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(Page reste vierge image seulement pour finaliser le choix de la couverture)

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NUEES DES HOMMES NUS [Sous-titre]

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Du même auteur Aux éditions Polymnie ’Script Antichambre de la Révolution Aventure de Noms Cave des Exclus Chagrin de la Lune Désespoir des Illusions Dialectique du Boudoir Disciple des Orphelins Erotisme d’un Bandit Eté des furies Exaltant chaos chez les Fous Festin des Crocodiles Harmonie des Idiots Loi des Sages Mécanique des Pèlerins Obscénité dans le Salon Œil de la Nuit Quai des Dunes Sacrifice des Etoiles Sanctuaire de l’Ennemi Science des Pyramides Solitude du nouveau monde Tristesse d’un Volcan Ventre du Loup

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Vices du Ciel Villes des Revenants

MEL ESPELLE 5


NUEE DES HOMMES NUS

Polymnie ‘Script

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© 2014 – Mel Espelle. Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur.

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[Dédicace]

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[PrĂŠface]

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Chapitre 1

Le prêteur romain déclara : « Je ne veux pas avoir d’ennuis avec toi, tu saisis ? A présent tu es ma prisonnière. Victoire remportée sur les Sarmates. Approche un peu…mais viens, n’aies donc pas peur. Tu ne crois pas que je t’aurais déjà exécutée si le désir m’avait conquis ». Et telle une statue de marbre figée pour l’éternité Agamê resta immobile. Des braises chauffaient dans un petit foyer monté sur pied et les épaisses tentures et les rideaux isolaient du froid. On n’avait pas tout ce confort là-bas : les hommes vivaient encore dans des huttes et ne pouvaient rivaliser avec le confort proposé par les citoyens de Rome. « Nous attendrons que ton roi Jahan se manifeste, auquel cas nous négocierons ta liberté. Si rien ne bouge, nous te vendrons au plus offrant. Beaucoup ont déjà fait le pari qu’ils pouvaient arriver à te dompter. Tu sembles apprendre vite et notre collaboration n’en sera que plus meilleure ». Agamê lui cracha au visage. Une façon comme une autre de lui dépeindre son enthousiasme et passivement ce dernier s’essuya en disant ignorer tout des traditions Sarmates mais soucieux d’en savoir davantage Arriva un esclave aux tempes grisonnants et au nez busqué ; la tunique blanche qu’il portait ne le couvrait pas assez mais il s’en moquait ; ici on ne mourrait pas de froid.

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« Caius est né esclave. A ce jour, il a toujours connu la servitude et a-t-il seulement l’air malheureux ? Plus vite tu te feras à l’idée et mieux se sera. Derrière toute cette crasse, tu as la peau blanche et les yeux clairs…Tu n’es pas très grande, mais assez pour les travaux domestiques. Caius ! Vas me chercher le maître d’armes. Aucun mal ne te sera fait si tu te tiens tranquille. Or tu as déjà tué trois de mes hommes et éborgné l’un de mes gardes. De plus on te voit ici comme un ennemi à abattre ». Le rideau s’ouvrit sur un légionnaire de grande taille portant le nom de Dabbeh- Merula. Le glaive en évidence sur sa hanche, il la toisa du regard, prompt à la pourfendre. « Imperator, vous m’avez fait demander ? —Oui. Cette prisonnière n’a plus besoin de ces chaînes. Détachez-la sur le champ. Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ? Détachez-la et…lavez-la, elle pue. Ensuite, si elle se montre bien obéissante vous pourrez lui donner à manger ». Ils étaient tous là à l’observer. Le cœur de l’esclave battait à toute allure, prêt à exploser. Et les soldats la fixaient. C’est de la haine qu’Agamê lisait dans leur regard noir et inhumain ; l’un d’eux s’approche d’elle et déchira la bretelle de sa tunique. Il est humiliant de se tenir ici, au milieu de ces tentes et de ne pouvoir se déplacer leur décocher de violents coups de pieds. On l’attrapa par la nuque pour la faire plier. A genoux Agamê fixait les pieds du centurion. Ils étaient sales et Agamê n’eut qu’une envie : y enfoncer un pic assez pointu pour le rendre inutilisable. « Galenus ! Viens la laver, c’est ton esclave après tout ! —Et pourquoi ne pas la laisser souffler un peu ? —Ne discutes pas les ordres, poursuivit ce dernier attable, croquant à pleines dents dans une pomme. Tu ne fais pas d’histoires et tu la nettoies ». Cet homme n’a aucune envie de l’approcher ; son hésitation est telle qu’on le pousse violemment vers la scène qui se joue depuis maintenant deux jours. Lentement il s’accroupit.

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« Dépêches-toi, on ne va pas y passer la journée ! Le général tient à ce que cette sauvage prenne figure humaine, siffla le maître d’armes, les jambes écartées dont Agamê n’apercevais que l’ombre au sol. Tu la nettoie et tâches de ne pas te faire tuer ». Les lèvres serrées, il plongea l’éponge dans un seau et entreprit de lui laver l’épaule avec une manifeste pudeur. « N’aies pas peur, je ne te ferais pas de mal, affirma-t-il en caressant doucement sa peau. L’eau est un peu froide, mais je vais faire vite… Voilà, c’est bien ». Les rires gloussèrent autour de lui. Le rang des spectateurs grossit et tous attendaient le moment où elle enfoncerait la dague dans le cœur du légionnaire. « Sois plus énergique Galenus ! —Astiques-la bien Agrippa, gloussa-t-on dans le public et évites de te montrer trop sentimental. Ce n’est pas une chienne, c’est une louve. —Cornélius ! Vas lui montrer comment on fait ! Tonna le tribun en se levant promptement. Et vous autres, retournez au travail ! » L’homme en question fendit la foule, renversa le seau au-dessus de sa tête ; l’eau emporta la paille, la terre séchée et la peinture ; une flaque bleue recouvrit le sol et il frotta sa peau comme pour l’en dépecer. « Je pense avoir compris Cornélius ». Ce dernier loin d’avoir terminé sa démonstration plaqua la malheureuse au sol. « C’est une Sarmate, tu dois te montrer moins sentimental. N’oublies pas de quelle façon ils tuent les nôtres Agrippa. Ne les regarde jamais dans les yeux, tu pourrais y entrevoir le diable. —Elle est humaine autant que toi. —Humain, ça. Ne me dis pas que tu t’apitoies sur leur sort, en sifflant entre ses dents. Il n’y a rien d’humain sous mon pied ; ces créatures n’ont pas d’âme, tu le sais autant que moi. —Terminez avec la sauvage, entonna le prêteur les poings sur les hanches et remettez-la avec le chien. Ca lui fera un peu de compagnie ».

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Le camp reprit son cours. Placée sous bonne garde Agamê fixait ses genoux. Depuis trois jours son ventre la torturait et pour pousser le supplice les soldats venaient me narguer avec leur ration. Ils la passaient sous son nez en ricanant, les plus cruels jetaient leurs restes au chien. Pourtant le prêteur avait certifié qu’elle mangerait. Son estomac grogna furieusement. On lui apporta une écuelle ; l’homme répondant au nom de Claudius la lui tendit mais au dernier moment cracha dedans. « Là tu peux manger sale chienne ! » En malaxant les aliments à ses sécrétions. « Ouvres la bouche ! En lui attrapant la mâchoire pour la forcer à avaler. Tu fais moins ta fière maintenant, hein ! Tu fais moins l’intéressante… La projetant face contre terre. Qu’estce que tu regardes toi ? C’est quoi ton problème, hein ? Tu veux te la fourrer, p’tit gars, ricana-t-il en l’attrapant par les cheveux. On dirait qu’elle te plait… Tu la veux ? Crois-tu qu’elle se plaira avec un puceau de ton espèce, hein ? Regarde comme elle est appétissante. Alors viens la chercher… » Il n’en fit rien ; se contenta de tourner les talons. Anshan viendrait la chercher et la vengerait. En attendant Agamê devait serrer les dents et se montrer forte, ne pas faiblir et lutter de toutes ses forces. La nuit venait de tomber sur le camp. Les étoiles scintillaient à travers un voile de nuages. Les légionnaires riaient autour d’une partie de dés ; certains dormaient, d’autres échangeaient des blagues sur leurs ennemis. L’autre l’observait, occupé à tailler une branche à l’aide d’un canif. Une large cicatrice barrait son œil droit et la prisonnière rêvée de le lacérer encore et encore jusqu’à le tuer d’un ultime coup de lame. Ainsi il n’aurait pas eu cette expression de satisfaction sur son visage. « Pourquoi tu me regardes ? Tu crois me faire peur ? Le moment venu je vais te crever sale pute ! ». Il lui assena un violent coup. Le sang gicla. L’autre jour Agamê lui transperça la main à l’aide d’un bout de bois. A présent un énorme bandage recouvrait sa

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main. Elle aurait aimé viser le cœur et regrettait d’avoir manqué de temps. Il se mit à neiger. Les flocons virevoltaient dans tous les sens et notre prisonnière glissa sous son abri de fortune, rassemblant mes genoux sous son menton pour observer la neige tomber. Deux gardes la fixait ; nerveux, les mains crispées sur leur lance. Le moindre de ses mouvements stimulait leur réactivité. Et il était jouissif pour elle de les voir sursauter. Si Agâmé ne bougeait pas, le froid envahirait tous ses membres. « Tu ne bouges pas ! » Hurla l’un des gardes et sorti de nulle part le tribun apparut, le rictus au coin des lèvres. Il tapota sur sa gorge pour en sortir un rot, souleva sa tunique et pissa contre l’enclos. La pisse fumait en touchant le sol et quand il eut terminé, il renifla bruyamment. « Il parait que tu parles notre langue. A te regarder il est difficile d’imaginer que tu maîtrise les subtilités de notre langage. Lèves-toi (un violent coup m’atteint en pleine côte). Tu sais qui je suis ? Le tribun Scipio Magnus. Cela ne t’évoque rien, mais une fois le mur d’Hadrien dressé sur tout Britannia je retournerai à Rome ; victorieux, les têtes des chefs Sarmates au bout d’une lance et tu suivras le cortège dans ton beau costume d’apparat. Comprends-tu tout ce que je dis ? Il n’y a pas de place pour les vaincus dans son monde et le prix d’une femme varie en fonction de ses compétences et de ses attributs. » La pointe de son épée souleva le menton de notre reine déchue. « Combien crois-tu valoir ? Une fois qu’on t’aura lavé et débarrasser de toutes tes impureté, tu auras de la valeur crois-moi. Tu as déjà une réputation ici, on te surnomme la Louve de Rome. Il va neiger toute la nuit. Tu sauras bien mieux sous ma tente. Garde ! Amenez-la-moi ». On la jeta littéralement face contre terre. De toute sa haute taille, Scipius l’observait et ses yeux courraient sur ses jambes dénudées. A l’aide des chaînes, il la tira vers la table sur laquelle il soupait. Le casque réfléchissait les mouvements diffus de torche.

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A ses pieds, il lui fut impossible de se mouvoir, un collier entravait son cou et ses poignets. « Tu dois avoir faim. Ouvres la bouche, déclara ce dernier attrapant son visage pour la forcer à manger. Tu ne veux rien entendre c’est ça. Tu as décidé de nous tenir tête, hein. Mais tu ne me résisteras pas longtemps ; j’ai maté des plus coriaces que toi. Des soldats endurcis qui aujourd’hui sont des centurions aguerris ; des esclaves que le Ludus Magnus m’envieraient en raison de leur force et de leur détermination à exceller dans leur art. Et une fois que tu auras compris que la dévotion est la clef du succès, on viendra de loin pour t’aimer, murmura-t-il en caressant le dessus de ma tête. La Louve de Rome aura bientôt un nouveau maître… » Claudius la réveilla aux aurores pour ce qu’il appelait la promenade matinale. Attachée à un cheval on lui faisait faire le tour d’une carrière au petit trot. A coups de fouet, Claudius l’encourageait à forcer le pas, mais épuisée par la course Agamê finit par s’écrouler. « Lèves-toi ! Tu as cru que l’on aurait pitié de toi. Anshan ne viendra pas, alors tu es à moi ». La gifle la fit perdre l’équilibre. Etendue sur le sol, les flocons la recouvrirent en douceur. En levant la tête vers le ciel, Agamê ne vit plus rien qu’une voûte grise et froide comme le ruisseau de la terre de ses ancêtres. Les flots ruisselaient sur les pierres et poussent la feuille vers d’autres rivages ; plus tard ils rejoindront la grande rivière sur le bord de laquelle Agamê était née. « Claudius ! Tonna Scipius en posant le casque sur ses boucles blondes. Si tu la touches encore une fois je t’éviscère sur place et jette tes restes aux corbeaux. Quand le Général compte-t-il partir ? —Quand il aura terminé de décliner les vers d’Ovide. C’est un sentimental qui s’ignore. Il aime la poésie comme d’autres le con d’une vierge. Je veux la Sarmate. Je l’ai trouvée, capturée alors il est légitime qu’elle m’appartienne.

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—Que ferais-tu d’un esclave? Elle sera vendue et les gains me reviendront légitimement. Arranges-toi pour qu’elle ait l’air présentable. Ce soir, je vais faire une offre à Octavius. Il ne pourra pas la refuser ». Peu de temps après, on l’attacha à un pieu et allongée sur la paille humide, Agamê laissait son esprit divaguer. Des pas crissèrent dans la neige et bien vite une forme apparut dans l’ouverture de la tente. « N’aies pas peur…je m’appelle Agrippa et je ne te veux aucun mal ». La main posée sur le sol, il avançait sans la lâcher des yeux. Alors il dégagea une gourde de son flanc qu’il lui tendit. Comme Agamê se refusait à la prendre, il la posa devant elle. Les traits épais et le nez busqué, il était suffisamment costaud pour envoyer un cavalier à terre. Une discrète balafre traversait l’arête de son nez, lui rappelant celle d’Anshan. « Tu n’as pas à avoir peur de moi ». De toute évidence il ne l’impressionnait ; Agamê pouvais le désarmé et planter la lame de son glaive dans ce cœur ; lui trancher la jugulaire et fuir aussi loin que mes jambes le permettraient. « Tu penses encore à fuir ? Tu n’as aucune chance de t’en tirer. Aucun prisonnier n’est jamais sorti vivant de ce camp et ceux qui y parviennent ne font pas dix mètres avant d’être abattus. J’ai du pain, tiens. Quel âge as-tu ? J’ai une petite sœur qui te ressemble et quand je te vois je me remémore son visage. Cela fait trois ans que je ne l’ai pas revue ; ni elle, ni aucun membre de ma famille. Manges, tu dois reprendre des forces ». Les dents de la guerrière se plantèrent dans la croute du pain et immédiatement son estomac se noua ; la douleur l’empêchait d’apprécier ce maigre festin. Il la fixait de ses grands yeux verts ; les lèvres closes, il était là à l’étudier ; à essayer de comprendre ce qui l’animait. « Qui t’a appris à parler notre langue ? Non, n’aies pas peur je veux seulement regarder tes pieds. Ils sont gelés. Laisses-moi voir…Je peux te soigner. Les gardes sont se relever dans moins de dix minutes et il

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faudra que je soudoie l’autre équipe pour venir te remettre le baume qui soulagera tes douleurs. Si tu veux survivre, fais-toi discrète un moment et tout se passera pour le mieux ». Quand il revint Agamê constata qu’il avait dévalisé les réserves de l’armée. Sous sa cape, il y avait de quoi festoyer. Et Agamê mourrait de faim. A l’aide de ses dents, il coupa une bande de gaze qu’il posa sur ses ampoules après y avoir posé une sorte de pate noire et visqueuse. Chaque bouchée avalée l’aida à survivre au froid, à la faim et aux autres privations. « Je te fais mal ? Les tiens te recherchent. Ils ont massacrés vingt de nos légionnaires dont un officier subalterne. Ils leur ont tranché les parties génitales avant de leur arracher les yeux... Le tribun nous a ordonné de nous montrer sans pitié et il offre une prime supplémentaire à qui rapportera la tête d’Anshan sur une pique. Je voulais que tu le saches. Claudius risque de se montrer zélé à ton égard. Essayes de rester en vie ; je passerai plus tard ». Et il revint, avec des vêtements chauds cette fois-ci dont des protège-tibias en peaux de loup et de l’huile de foie de morue au goût si particulier. Il prit soin de la prisonnière comme jamais personne avant lui et partagée entre l’envie de le tuer et celle de se montrer reconnaissante pour ses actions. Son odeur forte et délicieuse s’inscrivit dans sa mémoire et tandis qu’il nouait des sandales à mes pieds, Agamê souffrait déjà son absence. « Tu seras mieux ainsi. C’est tout ce que j’ai pu trouver et je risque d’écoper beaucoup pour avoir chapardé les fruits. C’est moi qui te trouble ? C’est un bon début, cela signifie que tu ne songes pas à me tuer. Attends (il approcha la main de son visage) Je veux seulement dégager les mèches de son visage pour te laver ». Il plongea un pan de sa cape dans l’écuelle au bord cristallisée et entreprit de lui faire la toilette ; il s’appliqua tant et si bien que Agamê se détendit complètement. Il passa sur ses yeux, caressant ses longs cils ; ôta les croutes de sang de ses lèvres, leur

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redonnant leur éclat ; lavant le sang coagulé de ses cheveux pour leur rendre leur noirceur et quand il jugea le résultat satisfaisant il afficha un timide sourire. « La neige n’a pas tenu. Il y a certains avantages à ce qu’elle fonde : elle rend ainsi toute évasion possible ; à la seule condition de courir vite et de passer entre les mailles des camps annexes postés autour de ce camp. Il reste une faille au tableau : Claudius. Il est suffisamment acharné pour ne pas te quitter des yeux. En ce moment il inspecte ses hommes et distribue les corvées à tour de bras. Jusqu’à là j’ai pu endormir sa méfiance mais une fois qu’il aura découvert mes activités, Agamê, je ne suis pas certain de pouvoir t’aider de nouveau. As-tu peur ? On dit que les Sarmates ne connaissent pas la peur. Fais-tu partie de ceux-là ? » Elle aurait pu lui répondre ; mais aucun son ne sortirait de sa bouche. Pourtant Agamê ne manquait pas de volonté. Cependant ses lèvres restaient scellées. Subrepticement, la main d’Agrippa glissa vers la sienne ; elle se déroba à cette étreinte pour s’enfouir sous le manteau généreusement offert par le centurion. « Centurion ! Le légat approche, lança la sentinelle Senela postée en retrait d’eux. Tu ne peux rester ici ! ». Et Agrippa de se lever prestement ; un long regard se posa sur son corps ; il disparait pour la laisser dans ce mordant froid. Il reviendra. Agamê savait qu’il reviendra. La sentinelle referma la porte de son enclos ; non loin de là se tenait le légat Quintus au milieu de ses tribuns ; pas un regard dans sa direction. Il était là, ce géant à la barbe drue, portant son casque à crins de cheval contre son flanc. Et Claudius n’était jamais loin. Ce chien courrait toujours derrière ses maîtres avec l’espoir d’obtenir privilèges et considération. Puis ils interrompirent leur course à travers le camp. « Il est hors de question de diminuer mes effectifs. N’ai-je pas été clair à ce sujet ? Nos lignes ne peuvent

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être infiltrées par ces barbares. Où est-elle ? (il avança vers son enclos). Lèves-toi ! Je constate que tu prends soin d’elle Claudius. Agamê n’aurais espérer mieux d’un homme aussi coriace que toi. Faites-en sorte que cette vieille peau d’Octavius l’achète et nous en débarrasse. On l’a assez vue ici ». Le soir, à la faveur de la nuit Claudius et son escorte la conduisirent sous la tente du prêteur. « Si tu tentes quoique se soit je te tue, glissa ce dernier à son oreille. Alors tu seras libre de retrouver tes ancêtres ». A l’intérieur, les hommes riaient fort grisés par le vin et les multiples congratulations échangées autour d’un bon festin dont l’odeur emplissait les narines d’Agamê pour mieux la faire souffrir. Le tribun se trouvait là avec trois autres de ses sbires dont le visage ne lui était pas inconnu ; un vieillard à la joviale bonhomie discutait de son retour à Rome et des rencontres qu’il y avait faite. Il se tut un bref instant. « Oui Hadrien a des rêves de grandeur pour la Cité, mais il s’entoure mal. Les sénateurs sont corrompus jusqu’à la moelle et leurs prérogatives augmentent au détriment de son propre pouvoir. Au bien-sûr, il lui reste l’armée ; sa glorieuse armée dont vous Quintus qui lui est d’une aide précieuse. Il sait que sans soutien de votre part, il n’aurait pas le règne qu’a connu Trajan avant lui. Trajan, répéta ce dernier perdu dans ses évocations, était un bon empereur. Peut-être le meilleur que Rome ait pu connaître ; et Hadrien sait que l’Histoire ne se souviendra de lui que comme un empereur pacifique, grand voyageur qui renonce à conquérir l’Euphrate comme l’aurait fait son prédécesseur pour favoriser la paix sur un Empire, dit-il. De telles modérations ne peuvent servir Rome. « Quant à cette muraille ! Cette Vallum Hadriani, c’est une utopie, une ridicule chimère. Nos légions n’ont rien à faire ici ! Nos soldats s’engraissent ; des légionnaires, aux corps auxiliaires et des Numeris. Qui a vu que cette muraille retenait les barbares ? Les Sarmates pour ne citer qu’eux sont entêtés trouvant juste de nous provoquer jusque dans nos

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retranchements. Hier, nous en avons tué six. Bien que cela ne suffisent pas à les retenir, à refreiner leurs ardeurs. Ils nous combattent sur tous les fronts et leur chef est un sanguin avec qui l’on ne peut négocier. —Il s’avère que nous détenons l’un de ses biens le plus cher, lança Scipius après avoir échangé un bref regard vers le prêteur. C’est une jeune esclave. Claudius ! » Ce dernier répondant à la voix de son maître la jeta littéralement dans la pièce ; la chaleur l’enveloppa tandis que les frissons disparurent. Et le voile glissa le long de son corps. Ne sachant interpréter leur silence, Agamê retint son souffle, estimant la distance qui pouvait me séparer des armes et de la sortie. « Pas vilaine je dois dire, argua l’homme vêtu d’un péplum aussi blanc que ses cheveux. Combien m’en demandez-vous ? —Elle comprend et parle notre langue. Il serait dommage de s’en priver. Pour un homme hédoniste comme vous l’êtes, quatre cent deniers devraient suffire. —Scipius, vous me feriez acheter ma propre fille. C’est une somme que je ne pourrais placer sur un seul esclave. Pour quatre cent deniers, on me vend un lot de six esclaves et je me vois contrains de refuser. —Peut-être voudriez-vous la toucher ? Evaluer la marchandise au plus près…Claudius ! » Ce dernier arracha la tunique de ses épaules. Le tissu dévoila sa poitrine. L’haleine chaude de Claudius brûla son cou, telle la morsure du soleil en pleine saison. Et le regard concupiscent d’Octavius s’arrêta sur ses seins. « Ils sont fermes et ronds…cela laisse penser qu’elle n’a jamais eu d’enfants. Pouvez-vous m’assurer qu’elle soit encore vierge ? Si ce n’est le cas deux cents deniers pourraient faire l’affaire. —Elle est vierge, persifla Claudius en la ramenant à lui. Aucun homme ne l’a visitée pendant son séjour dans ce camp. Et quand nous l’avons trouvée, les hommes ont bien essayé de la prendre. Seules les

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vierges savent se battre comme des tigresses. Pour trois cent deniers, elle est à vous ! —J’hésite encore…C’est une petite fortune que vous me demandez là ». Le prêteur cracha un os de poulet ; se redressa sur son séant et posa lascivement le coude sur sa jambe. « Voyons Octavius, depuis quand boudes-tu ton plaisir ? Elle vaut largement son prix. Tu n’en trouveras jamais de pareil dans tout l’Empire. Une véritable petite lionne qui a envoyé trois de mes hommes aux portes des Enfers. Cependant si tu penses ne pas être à la hauteur, nous lui trouverons un autre maître ». Quintus claqua des doigts. Claudius la poussa vers la sortie. La neige tombait en tourbillonnant au-dessus des tentes. Agamê ne pourrait plus s’enfuir. Il lui fallait partir, quitter ce camp ou accepter la mort. Agamê saisit le glaive de Claudius ; il n’eut pas le temps de réagir qu’Agamê le lui planta dans l’abdomen ; bondit en faisant tourner l’arme entre ses mains pour égorger le soldat posté là. Puis la lance dans la main, Agamê l’envoya fendre l’air pour s’enfoncer dans le torse de l’autre officier allongé au loin. Ils seraient tous morts si le prêteur ne l’avait désarmée puis assommée pour la laisser inerte au milieu de ces militaires de la victorieuse armée d’Hadrien. * Agrippa se leva aux aurores ; il avait mal dormi en songeant à la prisonnière Sarmate et elle l’obsédait ; oui, Agamê occupait ses pensées jusque dans son sommeil. Et il restait préoccupé par son devenir dans ce camp. Tout était de sa faute pensait-il et il ne pouvait en être autrement ; on l’avait décoré pour cela d’éloges quand son général Quintus reçut le titre d’Imperator. Les mains plongées dans la bassine d’eau froide, il se souvenait de cette journée de capture comme nulle autre : les espions, des guerriers Sarmates pour la

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plupart renseignèrent la centurie quant à la position des troupes dirigées par le valeureux Jahan. Ici tous le connaissaient sous le terme de Valerus et une légende courrait à son sujet ; celle d’avoir tué plus de romains que le grand Hannibal de Carthage avant lui. Les vétérans et les conscrits le craignaient parce qu’on le disait sanguinaire et possédé par des forces obscures. Pour Agrippa, fils d’un magistrat romain cela tenait plus du mythe. A ses yeux, les Sarmates restaient des barbares venant du Danube et dont la valeur au combat se mesurait sur leur aptitude à déjouer les plans des cohortes romaines. Pourtant notre Agrippa fit montre d’un courage hors-norme quand il fallut monter une attaque contre ces nomades cataphractaires dépourvus de tout sens moral ; et plus encore quand l’infanterie dut pénétrer leurs défenses et combattre les guerrières. Ceci non plus n’était pas un mythe ; il y avait bien des femmes à combattre près de leurs époux ou de leurs frères et celles-ci douées d’expériences déroutaient les légions de Quintus, ce légat et poète à ses heures perdues. Et quand retentit l’ordre suivant : Signa inferre ! (en avant) Agrippa sut qu’il entrerait dans la légende tout comme son père avant lui. Il se rappelait avoir tremblé, serrant son glaive et son bouclier. Les premiers coups tombèrent et ses hommes de ne plus se relever, le corps transpercé par les lances de leur adversaire. Quelques jours auparavant, la 5ère centurie dirigée par Galenus n’avait pas eu de chance ; les Sarmates montèrent une action dirigée vers les Romains afin de saper leur moral. Au moment où ils allaient franchir un pont, les éclaireurs de Jahan leur tombèrent dessus pour les massacrer ; or les informations recueillis par les speculatores (les espions) mentionnaient l’absence de ces rebelles dans cette partie de la région ; on les pensait plus au nord. Et les Romains n’eurent pas le temps de s’organiser. Nombreuses furent les pertes. Sous l’ordre du tribun Cornélius Massius Vonones, la cavalerie, l’infanterie et le génie partirent sur les

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traces des fugitifs ; les villages furent brûlés, le bétail embarqué tout comme les enfants réduits à l’esclavage. Les autres furent vaincus dans les marécages, encerclés par les manipules de Vonones, des plus agacés par leur résistance. A ce souvenir, le centurion Agrippa Galenus eut la nausée. Il ne voulait être tenu responsable de la mort de ces hommes se battant pour leurs idéaux ; pourtant d’une porte à une autre, des troupes auxiliaires, des troupes d’élite, de l’état-major, de la tour, de l’autel, des vélites ; puis encore de la tente du questeur Scipius et de celle du général, des écuries et des deux légions, l’on ne parlait plus que de cette victoire sur les Sarmates sur plus de quarante-cinq hectares et pas un homme en secret ne caressait pareil destin. La capture de la reine Agamê survint lors du retrait des troupes belligérantes ; à croire qu’elle attendait de se faire prendre. Là au milieu du chemin, la Sarmate les défia du regard ; l’un de ces regards noirs chargés de haine. Le contus de quatre mètres à la main gauche, l’épée à pommeau angulaire dans celle de droite, Agamê transpirait l’arrogance. A la différence des autres, la guerrière ne portait pas d’armure à écailles, mais une tunique noire à sangles de cuir sur laquelle pendaient des médaillons d’argent clinquant à chacun de ses pas. Les Scythes disaient de ces femmes guerrières qu’elles étaient les Seigneurs des hommes et l’on disait que les jeunes femmes ne pouvaient se marier qu’après avoir tué un homme à la guerre. Agamê en avait tué et elle tuerait encore. Ce jour-là, dix hommes perdirent la vie sous le regard effaré de Cornélius et d’Agrippa. Mais au lieu de fuir face à l’ennemi, Agamê déposa ses armes et attendit que l’étau se referme sur elle, impassible et troublante à la fois ; les Romains quelque peu craintifs tardèrent à s’approcher d’elle avant de finir par la coucher à terre. Le jeune Agrippa Galenus pénétra la tente du questeur Scipius Fabius Magnus pour y vider le contenu de sa bourse. Plus de deux cent deniers qu’il

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jeta devant l’intendant du camp ; ce dernier étudia l’amas de pièces en or en haussant un sourcil. « C’est quoi ça Galenus, tu m’expliques ? —Pour l’esclave Sarmate, c’est actuellement tout ce que j’ai mais si vous me laissez un peu de temps je pourrais obtenir davantage venant de mon butin. Regardes à combien s’élève ma dernière solde et la part allouée aux prises de guerre ». Scipius fit signe à son auxiliaire Decimus de lui présenter les derniers comptes de la VIIème Légion ; en face du nom d’Agrippa Galenus était inscrit quatre cent deniers mais cet argent était bloqué pour le compte de l’armée jusqu’à la prochaine mission et c’étaient là les ordres du prêteur. « Si tu n’es pas content Agrippa, vas t’en plaindre à l’Imperator, je ne fais qu’exécuter ses ordres. Si tu veux forniquer centurion, tu sais où trouver des esclaves de qualités pour seulement six as. Pour une journée de solde tu éprouveras beaucoup de plaisir, mais cette esclave ne te sera pas vendue ». Des plus contrariés, Agrippa quitta la tente. Dans peu de temps, il aurait à rejoindre les conscrits dont il avait la charge pour leur instruction comprenant le tir à l’arc, le lancé de pilums, l’attaque de mannequins, les travaux de force, le saut, etc. A contrecœur il se plierait à la discipline sans cesser de songer à cette femme dont il avait pris la liberté. Les sonneries de cor résonneraient à travers le camp mais cette fois-ci, Claudius n’apparaîtra pas, ayant succombé à sa blessure. En longeant le dépôt situé à l’angle du second carré de la VII ème Légion, il ralentit cherchant des yeux la sentinelle Tiberius Ausonius Seneca chargée de veiller à la prisonnière Sarmate. Comme il ne le vit pas près de l’enclos, il questionna les soldats éprouvés se rendant à leur tour de garde. Hilarius, le médecin militaire s’en occupait sous le regard de Seneca. D’après les dires de l’homme de science, l’esclave ne survivrait pas, ayant enduré trop de sévices. Seneca l’avait veillée toute la nuit, priant Janus, le dieu de la lumière ; le vieil Hilarius sourit. Il

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ne connaissait aucun Dieu capable de soigner les blessures des Sarmates ; une pièce d’or allait le faire changer d’avis. Il l’examina à la lueur de la lampe avant de la remettre à Agrippa. « Si elle doit vivre, elle vivra ; ton argent ne changera rien à mon art. Ton esclave a de nombreuses côtes brisées, un œil qui ne s’ouvre presque plus et je crois que son tympan est perforé. Il me faudra l’examiner plus en détails et Seneca a fait de l’excellent travail en lui remettant quelques os en place. Pauvre petite… c’est la crucifixion qui l’attend. L’envoyer à Rome pour les exécutions publiques prendrait trop de temps et il est plus dissuasif d’exposer son corps à la vue de son peuple. Quoi n’aije pas raison ? » La culpabilité rongea notre Agrippa qui pris sur lui de ne pas assister aux exercices ; il disait souffrir de troubles intestinaux et Hilarius l’aida à s’installer près de l’esclave Sarmate. Oui, tout cela était de sa faute alors il se devait de rester près d’elle jusqu’à ce qu’elle rendit son dernier souffle. Il sortit de sa torpeur quand la Sarmate commença à délirer, elle attrapa Agrippa pour l’attirer à sa bouche. « Aurélia…a besoin…besoin de toi. —Aurélia ? Qui t’a parlé d’elle ? Réponds ! Qui t’a parlé de ma sœur ? » N’ayant obtenu aucune réponse, Agrippa se précipita hors du baraquement pour vomir. C’était ce que cette situation lui inspirait : dégoût et confusion la plus totale. Etudier les Sarmates l’avait conduit à cette conclusion ; Rome n’était que grandeur et ordre ; tout, autour n’était que néant et barbarie. Et pourtant il sentait la force émanant du corps de la reine. Il sentait toute cette énergie bouillonnante prête à jaillir et inonder les hommes de son essence. Les mains dans les cheveux, le centurion Agrippa savait que son destin serait lié à jamais à cette esclave. Il pénétra la praetorium, la tente du général et ce dernier surprit par cette prompte apparition laissa de côté l’étude de son parchemin pour s’enquérir de la santé de son officier subalterne.

