de la sécurité et les pompiers – les seuls en France à pouvoir porter une arme, comme nous le fait remarquer, non sans fierté, notre guide. Après nous être changés, notre guide nous fait visiter l’installation. Nous passons devant d’immenses centres de contrôle semblant tout droit sortis d’un film de science-fiction, puis devant la cellule de déchargement où les barres de combustible sont extraites par des bras robotisés derrière des murs de 1,2 mètre d’épaisseur, pour être placées, sous quatre mètres d’eau, dans l’immense bassin de refroidissement d’un bleu turquoise. Après quelques années, les barres de combustible sont découpées en petits morceaux, plongées dans de l’acide nitrique bouillant, puis décomposées en leurs constituants chimiques. Il reste alors du plutonium, de l’uranium et des produits de fission. Ces derniers sont vitrifiés et placés dans des fûts, tandis que les enveloppes contaminées des barres de combustible sont compressées et également placées dans des fûts. Ce sont là les déchets proprement dits – et comme la France ne peut (ou ne veut) pas conserver les déchets nucléaires d’autres pays, ceux-ci sont réexpédiés, parfois à l’autre bout du monde, au Japon par exemple. Les déchets français restent à La Hague jusqu’à ce qu’ils puissent être stockés dans le centre de stockage Cigéo, dans le nord-est du pays, qui devrait être fonctionnel vers 2050. Le trésor qui est en réalité au cœur de tout ce processus – le plutonium – reste toutefois en France. Celui-ci est transformé en combustible MOX dans l’usine affiliée Melox, située dans le sud de la France. C’est en principe la même chose que ce qui est utilisé dans les surgénérateurs, mais avec des proportions moins explosives, ce qui fait qu’il peut être utilisé dans des réacteurs conventionnels – mais toujours avec environ 70 pour cent de barres de combustible normales, comme « modérateurs ». La Suisse et les trois grands problèmes liés à la gestion des déchets nucléaires La Suisse a, elle aussi, utilisé cette filière de recyclage jusqu’en 2006. Après le moratoire de dix ans adopté en 2018, la stratégie énergétique 2050 a acté la fin définitive du nucléaire en Suisse. Les trois principales raisons à cela étant liées aux problèmes inhérents au recyclage des déchets nucléaires.

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Premièrement : la contestation portée par les mouvements écologistes. Le recyclage génère d’importantes quantités de nouveaux déchets radioactifs – provenant notamment du bain d’acide, qui devient, à la fin du processus, la soupe la plus toxique qu’on puisse imaginer, avec un dépôt de produits de fission hautement radioactifs. Elle est bien sûr évaporée, nettoyée, filtrée, mais à la fin, il reste malgré tout des eaux usées radioactives. Celles-ci sont rejetées en mer depuis le site de La Hague – non pas directement au large de la côte, mais via un pipeline situé à quelques kilomètres au large. L’impact de cette procédure est difficile à évaluer. Orano met en avant des valeurs limites strictes et des mesures continues. Selon ses propres données, le rayonnement supplémentaire mesuré dans l’environnement reste inférieur à vingt microsievert par an – c’est moins que le rayonnement subi lors d’un vol Zurich – New-York. Les défenseurs de l’environnement ne voient toutefois pas les choses sous cet angle et mettent en garde contre l’accumulation à long terme. Des substances extrêmement dangereuses comme le césium 137, le strontium 90, l’iode 129 ou l’américium sont absorbés par le plancton, le plancton est mangé par de petits poissons, ceux-ci sont mangés par de plus gros poissons et, à un moment donné, le gros poisson arrive dans notre assiette. Le problème est l’augmentation de la concentration à chaque étape de la chaîne alimentaire : le plancton n’absorbe bien sûr qu’une très petite quantité de substances dangereuses. Mais le petit poisson mange beaucoup de plancton. Le grand poisson mange beaucoup de petits poissons. Et l’Homme, eh bien, il mange volontiers du poisson lorsqu’il est près de la mer. Notre assiette de fruits de la mer sur la plage du pittoresque village de Vauville, non loin de la ville un peu surélevée de La Hague, était délicieuse. Jusqu’à ce que quelqu’un fasse remarquer que nous étions les seuls à manger du poisson dans ce restaurant fréquenté exclusivement par des habitants du lieu. Cela peut bien sûr relever du pur hasard. Deuxièmement : le coût. Le retraitement est extrêmement onéreux. Beaucoup, beaucoup plus onéreux que l’uranium bon marché disponible sur le marché mondial. La brève panique des années 70, où l’on avait craint que l’uranium soit bientôt épuisé, s’est évanouie après la découverte de grands gisements au Canada, qui ont fait baisser les prix.


