Skip to main content

NOVO 49

Page 1

La culture n'a pas de prix

04.2018

49


sommaire

ours

Nº49 Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Relecture : Cécile Becker Direction artistique et graphisme : starlight

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS

Florence Andoka, Nathalie Bach, Cécile Becker, Nicolas Bezard, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Jean-Damien Collin, Antoine Couder, Sylvia Dubost, Sylvain Freyburger, Lisa Grimaud, Pauline Joerger, Camille Locatelli, Guillaume Malvoisin, Séverine Manouvrier, Fanny Ménéghin, Mylène Mistre-Schaal, Adeline Poidevin Segura, Antoine Ponza, Léa Signe, Martial Ratel, Yves Tenret, Claire Tourdot, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Pierre Walch.

PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS

Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Sébastien Bozon, Thibaud Dupin, Benoît Linder, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Nicolas Moog, Arno Paul, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle.

CONTRIBUTEURS

Nathalie Bach, Bearboz, Nicolas Bezard, Catherine Bizern, Léa Fabing, Christophe Fourvel, Ayline Olukman, Chloé Tercé, Sandrine Wymann.

COUVERTURE

Janine Bächle. Image recadrée tirée de la série Lebensformen exposée à la bibliothèque de Mulhouse dans le cadre de la Biennale de la photographie. http://janinebaechle.com

IMPRIMEUR

Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : avril 2018 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2018 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

Ce magazine est édité par ChicMedias & médiapop ChicMedias

12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € – Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bruno.chibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com – 03 67 08 20 87

médiapop

12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

ABONNEMENT — www.novomag.fr

Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 euros Hors France : 5 numéros — 50 euros DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public .

ÉDITO

5

CARNET

Le monde est un seul 7 Pas d’amour sans cinéma 9 Identités en séries 11 Une balade d’art contemporain 36-37 Hommage à André S. Labarthe 88-91 Take me somewhere nice 92-93 Regard 94 A World within a world 95 Scénarios imaginaires 96-97 Carnaval 98

TELEX 12—13

La sélection de la rédaction

FOCUS 14—28

La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

INSITU 30—34

Peinture, vidéo, installation, photographie… tour d’horizon des expositions de notre grand Est

RENCONTRES 38—49

Wong Xiaoshuai 38 Jean-Baptiste Thoret 43 Vincent Macaigne 466

MAGAZINE 50—83

Wouter van der Ween 50 Bruce Naumann au Schaulager 54 Bethan Huws au Musée Tinguely 56 Centre Pompidou-Metz 57 Black Panthers à La Chambre 58 Biennale de la photo à Mulhouse 60 Roland Herpe sur Clouzot 64 Retour sur le festival de Gérardmer 66 Forced Beauty au Maillon 70 Festival Ring 72 La Cie La Bande Passante 74 La nouvelle Vapeur 76 Trois générations de la chanson française 78

SELECTA Disques 84

Livres 86 3


édito Par Philippe Schweyer

Sous les pavés, la plage J’étais affalé dans mon canapé, occupé à feuilleter mes vieux magazines quand le voisin a toqué à ma porte. Depuis qu’il était au chômage, il avait la mauvaise habitude de s’incruster chez moi à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. J’ai enfilé mon peignoir pour aller lui ouvrir. Il avait ressorti un vieux t-shirt « Faites l’amour pas la guerre ». — Je peux entrer cinq minutes ? J’avais envie d’être seul, mais je ne savais pas comment le lui faire comprendre. Il n’a pas attendu que je l’invite pour filer dans ma cuisine. — Alors, ça marche la vente de pubs ? — Bof… — Tu devrais faire un magazine gratuit sans pubs. — T’es drôle. — Je ne suis pas drôle, je suis utopiste. — Tu te crois en Mai 68 ? — Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! Il me semblait légèrement perturbé, mais j’ai fait comme si de rien n’était. À force de tourner en rond dans son studio, il commençait à perdre les pédales. — Tu devrais sortir manifester pour te dégourdir les jambes. — Sous les pavés, la plage ! Ça faisait longtemps qu’il n’y avait plus de pavés, mais je me suis contenté de sourire pour ne pas doucher son enthousiasme. — La beauté est dans la rue ! Visiblement, il était encore plus exalté que la fois où il se prenait pour Jésus. Je me suis assis à côté de lui pour tenter de l’apaiser : — Tu devrais te trouver un job histoire de voir du monde. — Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner ! — Avec le retour de la croissance, les choses vont s’améliorer. — On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance ! — Je te trouve un peu agité… — Nous sommes tous des enragés ! — Tu ferais mieux d’être raisonnable… — Soyons réalistes, demandons l’impossible !

Il commençait tout doucement à me fatiguer. J’ai enfilé mon short pour aller faire du running le long de la voie rapide. En me voyant m’échauffer, il s’est mis à hurler en se servant de ses deux mains comme d’un mégaphone : — Vivre sans temps mort et jouir sans entrave ! Je n’en pouvais plus de le laisser se faire du mal en hurlant des slogans d’un autre temps. Alors qu’il s’apprêtait à ouvrir mon frigo pour me piquer une bière, je l’ai tiré en arrière. — Il est interdit d’interdire ! Cette fois, j’étais à deux doigts de lui balancer mon poing dans la figure. — Prenons nos désirs pour des réalités ! Je l’ai repoussé gentiment jusqu’à la porte. — Non à l’état policier ! Enfin débarrassé, j’ai refermé la porte à double tour et j’ai dévalé l'escalier. Une fois à l’air libre, j’étais sur le point de m’élancer quand j’ai entendu un cri qui tombait du ciel. Penché au-dessus de son balcon, au douzième étage, mon drôle de voisin agitait ses longs bras comme un oiseau prêt à s’envoler. Malgré le vrombissement des voitures, il m’a semblé l’entendre crier : « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! » J’aurais voulu l’aider, mais c’était au-dessus de mes forces. Je savais qu’il ne sauterait pas, mais je ne pouvais m’empêcher d’y penser. Pour lui, la vie était devenue aussi étouffante qu’une poignée de sable en travers de la gorge.


Le monde est un seul n°48 Par Christophe Fourvel

Kostas Mitroglou

L’Avant-centre et les dieux grecs « Jusqu’ici, l’année de Mitroglou avait plutôt ressemblé à une tragédie d’Eschyle ou de Sophocle, ou, en plus contemporain, à la première saison d’André-Pierre Gignac sous les couleurs de l’OM. » La formule est osée… Elle sert d’incipit à un article de L’Équipe consacré au dernier match de championnat Toulouse-Marseille et au but décisif marqué par l’attaquant grec Kostas Mitroglou, après 35 secondes à peine passé sur le terrain. Faisons ici un peu de pédagogie, comme on dit, à destination du lecteur éventuel qui ne saurait rien de Kostas Mitroglou. Ce dernier, arrivé à l’OM en septembre, sert de punching ball aux réseaux sociaux depuis ses débuts et quelques maladresses jugées impardonnables. À cause aussi sans doute de son physique très éloigné du beau gosse peroxydé chasseur de buts et d’une inclination à fixer plus ses pieds que le regard hostile de ses détracteurs. Ce dimanche 11 mars vers 22h30, l’hallali cessa donc brutalement quand, en deux touches de balle, l’avant-centre de l’OM donna la victoire à son club. Restons-en là. Novo n’est pas L’Équipe et je n’userai pas plus des caractères comptés de cet article pour parler d’André-Pierre Gignac, mâle dominant et ex-goleador marseillais. Non, l’objet de ce texte n’est pas Gignac ni Mitroglou d’ailleurs, mais plus sûrement mes propres contradictions… Ou encore, l’écrasement intellectuel auquel se livre le journaliste, mélangeant Eschyle, Sophocle et Gignac dans le merveilleux shake-up qui constitue la « pensée » contemporaine, prise en otage quotidiennement par les grandes coulées de présent qui empêchent toute vision panoramique. Cette phrase m’a questionné du fait de mes lectures du moment. Car il se trouve que ce même 11 mars, je lisais simultanément L’Iliade, possiblement créé par un homme nommé Homère et Sweet and tender hooligan*, une autobiographie essentiellement écrite par un ghostwriter avec un enfant terrible du football anglais, Joey Barton. Indiscutablement, j’étais la preuve vivante que Gignac, Mitroglou, Eschyle et Sophocle pouvaient cohabiter dans un même espace, cet arpent post-moderne dans lequel mon esprit se plaisait lui-même à batifoler en compagnie d’Achille, Hector… et Joey Barton. L’article de L’Équipe m’autorisait ainsi à évoquer ces deux livres dans Novo et il y avait là une jouissance que je ne devais pas bouder. Oui, jouissons (un peu) de vivre en un siècle où comme lors des grands marathons urbains, écrivains, chanteurs de playback, footeux, stars de télévision et physiciens quantique s’élancent côte à côte, sans distinction, pour tenter de s’approprier quelques minutes de notre si convoitée attention ! Vive le vingt-et-unième siècle, m’exclamé-je, et résumons l’affaire ainsi : Joey Barton est un humain de basse extraction

(quartier pauvre de Liverpool) que les dieux n’ont pas beaucoup aidé et qui, parallèlement à une carrière de bagarreur, a su se glisser via le grand cheval de Troie qu’est le foot moderne, dans l’ascenseur social. Mais un anathème bien connu a pesé sur lui, et Zeus, qui prend parfois l’aspect d’un sociologue de gauche, a dit que ceux qui n’avaient pas les codes culturels ne pourraient figurer longtemps dans la classe des privilégiés. Ils s’éjecteraient d’eux-mêmes en conservant les règles de conduite de leur ghetto. Ainsi Barton a échoué à devenir prince en jouant plus que de raison avec ses poings et en agissant souvent de manière sanguine sous l’effet d’une addiction à l’alcool. Cela dit, les dieux n’étant pas toujours d’accord entre eux, il eut quelques soutiens et parvint malgré plusieurs incarcérations et/ou suspensions, à mener une carrière au haut niveau, pour devenir une sorte d’icône bad boy converti à la philosophie, à même de porter une parole plus que respectable dans ce monde où les aveugles depuis Homère ont toujours été rois. Nous aimons indiscutablement ces personnages, partis pour être des piliers de prison et qui s’y arrachent in extremis en grignotant un peu d’éthique et de réflexion. Ils parlent fort et finissent par dire des choses à la fois brutes et profondes comme dans les livres de John Fante. Ils ont des couilles et un cerveau et cela reste de toute éternité, les attributs du héros admiré, fut-il Racinien, Faulknerien, Conradien, leader de Révolution, Hector ou Achille… Et si les joueurs de football, contrairement aux « vrais » tragédiens connaissent si peu la postérité, c’est bien là une manière fort lucide d’être au monde : « Sur terre, les humains passent comme des feuilles : si le vent fait tomber les unes sur le sol, la forêt vigoureuse, au retour du printemps, en fait pousser bien d’autres : chez les hommes ainsi, les générations l’une à l’autre succèdent » (L’Illiade, chant VI). En ce sens Mitroglou, Gignac et Barton sont plus exemplaires que Sophocle et Eschyle. * Hugo Sport éditions, 325 p.

7


Pas d’amour sans cinéma n°31 Par Catherine Bizern

Le Jour d’Après, Hong Sang-Soo

Dégâts Marié ne devait pas compter, il l’avait dit lui-même, persuadé qu’il était de quitter sa femme dans l’élan du premier mouvement de notre rencontre. Il l’avait dit peut-être pour me rassurer tandis que j’étais en prise à la panique devant ce qui me paraissait une situation absurde voire suicidaire : tomber amoureuse d’un homme marié. Aimer un homme marié est une infortune, une expérience douloureuse, destructrice ; forcément le désir y devient colère, forcément l’espoir y devient frustration… une sale histoire. Mais je n’ai jamais tenu son épouse pour une rivale. Notre amour avait sa propre définition, ses difficultés, ses contradictions et je n’avais que faire de la vie qu’il menait avec elle ; c’était sa vie à lui, extérieure à notre amour, pas notre histoire. « Marié ne devait pas compter » je m’accrochais longtemps à cette phrase comme à un mantra qui nous protégerait du vulgaire trio vaudevillesque dans lequel il faudrait que je tienne le rôle de la maîtresse. Je cherchais en vain une figure acceptable, utopique, qui nous préserverait de toute trivialité douloureuse moi et notre amour englué, puisque désormais marié pour lui comptait. Ne tenir jamais son épouse pour une rivale et être protégée de toute dérive amère, mesquine, empoisonnée. Plus tard, lorsque nous errions encore dans les débris de notre histoire, il aurait voulu que je la rencontre, me la présenter. Sans doute lui fallait-il m’obliger à accepter la présence bien concrète de son épouse et normaliser aux yeux de celle-ci mon existence… Je refusais l’exercice, tenant soigneusement à distance la réalité du couple marié, imaginant avec dégoût par avance une situation scabreuse d’humiliation et de mensonge voire de scandale... car qu’avais-je à dire à cette femme sinon que j’aimais son mari ? Me retenait surtout le souvenir de ce tête-à-tête entre la jeune maîtresse et l’épouse du professeur de philologie, spécialiste de Dante de L’Académie des Muses. Deux femmes lumineuses, intelligentes. Deux intellectuelles qui maîtrisent le langage et l’expression de leur pensée, clairvoyante et lucide pour l’épouse, passionnée et cinglante pour l’amante. Toutes deux fréquentent le séminaire du professeur, elle se connaissent, se côtoient. La confrontation les défigure. Deux femmes grimaçantes à force de retenir une rage intérieure. Entre les vitres du café, chacune est le miroir déformant de l’autre et elles n’ont aucune mesure. Laquelle est la muse préférée, à laquelle consacre-t-il le plus de poèmes, laquelle survivra à sa propre mort ? « Pauvre mère de famille » contre « nymphe égorgée » : reviennent en tête les mots de l’épouse éclairée qui pensait pourtant que l’amour n’était qu’invention

de la littérature. La séquence est cruelle. Chacune tirant à elle l’amour de l’homme comme l’enfant du cercle de craie caucasien. Elles le déchiquètent. À la fin, chacune reprend forme humaine mais aucune n’en sort indemne tandis qu’il ne reste plus que des lambeaux de l’amour de l’homme qui lui poursuit ailleurs son Don Juanisme compulsif. Pas de vainqueur, pas de vaincu, mais un lamentable étalage de la lâcheté infantile et perverse de celui qui sans doute jouit d’être convoité, d’être disputé et peut-être même d’être la source d’une souffrance plus ou moins sourde de deux femmes formidables, dont il semble se laver les mains comme un adolescent je-m’en-foutiste et bravache en mal de révolte ou de reconnaissance. Jouissance passive jusqu’à l’immobilisme pour Bongwan, l’éditeur réputé du Jour d’Après de Hong Sang-Soo. La cruelle confrontation entre sa femme et son amante n’aura jamais lieu mais elle se démultiplie dans une succession d’effusions de violence sans retenue, qui frisent parfois la crise hystérique et que le film répète en variations successives comme s’il s’agissait aussi de prendre le spectateur dans les rais de cette visqueuse jouissance masculine. La femme et la nouvelle assistante qu’elle prend pour sa rivale, la femme et l’homme, la maîtresse et l’homme, la maîtresse et l’assistante… L’amante comme l’épouse, chacune à son tour exhibe sa souffrance sans limite jusqu’à l’aigreur. À la fois désespérées et démunies, elles s’agrippent, l’une à sa colère, l’autre à sa dignité et ne peuvent que lancer à la figure de l’homme le même constat de sa lâcheté. Là encore pas de vainqueur pas de vaincu, chacune est à vif. Quant à l’homme, son incapacité inquiète vissée au corps, il donne en spectacle son impossibilité, son inertie poisseuse et déchirante jusqu’à l’écœurement. Il n’en réchappe pas.