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« Qu’avez-vous fait ? Et ainsi que vous considérez la vie ? L’avilissement n’est pas la réponse à apporter aux nations vaincues et c’est l’enseignement que l’on acquiert par la lecture des philosophes et de la poésie ; la vie ne peut trouver à jaillir quand ses propres fondements sont réduits au chaos. Cette femme sous cette tente a autant de droit que ta mère ou ta fille ; le droit à la vie quand vous vous efforcez l’un après l’autre à souiller sa dignité et réduire le souffle que ses Dieux ont placé en elle. —Cette femme n’appartient pas à notre espèce, elle est hantée par des forces obscures. Ne l’as-tu pas vu à l’œuvre ? Crois-tu qu’elle éprouve autant de bon sens que toi Galenus quand il s’agit de faire la distinction entre la vie et la mort ? Tu es possédée par cette créature. Regardes-toi ! Tu dois apprendre à te ménager petit pour le bien de cette légion, de l’armée et de l’Empire. Comme il n’est pas de ton devoir de lui venir en aide en voler nos réserves. Tu crois peut-être que je ne savais pas. J’ai fermé les yeux sur tes douteuses pratiques mais il s’avère que j’ai mes propres limites. —Et tes limites ne tolèrent l’empathie et un brin d’humanisme. Est-ce cela les Lumières de Rome ? —Ta petite protégée sera vendue à un marchand d’esclaves et ce camp gouttera de nouveau à l’ordre dont il est accoutumé ; il ne sera par conséquent plus question de te voir perdre la tête comme en ce moment ou bien pour toi, il n’y aura plus de clémence. Tu pourrais te retrouver fustiger ou dégrader. La honte s’abattrait alors sur ta famille, songes-y et de cette campagne tu n’en tireras aucun honneur. —Pourquoi ? Questionna Agrippa, l’œil brillant. Lentement il s’approcha de son général pour poursuivre. Parce qu’elle a l’audace, le cran et la volonté de ne pas ployer sous vos coups ? Si les Sarmates venaient à te capturer, n’est-ce pas ce que tu ferais ? Combattre pour ta survie…Cette guerrière dispose de plus de détermination que nul autre de vos meilleurs soldats des troupes d’élites et vous voudriez en faire un exemple. Pour qui ? Pour eux ou cette

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Légion ? Ce sacrifice sera vain car derrière nos palissades, aucun de ses frères ne la vengeront et tu le sais. Ils diront que c’était son heure avant d’envoyer d’autres gosses se faire tuer. —Tu es trop sentimental, cela te perdra ». Et Agrippa éclata de rire. Son père avait connu Quintus du temps où il n’était qu’un sénateur imberbe et idéaliste. Ce temps semblait être révolu mais Agrippa gardait espoir que son Général reviendrait sur ses propos. Les yeux dans les siens, Galenus n’était pas prêt à abandonner ; sous la tente là-bas, la petite Sarmate Agamê continuer à vivre librement. Et Quintus posa sa robuste main sur l’épaule carrée de son officier comme pour l’honorer d’un fait d’armes. « Oublions ce fâcheux épisode et concentrons-nous sur l’essentiel. A savoir la guerre, c’est bien pour cette unique raison que nous sommes ici, non ? —Elle connait le prénom de ma sœur. Il est possible qu’elle ait un don de précognition, ce genre de talent se monnaye très cher à Rome et elle pourrait être attachée au service d’un Dieu. Les Augures ont toujours besoin d’auxiliaires pour interpréter les signes célestes ; cette Sarmate pourrait nous surprendre ». Il ne dormit pas cette nuit-là, veillant Agamê par crainte que les hommes de Scipius Fabius ne l’emmènent et au petit matin alors que ces paupières se fermèrent lentement, les pans du rideau s’ouvrirent sur trois soldats munifices venus pour l’arrêter. « Les ordres de l’Imperator, centurion ! » Tonna Cornélius Massius Vonones en l’escortant hors de l’infirmerie. Et Agrippa protesta en affirmant que cela ne pouvait être qu’un malentendu. Il vociféra si fort que bien vite le camp fut réveillé par le chahut régnant dehors. Il se serait calmé s’il n’avait pas reconnu la litière du sénateur Octavius Avidius Gordio ; ce dernier s’en alla mais pas seul : la guerrière Sarmate suivrait et il avait mit le prix suite à ses récents exploits. Agrippa se débattit et son regard croisa celui d’Octavius, cet

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homme la violerait avant de la vendre au marchand d’esclaves et cette pensée le rendit ivre de colère. Le hasard voulut que Tiberius Seneca soit désigné pour faire parti de l’escorte de Gordio. Il lassa ses godillots, attrapa son sagum (casaque ouverte attachée par une agrafe), fixa son glaive sur sa cuirasse et saisit son javelot de deux mètres. Et il profita de l’absence de ses pairs pour glisser un couteau dans le manteau d’Agamê. Droguée par les plantes du savant, elle pouvait cependant entendre et comprendre que Tibérius lui sauvait la vie. Elle éprouva quelques difficultés à ouvrir les yeux et poussa un râle de douleur quand il la redressa sur son séant. Tibérius lui caressa le visage ; lui protégea la tête et la porta jusqu’à la litière. « Pourquoi cette esclave n’a pas de chaînes, soldat ! Tonna Naevius le Principale (sous-officier) chargé de veiller à la logistique du transport. Elle doit être attachée ou je ne donne pas cher de vos existences, ricana ce dernier. Belletor ! Apporte-lui les chaînes ! —Le Général ne l’a pas jugé utile. Il dit que l’esclave n’est plus qu’une larve inoffensive. Qu’avons-nous à craindre qu’une infirme qui tient à peine debout ? » Le convoi s’ébranla ; les chevaux montés par les cavaliers quittèrent le camp en premier, suivit par l’infanterie composée de quatorze hommes et de la litière au milieu d’eux. Ainsi était l’ordre de marche et Tibérius se dit qu’ils ne pourraient jamais venir à bout de cette barrière humaine. La neige avait tenu tout comme le froid ; au pas cadencé les soldats quittèrent le camp au grand soulagement de ceux qui avaient échappés à la lame vengeresse de la Sarmate. * Et la pluie tomba. Fine et pénétrante, elle s’engouffra à travers l’armure des guerriers Sarmates dissimulés dans cette forêt dense. Au loin, un loup hurla. Accroupi sur le sentier, Jahan racla le sol de ses doigts pour humer la terre ; les romains

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avaient de longues minutes d’avance sur eux et en avançant au clair de lune, ils pouvaient leur barrer la route. Déterminé, le chef se releva ; imita la chouette. Pour les Romains, elle était signe de mauvais présages car ils accusent les oiseaux nocturnes de boire le sang des enfants morts durant la nuit ; elle leur annonçait le décès de quelqu’un vivant dans leur voisinage. Le symbole de son ascendance royale s’illustrait sur le visage de Jahan ; deux traits sur ses joues creuses ainsi que ses armes, dans sa famille depuis des générations et des générations de guerriers ; du temps où les Sarmates quittèrent leurs steppes non loin de l’Oural et le Don pour s’approcher du Danube. Chassés, ils revinrent sous l’empereur de Marc-Aurèle pour subir les fortes pressions de Rome exigeant d’eux plus de huit mille hommes pour grossir leur rang d’auxiliaires pour leur cavalerie. La dureté de ces conditions poussa les Lazygues, l’un des quatre peuples Sarmates à prendre les armes afin de ne pas subir cet humiliant enrôlement ; à leur tête, l’invaincu Jahan. Au loin, une chouette lui répondit. Le signal convenu pour précipiter les Romains vers leur Styx et Anshan disparut à son tour dans la végétation. A Présent il courrait, imité par les autres ; plus de cinquante guerriers parmi les meilleurs de ses hommes. Des hommes qui ne craignaient pas la mort. Des guerriers qui n’avaient rien à perdre. Tous avaient répondu à son appel ; celui de sauver Agamê de ces chiens de Romains. Grâce à elle, ils avaient survécu car la guerrière s’était sacrifiée pour leur laisser le temps de fuir contre ces assaillants trop nombreux. En haut de cette crête, il sentit l’odeur des chevaux et celle particulière des hommes ; alors il cracha au sol et s’entailla la main à l’aide de son couteau. Il les exterminerait jusqu’au dernier et remettrait leur tête à ce général. *

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Agamê venait de se réveiller et lentement écarta le rideau de la litière pour discerner Tiberius bravant le froid sur sa monture. L’effet des drogues finissait par se dissiper dans son organisme, tout particulièrement le chanvre, appelé Cannabis sativa est dont la saveur excitait ses sens. « Signa statuere ! » (Halte !) Cria-t-on et la lourde berline à quatre roues s’immobilisa suivit d’un hennissement furieux de chevaux, la porte s’ouvrit et apparut Tiberius Ausonius. On l’avait chargé de soigner l’esclave jusqu’à la garnison romaine postée au sud de la VIIème Légion. Il avait côtoyé les plus jolies femmes de Rome ; son père le grand Magnus Ausonius Seneca aimait répéter que les femmes restaient l’essence-même de toute civilisation. Helléniste, il avait connu Alexandrie lors de ses études théologiques ; la Grèce selon lui recelait plus de trésors qu’on ne pouvait en trouver dans les multiples provinces romaines et il avait inculqué à son fils la valeur de la vie et de la matrice dans laquelle ils étaient tous issus. Seneca se pencha sur elle et se souvint des propos de Primulus, chargé de la Légion, un homme de principes fortement convaincu de la vertu de la philosophie sur la masse. Il lisait Platon, citait Esope et récitait les vers de Virgil de mémoire. Or la détresse de son protégé de Galenus l’affecta, lui que l’on connaissait pour se montrer inflexible. « Qu’as-tu entendu dire de cette Sarmate Tibérius ? Dois-je prêter crédit aux délires d’un de mes officiers. Est-elle si maléfique qu’on le dit ? Des serpents sortent-ils de sa bouche et aurait-elle des flammes à la place des yeux ? Je m’interroge comme un bon exécuteur le ferait avant de proclamer la sentence si chère à nos biens penseurs. Ils sont tous unanimes quant à son sort. N’a-t-elle point tenté d’assassiner un romain pour espérer prendre la fuite ? —Agamé est…la seconde épouse de Jahan. Leur mariage est récent puisqu’il remonte à quelques semaines. Il ne vous laissera pas la lui ravir aussi facilement. La vendre à Octavius Gordio ne changera

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rien à sa détermination. Une embuscade pourrait être envisagée pour capturer notre roi Sarmate. —Je savais que tu aurais cette idée, c’est pourquoi j’ai prévenu Gordio de nous laisser faire. Bien-sûr arranges-toi pour t’en sortir vivant, il serait regrettable de te perdre. Quel est ton plan ? —J’ai besoin de peu d’hommes mais suffisamment pour ne pas éveiller les soupçons de Jahan. Nous quitterons le camp de bonne heure et informons nos velites de notre passage. Ils nous tomberont dessus une fois la clairière atteinte ; celle surplombant la rivière. Nous prendrons soin de poster des hommes camouflés dans les fougères et la végétation et une vingtaine d’hommes en contrefort disposés à éviter la fuite des Sarmates. Ils ne pourront pas nous échapper ; pas cette fois-ci car Agâmé notre otage nous assurera la victoire. —Tu es confiant mais ne sous-estime pas cet homme au risque de finir dépecé comme un vulgaire lapin. Assures-toi que la prisonnière soit dans l’incapacité de se défendre, la drogue pourrait la plonger dans un état proche de l’engourdissement. Une fois que ce traitre d’Anshan capturé, je l’enverrai à Rome pour qu’il y distraie l’Empereur. Ce genre de présents nous encensera. N’est-ce pas ce que tu veux ? N’est-ce pas ce que tout bon Romain souhaiterait ? La gloire avant toute chose ; aucun homme digne de ce nom n’affirmerait le contraire. Cette sauvage est notre bénédiction envoyée par Mars pour venger nos légionnaires morts au combat et qui ont rejoint les Champs Elysées. Pourquoi souris-tu, n’ais-je pas raison ? Avant de partir il faut que tu saches que ton ami Agrippa Galenus est un peu souffrant ; il aurait perdu ses facultés mentales et tiendrait des propos peu cohérents. Selon ses dires, notre barbare aurait des capacités dignes des plus grandes prêtresses de Delphes, de Crète ou de Rome. S’il dit vrai,je…Octavius Gordio sera dédommagé. Alors prions pour que Galenus ait raison ». Seneca se rapprocha de la Sarmate, jamais encore il ne s’était tint aussi près d’elle et remarqua le

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tressautement agitant ses lèvres. La prisonnière tentait de s’exprimer dans un langage étranger de cet homme assoiffé de connaissance. Assis près d’elle, il l’observa comme on observe un enfant malade sans oser le troubler dans son sommeil. Le remarquant, Agâmé plongea son regard limpide dans celui du légionnaire et fébrilement tendit la main vers la sienne. Il la fit boire du lait du pavot remis par Galenus. Lui seul connaissait les vertus des plantes et Seneca lui administra des cataplasmes tout en songeant à ce médecin grec, un illustre érudit mort pour être venu en aide à des esclaves fugitifs et avant de mourir ils s’étaient confiés à Seneca. « Je n’ai pas peur de mourir au contraire ; j’ai été libre et bien portant car mon esprit fut nourri avec suffisance et maintenant je considère la mort comme une méprisable invitée. Alors le moment venu je l’ignorerai pour uniquement me consacrer à la rédemption de mon âme ». En homme libre il partit et parmi la foule venue de tout Rome pour assister à son exécution se tenait le jeune Seneca, le visage recouvert de son péplum. J’ai été lâche. Cet homme comme aucun autre ne mérite de mourir pour être venu en aide à l’Humanité . Il posa le gobelet près d’Agamê prise d’une quinte de toux. « Batiatus ! » Aussitôt un centurion apparut, le casque englobant son osseux visage dont on ne voyait qu’un nez aquilin dépasser du métal froid. « Prépares les chevaux, nous allons débusquer les Sarmates. Batiatus ! Que cela reste entre nous, je sous-entends toi et moi inutile d’alerter les autres. Cela fait partie du plan et c’est un grand honneur pour toi d’être choisi pour accomplir cette tâche ». Et le centurion disparut convaincu de la générosité du dieu Mars. Au petit matin arriva Cornélius Massius Vonones et en pensant que Galenus venait encore de trouver à se faire remarquer, le légat Primulus ne fut guère d’humeur à recevoir les jérémiades de son subordonné.

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« Quoi encore ? J’espère pour toi Vonones que ton intervention est importante et utile au reste de la Légion sinon je te jure que tu prendras pour les autres ». Ce dernier ôta son casque à houppe en crin de cheval et notre homme aux cheveux rasés pris une longue inspiration. « C’est au sujet de Seneca, Legatus et…nous sommes sans nouvelles de lui depuis plusieurs heures. Il est possible que… —Que quoi ? Ne t’a-t-on jamais appris à finir tes phrases Tribun ? Dépêches-toi de terminer afin de rendre mon repas moins indigeste. —Les hommes avaient pour mission de tendre un piège aux Sarmates. Nos plans furent contrariés quand ils prirent par le sud à la poursuite de Seneca, son aide de camp Batiatus et l’esclave. Donnez-nous l’ordre de tuer la Sarmate avant qu’elle ne corrompe le cœur de tous les hommes. Le mal qui a atteint Galenus pourrait se transformer en contagion. —Non je connais Seneca mieux que sa putain de mère et crois-moi il ne se ridiculiserait pas à vouloir enculer la louve romaine quand cette chienne de Sarmate agite son con devant lui. Seneca est un homme d’honneur, ce qui est loin de te ressembler. Il reviendra à nous avec la tête de ce roi Sarmate pour trophée. Tu peux partir, je n’ai plus besoin de ta loyauté ». Les rideaux de nouveau fermés par le titanesque Dabbeh l’esclave de ce dernier, Quintus Primulus se tourna vers Scipius Magnus son plus fidèle frère d’armes. « Notre Vonones a besoin de repos comme tous ses hommes d’ailleurs ». Il s’essuya les mains, héla son esclave pour du vin et se leva prestement pour se rendre à ses cartes. « Ils descendent vers le sud et d’après nos espions, les Sarmates ne sont pas assez nombreux pour nous imposer de lourdes pertes. Ici se tient un clan d’une trentaine d’âmes. Nous enverrons Galenus et sa cohorte y mettre le feu en représailles à nos légionnaires tombés sous leurs armes. Si Jahan et ses rebelles talonnent notre Seneca, ils ne tarderont pas à

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leur tomber dessus et si ce dernier n’est pas assez rapide pour rejoindre les premières lignes du reste de la VI Légion restée à l’arrière de nos troupes, nous devrons marcher sur ce clan-ci et celui-là, les exterminer jusqu’au dernier et offrir leurs enfants à Rome. —Ces tribus sont indépendantes et pacifiques. Jahan ne les contrôle pas. —Il ne les contrôlait pas. Si nous frappons les premiers il sera forcé de les rallier à sa bannière. Tu devrais être de mon avis Magnus, tu connais ces barbares mieux que personne. Ils sont sournois et perfides, combien de fois avons-nous tenté de faire de leur nation une province au même titre que la Dacie ? Et combien de fois avons-nous échoué Magnus ? Le rêve de notre Imperator Hadrien est de pacifier son Empire mais il semble ignorer la dure réalité des faits. —Il ne les ignore pas, cependant… —Quoi ? Tu vas encore me parler des frontières à consolider ? N’est-ce pas ce que nous faisons depuis que nous sommes ici ? Les Sarmates nous ont attaqués et il est de notre devoir de nous défendre ; c’est là le devoir de Rome et Hadrien n’a jamais éprouvé de la sympathie pour nous autres généraux, cette vieille garde qui autrefois servit Trajan dans son ascension au pouvoir. Ces limes n’arrêteront pas une horde de barbares décidés à passer les frontières dans la ferme résolution de flanquer une raclée à ce petit pisseux d’Hadrien. N’ai-je pas raison Scipius mon ami ? Tu ne réponds pas ? Quel est donc ce trouble qui t’agite ? —Les soldats parlent beaucoup et une rumeur circule selon laquelle Agrippa a conclu un pacte avec Seneca. Tous deux sont des idéalistes et tous deux sont restés suffisamment en contact avec la Sarmate pour cracher sur la Légion comme ils le font actuellement. Vonones n’a pas complètement tort et vous savez que les hommes sont au bord du rouleau ; les soldes sont maigres, les victoires inexistantes et les sanctions pleuvent sans pour autant mettre un terme à leur insubordination.

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—Toute rumeur est à tuer dans l’œuf. Faire venir Agrippa prouverait qu’il est impliqué dans quelconque histoire et ne pas le convoquer pourrait nous être nuisible. Qu’il parte sur le champ avec ses légionnaires pour mater une rébellion survenue ici, tonna-t-il en pointant son index sur la carte. Et faites passer le mot que toute insubordination sera passible de mort. Suisje assez clair ? » Et le légat romain le dévisagea de la tête aux pieds. « Tu vas te rendre impopulaire. De telles mesures ne sont jamais pour nous servir ». Un franc sourire apparut sur le visage du barbu et un tonitruant éclat de rire s’échappa de sa gorge. Populaire ? Il ne souhaitait pas l’être ; il ne faisait pas de politique, il conduisait des hommes à la guerre, par conséquent personne ne pouvait lui reprocher d’être impopulaire. La VIIème Légion n’avait jamais souffert son autorité. Quand Seneca descendit de cheval, tous ses muscles répondirent douloureusement à cette violente sollicitation et en tremblant rattrapa Agamê devenue un poids mort. Une fois allongée par terre, Seneca lui remit une potion, de la nourriture et de l’eau ; puis il maquilla sa fuite en attaque. Pour paraître crédible il s’entailla la peau à plusieurs endroits et fit partir son cheval après l’avoir recouvert partiellement de son sang. Agamê survivrait. « Tu es libre, c’est bien ce que je dois à ton peuple ». Et il l’abandonna là certain que son peuple la trouverait. D’un bond Agamê se réveilla en proie à de funestes visions. La forêt brûlait autour d’elle et des femmes tentaient de protéger leurs enfants ; le feu les dévorait tous, le feu et le glaive des romains. Le cri des enfants la glaça d’effroi. Elle ignorait depuis quand elle se trouvait là…son dernier souvenir remontant à… Agrippa. Il l’avait aidée à fuir. En rassemblant les affaires laissées près de sa couche de fortune Agamê pleura Aurélia, la benjamine de ce Galenus. Une mauvaise chute et l’enfant fut plongée dans le coma. Agrippa devait retourner à Rome. Les feuilles des arbres bruissèrent et des chevaux au loin hennirent.

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Enfant elle avait vu les siens mourir devant ses yeux. Plus tard Jahan la découvrit au milieu d’un tas de cadavres mutilés et en déduit que l’enfant venait de survivre à l’inimaginable. Les Dieux l’avaient épargnée de ce massacre d’où périrent plus de deux cent âmes. Pendant des semaines il s’occupa d’elle et cette dernière mit plusieurs années avant de parler. De nouveau la neige tomba. Les mêmes images l’assaillirent ; de macabres visions et puis le silence… son regard fixa la cime des arbres, ces géants semblant l’engloutir. Il semblait qu’on l’enterrait vivante. Je vis…je vis...je vis. Notre Sarmate entendit des pas autour d’elle. Zantico, l’un des chefs de la tribu des Lazyges et vassal du roi Jahan. Il se pencha sur la guerrière et voyant qu’elle vivait toujours exprima un sourire de gratitude à l’égard des Dieux. Ils se montraient bienveillants et justes ; il tenait là de quoi faire ployer Jahan à sa cause. Ce dernier soupait devant un grand feu sur lequel brûlait de gros quartiers de viande. Selon ses hommes, les Romains les talonnaient. Plus de cinquante hommes commandés par Agrippa Galenus à seulement deux jours de marche de leur actuelle position. Jahan savait qu’il ne pourrait tenir face à cette redoutable Légion mais eux étaient les lions des steppes de l’Oural, qui pourraient les vaincre ? Il jeta le contenu de sa tasse vers le feu quand arriva Zantico entouré de ses hommes, de jeunes guerriers barbus à la longue chevelure nattée. Depuis que Rome les comptait comme auxiliaire pour la cavalerie romaine, beaucoup par nécessité renoncèrent à leur toison pour des cheveux plus courts s’ajustant au casque. Un tel système d’enroulement visait à réduire et éradiquer le risque d’attaque à l’égard de l’Aigle impérial. Depuis l’an 175, les lazyges voyaient leurs fils partirent sans la moindre garantie de retour dont ceux de Jahan. « Les Romains cherchent à nous intimider, à nous affaiblir ! Nous ne devrions pas être ici à festoyer mais bien à nous battre pour repousser leur avancée.

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Ces hommes ont besoin de se battre, Jahan regardesles, poursuivit-il à voix basse. Ils ne pourront rester plus longtemps à distance des Romains et ils suivront leur roi jusqu’à la mort s’il le faut. Ta femme n’est plus de ce monde et on raconte que toute la Légion lui ai passé dessus. Le mieux pour elle était de mourir. Tu ne dis rien ? Cette mort ne t’afflige-t-elle ? Ta troisième épouse ne t’aura pas marquée outre mesure. —Agamê est en vie. Elle est bénie des Dieux, l’as-tu oublié ? Pendant que tu étais occupé à baiser tes chèvres, elle se bâtait comme une lionne, rugissant et taillant en quartiers ceux qui avaient l’outrecuidance de se mesurer à elle. Son cœur bat toujours et je le sens. Agamê est ma reine, la dernière qui me sera donnée de voir et elle me donnera une descendance quand tes fils te suivront dans la tombe. Je ne combattrai pas les romains, pas sur leur terrain. Ce Primulus veut ma mort et je ne peux la leur offrir si aisément. Ils font devoir venir la chercher et me l’arracher de leurs ongles. La peau d’un serpent est si dure à écorcher ». Et Zantico sortit de sa besace des bijoux qu’il tendit à l’indestructible Jahan. Ce dernier pris de colère l’étrangla. « Où les as-tu trouvés ? —Ta femme…ta femme n’est plus de ce monde. Mes hommes et moi l’avons trouvée ce matin dans la forêt. Le sang attire le sang mon frère, tu dois la venger. Et je t’aiderai…parmi mes guerriers se tiennent des hommes prêts à se sacrifier pour exécuter ce légat. Ordonnes et ils obéiront. —Couper la tête de l’Hydre et en repoussent deux autres ; c’est ainsi que Primulus définie sa Légion. C’est un homme sage, fin stratège et militaire de génie. S’il a un plan nous en sommes inclus et Agamê… Agamê n’aurait jamais survécu jusqu’à là s’il n’avait pas souhaité l’utiliser comme monnaie d’échange. Morte, elle ne représente plus rien pour lui et pour moi. —Es-tu donc insensible à ce point ? —Je la pleurerai comme les autres et demain nous avancerons sans nous retourner. Il ne sera pas utile

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de baigner dans des effusions de sang. Manges pour moi et enivres-toi, moi je n’en éprouve plus le besoin ». Yshur suivit son seigneur jusque sous la voute étoilée et là déroula un parchemin sur lequel apparaissaient les troupes militaires de la Légion. Pour l’obtenir ce dernier avait soudoyé l’un des leurs, un dénommé Navid officiant pour le compte de Flavius Bellator Maelius, officier de génie. Ainsi Yshur sut que Zantico mentait : Navid avait assisté au départ du convoi dirigé par Tiberius Seneca laissant le malheureux Galenus en proie aux tourments du départ précipité de leur prisonnière. « Zantico veut ta tête on dirait. Il ne va pas tarder à te trahir. Je peux retrouver Agamê et ensuite il me faudra ensuite le tuer. J’ai entendu dire que…les romains l’ont battue à mort et que ce Galenus s’est opposé à son transfert. Il y a autre chose que tu dois savoir. Agamê se remet à prédire l’avenir et elle aurait évoqué la mort imminente de la sœur de ce Galenus. —Galenus ? Alors il me faut cet homme. Fais vite Yshur, le temps nous fait défaut. Plus que jamais j’ai besoin de toi. Fais attention…l’ennemi est partout. Prends Nadar avec toi et tues-le si les romains l’attrape. Ne laisses personne derrière toi ». Les légionnaires trouvèrent à poser leur bivouac dans une clairière et aussitôt érigèrent des fortifications. De son côté Galenus aiguisait la lame de son glaive quand le souvenir d’Agamê lui revint en mémoire. Les Romains reçurent l’ordre de pousser les Lazyges vers leur enclume et ainsi les exterminer jusqu’au dernier. Il soupira décidé à ne p lus y songer. « Galenus, nous nous tenons prêts », ce dernier n’obtint pas de réponse et poursuivit sa ronde en haussant les épaules. Avec le temps Galenus finirait par revenir à lui. Seulement il avait besoin d’accomplir une prouesse. Hera protégez mon foyer et épargnez les miens de la mort. Une buse passa au-dessus de sa tête et le vent fit bruire les feuilles autour de lui. Un frisson parcourut sa peau en des milliers de picotements.

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« Pictor ! Giordo ! Cet endroit ne m’inspire aucune confiance, allez me chercher Nasir » ; il arriva en courant faisant cliqueter le métal de son armure et Galenus le dévisagea froidement et l’homme aux longs cheveux poivre-sel l’interrogea du regard. « Tu connais bien Jahan n’est-ce pas ? Il fut comme un père pour toi. Réponds tu ne risques rien puisque tu fais aujourd’hui parti de notre Légion en tant qu’auxiliaires. J’ai un message à lui transmettre et je sais que tu le trouveras. Quand on cherche on trouve toujours à moins que ce soit lui qui nous talonne depuis de longues heures. Dis-lui que je salue son abnégation, lança Agrippa en lui remettant une bague, et ceci en gage de notre engagement à venir. Hadrien notre Empereur approuverait de telle mesure et je tiens à respecter sa vision et honorer sa politique ». Derrière des centurions se levèrent, s’approchèrent interdits face à la soudaine disposition de Galenus. Avait-il perdu la tête ? Peu de temps plus tard arriva Nonus Cyprias Mucius, un géant à la peau hâlée et aux muscles saillants. « A quoi joues-tu? Ces barbares sont nos ennemis et tu nous prives de victoires en agissant comme le plus vil des crétins ! Je refuse de m’écraser devant ces…Où est-ce que tu étais Galenus quand ils ont massacrés les nôtres ? Surement à rêver à cette autre sauvage aux crocs acérés. Tu sais ce que Rome réserve aux traitres ? Vu tes brillants états de service, le poste de tribun te sera à jamais refusé et c’est une vie plus amère que l’on te réserve en dehors de cette Légion. Je te parle ! Es-tu sourd Galenus ? Moi vivant l’on ne me crucifiera pas, tu entends ? Si tu ne te bats alors tu es déjà mort ! » Et il avait raison. Il se savait déjà mort. La pluie s’abattit sur le camp, une pluie drue et pénétrante. Dans l’obscurité naissante, les légionnaires se maintenaient en position de combat après qu’un éclaireur les eut avertis de la progression d’une horde de Sarmates : une quarantaine se déplaçant non pas à couvert mais bien de façon visible. La discipline aguerrit ces hommes dont la moyenne d’âge ne

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dépassait pas trente deux ans et las de blaguer sur le sort des Sarmates, ces derniers les attendaient de pieds fermes ; or pour eux il n’y avait rien de pire que de se battre contre un ennemi inconnu non pas qu’ils furent incapables de l’identifier mais bien parce qu’il leur fut incapable de différencier un bon d’un mauvais Sarmate. Ils arrivaient à se demander si la politique de fraternisation n’était pas une farce destinée à gagner les faveurs du peuple et ceci décidé par le Sénat. « Que connais-tu de la politique Galenus, s’enquit Mucius en lui apportant de quoi se restaurer. Ton père est riche à ce que l’on raconte. Après ton engagement tu nous quitteras, tu partiras à la campagne avec ta femme et tes mouflets. Combien as-tu de gosses ? —Trois ». Il n’aimait guère en parler et voilà que ce géant brûlait d’en connaître un peu plus sur ce Galenus. « Et bien tu n’as pas chômé on dirait ! Moi aussi j’ai une épouse, une véritable tigresse. Elle vient de la Numidie où j’ai fait campagne. Mais pas d’enfants pour le moment. Hestia ne semble pas nous favoriser et ce n’est pas faute de prier. Quand tout cela sera terminé je compte ouvrir un commerce, du vin de Corinthe que ton père dégustera lors d’un banquet sur le mont Palatin, la demeure des patriciens. Et peut-être te compterai-je parmi mes premiers clients, toi l’homme du peuple ? Tu es un idéaliste et dans la Légion c’est un sérieux défaut qu’il te faille dissimuler. —Primulus t’aurait-il demandé de me le chanter l’oreille ? Je ne soutiens pas toutes les actions de la Légion, certaines sont condamnables quand d’autres sont à effacer de nos mémoires. L’histoire ne retiendra pas nos exactions que la grandeur de Rome et c’est bien ce qui me désole, toute cette propagande dans un effort d’expansion…Et puis deux de ces enfants ne sont pas de moi. Ma femme était grosse de mon ainé quand je l’ai épousée. Mon père tenait à ce mariage et j’y ai consenti pour assoir ma position sociale et me voir un jour proposer un siège de questeur. C’est tout ce à quoi j’aspire et cela est bien moins excitant que de vendre des barils de vin aux

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vieux soiffards du Palatin. Que cherches-tu à savoir sur ma personne qui n’ait pas déjà été divulguée ? —Ils disent qu’on a retrouvé la monture de Seneca à douze kilomètre d’ici. Je doute qu’il est survécu à l’attaque ». Galenus l’interrogea du regard avant de comprendre la ruse du légionnaire. Il n’était pas mort, seulement il déserté l’armée pour avoir failli à sa mission. « Es-tu certain ? Je veux dire il pourrait s’agir d’un autre homme. —Je ne crois pas non. Le type est formel, mais si tu ne me crois pas, fais-toi le plaisir de l’interroger en personne. Après tout on t’a nommé à la tête de cette cohorte ». Quintus Primulus ne manquerait pas de pester, il appréciait Seneca comme un fils et sa perte sonnerait le glas de toute entente entre le général et ses subordonnés. Cette situation plongerait les guerriers dans une débâcle proche de celle de Gergovie, il y a plusieurs siècles de cela du temps où un dénomme Jules César commandait les légions romaines au-delà des Alpes. Il admit la perte d’environ sept cent hommes dont quarante-six centurions dû en partie suite à une mauvaise estimation de l’ennemi, du terrain et des tactiques militaires. La Légion ne se relèverait pas de cette nouvelle défaite, pas sous le commandement de Primulus. Soucieux Galenus se leva et fixa les étoiles ; des milliers de kilomètres les séparaient de Rome. Le souvenir de sa sœur fut lointain telle une illusion qu’un clignement d’œil peut faire disparaître. Que devenaitelle là-bas loin de sa protection ? Puis ce souvenir la ramena à Agamê dont il entrevoyait la beauté à travers le chaos, la raison à travers la folie et l’espoir à travers la mort. Il ne dormit pas cette nuit-là trop préoccupée par l’avenir de la Légion. Zantico pénétra sous la tente, fou de rage face à la réaction inattendue du roi Jahan. Il se servit à boire et but au-dessus de sa prisonnière des plus assoiffées et liée à un large poteau, puis il croqua dans une orange avec avidité sans la lâcher des yeux. « Que sais-tu des Romains, hum ? Qu’as-tu appris lots de ton séjour

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chez les fils de la louve ? Parle ! » Il lui décocha un coup de pied pour la faire réagir ; c’était sans compter sur la détermination de la jeune reine et prédicante Sarmate. « Tues-moi et tu ne sauras jamais de quoi est composé leur cœur. —Ton roi te croit mort et n’éprouve nulle envie de te venger. Les Romains t’ont prise de force, poursuivit-il en lui caressant la tête. Ils t’ont craché au visage et exprimé toute leur haine mais Jahan n’a pas manifesté le désir de laver cet affront. Pour lui il est naturel de sacrifier l’un de ses membres pour éviter la gangrène et tu es l’un de ces membres. Ta place est auprès de moi à présent et j’ai de grands projets pour toi…Tu n’es pas ma captive puisque tu es ma femme, poursuivit Zantico en s’asseyant près d’elle. Je t’ai trouvée dans la forêt, étendue là dans cette clairière et je t’ai soignée. Et ton cœur s’est remis à battre malgré toute attente, un cœur fort et vigoureux prêt à se venger. Je sais que tu te vengeras de ces Romains et je serais là pour t’aider le jour où la foudre s’abattra sur leur tête. Tu es une grande guerrière Agamê et ensemble nous vaincrons ». A ce moment précis Arzhan ouvrit le pan de rideaux pour dévisager sa reine. « Yshur est partit dans le sens opposé de notre campement. J’ignore quels sont les plans de Jahan. Il but à pleine goulée un étrange breuvage fait de plantes et d’orge distillé. A croire que tu as manqué de conviction au sujet de la fille. Il ne pourra rester sans épouse et avant la prochaine lune, Arya rejoindra sa couche pour lui donner un héritier. Alors Agamê sera mienne, il en va ainsi quand un frère outrepasse ses droits. Il est temps pour lui de payer sa dette et rendre ce qui m’appartient, ce qui m’a toujours appartenu. Défais-lui ses liens, encouragea-t-il en approchant de la captive. Rends-lui sa liberté. Elle ne s’en ira pas. Je sais ce qui l’anime au-delà des mots. A cette femme, une armure et une épée, nous avons des corps à réduire ».