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Chaque année, plus de 1200 tonnes de barres de combustible sont retraitées à La Hague. Sur ce site, plus de 4000 collaboratrices et collaborateurs travaillent au retraitement des déchets nucléaires.


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Dernière étape : vérifier qu’aucun matériau radioactif ne quitte le site. Après quelques secondes, l’appareil passe au vert si les mains et les semelles sont exemptes de contamination.


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Le vestiaire de La Hague : les vêtements de protection sont nettoyés après chaque poste, afin d’éviter des contaminations.

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Couleurs inoffensives, matériau dangereux : chacune de ces capsules représente une phase du recyclage des déchets nucléaires.

Avertissements, contrôles et mesures omniprésents – en espérant que la lumière reste toujours verte. Un dosimètre portatif et un dosimètre mural contrôlent les niveaux de radiation, afin d’éviter la propagation d’une contamination radioactive.


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Chaque personne qui entre dans le domaine contrôlé de l’usine de retraitement reçoit un dosimètre personnel, qui lui est attribué de manière univoque à travers un système codé. Un employé contrôle le carnet de notes de notre autrice à l’aide d’un détecteur portatif de radiation, afin de vérifier qu’il n’est pas contaminé.


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« Un certain scepticisme est en tout cas de mise face à certaines start-ups du secteur nucléaire. », estime Andreas Pautz. Cet ingénieur nucléaire est directeur du Centre d’ingénierie et de sciences nucléaires (NES) de l’Institut Paul Scherrer (PSI).