9


Identités en séries n°5 Par Cécile Becker

Easy : d’autres modèles possibles Écrire un texte personnel induit l’honnêteté : écrire ce « je » aussi multiple et paradoxal soit-il, penser le « je » en n’excluant jamais le lecteur, trouver le mot juste. J’ai conscience de m’être souvent censurée par peur du ridicule – et toujours cette crainte de ne pas être à la hauteur de la littérature –, pour protéger aussi une vie privée et ces personnages qui l’ont traversée. J’ai conscience d’avoir passé sous silence des détails, des manœuvres de l’histoire qui auraient facilité la compréhension de ce récit de l’intime croisé à la sériephilie, exercice que je me suis moi-même imposé. S’assumer c’est y aller entièrement. Dont acte. 2017 fut une année chaotique : deux ruptures, deux déménagements, un retour vers une liberté toujours difficile à conquérir et jamais vraiment acquise, avec ce qu’elle suppose de parts de soi à accepter et de schémas dont se délester. Prendre conscience de ce qu’on s’est laissé faire, du puits sans fond de souffrances qu’on s’est imposé, des multiples empêchements qu’on s’est opposés, c’est embrasser l’ombre pour aller vers le mieux. C’est faire émerger des saynètes, d’une apparente futilité, pour y cerner des mécanismes puants. Cette mise en lumière fut aidée par un psychiatre. Une année d’analyse. Et cette phrase : « Je vous donne l’autorisation de créer vos propres modèles. » Elle résume tout : quatre années de fusion à un univers étranger à mes aspirations, quatre années de silences et d’enfouissements dont la responsabilité m’incombe. Pourquoi ? C’était inscrit juste-là, dans une histoire familiale dont je n’ai jamais cru qu’elle aurait pu avoir autant de résonances. Je suis convaincue d’être indépendante, libre surtout, mais une part d’hérédité rendait tous mes efforts vains. Libre partout, très peu dans le couple. Il aura fallu un homme marié, un comportement égoïste et sans doute un peu pervers, pour faire exploser tous les schémas, déconstruire jusqu’au dénuement le plus total, pour comprendre, abandonner, avancer, refaire. Tout n’est que remise en question continuelle. Easy, anthologie diffusée sur Netflix et créée par le réalisateur Joe Swanberg, l’un des visages du cinéma mumblecore (indépendant, traitant des relations humaines, se concentrant sur les vingtenaires/ trentenaires) pointe ces allers-retours continuels entre ce qu’on est/ ce qu’on souhaite/ce vers quoi l’on tend, à la lumière du champs des possibles que l’ère contemporaine peut éventuellement permettre. Chaque épisode se concentre sur une histoire et ses protagonistes. Intimité, sexualité, parentalité : la quête identitaire, processus mouvant, est illustrée ici dans tous ses paradoxes et ses multiplicités. La saison 2 le fait avec autant de brio que la première saison fut inégale

– l’un des écueils des anthologies – mais continue de suivre les mêmes personnages bien loin des clichés genrés ou stéréotypes régulièrement proposés par le cinéma. (Easy passe, à peu près sans encombres, le test de Bechdel.) En vrac : un couple qui ne fait plus l’amour et cherche des solutions pour y remédier, une lesbienne qui en rencontre une autre, vegan, et le devient pour lui plaire (excellent portrait du communautarisme et ses dérives possibles), un vieil auteur autocentré qui cherche à revivre les premiers frissons, une adolescente débrouillarde en quête de valeurs, etc. D’une saison à une autre, l’on retrouve certains des personnages se frottant à leurs principes de vie qu’ils souhaiteraient figés, pour se prouver une forme de droiture voire de perfection, mais qui doivent nécessairement se faire flexibles. Je pense à l’épisode 7 de la saison 2, Lady Cha Cha, où l’on retrouve le couple de lesbiennes, Chase et Jo, à l’épreuve de cette souplesse. Jo, l’ultraféministe, organise une exposition dans le ton de ses combats, Chase se libère par la danse burlesque et décide de pousser l’expérience jusqu’au bout en organisant un show dénudé. Jo, l’ultra-féministe, joue son rôle d’ultra-féministe, et assure à Chase qu’elle soutient, avec bienveillance, son entreprise. Mais patatras… Imaginer son amoureuse se dénuder devant autrui, frotter sa vision du féminisme au charnel et à la séduction d’une danse burlesque (alors que la nudité d’une performance artistique ne lui pose aucun problème : un parallèle qui promet de belles interrogations sur la position démiurgique de l’art) vont contre ses principes. Ce dialogue : « Il t’arrive d’être une mauvaise féministe ? » « Oui, c’est super dur. Nul n’est parfait : je me suis rasé les jambes aujourd’hui… » Au-delà de la drôlerie d’un tel échange et des différentes facettes d’un féminisme exposé ici avec justesse, c’est là, dans la banalité d’une situation que cette chronique trouve son dénouement. On négocie toujours avec soi-même. Peut-être faudrait-il le faire avec plus d’indulgence ? Rien n’est définitif.

11


Telex Par Lisa Laroche

Photo : La MUE/TTE

Photo : Martine Locatelli

Martine Locatelli Basée à l’École d’art de Belfort, la Cantine d’art contemporain accueille jusqu’au 2 juin 2018 l’exposition de Martine Locatelli intitulée Asie Europe, regard mobile/immobile. Composée de photographies prises majoritairement en lumière naturelle, elle capture l’humain en mouvement, au Japon, en Italie ou en Allemagne. Cette immersion sensible dans un assemblage d’instants figés, montre des images vibrantes et mouvantes. Beauté. www.ecole-art-belfort.fr

Luxembourg Museum Days On pourrait rêver d’un wee-kend exceptionnel et culturel. Le 19 et 20 mai 2018, pas moins de quarante musées au Luxembourg peuvent être visités gratuitement à l’occasion des Luxembourg Museum Days. L’aubaine parfaite pour découvrir un pays voisin et son patrimoine. Une palette de sujets est proposée : photographie, art, traditions, Histoire, et bien d’autres. À vous d’y faire votre sélection. De musée en musée, c’est également l’occasion de (re)découvrir un pays souvent peu exploré. La liste des musées sera définie à partir du 8 mai 2018, et accessible en ligne. www.luxembourgmuseumdays.lu

12

SOL, auto-edition, 2016 – ©Alexis-Beauclair

Le Printemps du Tango L’Argentine est à nouveau mise à l’honneur cette année à Mulhouse. Le Festival Le Printemps du Tango propose quatre jours d’évènements langoureux et stimulants. Avec de la musique, bien sûr : des concerts de tango traditionnel, dont certains accompagnés d’un apéritif. Mais il n’y a pas que ça : on danse, mange, lit et débat dans ce festival qui fait vivre la ville toute entière. En intérieur ou en extérieur, dans une chapelle, une bibliothèque ou au marché, l’Argentine nous attend du jeudi 7 au dimanche 10 juin 2018 dans le grand Mulhouse. leprintempsdutango@gmail.com

Les Folles – Parcours poétique de résistance Il y a quarante ans, la dictature civico-militaire en Argentine faisait disparaître pas moins de 30 000 jeunes gens, opposés au régime. Des mères ont recherché place de Mai leurs enfants perdus à travers les Marches de la Résistance. Elles méritaient un hommage. C’est chose faite avec ce triptyque poétique de la compagnie La MUE/TTE : deux solos, une exposition et une mise en scène enchanteresse nous content un passé douloureux les 13 et 14 avril à La Méridienne, à Lunéville, puis du 17 au 19 au CCAM / Scène Nationale de Vandœuvre-lès-Nancy. www.lamuette.org


Emile Sornin - Photo : Corentin Fohlen

Chemin Papier, l’illustration et ses marges « Qu’est-ce que l’illustration aujourd’hui ? » Une foultitude d’approches comme nous le montre cette exposition composée du travail original d’une quinzaine d’illustrateurs talentueux. Affiches, livres, objets, un infini d’imaginaires, techniques et appropriations qui enchanteront adeptes et non connaisseurs. Le Signe, centre national du graphisme à Chaumont du 31 mars au 16 septembre 2018. www.centrenationaldugraphisme.fr

Festival MV En mai, on fait ce qui nous plaît à l’occasion d’un wee-kend de cinq jours à Dijon, du mercredi 2 mai au dimanche 6. Au festival MV, musique et arts visuels sont au programme : neuf évènements, exposition, concerts, rencontre radiophonique, apéritifs, projection, jeux et danse, de quoi stimuler les jambes et l’esprit. Pas moins de six lieux différents où se retrouver, une ville à découvrir et des personnes à rencontrer. Un événement convivial et abordable où il sera facile de se laisser porter. www.festivalmv.com

Talents contemporains La Fondation François Schneider engage chaque année depuis 2011 un concours autour du thème de l’eau. Pas moins de 800 artistes ont concouru cette année, seuls six ont été sélectionnés. Du 17 mars au 25 mai 2018, leur palette de sensibilités se déploie dans les locaux de la Fondation, à Wattwiller : dessin, sculpture, vidéo et photographie. Une exposition éclectique, accompagnée par des spectacles et des conférences, le tout centré sur ce liquide précieux. Rafraîchissant. www.fondationfrancoisschneider.org

Fédérés sur la Butte Montmartre, Gill coll LVM

Joyce DiDonato Photo : Simon Pauly

Gustave Courbet et la Fédération des artistes sous la Commune Le musée Courbet d’Ornans donne à voir le travail des membres de la Fédération des artistes pendant la Commune de Paris, en 1871, avec Gustave Courbet en leader. Replongée historique dans cette fissure politique à travers des documents d’archives, des témoignages de Communards et des essais. Une époque où l’art et la politique étaient remis en question dans une organisation administrative nouvelle. Zoom sur une époque transitoire, jusqu’au 23 avril 2018. www.musees-franchecomte.com musee-courbet.doubs.fr

Les Troyens Cela faisait bien longtemps qu’on attendait une nouvelle édition intégrale des Troyens d’Hector Berlioz. La captation réalisée par la Warner en mars 2017 à la Salle Érasme, à Strasbourg, avec l’Orchestre et le Chœur Philharmonique de Strasbourg, accompagné des Chœur de l’Opéra national du Rhin et du Badischer Staatsopernchor offre un écrin magnifique à cette pièce monumentale. La distribution de rêve avec notamment Joyce DiDonato en Didon se situe à la hauteur du bel événement. Coffret Erato / Warner.

13


focus

Soubresaut, de François Tanguy

Dijon sur scène

Fake news. Les plus longs sommeils ne sont pas l’apanage des princesses à grands yeux. Retour de hype. Le patronyme Draghi ne pèsera plus seulement à la BCE. Le chef argentin Leonardo García Alarcón, artiste en résidence à l’Opéra de Dijon, sort El Prometeo d’Antonio Draghi d’une léthargie vieille de 350 ans pour un tour de passe-passe résurrectionnel en public les 14 et 15 juin prochain. Au même endroit, en mai 2017, nous avions entendu Alarcón fêter la nouvelle année avec ses Carmina Latina, nous l’avions vu tirer des volutes et des ors du Nabucco de Falvetti en compagnie de la Capella Mediterranea et du Chœur de chambre de Namur. La même équipe reprend du service pour faire renaître l’opéra de Draghi, endormi dans les viennoiserie littéraires depuis sa création en 1669. Pour cette version semi-scénique, le public retrouvera la verve ciselée du chef mais aussi les voix de Alejandro Meerapfel, de Mariana Flores et de Lucía Martín-Cartón entendues dans le Nabucco. Sorti d’Ambronnay et des jupes de Cavalli, auxquelles il a redonné de jolies couleurs, Leonardo García Alarcón prolonge ses jonctions entre traditions vénitienne et viennoise et poursuit ses redorures de blasons italiens en convoquant sous sa baguette Antonio Draghi. Le compositeur, né à Rimini en 1634, est expatrié en 1668 par Leopold Ier à Vienne. Il restera autrichien jusqu’à sa mort en 1700, trente ans après la création d’El Prometeo, d’après une pièce de Calderón. Jamais représentée depuis, l’œuvre sera mise en scène à l’Opéra de Dijon par Gustavo Tambascio, chargé de rendre à la lumière un des chefs-d’œuvres éclipsés de l’Histoire de l’opéra.

Depuis 2013, François Chattot puis Benoît Lambert ont lancé, depuis leur siège de directeurs successifs, le festival Théâtre en Mai, toujours parrainé. Une grande figure du théâtre français pose son œil exercé, ses conseils avisés et ses sermons publics et prend langue avec les spectateurs et la jeune génération à arpenter la scène. Ainsi les Dijonnais ont pu recevoir Matthias Langhoff, Jean-Pierre Vincent, Maguy Marin, Alain Françon et le maître du taulier en exercice, Pierre Debauche, pédagogue arpenteur et fondateur du Théâtre des Amandiers de Nanterre en 1965, décédé à la veille de Noël l’an passé. Mais le flambeau brille toujours et la jeunesse à l’établi est, cette année encore, au cœur du festival. Festival placé cette année, sous le patronage de François Tanguy et du Théâtre du Radeau. Les Bourguignons ont accueilli une paire de fois les spectacles tracés au cordeau de cette troupe mancelle « à l’histoire exceptionnelle intimement liée à la naissance du festival » et présente depuis une trentaine d’années avec des petits bijoux tels que Choral, La Bataille du Tagliamento, Ricercar ou plus récemment Onzième. Le Théâtre du Radeau présentera en ouverture du festival sa dernière création, Soubresaut. La même figure devrait logiquement agiter les plateaux montés pour le festival où s’ébroueront des familiers, comme L’Imaginarium de Pauline Ringeade (Fkzrictions - La pièce) ou La Galerie animée par Céline Champinot (La Bible), et d’autres pépites à découvrir – le triptyque d’Étienne Minoungou – entre deux volées d’échanges et de débats.

Par Guillaume Malvoisin - Photo : Jean-Baptiste Millot

Par Guillaume Malvoisin - Photo : Brigitte Enguérand

EL PROMETEO, opéra les 14 et 15 juin à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr

THÉÂTRE EN MAI, festival du 25 mai au 3 juin au Théâtre Dijon Bourgogne - CDN www.tdb-cdn.com

Leonardo García Alarcón

Retour à la lumière

14


Tous à table Remarqué lors de la dernière édition du Festival d’Avignon, Saïgon nous glisse dans les coulisses gourmands d’un chaleureux restaurant vietnamien – « l’un des 235 qui portent ce nom en France », dixit la metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen, à l’origine de la pièce avec sa compagnie Les Hommes approximatifs. Sur scène, une (grande) troupe de comédiens français et vietnamiens mêle les langues et les cultures, les anecdotes de la France d’aujourd’hui et les souvenirs de Saïgon pré-guerre du Vietnam… Et enchaîne les jolis mots – de ceux qui cachent de grands maux. Un récit choral basé sur des faits réels ou des improvisations, sur une mémoire individuelle ou collective, mais qui s’appuie dans tous les cas sur le mouvement, celui du temps, et celui de l’espace. Et sur une grande ouverture d’esprit qui nous prouve qu’à partir d’horizons différents peut se bâtir une histoire commune. « Plus que jamais, la grande préoccupation de notre compagnie est de savoir quels sont les récits que nous apportons comme réponse à notre monde. Nous souhaitons considérer le théâtre, aimer le théâtre, dans sa capacité à être poreux à ce qui nous traumatise, nous inquiète, nous empêche de dormir ou au contraire, nous console. Aujourd’hui plus que jamais, nous pensons que nous avons cette responsabilité-là, celle de libérer nos imaginaires pour représenter le monde tel qu’il nous arrive, dans son mystère et son réel. » Ou comment aborder des thèmes centraux par l’intime et l’émotion.

Ohne limite Ce n’est un secret pour personne, General Elektriks régale tout le monde ! Un nouveau disque, une nouvelle tournée : rien de plus logique lorsque l’on crée pour soi et son public. Hervé Salters, le meneur du groupe, se réfugie toujours derrière ses claviers et c’est à cela qu’on le reconnait. Petit look bien soigné, claviers bien branchés et en avant la musique ! Sur scène, il chante, joue, danse, saute sur des sons rétro futuristes avec une énergie démesurée, toujours accompagné par sa petite clique qui en fait d’ailleurs tout autant. Les langues comme le français, l’anglais ou encore l’allemand résonnent, se mélangent et s’assemblent comme nous avons pu le constater dans son dernier album composé « on the road ». Hervé Salters, artiste protéiforme, s’inspire de ce qu’il voit et entend autour de lui. On peut dire sans se tromper que ses voyages aux quatre coins du monde nourrissent son génie créatif. Il n’a pas de frontières ni géographiques ni musicales. C’est le “no limit” à son excentricité, et c’est sans aucun doute ce qui plait tant à ses fans.

Par Aurélie Vautrin – Photo : Jean-Louis Fernandez

Par Marie Dequéant

SAÏGON, théâtre du 25 au 26 avril au CDN, à Besançon www.cdn-besancon.fr

GENERAL ELEKTRIKS, en concert le 23 mars à la Rodia, à Besançon www.larodia.com

15


focus

Zeal & Ardor

Ibeyi

Notre ronde annuelle Le festival Rencontres et Racines présente une affiche diversifiée à l’occasion de son édition 2018, organisée autour de stands associatifs alliant solidarité, saveurs du monde et valeurs humanistes. Les générations, drapeaux et influences se mélangent dans ce festival haut en couleurs, où le monde entier est représenté au travers de sa programmation éclectique. Cette année, les têtes d’affiches annoncent une tendance à la pluralité : Grand Corps Malade vient clôturer le week-end à base de slam et de poésie brute. Les deux sœurs françaises d’origine venezuelino-cubaine du groupe Ibeyi seront de la partie avec leur mix entre culture yoruba, hip-hop ou encore r’n’b. Le groupe de raggae Danakil prendra lui d’assaut la scène le samedi, tout comme l’artiste Napalm, estampillé « rappeur écorché vif ». D’autres groupes s’ajoutent à cette brochette alléchante : Her et sa soul fraîche et langoureuse, Holy Two et son électro-pop stellaire ou La Dame Blanche : danse vaudou sur fond de hip-hop… Une mosaïque de rythmes sur fond de communion, d’ouverture, de partage et de découverte. Grisant ! Par Lisa Laroche – Photo : Christophe Roué

RENCONTRES ET RACINES, festival du 29 juin au 1er juillet à Audincourt www.rencontresetracines.audincourt.fr

Laboratoire musical Le festival transfrontalier Impetus, autoproclamé « festival laboratoire », et créé en 2010, est basé sur quatre sites : Belfort, Héricourt, Audincourt et Lausanne. Entre littérature, musique ou cinéma, les arts y cohabitent toujours. L’édition 2018 conserve la radicalité propre au concept : cette année des « concerts de musiques sombres » accompagnés de « performances et installations expérimentales ». Plusieurs groupes internationaux partagent la programmation sur les trois jours de festival. Le groupe canadien Metz ouvre le weekend sur la scène de La Poudrière, à Belfort. Vous y verrez également le prometteur groupe de Vesoul tRuckks – des mômes de 17 ans pour la plupart ! – et ses influences à l’ancienne : un rock garage qualifié par les organisateurs de « mal-être nirvanesque flambé à l’essence de Black Flag et percuté par Unsane ». Le samedi, vous découvrirez ou retrouverez, le groupe High on fire qui fête ses vingt de création cette année, mais aussi l’inquiétant Manuel Gagneux alias Zeal & Ardor ou Laurent Güdel. Le groupe ouvrant le bal ce même jour, Féroces, est tout aussi particulier puisqu’il fait appel à l’imaginaire et à l’univers cinématographique : un rock purement instrumental qui vous transporte dans une épopée mentale... Plusieurs autres groupes s’ajoutent à cet éclectisme : Spotlights, Prométhée ou Orange Goblin. Bonus : La Poudrière propose le dimanche à 14h une petite heure de concert de métal pour les plus jeunes, à partir de cinq ans, afin d’en décrypter les codes dans une approche conviviale. Cette expérience singulière brise les codes d’un métal bien trop souvent stéréotypé. Ce week-end riche en expériences musicales, artistiques et humaines, est attendu par les adeptes du genre, mais séduira sans hésitation les néophytes. Par Lisa Laroche