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L’homme aux joues creuses et au nez aquilin s’exécuta. Quand Agamê fut libre de ses chaines son réflexe fut celui de se ruer sur Zantico pour lui cracher au visage et Arzhan de s’interposer entre eux deux. Cadet de Jahan, le guerrier fait de muscles et de colère la connaissait pour l’avoir nourrie et remit sa première arme, une rutilante gladius provenant de l’arsenal de l’armée romaine. La petite des plus impatientes rêvait de tuer un homme comme un remède à ses souffrances passées. Sa façon de se battre à elle seule révélait son désir d’en finir avec le genre humain. Ambidextre, agile et connue pour sa vélocité, notre Sarmate fut connue pour supplanter la grande guerrière Niusha et la seule capable de tenir tête à notre démoniaque Sarmate. « Tu as envie de tuer. Je sens en toi la colère et la haine bouillonner en toi, alors je vais te donner ce plaisir plutôt deux fois qu’une ». A deux heures de marche les Sarmates arrivèrent dans la clairière où stationnaient les légionnaires de Galenus. Le jour se levait à peine quand Agrippa sortir de son sommeil comme d’une mauvaise chute, la sueur ruisselait sur ses tempes, ses flancs ; son souffle s’accéléra rendant difficile l’appréciation des bruits environnants. Or il lui semblait entendre un cheval hennir et le bruit rapidement étouffé d’une épée dans un sac de terre. Il allait crier : A la garde ! Quand on le jeta hors de sa paillasse. Le type devait mesurer sa taille, charpenté à la mâchoire carrée. Ce dernier lui assena un violent coup dans l’arête du nez. Autour lui gisait le cadavre des légionnaires. Le sang battait furieusement les tempes d’Agrippa Galenus. « Quel message veux-tu envoyer à Rome ? Questionna Arzhan en jetant Galenus à ses pieds. Il est à toi ». La Sarmate dont une pelisse recouvrait son épaule baissa sa garde en reconnaissant là son sauveur. Des lanières de cuir bouilli et de laine croisaient sa poitrine pour redescendre sur ses hanches et découvrir ses cuisses également lacées en bas

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desquelles des cuissardes contenaient assez de lames pour occire ses ennemies. Des formes semblables à quelques pentagrammes enduisaient ses bras, ces mêmes illustrations lui conféraient une haute distinction : celle de prêtresse. Sur ses deux épées ensanglantées, d’autres motifs devaient la protéger elle et son peuple. Et lui Agrippa se tenait prêt à braver la mort tel un héro acclamé par Rome dont on vanterait les exploits au Capitole et dans les arènes de tout ce vaste Empire. « C’est cet homme qui t’a arrachée à nous. Cet homme et lui seul a ôter la vie de tes frères. T’en souviens-tu Agamê, en se penchant à son oreille. Le Romain est un loup, un animal sauvage incapable de compassion. Mais nous sommes pires qu’eux parce que nous n’avons jamais crains ces loups. Tues-le ma reine et renvoie sa peau à ce Primulus qu’il puisse s’en revêtir ». Agâmé le repoussa. La terre tremblait sous ses pieds. Une force capable de faire ployer les arbres cent fois centenaires. Les oiseaux partirent dans un claquement d’ailes et l’eau frissonnait à la surface des flaques. Ils devaient fuir avant que le feu n’embrasse la terre pour les réduire tous en état de cendre. Interloqué Arzhan l’étudia, cherchant à percer le secret de son hyper lucidité. De tels pouvoirs pourraient lui apporter gloire et un nom au-delà des frontières. Comme la brise se leva, Agâmé quitta les Sarmates pour avancer au milieu des grands arbres mués par un même mouvement, s’agitant mollement en bruissant. La main posée sur la souche d’un cyprès, une première vision lui vint, celle de son roi Jahan aux membres entravés, agenouillé devant Quintus Primulus. Alors un frisson parcourut ses cuisses pour s’évanouir aussi prestement qu’il était apparu. Jahan. Elle ne pouvait l’abandonner. Sans nouvelles de Seneca, le Général Primulus devint comme fou. « Mes officiers sont corrompus, tous jusqu’au dernier. Quant à ce Galenus comment peut-il

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fraterniser avec ces Sarmates ? Donnes moi de l’eau, pas du vin ! Je veux avoir les idées claires. Approches Dabbeh et fais-moi le rapport de l’autre diminué de Vonones. Vas-y je t’écoute… —Seneca a trahi. Agâmé est en vie et je peux la tuer avant qu’il ne soit trop tard. Je sais le remède qu’il faille à ce genre de tracas. Un coup rapide qui ne laissera pas de trace. —N’est-elle pas ta reine ? Quel régicide ferais-tu et qui ne me garantira que la dague que tu tiendras ne se retournera pas contre moi une fois ta vengeance assouvie ? La fille n’est pas le problème, concentronsnous plutôt sur Galenus. L’information proviendrait de sa patrouille ; à douze kilomètres de ce point-là, en indiquant un point sur sa carte, on aurait retrouvé sa monture. Pile dans les lignes ennemies. Est-ce la l’unique ruse pour trahir notre Légion ? —Jahan tient le plus gros de ces hommes ici. Le fleuron de son armée, plus de deux cents lions prêts à se battre et qui ne feront qu’une bouchée de votre misérable avant-garde. Jusqu’à maintenant ses troupes restent invaincues et pour assécher leur fanatisme il te faut tuer leur reine ». Primulus partit dans un éclat de rire avant de se lever las d’écouter de telles ignominies. Il cracha les pépins de son raisin. Il avait perdu Seneca, Galenus pour cette Sarmate ; sa colère pouvait en être justifiée. Une telle erreur de la nature ne devait entacher le mérite et le courage de ses valeureux légionnaires. Perdu dans ses pensées, il essaya de se souvenir des traits de la sauvageonne mais dans son esprit la confusion fut telle qu’il ne parvenait à lui donner des traits de mortelle, juste un songe voire un cauchemar dont il fallait à jamais taire. A Rome, cette dernière aurait eu toutes ses chances dans le Coliséum en tant d’attraction pour la plèbe friande de divertissements vantés les victoires de l’armée romaine. Victoire remportée sur ces abominables barbares incapables de raison. La mort de cette Agâmé valait bien celle de Seneca si tenté qu’il n’est pas survécu.

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« Cela ne sera pas aisé. Jahan redoublera de précaution au sujet de sa bien-aimée et il ne fera pas deux fois la même erreur. Aucune trace dis-tu ? Quelle est donc cette méthode si infaillible ? —Je ne peux t’en révéler la composante au risque de gâcher la saveur. —Cette Légion ne t’appartient pas esclave ! Tu n’es pas légat que je sache et par conséquent tu me dois obéissance au risque de voir ta tête au bout d’une lance. Les espions à la solde de Jahan sévissent à l’intérieur de ce camp, la vermine grouille et il m’en faudrait peu pour tous nous assassiner dans notre sommeil et sous notre propre tente. Si cette Agâmé périt quelle preuve de la perte de Jahan m’apporteras-tu ? Réponds esclave ! » Dabbeh lui jeta un regard noir et les lèvres closes, ruminait dans sa longue barbe pendant sur son torse aux muscles saillants. Il refusait de la raser disant ne pas appartenir à la Légion, ce détail choquait le légat voyant dans cet acte une forme d’insoumission plus que d’incorrection. Ce Sarmate de la tribu des Lazyrgues le prenait de haut. Or il avait par le passé tenté de le tuer. Primulus ne l’avait pas oublié et aimait jouer avec cette épée de Damoclès. Tu viens de la fange, garçon semblèrent parler ses yeux marrons et le cynisme du légat laissait voir un homme impossible à ébranler. « Je suis né libre dominus, mon combat n’est pas le tien et si je te promets la mort de cette prêtresse tu l’obtiendras quelque soit le moyen déployé. —C’est de l’argent que tu espères, car ta liberté je ne peux te l’offrir. Donnes moi ton prix et si je le juge raisonnable, tu seras récompensé pour ce service ». Il s’assit et eut le temps de remarquer le rictus au coin des lèvres de Dabbeh. Lui-même de sourire, le stylet à la main. A quoi bon cette quittance de dettes pour un esclave illustré ? « Quel est ton prix ? —Tu n’es pas assez riche pour l’honorer et même si tu l’étais, la tête de Jahan vaudra bien plus que cela. Nous avons un ennemi en commun et en tant que guerrier je veux un combat singulier contre ce roi. Il

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n’y aura pas plus grand honneur que celui de mourir sous sa dague. —Soit c’est là tout ce que tu souhaites ? » Il trempa sa plume dans l’encrier quand Dabbeh posa ses lourds poings sur la table en grognant. « Garantis-moi ce dénouement Légat et nous serons quittes ». A quelques mètres de là Yshur attendait le passage du troupeau de chèvres pour aborder les pasteurs, de jeunes garçons aux cheveux bouclés. Il les salua, la main posée sur le cœur et eux de lui répondre tout en observant craintivement le colosse assis sur son piédestal. Nadar, les bras recouverts de tatouages broya ses puissants maxillaires en appréciant l’effet produit sur les jeunes mâles. D’abord Yshur parla du temps et des petits détails de la vie d’un pasteur puis il leur offrit à chacun de quoi grignoter. « Nous sommes inquiets avec tous Romains dans le coin. On dit qu’il se prépare un truc du côté de la 7 ème légion. Le roi Jahan… —Il n’est pas notre roi ! » Trancha le plus jeune en se fichant de contrarier ses ainés. Loin de se montrer choqué Yshur poursuivit sur le ton de la camaraderie, allant jusqu’à leur tendre du vin dans le seul but d’endormir leur méfiance. « Le roi Jahan, celui de la puissante armée des Lazyrgues pourrait recruter de jeunes gars comme vous pour aller fiche une raclée à ce Primulus. Que raconte-t-on dans les villages ? Aurait-il déjà opérée une sélection ? —Laisses tomber Yshur, passons notre chemin. Ces jeunes sont aussi ignares que leurs boucs ». L’ainé des deux gars gonfla le torse. « Non pas pour Jahan mais pour Zantico. Il repoussera ses chiens hors de nos terres, il l’a promis et il le fera. —Zantico dis-tu ? » Nasir se rapprocha du groupe étalant son ombre sur les deux frères. A chacun de ses pas, le sol tremblait. Au loin l’orage menaçait d’éclater. Nasir serra le gourdin entre ses doigts et entendit des chevaux. Des cavaliers approchaient. Selon lui une cinquantaine, probablement ceux de Galenus dont le camp ne se tenait guère loin. « Qu’est-ce que cet

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homme vous a-t-il promis ? Plus de terre pour vos chèvres ? Ou bien de l’or, des montagnes d’or, hein ? Qu’est-ce qui a bien pu pervertir votre bon sens de la sorte ? —Il a dit que les terres de son père seraient lavées de toute impureté et que cette victoire il ne la devra pas à Jahan qui ne pense qu’à ployer le genou devant les forces du mal. —Il se puisse qu’il ait raison, comme il se puisse qu’il ait tort. A votre place je me méfierai des charognards. Ils se délectent de chair morte mais une fois rassasiés ils disparaissent inspirant mépris et horreur. Ignorez-vous donc quel châtiment Jahan réserve aux traîtres ? Si vous dites être des Lazygues libres, vous n’avez rien à craindre mais si ce n’est le cas... Que savez-vous des romains qui campent dans le coin ? Zantico j’imagine a du vous poser la même question. Alors ? Auriez-vous perdu votre langue ? » Les deux frères heureux ne furent par long à se confier. « Ils sont au nombre de cinquante dont dix cavaliers. Des Légionnaires, les mêmes qui ont arrêtés la Reine. Ils ne devraient pas être ici à nous provoquer. Il arrivera ce qui arrivera mais nous ne voulons plus d’eux ici. —Alors nous nous comprenons ». Le ciel s’assombrit. Agâmé courut comme une dératée et les sabres dans chaque main, bondit audessus de la crevasse. Avec un peu de chance elle couperait la route aux Légionnaires., ces pourvoyeurs de mort. L’odeur de la fumée lui taquina le nez et celle plus distincte des corps brulés l’incommoda. N’écoutant que son courage, elle volait de pierres en pierres aussi alerte et agile qu’un animal dans son milieu naturel. Les hurlements se firent plus distincts. Le village des Lazygues venait d’être attaqué, soit plus de soixante âmes en péril. En arrivant sur place, la Sarmate ne trouva aucun survivant. Tous avaient péris. Seneca agenouillé devant un enfant leva la tête en apercevant Agâmé et s’en suivit un combat à mort. « Arrêtes ! » Mais envahie par la haine, la guerrière menaçait de le tuer, faisant couler son sang de part et

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d’autre de son corps épuisé par les longues heures de marche et les privations en tout genre. « Ce ne sont pas les Romains … » Eut-il le temps d’articuler quand elle le cloua au sol de sa dague. En voyant le sang se répandre tout autour de lui Seneca entrevit la mort et plié de douleur se résignait à mourir. « Trop de sang versé…pour le gloire de Rome ». Après avoir saisi Agrippa par les cheveux elle le flanqua au sol. Amusé Arzhan la laissait faire, souhaitant la mort de Galenus plus que tout autre Sarmate ici présent. « Tues-moi Agâmé, tues-moi ! Ma vie ne vaut pas celle d’un de tes frères assassinés aujourd’hui. TUESMOI ! » La main accrochée au poignet de la guerrière, Agrippa la suppliait. Il ne respirait plus que par àcoups et battu à mort depuis des heures, Galenus affrontait son destin avec sérénité. « Tranches-lui la tête ma reine, finissons-en avec celui-ci ». Rouge était le ciel et la couleur de ses mains, la femme faisait place au monstre, au bourreau ; jamais Jahan ne l’aurait encouragée à se comporter de la sorte. Il l’aimait las sachant fragile et vulnérable. Il l’aimait pour sa sensibilité et tous les efforts entrepris pour être acceptée comme un humain doué de raison. Or Arzhan la dressait contre les hommes et faisait d’elle son exécuteur privé du moindre bon sens. Dans sa tente dressée au milieu des dizaines autres, Agâmé jeta Agrippa au sol et l’enjamba sans se soucier de sa détresse. Les événements de ce jour la rendaient nerveuse. Agenouillé sur la peau de loup, le centurion privé de son armure fixait les armes de l’épouse de Jahan posé en évidence sur le siège. Il s’ouvrirait les veines plutôt que de passer propriété de l’ennemi. La guerrière lava ses avant-bras et l’ensemble de ses tatouages puis ôta sa tunique pour un drapé gris des plus translucides laissant dévoiler l’auréole de ses seins ronds et là devant le romain lui fit couler le contenu de la jarre d’eau sur la tête. Sa haine pour les

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Romains la poussait à faire preuve de sadisme. Pour un homme formaté par l’armée cela pourrait passer pour acceptable mais pour une femme au regard si expressif, Dieu n’aurait pas toléré pareille cruauté. Avec la même violence elle lui colla de la bouille d’avoine sur ses lèvres déchirées par les coups dont il fut la victime. « Je t’en prie Agâme, fais en sorte que ma mort soit rapide. Tu me dois bien cela. —Tu m’as capturé et j’ai du subir. Qui de ta sœur ou de ta mère aurait survécu à pareille captivité ? Demain tu seras libre mais ce soir vous êtes tous deux à moi ». Elle laissa Seneca aux mains de sa sœur Neda, une guérisseuse rêvant un jour de marcher sur les pas de sa reine. Rousse et énigmatique, la jeune se leva à l’arrivée d’Agâme. Le légionnaire survivrait, assez robuste pour avoir survécu jusqu’à présent. Les plantes médicinales soulageaient les corps de bien des blessures ; ces écorces, ces bulbes, ces racines disait-on les rendait forts et invulnérables mais à s’y pencher de plus près, il s’agissait surtout de plantes communes à leurs régions avec lesquelles les bergers nourrissaient leur bétail. Durant son enfance Agâmé n’avait avalé que cela en plus des protéines fournis par le gibier des vastes plaines bordant les grandes barrières naturelles de l’Oural. Assise près de Seneca, elle porta une feuille à sa bouche et croqua la tige pour en savourer la sève. Dans son sommeil Seneca grogna en agitant la tête et Agâme lui prit la main. Il se passerait de longs jours avant qu’il ne retrouve l’étendue de sa conscience. Dehors les guerriers s’agitèrent. Des cavaliers investissaient les lieux et Agâme arriva à leur devant. « Jahan avance avec des hommes ma reine. Ils nous contourneront et gagneront le camp des romains avant l’aube. Que devenons-nous faire? —Rien, répondit Arzhan en masquant la silhouette de la créature. Ces chiens de Romains ont massacrés des Sarmates, nos frères, nos cousins et il est temps que Jahan règle ses comptes avec ces envahisseurs !

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Il ne peut rester impassable sur son trône quand sa reine a subi l’humiliation et quand tous ici la croyaient à jamais perdue ! Tant que Jahan ne prendra position nos ordres nous les recevront de Zantico car lui a assez d’hommes pour nous protéger de ces arrogants bâtards ». La Sarmate fronça les sourcils. Le frère de son roi lui imposait la prudence. Cependant sa place devait être près de Jahan et non pas en retrait de tout conflit. Comprenant les propos de Tiberius quant à la non-implication des Romains dans le meurtre des villageois indépendants, notre guerrière rassembla ses effets personnels et sortit Galenus de sa torpeur. Il était son laissez-passer et le mit sur pied. Dehors deux chevaux les attendaient. « Où te rends-tu Agâme ? » Prise en flagrant-délit de fuite, elle sursauta et se reprit bien vite. « Je pars négocier auprès de mon époux. C’est également la place que tu devrais occuper si tu avais en toi une once de loyauté. —La loyauté dis-tu ? Jahan est mon frère, l’as-tu seulement oublié ? Nous combattions ensemble quand tu n’étais pas encore née et tu voudrais m’éduquer sur ce qui devrait être mon devoir de frère de l’assister quand il est temps pour lui de prendre ses responsabilités de roi. Il n’a actuellement nulle besoin de ma compagnie et quand le moment viendra il appréciera tout renfort venant du sud pour prendre en tenaille nos ennemis communs. Tu ignores tout de l’art complexe de la guerre, je parle là de stratégie et non pas de technique. Tu aurais plu utile là-bas qu’ici. Au moins ton roi aurait eu une raison plausible de se battre. —Est-ce ce dont vous avez échangé avec Zantico ? Ma capture faisait-elle donc partie d’un plan pour assoir vos projets ? Est-ce là tout ce que je représente pour toi Arzhan ? Une monnaie d’échange pour… ? Jahan est mon roi et il a besoin de mes conseils. —Pour une fois il pourrait s’en passer sauf s’il veut continuer à jouer les lâches et les indécis. Les

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Sarmates ont besoin d’un roi sur lequel compter, un roi qui les protège en boutant le romain hors de nos frontières. Cet Empereur romain nous promet la pacification mais ces généraux ne l’entendent pas de cette oreille et l’on ne remporte aucune guerre en tournant le dos, à moins d’être complètement stupide, arrogant et insolent comme n’importe quel jeune roi peut l’être. Or Jahan est fatigué. Il a vu mourir tous ses fils et continue à croire que tu lui survivras. Mais comme toutes les autres il finira par te remplacer après la mort de tes fils. Tu n’es pas immortelle. Personne ne l’est ma reine ».

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CHAPITRE 2 Yshur ramassa de la cendre à ses pieds. Cinquante chevaux d’après Nadar dont trois lourdement chargés, probablement par des prisonniers de sexe féminin. Leur rétribution. Les Romains ne brûlèrent que la hutte du chef du village, le vieux Zhal portant des piécettes dans sa longue barbe blanche. Il avait dû manifester de la résistance puisqu’ils le traînèrent là avant de le ruer de coups et de l’abattre. Ici et là le sang souillait la terre. Pas de survivants. Les fils de Romulus firent plus que les assassiner ils les avaient brutalisés, les vieillards comme les nourrissons, les femmes comme les hommes ; bien évidemment les Sarmates tentèrent de prendre le dessus sur les assaillants mais un détail les avaient tenu en respect. Pour Yshur cela ne faisait pas l’hombre d’un doute : ce n’était pas là l’œuvre des Romains. « Ils se déplacent trop rapidement pour être des soldats de l’Empereur et ils n’adoptent pas les tactiques militaires de ces derniers. Les actions sont confuses à en juger par les déplacements des cavaliers ici et sur tout le pourtour de ce camp. On voudrait nous faire croire qu’il s’agisse d’une attaque de la Légion mais je connais Zantico pour savoir de ce dont il est capable. Regardes…ce tissus provient d’une de nos guerrières. Elle se serait battue ici, roulée là avant qu’une lame ne tranche la lanière de sa tenue. Ensuite les corps se sont entrelacés et le sang à couler. Puis d’autres chevaux sont arrivés et ont recouvert les premières empreintes ; des chevaux moins rapides donc plus lourds. Ce qui sous entends que des hommes des tribus de Jahan sont venus inspecter les lieux avant de filer vers l’ouest. —Devons-nous avertir Jahan ? —Pourquoi donc ? Ces guerriers ont fait entendre leurs revendications. Ils veulent opérer une scission et leurs intentions sont plus que déloyales. Ce Galenus est probablement mort avec le reste de son escouade. La riposte risque d’être sanglante à moins qu’on puisse rapporter la preuve de la félonie de Zantico.

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Mais avant d’avoir pu rassembler la moindre preuve le légat Primulus aurait envoyé ses hommes mater la dite-rébellion. Ces empreintes nous conduiraient à coup sûr dans la gueule du loup mais Jahan m’a chargé de retrouver sa femme et non pas de nous opposer à ce Zantico. Nous aurons tout le loisir de le voir périr sous la lame de notre roi. —Il tient la femme de Jahan et il la manipulera comme il l’a déjà fait auparavant. Si tu veux mon avis et je vais te le donner, Arzhan se tient derrière tout cela. Tu le crois inoffensif car derrière son frère mais ces derniers temps il s’applique à jeter la troupe parmi les hommes de son frère. Nous devrions le faire surveiller de très près. Il est possible qu’il ait en sa compagnie Agâme et ce Galenus. Ces deux personnalités suffiraient à le rendre crédible auprès des vétérans ; tous le verraient comme le sauveur de la royauté et par extension le sauveur du peuple Sarmate. Si tu as confiance en mon flair je peux me rendre dans son bastion et saboter ses plans. —Non Jahan nous veut ensemble et j’ai l’ordre de te tuer si tu venais à tomber dans les mains des Romains. On ne peut être plus clair et je ne t’en voudrais pas de te sentir inutile sur ce coup mais laissons les frères régler leurs différends et l’on avisera le moment venu ». Au milieu de ses domestiques, Agamê écarta le pan de la tente pour observer Arzhan en grande discussion avec son benjamin, l’intrépide Ishkan grand chevalier et atout de choix au roi. La peau de loups sur ses épaules carrées il passait pour un monstre à quatre pattes une fois hissé sur son cheval à corne au milieu du chanfrein à la façon d’une licorne, créature féérique du folklore de nos régions. Sa chevelure plus claire et plus courte que celle d’Arzhan semblait avoir été recouverte de glaise et en commun les trois frères possédaient ces mêmes joues à la fois larges, hautes et fermes. A un moment du conflit Ishkan pointa l’index vers la tente principale, la plus haute et la plus richement décoré : peaux de chèvres et de loups, renards roux et

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autres gibiers. Agamê ne pouvait rester ici au risque de finir aux ordres du robuste Arzhan. D’ailleurs il avançait vers la retraite de la reine faisant cliqueter les os de sa ceinture. A son arrivée les domestiques partirent, le visage peinturluré de motifs géométriques censés les protéger contre les ennemis de leur peuple : les Romains de la VIIème. Vêtue de son simple drapé gri, Agamê accueillit son beau-frère avec l’aplomb exigé dans pareille circonstance. « Que voulais ton frère ? —Depuis quand les projets d’Ishkan t’intéressentils ? Tu es là avec tes potions et tes charmes, tu te crois supérieure à nous tous Agamê parce que ton don te place au-dessus des sujets de Jahan mais pour moi tu ne restes qu’un imposteur. J’ai longtemps dissuadé mon frère de t’épouser mais tu connais Jahan, c’est un idéaliste convaincu d’apporter le bien autour de lui. Je suis las de devoir me plier aux ordres d’un roi depuis longtemps épuisé par ses fonctions et… —Jahan est un grand roi. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Tant que Jahan vivra tu seras épargné par les Romains mais s’il venait à trépasser tu viendras à regretter le temps où tu étais son capitaine ». Il l’attrapa par le cou pour la faire taire et elle ne bougea pas d’un cil. Dehors les Sarmates se battaient pour la forme et Agamê pensa à Seneca allongé dans l’annexe. Derrière se tenait Galenus lui aussi en piteux état, la face tuméfiée par les coups portés par la reine Sarmate. Les cataplasmes devaient le soulager tout comme les onguents à base de racines administrés sur ses plaies. Il veillait Seneca, n’ayant autre chose qu’à le veiller. De plus ses connaissances dans la langue restant limitées, il ne pouvait guère communiquer avec la guerrière. Arzhan se pencha vers sa reine pour la renifler. « Tu sens le Romain. Ta peau, tes vêtements en sont imprégnés. Est-ce l’image que tu veuilles donner ? Une reine très ouverte, déclara ce dernier en glissant sa robuste main entre les cuisses d’Agamê, et prête à se plier en quatre pour satisfaire la dévorante

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concupiscence de tes frères. Que ferais-tu pour nous, hein ? Tu oublies d’où tu viens et qui t’a permis d’accéder au trône, murmura-t-il en cherchant sa bouche. Les Romains sont-ils de meilleurs amants ? » Déjà elle ne voulait plus l’entendre. Sans se démonter il éclata de rire, un de ces rires tonitruants visant à ridiculiser l’interlocuteur. « Alors c’est ça, est-ce ce Galenus qui t’excite ? J’aurai du m’en douter. Tu parles leur langue et…ce fut là mon erreur de d’enseigner le latin. Cela fait de toi un être à part. D’ailleurs je trouve étrange que le légat Primulus t’ais laissé repartir. Ne lui as-tu pas charmé lui aussi ? —Tu peux t’en aller, je me passe volontiers de ton sarcasme ». Au même instant le rideau s’ouvrit sur Ishkan. Les Sarmates montaient une offensive contre une des unités de la VIIème et les trente guerriers attendaient leur chef. Cela sentait le roussi. Profitant du départ de ses frères, Agamê se précipita vers les Romains. Avec difficulté Galenus se redressa tenant dans sa main un clou assez long pour s’enfoncer dans la gorge d’un Sarmate. A la vue d’Agamê il se ressaisit et dissimula l’objet dans sa paume. « Il nous faut partir maintenant. —Et Seneca ? Il est intransportable. Je ne peux pas le laisser ici. Je ne partirai pas sans lui. —Neda va prendre soin de lui jusqu’à mon retour et… » Il avait le droit de douter. Elle était Sarmate et lui, un patricien Romain. S’il revenait au camp sans Seneca, les autres légionnaires le frapperaient d’ostracisme. Il retourna s’assoir près de la couche du légionnaire et détourna la tête de la reine Agamê, alors en très mauvaise posture. Ses Dieux se montrèrent cléments en permettant le retour d’Ishkan et celui-ci sans un mot sortit prestement Galenus pour porter Seneca sur ses épaules. Le camp romain de la VIIème Légion grouillait d’activités. Partout les soldats d’élite, les légionnaires et alliés, les officiers ; tous vaquaient à leur respective

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occupation. Franchir le camp pour se rendre à la tente du général ne fut pas de tout repos pour Agamê et les siens. Alerté par les bruits, le questeur Scipius Magnus, les sourcils barrés par des cicatrices. D’abord il ne reconnut ni la Sarmate, ni Agrippa Galenus pourtant la foule scandait son nom et celui de Seneca. Arriva également Dabbeh Merula, l’esclave du général Primulus. Quand son regard croisa celui d’Agamê il cracha au loin et retourna auprès de son maître. « Agamê, vos hommes et vous soyez les bienvenus ici ! » Ce ton si solennel n’annonçait rien de bon. Elle leur rendait leurs hommes et cet accueil si froid la fit regretter son initiative. Vonones glissa un mot à l’adresse de son questeur. « Le Général vous attend ». Au-dessus de ses cartes le général ne leva pas le nez à l’arrivée de la reine et d’Ishkan. Ils restèrent plantés là jusqu’à ce que Magnus ne se racle la gorge pour marquer sa présence. « Ah ! Voilà la reine Agamê et sa puissante armée ! A moins qu’il ne s’agisse que de son escorte personnelle. Comprend-elle tout ce que je dis Merula ? Dis-lui qu’elle arrive un peu trop tard. Son Jahan s’est rendu ce matin aux aurores et… —Où est-il ? » Le général sursauta surpris de la réactivité de la Sarmate. L’assurance quitta Primulus obligé de trouver secours au près de son Scipius Magnus. « Il s’est rendu contre toute attente et sous certaines conditions. Vous et les vôtres êtes libres. Une trêve dont les termes font actuellement route vers Rome, ce qui sous-entend un ordre irrévocable. Bien-sûr il vous sera possible de le saluer une dernière fois avant son départ pour Rome. —Qu’est-ce qui dit ? S’enquit Ishkan dans leur langue natale. —Ils disent que…Jahan a négocié certains termes d’une reddition immuable. Je crois qu’ils n’entendent pas négocier avec nous. Où est Jahan ? Je veux le voir. Cela vaut bien le retour de vos hommes ».