RECYCLAGE DES DÉCHETS RADIOACTIFS Troisièmement : le problème reste entier. Les déchets résiduels reviennent en Suisse et doivent être stockés de manière sûre. Que nous réserve l’avenir ? Par exemple d’anciennes idées remises au goût du jour Voilà où en est, en 2026, le recyclage des déchets nucléaires : l’état des lieux, ici et maintenant. Mais l’avenir, lui, se dessine déjà. Des start-ups qui promettent de boucler enfin le cycle du combustible, tout en répondant à notre appétit insatiable d’électricité pour la numérisation, émergent à un rythme effréné. Elles s’appellent Newcleo, Moltex, Project Omega ou encore Thorizon. La plus bruyante est probablement la start-up américaine Oklo, cofondée par le patron d’OpenAI Sam Altman. Oklo ne vise rien de moins qu’une révolution de l’énergie nucléaire. De petits réacteurs compacts, qui seraient placés directement à côté des centres de données utilisés pour l’IA et qui les alimenteraient en électricité. Une promesse aux airs presque bibliques : que les déchets nucléaires deviennent électricité. « Turning waste into gigawatts » : tel est le slogan d’Oklo. Ces réacteurs seraient refroidis au sodium liquide. Oui, Phénix, Superphénix…et bien d’autres souvenirs remontent à la surface. Car si les startups aiment se présenter comme disruptives, beaucoup de leurs concepts ne sont en réalité que d’anciennes idées remises au goût du jour ou relookées. Le professeur Andreas Pautz, de l’Institut Paul Scherrer, reste également lucide face au caractère novateur de quelques-uns de ces concepts. « Il y a bien sûr beaucoup de marketing derrière tout cela », estime-t-il. « Un certain scepticisme est en tout cas de mise face à certaines start-ups du secteur nucléaire. » Cet ingénieur nucléaire est directeur du Centre d’ingénierie et de sciences nucléaires (NES) de l’Institut Paul Scherrer (PSI), en Argovie. Le PSI est le plus grand institut de recherche en sciences naturelles et en ingénierie de Suisse, et est rattaché au domaine des EPF. Avec ses quelque 2300 collaborateurs, il mène des recherches de pointe dans les domaines des technologies du futur, de l’énergie et du climat, de l’innovation dans le secteur de la santé et de la recherche fondamentale dans les sciences naturelles. En tant que centre de compétence national de la Suisse pour la recherche en énergie nucléaire et en sûreté nucléaire, il fournit les bases scientifiques nécessaires à la sûreté nucléaire et au développement futur des technologies nucléaires. En collaboration avec la Nagra, il effectue des recherches sur le comportement chimique et physique du matériel nucléaire en profondeur dans le sous-sol, afin d’assurer la sûreté du dépôt en profondeur. Andreas Pautz est sans doute le mieux placé pour offrir, en conclusion, une vue d’ensemble claire sur la question du recyclage. Toutes les start-ups qui prétendent pouvoir recycler les déchets nucléaires ne le convainquent pas vraiment. Cela ne signifie toutefois pas que leurs idées sont forcément mauvaises. Après tout, la Russie exploite déjà depuis des dizaines d’années des réacteurs refroidis au sodium liquide. Existe-t-il donc des start-ups qui proposent des idées vraiment nouvelles et révolutionnaires ? Il hésite. Un grand nombre de leurs idées remontent aux années 60. « Mais prétendre que tout cela n’est que du réchauffé serait ignorer les progrès technologiques. » À l’époque, ces idées n’avaient tout simplement pas pu être concrétisées parce qu’on ne disposait pas des matériaux nécessaires ou des capacités de calcul suffisantes. « Nous disposons aujourd’hui de meilleurs matériaux, de meilleures simulations et d’une bien meilleure compréhension. »

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Une technologie capable de résoudre tous les problèmes à l’avenir ? Peu probable Nous devrions abandonner l’idée qu’il y aura un réacteur capable de tout faire, conseille-t-il. C’est-à-dire produire un maximum d’électricité tout en détruisant les matières radioactives à vie longue et générer, en plus, des températures élevées pour des processus industriels. S’il s’agit de détruire au mieux les réserves de plutonium, il miserait sur les réacteurs à sels fondus (Molten Salt Reactor, MSR) – des expériences dans ce sens sont réalisées au PSI. En résumé : on prélève le combustible usé de centrales nucléaires conventionnelles et on le dissout dans des sels chauds. Pendant que ce liquide circule en boucle, on extrait chimiquement les déchets problématiques, sans interruption du fonctionnement. L’uranium et le plutonium restent ainsi dans le réacteur jusqu’à ce qu’ils soient entièrement désintégrés. Il subsiste des déchets résiduels, mais qui ne restent radioactifs que pendant des centaines ou des milliers d’années, et non pendant des centaines de milliers d’années. « Parmi tous les concepts de nouveaux réacteurs, c’est pourtant celui sur lequel nous avons le moins de retour d’expérience. », modère toutefois Andreas Pautz. « Jusqu’ici, il n’y a pratiquement eu qu’une seule expérience, certes très réussie, avec des réacteurs à sels fondus, réalisée il y a près de soixante ans aux Etats-Unis. Ce n’est que récemment que la Chine a réussi à mettre en service un nouveau réacteur expérimental à sels fondus. Malgré cela, je considère cette technologie comme la plus prometteuse, s’il s’agit d’utiliser réellement les déchets nucléaires comme ressource. » Et à quel point une concrétisation de cette technologie à grande échelle est-elle réaliste ? Sur ce point, le professeur Pautz se montre aussi clair qu’un scientifique peut se permettre de l’être lorsqu’il s’agit de faire des prévisions : « Nous n’en sommes plus infiniment éloignés. C’est quelque chose qui pourra devenir réalité à grande échelle dans les vingt prochaines années. Mais pour cela, il faut bien sûr la volonté politique, la mise en œuvre technique et des investissements considérables. » Revenons à la piste d’atterrissage évoquée au début. À en croire Andreas Pautz, il n’y aura pas de piste idéale pour atterrir et redécoller sans fin. Mais des escales pourraient être envisageables, afin que l’avion puisse redécoller et ne soit pas utilisé une seule fois. En revanche, aucun avion ne reste éternellement en l’air. À un moment donné, il arrive en fin de vie et reste au sol. Autrement dit : on ne pourra pas se passer d’un dépôt en profondeur. Cela au moins est une certitude.