IMPETUS, festival du 27 au 29 avril à Audincourt, Belfort, Héricourt et Lausanne. www.impetusfestival.com

16


focus

Puddle d’Addle

Émotion et éclectisme

Back to Black Depuis 2009, la Comédie de l’Est se la joue vagabonde, en produisant des spectacles dans ses murs avant de les faire tourner dans les communes du Grand Pays de Colmar et au-delà. Et c’est justement dans ce cadre que la troupe s’est attelée à l’adaptation de la pièce du dramaturge norvégien Arne Lygre, la bien-nommée Maman et moi et les hommes… Imaginez un mix de Festen et de Misery, avec une pointe de Tarantino et un gros soupçon de Woody Allen, et vous aurez une petite idée du ton de la chose ! Et si les références sont cinématographiques, ce n’est pas pour rien : la pièce est écrite comme un scénario, les dialogues sont vifs, les scènes très courtes et les émotions s’enchaînent à vitesse grand V. Cocktail (d)étonnant, noir, caustique, émouvant, Maman et moi et les hommes dresse le portrait tragique de trois générations de femmes, des 60’s aux années 2000, qui vont sans cesse répéter les mêmes échecs dans leurs relations aux hommes. Pas des plus festifs raconté comme ça, on l’avoue, mais le ton de la pièce est en vérité aussi glaçant que jouissif… « L’écriture de Lygre n’est jamais explicative », raconte le metteur en scène Serge Lipszyc. « Ce sont des scènes à trous. Et le spectateur se fait son propre rêve à l’écoute de cette histoire transgénérationnelle. On ne juge pas. On donne à voir. (…) La scénographie bi-frontale abolit la notion de quatrième mur. On partage tout sur scène. Les joies et les douleurs sans pudeur… » De quoi largement attiser la curiosité. Par Aurélie Vautrin – Photo (de répétition) : André Muller

MAMAN ET MOI ET LES HOMMES, théâtre du 15 au 25 mai à la Comédie de l’Est - CDN, à Colmar www.comedie-est.com

18

Pour des dizaines de milliers de mélomanes, et ce depuis 32 ans, le FIMU sonne le départ de la belle saison et de la période des festivals. L’édition 2018 est placée sous le signe du violon, parrainée par Didier Lockwood, violoniste brutalement disparu. Des professeurs et des élèves du conservatoire ainsi que des proches de l’artiste lanceront le festival avec un concert exceptionnel en son hommage à l’Atria de Belfort le 18 mai. Cette édition du FIMU s’annonce extraordinairement variée avec plus de quarante pays représentés, des propositions dans toutes les esthétiques de la musique du monde et une programmation dédiée aux groupes d’ici. Sydyr, chanteur-guitariste saluera notamment le jumelage Burkina Faso et Belfort, quand 58 Shots, formation d’ici, délivrera son classic rock plein d’obédience seventies. Il s’agit pour les organisateurs de présenter les musiques du monde dans leur ensemble, qu’elles soient acoustiques, amplifiées ou traditionnelles. À noter, la présence du délicat duo syrien Ataba Wave, coup de cœur du jury de sélection. On se réjouit tout particulièrement de la venue d’un groupe japonais (fait rare au FIMU) Puddle d’Addle, dont le rock énergique mêle influences occidentales aux chants et instruments traditionnels nippons. Un groupe à l’image du FIMU qui confronte les traditions et les origines de chacun pour les faire s’entrechoquer avec grâce et bonheur. Par Pierre Walch

FIMU, festival du 17 au 21 mai, à Belfort www.fimu.com


focus

Black Milk

Next one is Gaga

D’à côté © Christian Rizzo

Encore un peu de lapin ? Qu’ont en commun l’ours, le loup et le lapin ? Ce sont des mammifères, comme les humains. Quadrupèdes cependant, en général. Mais ici, se dressant sur deux pattes, portés en masques, lisses et tranchants, par lesdits bipèdes, ils figurent l’à côté. C’està-dire la puissance de l’imaginaire, le geste d’un brouillage de repères, éventuellement un peu effrayant. Car qui sait ce qu’il se passe dans l’ombre, l’invisible, dans nos esprits féconds, là où nous n’avons pas forcément l’habitude de porter le regard ni de trop s’attarder ? Une fois montés sur un plateau, les compères, danseurs, offrent un contraste avec le décor modulable, se situant entre la fable, certes, et la fantasmagorie futuriste : plantes en pots et projections de forêts, néons de toutes parts et projections étoilées. Les créatures hybrides s’y meuvent, selon le chorégraphe Christian Rizzo, en « une narration abstraite faite de ruptures, de contaminations de mouvements, de libres associations d’images et d’engagement physique ». Une féerie moderne, en somme, raconté par les corps et grâce à un dispositif scénique dont les éléments essentiels – la lumière et le son – participent de la réflexion, mise à la portée des enfants notamment, au cœur du sujet de ce conte. Agrandir le périmètre du raisonnement via le procédé, symbolique d’ailleurs, de la métamorphose ; rendre sensible le spectateur aux limites premières de sa perception ; accorder un peu plus de liberté à une imagination qui ne demande qu’à gambader.

Dans le cadre du programme « Plus loin l’Europe », proposé par les Ballets de l’Opéra du Rhin, les chorégraphes israëliens Carlos Harush et Ohad Naharin sont à l’affiche avec une création pour le premier The heart of my heart et deux entrées au répertoire pour le second, Black Milk (1985) et George & Zalman (2006) créé pour la Batsheva Dance Company, sur une musique d’Arvo Pärt. Initié cette année, « Plus loin l’Europe » valorise le développement singulier que connaît la danse contemporaine à travers le monde. Dans le dialogue entre les esthétiques classiques et modernes, de nouveaux créateurs émergent et expriment leurs propres langages pour ouvrir les futurs chemins de la danse. C’est le cas de l’étonnant Ohad Naharin qui a transfiguré le langage chorégraphique avec sa technique unique d’expression du mouvement qu’il désigne par le terme Gaga : « Parce que ma mère m’a dit que c’est le premier mot que j’ai prononcé. » Sa méthode encourage une meilleure compréhension individuelle du corps et de ses limites, l’utilisation de la puissance explosive du geste et la connexion entre plaisir et effort afin que chaque danseur développe sa singularité et sa spontanéité. « Plus loin l’Europe : Israël » est une occasion unique de découvrir ou redécouvrir la Batsheva dance company, fondée en 1964 à Tel Aviv dont Martha Graham a assuré la direction et à la tête de laquelle est Ohad Naharin depuis 1990, ainsi que Gil Carlos Harush, jeune et brillant exemple de la vitalité israélienne représentant d’une dance où sont associées exigence formelle et énergie physique. Par Valérie Bisson – Photo : Agathe Poupeney

Par Antoine Ponza

D’À CÔTÉ, spectacle du 23 au 25 mai au TJP - CDN, à Strasbourg www.tjp-strasbourg.com

20

PLUS LOIN L’EUROPE : ISRAËL, danse du 14 au 16 mars à La Filature, à Mulhouse ; du 19 au 23 avril à l’Opéra, à Strasbourg ; les 28 et 29 avril au Théâtre municipal, à Colmar www.operanationaldurhin.eu


focus

La constance de l’éphémère

Alan © Pascal Gély

La patte du lapin Lorsque le quotidien monotone d’un employé de bureau se voit animé soudain par un inquiétant et subtil glissement des règles qui le définissaient jusqu’alors, événement – à l’aspect imaginaire ou non – qui va en entraîner d’autres, plutôt pour le pire que le meilleur, on songe à quelques grands textes russes. Et si l’élément perturbateur était un petit animal fouisseur, creusant le terrier du récit non seulement vers l’absurde et le fantastique, mais aussi une sorte de féerie ? On répondra en chœur : Alice ! Probablement à raison, puisque le Alan de l’auteur et metteur en scène Mohamed Rouabhi semble emprunter tant à Dostoïevski ou Kafka la froideur impersonnelle des décors de leurs drames qu’à Lewis Caroll l’onirisme de son célèbre roman. Un melting-pot contemporain au sein duquel – à l’aide de musique, de danse, de cinéma d’animation et d’une pincée de cirque – le réel initial est confronté à un nouvel espace, peut-être hallucinatoire, peut-être simplement une place pour le rêve, un pays des merveilles où le héros sans histoires concrétise ses lectures forestières en l’apparition nocturne du rongeur anthropomorphe. Qui se cache derrière le masque ? Un véritable lapin venu rompre une solitude encadrée et dérégler les pendules ? Sa voisine, Mademoiselle Jones, à qui il n’adressait même pas la parole ? Ou bien le « nocturne compagnon », comme dans Le Double, n’est-il autre qu’Alan, « autre que lui-même, […] en un mot ce qui s’appelle son double sous tous les rapports ? » Par Antoine Ponza

ALAN, théâtre du 10 au 21 avril au TNS, à Strasbourg www.tns.fr

22

Au cours des vingt dernières années, on a pu constater deux faits tangibles dans l’évolution de l’art contemporain : un goût de plus en plus prononcé pour l’éphémère, mais aussi cette volonté de faire davantage participer le spectateur, que celui-ci se situe en amateur d’art ou pas. Avec l’installation dans l’espace public d’œuvres d’artistes aussi bien régionaux – Michel Déjean, Catherine Gangloff, David Hurstel ou Olivier Roller – que nationaux – Jacques Rival ou Baptiste Desjardin – et internationaux – Stephan Balkenhol, Marc Quinn ou la regrettée Zaha Hadid –, cette envie d’interagir avec le public de manière ponctuelle est affirmée. À cette nuance près que la manifestation s’appuie sur un temps plus long qui est celui de la maturation même du projet, dans la relation qu’entretiennent les artistes à leurs mécènes. Il faut se souvenir que l’origine du projet, et le nom de la manifestation l’indique clairement, s’inscrit dans la volonté de magnifier l’action de l’entreprise. L’entrée de lecture se fait par elle et non par l’artiste luimême. « On fait de la communication, nous explique Jean Hansmaennel, président d’Industrie et Territoire, l’association qui a initié la manifestation, mais nous le faisons en produisant de l’idée, autrement dit du concept. C’est quelque chose qui relève de l’art, modestement : nous cherchons à accorder les gens. » Cherche-t-il pourtant à faire œuvre en générant de la rencontre autour de ces œuvres ? « En tout cas, ce que nous faisons c’est ce que nous voulions faire. Nous avons trouvé ce triangle : l’entreprise, l’artiste et la place. » Le résultat ? Un parcours engageant de 25 œuvres, augmenté d’une série de conférences et autres animations. L’art sera à la fête, l’Industrie aussi. Par Emmanuel Abela – Photo : Henri Vogt

L’INDUSTRIE MAGNIFIQUE, exposition du 03 au 13 mai, à Strasbourg www.industriemagnifique.com


focus

Assemblée générale des étudiants au Palais Universitaire de Strasbourg en mai 68 © Europ’flash

Vivons

Jacques Rouxel, sans titre, extrait de story-board, série 1, 1968 Encre et feutres sur papier, 10 × 15 cm – Collection aaa production, © aaa production Photo : Musées de la Ville de Strasbourg / Mathieu Bertola

GA BU ZO MEU Aux plus de 50 ans, il suffit d’entendre les bruits aigus, mi cris mi grincements, émis par les Shadoks pour se replonger dans l’univers surréel de la série imaginée par Jacques Rouxel en 1968. La petite minute télévisée, courageuse à bien des égards, avait le don de provoquer l’hilarité, quand ça n’était pas la plus vive des réprobations. En phase totale avec ce temps incroyable de la contestation de mai 68, elle remettait tout en question : les codes de la société de consommation, le confort désuet et bien sûr cette forme absconse de patriarcat qui semblait alors indéboulonnable dans la France de De Gaulle. Comment s’y prenait-elle ? Par une forme d’autodérision typiquement non sense empruntée au monde anglo-saxon. Bien sûr, sans oser se l’avouer, les Français se reconnaissaient en eux : obstinés, râleurs, géniaux parfois, crétins toujours. Ce qui est plus troublant c’est qu’ils se retrouvaient confrontés à un étrange objet télévisuel en connexion direct avec les avant-gardes de l’époque, l’art contemporain, la musique expérimentale, mais aussi une tradition graphique qui remonte à Saul Steinberg. À la découverte des dessins, storyboards et celluloïds, on confirme à quel point les Shadoks ont été passeurs d’esthétique nouvelle, dans le cadre d’une « révolution animée ». Pour une génération qui ne va cesser dès lors de s’en inspirer au cours des années 70. De Ga Bu Zo Meu – les quatre lettres monosyllabiques qui constituent leur vocabulaire – à Gabba Gabba Hey des Ramones, on retrouve la même opération de régression, non ? Par Emmanuel Abela

LES SHADOKS ONT 50 ANS, exposition jusqu’au 8 juillet au Musée Tomi Ungerer, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

Et si mai 68 avait débuté à Strasbourg ? D’aucuns seraient tentés de le penser, tant le pamphlet De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier a été déterminant pour la suite des événements. Publié par les membres de l’Internationale situationniste et des étudiants de Strasbourg pour le compte de l’A.F.G.E.S. (l’Association Fédérative Générale des Étudiants de Strasbourg) – tant qu’à faire –, il exprime non sans une bonne dose d’humour, la mal-être qui s’installe pour l’étudiant, jugé comme « l’être le plus universellement méprisé, après le policier et le prêtre ». Tout cela a servi de terreau aux Enragés parisiens, mais au moment des événements, très loin de la capitale, les mots contenus dans cde texte sulfureux continuent d’alimenter la contestation dans une région réputée pourtant conservatrice. Les étudiants strasbourgeois sont les premiers à déclarer l’autonomie de leur Université, très rapidement rejoints dans leur mouvement par les salariés. Les photos et les affiches d’époque que l’on peut découvrir à la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg impressionnent : elles attestent de la large adhésion d’une grande majorité des étudiants à un mouvement d’ampleur, au moment où la paralysie gagne l’ensemble. Loin des fantasmes, la réalité des faits dans le cadre d’une exposition qui resitue les véritables enjeux d’un mouvement dont il reste bien des traces aujourd’hui encore dans la mémoire collective. Par Emmanuel Abela

MAI 68 EN ALSACE, exposition du 28 avril au 7 octobre à la B.N.U.S., à Strasbourg www.bnus.fr 24


focus

De belles fêlures

Solo mais pas trop Une carrière dans un groupe d’abord, une carrière solo ensuite. Fleche Love marque ainsi un tournant dans sa création musicale. Mais dire qu’elle travaille désormais seule n’est pas tout à fait juste pour autant ! Elle coopère avec des artistes pour créer des sons nouveaux mais qui respectent encore et toujours sa veine artistique. Alors d’accord, mais concrètement, ça veut dire quoi ? Tout simplement que ce featuring surprenant de deux artistes différents (mais pas tellement) prend le contrôle de la scène : d’un côté une artiste connue et reconnue dans le monde entier, de l’autre, un artiste strasbourgeois en devenir : Luanza. Ces deux personnalités se rencontrent et s’allient le temps d’un concert pour créer un spectacle inédit ! L’une est engagée, l’autre compose des mélodies aux tonalités world ; l’une efface les frontières des genres, l’autre les frontières géographiques. Toutefois, ils ont un dénominateur commun frappant : une musique à la fois sombre et mystique établit un lien particulier. Tout deux composent avec des sons qui nous viennent de loin et nous transportent dans des univers à part entière. Comme sortis d’une autre dimension. Par Marie Dequéant

FLECHE LOVE + LUANZA en concert le 20 avril à l’espace culturel Django-Reinhardt, à Strasbourg www.espacedjango.eu

Expérience sensorielle, Tremblements, mise en scène par Kathleen Fortin, montre à voir les acteurs-chanteurs-manipulateurs Jeanne Barbieri et Pierre Biebuyck. Explorant les parallèles entre tremblements de terre et tremblements intimes, ils font dialoguer les images et les sons, les objets et les sensations pour traduire ce que peuvent produire nos chamboulements intérieurs. Écrit pour le jeune public, l’auteure a travaillé avec des enfants de CM1-CM2 et est partie de leur expérience sensible du tremblement afin de construire son spectacle. C’est autour de leurs histoires propres qu’il est modelé. Elle y a greffé « récits de vie, faits scientifiques, histoires fantastiques » et a extrait « une pensée sauvage » de la notion de tremblement, correspondant à une libération d’énergie accumulée. Que faire après le chamboulement ? Rupture, reconstruction, renaissance. Aucune réponse, mais une mosaïque de possibilités. Les Tremblements y sont multiples : Haïti en 2010, Lisbonne en 1755, maladie du Parkinson, l’intensité d’un « je t’aime »… Un spectacle qui replace l’humain au centre de la terre, tout simplement. Par Lisa Laroche – Photo : Kathleen Fortin

TREMBLEMENTS, spectacle du 19 au 21 avril au TAPS, à Strasbourg www.taps.strasbourg.eu 26