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Suivant Vonones, notre reine arriva près de la porte décumane où elle fut elle-même réduite à la captivité. Les légionnaires la déshabillaient du regard refusant de voir en elle la meurtrière Sarmate, hideuse et puante dont ils avaient eu la garde. Agamê n’avait eu un tel luxe lors de son internement et assis sur la paille Jahan se tenait là sans chaîne et sans aucune trace de mauvais traitements. « Agamê ? Mais que fais-tu là ? » Les velites s’empressèrent d’ouvrir la porte et le couple s’embrassa fougueusement. « Que tu es jolie ma chérie ! Dans mes souvenirs tu n’étais pas aussi ravissante. Que fais-tu ici Agamê, ma reine ? Tu ne devrais pas être là mais avec ton peuple, tu ne dois pas l’oublier. Je ne rentrerai pas avec toi et Primulus est un homme de principe. Il te faudra faire de bons choix et tu trouveras en Yshur un confident, un frère et il est le seul en qui j’ai confiance. Tu dois te remettre à lui et en personne d’autre. —Pourquoi as-tu fait cela ? Je ne survivrai pas sans toi. Tu le sais. Ton frère va précipiter la chute de ton royaume en saccageant les réserves de la VIIème Légion. J’en ai averti Galenus mais peut-être est-il déjà trop tard. Ishkan m’a conduite jusqu’ici et si je retourne auprès d’Arzhan il me séquestrera pour lui avoir désobéi. Pourquoi as-tu fait cela Jahan ? Pourquoi ? —Primulus ne m’aurait pas cru capable de sacrifice. Il aurait été plus facile de sacrifier mille guerriers pour assoir ma position mais je veux le meilleur pour toi, ce qui entend un monde de paix ; tant que ce Primulus tient les règnes de cette Légion tu n’auras rien à craindre. Il te protégera. Cet homme te protégera, Agamê. —Tu…tu te serais sacrifié pour moi ? —Un jour je t’ai fais la promesse de ne plus te voir souffrir. T’en souviens-tu ? A plusieurs reprises tu m’as sauvé la vie, sans le savoir tu as été ma raison de vivre. Après la mort de mes fils, tu étais là, si terrifiée, incapable de parler sans exprimer ta colère. On m’a tué une dizaine de fois Agamê et tu m’as sauvé

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autant de fois. Il n’y a rien que je n’aurai pu te refuser et cela implique ta liberté et par extension celle de ton peuple. A ma mort il te faudra épouser mon frère cadet. —Non ! Non, j’en serais incapable. Il n’est plus comme avant, il me fait peur. Rentre avec moi Jahan, je t’en prie ! » Il s’éloigna d’elle pour mieux la jauger quand une sentinelle ouvrit le passage à Quintus Primulus suivit de son quêteur et de deux autres tribuns militaires (officiers. Supérieurs commandant par roulement une légion). Ces derniers suivaient le Legatus dans tous ses déplacements. Ainsi il ne se trouvait jamais seul et plus encore depuis la présence des Sarmates dans ce camp. « Je crains devoir troubler votre intimité mais des Sarmates approchent en grand nombre et ils seront ici dans moins de trente minutes. Votre absence s’est faite remarquée Jahan et notre Légion devra répondre aux atrocités commises sur nos canabae. On parle de nombreux civils assassinés par vos hommes : marchands, esclaves, artisans et prêtres officieux ; indigents, prostituées et concubines. Cela a pour effet de saper le moral de mes hommes et pour le moment l’état-major tient secrète cette funeste information. Notre accord ne comprenait pas pareille démonstration de colère. Comment dois-je appeler cela ? Mésalliance ? Trahison ? C’est fort ennuyeux Jahan, il me faudra trouver un autre terrain d’entente. —Peut-être s’agit-il d’un malentendu. Mes hommes marchent dans le but de faire couler le sang, lever un affront vieux de plusieurs années et dont Rome se doit de répondre. Ce qui se passe dès lors n’est que la moisson semée par votre Légion. Comment pourraisje arrêter la marche du vent ? —Je vous donne une heure pour régler cela. L’honnête homme que vous êtes ne se laissera pas malmener par ses sujets aussi vindicatifs soient-ils. Vous partez mais elle, reste. Une heure, c’est bien suffisamment pour fédérer vos officiers ».

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En quittant l’allée Decumana, tous les regards des légionnaires la fixèrent et pendant un bref instant Agâmé crut devoir engager le combat. Ishkan de faire bouclier avec son corps, la main posée sur le fourreau de son épée. Il défendrait sa reine jusqu’à sa mort et il balaya l’assemblée d’un regard noir assez explicite pour décourager les ambitieux. Le Legatus Primulus sortit à son tour et tenta un sourire. « Tu t’es délibérément jetée dans la gueule de la louve romaine mais cette dernière n’en éprouve pas le besoin de s’en faire un festin. Je ne veux plus te revoir ici Agâmé, ai-je été clair ? Tu as à présent un royaume à dirigé alors montre plus réfléchi que ton roi ; personne n’a jamais gagné une guerre de cette façon ». Il allait tourner les talons quand la présence de Dabbeh Merula fut une réponse à ses interrogations. Le géant à la longue barbiche émit un grognement pouvant signifier : tu vas mourir et Primulus, lui se réjouit de cette opportunité. « Tu connais mon homme, Merula ! Il a jadis servi auprès du grand Jahan et aujourd’hui il a compris où devaient se porter ses intérêts. Si tu échoues dans ta négociation, tes troupes seront anéanties et ton peuple réduit à l’esclavage ; réfléchis maintenant à l’issu de ce combat et fais moi apporter ta réponse avant midi…Merula ! Suis-les et restes invisible. Le moment venu venge les civils assassinés par leurs mains. J’attends de toi de la… —Legatus ? —Galenus, mon garçon, tu es en vie et les Dieux se sont montrés clémente en t’octroyant ce sursis ! Que puis-je faire pour toi ? —Ce bandage recouvre mon œil mais j’arrive encore à discerner et je peux encore me battre, alors pourquoi me relayer au simple rang de Munifice ? Je suis centurion ! Je commande la 5eme Centurie et je demande à retourner au combat. —Où sont mes Légionnaires Galenus ? Où se tient le reste la 5eme Centurie ? Je ne vois personne d’autres que toi et ce Mucius.

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—Mucius est en vie ? —Il semblerait oui. Il aurait tué une bonne vingtaine de Sarmates avant de nous revenir. Lui s’est battu, Galenus ; il n’est pas resté terré dans son trou tandis que le reste de ta troupe se faisait tailler en pièces. Je voulais te ménager un peu mais les derniers événements m’ont obligé à prendre un peu de recul quant à tes obligations et devoirs. Vois cela comme une remise à niveau dont tu t’en sortiras plus grandi. Galenus. Tu es un excellent centurion, proche de tes hommes et efficace quand il faut l’être ; là on ne peut pas laisser ton émotivité prendre le dessus. Je t’ai relevé de tes fonctions jusqu’à ce que ces Sarmates décident d’attaquer. Et ils font le faire Galenus, alors le jour où il faudra un centurion comme toi en première ligne, je te ferai mander. En attendant…reposes-toi mon garçon ». Galenus ne fut pas de cet avis-là et talonna son général. « D’accord. D’accord, admettons que vous ayez raison, admettons qu’on peut tous faire des erreurs qui condamnent nos actes, alors vous ne devriez pas ici, mais dans les Enfers à monnayer votre passage sur le Styx. —Centurion ! Ne dépasse pas les bornes ! » Le tribun Vonones posa la main sur l’épaule de son subordonné et lui se dégagea rudement. « Je vois. Je peux également traiter ton insubordination Galenus. Tes petits caprices ne peuvent être davantage tolérés au sein de la 7eme Légion. Tu te plies à mes ordres ou je te renvoie manu militaris dans les jupons de ta mère. Dès lors il ne sera plus question d’honneurs et si ton père a fini Evocati, toit, tu ne connaîtras jamais sa gloire. —Ce n’est pas mon attention. J’aspire à autre chose qu’à une carrière politique et publique. —Un Galenus reste un Galenus. Je ne veux pas d’histoires avec toi ». Sans se démonter pour autant notre Agrippa Galenus s’avança vers lui, les poings serrés.

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« Les Sarmates sont divisés et Arzhan est à la tête des troupes de Jahan. Zantico ne traînera pas à se rallier à lui. Il pille les villages indépendants après avoir massacrés femmes et enfants. Jamais Jahan n’aurait commandé une telle atrocité ! Si Agâmé sort de ce camp, il… Arzhan la privera de sa liberté. —Cette putain n’aura ce qu’elle mérite, balança l’Optione (équivalent adjudant) Démétrius en crachant un long crachat brun. Elle t’a sucé c’est ça ? La Sarmate aurait-elle ouvert ses cuisses pour toi Galenus, hein ? —Ils ne signeront aucun traité de paix et Arzhan nous fera payer notre humanisme. Ce n’est pas ce que je veux pour la Légion et vous non plus ! Elle est leur dernier espoir d’unité et tant qu’elle est ici, Arzhan se tiendra tranquille. N’alimentez pas la perfidie de cet Arzhan. —Tranquille ? On est ici pour faire la guerre mon petit non pas pour échanger des blagues salaces autour du feu. On va se battre Galenus. On est toujours ici pour cela, non ? La pacification est à ce prix et notre bon empereur Hadrien ne sera pas le dernier à préparer les armes pour obtenir la paix tant souhaitée. Maintenant déguerpis avant que je me fâche ! ». La délégation quitta le camp et Ishkan posa son regard sur sa reine et la main sur la garde de son épée fit signe à son subordonné de passer en tête de peloton. Avançant au pas les cavaliers ne se soucièrent pas de la présence des Légionnaires en stationnement à l’extérieur de ce gigantesque camp et Agamê eut un étrange pressentiment. Au camp Yshur bondit sur elle, l’agrippant par le bras. Elle devait s’en aller le plus loin possible avant qu’Arzhan ne s’en mêla et la Sarmate lui prit les mains pour les serrer. « Mon roi a besoin de moi Yshur. Je pourrais fuir et te suivre mais ce n’est pas ce que l’on attend d’une reine. Préparons-nous à nous battre, c’est encore ce que nous savons faire de mieux. Restes près de moi car c’est d’un frère dont j’ai besoin.

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—Un frère et une armée. Arzhan sait parler et rallie tous les clans à sa cause. Ils viendront de partout pour écraser les Romains et si tu cherches à t’opposer à leur volonté ils te tueront sans la moindre hésitation. Tu n’aurais jamais du quitter ce camp, là-bas Primulus le légat t’aurait protégée ! Que vaut mon épée contre le courroux de dix mille Sarmates ? —Je suis encore leur reine ! Et je n’ai pas besoin de Rome pour me protéger ! Rome est notre ennemi et je ne peux avoir confiance en ce Légat qui manifeste tant de mépris pour mon peuple. J’ai avec moi trois cent hommes dans ce camp, des hommes encore loyaux à Jahan. Et si je dois remettre ma vie à un Sarmate, puisses-tu me porter le dernier coup ? » Yshur se perdit dans ses pensées et sous la tente de sa reine vit Ishkan assis derrière la table mangeant et buvant sans y être invité. Devait-il avoir confiance en cet homme ? Le roi Jahan maintenu en captivité par les Romains comptait sur Yshur pour protéger sa femme de la convoitise de ses frères. « Qu’est-ce que tu veux ? Pourquoi est-il ici ? —Yshur est désormais attaché à mon service ». Ishkan grogna tout en le dévisageant de la tête aux pieds. « Ton roi a-t-il donc perdu la tête pour aller se donner à ce Légat ? J’ai quarante hommes prêts à venir occuper le flanc-est. Rien ne doit être laissé au hasard, surtout pas avec Arzhan comme ennemi principal. —Et Zantico. Ils se sont alliés pour vous tourmenter. Il serait vain d’envoyer des messagers tant que l’excitation n’est pas retombée. Arzhan ne l’oublions pas à soif de pouvoir ». Sans demander son reste, Agamê partit prendre des nouvelles du Légionnaire Seneca. Ce dernier veillé par Neda dormait à poings serrés, tout à la fois drogués et pansé de la tête aux pieds. Dans son sommeil il remuait les lèvres et la jeune Reine s’assis près de lui. Sans l’amour de Jahan, Agamê serait morte, privée d’affection, le plus élémentaire des remèdes. Après avoir chassé Neda de la tente, notre jeune reine

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trempa une serviette dans l’eau aux essences de plantes pour en asperger le front du Romain. « Est-ce toi Claudia ? Agamê ? Lentement ses yeux s’ouvrirent. Pourquoi ? Tu aurais du me laisser làbas…je ne peux rentrer chez moi. Le déshonneur pèse sur mon nom. Aucun des Seneca n’a failli à son devoir. Agamê ? » Comme il lui attrapa la main, la reine cessa tout mouvement et quelque peu troublée par ce geste, se tourna vers le Romain à la mâchoire carrée et au regard cristallin. Il tenta de se redresser ; la douleur le figea sur place. Agamê l’aida à s’allonger bien que prisonnière de sa vive étreinte. « J’ai grandi à Capoue et je n’avais jamais vu de barbares, excepté à Rome et je vins à me lier d’amitié avec un esclave de la vallée du Rhin. Il a été affranchi peu avant mon départ pour l’armée et il s’appelle Hagen et je le considère comme mon frère… Hagen est un frère pour moi. Hadrien est notre empereur et… (il éclata de rire nerveusement). Je ne peux retourner à Rome sans le soutien de Primulus. A-t-il demandé après moi ? —Ton ami est là-bas. Ce Galenus. —Qui t’a appris à parler notre langue ? Est-ce ton Roi ? Ou as-tu vécu en esclave ? Depuis le début…tu comprenais nos mots mais tu n’as rien dit, tu as laissé ces hommes te manquer de respect. Il serait justice que vous me fassiez souffrir…pour réparer cette cruelle méprise et injustice. —Le moment viendra où tes hommes paieront. Mais en attendant tu es ici, sous ma protection et si le Légat tient à toi il devra payer ». Notre Sarmate pria toute la nuit, la peau marquée par d’étranges tatouages et devant son autel fumaient des plantes en grands nombres dont on avait tressé les racines entre-elles pour ralentir leur combustion. Elle fredonnait tout en figeant le visage de Jahan dans son esprit. D’une façon ou d’une autre elle le ferait sortir de ce camp. Une chouette hulula. Les Sarmates quand ils ne festoyaient pas à tout-va ronflaient de

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tout leur saoul autour de grands feux disposés sous des dais en peaux de chèvres. Un bruit au loin fit se lever Yshur et Nadar attrapa son épée. Dans la semi pénombre la guerrière Niusha approcha. « Je dois parler à Agamê ! Maintenant ! » Ils la laissèrent entrer tout en la talonnant de près. « J’ai des nouvelles à apporter au sujet d’Arzhan. —Il trahit Jahan et son peuple ! Quelle nouvelle apporter si ce n’est sa mort tant espérer ! Agamê médite et ne souhaite pas être dérangée ». Niusha dévisagea froidement Zamal portant une longue barbe en pointe et de longs cheveux noué en une natte sophistiquée. En voyant Agamê, Niusha se précipita vers elle. « Les Romains veulent exécuter Jahan à sa demande. Je tiens cette information des espions de ton frère Ishkan bien plus disposés à remettre des renseignements de choix à un traître ! Il semblerait que Jahan refuse de vivre. Les Romains veulent faire de lui un gladiateur. D’autres se seraient donnés la mort plutôt que vivre en captivité et pis encore devenir une activité ludique pour ces chiens de Romains ! Arzhan veut se battre pour tenter de libérer son roi et son frère. Vous devez marcher avec lui Agamê ! —Devons-nous te croire Niusha ? —Yshur sait que je ne mentirais pas. Tout ce que je dis est vrai. Jahan ne vivra pas un jour de plus en captivité. —Il pourrait s’agir d’une désinformation des Romains pour nous tendre un piège. Ce Légat est assez malin pour tous nous faire perdre. Diviser pour mieux régner. A ce jeu-là les Romains sont passés maîtres. Que devons-nous sinon envoyer un émissaire pour négocier sa libération ? —Ou bien Agamê. Je l’ai vu la regarder ». Tous les regards convergèrent vers la reine. Ishkan disait vrai, mais les Sarmates ne pouvaient lui donner ce qu’il convoitait. La lumière vacillante éclairait partiellement son regard ; impassible et le regard de

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fauve, Agamê ne semblait pas s’émouvoir pour autant et son regard translucide enroba Yshur. « Alors je l’accompagnerai. Agamê, tu n’auras pas meilleure épée que la mienne, déclara Niusha en posant un genou à terre. Une fois sur place, nous frapperons et les exterminerons, tous autant qu’ils sont ! —Est-ce là votre ultime plan ? —Et qu’as-tu de mieux à proposer Yshur nous t’écoutons ? » La lassitude d’Ishkan trouva ses limites et son regard noir vint à la rencontre de celui du plus vieux compagnon de Jahan. Lui d’avancer les bras croisés et le rictus au coin des lèvres. Il connaissait le cœur des hommes et celui de Quintus Primulus envoyé par Rome pour commander la VII Légion. Son rictus se transforma en sourire, laissant dévoiler sa dentition imparfaite : dents écartées et jaunies par la consommation de plantes médicinales destinées à lui garantir un apaisement immédiat quand la douleur le gagnait. « Si Agamê part, elle ne reviendra jamais. Et Niusha connaîtra un tout autre sort peu enviable pour une femme qui en plus d’être désirable saura distraire les hommes de bien des façons. Jahan ne sortira jamais, je le connais pour savoir pour qu’il ne reviendra pas sur sa décision. —Qui es-tu pour affirmer une telle chose ? Mon frère reviendra, dussé-je le ramener par sa barbiche ! —Nous ne pouvons nous permette de nous battre contre les Romains. —Ils nous tiennent à la gorge, mais l’on ne peut s’avouer vaincu pour autant, lança Niusha en regardant chacun des membres de la petite assemblée. Arzhan a besoin d’hommes ! Tu en as ta disposition Iskhan pour contrer les attaques sporadiques de la Légion et toi aussi Zamal. Conjuguez vos forces et nous triompherons pour une fois. —Qu’est-ce que tu en penses Agamê ? » N’obtenant aucune réponse de la part de sa Reine, Zamal détourna prestement le regard vers le benjamin de Jahan. Ce dernier se leva pour avancer vers Niusha. Son lourd

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martela le sol et dans sa semi-pénombre ses traits se firent plus menaçants encore qu’à l’ordinaire ; ses joues creuses et son nez busqué donnèrent plus de sévérité à celui qu’on disait être doux comme un agneau. « Pourquoi es-tu ici ? —Je te l’ai déjà dit. J’ai payé pour avoir cette information alors ne mets en doute ma loyauté ; ni envers Agamê, ni envers Arzhan que je sers tout autant que tu le ferais pour ton frère, ton roi et ta reine. —Je veux qu’elle apporte la preuve de ce qu’elle avance ». Zamal leva les yeux au ciel avant de se précipiter vers la porte et en extraire, caché derrière la porte un jeune guerrier aux longs cheveux descendant en cascade dans son dos. Lui de ployer le genou, laissant dévoiler une imposante cicatrice de l’arcade sourcilière au menton. « Mon jeune frère Darius et le meilleur pisteur de notre armée. Dis-leur ce que tu as vu. Allez ! » Le garçon s’avança et se jeta littéralement aux pieds d’Agamê. « Je les ai vus ma Reine. Avec eux un géant appelé Mucius, un des Légionnaires. Il a combattu avec Galenus le jour où cinq de nos hommes sont tombés. —Il appartient à la 5eme Centurie, crut bon préciser Zamal, ceux qui ont capturé Agamê. Ils sont tous morts exceptés ce Mucius et Galenus. Allez poursuis. —Ils avançaient vite et en catimini avec un de nos hommes comme éclaireur et Dabbeh Merula, l’esclave du Légat ». L’intérêt d’Agamê pour Merula fut visible et son expression se durcit. « Il veut se battre contre Jahan. Le Légat le lui a promis. Alors ce Mucius a ricané. Il a dit que Quintus voulait des esclaves à la demande de Gordio. D’après ce dernier Gordio voudrait voir notre peuple réduit à l’esclavage. —Ce n’est pas une surprise. Où sont-ils à présent ? —Dabbeh sait brouiller les pistes mais j’ai fini par les retrouver. Ils attaqueront le camp aux premières heures du jour. Tel est leur objectif ».

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Agrippa Galenus fut réveillé par Vonones à grand coup de pied. « Debout ta barbare est ici ! » Incrédule Galenus se redressa et passa sa main sur son bandage. Son aide de camp l’aida en enfiler sa lorica segmentata (l’armure à bandelettes de métal) et à lacer ses caligae. Il tempêta quand l’auxiliaire traîna à lui apporter son pugio (dague) et avec son balteus (protection pour le bas-ventre) il se tenait prêt à rentrer en guerre contre les Sarmates. Au moment de prendre son casque de centurion, il fut pris d’un moment de lucidité et sortit prestement de la tente sans rien sur la tête. Dans la tente du Général, l’ambiance restait à son paroxysme. Ils étaient tous là : Petronius, Scantius, Atilius, Clélius, Decius, Volusius, Trebellius, Opimius, Duvius, Gabinius, Aelius et Roscius, Mucius, Horatius, Gellius, Lollius ; toute la Légion réunie pour mater la rébellion des Sarmates. Un remue-ménage sans précédent pour Primulus chargé des opérations militaires de la VIIe Légion. Devant la carte, les officiers lisaient les emplacements des armées Sarmates et prenaient toutes sortes de notes. Le blondinet Manius Corvus Atilius stoppa la progression de Galenus. « Ta petite putain Sarmate fait encore des siennes. Et il est hors de question que j’aille me faire tuer pour une histoire de chatte à sauter. —Ah Galenus, tu es là ! Tonna le Légat Primulus prenant des mains de Vonones un cylindre. J’espère que tu as su profiter de ta nuit, centurion ? —J’ignorai que la qualité de mon sommeil vous intéressait. —Assez ! Venons-en aux faits. La Sarmate demande à voir son mari. Ne cherches pas, elle attend dehors avec sa petite délégation des plus pathétiques. Elle est arrogante et commence déjà à me taper sur les nerfs. Qu’est-ce qu’on a là Magnusème? —Les éclaireurs de la 3 centurie sont de retour. Il y a eu une attaque à douze kilomètres. Une énième provocation de la sorte et il va être difficile de rester stoïque quand on nous demande d’être intraitable.

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—Galenus ! Cette sorcière de Sarmate nous promène depuis le début. Mais ça tu le savais. Alors tu vas la raisonner. —La raisonner ? J’ai peur de ne pas tout comprendre. —Qu’est-ce que tu ne comprends pas petit ? Elle nous pose un ultimatum : la libération de son Jahan ou bien ils attaqueront. Si tu parviens à la raisonner tu retrouveras ta centurie. Et bien ? qu’est-ce que tu attends ? » Et Maius Atilius le talonna. Avait-il besoin d’un fanatique comme Atilius pour mener à bien sa mission ? Lui ricanait suivit par Horatius et Volusius, tout aussi exaltés que le légionnaire Atilius. Une sanction comme une autre pour Galenus frappé d’ostracisme par l’état-major de la Légion. Ils marchèrent vers le décumanus (l’allée principale) et les velites postées de part et d’autres des allées principales. Agamê et son escorte se tenaient à la porte principale de gauche ; derrière les hautes palissades la reine ne cillait pas d’un cil, fixant les romains avec un déconcertant aplomb. « Ah la petite chatte Sarmate » Galenus fronça les sourcils face à l’impertinence d’Atilius. « As-tu toujours envie de lui brouter le minou ? Quoi, tu es toujours puceau Galenus ? —Agamê ! » Aussitôt six glaives furent tirées de leur fourreau pour être dirigé vers le Légionnaire borgne. « Ne l’approches pas, sale chien ! » Ishkan le prévint dans sa langue natale et ricana Atilius. « Apparemment il ne veut pas que tu touches à sa pute. —Agamê nous sommes désolés de ne pouvoir satisfaire tes requêtes. —Ne t’embêtes pas cette chienne ne parle pas notre langue, renchérit Atilius sans cesser de sourire, autant apprendre à un singe les textes d’Ovide. Ne perds pas notre temps avec cette putain. Dis-lui que la tête de son Roi finira au bout d’un pilum. Horatius, traduis ce que je vais dire : pas de négociations avec

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les barbares, qui plus est quand leur Jahan s’est rendu de lui-même. Dis-le-lui ! —La ferme Atilius ! La ferme ! » Le coup de poing partit. Les deux hommes allaient se battre quand on les sépara in-extremis. « Tout va bien Atilius, reste tranquille, cela ne résoudra rien ! —Il m’a frappé Volusius et je devrais trouver cela normal ? Lâche-moi, c’est bon ! On réglera cela plus tard Galenus, je te le promets ! —Agamê, Primulus ne changera pas d’avis concernant ton roi. Ta proposition ne semble pas lui convenir. Je suis désolé. —Tu parles. Galenus, dis-lui la vérité, siffla Atilus. Elle doit savoir ce qui va l’attendre si elle insiste à vouloir tâter de nos glaives. —Vous deveze partir. —Avec la 5 Centurie pour nous couper la route ? Debbah veut ma tête et ton Mucius celles de mes hommes. Je te croyais plus sensé Galenus, mais tu ne l’es pas. Quant à Atilius qu’il aille dire à son général que nous ne bougerons pas d’ici tant qu’il ne daignera nous recevoir. —Je n’ai pas l’habitude d’être commandé par une femme et encore moins une sauvage. Horatius, Atilius, venez ! On a mieux à faire ». Le géant Mucius et le reste de la la 5 e trouvèrent le camp militaire d’Agamê vidée de sa population. Furieux ils suivirent leurs traces jusqu’aux premières garnisons et ils ne purent attaquer les Sarmates au risque de se voir pris en tenaille entre les troupes d’Ishkan en amont et celles d’Arzhan. Galenus savait qu’Agamê ne se laisserait pas intimider. A midi quand le soleil fut à son zénith, Yshur tendit la gourde d’eau à Seneca. Ce dernier remit partiellement de ses blessures observait les Sarmates autour de lui ; un peuple noble, combatif aux mœurs peu différentes des Celtes. Ils maîtrisaient l’orfèvrerie et la métallurgie ; leurs rites religieux vénéraient des Déités plus proches de la nature que ceux de l’Empire romain. Il semblait les connaître mieux que ses

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propres concitoyens et bien que captifs Seneca recevait les meilleurs soins et attentions. « Yshur, quels sont les ordres ? » Le Sarmate à la barbe noire et courte s’accroupit devant lui, le drap recouvrant son crâne rasé. « Vois-tu les hommes là-bas ? Les dix hommes portant des vêtements noirs identiques aux miens ? Les vois-tu Romain ? Ces hommes ne craignent pas la mort et Agamê sera les utiliser le moment venu. Ils sont partis de la garde royale de Jahan. Et dis autres sont là-bas. Ceux là nous viennent d’Iran. Vois la taille de leurs épées. On les sépare très vite du sein de leur mère pour en faire de redoutables ennemis. Ils ne naitront jamais esclaves contrairement à l’idée que vous vous faites de nous autres barbares. Je suis issu de ce peuple et dévoué à la cause de Jahan, le roi unique. —Une telle loyauté pourrait servir Rome. Je sais comment tu te bats Yshur comme je sais à quel point Jahan t’apprécie. C’est encore de toi d’Agamê connait les techniques de combat rapproché. Elle n’aurait jamais du se faire prendre par Galenus…c’est une grande guerrière. —Et toi qui es-tu ? Si tu tiens à la vie je te conseille de ne pas vouloir trop en savoir. Agamê t’a laissé en vie mais elle n’hésitera pas une seconde à t’arracher le cœur si elle décroche tes intentions. —Mes intentions sont pourtant honnêtes. —C’est bien ce qui me fait peur ». De son côté Agamê fixait la porte, attendant le retour de Galenus. Il tardait à venir ; il se mit à pleuvoir et la pluie roula sur les Sarmates. Agamê attendit debout plus d’une heure et quand il apparut, Ishkan se plaça devant sa reine, tenant fermement les fourreaux de ses épées dans chacune de ses robustes mains. Lui aussi ruisselait ayant attendu de longues minutes sous une pluie glaciale la réponse du Légat. « Il accepte de vous voir, mais vous seule ». Une façon de plus de l’humilier ; elle accepta cependant de

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le suivre, certaine de trouver Jahan dans les geôles de la VIIe Légion. En la voyant arriver, Primulus enroula les parchemins sur les cylindres et renvoya tous les Tribuni militum (tribuns militaires) officiers subalternes, les centurions et les Primus pilus, premier centurion de la première cohorte. Une fois partis, il ne restait plus que le questeur Scipius Magnus et tribun militaire du génie, Flavius Bellator Maelius à la fossette d’ange. « Ah Agamê te voici ! Inutile de te présenter aux hommes de la Légion, tu connais déjà et certains intimement. Et bien quelles nouvelles apportes-tu de notre Arzhan ? Quand acceptera-t-il de se joindre à nous en lâche qu’il est ? A moins qu’il fomente d’attaquer le Sénat à lui seul. Il envisage de marcher sur Rome n’est-ce pas ? As-tu perdu ta langue ? —Tullus Valerius écrit à Hadrien et mentionne ton nom à plusieurs reprises. Il parle de nous et des Sarmates qui tomberont sous ton commandement. Mais il parle également de décimation, un légionnaire sur dix exécutés parmi les survivants. J’aimerai pouvoir me tromper, mais j’ai également vu le préfet Titus Musius ordonner l’arrestation de ton neveu. —Qu’est-ce que tu racontes ? Qui t’a parlé de ces hommes ? C’est ce Galenus ? J’aurais du m’en douter. Il n’est pas bon de vous laisser ensemble. Musius occupe actuellement la fonction de sénateur quand Valerius est questeur. Des magistrats ordinaires élus pour une durée d’un an. Où vois-tu qu’il occupe le poste de préfet ? Assez parler de politique à présent. Quelles sont tes revendications ? —Vous les connaissez. Je demande à voir mon époux. —C’est tout ? Alors pourquoi plus de trois cent Sarmates campent-ils devant mon camp ? Tonna le Légat en administrant de violents coups de poing à la table. De la provocation dont je pourrais me passer ! Tu resteras une heure avec lui ensuite vous partirez, toi et tes guerriers !

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—C’est sa liberté que je revendique contre la mienne » Le silence se fit. Incrédule le Légat dévisagea Agamê puis son fidèle questeur Magnus et envoya Maelius chercher Galenus persuadé de la trahison de ce dernier. Pourtant elle savait à quel jeu dangereux elle jouait. Pour la libération de son roi Agamê acceptait le joug de l’esclavage. « As-tu perdu la raison ? Quelle maladie mentale vous dévore de l’intérieur toi et ton Roi ? Je t’ai protégé de Gordio, éloigné du désir de mes Légionnaires et tu voudrais que je te remette en cage ? Je refuse. Tu me sors des invraisemblances sur deux citoyens romains et tu voudrais ensuite que j’avale toutes des sottises sur ta loyauté infaillible envers cet homme. —Il est mon époux. Ta femme agirait de la même façon si elle te savait sacrifié par sa faute. —Non ma femme n’a pas ta grandeur d’esprit. Tu es née libre Agamê et tu dois le rester. Tu donneras la vie à des enfants libres, n’est-ce pas ce que tu veux : voir les tiens agir librement sur des terres sur lesquelles ils auront choisi de s’établir ? —Il m’a sauvé la vie. Il s’est dressé entre la mort et moi. Dois-je continuer à me justifier ? —Assez ! Tout cela est grotesque. Ta première capture n’avait rien d’un accident de trajectoire, tu t’es délibérément jetée dans la gueule du loup pour permettre à ton roi de battre en retraite. Cette fois-ci Agamê un autre destin t’attend en dehors de ce foutu camp ! Tu comprends ce que je te dis ? —Tu es dans mes rêves et mon avenir n’est pas ici, mais chez toi à Rome. —Et que vois-tu d’autres ? Que je puisse ainsi le consigner pour le cas où la mémoire me fasse défaut. Galenus est bien loquace en ta compagnie et tu es assez maligne pour tirer partie de toutes les situations compliquées. Où est ce Maelius ? Sait-il perdu en chemin ? Ah, le voilà !...où est Galenus ? N’est-ce pas ce Centurion que je t’ai envoyé chercher ?

