MPS MEN PORTRAITS SERIES
n°2 version française
LE DOUTE menportraits.blogspot.com © Francis Rousseau 2011-2020
MEN PORTRAITS _____________________ Le doute
A la fin des années 1940, Yukio Mishima (pseudonyme de Kimitake Hiraoka),24 ans, écrit Confession d’un masque. C’est une œuvre autobiographique mettant en scène un homme devant cacher ses désirs homosexuels. Il devient immédiatement célèbre dans son pays et, en à peine quelques années, partout dans le monde. A cette époque, Mishima doutant de lui, veut absolument donner le change en troquant son apparence de jeune homme fragile contre celle d’un athlète. Il s’astreint à des exercices physiques extrêmement contraignants. En 1955, il a un corps d’athlète. Il l’entretient jusqu'à la fin de sa vie, en pratiquant le Kendo, l'escrime au sabre du Japon des Samouraïs. Après avoir envisagé une alliance avec Michiko Shōda qui devint par la suite Impératrice du Japon après avoir épousé l'empereur Akihito - il se marie en 1958 avec Yoko Sugiyama dont il a 2 enfants. Cette vie rangée n’est pas un choix mais un sacrifice pour satisfaire le « désir de sa mère ». Tout le monde sait que l’écrivain mène une double vie : on le voit dans les bars homosexuels de Tokyo qu’il dit fréquenter « en observateur » ; on lui prête des liaisons avec des étrangers de passage où avec des Français quand il séjourne à Paris, etc... L'homosexualité de Mishima apparaît clairement dans ses œuvres mais au Japon, ce thème reste toujours tabou, même plusieurs décennies après sa mort. Ainsi en 1995, sa famille intente un procès au romancier Jiro Fukushima qui publie un livre, assorti de lettres, sur sa liaison avec Mishima. Avant d'être totalement interdit, le livre se vend à plus de 90.000 exemplaires. Quant aux photos où Mishima exhibe son corps (comme celle-ci), elles sont devenues, depuis lors, les portes drapeaux iconiques de l’esthétique homosexuelle.
Yukio Mishima (1925-1970) photographié en 1967 avec son sabre de Kendo 3 ans avant son suicide
En 1968, Mishima va même jusqu’à jouer son propre rôle, dans un film - devenu mythique - Le Lézard noir aux côtés de l’onnagata (la transexuelle) Akihiro Miwa, dont on dit qu’elle/il fut son amant ! Le propre biographe occidental de Mishima, Henry Scott-Stokes balaie le doute sur l’homosexualité de Mishima de façon formelle, rappelant que la mort même de Mishima, son shinjū (suicide à deux) est une manière d'authentifier l'amour que Mishima et Morita se seraient portés. En effet au cours de l'année 1970, Mishima achève sa somptueuse tétralogie La Mer de la fertilité avec son quatrième tome : L'Ange en décomposition. Le 25 novembre, il poste à son éditeur la fin du manuscrit puis se rend au Ministère de la Défense où il prend en otage un général et fait convoquer les troupes à qui il tient un discours en faveur de la restauration de l’autorité impériale. C’est une tentative de coup d’Etat ! La réaction des 800 soldats présents, est hostile. Devant les huées, Mishima se retire de façon théâtrale et rentre chez lui pour se donner immédiatement la mort par seppuku avant que son amant, Masakatsu Morita, selon la tradition ne l’achève en le décapitant. Morita suivit immédiatement Mishima dans la mort. Ce coup d'éclat minutieusement préparé pendant plus d’une année, avait même été décrit à l’identique dans son roman Chevaux échappés (1969). Avant de se suicider, Mishima fuma une Onshino Tabako, les cigarettes spéciales de la Maison impériale du Japon. A l'occasion de la publication de son essai, Mishima ou la Vision du vide (1980). l’académicienne Marguerite Yourcenar déclara dans l’émission Apostrophes : « La mort de Mishima était une de ses œuvres et la plus soigneusement préparée ».
MEN PORTRAITS _____________________ Le doute
Andrea Solario (1461524) Homme à l’œillet rose, 1495 National Gallery London
Cet homme qui était un sénateur de Venise, tient ostensiblement un œillet rose dans sa main droite, ce qui n’est pas, on en conviendra facilement, la vocation première d’une sénateur, même vénitien. Si par contre l’on souvient que l’œillet rose était un symbole d’engagement et qu’on rapproche ce signe du très bel anneau bleu et or que le sénateur porte à son pouce, on pourra vite déduire que cet homme à la fière allure se prépare à se marier ! La tradition vénitienne voulait en effet que le jour du mariage, l’époux offre à sa promise un œillet rose qu’elle s’empressait de cacher dans ses vêtements. Plus de doute : ce portrait est donc celui du sénateur le jour même de son mariage. Bien que son identité nous soit inconnue, sa tenue nous dit qu'il était un vénitien de haut rang. Le bonnet et l'étole (ce morceau de tissu plié sur sa poitrine) atteste de la maturité du personnage. Sa tunique quant à elle, donne à penser qu’il était peut-être magistrat, car seuls les membres de l’un des conseils municipaux étaient autorisés à porter du rouge. Venise, dans les années 1490, fut au centre des innovations dans le portrait grâce à l'adoption de nouvelles techniques et de nouvelles conceptions de la peinture venues des Pays-Bas. Solario a peint l'homme selon tous les canons de la dernière mode, en utilisant une pose de trois quarts, plutôt que de profil, sur fond d'une vallée verdoyante. Solario était originaire de Milan bien qu'il ait surtout travaillé à Venise.