VI Photography

Tout est possible Slapp Happy dans les années 70

Ricochet Cette 34 e édition de Musique Action a forcément un parfum particulier puisque c’est la dernière à avoir été programmée par le très regretté Dominique Répécaud. À l’image de toutes celles qu’il a pensées précédemment, elle sublimera la créativité musicale dans ce qu’elle présente de plus « inventive et iconoclaste », tel que le formule très justement Olivier Perry, le directeur du CCAM. Il suffit d’écouter Charlemagne Palestine, figure pionnière et surtout singulière du minimalisme pour juger le propos très approprié. Entouré de ses peluches et autres fanfreluches, cet animal étrange sait captiver son public en pratiquant le « strumming », une technique de répétition au piano totalement hypnotique et obsédante. Il en va de même pour Yann Gourdon et sa vieille à roue, dont on nous annonce à très juste titre qu’il va créer pour nous les conditions d’« une expérience sensorielle ». Mais cette édition, c’est aussi un retour aux sources avec le concert exceptionnel de Slapp Happy, le célèbre trio composé de Peter Blegvad à la guitare, Anthony Moore aux claviers et Dagmar Krause, l’ex-chanteuse de Henry Cow dans les années 70, augmenté de Guigou Chenevier que les amateurs du genre auront identifié comme l’un des membres fondateurs des cultissimes Etron Fou Leloublan. On peut voir cette présence comme l’ultime clin d’œil de Dominique à ce qui a fait le fondement de sa culture propre. Et de la nôtre immanquablement, grâce à lui en grande partie, par un sublime effet de ricochet. Par Emmanuel Abela

MUSIQUE ACTION, festival du 14 au 21 mai au CCAM / Scène nationale de Vandœuvre, à Vandœuvre-lès-Nancy www.musiqueaction.com

Faudrait-il avoir un certain culot pour se baptiser soi-même Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, mais le groupe genevois est décidément prêt à tout. Et surtout à nous surprendre en épousant toutes formes musicales possibles : jazz, pop, punk et afro-beat. Il le fait sans retenue, à la manière de ces grandes formations des années 70 qui partaient d’un contexte pop progressif pour explorer des ailleurs, dont certains indéfinissables. On pense bien sûr à des groupes comme Gong, Magma ou Aksak Maboul, dont on redécouvre aujourd’hui la vitalité. Mais comme le groupe vit avec son temps, il part aussi à la conquête d’autres territoires, du côté de l’Afrique notamment, et ces expériences menées à Kinshasa par les formations du coin, Konono n°1 et toute la clique des Congotronics. Un vent de liberté – un vent de folie aussi ! – souffle avec cette formation qui intègre des membres de l’Europe toute entière, des Écossais vivant à Amsterdam, d’autres gravitant de manière cosmopolite dans des mondes extrêmement souterrains, tous avec la même volonté d’en découdre gentiment et de bousculer nos certitudes musicales. Il en résulte un propos hautement rafraîchissant, mais aussi subversif, à l’image de l’ami Marcel Duchamp, dont cette bande de joyeux drilles revendique avec humour le patronage XXL. À découvrir sur scène à l’occasion de la sortie d’un nouvel album, le bien nommé Sauvages Formes. Par Emmanuel Abela

ORCHESTRE TOUT PUISSANT MARCEL DUCHAMP, concert le 28 avril au PréO, à Oberhausbergen www.le-preo.fr 27


focus

Jeux de Pouvoir

Et de cinq. Fort du succès de ses éditions précédentes, le Centre de Création Chorégraphique Luxembourgeois renouvelle l’opération ce printemps avec le cinquième volet de ses Émergences. Pour le TROIS C-L, il s’agit – comme son nom l’indique – de donner un sacré coup de projecteur aux talents émergents de la danse contemporaine luxembourgeoise, à travers un programme de soutien à la création, mais également d’une série de rencontres avec le public. Cette année, les heureux élus sont Annick Schadeck (Continuous file), Georges Maikel Pires Monteiro (!MAKi ?!), Tania Soubry & Catherine Elsen (Soul-scapes) et Maria Cipriano (Mektoub ?). Lors d’une résidence à la Banannefabrik, ces jeunes artistes vont travailler et faire évoluer leurs différents projets personnels avec des professionnels du spectacle vivant, notamment la chorégraphe Camille Mutel, qui sera cette année leur interlocutrice privilégiée. À la suite de quoi ils présenteront au public leurs propres créations… À noter que, comme pour les volumes précédents, une soirée ouverte au public aura lieu en amont pour faire connaissance avec les petits nouveaux – avec même un stage d’initiation à la danse contemporaine pour les intéressés, amateurs ou initiés. Une initiative qui se veut conviviale et informelle, idéale pour faire sauter les carcans du milieu… D’autant qu’Émergences est aussi, pour le public, l’opportunité de découvrir de nouveaux univers, de nouvelles têtes, et pourquoi pas, les futurs grands noms de demain.

Thriller politico-érotique dans lequel une jeune femme se voit proposer d’échanger son corps contre la vie de son frère – condamné à mort pour avoir mis enceinte sa fiancée dans un monde où tout est prohibé – Mesure pour Mesure fût longtemps mal-aimé, jugé trop extrême, trop radical. Aujourd’hui, difficile de ne pas trouver William Shakespeare une nouvelle fois particulièrement visionnaire. Car si le dramaturge anglais a écrit Mesure pour Mesure au début du XVIIe siècle, sa pièce est furieusement actuelle… Et les résonances avec notre société contemporaine, submergée par une vague de repli sur soi, tristement réelles. « Le triptyque de la morale, du pouvoir et du désir qu’il met en scène renvoie un saisissant miroir à notre époque déboussolée, marquée par des excès de puritanisme et de conservatisme et la répression », estime d’ailleurs Myriam Müller, qui s’est chargée de la mise en scène de cette nouvelle adaptation programmée en mai à l’Opderschmelz. La corruption, la culpabilisation, la prise de pouvoir et la manière de l’exercer, l’opinion, le désir, le libre arbitre, l’absence de manichéisme, tout est passé au crible dans un texte ciselé, mélangeant comédie et tragédie dans les mêmes scènes. Pour la petite anecdote, la pièce fut d’ailleurs classée dans les « comédies » à sa sortie avant d’atterrir dans les « problem plays » du maître. Car oui, c’est vrai, on y rit, mais plutôt jaune ou noir, avec dans la gorge un arrière-goût amer qui restera longtemps.

Par Aurélie Vautrin

Par Aurélie Vautrin – Photo : Bohumil Kostohryz

LES EMERGENCES – VOLUME 5, festival les 11, 19 et 22 avril au Centre Chorégraphique du Luxembourg www.danse.lu

MESURE POUR MESURE, théâtre le 18 mai à l’Opderschmelz, à Dudelange www.opderschmelz.lu

Annick Schadeck, 1911 © Bohumil Kostohryz

Cinquième Round

28


InSitu

Charles Weisser, La Veillée, 1886, huile sur toile, 155 × 114 cm, don de la Société d’Émulation de Montbéliard, 2017, Collection Musées de Montbéliard Photo : Pierre Guenat

Jeux de lumières Bien avant l’avènement de la photographie, la lumière contribue à l’illusion du réel, en sculptant les volumes, elle fait bouger les formes, les situe dans l’espace tout en matérialisant le mouvement comme ce fut le cas à l’époque baroque. En puisant dans les collections des musées de Montbéliard, cet accrochage met un coup de projecteur sur l’une des obsessions plastiques les plus récurrentes chez les artistes : cette approche de l’immatériel dans ce qu’il présente de plus fascinant. (E.A.) Jusqu’au 6 janvier 2019 au Musée du Château des ducs de Wurtemberg, à Montbéliard www.montbeliard.fr

30


Alan Butler, You can look and Understand it, Without Knowing What It Actually Is, 2018. Installation Photo : Ros Kavanagh

Terre / Mer / Signaux Évoluons-nous dans des espaces dont l’ère du tout digital aurait modifié la perception ? La question a le mérite d’être posée par des artistes français, irlandais et lettons dans le cadre d’une exposition organisée simultanément dans leurs différents pays d’origine, au centre d’art RuaRed en Irlande, au Luznava Manor en Lettonie et à l’Espace multimédia Gantner en France. Le but : donner de la visibilité aux arts numériques à l’échelle internationale. (E.A.) Jusqu’au 7 juillet à l’Espace multimédia Gantner, à Bourogne www.espacemultimediagantner.territoiredebelfort.fr

31


InSitu

Sens contresens La nouvelle exposition proposée par Pierre-Jean Sugier rassemble une généreuse sélection d’illustrations de Tomi Ungerer, Roland Topor, Glen Baxter, Didier Paquignon et Nelly Maurel. Tour à tour drôles, surréalistes, humoristiques, politiques, poétiques, féroces, satiriques, ironiques, psychanalytiques, les œuvres présentées provoquent autant d’éclats de rire que de questionnements. Sens, contresens et non-sens au programme. (P.S.) Jusqu’au 6 mai à la Fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis fondationfernet-branca.org Didier Paquignon, La force de frappe, 18 × 25 cm, collection personnelle de l’artiste

32


Creazione intima Vito Cecere, originaire des Pouilles, a mis au point une technique singulière, travaillant instinctivement la peinture à l’huile au doigt sur des toiles parfois de très grand format posées au sol. Si l’on perçoit encore l’influence de Bacon dans certaines œuvres, Vito Cecere a su s’éloigner de ses maîtres pour inventer un monde peuplé de figures féminines mystérieuses, cherchant inlassablement à dompter le chaos pour faire naître la beauté. (P.S.) Jusqu’au 13 mai au Musée des Beaux-arts, à Mulhouse www.mulhouse.fr

Paesaggio2, 2006 huile sur carton 19 × 19

Aram Bartholl Is this you in the video? Que sait-on d’Aram Bartholl ? Berlinois, artiste questionnant – avec humour et/ou cynisme – l’Uberisation, l’über-connexion, l’über-surveillance, les frottements entre privé/public et pratiquant autant le hacking d’espaces publics, l’installation interactive que la sculpture. Mais encore ? Son travail a été exposé au MoMA ou à la Biennale de Venise. Que verra-t-on ? Des mots de passes à gogo – dont certains sous ecstasy –, le résultat d’une performance filmée quelque part dans le quartier européen ou encore une machine à café “en réseau”. (C.B.) Jusqu’au 6 mai à La Chaufferie, à Strasbourg www.hear.fr

Forgot your password?, Aram Bartholl, 8 livres contenant 4,7 millions mots de passe LinkedIn volés en 2012 et réapparus sur internet quelques mois plus tard, 2013.

33


InSitu

Rometti Costales, Columna de Plums, courtesy Azul Jacinto Marino, 2016, Colonne et palme tressée. Prêt de la galerie Jousse Entreprise, Paris. Photo : OH Dancy

ASSEMBLÉE La Synagogue de Delme, c’est déjà 25 ans d’histoire. Un centre d’art dans un cadre d’exception, qui a su faire la part belle à toutes les singularités, plastiques, poétiques et conceptuelles, avec exigence et volonté de partage. Pour célébrer toutes ces années de vitalité artistique, pas moins d’une vingtaine d’artistes embrasse l’ensemble des pratiques, dont Eva Barto, Katinka Bock, Yona Friedman ou Rometti Costales Jusqu’au 20 mai à la Synagogue de Delme www.cac-synagoguedelme.org

34


Une balade d'art contemporain Par Sandrine Wymann et Bearboz

36


37


Wang Xiaoshuai 01.02

FICA

Vesoul

Par Nicolas Bézard – Interprète : Thomas Zhao Photo : Nicolas Bézard

38


Blacklisté dans son pays, c’est sous le pseudonyme de “Wu Ming” (“Sans nom”) que Wang Xiaoshuai a signé Frozen, une œuvre sidérante de beauté sur l’absolu du geste artistique. Jamais montré en France, le film de 1996 n’a pas pris une ride et sa projection aura constitué le point d’orgue d’une riche semaine à Vesoul, le Festival International des Cinémas d’Asie ayant eu la bonne idée, pour sa 24e édition, de lui consacrer une rétrospective. Si les films de Wang Xiaoshuai ont été plusieurs fois primés à Cannes, Venise ou Berlin, ils restent moins connus chez nous que ceux de Jia Zhangke ou Wang Bing, autres acteurs du renouveau du cinéma chinois apparus à la fin des années 90. L’auteur de Beijing Bicycle est pourtant la figure pionnière de cette sixième génération, le premier à avoir osé braver la censure pour témoigner du désenchantement social et existentiel de ses semblables, ce qui le contraindra par la suite à devoir se battre pour imposer sa vision. Mais pas plus les intimidations du puissant Bureau du cinéma chinois que la pression d’un marché désormais tourné vers les productions commerciales, n’auront eu raison de la volonté de cet homme à regarder son pays avec la simplicité, la force et la lucidité qui échoit aux grands artistes. En révélant les stigmates laissés par des décennies de répression dans la mémoire collective de la Chine et en explorant les failles sociétales engendrées par sa conversion à l’économie mondialisée, son cinéma dresse une radiographie édifiante de ce changement de paradigme. Wang Xiaoshuai prend le parti des oubliés, des exilés, de cette multitude sacrifiée sur l’autel d’un progrès de façade, et c’est par cet amour des gens de peu que le plus néoréaliste des cinéastes asiatiques nous émeut.

En peintre de la condition humaine, il semble réunir les trois qualités que Roland Barthes, dans une lettre adressée à Michelangelo Antonioni, prêtait à l’artiste : « La vigilance, la sagesse et la plus paradoxale de toute, la fragilité. » Ajoutons-en une quatrième qui reste le ressort de sa création, en témoigne sa réponse faite à ce jeune étudiant qui, après la projection de Frozen, s’enquiert auprès de lui d’un conseil pour qui voudrait embrasser la vocation de cinéaste : « Soyez en colère ! » Êtes vous toujours en colère ? J’essaye toujours d’être en colère, le plus possible. Je suis en profond désaccord avec les injustices qui minent la société chinoise. Cela provoque chez moi une émotion forte, que je traduis ici par de la colère. Mais j’aimerais préciser qu’il ne s’agit pas de colère dans le sens agressif du terme. Plutôt d’un sentiment de révolte qui me motive à poursuivre mon travail. Depuis quelques années, le cinéma subit la concurrence de nouveaux modes de narration tels que les séries. Ce phénomène a-t-il également touché la Chine ? Dans le monde entier, et surtout dans les pays occidentaux, il y a de plus en plus de médias et de supports proposant ce genre de contenus. Cela impacte le marché du cinéma, qui arrive peut-être à saturation, et modifie la manière dont sont produits et réalisés les films. Mais en Chine où l’industrie cinématographique est toujours aussi florissante, on cherche d’abord à produire de plus en plus. Bien sûr, depuis que la télévision est arrivée dans les foyers chinois, le cinéma est en concurrence directe avec les séries. Mais avec l’ouverture de nos exploitants aux films étrangers, en particulier aux productions hollywoodiennes, on observe un nombre croissant de spectateurs dans les salles. En revanche, pour le cinéma d’auteur tel que je le pratique, les temps sont toujours aussi durs. Votre film 11 fleurs suit l’itinéraire d’une jeune garçon qui, comme vous, a grandi dans la province de Guizhou au moment de la révolution culturelle. À quoi rêviez-vous lorsque vous aviez son âge ? Enfant, je ne savais pas ce que le mot « rêve » signifiait. En Chine, à cette époque-là, on ne pouvait pas penser pour soi-même. On s’interdisait d’avoir des aspirations personnelles. Le rêve n’était formulé qu’en regard de la République Populaire, sous la forme d’un vœu de prospérité future. Mon père m’a

39


40


poussé à faire des études artistiques parce qu’il avait justement l’intuition que cela me donnerait la possibilité de me fabriquer un quant-à-soi, et d’accéder à une forme de liberté d’esprit. Vous êtes diplômé des Beaux-Arts et la figure de l’artiste est centrale dans vos histoires. Pourquoi avez-vous choisi le cinéma plutôt que les arts plastiques ? Cette formation initiale vous aide-t-elle à réaliser des films ? Mon père m’a inscrit dès mon plus jeune âge à une école d’art. Il ne s’agissait en aucun cas d’un choix délibéré de ma part. Je pourrais prendre l’exemple de ces enfants que les parents forcent à apprendre le piano. Quand ils arrivent à l’âge où ils peuvent décider librement de leur pratique, un grand nombre abandonne. En grandissant, j’ai compris que mon père n’avait pas fait cela contre moi, mais j’ai aussi éprouvé le besoin de faire évoluer ma pratique artistique. Nous étions dans les années 80 et cela correspondait à l’émergence de la « cinquième génération » de cinéastes chinois : Zhang Yimou, Chen Kaige… En voyant leurs films, je me suis dit que c’était exactement cela que je voulais faire. Bien sûr, mes études m’ont été d’un précieux secours dans mon apprentissage du cinéma. L’enseignement était très strict. J’imagine que j’en ai retiré à la fois de la discipline et de la rigueur dans ma façon de composer des images. Vous souvenez-vous de votre première émotion cinématographique ? À l’époque, les occasions de se divertir étaient rares. Les films, projetés en plein air, constituaient l’attraction principale, même s’il n’y en avait que très peu en circulation et qu’on nous repassait souvent les mêmes. La plupart vantaient les mérites de la révolution culturelle. Comme tous les enfants, je ne comprenais rien à leur portée idéologique. La seule chose qui m’intéressait était l’histoire – invariable – de lutte entre les bons et les méchants. Je ne me rappelle pas d’un titre en particulier, mais j’ai le souvenir qu’on nous projetait aussi des films produits en Union soviétique. Les films roumains, par exemple, me troublaient car la frontière entre le bien et le mal y était beaucoup plus ambiguë. Ce qui surprend chez vous, c’est votre capacité à sublimer des lieux ou des situations qui n’ont a priori rien d’esthétiques, pour en faire ressortir la beauté cachée, la poésie. Je pense que le réel n’est ni laid ni beau en soi. Ma formation m’a appris à me méfier de ce genre de jugements tout faits. L’intérêt se situe d’abord dans la manière de voir le monde. Je crois dans la force d’un regard qui met de la beauté dans les choses. Par exemple, l’action d’Une famille chinoise se déroule essentiellement dans des cités dortoirs en périphérie de Pékin. J’avais devant moi ce paysage urbain gris et sans qualité, et j’ai tenté, par un travail sur les mouvements d’appareils, l’éclairage et le cadre, de le présenter sous un jour différent, afin d’en révéler la force particulière.