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—Galenus est…introuvable. Je vais actuellement fouille le camp. —Disparu ? Il éclata de rire. C’est tout ce que tu me trouves à dire ? Arranges-toi pour le trouver dans la minute Maelius ou je te colle aux corvées jusqu’à la fin de ton service ! Où est mon homme Agamê ? — Laissez-moi voir Jahan. —Et ensuite tu partiras. Je veux te l’entendre dire ». Notre reine en fut incapable et scella ses pulpeuses lèvres. Et Primulus avança vers elle ; la tête haute, Agamê ne remua pas, imperturbable et indifférente à son environnement. Il la trouva jolie avec ses grands yeux de félins et sa peau laiteuse, sa noire chevelure et ses traits fins et majestueux. Une telle beauté se monnaierait cher à Rome. Comme devinant ses pensées, Agamê gonfla davantage sa poitrine et Quintus laissa ses yeux glisser jusqu’à sa gorge dont il entrevoyait les mamelons collés au tissu trempé. Reine déchue, la Sarmate satisferait la curiosité de tous les sénateurs. Il porta sa coupe de vin à ses lèvres. « As-tu soif ? Tes vêtements sont trempés, tu pourrais te réchauffer avant d’aller saluer ton Roi. A moins que ses bras aimants suffisent à te réchauffer ? —Legatus ! Maelius ouvrit prestement le pan du rideau. Nous venons de le trouver. Dépêches-toi d’entrer ! —Tu complotes contre moi Galenus. Agamê veut échanger sa place avec son roi et cette idée ne peut venir que d’un cerveau retors comme le tien. —Je l’ignorai. Agamê est libre de faire ce qui lui plait de faire. Elle est reine et son devoir est celui de servir son peuple du mieux qu’elle juge l’être. Si c’est tout Legatus, je désire partir.et ne pas assister à pareil revers. —Tu entends cela Magnus ? Alors oui tu peux disposer. Et tiens-toi tranquille, c’est un ordre et non une recommandation ! »

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Et Magnus se hâta de le suivre, également imité par Maelius. Seule avec le Légat, Agamê caressa la main de Primulus. « Je sais que tu prendras soin de moi. Là-bas les femmes ont le même sort que les esclaves, mais toi tu es juste et tu sauras me protéger. C’est à toi que je remets ma vie mais je n’hésiterais pas à me l’ôter si tu n’honores ta parole. Celle de relâcher Jahan sur le champ. —Est-ce là tout ce que tu veux ? —De tout mon cœur. Et je veux que Seneca réintègre ta Légion. —Où est-il ? —Telles sont mes revendications ». Peu après l’entretien, Jahan fut libéré, jeté de son cachot avec force et les Légionnaires l’escortèrent jusqu’à son armée. Point de reine pour l’accueillir. Il la chercha des yeux mais en vain. A la place de cela, le Légionnaire Tiberius Seneca partit sous bonne escorte. Immédiatement Yshur comprit : Agamê venait de sceller son destin à jamais. « Ce n’est pas ce qui était convenu ! Nous aurions du nous en douter ce Galenus est fourbe, s’exprima Zamal en serrant les poings. Un sourire apparut cependant sur ses lèvres. Mais tu es revenu Jahan et c’est tout ce qui importe. —Où est Ishkan ? Lui j’espère ne m’a pas trahi. —Non mon Roi, il attend tes ordres ! » Jahal posa une main sur l’épaule de son officier et perdu dans ses pensées, il s’éloigna de ses hommes. Plus tard, Seneca entra par la porte principale de droite, longea la tente des officiers, celle du questeur avant de passer celle très imposante du Général devant lequel l’Aigle de la VIIe Légion attendait son énième heure de gloire. Et pendant toute cette longue traversée, les visages fermés et sévères des Légionnaires le fixèrent avec pour toute expression, l’amertume bel et bien visible. « Tiberius Ausonius Seneca, Legatus !

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—Oui faites le rentrer ! » Lui s’immobilisa en voyant la reine Agamê assise droite et majestueuse sur ce siège aux pattes de lion. « Agamê est notre invitée pour une période indéterminée et il te faudra d’habituer à sa présence. Elle sera logée dans le camp auxiliaire et tu veilleras personnellement à son confort. Toutes les dépenses devront être consignées afin d’être débitée de ma solde. Quoi ? Est-ce que cela pose-t-il problème ? —Legatus, je me demandais seulement si…vous vouliez me voir quitter la Légion. J’ai servi de nombreuses années sans faillir à mon devoir et un retour à Rome ne peut être envisagé avant terme, excepté si vous interférez pour… —Je ne t’ai pas demandé de t’exprimer sur ce sujet. Notre Légion compte six mille trois cent hommes, elle est lourde, trop lente et mobilise une importante logistique ce qui avantage nos ennemis ; certains peuples n’hésitent pas à adopter nos techniques de combat, s’engagent dans la Légion pour mieux saboter nos plans il faut compter à cela la crise économique, l’inflation, la lenteur des communication et l’absence de coordination en période de guerre civile et d’invasion. S’il devient indispensable de réformer l’armée tu nous serviras de porte-parole et Hadrien ne tardera pas à évoquer ce perfectionnement auprès du Sénat. Je ne peux plus te convier une Décurie et encore moins une Centurie. Le génie pourrait avoir besoin de tes compétences mais je doute fort qu’on accepte de te voir jouer les trouble-fêtes quand il s’agira de charger l’ennemi. Toi et ce Galenus me posez un sérieux problème. —Nous sommes tous deux issus de la politique. Son père comme le mien sert le Sénat à la différence près que nous ne partageons pas le même enthousiasme pour leur rôle réciproque auprès des deux Consuls. Cependant à notre retour de Rome il reste fort possible que nous ayons à débattre sur le sort de cette Légion et quelle valeur aura notre discours si la richesse et la célébrité ne trouvent à s’accomplir au cours de notre service. La nobilitas conserve la

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mainmise sur les magistratures et si l’accès au consulat nous est réservé il ne pourra s’établir sans relations et clientèle. —Ou veux-tu en venir ? Essayes-tu de me soudoyer ? —Je convoite le poste de prêteur, renonçant à celui de questeur quand Tullus Oranius Valerius, client de mon père, l’occupe si bien. Naturellement votre neveu Octave m’appuiera, je ne me fais pas le moindre souci là-dessus. Il semble doter d’un pragmatisme presque élogieux dans l’exercice de ses fonctions naturellement ». Le regard de Primulus glissa vers Agamê. La vision de l’arrestation d’Octave par Musius provenait de leur récente discussion. Comme soulagé par cette découverte il sourit. « Si Agamê ne se plaint pas de toi, tu auras ce que tu convoites et plus si tu l’éloignes de ce Galenus. Il est le maître incontesté de l’intrigue et je ne voudrais que son esprit se trouve être gâté par ses opinions un peu trop nihilistes ». Enfin il osa observer la Sarmate, perdue dans ses pensées, la bouche entre-ouverte il avança vers le général. « Elle a dans l’idée de vous trahir. De vous tuer et il serait idiot de la sous-estimer en cette heure où Jahal se tient avec trois cent de ses meilleurs hommes à la porte du camp. C’est un traquenard et… elle n’a foi qu’en Ganelus. Lui seul a su gagner sa confiance ». Dans son sommeil Agamê s’agita. Puis finit par se lever. On chuchotait dans la tente du Légat et la pelisse sur ses épaules, la reine jeta un regard inquisiteur à l’esclave noire au crâne rasé et aux articulations cerclées par des anneaux d’or. Debout au milieu de la pièce, Quintus récitait des vers d’Ovide : « Soldat novice qui veux t’enrôler sous les drapeaux de Vénus, occupe-ti d’abord de chercher celle que tu dois aiimer ; ton second soin est de fléchir la femme qui t’a plu ; et le troisième, de faire en sorte que cet amour soit durable. Tel est mon plan, telle est la carrière que mon char va parcourir, tel est le but

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qu’il doit atteindre » (Plan [1,35-40]) Tu peux avancer Agamê. Viens…approches. Qu’est-ce qui ne vas pas ? —Il est ici...Musius. Il… —Il quoi ? Parles sans crainte. Qu’est-ce que Seneca t’aurait révélé afin d’abuser de ma crédulité ? —Il…apporte la mort avec lui et tu devras me suivre si tu tiens à la vie ». Primulus sourit, ses fossettes apparurent et son œil brillait. Il ne s’ennuierait pas avec elle et il fit signe à Batia de ramener la reine dans sa cabine. Cette dernière s’exécuta. Il souriait encore bien qu’elle fut partit. Cependant aux premières heures du jour quand le clairon sonna pour annoncer l’arrivée du Consul, notre Quintus Aquilius Primulus, Légat et général de la VIIè Légion tomba des nues. « Il devait venir ? Où est-il ? —A six kilomètres par l’est, Legatus, répondit Magnus leur questeur. Avec lui trois mille soldats, ceux de la Ve. —Que viendrait faire la Vème ici ? Préparez mon cheval ! » Furieux il savait que Jahal prendrait cela pour une déclaration de guerre et suivit par ses officiers donna des ordres : pourparler et invitations officielles à une discussion. La mort dont parlait Agamê. Il avançait si vite que les Tribuni Militum eurent du mal à le suivre, les Centurions derrière eux s’échangèrent des regards alarmés. Et le Consul arriva, non pas en litière comme on l’eut présagé mais bien sur un splendide Arabe obtenu d’une province romaine. Il posa pied à terre sous le mépris apparent du Légat ; le jeune homme rejeta sa cape en arrière et balaya du regard les Légionnaires rassemblés pour cette « inspection » ou moins que cela ne soit une visite de courtoisie. « Titus Maelius Musius, que nous vaut la fortuite visite de notre Consul si ce n’est pour s’enquérir du sort de ses Légionnaires ? —Un désir d’évasion bien loin des tapages dont nous autres sénateurs sommes peu habitués. Comment te portes-tu Quintus ? »

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Les deux hommes s’embrassèrent et l’ainé, plus grand, plus fort et à la pilosité plus important tenta un sourire. Le temps où tous deux mangeaient des oranges, des grenades sur le toit de la villégiature de Primulus à Naples. « Comme un charme, répondit-il en réduisant leurs échanges à de simples formules de politesse, laissesmoi voir comme tu as changé. Tu me rappelles ton père au même âge, espérons que tu connaisses un meilleur sort que le sien (ce dernier avait succombé à une crise cardiaque ; résultat d’une existence où le seul mot d’ordre fut épicurisme) à quelque chose près que la dernière qu’il ne serait jamais tenu aussi droit sur son équidé et le seul confort qu’il ait connu fut celle d’une litière. Tu dois mourir de soif, viens… » Agamê tournait en rond, frottant ses mains l’une contre l’autre ; elle attendait un signal de Jahal et il tardait à se faire alors que tout semblait se prêter à l’action. Et puis la présence de Musius la tourmentait. Il arrivait trop tôt. La gorge nouée et sèche, Agamê porta un verre d’étain à ses lèvres avant d’interroger Atilius du regard. A la demande de Primulus il veillait la reine dans ce camp puisqu’on lui interdisait le camp des suiveurs jugeant la situation des plus délicates. Il était là à entretenir des pensées lubriques, rêvant de se glisser entre ses jambes pour la faire sienne. « Je te surveille. Je t’ai à l’œil. Tu as tué mon ami et ce crime ne restera pas impuni. Tu n’es qu’une moins que rien et quand Primulus en aura terminé avec toi, je vais faire en sorte que tu regrette le jour où tu es venue au monde. Tu n’es qu’une putain. Regardes-moi ! Et il la saisit par le bras. Tu sais ce que je pense de tout cela et bien vite ce sourire arrogant s’effacera de tes lèvres. —Atilius, lâches-la ! » Seneca venait de faire son entrée, propre, soigné et les sourcils froncés. Voyant qu’il n’était pas de taille face à ce nouvel arrivant, le Légionnaire partit en glissant un dernier : « Je vais m’occuper de toi. Surveilles la bien Seneca, elle sait à quoi s’attendre maintenant ».

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Restés seuls ils s’observèrent silencieusement. Lui, la dévisageait froidement oubliant qu’il lui devait la vie sauve. « J’ai prévenu le Légat de tes intentions et Atilius est ici à sa demande. Le moindre écart et ta tête sera rapportée à ton roi. Ce sont là les termes du contrat. Si tu les respectes, tu seras libre » Agamê bondit sur lui, le déposséda de son arme et le coucha au sol, plaquant le glaive contre sa jugulaire. Un simple mouvement de pression et il mourrait, saigné par la lame aiguisée. Prestement il la retourna et ils se battirent comme des lions ; de violents coups s’abattirent et étourdi il tenta de se relever, cherchant son glaive jeté là par Agamê. « Je suis libre. Mais toi non ». Le violent coup porté à la tête l’assomma définitivement. Le festin prit une allure de banquet ; l’une de ces réceptions pour honorer un patricien ou un empereur. Issu de la lignée de Cornelii par sa mère et des Claudii Marcelli par son père, Titus n’avait rien à envier à Quintus Aquilius Primulus. On naissait dans sa famille pour devenir consul et depuis 284 av J.-C les aïeux de ces deux familles contribuèrent à la création de Rome. Amoureux des lettres et de la philosophie, Titus offrait la bonhomie parfaite du Romain issu au Panthéon, un Dieu parmi les mortels et capable de revendiquer son affiliation à Jupiter. « Rome a besoin de tête bien pensante. Notre Graeculus « Petit grec » (surnom donné à Hadrien) devrait savoir puisqu’ayant été tribun laticlave dans la légion II Adiutrix basée à Aquincus. Il devrait savoir que les Sarmates attendent le moment favorable pour frapper. —Nous avons pensé nommer Lucius Rufus Aurelius à la tête de cette Légion ». Musius venait de s’exprimer sans apporter le moindre crédit aux troubles du Tribun Vonones ; déjà Musius savait que toute la Légion se liguerait contre le Sénat. Il prenait le risque de se déplacer en personne et incrédule, le Légat Primulus se redressa. « De quelle Légion parles-tu ?

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—Quintus tu…tu as fait ton temps ici et Rome a besoin d’un homme comme toi pour la diriger. —Non ! Ça c’est ce qu’il vous plait d’entendre pour ne pas avoir à assumer vos responsabilités ! J’étais en Germanie avec Hadrien quand il obtint son troisième tribunat et quand Trajan fut déclaré empereur le 27 janvier 98, on m’a encouragé à me tenir éloigné de la cour impériale non pas que Trajan fut amateur de jeunes garçons mais bien parce qu’il a consulté l’oracle à mon sujet. Si Hadrien devait devenir empereur je devais servir son armée et Zeus à Antioche ne m’a pas prédit les honneurs politiques quand je peux me contenter de lauriers. —Tu es resté trop longtemps éloigné de la Lumière Quintus. Il est temps pour toi de regagner la civilisation. Je tends à parier que nos ennemis réciproques ont su jouer de leur influence pour te voir rester le plus possible loin de leur quartier. Cependant tu n’es pas si inflexible et on pourrait te confondre pour divers commerces comme les gracieux pots- devin remis à certains clients dont le nombre pourrait faire frémir le Dieu Mars. Tu es le meilleur à ce jeu-là, personne mieux que toi ne sait faire passer des vessies pour des lanternes. —La 7ème Légion est la mienne. Si tu veux des hommes pour satisfaire les plaisirs d’Hadrien il te faut voir ailleurs. Vonones, plus de vin ! » Le tribun se tourna vers le Numidien chargé de verser le vin dans les coupes. « Il n’est pas question que tu gâches le repas Titus ! Ni celui-ci ni les autres à venir. —Est-ce que c’est personnel ? » Penché vers Quintus, le consul voulait savoir et c’est le moment que choisit Agamê pour faire son apparition. Subjugué Musius ne la lâcha pas des yeux. Vénus à côté faisait figure de laideron. Par Jupiter ! Celle-ci devait provenir de ses songes. « Si c’était personnel Musius, il y a longtemps que tu serais mort. Oui Agamê et l’épouse de Jahan notre roi Sarmate et elle est ici suite à un accord passé entre les deux parties.

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—Et quel genre de rapport entretenez-vous avec les Sarmates pour disposer d’un tel accord ? Tes compétences dans la négociation m’ont toujours échappés. Je comprends que tu ne veuilles plus quitter cette région tant que la beauté n’y a pas tout à fait été éradiquée. —Méfies-toi des apparences, elles sont trompeuses. Si tu ne prends pas garde, elle te fera voir les eaux sombres du Styx ». Titus Maelius Musius restait à l’observer. Agamê glissa un mot à l’oreille du noir avant de surprendre le regard du Consul posé sur elle ; il resta à la dévorer des yeux et le temps semblait s’être suspendu. L’esclave à la peau noire alla trouver l’un des tribuns et lui de venir à l’oreille de Primulus. « La reine désire offrir des distractions au Consul. Devons-nous renforcer la garde ? —Agamê est mon invité. Que cela soit clair une bonne fois pour toutes ! » Alors au son des percussions, des instruments à vents et des grelots entrèrent trois sculpturales femmes, le visage dissimulé sous des voiles ; ondoyant, voltigeant, se contorsionnant les trois grâces précédèrent l’entrée de leur reine et le Légat s’aperçut de l’attraction exercée par Agamê sur Musius. « La reine t’offre des réjouissances et… » Titus se leva pour l’accueillir à la surprise générale. Le puissant Consul venait de lâcher prise, oubliant son discours sur la nécessité de conserver les distances avec les frontières pour se consacrer uniquement à l’intégrité de l’Empire romain ; là en face d’Agamê il redevenait le petit garçon passionné par la culture Sarmate avant d’être cet autre puertia âgé de seize ans, déposant sa bulle pour se vêtir de la Toga virilis et embrasser la politique. Il serra les mains d’Agamê pour la porter à ses lèvres. Jamais encore le Consul n’exprima une telle dévotion pour une femme aussi jolie soit-elle ; ses yeux brillaient, illuminé par une affection sortit de son cœur et de son âme. Et dans la langue natale de la

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reine il lui dit ceci : « Je ne peux qu’excuser le comportement de ces Légionnaires mais je blâme leur attitude envers toi ». Il baissa sa joue, à la commissure de ses lèvres et Agamê frémit à ce contact et fut elle-même surprise de sa réaction. « Prends mon bras. Tu n’es pas seule et tant que je serais là, personne ne te fera du mal. —Que viens-tu de lui dire ? Agamê parle notre langue. Jahan a eu le bon sens de l’instruire ». Le consul Musius ne l’écoutait pas, tourné vers Agamê il l’aida à s’assoir sur la banquette et lui tendit une coupe de vin. Le légat Quintus en perdit son latin et les sourcils froncés fit signe à Magnus de s’approcher. « Il se passe quoi sous cette tente ? Vas chercher le traducteur, mais fais le venir discrètement ». Et le Consul se tenait si près de la reine qu’il fut impossible pour le Légat d’entendre quoi que se soit. « Je suis désolé Agamê, désolé que tu aies à souffrir de l’ambition des hommes. Je vais convaincre le Légat de te laisser partir. As-tu des enfants ? Il serait cruel de te priver de tes enfants. Manges-tu bien ? Agamê je serais navré que tu sois privée de tant de choses dont l’amour. Jahan est un grand homme et je l’ai rencontré à deux reprises bien avant que tu ne deviennes son épouse. J’ai combattu ses fils et…j’ai pris la vie de son dernier. Je le regrette. Tous les jours je pense à lui…à cette vie que j’ai volée ». La respiration d’Agamê s’accéléra. Le traducteur glissa derrière eux le plus naturellement possible. « Ce Jahan est un grand homme ». Agamê retourna à ses danseuses et à leur fiévreuse danse et Musius se tourna vers Quintus ; son long regard semblait vouloir dire : Enchainez-moi à cette femme car notre sort est étroitement lié. Et Quintus éclata d’un rire sonore. « Je te l’ai dit Musius, prends garde. Comment va le petit Salvius ? Tu dois bien avoir des nouvelles du fils Mamercus Caesennius. A-t-il une charge auprès de Cassius ? Il t’envoie me chercher et je devrais te suivre sous prétexte qu’il tient avec lui la moitié des

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voix du Sénat. Est-ce que tu m’écoutes un peu Musius ? » Non, lui ne regardait qu’Agamê. Et Niusha s’approcha des spectateurs, virevoltant dans cette tenue courte et rouge. On ne lui voyait son visage mais Agamê pouvait reconnaître son corps. Soudain elle sortit une dague pour l’enfoncer dans l’abdomen de sa reine. « Je t’ai délivré, alors reposes en paix Agamê ». Celle-ci s’effondra et avant même que les Romains postés sous cette tente puissent comprendre ce qu’il se passait, la Reine agonisait assise près de Musius. Le sang inonda sa tunique blanche. Alors Muius se leva d’un bond, pointa un doigt en direction de Niusha quand cette dernière se donna la mort imitée par les deux autres. Averti Galenus arriva, arrêté dans sa course par Atilius et l’expression de son regard fut telle que le belliqueux Atilius tenta un sourire. « On dirait que tu est tombé de ton piédestal et à ta place j’adopterai un profil bas. —Tu poses encore la main sur moi Atilius et je t’expédie dans les Enfers manu militari. Tu saisis ou dois-je te le faire comprendre où est ta place ? —Pour le moment tu n’as plus de centurie et je suis le seul ami qui te reste. Alors pries pour ne pas te retrouver seul Galenus ». Sous la tente Hilarius officiait sous l’œil vigilant des légionnaires de Clélius, Roscius, Trebellius et Optimus ; une certaine tension régnait dans le camp depuis que la reine Sarmate venait d’échapper à la lame froide de la mort. Les mains ensanglantées, le médecin avança vers Galenus sitôt stoppé dans son élan par Trebellius assez costaud pour mettre à terre un cheval et Optimus, aussi massif que son confrère ; on ne pouvait approcher le corps d’Agamê et par extension, Hilarius. Et Atilius leur tomba dessus, la main posée sur son gladius. « Depuis quand Galenus représente une menace ? Eloignez-vous ou vous devrez en répondre ! » Le ton

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pris fut convaincant ; les deux Légionnaires reculèrent d’un pas sans lâcher des yeux Galenus. En la voyant là inerte sur ce lit, telle une offrande destinée à Vesta, déesse du foyer, Galenus éprouva de la colère contre lui-même d’abord puis contre ce Quintus Aquilius Primulus, Légat et général de la VIIè Légion. Les larmes lui montèrent aux yeux et il lui baisa les lèvres, étouffant sa douleur dans cette étreinte. « Elle survivra. Si le coup avait été porté plus bas… Le Sénateur Musius a versé trente deniers afin que sa convalescence ressemble à la douceur des ChampsElysées. Sa toge fut recouverte de son sang et il a tenu lui-même à l’emmener ici. Est-ce que ce Musius est un homme affable ? Diffère-t-il des autres hommes du Sénat ? —Un Musius reste un Musius et plus encore quand il porte le Praenomen (prénom) Titus et le cognomen (surnom) Maelius. Montre-t-elle des signes de fièvre ? A-t-elle parlé ? —Elle a perdu beaucoup de sang. Non, elle…n’aurait pas du survivre à une telle blessure. Les Chrétiens parleraient de miracle mais notre Légat dit que la Sarmate savait ce qu’elle faisait. Le coup porté ne devait pas tuer la reine, seulement donné une apparence proche du trépas. Elle aurait un plan et si Primulus tarde à la remettre à Jahan, il y aura de nombreuses effusions de sang dont la médecine se montrera pour la plupart, impuissante ». Atilus se rapprocha réagissant aux mots comme : « trépas…plan…Primuls…Jahan…sang…impuissante ». Et son regard vitreux s’attarda sur Agamê à l’origine de tout ce désordre. La Sarmate responsable de l’opprobre de Galenus devait mourir de la même façon que celle des Légionnaires dont elle prit la vie. Et Musius apparut. « C’est toi que je voulais voir Galenus. Je savais que je te trouverais ici et j’ai appris tes récents exploits au sein de cette Légion. Primulus se montre bien magnanime face à la félonie. Seneca aussi a été réintégré. La Légion reprend déserteurs et traîtres.

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Quelle image renvoie-t-elle à Rome ? Quelle image de gloire pour ton père ? —Es-tu là pour me châtier ? Je sers la justice, la morale telle que notre Empereur le voudrait, y vois-tu là une quelconque insoumission ? Tu agirais de la même façon si tu étais ici, si tu avais vu les hommes de la Légion la brutaliser, faire d’elle un exutoire à leur colère ; tu n’étais pas là quand on l’a ramené ici, quand on l’a vendu à Gordio et tu viens me faire des leçons de moral au sujet de désertion et de forfaiture. —Gordio l’a achetée ? —Une coquette somme à Primulus. Interroge-le si tu doutes de mes propos et puis Seneca a perdu sa trace. Jahan a refusé d’engager ses troupes dans les combats opposant l’avant-garde de la Légion et les troupes d’Arzhan. Encore une vérité dissimulée dans le pelage de la louve romaine. Ici Agamê n’a que moi ». Touche en plein cœur, Musius se souvint de Jahan et de son fils dont il prit la vie. « Pourquoi voulais-tu me voir ? —Et tu me oses me demander pourquoi. La politique est un panier de crabes et il serait mal aisé de l’ignorer. J’ai entendu que le Sénat nommait Lucius Rufus Aurélius a la tête de cette Légion et j’ai peur que cette nomination conduise Rome à une énième guerre civile. Primulus a la main longue et un tas de clients prêts à corrompre le pouvoir et ainsi reprendre son dû. Tu sais qu’il ne se laissera pas intimider. Il dirigea la VII légion jusqu’à son trépas. La seule chose qui le fasse renoncer à ses ambitions porte le nom de Cornélia. —Et que sais-tu de Cornélia ignoré du grand public ? Aurait-elle renoncée à vivre au milieu des philosophes grecs et mathématiciens arabes ? Son épouse est insoupçonnable et l’être le plus moral qu’il soit donné de rencontrer à Rome. —Mais elle manipule son époux en se chargeant de pervertir les hommes comme Plinius, Umbrius et Sennius. De sources sûres, je sais qu’elle n’est pas aussi blanche qu’on le prétend. Plinius a jadis comploté contre Hadrien et si le crime reste impuni à Rome il ne

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devrait pas l’être dans l’enceinte même du Sénat. Tout système comprend une faille et ton devoir est celui de la colmater bien avant toute fatale issue ». Musius glissa son regard vers Agamê. Cette dernière toussa dans son sommeil et Galenus chercha des yeux Hilarius, mais ne trouva que le regard chargé d’éclair de Maius Corvus Atilius debout à l’entrée de la tente. La main posée sur son gladius il convoitait de tuer la reine déchue une fois le départ de ces hommes. Galenus ne le laisserait pas faire ; il frapperait le premier et Atilius fit poindre un rictus au coin de ses lèvres. « Cet homme te cause-t-il quelque ennui ? —Il n’est pas le cadet de mes soucis. La Légion toute entière rêverait de me voir loin d’ici, si possible à négocier mon passage avec Charron sur le Styx. J’ai trahi la confiance de Primulus et tant que je ne serais pas réintégré, mon existence s’apparentera au supplice de Prométhée sur le mont Caucase. —Et ton prix est l’arrestation de Plinius et ses collègues. Je vais te dire quelque chose Galenus et tâches de t’en souvenir si tu tiens à rester en vie. Primulus est un serpent de mer, paisible en apparence mais sitôt qu’on approche trop près de lui il attaque, s’empare de sa proie pour la conduire dans les abysses. Tu ne veux pas être de celles-là n’est-ce pas ? Alors restes en dehors de la politique tant que tu ne disposes d’aucune arme pour te défendre. Ton père le premier te tournera le dos et tu seras frappé d’ostracisme pour seulement avoir voulu essayer. Ta femme et tes fils subiront les humiliations publiques et tu ne pourras plus sortir sans qu’on cherche à t’intimider. Pourquoi risquerais-tu ta carrière ainsi ? Fais preuve de lucidité, tu n’es pas de taille à vaincre un Primulus. —Moi non mais toi oui. Songes aux bénéfices que tu tireras après cette victoire et je ne parle pas seulement d’Agamê. S’il revient à Rome, il ne sera pas ton ami et fera tout ce qui est en son pouvoir pour te destituer de tes fonctions, de toutes tes fonctions. Il a l’étoffe d’un héro et Rome est friande de ses exploits

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comme ceux d’Ulysse errant d’une terre à une autre dans le seul espoir de se rendre immortel ». Atilius s’agita devant le rideau ; venaient à grands pas Quintus Aquilius Primulus suivit de Scipius Fabius Magnus et de Seneca. L’heure sonnait la confrontation et Galenus campa sur ses positions, maintenant son regard noir dans celui détendu du Légat romain et général en chef de la VIIe Légion. « Tu n’as pas froid aux yeux Galenus. Te voilà à conspirer avec le messager de Rome, personne ici n’aime les messagers ! Tu n’as aucune classe et la meilleure des putains ne se montrerait pas plus habile à aller sucer la queue d’un de mes rivaux en toge. De quoi parliez-vous hein ? Du sort de ma Légion ou celui de son protecteur ? —Pourquoi penses-tu qu’il faille se cacher pour comploter quand tu as assez d’espions d’ici à la péninsule ibérique pour nous jeter dans les affres d’une justice implacable ? La reine Agamê est ici et elle est notre seule préoccupation, il n’y a pas hommes plus consciencieux ici que ce vie Hilarius pour nous espérer une éventuelle expiation des fautes d’une reine. Les véritables Barbares ne sont pas ceux que l’on pense être. Galenus est seulement là pour veiller à sa convalescence comme une putain romaine le ferait si on la payait pour soigner la queue d’un Légat sauf que Galenus n’est pas à louer. Je viens de l’apprendre à mes dépends. —Il n’y a pas plus langue de vipère que toi Galenus. Il est bien le fils de son père et toi Musius, sous tes airs de bel éphèbe en mal de proxénètes et sodomites grecs, tu viens ici chanter des louanges à la gloire de ce fornicateur de Lucius Aurélius. Pitoyable, je m’attendais à mieux je l’avoue. A quoi pensais-tu en venant ouvertement me provoquer en Dacie. As-tu perdu la tête ? Quant à toi Galenus, je ne veux pas te voir trainer près de ce fourbe de Musius » Il échangea un bref regard à Tiberius Seneca et lui opina du chef. Mieux valait pour tout le monde une parfaite subordination, nul ne pouvait protester sans se voir puni et trois légionnaires en faisaient les frais

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de manière peu louables. La VIIe Légion maintenait une certaine forme de pression aussi bien physique que mentale. Galenus partit, Primulus avança pour souffler sous le nez de Musius. «Tu devrais partir maintenant tant qu’il est encore temps. —Sinon quoi ? Penses-tu que je sois à me lamenter d’avoir été désigné par le Senat pour te supplier de renoncer à tes aspirations, mais vois-tu Légatus, tes pouvoirs en ma présence sont limités, disons que tu ne peux prétendre essayer de m’intimider en proférant des menaces devant témoins, qui plus est. Je serais malheureux que cette issue se solde par un échec. Un cuisant échec du côté de tes clients car beaucoup seraient surpris de ton penchant pour user de ta force sur le peuple Sarmate en retenant prisonnière leur reine. —Que crois-tu savoir de nos ennuis d’ici bas quand les seuls tracas de ton existence se limitent à ta petite personne ? » Alors Musisu se pencha à l’oreille de Primulus. « On se retrouvera à Rome et verra qui des deux à le plus foi en la providence ». Une fois sortit suivit par Magnus, le Légatus se tourna vers Seneca. « Et tu penses comme lui ? Tu te dis que je n’aurais jamais du prêter une oreille attentive à cette Sarmate ? Nous avons tout à craindre de cette petite fouine de Musius et c’est le moment pour toi de me prouver ta loyauté. Jahan poussé par ses frères attaquera et convaincs-le dans son intérêt de se rendre et s’il refuse…nous ne pourrions rien pour lui ». Seul près d’Agamê, Primulus examina ce corps inerte et se pencha au plus près pour déceler un filet de souffle. La reine vivait ; certain d’être seul, il sortit une amulette de sa ceinture qu’il glissa sous le matelas. Soudain la main d’Agamê se referma sur son poignet. Son regard le pétrifia à l’image de Méduse et Primulus ne vit pas là une mourante mais une reine fière et combattive luttant jusqu’à la fin pour protéger