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Un immense site pour une immense quantité de déchets nucléaires et un repère visible loin à la ronde : le site de retraitement de La Hague s’étend sur plus de 300 hectares.


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93’000 mètres cubes pour les déchets radioactifs de la Suisse

10 % des déchets → 99,8 % de la radioactivité

Tellement de déchets radioactifs !

La majeure partie des déchets qui finiront un jour dans le dépôt géologique en profondeur de la Suisse sont des déchets de faible et de moyenne activité (DFMA) : environ 44’000 mètres cubes de déchets nécessitent, colis compris, quelque 77’900 mètres cubes de volume de stockage. Les déchets de haute activité (DHA) nécessitent des conteneurs nettement plus grands. Sur un total de 8’200 mètres cubes, seuls 1’500 mètres cubes correspondent aux déchets proprement dits, soit un volume d’environ 10 × 10 × 15 mètres. Bien que les DHA ne représentent qu’environ un dixième du volume total, ils concentrent 99,8 % de la radioactivité totale.

Au total, les déchets radioactifs occuperont 93’000 mètres cubes dans le dépôt géologique en profondeur de la Suisse. Mais au-delà du volume, la question cruciale est la suivante : comment la radioactivité évolue-t-elle au fil du temps ?

Au bout de 100’000 ans, la majeure partie de la radioactivité se sera désintégrée. Dans ses analyses de sûreté, la Nagra prend même en compte une période d'un million d'années.


500m+ – le magazine du siècle La plateforme de contenu de la Nagra, composée d’un magazine monothématique, d’un podcast, de courts documentaires et d’un site web informatif.

DIRECTION DU PROJET POUR LA NAGRA Patrick Studer (responsable de la communication) RESPONSABILITÉ GÉNÉRALE & CONCEPTION Schroten, Adrian Schräder CHEFFES DE PROJET Roxana Hudson, Adrian Schräder

MAGAZINE Rédaction de texte et production: Nicola Brusa Auteurs: David Fehr, Elisabeth Krainer, Florian Leu, Michèle Roten, Sebastian Sele Photos: Jordi Ruiz Cirera, Sebastian Sele, Kaja Grope Relecture: Rea Gutzwiller (allemand) Maquette & direction artistique : Hubertus Design Adaptations linguistiques: Angela Paulsen Impression: Druckerei Odermatt, Dallenwil

FILM magazinedusiecle.swiss Mattogrosso Films, © 2026 Nagra Benjamin Weiss (directeur), Marc Bachmann (directeur de la photographie), Michèle Roten (rédaction & VO), Annika Fausch (montage) CONCEPT DIGITAL ET PUBLICITAIRE Adrian Huwyler SITE WEB Cubera Solutions AG: Natalia Gerasimenko, Michael Fretz


Le documentaire sur le recyclage des déchets radioactifs est désormais disponible sur magazinedusiecle.swiss.


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