Vous parliez de Zhang Yimou et de Chen Kaige, cette génération importante d’auteurs qui ont apporté un souffle nouveau au cinéma chinois. Aujourd’hui, ces mêmes réalisateurs produisent un cinéma commercial qui va dans le sens des autorités contre lesquelles ils étaient jadis en dissidence. Quel regard portez-vous sur leurs parcours ? Le premier mot qui me vient est celui de respect. Je n’ai que du respect pour ces cinéastes, même si de mon point de vue, ce qu’ils faisaient avant était plus intéressant. Ces réalisateurs ont su se rendre incontournables dans le paysage du cinéma en Chine. Ils étaient déjà là quand les temps étaient difficiles et ont contribué, par leur audace, à faire sauter des digues artistiques et idéologiques. Maintenant que la situation politique est meilleure, ils sont toujours là, et se sont adaptés à une autre loi : celle du marché. Cette longévité m’impressionne. Mais je regrette que leurs œuvres, des superproductions aussi belles que coûteuses, ne mettent pas l’accent sur la réalité de ce qui se passe aujourd’hui dans mon pays. Où en est la situation du cinéma chinois aujourd’hui ? Est-ce toujours aussi difficile de réaliser des films indépendants ? L’apparente bonne santé économique du cinéma chinois cache une réalité bien plus cruelle. Il est, je pense, très difficile d’exercer son art librement en travaillant pour cette industrie qui a pour seul critère de valeur celui de l’argent, bien avant celui de la qualité. C’est un univers fait d’injustices et de monopoles, d’intrigues politiques, d’escroqueries, et je suis heureux de ne pas en faire partie. J’ai vraiment le sentiment d’être en train de nager à contre-courant de tout cela. Dans ces conditions, pensez-vous possible de voir émerger une septième génération de jeunes auteurs ? Bi Gan, réalisateur de Kaili Blues en 2015, a été salué comme une possible relève par la critique chinoise et internationale. Mais ma prétendue génération, la sixième, n’a pas tout dit ! Je suis contre cette approche générationnelle du cinéma chinois, qui reste une idée bien de chez nous. Peu importe l’âge des auteurs, ce qui importe, c’est la qualité de leurs films, leur capacité à proposer une vision pertinente et sincère. Dans l’histoire du cinéma, le néoréalisme ou la Nouvelle Vague sont des exemples finalement assez uniques de créateurs qui, partageant les mêmes préoccupations, se mettent à travailler ensemble pour redéfinir leur art. Je ne crois pas à l’existence d’un tel phénomène en Chine. Aujourd’hui, si un jeune réalisateur souhaite s’inscrire dans une mouvance underground, il rencontrera à peu près les mêmes obstacles que j’ai pu rencontrer quand j’ai débuté dans les années 90. La différence, c’est le nombre croissant de festivals internationaux qui, comme celui de Vesoul, permettent de donner une visibilité aux jeunes réalisateurs chinois. Des sociétés de production peuvent ainsi les repérer et décider de financer leurs projets. Cela constitue un avantage précieux mais il y a aussi

41


un risque : celui que ces films deviennent des films de producteurs calibrés pour les festivals plutôt que des propositions originales. Si vraiment une nouvelle génération doit voir le jour, il faut avant tout qu’elle ait quelque chose à dire qui n’ait pas été dit par le passé. Cela ne me semble pas le cas de Bi Gan pour qui, par ailleurs, j’ai du respect. Son premier film a suscité un emballement médiatique sans précédent. On l’a dépeint comme le renouveau du cinéma chinois et le fer de lance de la septième génération. Si j’étais lui, je me méfierais de ce genre de promotion. À terme, j’ai le sentiment que cela pourrait davantage lui nuire qu’autre chose. Deux veines traversent votre cinéma. D’un côté des films autobiographiques qui reviennent sur des épisodes douloureux de l’histoire de votre pays, de l’autre des instantanés de la Chine contemporaine. L’ensemble permet de dresser ce constat déroutant : moins le pouvoir exerce son autorité de façon brutale sur les gens, plus ces derniers deviennent individualistes. La Chine a si longtemps fonctionné sur un modèle social collectiviste qu’on peut comprendre qu’elle se soit tournée, quand cela lui a été possible, vers un peu plus d’individualisme. Même si cela a bien sûr engendré des dérives, on peut difficilement lui en vouloir. Mais je pense que l’individualisme que vous évoquez est un repli sur soi, un égoïsme. L’individualisme dont je parle moi est une forme de liberté, de droit de décider pour soi-même. Et ce droit est de nouveau menacé par une tendance à faire primer chez nous le groupe, le collectif, sur l’individu. Le but étant moins d’aliéner une population que d’accroître sa capacité à produire de la richesse. Beijing Bicycle est un hommage au Voleur de Bicyclette de Vittorio de Sica. Quel a été l’apport du néoréalisme italien dans votre travail ? Le néoréalisme, puis la Nouvelle Vague, m’ont grandement influencé. Le Voleur de Bicyclette est un film que tous les Chinois connaissent, car les films italiens de cette époque sont très populaires chez nous. La raison est qu’il existe beaucoup de similitudes entre les sociétés italiennes et chinoises. Le quotidien, même s’il est différent, est structuré d’une manière assez semblable, avec une place importance accordée à la famille, à la solidarité entre voisins, à la religion… Prenez les rapports entre les membres d’une famille italienne, les petites disputes, les générations vivant toutes sous le même toit, cela ressemble tant à la réalité d’une famille chinoise ! Votre écriture valorise les silences, les ellipses, le hors-champ. On pense à la peinture traditionnelle chinoise, qui joue beaucoup avec le blanc du support et décuple ainsi son pouvoir de suggestion. Il y a un plus grand intérêt poétique à suggérer plutôt qu’à tout étaler comme le font les productions commerciales. Le hors-champ permet de rendre le spectateur actif et libre d’interpréter les choses à sa manière. Souvent, il y a deux strates de narration

42

dans mes films. La première est la surface visible du scénario qui relate un trait de la société chinoise d’hier ou aujourd’hui. La seconde, plus profonde, recouvre des préoccupations intimes mais je l’espère universelles au sujet de la vie et des rapports humains. C’est au spectateur de creuser dans cette couche pour découvrir sa propre vérité. Vos films traitent aussi de la difficulté, voire de l’impossibilité de communiquer ses sentiments. Doit-on y voir la conséquence d’un pouvoir qui, pendant des décennies, a voulu tout contrôler, y compris le droit des personnes à disposer de leur intimité, ou est-ce une particularité de l’identité chinoise ? Je pense en effet que cela fait partie de notre sensibilité, qui reste très pudique sur toutes ces questions. Exprimer sa nature profonde, son désir, ne va pas de soi, et les décennies de politiques très liberticides n’ont sans doute rien arrangé. Mon film Shanghai Dreams montre le degré de frustration atteint par la jeunesse chinoise du temps où elle subissait cette répression, et les drames qui en ont résulté, violences à l’égard des femmes, viols ou suicides. Ces sujets sont toujours tabous en Chine. Ces faits dramatiques ont été mis sous le tapis. Mon rôle de cinéaste est de mesurer l’impact de ces traumas du passé sur la société actuelle, de montrer l’incidence de cette violence sur la vie quotidienne des gens. Votre famille et vous avez fait l’expérience de l’exil forcé d’une région à une autre de la Chine, et ce thème du déplacement est commun à plusieurs de vos films. Cela fait écho à l’histoire personnelle du réalisateur taïwanais Hou Hsiao-hsien, dont la famille a fui le continent chinois pour s’installer sur l’île. On remarque chez lui comme chez vous un même souci d’authenticité, et cette manière sobre et délicate de parler du temps qui passe. Aimez-vous son cinéma ? Hou Hsiao-hsien est un maître pour moi. J’ai le privilège de le connaître personnellement et en aucun cas je n’oserais me comparer à lui, alors c’est heureux que vous en preniez la responsabilité ! Sur le plan esthétique, narratif ou poétique, Hou a atteint un degré de maîtrise qui n’a, selon moi, pas d’équivalent. Son cinéma représente une forme d’idéal vers quoi j’essaye de tendre, tout en sachant que je ne l’atteindrais probablement jamais. Je conseille vivement aux jeunes qui veulent se lancer dans le cinéma de regarder ses films et de viser cette perfection qu’ils reflètent. Vos projets pour le futur ? Je travaille sur la post-production de mon nouveau long métrage. Il s’agira d’une chronique étalée sur plusieurs décennies, des années 80 jusqu’à nos jours, et qui traitera de la manière dont les mœurs ont évolué au sein de la famille chinoise. Le fil conducteur du récit sera la politique de l’enfant unique. Si tout se passe bien, j’espère pouvoir le sortir d’ici un an.


Jean-Baptiste Thoret 18.11

Cinéma Caméo Ariel

Metz

Par Benjamin Bottemer Portrait : Audrey Krommenacker

Le critique et auteur Jean-Baptiste Thoret est un spécialiste du cinéma américain et italien des années 70, et notamment du cinéma de genre : ses livres sur Dario Argento, Tobe Hooper, John Carpenter font autorité en la matière. Il a aussi écrit sur l’influence de l’assassinat de JFK sur le cinéma américain ou encore le road-movie. Bref, sur ces sujets et beaucoup d’autres liés au septième art, c’est donc lui que l’on appelle lorsque l’on a besoin d’un frenchie au propos éclairant ; les cinéphiles auront pu retrouver sa trombine et sa verve dans de nombreux bonus DVD. Après nous avoir maintes fois fait traverser l’Atlantique à travers l’analyse filmique, il nous embarque caméra au poing dans l’Amérique d’aujourd’hui avec We blew it, sur les traces des vestiges des années 60 et 70 : entre réalité et fantasme, il constate qu’elles constituent toujours « le dernier horizon désirable ». Réalisé à la veille des élections nationales, le film nous entraîne à la rencontre de cinéastes et d’habitants sur les routes entre New York et Los Angeles pour « un road-movie impossible » qui sort des sentiers battus. Par son format (plus de deux heures) et son esthétisme, We blew it révèle les envies de cinéma de Jean-Baptiste Thoret. Celui que l’on surnomme « Le Dernier cinéphile » et qui considère que la société actuelle s’est désintéressée du cinéma livre ici « un film de fantômes, de survivants ».

L’introduction du film est un montage hyper-cut, assez agressif et anxiogène, d’images d’archives et d’extraits de films. On enchaîne sur la célèbre réplique de Peter Fonda à Dennis Hopper dans Easy Rider : « We blew it, Billy ». Ensuite, vous n’avez plus recours ou presque à la citation cinématographique. Pourquoi ce choix ? Je ne voulais pas faire un film pour cinéphiles où les références auraient été des obstacles, je voulais un film accueillant. Un peu à l’image du cinéma américain des années 60-70 : il est intelligent mais pas intello, il tend vers l’universel. De même, on aurait pu s’attendre à une plus grande présence des cinéastes ; et ils parlent finalement très peu de cinéma ou même de leurs films. Je n’avais pas envie de les faire parler de choses sur lesquelles ils s’étaient déjà mille fois exprimés. Ça m’intéressait plus de faire parler Tobe Hooper l’Américain plutôt que le réalisateur de Massacre à la tronçonneuse. Sa présence au moment de la tuerie de l’Université du Texas en 1963 ou lors de l’assassinat d’Oswald, personne ne lui en a jamais parlé, tout comme l’expérience de photographe de guerre de Peter Hyams au Vietnam. On rencontre aussi Stephanie Rothman, qui a travaillé avec Roger Corman et a totalement disparu du milieu du cinéma par la suite... C’est un film de fantômes, et aussi de gens qui ont le sentiment d’avoir échoué au sortir de ces années-là. Tobe Hooper, qui a disparu peu avant la sortie du film, est à cette image. Il dit lui aussi à la fin du film : « We blew it » (« on a tout foiré »). Les repérages et le tournage ont eu lieu juste avant les élections nationales de 2016. On en retrouve inévitablement des traces dans les propos de certains, vous avez même interviewé une militante pro-Trump. Vouliez-vous lier le propos du film à la montée en puissance d’un Donald Trump qui semble incarner l’antithèse des valeurs de la contreculture ? Le sujet était évidemment incontournable à ce moment-là. Et puis je parle de Nixon, de Kennedy, donc pourquoi pas de Trump ? Ce film raconte une histoire qui est encore en train de s’écrire, qui n’est pas figée dans le passé. Même si j’avais gardé une distance par rapport au sujet, je me suis demandé si

43


le résultat des élections aller changer la tonalité du film, et puis je me suis dit qu’il ne changerait rien à la réalité de nombreux habitants aux États-Unis. Ce que pensaient les Américains m’intéressait plus que le résultat des élections. La route est au cœur de We blew it. Elle est souvent filmée, certaines interviews se déroulent dans une voiture, on la retrouve dans le plan final, vous filmez sur les lieux du final de Vanishing Point... Elle est aussi directement évoquée par les protagonistes du film, que vous présentez d’ailleurs comme « un road-movie impossible ». Je parle de road-movie impossible car la route a quasiment disparu aux USA, les gens n’empruntent plus que les highways où l’on a davantage le sentiment de survoler les villes que de les traverser, comme le dit Jeff Lieberman quand il revient sur les lieux de tournage de Survivance. La route a une véritable puissance là-bas, les Américains ont un lien très fort avec l’espace et avec la route. Ça va au-delà des bikers et de la Route 66, ça passe aussi par la littérature de Henry David Thoreau ou Jack Kerouac... J’avais très envie qu’elle soit présente, très envie de l’arpenter aussi. Avez-vous découvert des choses que vous ne soupçonniez pas avant de partir filmer, malgré votre connaissance des États-Unis ? Si le film avait ressemblé exactement à ce que je m’imaginais, ça n’aurait pas été bon signe... Ce dont j’étais conscient, c’est qu’il y avait plusieurs Amériques et donc plusieurs visions des années 60 et 70. C’est pour cela que j’ai beaucoup vadrouillé, rencontré des gens de toutes origines sociales et géographiques. Ce qui m’a le plus frappé c’est le sentiment, exprimé par ceux qui les ont vécues, que la notion de communauté a disparu depuis les années 60. C’est pour cela que j’ai choisi qu’elle soit absente de l’image : on a beaucoup de gens seuls dans le cadre, et je filme plutôt des foules que des groupes. Le public de Woodstock contraste avec la file interminable de campingcars du Burning Man... Des plans sur des villes, des paysages, des rues, des visages créent des transitions très esthétiques entre les différentes interviews. On a le sentiment que We blew it est aussi le fruit de vos envies de cinéma. C’est vrai que j’aspire à réaliser des films de fiction, donc We blew it m’a permis d’expérimenter. De toute façon, je n’ai jamais compris la distinction entre film et documentaire de cinéma. Quand tu réalises un documentaire, tu te poses des questions de cinéma : tu montes en quelque sorte un casting, tu choisis des espaces, des façons de les filmer... La seule différence, c’est ce que tu fais face à la réalité. Mais la pureté du réel n’est qu’un fantasme : il y a toujours une intervention humaine et donc une subjectivité.

44

Dans le film, le cinéma est à la fois nulle part et partout. Je pensais que les discours auraient été au centre, mais il raconte aussi beaucoup de choses par la musique et les images, qui se passent de commentaires une fois que l’on a entendu un certain nombre de choses. Quand on écoute certains intervenants, on a le sentiment que cet « esprit des sixties » est en partie une illusion, le fruit d’un mythe de l’âge d’or. Qu’en pensez-vous ? Ces années-là ont indéniablement donné naissance à une musique, un cinéma, un activisme nourris d’audace et de talent, et c’est aussi une construction mythologique qui reste très forte aujourd’hui. J’ai essayé d’avoir une attitude critique : les mots « We blew it » ne sont pas une affirmation de ma part. Ce n’est pas non plus un film historique, j’ai simplement voulu donner la parole à ceux qui ont vécu cette époque, pour voir ce qu’il en restait aujourd’hui. Une autre question posée par le film, c’est : que penser d’une société qui estime que le meilleur est derrière elle ? Pensez-vous que le pouvoir de contestation de Hollywood pourra un jour être comparable à celui du Nouvel Hollywood ? Aujourd’hui Hollywood est une machine bête et méchante, il n’y a plus les rêveurs, les humanistes, les saltimbanques du Nouvel Hollywood. Comme le dit Paul Schrader dans le film, le problème n’est pas Hollywood ni le talent des cinéastes, mais la qualité du regard du spectateur : aujourd’hui les gens ne vont plus voir de films qui interrogent leur époque, en tout cas ils n’y vont plus en masse. Les cinéphiles ne sont plus qu’une élite, alors qu’avant ces films audacieux avaient une large audience. Le spectateur a les clés : s’il désire de tels films et qu’ils peuvent faire beaucoup d’entrées, Hollywood les leur donnera. We blew it est-il un film nostalgique ? Il est mélancolique mais pas nostalgique. C’est vrai que c’est assez déprimant de voir que la fascination persistante pour les années 60 et 70 n’a pas donné naissance à une culture subversive et critique. En ce temps-là, les gens, et la jeunesse en particulier, étaient en guerre contre le système capitaliste, aujourd’hui ce dernier a produit une jeunesse satisfaite de son époque, c’est terrifiant ! Pour faire référence à They live [film de John Carpenter de 1988 où le héros, en chaussant de mystérieuses lunettes de soleil, voit le vrai visage d’envahisseurs qui incarnent les élites manipulatrices, ndlr], j’ai souvent envie de dire aux jeunes que je rencontre pendant mes conférences : mettez vos lunettes !