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son époux et roi. Il l’invita à s’allonger. Agamê s’accrochait à lui fermement et la tête contre sa poitrine ahanait comme un bœuf après l’effort. « Dors, il te faut te reposer ». Notre Sarmate ferma lentement les yeux bien que crispée sur le bras du Légatus. A la tombée de la nuit, Seneca revint avec sa délégation de légionnaires. A la place de Musius sous le Praetorium se tenaient ses auxiliaires, les très fortunés Numerius Commodus Rufus et Salone Herenus Vanius, tous deux questeurs et membres de l’ordre équestre. La peste et le choléra, comme aimait les appeler Primulus pour mieux les désigner. Rufus du haut de sa haute taille dominait l’assistance et Vanius tout aussi grand ne passait pas inaperçu. Les poings posés sur la table des opérations le Préfet du prétoire Rufus poursuivit son discours. « Réglez vos différents une bonne fois pour toute quand le Sénat manifeste des signes de faiblesse. Hadrien refuse certaines lois et la magistrature ne peut se défaire de l’influence de ses Préfets de la ville et de ses consuls. L’union fait la force et l’on ne peut voir l’Empereur abusé de son droit de veto comme il fait à mauvais escient. La situation devient des plus critiques. —Il y a de plus en plus de comices. A ce jour nous en avons démembré plus de cinquante réparties et le but de l’Empire est celui de les réduire, ajouta Salone Vanius en mordant dans une tige de sauge. Les tribuns de la plèbe peuvent se féliciter de voir certaines lois écrites bien que le Sénat se montre ferme et notre travail en tant que magistrats est de favoriser le vote de ces lois. La Dynastie des Antonins se veut saluer l’arrivée de la démocratie au sens propre du terme mais les décisions judiciaires et les injustices subies par la plèbe laissent présumer du contraire. —Et alors ? Cela devrait vous encourager à adopter une position plus transparente vis-à-vis de l’ordre sénatoriale. Veuillez m’excuser… » Il entraina Seneca loin de ces bavards impénitents. La rhétorique politique se développa sous la république et alors que sonnait l’Empire à grands

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coups de cors, l’éloquence maîtrisé par Primulus se voyait effacé au profit de ces délégués de l’ordre équestre. « As-tu vu Jahan ? Quelle est sa réponse ? —Il accepte de retirer son armée à la seule condition de récupérer son épouse. A présent il dispose de mille cinq cent Sarmates entourant le camp et plus de deux mille autres en retrait, prêt à couper toute éventuelle retraite. D’autres viendront grossir les rangs s’il n’obtient pas ce qu’il veut. J’ai peur que nous n’ayons plus le choix. Nous voilà prévenus de ses intentions. —Hier encore il ne voulait pas se battre. Pourquoi ce revirement de situation ? Est-il à ce point pressé d’en découdre avec Rome ? » Sous sa tente, le roi Jahan étudiait une lame appartenant à Agamê quand Arzhan apparut en compagnie de Zal, Kiarash, Kirmya et Marzieh les officiers et chefs de tribu Il régnait dans ce camp une certaine tension des plus palpables maintenant que les Romains menaient le jeu. «Tuons dans l’œuf cette énième provocation mon frère ! Nos armées sont disposées autour du camp et l’occasion nous est donnée de les renvoyer auprès de leur louve ! Il est l’heure pour toi de mener à bien cette bataille. On peut tenir un siège et les anéantir ! Jahan ? » Ce dernier soupira, croisant ses bras musclés sur sa large poitrine. « Ce Légat rêve d’être Imperator et il serait vain de le sous-estimer. Pendant mon court séjour parmi eux j’ai pu me faire une idée de notre ennemi. Il attend le moment propice pour frapper et tapit là dans sa tanière il n’y sortira pas même si on y met le feu. Ne lui donnons pas le moindre prétexte pour charger et ainsi se couvrir de gloire. Arzhan rassemble tes hommes, nous partons. —Nous partons ? Et ta prêtresse, que fais-tu de ta prêtresse ? Tu laisserais son savoir aux Romains ? Elle a prédit la perte de TES fils et bien plus encore. C’est une grande guerrière et tacticienne que tu

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donnerais à nos ennemis ? Et il y a cet autre Romain, ce questeur portant le nom de Musius. Il a ôté la vie de ton fils. TON fils ! —Je ne m’adonnerais pas à la vengeance comme tu le conçois. Primulus veut ma tête et elle ne repoussera pas, même avec toute la magie d’Agamê. Le destin est cruel et j’accepte mon trépas comme nul autre, mais je ne souffrirai un instant de vous savoir esclaves de Rome ; c’est en ces termes qu’il nous faudra négocier et ne pas faiblir face à notre désir d’équité. —Et tu sacrifierais ta femme pour une quelconque éthique ? » Le silence tomba. Les deux frères semblaient être à bout d’arguments quand derrière eux Zamal prit la parole : « On pourrait la faire sortir sans éveiller les moindres soupçons. Les Romains avides de plaisirs charnels sortent du camp pour rejoindre le camp annexe où reposent les filles parmi nos sœurs et d’autres esclaves provenant de Mésie, de la Dalmatie et de Pannonie. —Il a raison, répondit Ishkan assis devant le festin du roi. Toute brèche n’est pas impossible si l’on fait diversion. Un appât de choix pourrait taire la suspicion de Primulus. Il n’est pas indestructible et on se doit de tenter ». Et Yshur s’approcha ; il avait soumis cette idée à Jahan bien avant que son benjamin ne l’expose ouvertement. Les autres officiers acquiescèrent. Lentement leur roi se leva pour gagner le lourd rideau et jeté un œil sur le camp romain. Un plan possible à monter. « Yshur, approches veux-tu ? Un millier d’hommes ne parviendrait à venir à bout de ce camp mais un seul en est capable. En toi tous nos espoirs. Cette nuit d’appartient alors fais ce que tu as à faire ». Parce que Seneca attendit du bruit il se leva, quittant la couche de la reine Agamê pour jeter un œil à l’extérieur. Ce calme le rendait nerveux. Morphée avait eu raison des légionnaires et lui de sentir le froid

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le mordre. Le vent souffla les braises du brasero disposé près de la couche. Au loin les chevaux piaffèrent et des éclats de rire le rassurèrent. « Tibérius… Tibérius ». Il ne rêvait pas, Agamê l’appelait. Les yeux ouverts cette dernière lui tendit la main, frissonnant de douleur ou de froid. « Fais-moi… fais-moi sortir... —Je ne peux. Tu es trop faible pour te lever. Le moindre effort te tuerait. C’est ici que tu es le mieux. As-tu soif ? —J’ai besoin de voir les étoiles, murmura la reine si faiblement que Seneca dut se baisser. Je veux voir les étoiles. Je ne veux pas mourir sans voir les étoiles une dernière fois. —Les ordres de Primulus sont formels. —Je t’en prie… » Agamê s’évanouit et Seneca hurla après Hilarius apparaissant à grands pas. « Que s’est-il passé ? Par Vesta, que s’est-il passé ? Fais venir Galenus ! Elle soigne plus vite en sa présence. Qu’est-ce que tu attends ? Hâtes-toi…Ah, Galenus c’est justement toi que je voulais ! Elle voulait voir les étoiles avant de mourir. Faisons en sorte qu’elle soit exaucée. Portes-la et accompagnons-la jusqu’aux portes de son nouveau foyer ». Quand Agamê ouvrit les yeux, les étoiles scintillaient donnant forme aux constellations. Des années auparavant Agamê seule et abandonnée de tous progressait dans les vastes plaines et forêts guidée par les étoiles, astres fidèles en toutes circonstances. Jahan lui disait de mieux regarder : un jour elle verrait les siens lui tendre la main. Le vent froid lui apporta l’odeur d’Yshur. Il était là. Il était l’une de ces étoiles prêtes à le guider de nouveau. « Galenus…ne le tues pas. —Quoi ? Agamê, que racontes-tu ? Qui ne dois-je pas tuer ? —Il est là pour moi. Laisses-moi partir. Cela fait partie de…de ton destin. Si tu m’aimes…ne tentes rien ».

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Yshur apparut tel un spectre. Galenus remua les lèvres mais aucun son ne sortit et sans le lâcher des yeux, il s’écroula au pied du Sarmate venu pour le délivrer de sa douce captivité. Il la lui remit non sans douleur et déjà il regrettait ce geste ; Quintus l’aimait comme un fils sur lequel gifles et caresses constituent le propre de l’éducation. Alors que notre Yshur disparaissait, son sang se glaça et déjà les velites donnèrent l’alarme. Il y avait un début d’incendie à la Porta Decumana (la porte nord) et le long du vallum (la palissade) la cavalerie s’activait à déplacer et évacuer ce qui pouvait l’être. L’incendie eut lieu avant le son du clairon annonçant le changement de ronde. Bien avant cela les Sarmates prirent soin d’assassiner les Velites pour disposer de leurs costumes et du fameux tessera, rien d’autre qu’une tablette de terre cuite portant un signe inscrit remis par un sous-officier, en l’occurrence le sousfifre de Flavius Bellator Maelius, un dénommé Antonius. Seneca chargea sur Galenus. « Où est Agamê ? Où est-elle ? Dis-moi que tu n’as pas fait cela ! Galenus ? Tu viens de nous condamner. Par Jupiter…Retournes avec les autres et laisses-moi régler ce problème ». Les quatre velites et Yshur se frayèrent un chemin jusqu’au decumanus et ils allaient atteindre l’enceinte quand les troupes d’élites habituellement logées autour du praetorium chargea vers ces cinq fugitifs. Au dernier moment Yshur changea de cap pour se planquer en retrait des va-et-vient des légionnaires. « Ils sont là ! » Et Maelius répondit à son espion Sarmate : « Il y a intérêt à ce que tu dis sois vrai. Fermez les portes immédiatement ! » Seneca et ses hommes encerclèrent Maelius. « Ce n’est qu’un incendie que les sapeurs finiront par étouffer. Nos hommes sont encore à la canabae (camp pour les civils accompagnants l’armée) et ils ont entendu l’alerte. Laissons-leur quelques minutes pour rallier ce camp. Il serait injurieux de les laisser à la porte. —Tu n’es pas sensée d’occuper de ta chienne de Sarmate ? On vient de me dire qu’une petite bande de

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barbares a réussi à s’infiltrer dans notre camp et notre devoir est bien celui de les intercepter ». Dans la semi obscurité Seneca reconnut les traits d’un sbire d’Arzhan et trahir Jahan revenait à le trahir lui car Primulus, le Légatus de la VIIè Légion respectait le roi Jahan comme nul autre. L’heure était grave et Seneca évalua au plus vite la situation : le cadet du Roi souhaitait la guerre et il employait pour cela les grands moyens, déjouant les plans de son frère pour irriter Primulus. « Ecoutes-moi bien ce que je vais te dire. S’il y a des Sarmates ici c’est bien parce que l’un de nous a failli à sa tâche et Primulus ne supporte pas le manque de discernement dont certains d’entre nous semblent manquer. Que crois-tu qu’ils fassent ici si ce n’est se moquer de nos lignes de défensive, on n’y pénètre comme dans l’entrejambe de ta femme. Si tu veux un conseil, concentres-toi sur ce feu ». De retour sous la tente, Seneca fut surpris de voir Agamê étendue là où il l’avait laissée. Il allait avancer quand la lame d’Yshur glissa sous son cou, une simple pression de sa part et le sang giclerait. « Restes calme Romain, glissa Yshur en le dépossédant de ses armes. Ma reine est là, tu la vois n’est-ce pas ? Elle s’est sacrifiée pour son roi et mon devoir est de la ramener auprès des siens alors vas dire à ton Légat que ma reine est libre dès à présent. Il ne pourra refuser de royales obsèques. —Et s’il refuse ? Il pourrait demander à voir le corps. —A toi de te montrer persuasif. —Arzhan a ses espions ici, des Légionnaires qui vendent Quintus et le vendre c’est vendre la Légion, il serait critique de ne pas prendre ces menaces au sérieux. Je partage ta prudence et je me tiens disposé à te venir en aide si tu te tiens à jamais éloigné de cette région, toi et ta reine. Promets-moi de partir pour ne plus revenir et notre pacte sera scellé ». Et Primulus sous sa tente pestait, plein de rage sous les déclarations de Sénéca. « Non Seneca ! Tout ceci a assez duré ! Que Galenus ait perdu la raison après son

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retour d’avec les Sarmates est une chose, mais toi ! Toi ? Tu es Seneca, mon meilleur homme. Je dois pouvoir encore te faire confiance. Ai-je encore raison de croire en toi ? » Les deux hommes se jaugèrent avant que Quintus ne se détente, rejetant le pan de son manteau bleu pardessus son épaule pour tapoter la joue de son auxiliaire. « Alors fais sortir cette Sarmate par la grande porte avec tous les honneurs que l’on doit à une personne de prestige. Les espions d’Arzhan comme tu dis feront courir le bruit que le Roi ait conclu à une nouvelle trêve et on doit s’attendre à ce qu’il y ait du mouvement dans la région. Tu escorteras, toi et ta centurie l’avant-garde de Jahan au-delà de notre arrière-poste et assures-toi qu’ils aient bien compris le message cette fois-ci, nous ne pouvons nous permettre d’être de nous montrer à l’image de notre Empereur ; il en va de notre survie à tous. —Je veux avec moi Galenus. Il sait parler aux Sarmates mieux que moi Dans pareilles circonstances, on ne peut se passer d’un aussi bon élément. —Hum… Galenus. Non ! Ne m’en demande pas trop, il porta une coupe à ses lèvres sans lâcher Seneca des yeux. Non ! Il reste avec moi et à ta place je m’arrangerai pour ne pas me faire remarquer des autres de la Légion. On est tous un peu tendu en ce moment, tu comprends ? » Seneca entra de nouveau dans la tente du médecin et fut surpris de ne pas y trouver Galenus. Il avança vers le corps inerte de la reine et au moment où il allait lui toucher la jugulaire, Yshur plaça la lame de son arme sous sa gorge. « Ne la touche pas. Ne t’avises plus de la toucher où ce jour sera le dernier. Tu es un bon Romain. Je t’aime bien, sourit Yshur en dégageant la lame du cou de Seneca. Et ma reine semble t’estimer à ta juste valeur. Ce qu’elle ressent, je le ressens aussi. Il y a comme une sorte de lien entre nous et aussi longtemps qu’elle vivra je vivrais. As-tu déjà ressenti pareille loyauté ?

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Existe-t-il dans ton monde une personne pour qui tu te sacrifierais ? —Primulus nous laisse le champ libre. Nous devons immédiatement nous mettre en route. —Non. Tu ne comptes pas revenir c’est ça ? Tu crois que nous autres Sarmates allons t’accueillir comme un libérateur ? Ricana notre Yshur et les yeux froncés dévisagea Seneca de la tête aux pieds. D’accord…nous allons toi et moi passer un pacte. Si tu parviens à conduire Musius près de Jahan, nous t’offrirons plus qu’une protection. Nous t’offrirons un statut sans équivalence à Rome. Quel homme sans cervelle accepterait ? —Pourquoi lui ? —Et pourquoi pas ? Tu acceptes Romain ? Et je sais que tu n’échoueras pas, murmura-t-il appuyé sur les épaules de Seneca. C’est à ce prix que vaut ta nouvelle existence près des Sarmates. Ramènes-moi Musius ». Hilarius l’examina une dernière fois avant de tendre les bandages à Seneca, les bandages et une petite fiole contenant un puissant analgésique. Le Légionnaire entendit la reine geindre et il s’approcha d’elle. « Tâche de la ménager un peu, elle est encore bien fragile. Et comment Galenus réagit-il face à ce rivement de situation ? —Justement, il l’ignore. Les ordres de Primulus sont formels. Il ne fera pas parti de cette mission ». Agamê ouvrit les yeux et tendit la main vers Seneca ; elle semblait sortir d’un long sommeil et affaiblie concentrait ses efforts pour parler. Aucun son ne sortit de ses lèvres pleines et la main dans celle de Seneca tentait de puiser sa force pour la faire sienne. Hilarius se hâta de porter une autre fiole à ses lèvres et aidée par Seneca la fit boire jusqu’à la dernière goutte. « Musius…protège-le… la mort frappera… ta vie… dépend de cet homme ». Et lui se pencha davantage au-dessus de ses lèvres, ne comprenant pas le sens de cette prédilection. « Que vois-tu Agamê ? Dis-moi ce que tu vois.

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—Rome… la foule et…la mort. Promets-moi de protéger Musius… —Agamê, je ne peux t’en faire la promesse. Pimulus t’accorde la liberté et tu iras rejoindre ton roi. C’est en ce jour tout ce qui compte pour moi. Agamê ? —Je m’en occupe Seneca. Elle est encore si fragile ». Les Militia Miles (légionnaires) dormaient dans leur caserne entre la porte principalis et la porte decumane et régnait sous les tentes un calme régit par la discipline militaire. Pas un bruit, uniquement le ronflement des légionnaires et le vacillement de la lampe brûlant au-dessus de leur tête. Assis sur le rebord de sa couche, Galenus souleva son bandage ; la plaie finirait par se résorber et l’œil tuméfié le faisait encore souffrir. L’un des hommes toussa et Nonus Mucius se redressa et rejoignait Galenus à la porte de la tente. « Le calme avant la tempête. Primulus t’a démis de tes fonctions mais tout le monde connait ta valeur au combat. Tu es un bon officier et nous te suivrons jusqu’aux Enfers s’il le faut. Les Sarmates ont retrouvé leur roi et nous allons devoir nous battre Galenus. La 7ème légion s’en sortira comme toujours. N’est-ce pas ? —Il se passe des choses dans l’enceinte de ce camp. D’abord cet incendie et maintenant cette patrouille. Tu étais au courant que des légionnaires devaient sortir ? —Pas que je sache. Nous sommes encerclés de toute part et Primulus n’est pas assez fourbe pour agir de nuit. Dors en paix, il ne tentera rien ce soir. A quoi penses-tu là ? Galenus, que fais-tu ? —Mon devoir, répondit ce dernier en enfilant son armure, je ne peux pas rester là sagement à attendre que la Légion se fasse tailler en morceaux. Musius est là pour destituer le Légatus de ses fonctions et il utilisera n’importe quel prétexte pour parvenir à ses fins. Tu oublies que nous avons à a faire à un véreux politicien, corrompu jusqu’à la moelle. Me suis-tu Mucius ? Seras-tu du côté de la justice ? »

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Seneca sortit par la porte Principalis et sous le clair de lune avança guidé par Yshur. Ils arrivèrent au camp du roi Jahan placé sous bonne garde et tous abaissèrent leur garde en reconnaissant Yshur. « Faites place ! Non ! Ce Romain est avec moi ! Où est Jahan ? —Je suis là Yshur. Quelles nouvelles m’apportestu ? —De bonnes nouvelles ». Et il s’écarta pour dévoiler une litière porté par des Sarmates en tenue de deuil. Un voile de tristesse masqua le visage de Jahan en croyant découvrir le corps sans vie de sa reine. Eperdu de douleur il bouscula ses hommes pour soulever le cou d’Agamê. « Elle est morte…ma reine est morte. —Non mon roi. Elle survivra car tel est sa destinée ». Le roi fondit en larmes, soulagé et la serra dans ses bras avant de la porter à l’intérieur de sa tente. « Agamê…j’ai cru te perdre. Les Dieux m’ont entendu et je les bénis ». Plus tard Jahan revint pour serrer Yshur dans ses bras. « Que fais ce Légionnaire sous ma tente ? —C’est Seneca. Agamê l’a épargné et il a reçu l’ordre de nous escorter au-delà des lignes indépendantes. C’est là la dernière volonté de ces Romains. —Je ne veux pas de lui ici. Nous connaissons la route, ces terres sont les nôtres. Ce Légat l’aurait-il oublié ? Prépares tes hommes, nous partons de suite. Arzhan ne doit pas connaître nos plans Ishkan, je te veux sur place pour masquer notre départ, bien que je sache qu’il ait des espions à la table de Primulus. Il cherchera à attaquer d’une manière ou une autre. —Il va être furieux Jahan. Furieux qu’on puisse l’avoir dupé à ce point. Mais je me prépare à affronter son courroux ». On sonna le cor de bonne heure. Les Sarmates attaquaient, incendiant les terres autour du camp et Primulus se leva d’un bond en entendant sonner l’alerte. Et les tribuns militaires entrèrent prestement,

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ceux de la A Populo et du Rufulu ; on se bouscula à l’entrée de la tente et les domestiques du Général l’aidèrent à enfiler son armure, lui pestait contre ce réveil matinal et l’incapacité de ses officiers supérieurs à déceler les plans de l’ennemi. « Une attaque surprise, mon général ! ils ont brûlé les terres ! Leurs intentions sont claires, nous devons riposter ! » Tous parlèrent en même temps et Primulus les fit taire, tous autant qu’ils étaient. « QUI LES COMMANDE ? » A cette question, aucun n’eut de réponse, tous se regardèrent, s’interrogeant et Scipius Magnus avança. « Ce ne sont pas les hommes de Jahan si c’est ce que vous voulez savoir. Il peut s’agir de son frère Arzhan… —Non, c’étaient bien les hommes de Jahan ! Déclara Vonones après un rapide échange avec Dabbeh. Ces sauvages sont assez fourbes pour nous attaquer à la faveur de la nuit ! Général, il nous faut agir une bonne fois pour toutes ! —Ressaisis-toi Vonones ! Ici je veux de l’ordre et de la discipline ! Rome aurait les yeux braqués sur nous et nous éviterons la décimation en ayant évité préalablement toute effusion de sang inutile ! »

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Livre 2 Otages Quand Agamê ouvrit les yeux elle eut l’heureuse surprise d’y voir son époux et elle lui tendit la main pour le toucher mais l’image s’évanouit. Peu à peu les bruits extérieurs l’atteignirent ainsi que les odeurs typiques d’un camp : chevaux et bétail. Elle laissa son esprit divaguer et elle aperçut cette impressionnante cité qu’est Rome. D’abord la Via Appia, puis le Colisée au lion et la clameur du peuple venant assister aux jeux du cirque ; puis la domus d’un riche prétorien. Des esclaves gloussaient dans l’encorbellement de la porte et empruntant un large corridor enfumé par l’encens, elle déboula dans l’atrium et vit Jahan agenouillé là, le dos marqué par de longues et profondes entailles. Il tenait dans sa main son cœur encore chaud et battant. D’un bond elle se réveilla. Tout cela eut l’air si réel au point d’apprécier encore les senteurs épicées de la riche villa. Comme elle toussa Jahan ouvrit le pan de sa tente. Elle ne pouvait y croire : tous deux réunis ! Il lui baisa le front et alors Agamê éclata en sanglots. « Il faut partir maintenant ! Jahan… —Reposes toi encore un peu. Tu es faible et puis nous sommes hors de portée des Romains. Ils sont loin derrière nous. Arzhan regroupe le peu de force dont il dispose pour repousser leurs assauts. Mais qui peu quelque chose contre les forces de la louve ? Nous autres Sarmates devons nous rendre à l’évidence, nous ne pourrons lutter si nous sommes divisés. Et c’est bien là où j’ai échoué. Mais assez parlé de guerre ! En t’épousant je t’ai soumis à une vie difficile, une vie de sacrifice quand la paix se tenait à portée de mains. Aujourd’hui je veux faire ton bonheur ». Agamê serra sa main dans les siennes et les porta à ses lèvres. « Je n’ai plus que toi en ce monde. Je ne te survivrai pas… alors mon bonheur se résume à ta

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seule présence près de moi. Il n’y a que cela qui me maintienne en vie…que cela. —Alors tu vivras longtemps ». Et Yshur troubla leur quiétude. Des Romains approchaient par le sud, une légion de mille hommes, des effectifs auxiliaires. Il s’agissait du préfet d’aile de cavalerie, le très célèbre Lucius Rufus Aurelius que le sénat voulait voir à la tête de la VII ème Légion. Il avait sa propre légion la VIème postée vers l’Adriatique et alors qu’il envisageait de partir en retraite, on le chargea de cette dernière mission : mater les Sarmates et permettre à Primulus de revenir à Rome. Aurélius sur son cheval leva les yeux au ciel. Au loin l’orage tonnait, zébrant le ciel de sa foudre. Il savait que les hommes de Jahan se tenaient dans cette forêt et il n’était pas dans son intention de les tuer. Son objectif restait de défaire les troupes de Zantico et d’Arzhan, rien de plus. Des tas des rumeurs circulaient sur le Roi Jahon, on disait qu’il était invincible car protégée par la magie de son épouse, une créature maléfique qu’on ne pouvait regarder dans les yeux au risque de sombrer dans la folie et demeurer à la merci de cette étrange femme « Elle ne boit que du sang, celui de ses ennemis, précisa Maccalus une fois l’ordre donné de monter le camp à moins de six kilomètres de la position du roi Sarmates. Ce que je dis est vrai préfet ! Elle va jusqu’à dévorer le cœur de ses ennemis pour s’en approprier les vertus. Elle est dangereuse et on raconte qu’elle aurait eu Agrippa Galenus et cet autre Tiberius Seneca. Tu peux croire cela ? Elle empoisonne leur âme et…le sénateur Gordio a essayé de l’acheter au Légatus et il regrette amèrement cette tractation. Non, il ne faut pas l’approcher ! —Cette créature comme tu dis, n’est pas plus étrange qu’une autre, à la différence près qu’elle a du vivre dans un état sauvage avant que Jahan ne la trouve. Ceci pourrait expliquer la fascination qu’elle exerce sur les hommes, railla Aurelius affichant un large sourire sur ses lèvres. L’apercevoir ou

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seulement croiser son regard ne vous transformera pas en statue de pierre ! —Comment savez-vous cela Préfet ? Questionna Lacca assis en face de ce dernier en compagnie des autres légionnaires tels que Noster, Perennis, Carbo, Fadus et Muco ; tous attendaient sa réponse, se retenant de respirer. Comment savez-vous qu’elle était sauvage ? —Sa famille a été tuée par nos hommes et si c’est bien d’Agamê dont nous parlons…elle a survécu deux hivers dans la forêt, ajouta notre Aurelius en trempant ses lèvres dans le breuvage tendu par Perennis. Nous ne pouvions faire autrement que de laisser certains enfants derrière nous, ceux qui trop faibles n’auraient eu aucune valeur. —Le préfet a raison ! Lança Muco, se souvenant ce que furent ces batailles contre les troupes de Jahan il y a des années de cela. On a laissé beaucoup de gosses derrière nous et on ne pouvait les approcher. Ils s’en prenaient à nous en nous attaquant par petits groupes et… ». Lucius Aurelius fut déjà loin, échangeant quelques poignées de main et bourrades. Il se dit que ce qu’il ferait de retour à Rome serait de vendre sa villa sur le Palatin et ensuite il se choisirait une épouse parmi les riches patriciennes de la cité. Il y avait bien longtemps que Caecilia avait quitté ce monde pour un autre. « Avons-nous des nouvelles de la 7ème ? » Son esclave Trogus resta muet, l’Africain tout huileux et portant une balafre sur la joue gauche. Lui suivait Aurelius depuis des années, telle une ombre indissociable à la forme qui le porte. Ce dernier s’empressa de lui ôter son armure, voyant à quel point son maître fatiguait, las de cette guerre. Acta jacta est ! Il se retourna afin d’étudier plus attentivement son esclave. « Vas me chercher le Tribun Carius ! » Ce dernier arriva en courant et posa un genou à terre tout en martelant sa poitrine de son point serré. Le bel éphèbe Narsès Carius aux traits anguleux et au regard en amande se leva prestement.

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« Nous avons des nouvelles la de 7 ème Légion et nous devons nous tenir prêts à attaquer ! Il en arrive de partout et…quelques hommes me suffiraient pour arrêter et mettre aux fers ce Jahan. —Il n’est pas dangereux. Le véritable danger vient de son frère Arzhan qui agit en traître. Nous avons ses dernières positions et nous l’attaquerons demain. Seuls quelques hommes suffiront Narsès et tu commanderas cette escorte comme tu prévois de le faire. Seulement…il nous faudra des prisonniers. Une vingtaine d’hommes, de femmes et d’enfants. Ce sont là les directives de Rome. Certains paient chers le privilège d’avoir des esclaves parmi les Sarmates. Et… il y a un prix pour la tête de Jahan. —Qui en a fait la demande ? Ah, ah, existe-il encore un Romain qui ne soit pas mué par un sentiment de conquête ? —Je dois garder ce nom confidentiel jusqu’à sa capture. Il ne veut que Jahan et non son épouse. Il y aura une forte récompense pour qui trouvera ce roi et il te revient cet honneur Narsès. —Alors je ne te trahirais pas. Mais je suis tout de même curieux de savoir qui est prêt à débourser autant d’argent pour un roi déchu ? On rapporte que son épouse est d’un courage sans égal et qu’elle voit le futur. —Elle doit rester en vie et loin de nous », répondit sèchement Aurelius, voyant bien que Narsès se laissait corrompre par la pensée collective qui voulait voir en cette Agamê une sorte de déité. Puis Aurelius se raviva et un franc sourire apparut sur ses lèvres. « Elle est humaine et je pourrais te le démontrer si elle se tenait devant nous. Tu partiras à l’aube et tu essayeras de ne pas attirer l’attention sur toi. Nous autres camperons ici. Oh Narsès…cette petite conversation n’a pas eu lieu, hum ! » D’un bond Agamê se réveilla en proie à un cauchemar. A ses côtés dormait Jahan. La reine rampa jusqu’à l’ouverture de sa tente pour observer le camp endormi. Les chevaux dans leur enclos

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s’agitèrent et arriva un loup solitaire, avançant à la recherche d’une pitance pour soulager sa faim. Un loup. Agamê se mit à trembler, ferma le pan de la tente et réveilla son roi. « Ils arrivent ! Ils sont là Jahan ! —Agamê ? Qui ? —Il faut t’en aller…tu dois partir. Yshur ! » Il arriva, l’arme à la main et fut surpris de trouver son roi, nu près de son épouse. « Il doit partir. Les Romains viennent le chercher…je l’ai vu, Yshur et…il ne peut rester ici une minute de plus ! Sans roi il n’y aura jamais d’unité et il doit rester en vie. Où que tu ailles, je te retrouverai mon roi ». Agamê déposa un long baiser sur le front de son roi et disparut. Il fallut peu de temps à la reine pour enfiler son armure et s’armer. Zamal revint avec ses éclaireurs et affirma les dires de sa jeune souveraine : des Romains avançaient non par l’Est mais par l’Ouest afin de les obliger à reculer vers la VIème et ainsi être tenu en tenaille par les forces romaines. Jahan partit avec une centaine d’hommes, le camp fort de deux mille Sarmates pouvait repousser un assaut du 7 eme comptant seulement mille hommes. Et pour permettre au roi de fuir, Agamê dépêcha un émissaire vers Aurélius, lui enjoignant de lui envoyer cinq cent de ses meilleurs hommes. « Quel genre de reine est-ce pour ainsi sacrifier sa vie et celle de ses hommes pour un roi visiblement trop fatigué pour se battre ? Apporte-lui ma réponse. Nous ne nous battrons pas et envoyer ton meilleur cavalier vers la VIIè. Que Musius envoie la IV sur le flanc-ouest afin de couper la retraite à Jahan ! Il est possible que ce dernier cherche à raisonner son cadet qui lui sévit sud-ouest de Primulus. Florens ! Fais le nécessaire pour que Carius le trouve avant Arzhan ». Et les Sarmates attaquèrent les trente légionnaires de Florens. Un véritable carnage. Leur objectif fut de barrer la route à tous les Romains pacifistes ou non qui empruntaient leur ligne de défense. Jusqu’au crépuscule la vallée fut le témoin des horreurs de la

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guerre ; ces têtes piquées au bout des lances, ces corps démembrés accrochés aux arbres. Quand Lucius Rufus Aurelius l’apprit il tenta de maîtriser sa colère comprenant que cette Agame cherchait à l’épuiser psychologiquement et pendant deux jours, les massacres succédèrent aux massacres ; plus rien ne put arrêter les Sarmates et ils firent de grands feux autour du camp, des feux où brûlaient des Romains. Agamê se dit qu’ils finiraient par attaquer et sa patience paya le quatrième jour. Sur son cheval, Agamê surveillait la colline et les légionnaires de l’Ordre équestre, le fleuron de la puissante armée romaine. Sa pelisse d’ours sur les épaules, Agamê fixa de ses grands yeux la cohorte avançant lentement au milieu des bois. Les cheveux tirés en arrière, la reine voulait que chaque romain emporte son visage au moment de leur trépas. Il ne resta plus aucun membre de la précieuse cavalerie et les chevaux hagards et désorientés s’en retournèrent à leur camp, la robe souillée par le sang de leur maître. Il s’avérait alors que les troupes d’éclaireurs (exploratores) et les espions (speculatores) perdaient en efficacité quand les Sarmates gagnaient en assurance. « Ils sont partout et nulle part à la fois…on ne les entend pas venir, murmura un rescapé à qui il manquait un bras sectionné lors de son combat avec Agamê. C’est…c’est une femme qui montait l’attaque… rapide et acharnée. Il pouvait s’agir de la reine ou… d’une autre femme. Nous avons fait ce que nous avons pu ». Le légionnaire mourut peu de temps après ; à croire qu’il ne pouvait en être autrement. Croiser la route d’Agamê c’était entrevoir la mort. Pourtant au septième jour, Zamal revint ensanglanté et en piteux état. En le voyant Agamê comprit, mais très digne, la tête haute elle toisa du regard ce méprisant messager. Lui se jeta à ses pieds. « Nous avions fait de la route sans croiser personne mais un groupe de Romains nous est tombé dessus. Une trentaine d’hommes tout au plus…nous