45


Vincent Macaigne 16.02

Cinéma Bel-Air + Filature

Mulhouse

Par Philippe Schweyer Photos : Sébastien Bozon

Dans Pour le réconfort, on découvre à l’écran des comédiens qui travaillent habituellement avec vous au théâtre. Était-ce important de filmer ces comédiens-là ? C’est important de filmer des acteurs qu’on ne voit pas habituellement au cinéma. Le cinéma peut parfois manquer d’imagination. C’est important de filmer des visages et des acteurs dont le métier est de travailler leur texte, d’aller de ville en ville. Dans Pour le réconfort, quand je filme ces acteurs-là, il y a une intelligence qui se voit. Ces comédiens possèdent ce qu’ils disent. Et ça, c’est quelque chose qui vient de leur précision, pas seulement dans le travail, mais aussi dans la vie. C’est une précision qui s’est formée, qui s’est aiguisée avec le théâtre, donc c’est bien de les filmer. Et puis, ce sont des héros qui donnent beaucoup d’énergie pour quelque chose de très humble. C’est chouette de découvrir de nouvelles têtes au cinéma. Ça me fait plaisir de les enregistrer et de les faire découvrir. Par exemple, Pauline Lorillard est très cinégénique. C’est important d’enregistrer ces comédiens pour qu’il reste une trace d’eux et de leur énergie. Faire un film est une manière d’enregistrer une époque. J’aimerais que les spectateurs découvrent et aiment ces acteurs. C’est un peu un cadeau que je leur fais, mais le cinéma n’est pas mieux que le théâtre. Aujourd’hui, le théâtre rassemble davantage de spectateurs que le cinéma. Le théâtre n’est pas un parent pauvre. Est-ce qu’avec plus d’argent, Pour le réconfort aurait été différent ? C’était un vrai choix de faire sans argent. J’aurais pu écrire le film puis chercher de l’argent puisque le mode habituel de financement du cinéma part de l’écrit. S’il y a eu peu d’argent pour ce film, c’est parce

46

qu’au début c’était vraiment un labo, un geste. J’ai commencé à monter et il est arrivé un moment pendant le montage où je me suis dit qu’il fallait garder ce qui avait été tourné. En voyant ce qui se dégageait, je n’aurais pas trouvé bien de le faire avec davantage d’argent. Par contre, si j’avais eu plus d’argent, j’aurais pris une meilleure caméra pour faire une image plus jolie et j’aurais pu contrôler davantage le son, l’histoire, et même la dramaturgie. Ça aurait été un autre film, plus « contrôlé », donc ça aurait fait plaisir à plein de gens. On a l’impression que la forme est cohérente avec le propos. C’est pour cela que j’ai choisi de ne pas le retourner, de ne pas chercher d’argent. Avec plus d’argent, je n’aurais pas trouvé ça juste par rapport au propos. C’est un vrai choix en fait. Avec davantage d’argent il n’y aurait pas eu d’autres décors, mais l’image n’aurait pas été la même. Quand j’ai commencé à faire du cinéma, j’ai eu envie de faire des choses très libres. J’ai eu envie de faire les choses tout seul, sans techniciens. Moi, la caméra et les acteurs. Vous n’aviez pas envie de vous retrouver avec toute une machinerie comme au théâtre ? Parfois on a envie d’avoir des moyens, parfois non. Mais je pourrais avoir un jour envie de faire un film avec une grosse mise en scène, des effets spéciaux, des explosions ! L’un ne va pas contre l’autre à mes yeux. J’aime beaucoup ce titre Pour le réconfort. Est-ce qu’il était là dès le début ? Oui, je l’ai trouvé très vite. Après, je l’ai abandonné, parce que les gens ne l’aimaient pas trop autour de


47


Au cinéma, vous interprétez souvent des personnages « lunaires ». Je dégage peut-être un truc lunaire… En tout cas, il n’y a pas de corrélation entre les spectacles que je monte, les films que je réalise et ce qu’on me demande de faire en tant que comédien, puisque c’est l’univers des autres. J’essaye à chaque fois de travailler le plus possible avec le réalisateur et d’épouser son rythme. Vous venez de tourner dans E-Book, le prochain film d’Olivier Assayas. Oui, il est en cours de montage. On s’est très bien entendus et le tournage était génial. C’est l’histoire d’un quatuor formé de deux couples. Un éditeur, joué par Guillaume Canet, essaye de passer à l’e-book avec sa boîte d’édition. De mon côté, je joue un écrivain qui a connu un certain succès et qui tente d’écrire un livre d’autofiction. Il y a aussi Juliette Binoche, Nora Hamzawi et Christa Théret. Il s’agit d’être humble en tant qu’acteur parce qu’on est toujours « mâché » par le montage. J’ai tenté d’adopter la vitesse de pensée et de parole d’Olivier Assayas. Il est très brillant et pétillant. Je n’ai jamais travaillé avec quelqu’un qui pensait aussi vite et savait à ce point ce qu’il voulait. Est-ce aussi votre cas ? Je suis davantage dans le tâtonnement. En ce qui concerne Pour le réconfort, j’ai pris du temps – quatre ans –, car le montage qui a duré six mois a été très fractionné et parce qu’il m’a fallu d’abord comprendre que c’était un vrai film. Au début, je n’étais pas obligé de le finir comme il n’y avait pas d’argent engagé à part le mien. Mais le jour où une production s’est greffée sur le projet, il a fallu le terminer pour le légaliser et payer les gens qui travaillaient dessus.

moi. Je trouvais que c’était un beau titre par rapport au geste du film qui est généreux, aux acteurs et à tous ceux qui y ont participé. Je trouvais que c’était beau par rapport à tous ces gens dans le film qui cherchent du réconfort. Ils cherchent à s’entendre, mais n’y arrivent pas. Cette forme de réconfort n’arrive pas dans le film. C’est un peu un jeu de mots, car le film est plutôt mélancolique. Mes premiers spectacles aussi sont assez mélancoliques. Il y a beaucoup de rire, c’est important pour moi, mais il y a une lame de fond qui est très mélancolique. C’est un film où il est question de lutte des classes, ce qui est plutôt rare au cinéma de nos jours… C’est vrai qu’on aborde rarement cette question de manière aussi frontale au cinéma. On a commencé à travailler à partir de La Cerisaie de Tchekhov et c’était vraiment le thème du film. Il paraît que c’est aussi le sujet de Ce qui nous lie de Klapisch, mais je ne l’ai pas vu…

48

Comment choisissez-vous le sujet d’une pièce ou d’un film, qu’est-ce qui vous inspire ? C’est de la gestation et c’est de la vie. Tout à coup, c’est quelque chose qui devient clair et il faut le faire. Est-ce qu’il y a cette idée de ramener toute la vie sur le plateau ? Par exemple en recyclant des citations de Trump ou de Sarkozy dans la pièce Je suis un pays ? Il y a beaucoup de textes très différents dans Je suis un pays. Il y a beaucoup de textes de moi aussi, mais ce n’est pas ceux qu’on croit. Il y a des critiques qui trouvent ça un peu naïf. Les citations de Sarkozy ou de Nietzsche sont délirantes [Rires], mais ce n’est pas très glorieux, parce que ce sont des phrases connues. Je me suis rendu compte que ce que j’avais écrit avec une certaine naïveté était devenu moins naïf que la vérité d’aujourd’hui. Ça m’a intéressé d’être en écho et de réécrire moi-même des textes, parce que ça se mélange tellement. On dirait des phrases de gag. On a complètement changé d’époque. En deux ans, il y a eu une folle accélération. Ce qu’a dit Jawad à son procès, c’est totalement délirant. J’ai l’impression qu’un truc est lâché. On est presque dans l’entertainment…


Trump est-il une source d’inspiration ? Pas dans la vie, non ! [Rires] Pas dans la pièce, mais dans le spectacle oui. Trump a commencé sa carrière politique en mettant en scène son propre reality show. Le personnage de Sharif dans Je suis un pays est un peu inspiré de Trump. Ce sont des inspirations, pas pour la pièce mais pour le personnage oui. Souvent, on me demande des réponses. Si j’avais des réponses, je ne serais pas artiste, je serais sociologue ou politicien. Je n’ai pas de leçon à donner, je ne suis pas philosophe, je travaille avec mes monstres, avec les monstres des autres, mais je n’ai pas une conscience précise de ce qu’il faudrait faire pour que ça aille mieux. Les retours du public vous intéressent-ils ? Pour être très franc, quand on fait du théâtre ou du cinéma, le geste n’est pas social. C’est un geste plus mystérieux, plus archaïque. Et du coup, dans mes spectacles, je mets la musique très fort pour que le spectateur abandonne son esprit critique, pour qu’il ait accès à quelque chose d’autre. Quelque chose de plus instinctif. Cette manière de conditionner les spectateurs pour qu’ils perdent tout esprit critique se rapproche de la manière dont les Nazis utilisaient la musique et les mises en scène. C’est une comparaison complètement délirante ! [Il s’énerve] Je suis totalement contre cette idée-là et je la trouve stupide. Au théâtre, dire aux gens de se taire, de rester assis, de regarder et de repartir, c’est plutôt ça qui est nazi. À partir du moment où on dit aux spectateurs d’être habillés comme-ci, c’est déjà quelque chose qu’on impose. Moi, je n’impose rien. Les gens qui veulent rester à leur place, ils peuvent rester et ceux qui veulent bouger, ils peuvent bouger. Il y a plus de liberté que dans un spectacle normal. C’est vrai qu’il y a une confusion là-dessus et je le dis très frontalement : c’est stupide de me comparer à ça. Le théâtre archaïquement, c’est se réunir et entendre quelque chose ensemble. Et cette chose-là, moi, dans mon rythme, je n’ai pas envie qu’elle soit intelligente. J’ai envie qu’elle soit sensorielle et je travaille tous les jours pour que ce soit le cas. Ça peut être intelligent profondément, mais ça ne fait pas appel à une intelligence sociale. Ça fait appel à une expérience. Je vous dis juste que c’est une expérience physique d’aller au théâtre. J’essaye de répondre à cette question, mais c’est tellement hors-sujet, tellement loin de moi… Est-ce important d’attirer au théâtre des gens qui n’ont pas l’habitude d’y aller ? C’est important de faire des choses populaires et pointues à la fois. On ne joue malheureusement qu’une fois à Mulhouse, mais c’est important que quelqu’un puisse venir voir le spectacle, puisse venir danser ou voir des effets et que le lendemain

il revienne pour écouter le texte. C’est quelque chose qui vient du théâtre élisabéthain. C’est important que dans une même pièce, il y ait deux zones de lecture. Qu’il n’y en ait pas qu’une seule, qu’il y ait un secret dans ce qu’on fait et que l’on puisse entendre plusieurs choses différentes au même moment. Depuis que vous faites du théâtre, avez-vous vu votre public évoluer ? Non pas vraiment. J’aime beaucoup le public qui vient, parce que le plus souvent ce sont des gens plutôt jeunes, presque lookés. Il y a une sorte de joie de venir au théâtre, presque comme pour une fête. Je trouve ça beau. Ils sont disciplinés et ils comprennent tout. Ils sont avec le spectacle et c’est beau. Est-ce que ça vous plaît de diviser la critique ? Mais je ne divise pas la critique ! Il y a des gens qui n’aiment pas, Le Figaro et La Dispute, et je les emmerde. C’est plutôt bon signe de diviser… Mais ce n’est pas la vérité ! C’est juste des robots qui défendent une vision du monde que je n’aime pas. Provoquer une réaction, c’est bien, non ? Oui mais ce n’est pas une réaction. Ce sont des gens qui se battront toujours contre ce que je fais. Ce sont deux personnes en France qui passent leur temps à me cracher dessus [Rires]. Quand je vois ce qu’ils font, ce qu’ils aiment et ce qu’ils écrivent, je ne suis pratiquement jamais d’accord, donc c’est presque normal. Rassurant même. Mais bon, on ne peut pas dire que la critique soit divisée à cause de deux personnes. Encore heureux que ces gens n’aiment pas. Mon travail est naïf, je fais ce que je peux. Je ne me dis pas tous les jours que c’est génial. Tous les jours, je me dis que c’est raté, qu’on va recommencer, que je peux faire mieux et je fais chier tout le monde pour recommencer et travailler. C’est très artisanal. Il y a toujours une envie de faire mieux, d’être plus précis. Encore désolé de vous avoir énervé… Je sais que c’est une critique qui revient. Je trouve ça irrespectueux pour le public. Les jeunes qui viennent sur scène comprennent tout de manière beaucoup plus subtile et fine qu’on peut le croire. Le théâtre a 3 000 ans, je n’ai rien inventé et mes spectacles ressemblent un peu à du théâtre élisabéthain. Il y avait déjà des effets spéciaux dans Hamlet et ils avaient trouvé comment faire disparaître un mec. C’était très spectaculaire. Les emportements qu’on retrouve dans vos films et dans vos spectacles, c’est quelque chose qui vous concerne dans la vie ? Je ne me mets jamais vraiment en colère comme dans mes films. C’est quand même rare !

49


Vincent van Gogh, Autoportrait, septembre 1889, 65 × 54, Musée d’Orsay

50


Par Nathalie Bach Photo : Pascal Bastien

Le prix du désir Wouter van der Veen ne prétend rien, mais cherche, étaye et interroge. Le capital de Van Gogh, sixième ouvrage de ce spécialiste de la vie et de l’œuvre du maître néerlandais apporte néanmoins cette révélation. Le génie de Vincent n’a pas épousé la malédiction, encore moins la misère. Sa passion pour l’art, les artistes et Vincent Van Gogh en particulier ont amené Wouter van der Veen à devenir le secrétaire général et le directeur scientifique de l’Institut Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Cet universitaire strasbourgeois a consacré une partie de sa vie à son compatriote et dévoile ici les dessous d’une légende bien tenue, notamment par l’étude d’une abondante correspondance entre Vincent et son frère Theo. Si l’on y découvre le peintre maniant la plume avec grâce, on y apprend surtout comment et avec quelle intelligence les deux frères ont patiemment construit ce qui deviendra une entreprise au succès inégalé sur le marché de l’art. Le principe est simple. Vincent peint, Theo vend. Et si Vincent Van Gogh est un génie, il n’est ni maudit ni miséreux. Issu d’une famille bourgeoise, fils de pasteur, évangélisateur, parlant couramment quatre langues, Vincent, qui a travaillé dans une galerie d’art, connaît parfaitement les valeurs du marché, tandis que son frère gère sa propre succursale et se tient au cœur d’un réseau important de collectionneurs. Theo, conscient du talent de Vincent, n’hésite pas à financer tout ce qui servira à sa production artistique, dont un quotidien de vie confortable. Prophétique, fin stratège, et surtout visionnaire, ce duo sait faire évoluer son ambition spéculative alors même que le génie de Vincent ne cessera plus de croître. En plus des œuvres de Van Gogh, celles de Gauguin, Cézanne, Degas ou encore Toulouse-Lautrec feront partie de l’acquisition de leur importante collection, et de leur réussite. En écho à ce mythe démantelé, Le Capital de Van Gogh revisite et contrecarre les schèmes d’une idéologie et d’une économie de l’art contemporain en plein questionnement. Comme tout sujet polémique, votre livre peut faire l’objet d’une instrumentalisation et d’une récupération politique notamment par des personnes voulant faire haro sur l’art en général et notamment sur le soutien à la création. Pour aller plus loin, n’est-ce pas le risque de voir votre discours maquillé en propos rétrograde ou réactionnaire à l’égard de l’art contemporain en général ? Bien sûr. En affirmant que la subvention publique de la création contemporaine est contre-productive, dans un livre

exposé à tous vents, je suis très conscient de la récupération politique de mon discours, je l’étais déjà en écrivant des lignes et des formules susceptibles de faire écho, voire de traduire un sentiment qui s’épanouit à la droite de la droite et dans les populismes actuels. Pour autant, j’ai choisi de ne pas me censurer, me disant que si le livre était lu et commenté, donc vivant, une chance me serait donnée de participer à cette vie et de nuancer le propos, qui n’est pas politique au sens droitegauche, mais politique au sens citoyen. De plus, comme un nombre grandissant de citoyens, je ne me retrouve plus dans le clivage traditionnel. Je crois à un mélange bien dosé de libéralisme, de pragmatisme et de protection sociale. Et j’abhorre toute forme de pensée exclusive. Mon texte a été lu par des gens dont les opinions souvent assumées couvrent l’ensemble du spectre politique. Leurs réactions m’ont intéressé au plus haut point. J’ai été très surpris de constater que les acteurs de l’univers dont je dénonce les dysfonctionnements sont les premiers convaincus, y compris ceux qui se réclament du progressisme le plus poussé et le plus politique. À ce jour, j’ai récolté des mises en gardes bienveillantes, des interrogations, mais aucune réaction outrée. « Un mauvais art est quand même de l’art comme une mauvaise émotion est encore une émotion. » Êtes-vous en accord avec cette phrase de Marcel Duchamp et avez-vous une définition de l’art ? Je n’ai pas de définition de l’art. Mais oui, l’art s’opère dans sa perception et cette perception nécessairement particulière et changeante ne saurait être définie. Dès lors, tout ce qui est désigné comme art est art. Or, l’art est aussi communication, dans son sens premier. Il a une origine, un parcours, une destination. Je réclame le droit de me prononcer sur la qualité des mécanismes mis en œuvre dans cette communication. Il faut pouvoir affirmer que tel lieu qui accueille telle exposition le fait selon des critères illisibles et donc inacceptables. Je veux pouvoir dire d’une œuvre qu’elle n’atteint pas son but, que le projet qui est à son origine est faible ou erroné, et en émettant ces jugements, j’accepte de me tromper. Au moins, le débat peut avoir lieu, sans tabou, sans préjugé et sans exclu-

51


— Je ne vois pas en quoi l’artisan de la création qu’est l’artiste serait supérieur au boulanger. — sion. Si un boulanger décide de faire du pain sans goût, puis sans croûte, puis sans pain, je ne crois pas que l’on puisse justifier longtemps sa position d’artisan et il ne serait pas défendable de lui consacrer de l’argent public pour qu’il continue sa pratique. Je ne vois pas en quoi l’artisan de la création qu’est l’artiste serait supérieur au boulanger. Qu’y aurait-il à dire sur les paradigmes de la transgression et de la négation ? L’expression artistique qui ne consiste qu’à réfuter les acquis ou les certitudes du passé est mathématiquement nulle. Après, on peut défendre l’idée d’un nihilisme artistique, mais franchement, c’est ennuyeux et ne mène qu’à des vertiges intellectuels élitistes produits par un monde qui ne tourne qu’autour de lui-même, exclusif et segmentant. Vous questionnez la pertinence du financement public de l’art contemporain face au vide artistique, mais aussi face à un vide peut-être stigmate d’une époque où la question du désir est peut-être viciée par son propre manque. On le retrouve dans un certain dévoiement du langage. Littéralement gratuite mais promue par le financement public, une trop grande partie de l’art produit durant les dernières décennies du XXe siècle est aujourd’hui stockée et invendable. C’est un constat auquel il faut se rendre. On juge plus volontiers un artiste sur son dossier que sur son œuvre. Il y a des commissions, des conseillers culturels… Le jargon employé, « interroger l’espace, proposer une mise en abyme du geste conceptuel ou visualiser la temporalité du son » sont devenus les maîtres-mots d’un soi-disant élitisme qui ne dit rien mais sert à se justifier. Au passage, je suis frappé du silence imposé dans les musées. Au nom de quoi ? L’art n’a pas à être sacralisé, tribalisé. Aucune œuvre ne s’abimera si on parle devant elle, bien au contraire, l’art c’est la joie, le rire, c’est très important de transmettre cette idée aux enfants par exemple. Mais c’est vrai qu’il n’y a plus d’attente, juste cet entre-soi in-

52

supportable alors que la démarche contemporaine se justifie souvent par sa démarche aux autres. On a créé de nouveaux lieux, avec de grandes baies vitrées, parce qu’il faut que tout le monde vienne. Mais quel intérêt avec un discours aussi exclusif qui s’éloigne d’ailleurs des œuvres et des artistes. Effectivement d’une certaine façon, on a tué le désir. J’ajouterai que le climat intellectuel que j’ai rencontré lorsque j’étais maître de conférences à l’Université me fait penser au climat de la production d’art contemporain tel qu’on le rencontre aujourd’hui, c’est-à-dire beaucoup de peur, de crainte, de mots qui ne veulent plus rien dire et un désengagement massif des chercheurs et des enseignants. Un fossé s’est créé avec les étudiants, tout cela est lié. Quant au financement de l’art, il y a carrément une espèce de barbarie à l’évoquer. Comme le serpent qui se mord la queue, sommes-nous à la fin d’une époque où le ministère de la Culture, après avoir eu la fonction première de dépolitiser l’art, se retrouve à bout de souffle ? Vous suggérez sa suppression. Il paraît assez certain que nous sommes dans une période de crise, et depuis longtemps. Vivons-nous une décadence ou la fin d’une décadence ? Je crois qu’il faudrait plutôt penser aujourd’hui à un ministère du Patrimoine ou de la Civilisation, mais très positivement, pas comme une affirmation exclusive et normante et surtout au sein duquel on ne ment


pas sur le devenir des œuvres. Mais il y a des dommages collatéraux terribles. Il est évident que tout cela ne peut pas se faire du jour au lendemain en laissant des artistes sur le carreau.

réussi à faire est tout simplement extraordinaire et c’est grâce à elle si l’essentiel des œuvres de Vincent sont aujourd’hui au Musée Van Gogh d’Amsterdam.

La dégringolade du système subventionné est réelle. Ne retournerions-nous pas, comme à l’époque de Van Gogh, à une époque faite d’offres et de demandes, généré par de l’argent venant de mécènes, d’investisseurs. Un désirant, un désiré. Oui je pense que l’on se dirige dans ce sens, avec une perte d’indépendance que l’on peut craindre mais en même temps un énorme gain de cette même indépendance par rapport à celle des commissions par exemple, qui est totalement illusoire. On est certainement plus libre face à un mécène qui vous laisse carte blanche. Mon livre a exactement été conçu de cette façon. C’est très libératoire.

L’absence de ce mythe aurait-elle changé quelque chose ? La façon dont on conditionne une œuvre influe forcément sur son devenir. Peut-être serait-il moins passé à la postérité mais formellement je ne crois pas, son œuvre a été une vraie révolution, et il faut souligner qu’il était tout à fait reconnu par ses pairs. Ce sont d’ailleurs les surréalistes qui créent l’artiste maudit, avant, cela n’existe pas. La Première Guerre mondiale a modifié la donne. On a peut-être eu besoin de héros populaires.

Que suscite la révélation de votre ouvrage ? De nombreuses personnes se sentent heurtées, et après m’en veulent. Il faut comprendre que même si c’est une illusion, elle a été tellement fondatrice et identificatoire pour certaines d’entre elles. Et avec un martyr, c’est encore mieux ! Art et argent, un oxymore honteux ? Cela explique-t-il que la notion d’artiste maudit trouve toujours un écho ? Oui, et ce mythe est finalement destiné à dévaloriser le travail de l’artiste qui n’aurait pas de valeur pour la société, pour l’humanité. On ne l’admet que miséreux ou richissime. Pourquoi, depuis plus de cent ans avons-nous eu besoin de recourir à ce silence, que cache-t-il en réalité ? Il y a la volonté de valoriser l’art tant qu’il n’apporte rien à la société. Sinon comment expliquer sa rémunération, son économie ? Mon livre se propose comme une réconciliation entre deux mondes qui sont censés s’opposer, mais pour quelle raison ? Voilà pourquoi il est important de rétablir la vérité à propos de Van Gogh. Et célébrer enfin sa réussite. Fantasme collectif, fantasme social, la légende Van Gogh at-elle été entretenue ? Dans sa stratégie commerciale il paraît évident que Joanna Bonger, la veuve de Theo s’est servie de la souffrance de Vincent. La tragédie vend. Mais chacun sait que la souffrance psychique de Vincent était réelle. Joanna n’est-elle pas partie avec sincérité de ce postulat ? C’était une femme exceptionnelle qui s’est retrouvée seule avec un bébé dans les bras à 28 ans. On la voit évoluer, grandir et se développer au contact de l’œuvre de Vincent, et elle a bien sûr été témoin de sa souffrance mentale. Après la mort de son mari, trois mois après celle de Vincent, elle décide d’apprendre, et de comprendre le marché de l’art dans un monde d’hommes à une époque où les femmes n’étaient pas prises au sérieux. Elle va devenir la clé de voûte dans la suite de l’entreprise mise en place par les deux frères. Ce qu’elle a

Comme une consolation et une identification qui auraient servi à supporter ce monde. Et puis un espoir ! Cela veut dire aussi que tout le monde a sa chance, quels que soient ses origines et son parcours. Nous sommes donc tous potentiellement Van Gogh dans ce sens, à ne pas confondre avec le syllogisme je suis maudit donc je suis génial. « Ces écorchés vifs se sont isolés en marge de tout et se sont exposés au pire. C’est de leurs luttes extrêmes avec la vie qu’ils en ont tiré la matière première. » C’est une partie de votre définition de l’artiste. C’est ce que Vincent nommait « la plus haute note jaune », ses Tournesols en sont la démonstration, il peignait jusqu’à quatorze heures par jour au soleil. Il s’est souvent mis en grand danger, de façon quelquefois délibérée, et comme rarement pour ce tableau. Il utilisait son corps et son esprit comme une locomotive qui le poussait. En dehors de l’épisode de l’oreille coupée et d’autres crises graves, on sait aussi qu’il a été interné à sa demande, qu’il a essayé d’avaler de la peinture. La peinture, Van Gogh prenait d’ailleurs soin d’en garnir ses tableaux en couches épaisses. Quelle foi en son art, en l’éternité et en sa postérité ! Ce qui prouve bien, en définitive, que l’on peut être un artiste et avoir tout à fait la conscience de son art, de sa valeur et de sa pérennité. Cela prouve aussi, une fois de plus, sa très grande connaissance du marché de l’art. On va souvent chercher la figure de Van Gogh pour justifier certaines démarches que l’on trouve dans la production d’art contemporain. On semble craindre de rater l’émergence du nouveau Van Gogh et pour ne pas le rater on a mis en place un certain nombre de mécanismes bien intentionnés mais je crois que l’on se trompe. Et si cela laisse à supposer la fin d’une époque c’est certainement le début d’un formidable espoir. Le Capital de Van Gogh, Wouter van der Veen, Actes Sud Rencontre avec Wouter van der Veen et Peter Knapp le 5 mai dans le cadre de L’Industrie Magnifique à la Librairie Kléber, à Strasbourg

53


Bruce Nauman, Corridor Installation (Nick Wilder Installation), 1970 Panneaux en bois, peinture à l’eau, 3 caméras vidéo, 5 moniteurs, magnétoscope, vidéo Friedrich Christian Flick Collection im Hamburger Bahnhof, Berlin © Bruce Nauman / 2018, ProLitteris, Zurich

54


Par Emmanuel Abela

La fugacité de l’instant À Bâle, par le biais de la Emanuel Hoffmann Foundation, bon nombre d’œuvres de Bruce Nauman ont été acquises dès les années 70. Hébergées au Schaulager et au Kunstmuseum Basel, elles constituent la base d’une impressionnante rétrospective. Il peut paraître surprenant de placer la rétrospective consacrée à Bruce Nauman sous le signe de la disparition. Non pas la disparition de soi – si chère à l’anthropologue David Le Breton –, mais la disparition des actes. Mieux encore, d’« actes en train de disparaître ». Dans le cadre des happenings du célèbre artiste américain, la question de l’éphémère se pose inévitablement, mais en ce qui concerne ses installations monumentales on s’interroge d’autant plus que leur présence physique dans l’espace s’impose comme une évidence. Et avec force. Il y a cependant cette singularité, sa façon bien à lui de multiplier les techniques – dessin, sculpture, photographie, vidéo, performance, module mécanique – et surtout de brouiller les pistes, qui rend l’identification globale de l’œuvre plus complexe. En parcourant les allées du Schaulager, on se fait même la réflexion de cette étrange familiarité avec un travail démultiplié à l’envi : le fascinant Green Light Corridor (1970) ou des pièces circulaires comme celles réalisées pour le musée Kröller-Müller au cours des années 70 et bien sûr ses déclinaisons érotiques à base de néons, nous les avons côtoyées avec bonheur au détour d’expositions collectives, sans savoir qu’elles émanaient d’un seul et même homme. La variété dit quelques chose de l’inconstance, et peut-être même de l’urgence. L’esprit fertile de l’artiste saute d’une idée à l’autre, en donnant le sentiment d’une certaine frivolité, mais en s’y attachant mieux que cela, on constate que chaque œuvre prend le temps ; un temps bien à elle, triple, le temps de s’installer dans sa conception même, le temps de leur réalisation et le temps de pénétrer nos esprits. Chacune d’entre elles vaut pour elle-même, détachée du tout. Il est même nécessaire, pour mieux la recevoir de la détacher mentalement, de l’isoler et de la fréquenter pleinement comme s’il s’agissait d’un être à part entière.

La disparition dont il est question dans l’exposition n’est autre que celle d’une intention fugace qui trouve sa sublime matérialisation dans la réalisation finale. L’intérêt de cette rétrospective, outre le fait de nous offrir la vision du tout, vient sans doute de la mise en lumière de cette intention par la présence de nombreux dessins préparatoires. On constate que le mouvement y est inscrit, comme une finalité affirmée. Qu’on ne se méprenne surtout pas, ces dessins font œuvre – ils sont œuvre ! –, dans la mesure où ils précisent les contours de l’idée. Rien d’étonnant au fait que Bruce Nauman s’y consacre avec précision. Ils donnent à voir autant que l’œuvre ellemême. Et il est troublant de constater que de l’esprit au dessin – ce qui, on l’admettra, est difficilement palpable – et du dessin à l’œuvre, cette intention reste intacte. Dans la pureté originelle de sa propre fulgurance. L’acte de Nauman ne fait que libérer celle-ci d’un point de vue plastique, l’émancipe et lui donne vie. Avant, qu’insatiable dans ses démarches, Nauman ne passe déjà à autre chose. BRUCE NAUMAN, Disappearing Acts, jusqu’au 26 août au Schaulager, à Bâle www.schaulager.org

55


Par Alice Marquaille

L’Arbre qui dévoile la forêt Parmi les artistes représentés au sein de l’exposition Re-Set au Musée Tinguely, l’artiste galloise Bethan Huws ré-interprète Marcel Duchamp.

Bethan Huws, Forest et At The Base of The Brain There is a Fountain, ProLitteris, Zurich, Vue d’exposition au Musée Tinguely, photo : Daniel Spehr.

L’œuvre de Bethan Huws est dense, résolue et raffinée. Elle aspire à « la part émotionnelle », à révéler les subtilités de l’esprit. Dans sa quête, l’artiste galloise a (re)croisé Marcel Duchamp, un artiste sur qui elle mène une recherche intense. Il attendait que je parle de lui. Tout comme lui, elle manipule finement le langage ; tout comme lui elle accorde aux œuvres le temps long qui leur est nécessaire ; mais contrairement à lui – peut-être – elle le fait sans mystère. Duchamp, mutin et sybillin, « voulait faire quelque chose pour l’humanité » et démasquer ce que l’on refuse de voir. Huws en dévoile les ramifications afin que nous nous en saisissions. Elle suit, par exemple, les étymologies de tous les termes employés par Duchamp pour déceler les sous-entendus et jeux de mots, lourds de sens. Pourquoi ne voit-on pas, semblent-ils nous dire tous deux ? Forest est une installation de multiples porte-bouteilles, de dimensions variées, en métaux plus ou moins corrodés, en raison de leur usage passé dans les sous-sols des habitations. L’un d’entre eux, néon, luit au milieu des autres. Son unicité parmi les mêmes signale le mystère duchampien. Ces objets

56

présents deviennent des évocations d’arbres, extirpés des souterrains vers la lumière, aux troncs évidés telle la colonne vertébrale. La seconde œuvre en néon sus-pendue At The Base of The Brain There is a Fountain nous donne de nouveaux indices : au bas du cerveau, une fontaine – allusion directe à l’urinoir de Duchamp pris en photo par Alfred Stieglitz (1917) – ; cette fontaine repose sur un socle, telle la tête posée sur le corps, convoquant ainsi un arbre de vie. Dans sa détermination, Duchamp aurait-il réussi à faire entrer le monde dans son œuvre ? À son tour Huws, avec ce travail enivrant, sa méthode étymologique et créative, réussirait-elle à nous faire entrer dans cet univers ? À notre tour, joignons le creuset de la minutie brillante. Re-Set, la rÉinterprétation dans la musique et les arts, exposition jusqu’au 13 mai au Musée Tinguely, à Bâle tinguely.ch


Par Benjamin Bottemer Photo : Jacqueline Trichard

Une palette dans la tête L’Aventure de la couleur au Centre Pompidou-Metz nous propose d’accompagner une quarantaine d’artistes au fil d’une redécouverte permanente : celle d’une matière fondamentale et changeante. Après les expositions Phares et Musicircus, L’Aventure de la couleur puise dans les collections du Centre Pompidou des œuvres qui constituent autant d’expériences de la couleur comme outil et propos. Une évolution, une révolution même pour Jean Dewasne, dont la voix résonne au-dessus de son Apothéose de Marat : « Grâce aux chimistes, l’homme a aujourd’hui entre les mains une gamme de couleurs, et donc de sensations, plus importante que celle dont disposaient Delacroix, Van Gogh ou Gauguin. » La pratique des papiers découpés de Matisse, notamment avec ses morceaux Jazz dans les années 40, constituera une sorte de fil rouge de l’exposition. En effet, ils inspirent Sam Francis et ses rayons colorés rappelant la palette du peintre, les toiles froissées et dépliées de la série Meun de Simon Hantaï, fasciné par la capacité de Matisse à « dessiner avec le vide ». Les courbes dévoilées par la juxtaposition d’aplats colorés dans Red with red triptych de Bridget Riley introduisent, à l’image de Matisse, la sensation de mouvement et de rythme. Tous, ils « découpent à vif dans la couleur », d’après le titre de la première partie de cette Aventure. Raymond Hains, Kupka ou le vivace Double métamorphose III de Agam proposent leurs propres kaléidoscopes, capables de nous exciter la rétine pendant d’innombrables secondes. Dans la section dédiée aux monochromes, leur capacité à s’affranchir du mur en nous hypnotisant par une véritable plongée à travers le cadre et la couleur, tels ceux d’Yves Klein ou de Robert Ryman, ou en colorant le mur à l’identique de la toile comme Claude Rutault, nous offre une sensation d’infini grisante et une expérience presque charnelle avec la matérialité de la peinture. L’iconoclaste et flashy Raysse Beach,

soulignant l’artificialité de loisirs formatés et idéalisés, les néons grésillants d’America America (qui nous rappelle que l’aventure de la couleur est avant tout celle de la lumière) ou le détournement d’une Grande Odalisque « Made in Japan » donnent au détour par l’espace dédié à Martial Raysse des airs de vacances sous psychotropes. À ses côtés, les maquettes des architectes utopistes des années 60 dont celle du Centre Pompidou de Renzo Piano et Richard Rogers où jaune, vert, bleu et rouge habillent les « veines » du bâtiment où circulent électricité, eau, air et hommes. La Couleur comme pensée sera notre porte de sortie. Ici, elle est cadrée, normée, comme encapsulée entre les lignes, pourtant celles de Buren semblent bien s’échapper de part et d’autre... Car le cadre apparemment rigide de ces expérimentations menées à l’aune des sixties doit s’effacer au profit des couleurs, comme dans la ligne tracée par Aurélie Nemours où elles constituent autant d’instants. Comme pour boucler la boucle, on croise Black white et Green relief d’Ellsworth Kelly, qui aimait à citer Matisse lorsqu’on l’interrogeait sur la simplicité de ses formes : « Il m’aura fallu quarante ans pour être capable simplement de dessiner cette ligne-là », disait le maître. Passage devant l’agression colorée immortalisée par John Baldessari, puis retour dans le monde extérieur : celui-ci nous semble cafouillage multicolore et inesthétique. L’AVENTURE DE LA COULEUR, exposition jusqu’au 22 juillet 2019 au Centre Pompidou-Metz www.centrepompidou-metz.fr

57


Par Lisa Laroche

Ebony & Ivory Stephen Shames est exposé pour la première fois en Europe. À l’initiative de l’association Red Eye, on découvre une rétrospective qui nous renseigne sur un mouvement qui suscite bien des interrogations : les Black Panthers.