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avons tenus bons mais…ils ont capturé notre Roi. Ils ont brouillé les pistes et… —Expliques-moi alors pourquoi tu es en vie Zamal, coupa Agamê face à l’homme qu’elle devina comme ayant été favorable à l’arrestation de son roi. Tu aurais pu te battre…j’ai perdu des guerriers aujourd’hui, certains n’avaient pas quinze ans. Ils sont morts dans les honneurs. Pour leur roi ! Toi tu l’as abandonné et tu reviens à moi. —Je suis venu t’avertir…sur les ordres de Jahan. —Yshur…tue-le ! » Notre homme sans se poser la moindre question lui trancha la gorge avant même que ce dernier eut pu voir la lame passer sous ses yeux. Il resta un moment à genoux, un mince liseré noir filant sur son cou et il tomba de tout son poids devant Agamê. Elle s’isola au loin pour vomir, écœurée par ses propres pulsions destructrices. Tout ceci ne servit à rien qu’à augmenter le chaos et en larmes se laissa réconforter par Yshur. « Tu es encore leur reine et tu sais très bien quelle suite donner à cette histoire. L’autre Romain ce Seneca doit-être encore en vie. Par conséquent il doit savoir qu’on va les vendre tous deux. Ils seront des esclaves comme tous ceux que l’on sait être en captivité dans la Légion. Tu peux encore décider de ce qui doit être fait pour le sauver. —Le roi n’a pas d’héritier et Arzhan régnera après lui. Yshur…j’ai failli à mon devoir. Je ne peux plus mener ces hommes au combat. Ils veulent une reine… je suis fatiguée…si fatiguée… ». En contrebas une trompette sonna. Elle sentit battre son cœur, battre furieusement dans ses tempes ; on les attaquait. Or Agamê n’avait pour elle qu’une poignée d’hommes quand les autres, les quelques vingt mille restant campaient avec Ishkan à trois kilomètres de leur récente position. Pris par surprise ils se battirent comme des lions mais les efforts furent vains et notre Agamê fut séparée d’Yshur. On attacha les guerrières ensemble pour les conduire à Aurelius. Trois d’entre elles se donnèrent la

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mort et Agamê serra les dents, supportant les coups et les brimades, une fois de plus. Son existence jusqu’à ce jour ne fut qu’une succession de drames tous plus horribles les uns des autres. Elle se disait qu’elle avait survécu à bien pire ayant encore pour elle, la jeunesse, la force et le courage d’avancer. Elle supporterait sans desserrer les dents, tel l’animal soumis qui attend l’heure favorable pour attaquer et réduire en pièces celui qui l’a frappé. Au petit matin on les conduisit devant le préfet Lucius Aurelius escortée par le loup, celui là même qu’elle entrevit dans son camp. Le préfet ne voulait pas infliger de mauvais traitements à ses prisonniers et fut contraint malgré tout à voir les femmes attachées les unes avec les autres ; aucune ne pleurait, toutes défiaient leur ennemi de leur regard d’où on pouvait lire toute leur détermination. En pleine fleur de l’âge nos guerrières ne semblaient pas craindre la mort et encore moins le regard haineux des hommes. Aurelius longea la ligne, les examinant toutes quand il s’arrêta devant Agamê. « Saenus ! Demandes-lui…demandes-lui, comment elle s’appelle, » murmura Aurelius sans vouloir donner l’impression de s’intéresser à celle-ci plus qu’aux autres. Et l’autre Romain aux crépus cheveux blonds s’exécuta. « Elle dit s’appeler Naevia. —Demande-lui…si elle sait à quoi ressemble la reine Agamê. —Elle dit qu’elle ne la connait pas assez pour pouvoir rester fidèle à une quelconque description de cette dernière. Je peux également lui demander si elle se trouvait avec les autres quand Carius a levé cette attaque ! —Non, cela ne sera pas nécessaire. Envoie-la-moi d’accord… Nous allons l’interroger plus en détail et rassures-la en lui disant que cela ne sera pas long. Quant aux autres…libérez-les ». On poussa Agamê à l’intérieur de la grande tente, le praetorium et des plus émus, Aurelius la fit s’assoir et chargea Trogus de lui apporter un peu de vin. Assis près d’elle, la tête dans les épaules, il fixait ses mains

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sans savoir quoi lui dire. Derrière Saenus attendait ; rien ne vint. « Dis-lui que…dis-lui que je suis désolé pour cette bataille qui ne devrait pas tarder à se terminer…la Pax Romana pour nos deux peuple et tous ces morts d’un côté comme dans l’autre seront pleurés, les familles consolées…et la Légion partira soulagée, si son peuple accepte toutefois le pardon ». Face au mot : pardon, Saenus hésita. Depuis quand les Romains se repentaient-ils de leurs actions ? Cet Aurelius n’agissait-il pas pour la gloire de Rome ? Et quand il eut traduit, Agamê releva la tête aussi surprise que puisse l’être l’interprète blond au menton pointu. « Accepte-t-elle le pardon ? —De toute évidence non. Elle dit que jamais ni son roi ni sa reine n’a souhaité en arriver là….Elle dit être une femme libre et que nul ne la contraindra à la servitude…Elle demande à ce que vous la tuiez maintenant afin d’abréger ses souffrances. —Je ne compte pas la tuer. —Elle pense que si, puisque maintenant vous avez son roi. —Elle sera mon hôte et…bien traitée. La paix sera rétablie dans les jours à venir et elle sera libérée après que tout danger fut écarté. —Elle dit qu’elle est une Sarmate et qu’elle ignore ce qu’est le danger…et la mort. Elle demande à ce que vous la tuiez maintenant, Aurélius ». Le préfet l’étudia plus attentivement. Ce qui l’avait séduit de prime abord fut son regard, celui d’un félin à l’étrange lumière brillant sans jamais vouloir se consumer ; il la trouva singulière avec ses traits fins et cette aura dont il en ressentit l’attrait. Il prit sa main dans les siennes et Agamê ressentit à cet instant une vive émotion ; ce qu’il disait était vrai, il la protégerait et lui donnerait un fils car alors les cieux s’entrouvrirent et elle se vit ternir l’enfant de la Louve dans ses mains, un enfant frêle dont le premier hurlement lui fit entrevoir tout ce dont elle fit privée : l’amour et l’abandon de soi.

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Elle se dégagea de cette étreinte et se tourna vers Saenus. « Dis à ton préfet de m’emmener à Rome. A ce prix là il aura mon pardon. —Rome ? Pourquoi par Jupiter, veut-elle se rendre à Rome ? Aurait-elle quelques doléances pour le Sénat ? Trogus, apporte le vin et de quoi manger. Si tel est son vœu, je la conduirai dans cette grande cité où seul le vice habite ses murs. Le vice et la corruption, répondit-il le regard froid comme son gladius et il se leva. Senna ! Avec moi ! » L’officier de la garde prétorienne, la milice d’élite du général arriva et s’agenouilla devant son préfet. Sous le praetorium rien n’aurait pu présager le chaos régnant à l’extérieur ; partout les Sarmates tentèrent de se réunir sous la bannière du benjamin d’Ishkan depuis l’enlèvement du roi et la fuite d’Arzhan ; or on le disait fait prisonnier par la VIIè Légion. Les Sarmates désordonnés privés de leur charismatiques chefs Zantico et Arzhan, s’en allèrent trouver Ishkan. « Senna, cette Sarmate est notre hôte et à ce titre accordes-lui l’accès aux portes et à ma tente. Mais je ne t’ai pas fait appeler pour cela. Notre Légat, Quintus Primulus ne quittera pas sa Légion. Cependant s’il s’avère qu’il décide de partir, il te reviendra la mission d’emmener Naevia à Rome. Tu auras un ordre de mission et si tu y parvins tu te verras décerner quelque honneur. Maintenant tu peux t’en aller ». Sous sa tente, un essaim de domestiques s’activèrent autour d’Agamê pour faire d’elle une citoyenne romaine et elle se laissa faire ; à la lueur des lampes, on la nettoya de la tête aux pieds, on la parfuma de myrrhe et elle fut si odorante qu’elle ne se reconnut pas. On la coiffa à la mode du moment et ses vêtements devaient refléter son statut de patricienne sous le règne d’Hadrien. Les domestiques se turent quand apparut le préfet Lucius, une pelisse de loup sur son armure et il s’émut en voyant la Sarmate au point de baiser le regard et de rester silencieux. Il se dit qu’elle était la réincarnation de Vénus ; cheveux vrillant sur sa tête et

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lèvres peintes au pigment rouge, rien ne fut laissé au hasard ; cette robe diaphane laissant entrevoir par ce drapé ses formes dont il aperçut les muscles, les cicatrices et la grâce ; ses cuisses que l’on voyait fermes et évocatrices de plaisirs charnels à venir. Elle s’offrait à lui dans cette robe verte à voile noir et vaporeux tel le soupçon d’une brise. Il n’y eut plus de Sarmate, plus d’Agamê mais une femme que l’amour n’effraya pas. « Tu es libre de choisir comment te vêtir…Agamê » Notre reine leva les yeux pour sonder ceux du préfet. Les autres prisonnières parlèrent avant de partir et ainsi Aurelius sut quelle personnalité se cachait derrière ce costume de guerre. Agamê fit tomber le masque et avec noblesse releva le menton. « Emmènes moi à Rome, là où l’on conduira mon roi. —Il est la propriété de Totus Musius, sénateur de Rome et actuellement invité d’honneur du légat Primulus. Il y a mis le prix sachant que tu suivrais. Il va l’exhiber à Rome en le présentant comme butin. Il fera une entrée très remarquée dans notre cité avec une quarantaine de Sarmates devant lui et derrière l’illustre Primulus et la sixième Légion. On portera en triomphe ce général revêtant la parure de Jupiter, quant à ton roi… — Que feront-ils de lui ? —Lui et ses hommes se battront dans les arènes. Toutefois rien n’est perdu. Rome est une ville de corruption où tout s’achète y compris des sièges à la magistrature. Or il ne pourra atteindre tout poste sans l’appui du Sénat et de l’Empereur. Avant de gagner l’armée, j’ai été préfet de ville, un praefectus urbi et les soucis de Rome, son administration et sa police m’en ont écarté. Cependant Musius aura besoin de moi et viendra me solliciter le moment venu. Il ne sera pas dur à convaincre ». Et à quelques kilomètres de là Quintus Aquilius Primulus tonnait dans son praetorium furieux de se voir être écarté du théâtre des opérations. Le nez dans sa coupe de vin, il but à rasade avant d’éructer à

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la face de Scipius Fabius Magnus, son questeur, soucieux de la tournure que prenaient les événements. « Scipius ! Me faire ça à moi ! N’ai-je pas servi Rome il le fallait en conduisant la 6ème à son apogée ? Ils savaient où me trouver en me faisant sortir de mon pieu avec de telles promesses ; non pas que je courre après les éloges, ou les prières publiques à ma gloire mais j’aspire à autre chose qu’à servir de tremplin au succès d’un autre comme ce Musius. Qu’il aille crever dans les Enfers, lui et tous les siens ! On n’a jamais eu besoin de ces Musius dans la Haute Magistrature et il est partit pour être préfet de prétoire ! je ne peux tolérer cela ! —Tu ne sais rien de ses plans ; pourquoi ne pas t’en remettre à ton bon sens ? Ne vois pas cela comme un affront mais comme une chance de tourner dos au sénat pour la Chancellerie impériale, de là tu pourrais te charger des affaires financières ou judiciaires. Je t’ai toujours entendu dire que la Chancellerie avait besoin d’un bon coup de balai ». Primulus se perdit dans ses pensées, les sourcils froncés. La chancellerie et son panier de crabes. Il y avait songé plus jeune après il avoir renoncé, trouvant la tâche bien compliquée ; son beau-père lui travaillait au Bureau Ab Epistulis, chargé de la correspondance avec les provinces et la gestion des ambassadeurs. Lui-même l’en dissuada, trouvant plus glorieux un poste dans l’armée que dans le civil où les sacrifices ne permettaient pas aux mortels de se rapprocher des Dieux. « Non ! Ce Musius est un véritable problème. Il soudoie mes hommes dans le but d’obtenir des bénéfices proportionnels à son degré d’application et il n’est pas exclu qu’il ait fait de même avec Aurelius qui jamais n’a cherché à commander la VIème ! Je connais ce personnage et c’est un homme intègre qui n’agirait que par dette ou devoir. A l’heure où je te parle, il rêve de retourner à Capoue pour ses vignes et n’aspire à rien d’autre qu’à une paisible retraite. —Tu as peut-être raison Quintus mais le fait est qu’il se tient loin de toi comme s’il cherchait à se

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disculper d’avoir entendu les mots mielleux de Valerius l’exhortant à reprendre le contrôle de cette Légion ». De nouveau Primulus réfléchit tout en caressant longuement sa barbe. Valerius et Aurelius, un couple si mal assorti. Il songea à son neveu Octave, le fils ainé de sa sœur Julia, promis à un bel avenir au Sénat bien que ce dernier vise le Conseil du Prince ( Consilium Principis) regroupant régulièrement les hauts fonctionnaires et les chefs de bureaux sous la présidence de l’Empereur ou d’un préfet du prétoire. En somme, il convoitait un poste difficile d’accès mais qui cependant pouvait se réaliser si le Legatus interférait en sa faveur. Octave y parviendrait mangeant dans la même assiette que Musius. « Lui n’a rien à se reprocher. Mais mon neveu Octave aurait pu être acheté par ce pédant. Il complote pour le faire tomber et moi avec. Nul besoin de moralité quand on est un Musius. Lui et la Vème ont mis en déroute les troupes de Zantico et d’Arzhan. Il ne pouvait en être autrement non ! —Le roi Jahan est toujours porté disparu. —Oui tout comme Galenus et Seneca ! Mais à part moi qui s’en soucie ? J’ai perdu plus de deux mille d’hommes sans parler des déserteurs, les blessés et ceux dont on ne trouvera qu’un tas d’os en partant d’ici ; deux milles ! Cette campagne m’aura coûté plus de vingt et un mille légionnaires soit le tiers de l’effectif de la VIIè ! A ce titre il est légitime que le Sénat veuille me relever ! Vingt et un mille hommes qui ne rentreront pas chez eux ! Et que fait Aurelius avec sa VIème ? —Nous pourrions le lui demander. —AHH ! pesta ce dernier d’un geste de dédain. Il craignait d’ennuyer Lucius avec ses babillages et pourtant il lui écrivit, lui demandant de se joindre à lui pour fêter cette trêve entre les Sarmates et Rome. Et quand il reçut la missive, il la lut et la brûla sans autre forme de procès ; il le fit sous le regard surpris de Titus Maelius Musius assis près de lui.

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« Etait-ce de bonnes nouvelles de Primulus ? Maintenant que tout est fini, peut-être gagnera-t-il en raison ? » L’orage zébrait le ciel. Le loup se faufila dans la tente du Préfet Ce dernier fascinait. Un animal sauvage et pourtant domestiqué ; il avait suivi les Sarmates jusqu’au camp et en vit en l’arrivée de cette bête un signe de bonne augure. Le loup dormait devant la tente d’Agamê, semblant vouloir la protéger et cette dernière de l’ignorer voyant en la bête le symbole de Rome. Le loup approcha et les oreilles couchées en arrière, fixait Musius de ses grands yeux noirs, les babines retroussées. « Tu as un nouvel animal de compagnie ? Celui-ci ne semble guère m’apprécier. Viens, toi ! Viens ! Un loup pour le victorieux Préfet, n’est-ce pas là le signe des Dieux ? Ils te bénissent Aurelius. —Je ne le voyais pas ainsi mais maintenant que tu me le dis il me faudra sacrifier des bœufs pour leur rendre hommage, plaisanta ce dernier toutefois un peu contrarié par la présence de Musius dans ce camp. —De retour à Rome tu seras très populaire Lucius et tu ne manqueras pas de proposition de mariage dont celle de ma sœur Domitia, une femme mûre qui n’en est pas à son premier mariage puisqu’ayant été par deux fois la légitime de sénateurs. Domitia ne te causera pas le moindre ennui. Pendant que tu vaqueras à tes occupations, elle s’occupera sur ta domus avec habilité et circonspection. —Je ne suis pas intéressé. Flatté cependant que tu ais pensé à moi mais au point où vont les choses tu pourrais de nouveau la proposer à Valerius, lui saura quoi en faire. —Valerius ? J’aurai tout aussi apprécié d’avoir pour frère un préfet et à la tête de la VII Légion, vois-tu. Ce Primulus ne m’apprécie guère, murmura-t-il comme craignant d’être entendu par le loup couché à quelques pas de là, il ne m’aime guère et il veut ma perte. Il veut me voir le supplier de le prendre comme lecteur et…il n’est pas fait pour cette Légion, c’est un

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philosophe et un poète ; tout le monde sait qu’il est plus à l’aise dans un forum à se faire entendre par tous que mener à bien une bataille. Tu dois pouvoir le convaincre de renoncer à son poste. —Prends garde Musius à ce que cette dévorante ambition ne se retourne pas contre toi ». L’autre sembla atterré pensant trouver en Aurelius un allié de choix prompt à se range du côté d l’ordre établi ; il n’en fut rien, Lucius campait sur ses position. On apporta quelques victuailles pour ces hommes, une quantité de plats délicats dignes d’une table raffinée : une purée de légumes et de poissons mêlée d’œufs, la patina ; des morceaux de viandes frits et en brochettes, les ofellae et des esicia, de quenelles. Rôti de sanglier farci de boudin, de saucisses, de hachis de vulves de truie, de grives ; des fruits sucrés, dulcia et des friandises, bellaria, confitures, miel, olives et pâtisseries poudrées de poivre et arrosées de garum. « Je ne prendrais pas la tête de cette Légion et j’ignore pour quelle raison le Sénat a pensé à moi. —Probablement parce que tu es le meilleur. On te dit invincible et porté par une foi inébranlable aux valeurs propres à Rome et sous tes airs de bons patriciens tu es comme ce loup, toujours à l’affût du danger prêt à attaquer là où l’on t’attend le moins. Et tu es comme cet aigle à l’entrée de ton praetorum, prêt à fendre sur ta proie avec la dextérité dont dispose peu d’homme. Le Sénat croit en toi Lucius. Qu’est-ce qui te préoccupe tant ? Tu as fait capturer le roi Jahan et son frère. Rome ne s’attendait pas à une telle prouesse. Seul ombre au tableau…la reine Agamê ». A l’écoute de ce nom Aurelius se redressa sur son séant imité par le loup à la langue pendante. « Agamê ? En quoi est-elle une menace ? —As-tu déjà croisé son regard ? Elle est déterminée à succéder à son roi et elle tiendra tête à tes hommes aussi longtemps qu’elle vivra. Il n’a pas été spécifié qu’elle doive partir pour Rome mais de toi à moi, elle vaut de l’or. Dette dont je suis prêt à m’acquitter. Je sais que son camp se situe en aval et…

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—Elle n’est en une menace, répondit-il froidement les yeux chargés de colère. Il se reprit bien vite en affichant un sourire qui se voulait rassurant et il poursuivit sur un ton complaisant : Si tu cherches un ennemi à comprendre cherches plutôt du côté des sénateurs corrompus qui s’avèrent être des concurrents à ta portée. —Je crois que tu n’as pas compris… —C’est toi qui n’as pas compris ! Tu n’as pas pu faire cette proposition à Primulus et à présent tu viens la bouche en fleurs m’annoncer que Rome attend de moi honneur et insensibilisation mais il n’en sera rien. Je ne suis pas ici pour faire des prisonniers, vendus comme esclave aux plus offrants, non ! Je suis seulement ici pour équilibrer la balance et apporter un peu de paix et d’espoir à ce peuple trompé par les belles promesses d’Hadrien ! —Tu renies l’Empire ? —Titus, je t’accueille sous ma tente en ami mais tache de ne pas en sortir avec l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de ta tête. Ne gaspille pas ton temps en de vaines paroles et manges à ma table sans plus murmure un seul moi qui apporterait courroux et désillusion ; un souffle de mépris qui atteindra Rome avant même avoir quitté ce damné pays ! » Dans sa tante Agamê tournait en rond aussi irréelle qu’une déité appelée par les fidèles ; diaphane à la silhouette effacée, sa peau retenait la lumière partiellement pour la restituer par degré ; plus qu’une promesse de paix, elle demeurait la réincarnation de la déesse de l’amour, celle pour qui tous les cœurs battent, s’émeuvent et prient. Alors quand il rentra sous sa tente, Lucius frémit et inclina profondément la tête en signe de dévotion. Aussi ému que notre préfet, elle baissa le regard n’osant croire à la bonté des Dieux. « Tu n’as pas à avoir peur. Tout danger est désormais écarté. Je t’offre plus qu’une protection, je t’offre mon nom et ma fortune si tu daignes les accepter. Si nous devons cheminer un long moment

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ensemble, tu n’auras plus à craindre aucun romain, je t’en fais la promesse ». La gorge nouée elle se rapprocha de lui et lui présenta sa mince dague posée sur ses deux mains ouvertes avant de se prosterner à ses pieds. « Alors je m’en remets à toi. Mon épée sera la tienne et ton nom le mien, noble romain. Accepte en gage de gratitude, mon épée ». Sa gratitude. Il lui saisit les mains qu’il referma doucement sur l’arme. Son combat était désormais le sien et il enserra son doux visage dans ses robustes mains. Il n’y aurait plus d’Agamê, reine des Sarmates mais une Naevia Rufa Aurelia, de la gente Aurelius et notre homme scella ce pacte par un long baiser déposé sur le front de la reine. A la tombée de la nuit alors que l’étrange loup veillait la tente d’Agamê, cette dernière contempla son reflet dans la miroir posé sur la table dédiée aux Dieux romains, elle saisit la dague et s’ouvrit l’intérieur des paumes pour s’en faire couler le sang dont elle baigna la déesse Hastia, Jupiter et Mars. Au même instant Jahan sortit de sa torpeur et leva les yeux vers son geôlier. Les Légionnaires veillaient sur lui comme sur un feu sacré. Peu de temps auparavant on le conduisit à la VIIème Légion. Autour de lui l’agitation propre au camp fortifié romain. D’un coin à un autre, on s’affairait à là, près de la tente du questeur se tenait celle du Sarmate. Promptement Galenus y entra, étudia l’homme solidement attaché car maintenu par quatre points d’ancrage, et sortit muet d’indignation. La garde prétorienne l’arrêta au moment où il atteignit l’allée du praetorium. « HALTE ! » Lui cria-ton et lui sans se démonter pour autant avançait voulant forcer cette barrière humaine. « Je veux voir le Legatus ! Et je me tiens ici à sa demande ! Laissezmoi passer ! » Son raffut alerta Dabbeh, l’esclave Sarmate de ce dernier. Oui ! Le Légat acceptait de le recevoir. « Tu sais que je devrais te faire exécuter pour insubordination et tu dois ton salut à l’honorable

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Gordio qui voit en toi un homme juste et capable du meilleur comme du pire ; or jusqu’à maintenant…je ne peux te garder ici, c’est pourquoi tu pars rejoindre la IV avec celui que tu appelles déjà Domine. Oui je fais allusion à Musius. Et je prie les Dieux pour ne plus avoir à te croiser jusqu’à mon doux trépas. M’as-tu entendu, soldat ? —Je reçois tes mots Legatus comme une condamnation méritée. Quitter la Dacie m’apportera un grand soulagement car ici je n’ai entrevu que les Enfers et la damnation éternelle. Pourtant il est étrange que tu ne veuilles pas savoir. J’ai suivi Seneca et les Sarmates. J’ai assisté à tous leurs combats en me faisant passer pour l’un des leurs et il est légitime que tu saches la vérité. La reine Agamê est en ce moment sous la protection de Lucius Rufus Aurelius. Arrêtée par Narsès Silanus Carius, un tribun redoutable stratège dont les méthodes d’infiltration pourraient en dérouter plus d’un. —Et ensuite ? Où veux-tu en venir ? —Musius s’est rendu là-bas, au campement de la VIè pour réclamer la reine. Possible qu’il y soit encore ; nous sommes partis depuis deux jours sans nous arrêter un seul instant pas même pour faire boire les chevaux. Un chemin de désolation jonché de morts…et pourquoi ? Pour voir ce roi Jahan enchaîné à quelques mètres de là ! Aurelius va la ramener à Rome et ses plans sont on ne peut plus clairs. —Assez de sous-entendus ! Que veux-tu ? Une part à ce butin ? Ce n’est pas auprès de moi qu’il faille pleurer. Te concernant j’ai toujours su que tu me causerais quelques problèmes et tu as le culot de vouloir diner à ma table et me servir tes soupçons de dégénérescence saupoudrés de ton insuffisance à contrôles tes émotions ! Celles-là même qui te conduiront à la lie de cet Empire au grand désespoir de tes ancêtres, Galenus ! Si cet Aurelius décide de baiser cette Sarmate par tous les orifices personne ne l’en empêchera et si par là même il déciderait d’enculer Musius, personne ne l’en empêchera non

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plus ! Tu es ici pour une tout autre raison Galenus et il me brûle de l’entendre. » Ce dernier serra le fourreau de son gladius avant de se détendre, voyant arriver le questeur et les tribus Maelius et Vonones ; tous le dévisagèrent tel un pestiféré. On ne pouvait s’attendre à autre chose puisque déserteur et confident de Musius si l’on en croit les rapports des Légionnaires Maius Atilius et confrères. Galenus devait partir. « Notre questeur te donnera ta nouvelle affectation et si tu reviens à moi je te ferais exécuter sur le champ. Vois cela comme un avertissement dans un sursis que l’on doit à ta fortune, non à ton mérite, car tu n’as pas d’honneur, lui cracha Primulus au visage. Magnus ! Il est à toi ! » Les gardes affectés au questeur s’emparèrent de Galenus. Il se débattit une dernière fois et plongea son regard dans celui du Legatus. « Je n’ai pas encore choisi mon camp Primulus, et je gage que tu aies fait le mauvais choix et bientôt je te le prouverai. Oh oui par Jupiter, tu auras eu tort de m’écarter de ta Légion. Ne me touchez pas ! (Il dégagea le fourreau de son arme et en dénoua un collier Sarmate.) Ceci est la preuve de ma loyauté Legatus. Et Galenus se pencha à l’oreille de Primulus. Interroge ton Dabbeh et tu sauras qui de nous deux t’es le plus loyal ». Agamê sortit de sa tente la pelisse de renard blanc posé sur ses épaules. Une haie composée par la garde prétorienne lui indiquait la lourde litière. Ils s’en allaient pour Rome avant l’arrivée de la neige. La tête haute, Agamê avança au milieu des Prétoriens et au moment de monter à bord du lourd chariot, Aurelius dégagea sa cape pour lui prendre les mains et s’apercevoir de l’entaille à sa main gauche. « Une reine ne devrait pas s’imposer pareille souffrance quand d’autres sujets requirent son attention. Pourquoi ? —Pour ne pas oublier d’où je viens Aurelius, ni ce que mes Dieux attendent de moi. Une façon de me souvenir…

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—Alors que les Dieux t’entendent, te protègent et te soutiennent dans ta quête. Longue sera la route pour Rome et il y aura de nombreuses lunes avant que tu n’entrevoies nos terres. Le questeur Sertor Baebius prendra tête de la Légion jusqu’à ce qu’on me fasse remplacer. Pendant ce long trajet à travers les provinces impériales, je t’apprendrais tout ce qu’il faille savoir sur l’Empire et une fois à destination tu seras en mesure de lutter avec tes propres armes. Il te faudra renoncer à une partie de toi si tu espères réussir. Je t’en donnerais les moyens et c’est encore ton nom que les ennemis de ton roi retiendront quand ils quitteront ce monde ». Les chevaux hennirent et la reine tira son rideau pour observer Antioche, l’un des ports de l’Empire ; conquise par Pompée en -64 et capitale de la province de Syrie. La troisième ville de l’Empire après Rome et Alexandrie. On y trouvait des termes avec aqueducs, un théâtre, des temples, des ponts et un cirque sous le règne de Trajan. Jamais les projets d’Hadrien en plus d’un nouveau pont fut de construire deux autres temples dédiés à Artémis et à Trajan. Un bel endroit pour jouir de la vie sans plus craindre les attaques des Barbares et dans la domus du Préfet de la ville, le dénommé Tullus Malius Velius leur fit bon accueil. Agamê prit un bain et quand elle en sortit, Aurelius l’enveloppa dans un drap. Cette dernière portait son enfant ; depuis deux mois son sang menstruel ne collait plus et pour la première fois de sa vie Agamê souriait entre deux nausées ; un enfant verrait le jour septembre, soit entre le VI et nonae (la semaine du 2 au 6 septembre), Aurelius voulait un fils pour le premier jour dit Kalendae afin qu’il fut béni par Hestia. Tous deux se réjouissaient de cette naissance à venir et puis cet enfant renverrait une image plus qu’encourageante à Rome : la réconciliation entre les Latins et Sarmates. Il serait l’ambassadeur de cette paix. « Comment te portes-tu ? N’es-tu point fatiguée ? —Je pourrais dormir des jours entiers et j’ai toujours l’estomac qui se joue de moi. Le mois

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prochain tout ira mieux. Il n’y a pas raison de s’inquiéter ». Il lui répondit par un sourire et se dessinèrent des pattes d’oie de chaque côté de ses yeux. Il couvrit ses lèvres des siennes. « Il y a de esclaves, des Sarmates et des Parthes. En en attendant d’autre pour le mois prochain, ceux de la VIIème Légion commandée par Primulus ». Alors Agamê se détacha de lui et s’en remit aux mains des esclaves et assise sur le rebord du siège, notre reine laissa dériver sa pensée. Elle portait le nom et l’enfant d’un autre. Quel roi supporterait cela de sa reine ? Ce roi déchu ne l’avait jamais touché. Le sang sacré coula de longs mois sans que Jahan ne fasse naître la vie en elle et arriva Lucius Aurelius ; ce préfet de ville envoyé comme intérim à la VIème Légion l’aimait plus qu’elle n’aurait pu l’imaginer : chacun de ses regards, ses caresses et ses mots l’attestèrent ; il pouvait rester de longues minutes à la contempler et là sur la terrasse de la Domus de Velius, il la dévorait des yeux, remerciant les Dieux de l’avoir gratifié d’un tel présent. « Si c’est une fille nous l’appellerons Julia et si c’est un garçon… le nom de Lucius lui conviendra ». Il lui saisit les mains pour les porter à ses lèvres. De la terrasse, on voyait rentrer et sortir des galères et d’autres navires de guerre de l’Armée d’Hadrien ; des nefs du commerce et des embarcations plus légères servant d’escorte aux plus gros, capable de couvrir plusieurs lieues en peu de temps ; des bateaux de pêches aux voiles carrés et dont les routes connues furent les ports d’Alexandrie, Carthage, Tarragone, Rome, Naples et Palmyre. Depuis leur arrivée à Antioche, Lucius la couvrait de présents : bijoux, animaux exotiques en plus de ses lévriers ; il la voulait heureuse près de lui et s’y employait sans relâche. « Je suis présomptueux et maladroit. Bien évidemment, nous l’appellerons du nom de ton choix, celui que tu choisiras et…Velius ! Quelle nouvelle nous apportes-tu ? »

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Il fit son entrée avec le tribun Narsès Carius et son regard se posa immédiatement sur Agamê connue sous le prénom de Naevia. De grande taille, Isatis passait pour un géant près des autres et il jouait de cet avantage physique pour impressionner ceux dont le nom de Velius se référait à cet autre prêteur d’Alexandrie, son père connu pour ses idées apolitiques et son mépris de Rome ; retiré à Athènes, il ne vivait plus que pour la philosophie. Son fils voulant prouver sa valeur au Sénat brillait par sa sagacité et son honnêteté. Assit en face de notre Agamê il ne la lâcha pas des yeux, allant jusqu’à la trouver fascinante. « Les nouvelles que tu attendais tant. Celle de Quintus. Lui et ses hommes seront ici dans moins de trois jours. » Velius s’arrêta un instant pour fixer le ventre rond de son invitée ; depuis plusieurs semaines il avait cherché à l’approcher, mais toujours elle fuyait sa compagnie pour ne rester que dans l’ombre de son époux. Il poursuivit sur le même ton : « Peut-être plus tôt, qui sait. Avec lui des esclaves, ceux-là même qui remonteront le Capitole derrière lui. Quant à ce Musius… » Agamê leva les yeux pour les plonger dans ceux de Velius. « Ce Musius est entré dans le port ce matin. Il est de mon devoir de le recevoir ici. A moins que ton épouse s’oppose à ce que je lui fasse les honneurs. Refusera-t-elle de le fréquenter à l’intérieur de ma domus. —Il est sénateur de Rome, répondit-elle affectée de devoir répondre à la place de son époux, et ne constitue en rien une menace accepté si l’envie lui prenait de vouloir faire de cet Empire, une République. Il sera le bienvenu ici Velius, faites-le lui savoir. —Votre épouse Lucius est un exemple de tempérance. Jamais un mot au-dessus de l’autre, répondit-il par un sourire conquis. Cependant il ne sera pas seul puisqu’escorté par le jeune Agrippa Galenus et d’après ce qu’on me rapporte, également

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par Tiberius Seneca dont vous avez jadis connu le père Lucius ! —Hum…Alors il est préférable que nous trouvions un autre endroit pour satisfaire notre quiétude. Il doit y avoir parmi les fonctionnaires de cette cité, une gente susceptible de nous offrir l’hospitalité. Saisissons cette opportunité pour nous reposer avant la grande traversée. Tu le comprendras n’est-ce pas ? Isatis, nous avons assez abusé de ta demeure. Nous partirons dans l’heure. —Non, cela ne peut-être possible Lucius. Ma fortune et mon rang prévalent sur tout le reste. Il y a d’autres familles des plus respectables à Antioche pour accueillir le sénateur et ses sbires. Nous les accueillerons le temps d’un banquet afin de ne pas mettre à mal leur égo mais encore une fois, votre femme doit me donner son consentement ». La mâchoire serrée Aurelius tenta de se maîtriser ; il concentra son attention sur le port en songeant à ce Musius assez cupide pour vouloir s’attirer les faveurs de Velius immensément riche dont l’amitié restait convoitée par tous ; riche et puissant au point de se voir nommer Préfet du prétoire d’Antioche par deux fois. Enfin Aurelius revint à lui et s’essaya à un sourire. « Antioche est une belle cité et ses citoyens forts généreux. Ne t’en montre pas vexé si nous décidons de saluer une riche famille aux dépends de ce que nous trouvons ici. Fais préparer nos affaires Narsès et annonces nous près de Portius ! —Tu choisis la maison de ce riche négociant à la mienne ? Parfait ! Je ne m’en trouve point vexé Aurélius, argua ce dernier en claquant des doigts et glissa un mot à l’oreille de son esclave. Si tel est votre choix, je ne trouve rien à redire. Mais sachez toutefois que ce vieux singe sénile de Portius vous pressera de questions, rendant votre séjour plus éreintant que si vous aviez décidé de vivre en ma compagnie. Je pourrais cependant faire une entorse aux lois de l’hospitalité de cette cité pour vous permettre de séjourner en toute quiétude sous mon toit. »

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Agâmé interrogea son époux du regard, le sentant désappointé et sur le point de s’emporter, craignant la confrontation à venir avec Quintus Primulus ; elle serait inévitable et le plus sage serait de l’éviter tant que roi Sarmate se trouvait être prisonnier de sa Légion. « Nous partons Velius et cela n’a rien d’une offense faite à votre personne. Il règne seulement une divergence d’opinion entre Primulus et moi-même et il serait correct d’animer le feu d’une querelle que Rome ne parviendrait à étouffer. Nous vous tiendrons au courant de notre installation à venir auprès de votre obligé et nous essayerons de nous entendre sur d’autres sujets tels que l’équité, la probité et l’ordre succédant au chaos. Veuillez nous excuser auprès de vos gens et empressons nous d’aller saluer ce vieux Portius, sourit-il en se levant imité par son épouse. Plus tard Hostus Portius leur ouvrit les portes de sa domus et le vieillard au pas traînant et à la voix douce et apaisante discourut sur le rôle de tout un chacun pour la gloire de Rome. « Les hommes gouvernent sans raison, jeune Aurélia et quand ils le font ils prennent des décisions qui ne les rendent pas plus honorables et respectables que s’ils avaient su restés muets. Laissez-moi vous rassurer sur un point, j’essaye seulement de vous aider à voir clair et le vieil homme que je suis à bien vu la politique corrompre leur âme. Je serais encore là quand cet empereur Hadrien ira rejoindre ses ancêtres dans l’Elysées et je témoignerais en disant ceci : « Qui voit le futur se trouble dans ce que les auspices n’ont pu déceler et qui échappent à la vision et au contrôle des mortels de ce monde ». Mais je parle trop, je babille depuis de longues heures quand vous devez être bien fatigués. Ce voyage est loin d’être une partie de plaisir et mes fils reposent en paix après avoir servi pour hadrien aux confins de cet Empire auquel nous devons loyauté et dévotion ! » La Légion de Pimulus arriva comme convenue et campa sur les hauteurs d’Antioche. Une délégation arriva précédant le Légatus flanqué de ses plus fidèles

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tribuns. Isatis Velius les accueillit en grande pompe ; un choix impressionnant de victuailles pour apaiser leur faim et des esclaves nubiennes, belles aux formes généreuses devant honorer ces hommes de leurs nombreux charmes. Le banquet devait durer de longues heures entrecoupées de musique et de danses. Rien ne fut plus exaltant que cette soirée où il fut de mise de sacrifier des offrandes aux dieux Mars, Hastia, Jupiter et d’autres logés au Panthéon. Seneca se penxha alors à l’oreille de Primulus. « Ils sont ici, Legatus, à Antioche même auprès du dénommé Hostus de la gente Portius. Aurelius et sa jeune épouse que l’on dit magnifique au-delà des mots et grosse de son premier enfant. Ne devriez-vous pas vous annoncer auprès de Portius et envisager de vous rallier… —Velius ! Tonna Primulus en se redressant sur son séant. Vous êtes un habile comploteur, continua-t-il le sourire aux lèvres. Vous nous faites l’honneur du faramineux banquet afin de mieux nous endormir, tapissant nos oreilles et notre esprit de la douce sève de votre organe principal pour nous avilir au simple rang de spectateurs. Qu’il y a-t-il de plus avilissant que le doux murmure de la putain prêt à vous sucer jusqu’à la moelle, hein ? Et bien il y a Lucius Aurelius en personne, séjournant à quelques pâtés de maisons de votre villa ! Ah, ah ! Pathétique ironie du sort. Acta jacta est ! Quand on pense que Rome l’a envoyé en territoire Sarmate pour négocier la paix et il en ressort avec une reine sarmate pour épouse. —Je suis navré Quintus que tu ne sois pas l’homme le plus influent d’Antioche, railla Velius soucieux de ne pas être accaparé par la contrariété de son amphitryon, ni le plus influent, ni le plus riche. Sa fortune dépasse largement la tienne et il n’a pas eu besoin de se distinguer dans les Provinces romaines pour assoir son prestige. —Je comprends à demi-mot, poursuivit Quintus perdu dans ses pensées, le verre de vin à la main. Je comprends que…tu es assez cupide pour aller sucer sa queue et assez déloyal pour enfoncer la tienne dans

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la petite fente de sa femme. Ah, ah ! Qui n’est autre qu’une Sarmate mal dégrossie et dont le légitime époux aurait tôt fait de la répudier pour avoir servi les intérêts de l’ennemi. Est-ce cela que tu acceptes Velius ? —Et je pourrais accepter bien plus encore si ma fonction ici m’obligeait à me montrer impartiale, ce qui t’échappe probablement. Cependant j’ai ouï dire que tu détiens le roi des Sarmates avec toi. Que comptes-tu faire de lui ? —On m’a chargé de le conduire à Rome. Probablement un cadeau pour Hadrien. Nous aurions tout aussi bien pu convoyer un couple de tigres des neiges mais les ordres proviennent d’en Haut et je ne suis pas Hercule pour les contrecarrer ; tout juste un simple mortel à qui l’on exhorte de revenir lutter dans une arène où cohabitent hyènes, serpents et vautours. —Et tu demandes encore pour quelles raisons Aurelius a épousé la reine déchue ? Sourit Velius amusé par l’apparente naïveté du Légatus. Il y a des chances pour que tu sois remercié par notre Empereur sous le simple motif que tu as osé déplaire à son chouchou, cette dilettante de Titus Musius ; bien que notre Aurelius ne puisse sentir ce Musius il sera cependant heureux de marcher de conserve pour te frapper d’ostracisme. —D’où tiens-tu ces informations ? Cet Aurelius l’aurait-il mentionné lors d’un de ces longs silences? Aurait-il dit : Mettons un frein aux ardeurs de Quintus Aquilius Primulus en l’accusant de parjures, de trahison envers l’Empereur ! Je ne crois pas. Musius cherche encore sa voie, allant de faux-pas en faux-pas et s’agrippant désespérément à tout ce qui brille, parce qu’il n’y a que cela qui le tienne éveiller : l’or ! Il pourrait ne pas être difficile à corrompre s’il n’était pas intelligent pour tomber dans tous ces tours de passe-passe. Il est malin certes, mais il manque de pratique et de pragmatisme. —Possible. Ne te crois pas si malin que les autres Primulus, cela t’a déjà desservi dans le passé. Si ce ne sont pas eux qui s’en chargeront d’autres ont déjà le

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goût de la revanche dans la bouche. Et tu sais de quoi je parle : il n’y a pas si longtemps tu as placé tes neveux au détriment des autres ainés et cadets de famille. J’aurais fais de même crois-moi mais pas après avoir joué les justiciers. Pourquoi selon toi le Sénat aurait-il envoyé Musius, puis Aurelius ? Tous savaient que tu n’en resterais pas là. Tu chercherais alors à te faire entendre. —Je veux bien pour Musius mais Aurelius n’a rien dans ces querelles de mégères ! Ce n’est pas son genre de prêter intérêt aux vrombissements de la ruche. Que sais-tu de ses intentions ? Sont-elles honorables ? » Le préfet d’Antioche eut le regard brillant et le rictus au coin des lèvres jeta un œil sur son fidèle esclave Donatien. Ce dernier savait de quoi il retournait ; il y a des mois de cela l’oncle de Tullus Valerius, le dénommé trabo Noster Oppius, un patricien convaincu d’être sous de bons auspices. N’avait-il pas récemment obtenu un poste dans la haute Magistrature ? Ce tribun voulait que son neveu adoré, Tullus reçoive les mêmes honneurs et il s’en employait personnellement privilégiant la piste des Préfets. Or Primulus restait un obstacle non négligeable à cet avènement. L’esclave Donatien versa plus de vin dans le verre à moitié plein du Legatus soucieux à l’idée de perdre son éclat. « Elles sont honorables dans une certaine mesure ; à toi d’accepter le compromis venant de ces hommes. —JAMAIS ! Tu entends ? J’ai encore l’armée derrière moi ! Des hommes prêts à se battre si je leur en donne l’ordre ! —Tu ne ferais qu’aggraver ton cas Quintus et je te parle en connaissance de cause. Acceptes le marché de Musius ou fais-toi à jamais oublier des patriciens de l’Empire. » Pendant ce temps Agâmé fixait la mer, perdue dans ses contemplations. Lucius la rejoignit et posa sa main sur l’épaule de la reine. « Ne songes-tu pas à te mettre au lit ma douce ? Le ciel étoilé sera toujours là

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et les Dieux ne cesseront de veiller sur toi et les tiens tant que je serais à tes côtés. » Lentement elle tourna la tête vers lui et l’éblouit de sa beauté. Agâme restait la réincarnation de Vénus faite pour troubler les hommes. Derrière eux, les esclaves avaient installés des lanternes afin de tamiser le cubiculim aux riches mosaïques et statues d’albâtres des effigies romaines : Dieux et anciens maîtres des lieux. A quelques mètres de là les musiciens soufflaient dans les flutes apportant une touche poétique à cet espace de quiétude. « Agâme, a quoi songes-tu quand tu n’es pas près de moi? —Est-il nécessaire de l’exprimer ? Tu sais très bien qui je suis et je ne peux te donner ce que tu attends. —Je n’attends rien de toi, mentit Lucius assis sur le siège à têtes de lion et se pencha vers elle. Je t’ai donné mon nom néanmoins tu es libre de penser et d’agir comme bon te semble. Il n’y a personne ici à vouloir te changer. —En serait-il autant à Rome ? Je suis ton épouse et par les lois romaines ta propriété. Disposer de son épouse n’est-ce pas l’une des prérogatives accordées à tout légitime ? —Tu apprends vite et tout savoir doit être utilisée à des fins politiques. Après la naissance de l’enfant tu seras libre de divorcer pour reconquérir ton époux que l’on sait être la propriété de Musius, bien que sous l’égide de ce Primulus. » Agâmé soupira et retourna à son étude de la constellation s’offrant à ses yeux de félins, ténébreux et si intenses. « Je n’étais pas faite pour être reine. La Grande Déesse, reine de mes ancêtres avait d’autres projets pour moi dont celui de te donner un enfant. Tu es mon époux Lucius et mon destin est celui de me tenir près de toi. Ce destin je l’ai accepté. » Nerveux comme tout à la fois, soulagé il éclata de rire, s’agitant sur son siège. « Tu me protégeras et si mon roi devait mourir, je le vengerai avec ton soutien, affirma Agâme en posant

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la main sur celui de son époux. La Grande Déesse a foi en toi et t’offrira un poste à la Chancellerie Impériale si tu sais voir ce que Musius ne sait distinguer dans le trouble agité de son esprit. Il est vulnérable. Je le sais pour l’avoir observé. Il donnera ce qu’il a de plus précieux pour obtenir tes faveurs. » De nouveau Lucius Aurélius s’agita sur son siège et seule la main d’Agâmé posée sur sa joue l’apaisa. « Fais moi confiance et tu seras pleinement récompensé. » Au pied de la villa du vieil Hostus Portius, notre Galenus étudia la façade, le visage dissimulé sous sa large cape. Il savait que la reine Sarmate se trouvait être entre ces murs et l’excitation le gagnait sitôt qu’il entrevoyait son visage ; ce beau visage dont le temps n’avait su altérer les traits et dans l’obscurité tourna les talons pour regagner la villa de Musius en contrebas. Lui faisait les cents pas dans le peristylum attendant le retour tant attendu de Galenus. En le voyant il ne put retenir ses questions. « Alors ? Quelles nouvelles m’apportes-tu ? » Galenus remit sa cape à un esclave, se lava les mains et les lèvres closes glissa vers le triclinium, absorbé par ses réflexions. Les lévriers de Musius se frottèrent à ses jambes, les oreilles penchés en arrière et la langue pendante ; ils jappèrent, se bousculèrent et Musius de les rappeler à lui. Adossé contre le mur il interrogea Galenus du regard, la main posée sur la hanche et son expression faciale se mua en angoisse. « Ai-je bien compris où tu t’es rendu ? Je ne sais plus que penser de toi Agrippa…tantôt tu es avec moi et en d’autres circonstances tu agis comme si j’étais un parfait inconnu. N’y aura-t-il jamais de connivence entre nous ? —Cela dépend de ce que tu places sous ce mot ! » Il se jeta sur le reste du festin et dévora de la volaille badigeonnée de mie en se servant un grand verre de vin, le faisant déborder sur la table recouverte de feuilles de lierre.

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Dérouté Musius avança vers lui. « A quelle semaine de là nous serons à Rome à nous prélasser, toi sur le Mont Palatin et moi sur l���Aventin. C’est là où tu comptes te rendre n’est-ce pas ? Baiser les pieds de tes ancêtres passés du rang de simples étrusques à des Dieux. —Et que me reproches-tu au juste ? De manquer d’ambition c’est cela ? Tu sais je n’ai pas eu besoin de toi pour savoir quelle place j’occupe dans cette société, seulement je ne crois pas possible toute collaboration avec toi Titus. Même si je le voulais les lecteurs de mon père seraient les premiers à crier au scandale et penser que nous autres les Galenus sommes des fornicateurs, pour ne pas dire sodomites. —Je vois. Et quelle option aurais-je quand il me faudra défendre ton cas auprès des sénateurs qui eux seront à court d’arguments face aux magistrats. Hein ? Qu’aurais-je à plaider si ton orgueil t’éloigne de mes principes ? » Il piqua dans le plat et jeta un morceau de volaille à son lévrier. Un esclave se présenta à la porte tenant une jarre de vin à la main et Titus lui fit signe d’arriver. « Il sait que tu es ici mais lui ne daigne pas te recevoir. Et tu veux en connaître la raison ? Bien des gens s’imaginent que les Lois servent les hommes or la République a démontré les failles d’un tel système basé sur la condescendance. Il va de soi que des empereurs tels que Marc-Aurèle et Hadrien sont avant tout des hommes de terrain soucieux de l’importance du Sénat par l’entremise de l’Armée et qui dit l’Armée dit la Haute Magistrature. —Je ne t’écoute que d’une oreille. La seule éducation valable que j’ai reçue est celle de Quintus Aquilius Pimulus ; le reste n’est que dissonance et complot dont mon autre oreille est hermétiquement close à ce genre de raisonnement. Force de constater que je ne suis pas aussi malléable que tu l’eus imaginé. —Ah, ah ! J’ai moi-même beaucoup d’affection pour Quintus, le poète bien que nos avis divergent en bien des façons mais j’ai toujours aimé sa façon de penser.

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Je ne connais pas d’homme aussi intègre que ce Quintus. Saches que je ne sous-estime pas Agrippa, bien au contraire, tu es un élément à ne pas négliger. —Je veux une femme pour ce soir. N’importe qui fera l’affaire. Je ne compte pas passer la nuit seul à me tourmenter, victime de mes propres élucubrations mentales. Je veux une femme qui me fasse oublier que je ne m’appartiens plus vraiment. Les Dieux semblent avoir décidé de mon sort. » Quand l’esclave entra dans la chambre de Quintus Primulus, notre Légat abandonna sa poésie de Tibulle et la passion amoureuse dont l’auteur se livre avec Délie ; il avança vers la jeune Sarmate escortée par Dabbeh. Depuis le départ de la VII Légion, il vouait un plaisir certain pour la jeune Neda, ancienne guérisseuse et fidèle d’Agâmé. Flamboyante chevelure au regard vert et profond. Comme toutes les proches sœurs de la reine déchue, Neda tenta de se tuer mais Quintus la prit en affection. « Assieds-toi, je t’en prie. La reine est ici, en de bonnes mains, les meilleures que l’on puisse trouver en cette terre et j’ai entendu dire qu’elle portait la vie. Un héritier est donc en route. Ton peuple peut dès lors s’en féliciter. N’es-tu donc pas heureuse pour ta reine ? Agâmé aura besoin de toi, de tes talents de guérisseuse car je sais qu’il n’y a que toi dans tout ce vaste Empire qui sache véritablement ce dont elle a besoin. Demain tu quitteras cette villa pour te rapprocher de ta reine. Cela sera un premier pas vers la réconciliation n’est-ce pas ?» Et quand Neda apparut devant Agâmé, la reine laissa exploser sa joie. Là dans l’atrium, elle serra contre elle sa petite sœur en remerciant ses Dieux de leur clémence. En larmes Neda posa les mains sur le ventre rebondi d’Agâme ; la Grande Déesse l’avait bénie. « Comment va Jahan ? Comment va notre Roi ? Non, n’es pas peur ! C’est Lucius, il n’y a que bonté et respect en cet homme. Je l’ai épousé selon les rites romains pour m’assurer un nouveau statut qu’aucun

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ne me volera une fois loin de notre monde connu. Comment va Jahan ? Neda ? —Quintus veut que je le renseigne sur ton état. C’est pour cette raison que je suis là, Agâmé. Il n’aurait pas été possible que je te voie autrement. Alors j’ai accepté pour pouvoir te revoir. C’est la seule chose qui compte pour moi ma reine ! Je suis ici pour notre futur roi. » Neda posa les mains ouvertes sur le ventre de sa reine. Puis leurs lèvres se rejoignirent. Elle voulait qu’en l’embrassant le souvenir de Jahan ne soit à jamais effacé de sa mémoire ; par ce baiser elle scellait également leur destin. Avec Neda à ses côtés, Agamê se sentit redevable du geste de Quintus Primulus, manifestant son désir de se rapprocher d’elle. Devenue l’épouse du grand Lucius Rufus Aurélius, Agamê ne craignait plus les ennemis de son roi. Une fois Jahan libérée, elle repartirait loin de Rome. Son regard croisa celui de Lucius. Il lui sourit. Alors elle baissa les yeux craignant qu’il ne lise ses intentions, lui qui savait tant lire dans les âmes des mortels. Il vint à lui et parla : « Je suis porteur d’une grande nouvelle qui j’espère te réjouira : nous partons demain. Les nefs se tiennent prêtes pour la traversée et il me tarde de prendre la mer pour de plus verts pâturages. La Méditerranée est le berceau de notre Empire et j’ai obtenu de Quintus l’autorisation de rencontrer Jahan avant l’embarquement. Cependant rien ne t’oblige à le revoir et je comprendrais parfaitement que tu veuilles te tenir à distance de la Légion. » Agamê ne répondit rien, détourna lentement son visage de Lucius pour retourner à son étude de Pline l’Ancien. Elle se mettait à la poésie depuis peu afin de saisir les subtiles nuances du latin ; pas moins de deyx philosophes, partisans de telle école du sophisme furent dépêchés de l’université d’Antioche pour lui donner la leçon car qui mieux que les Grecs pouvaient enseigner aux peuples « barbares » toutes ces nombreuses complexités linguistiques.

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« Qui a-t-il Agamê ? Oui je me suis rendu chez Primulius pour les raisons que tu connais et Jahan se porte bien. On dit qu’il a repris espoir en lui quand il a appris que tu portais la vie en toi. Les Dieux t’ont bénis Agamê et ton peuplue tout entier chante tes louanges. Et plus que jamais tu dois te montrer forte. » Agamê frissonna et plus encore quand Lucius porta ses mains à ses lèvres. Plus tard tous deux se rendirent auprès de la légion ; elle en litière et lui monté sur un puissant étalon à la robe soyeuse. On les escorta jusqu’au praetorium sous un soleil de plomb. Quintus tarda à se montrer et sous la tente Lucius tournait en rond, les épaules recouvertes d’une peau de loup, la cape cramoisie caressant les tapis de Perse. De son côté notre reine se tenait impassible, la tête haute, l’œil rivé sur les bustes des empereurs romains et des philosophes chers à Aquillius. Lucius savait son épouse angoissée, ce fut la raison pour laquelle il posa une main rassurante sur son épaule. Cette dernière ne le regarda à peine. Des bruits de pas alertèrent Lucius et Agamê ; ils sursautèrent en voyant apparaitre Titus maelus Musius et son escorte de prétoriens. « Force et honneur, Aurelius ! Te voilà être un homme comblé ! Toute cette bonne fortune au service de l’Empereur. Et moi qui me disait chanceux, ce n’est rien comparé à ton succès, toi magistrat de Rome et ton épouse sommes les seuls victorieux de ce triomphe ! » Lucius baissa la tête pour le saluer, voyant son épouse se troubler à la vue de cet homme. N’avait-il pas assassiné les fils de Jahan ? « Force et honneur, Musius ! L’honneur te reviendra quand tu escorteras cette Légion dans Rome. N’es-tu pas ici pour cela ? Voir briller les feux d’Apollon sur toute cette cité ? La plèbe scandant ton nom et les crieurs publics bavassés sur ton cas de l’aube au crépuscule. Que pouvons-nous pour toi Musius ? —J’ai appris que vous veniez voir mon prisonnier. Cela sera pour lui un grand honneur. Cependant Jahan

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a émis le souhait de ne pas revoir celle qui jadis fut son épouse. Il faut comprendre par là qu’il est sentimental et ne souhaite pas affliger à sa reine le spectacle de sa vue. —Quintus m’a pourtant affirmé le contraire. —Mais Quintus ne t’es pas loyal Lucius, répliqua ce dernier sans sourciller. Il ignore tout de l’art subtil de la diplomatie et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a été relevé de ses fonctions. Je suis surpris que tu aies manqué de lucidité mon ami. Qu’attendre d’un homme qui se perd dans les vers d’Ovide et contemple la lune pour seule distraction ? Quand il n’est pas admirable il est méprisable et je ne suis malheureusement pas le seul à le penser. Pour l’heure il n’est pas ici et vous aurez plus de chance de le trouver dans un lupanar ; il aurait entendu chanter les louanges d’un de ces endroits où l’on vend les charmes des femmes de toutes ces provinces romaines pour quelques sesterces et il n’a pu résister à l’envie de goûters à ces plaisirs terrestres avant d’amarrer. » Titus Musius dévisagea Agamê assise sur ce tabouret aux pattes de lion. Il y aurait mis le prix pour l’obtenir si Aurélius ne s’était trouvé là ; de nouveau il passait derrière Aurelius et cela le rendait fou de rage. Tel un lion agacé par l’odeur d’une lionne en chaleur, il hérissa sa crinière en poussant des cris rauque, les sourcils froncés il dévisagea la splendide Sarmate sans parvenir à se maîtriser. « Je sais que Jahan n’est pas disposé à vous recevoir et je ne pourrais contrarier la volonté d’un Dieu vivant, Lucius ! De plus je réside actuellement chez Velius qui dit être sur la voie de la rédemption. Il renonce à son poste de gouverneur des provinces romaines pour suppléer à tes fonctions, ce qui m’étonne fort Lucius. J’ai conscience que le Sénat te demande beaucoup mais pourquoi vouloir Velius ? —Il s’est lui-même proposer comme lecteur et force de constater que je n’ai pas ton ambition. Les hommes que je côtoie sont de loin de modestes émissaires de l’Empire.

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—Oui je le vois. Epouser une reine Sarmate restait encore la dernière chose qu’il te restait à faire pour rallier ces barbares au reste de notre monde civilisé ! J’ai entendu dire qu’elle porte ton enfant. Rome n’aurait pu souffrir d’un bâtard de plus à l’intérieur de ses institutions. —Sois aimable de ne pas te montrer irrespectueux Musius. Encore un mot de toi et je te promets que c’est seul que tu atteindras les Champs Elysées. —Je ne suis pas l’un de tes tribuns Aurelius ! Me confondrais-tu avec tes subordonnés ? Je n’apprécierais pas d’être ces gluants parasites, ces moins que rien que tu honores de tes faveurs. Tu as toujours aimé servir les intérêts de la plèbe, poursuivit-il glissant son regard vers Agamê. Alors pourquoi ? Pourquoi me tourner le dos Lucius ? » Ce dernier redressa davantage le menton ; une attitude si martiale qui lui conférait toute sa grandeur. Il aurait pu ne rien dire, ignorer les bravades de Musius mais il ne pouvait le laisser l’’offenser en présence d’Agamê. Les sourcils froncés et l’œil brillant, Lucius interrogea son épouse du regard ; il fit quelques pas, s’arrêtant pour caresser l’armure rutilante de Quintus Aquilius Primulus ; tout cela ressemblait fort à une embuscade, un traquenard, un piège, celui de l’araignée tissant sa toile. « Il n’est pas du genre de notre Légat de fréquenter les lupanars, à moins qu’on l’ait encouragé à abandonner la Légion, le temps de notre entrevue. Difficile de ne pas voir clair en ton petit jeu. —Quintus ne m’aime guère. On pourrait même dire qu’il pourrait me tuer de ses mains si je venais à lui tourner le dos. Cette idée d’attenter à ma vie aurait pu lui être suggérer par un autre. » Le regard de Lucius se durcit. Agamê se tourna vers lui pour l’encourager à se taire ; elle voulait s’en aller et ainsi ne pas laisser ce Titus prendre le dessus sur eux. Il l’aida à se relever. « Galenus parle souvent de toi Agamê. Il fut pour toi ton premier confident et pas des moindres. Je salue

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son tempérament et sa façon d’envisager la politique. Je lui dis souvent que la première erreur de Quintus fut celle de t’avoir écarté de sa Légion, la seconde, de t’avoir sous-estimé Aurelius. Quant au légionnaire Galenus, il apprécierait te revoir. Accorde-lui une entrevue au nom de votre amitié. » Tous deux sortirent prestement du Praetorium ; tous les regards convergèrent dans leur direction. Galenus. Non, elle ne l’avait pas oublié, tout comme elle n’avait pas oublié son peuple et ce qu’elle fut l’’horripila : au loin on avait attaché un Sarmate à un poteau, le malheureux le dos lacéré par le fouet gisait là, inerte et hagard. Elle reconnut là Yshur, son fidèle guerrier. « Yshur ? C’est moi Agamê ! Mais que t’ont-ils fait ? » Il leva les yeux vers elle, le regard voilé et si lointain. Cela ne pouvait-être Yshur, pensa-t-elle en le serrant autour de ses bras. —Je croyais que tu étais libre ! Mais je te retrouve enchainé. Lucius ! On ne peut le laisser. Lucius ! Cet homme est mon ami. On va s’occuper de toi, surtout gardes les yeux ouverts. —Mon roi…mon roi est ici, parvint-il à murmurer. Ses souffrances sont les miennes…je ne peux l’abandonner. Tu devras l’accepter. » Et sous la grande tente du legatus, Lucius Rufus Aurelius tenta de rassurer son épouse par des signes de tendresse. Rien n’y fit, son cœur était anéanti par la captivité d’Yshur et Agamê posa la main sur celle de Lucius caressant son épaule. « Nous pouvons rentrer, murmura-t-il à l’épouse de la reine, et ainsi tu te reposeras loin de tous ces tourments. Je ne pourrais t’en imposer davantage. Rentrons ! » Le pan du rideau s’ouvrit précipitamment sur Quintus Primulus au moment où tous deux allaient se lever et Quintus serra fermement Lucius dans ses bras à la façon d’un frère. « Tu as une mine superbe mon ami. A croire que le mariage te réussisse bien.

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—Je peux en dire autant de toi. La Légion t’a semble-t-il offert ce qu’elle a de meilleure dans son vivier de denrées de notre Empire, répondit-il en lui caressant la nuque, front contre front. Tu es finalement arrivé à destination : servir la grande armée de Marc Aurèle. J’ai cru comprendre qu’il te rappelait à lui. Te voilà au sommet de ta gloire. —Ah, ah ! Je n’ai pas pour destinée d’être immortel comme toi Lucius et je ne partage pas ton enthousiasme vis-à-vis des événements politiques. Et à quoi me vaut ce plaisir inespéré ? Mon questeur Scipius dit que venez pour médire sur le sort de ce chien de Titus Musius. C’est un conspirateur, le plus fieffé des conjurés et j’énonce les faits : il n’y aurait jamais de victoire possible avec Musius dans les parages ! —Quintus. Je tiens à te présenter ma femme. Son nom est Naevia Rufa Aurelia. Mais tu l’as connue en tant que reine Sarmate Agamê. Il te faudra lui témoigner ton respect, c’est à ce prix qu’est notre amitié. J’accorde une très grande attention à son intégration.» Le légatus défigura Agamê et s’arrêta sur ses courbes dont il entrevoyait son état de grossesse. Amoureux, Aurélius l’était ; on ne pouvait pas attendre de lui autre chose de cet état de dévotion pour sa jeune épouse. Il la poussa vers Quintus qui la salua profondément. « Si tel est ton souhait Aurelius, ton épouse sera également sous ma protection. Rome est tout ce qu’il y a de pire pour une âme aussi pure que celle de ton épouse Lucius, tu devrais le savoir pour y avoir séjourné si longtemps. Je suppose que tu n’as pas l’intention de t’y installer définitivement ! La province a manifestement plus d’attrait. Alors tu sauras où me trouver. —Tu dois savoir pour quelle raison nous sommes ici. il ne sera pas utile de tergiverser. Nous venons pour Jahan et ton prix sera le nôtre. —Alors il nous faudra négocier avec Musius. Jahan sera son triomphe. Tu comprends cela, non ? Tu le

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connais aussi mieux que moi et tu sais qu’il a toutes les raisons de vouloir me nuire. Il y a trop de colère en lui. Et trop d’’ambition. Si ton prix est le mien alors tu devrais savoir que rien ne me fera plus plaisir de le savoir écarter du Sénat. A présent, allons manger ! Ton épouse et toi devez savoir que je ne peux prendre de décisions le ventre vide ! » Longue fut la traversée de la Méditerranée. L’impressionnant convoi se déplaçait lentement et le ventre d’Agâme grossissait à vue d’œil et quand les lourdes galères arrivèrent au large du port d’Ostie, Agâme sortit sur le pont pour voir à quoi ressemblait l’Empire de Marc Aurèle au-delà de ces mers et de ces lointaines terres ; elle pensait que le monde avait ses limites ; une sorte d’horizon où se tenait Rome. La main sur le ventre, Agâme sentait la vie croitre en elle au point de revêtir une forme arrondie, promesse d’une vie faite d’amour. Et après trois mois passés en mer, il fut question de rallier la terre à bord d’embarcations plus légères.

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[Epilogue]

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Dépôt légal : [octobre 2015] Imprimé en France

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Nuée des Hommes Nus