Tout est politique Peut-être faut-il davantage se méfier des fantasmes que fait naître la distance historique ? Si l’on se plonge dans les écrits d’époque, on constate que les Black Panthers ont fait peur à tout le monde, aux Blancs bien sûr, mais aussi aux Noirs. La part d’angélisme qu’on peut placer rétrospectivement dans notre lecture du mouvement doit être éprouvée par la réalité des faits. L’exposition de Stephen Shames à la Chambre nous en donne l’occasion. En 2016, les Black Panthers fêtaient les cinquante ans du parti. En 1966, à sa création, Stephen Shames rencontre Bobby Seale à la faculté de Berkeley, à San Francisco. Leader du parti, c’est lui qui permettra son immersion dans le mouvement historique. En plus de photographier l’intimité de ses plus hauts dirigeants (Kathleen et Elridge Cleaver, June et David Hilliard, Angela Davis), cet Américain blanc et juif fait également de leur cause la sienne. Certains penseurs de l’époque s’impliquent directement : Sartre signe la pétition pour la libération d’Angela Davis, féministe membre du parti, emprisonnée pendant vingt-deux mois. Jean Genet quitte Paris pour rejoindre directement le parti à Chicago, où il est accueilli à bras ouverts. Selon lui, ils ne font pas « de moralisme rigide chez eux », comme il le remarquait en France. L’engouement autour du mouvement est tel que de vingt-huit membres en 1966, ils se sont élargis dans plus de vingt villes américaines en 1968. Le photographe nous offre cette plongée au cœur d’un mouvement hautement subversif, il le fait sans volonté de propagande apparente, même si ses images ont largement contribué à participer du culte dont jouissent encore aujourd’hui certaines figures. Photographe officiel du parti des Black Panthers, Stephen Shames capture les minorités américaines dans toute leur vulnérabilité, dans un noir et blanc saisissant.

58

L’exposition propose une sélection de photographies originelles prises lors de son immersion au sein du parti, accompagnées de journaux distribués à la même époque. C’est là qu’on prend conscience que certaines pochettes jazz ou soul conditionnent l’approche graphique du mouvement, Stephen Shames, sans doute en pleine conscience, ne cherche pas à échapper à l’esthétique de son temps. S’ajoutent à ces images quelques photographies appartenant à sa collection Les Kids du Bronx (2014), quartier populaire et pauvre de New York qu’il a immortalisé pendant près de trente ans. Ce qui est troublant c’est qu’on comprend qu’entre la fin des années 60 et la période toute récente, la situation est malheureusement loin d’avoir évolué. Deux photographies couleurs viennent ajouter à cette rétrospective une triste actualité : Stephen Shames a aussi capturé le mouvement Black Lives Matter, dans la continuité de son travail d’immersion sociale. Le tout offre une exposition riche et intense, où l’œil persiste sur les visages, les regards, et l’Histoire figée sur la pellicule, retraçant un combat continu contre l’inégalité, l’isolement et la discrimination raciale et sociale sur le sol américain. Parti prônant la non-violence, il revendique le port d’armes comme un droit d’auto-défense accordé par la Constitution américaine. Nous retenons souvent les évènements violents : « l’été chaud et long » à Détroit en 1967 et ses cinq jours d’émeutes virulentes, ou l’image militaire des membres, habillés de vestes cintrées en cuir et bérets noirs, fusil sur l’épaule. Audessous de ce cadre polémique se cache des actions concrètes autant sociales, féministes, qu’humanitaires. Le parti met en place la distribution de petitsdéjeuners complets à des centaines d’enfants, issus de familles dans le besoin, chaque matin, afin qu’ils puissent se rende à l’école le ventre plein. Stephen


Kathleen Cleaver, secrétaire chargée de la communication, première femme du Comité Central du Black Panther Party, 28 Juin 1968, Oakland, Californie

Shames restitue cette organisation quotidienne. L’éducation, leitmotiv de leurs revendications, est une priorité. Chaque personnalité augmente l’action des Black Panthers, ainsi la pensée féministe noire émerge. Angela Davis, entre autres, revendique la beauté noire en rejetant les critères de beauté blancs. Une réelle réappropriation culturelle se met en place. La communauté noire se rattache à ses racines et retrace son histoire au sein du peuple américain. Par là, ils affirment leur légitimité sur le sol du Nouveau Monde. Au fil des années, le parti défend toutes les minorités, noires ou non, et glisse vers une émancipation de la pauvreté en général. Les Black Panthers rejoignent Martin Luther King et son dernier discours « I’ve been to the Mountaintop » du 3 avril 1968. Ils étaient d’ailleurs en relation avec le pasteur afro-américain et partageaient des idéologies semblables. Après avoir rencontré Stephen Shames, François Cheval et Audrey Hoareau, les deux commissaires de l’exposition qui signent par ailleurs une magnifique exposition sur Peter Knapp à Paris, ont voulu mettre

en exergue un pic majeur de l’Histoire américaine et l’émancipation de la communauté noire dans toute sa beauté et sa virulence. Cette plongée dans l’Histoire nous rappelle l’implication sociale et le combat politique du Black Panthers Party. Elle est indispensable à la compréhension du mouvement d’émancipation noire d’aujourd’hui, et nécessaire. Avec l’idée que la prise de risque est une évidence et l’image, une arme aujourd’hui trop peu exploitée, l’association Red Eye initiée par François Cheval, l’ancien directeur du Musée Nicéphore Niépce à Châlon-sur-Saône, ose prendre position à travers cette rétrospective. Grâce à l’œil et la sensibilité de Stephen Shames, il nous livre un réel point de vue politique, et sublime l’humanité derrière le militantisme revendiqué. POWER TO THE PEOPLE, STEPHEN SHAMES, exposition jusqu’au 15 avril à La Chambre, à Strasbourg www.la-chambre.org

59


Par Nicolas Bézard

Thomas Boivin, A Short Story , 2015

60


L’attrait pour l’autre

Après Play/Replay en 2013 puis L’autre et le même en 2016, la trentaine de photographes conviés cette année se réunit autour de la notion plurielle et ambiguë d’Attraction(s). Anne Immelé, directrice artistique de la Biennale de la Photographie de Mulhouse, nous éclaire sur la thématique. L’attraction suggère cet élan qui précède le moment amoureux. Un aspect qui ne vous a pas échappé puisque vous serez la commissaire de l’exposition intitulée L’étreinte du tourbillon que l’on pourra découvrir au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse. Effectivement, quand on parle de l’attraction, on pense tout de suite à la question du désir, de l’attirance d’un être pour un autre. Pour cette exposition, le point de départ a été la photo française des années 1980 qui m’a beaucoup marquée, que ce soit Hervé Guibert, Denis Roche et ses photos prises dans des chambres d’hôtel avec sa femme Françoise ou Alix Cléo Roubaud, chez qui l’on retrouve cette dimension intime puisque la majorité des images sont réalisées dans des chambres. L’autre point commun, c’est la dimension réflexive de ces travaux qui n’oubliaient pas d’interroger le médium photographique lui-même. C’est très présent chez Denis Roche avec une mise en abyme de l’acte de photographier. L’appareil photo est montré, assumé en tant que tel. Quant à Alix Cléo Roubaud, elle a détruit ses négatifs après réalisation des tirages, conférant à ces derniers la valeur d’œuvres uniques. La particularité de cette exposition est de confronter les images pour certaines iconiques de ces grands photographes aux productions contemporaines de Lucile Boiron, AnneLise Broyer, Thomas Boivin, Alan Eglinton et Julien Magre. L’exposition abordera cette question : que peut-on faire aujourd’hui de cet héritage de la photographie autobiographique française qui était à la fois dans l’intime et dans la narration ? Les travaux de ces jeunes auteurs perpétuent le geste entamé dans les années 1980, avec une dimension littéraire significative chez Thomas Boivin et Alan Eglinton qui utilisent directement le texte en regard des images, et un rapport à la littérature prégnant dans l’œuvre d’Anne-Lise Broyer, même si elle n’a pas directement recours aux mots. Un autre temps de la biennale nous invite à réfléchir sur le devenir de la photographie à l’ère de cette attraction généralisée suscitée par l’avènement du Web et des réseaux sociaux. Depuis l’apparition du numérique, la photographie a pris un virage extrêmement important. Nous sommes clairement en-

61


Paul Gaffney, We Make the Path by Walking, 2013.

trés dans l’ère de la post-photographie, j’en veux pour preuve le nombre exponentiel d’artistes qui ne travaillent plus avec leurs propres images mais à partir de photos trouvées sur Internet. Le photographe tend à devenir un « producteur » d’images pour qui le geste de choisir ces dernières, de les manipuler, de les agencer, est presque plus important que de les créer. On glisse d’un savoir-faire purement photographique vers une pratique d’iconographie, d’editing, et cela rejoint aussi les enjeux théoriques très bien énoncés par Joan Fontcuberta sur le vrai et le faux car la manipulation des images est inséparable de l’invention de la photographie. On s’éloigne ici du fameux « ça a été » formulé par Roland Barthes au sujet de la photographie analogique. Cette pensée subsiste, mais disons que l’arrivée du numérique a incité les photographes à l’interpréter différemment, à requestionner la matérialité d’une photographie prise dans ce hiatus entre argentique et numérique. C’est le cas par exemple de Thomas Hauser qui présentera à Motoco une proposition d’assemblages constitués d’images de lieux désaffectés. Ce sont des impressions laser sur papier photosensible non fixé, de ce fait les images tendent à disparaître au fil du temps. En découle un travail qui interroge aussi bien la mémoire des lieux photographiés que celle du support luimême, puisque ce qui y est imprimé tend à se dérober à la vue, dans un mouvement vacillant d’apparition/disparition. D’autres propositions prenant en compte la singularité du médium photographique viendront compléter ces pistes de réflexion. Je pense aux expositions visibles au Kunsthaus L6 de Freiburg (commissaire Finn-Niclas Schütt) et à la Chapelle Saint Jean de Mulhouse (Installation de Bertrand Cavalier, Massao Mascaro, Fabien Silvestre Suzor, avec Mulhouse Art Contemporain). Elles rappelleront de manière ludique ô combien désormais on exige des photographies qu’elles séduisent et génèrent quantité de like et de followers.

62

Vous parliez d’assemblage à propos des photos de Thomas Hauser, on pense aussi au montage qui sera une autre manière d’aborder cette notion de l’attraction. Lorsqu’il s’est agi de trouver ce terme d’attraction pour rassembler les enjeux de cette biennale, nous avons aussitôt pensé à l’idée du « montage des attractions » défendu par le cinéaste russe Sergueï Eisenstein, et cette interrogation autour du montage marquera un autre temps fort du festival, avec trois expositions qui lui seront consacrées, dont celle de Thomas Hauser. Christian Milovanoff, photographe passionné par le cinéma, présentera à la Filature ses Attractions composées d’images prélevées dans la presse et « montées » ensemble de manière à susciter des rimes ou des disjonctions visuelles et signifiantes. Sur le même principe, au CCF de Fribourg le public pourra découvrir les rapprochements opérés par Pascal Amoyel entre des photographes américains et européens, dans la continuité du travail qu’il avait présenté lors de la précédente édition. Ces expositions seront complétées par des diptyques dans l’espace public mulhousien, ceux réalisés par les étudiants des écoles d’art du Grand Est, et ceux de l’éditeur Roi de Rats (mkg). L’autre référence cinématographique présente cette année est le film Stalker, d’Andreï Tarkovski, une œuvre qui semble avoir nourri l’imaginaire de nombreux photographes contemporains. Par bien des aspects, ce long métrage réalisé en 1979 résonne avec les préoccupations écologiques les plus actuelles. Il narre l’expédition de trois personnages dans un territoire interdit appelé « la Zone », et qui aurait été le lieu d’un cataclysme indéterminé. Beaucoup de commentateurs y ont vu une prémonition de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Mais une autre dimension tout aussi intéressante du film se trouve dans la manière dont Tarkovski instaure un dialogue avec les éléments naturels présents dans la Zone, l’eau, la mousse, le feu, les présences énigmatiques d’animaux. Cette nature à laquelle les plans très composés du cinéaste rendent grâce a


Denis Roche, 24 décembre 1984, Les Sables-d’Olonne, Hôtel Atlantic, chambre 301, courtesy Galerie Le Réverbère, Lyon

marqué Michel Mazzoni et Ester Vonplon, deux photographes que l’on retrouvera dans l’exposition Zones visible à la Fabrikculture d’Hégenheim. Leurs images en noir et blanc scrutent la surface de choses qui semblent irradier ou au contraire, sur le point de disparaître. Deux autres découvertes s’ajouteront aux travaux de ces auteurs : le japonais Kazuma Obara qui témoigne des conséquences visibles ou invisibles de Tchernobyl dans la vie d’une femme née à Kiev, 5 mois après l'explosion du réacteur, ainsi qu’une déambulation photographique de Georg Zinsler sur le site de la catastrophe. La BPM se décline aussi sous la forme d’installations dans l’espace public. De quoi s’agit-il ? Pour ces dispositifs, nous avons retenu un ensemble de travaux dont les sujets se complètent autant qu’ils se contredisent. Les photographies que Nick Hannes a réalisé à Dubaï documentent une sorte de point de non retour atteint par la société de consommation. Le regard distancié et plein d’humour de l’auteur sur des centres commerciaux, complexes hôteliers de luxe et bases de loisirs aux dimensions pharaoniques n’empêche pas le malaise de nous saisir à la vue de cette démesure générée par le capitalisme. Ce travail visible à Chalampé offrira un contrepoint à celui de Paul Gaffney que nous montrerons à Hombourg. Au terme d’un périple à pied de plus de 3 000 kilomètres en Europe, le photographe a rapporté des images qui racontent sa relation attentive et patiente au paysage. Elles dénotent une capacité presque picturale à saisir d’infimes variations de lumières et de couleurs.

Sur ce même registre de la contemplation, l’installation de Marine Froeliger à la Cour des Chaînes à Mulhouse immergera le spectateur dans un ensemble composé d’images et de sons prélevés lors de voyages dans le désert marocain. Enfin, la bibliothèque municipale accueillera l’œuvre de Janine Bächle qui a intégré des communautés post-hippies en Italie et en Lituanie, observé le retour à la nature de jeunes gens en quête d’un mode de vie qui rompt avec la surconsommation ambiante. La Biennale vous permet d’exposer pour la première fois certains artistes. J’imagine qu’il s’agit à chaque fois pour vous d’une satisfaction ? J’éprouve toujours une émotion particulière à montrer pour la première fois les photographies d’un auteur, ou l'une de ses séries inédites. Cela sera encore le cas cette année avec la série Yes, No, Maybe d’Alan Eglinton, ou le projet Internet Romance de Lucile Boiron, deux propositions très abouties. Le plaisir de ces découvertes fait tout le sel de ce genre de manifestation, nous avons la tâche de les programmer pour que le public les découvre. BIENNALE DE PHOTOGRAPHIE, du 2 juin au 2 septembre à Mulhouse, Hombourg, Chalampé, Hégenheim, Fribourg www.biennale-photo-mulhouse.com

63


Par Florence Andoka

Romy Schneider dans L’Enfer

Un mystère entier À l’occasion de la rétrospective et de l’exposition Le Mystère Clouzot organisées par la Cinémathèque française à Paris, Noël Herpe, écrivain et historien du cinéma, est venu s’entretenir au cinéma des 2 Scènes à Besançon. L’occasion d’une vraie redécouverte autour d’un mystère qui s’épaissit.

64


Pourquoi avez-vous souhaité redonner de la visibilité au cinéma de HenriGeorges Clouzot aujourd’hui ? En 2009, le film de Serge Bromberg, L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, a mis en lumière la dimension expérimentale de son cinéma, moins valorisée jusquelà. Clouzot s’est intéressé à la modernité des années soixante, il a réalisé L’Enfer en 1964, sans pouvoir le terminer, puis La Prisonnière en 1968. J’avais déjà écrit sur Clouzot, mais c’est le film de Bromberg qui m’a donné envie de m’y intéresser à nouveau. J’avais coordonné un dossier dans la revue Positif en marge de cet Enfer retrouvé. Entre-temps, la Cinémathèque française a acheté un fonds d’archives Clouzot qui avait été légué par sa veuve au Secours Catholique. J’avais déjà travaillé avec la Cinémathèque à l’occasion d’une exposition sur Sacha Guitry. Serge Toubiana m’a donné carte blanche pour une exposition sur Clouzot. Cela m’a tout de suite intéressé de tirer le fil de son rapport à la modernité. Pourquoi s’est-il soudain aventuré sur ce territoire qui n’était pas du tout le sien a priori ? J’ai donc construit l’exposition autour de la recherche de la forme, en partant de L’Enfer et de La Prisonnière, mais aussi (grâce à ce que j’ai découvert dans le fonds) de photographies signées Clouzot. Influencé par Man Ray, il a travaillé sur la solarisation, déclinant des dizaines de clichés d’une femme nue sur un escalier avec des variations lumineuses à n’en plus finir. Quelles sont les spécificités du cinéma de Clouzot ? L’intérêt pour la forme dans son abstraction. L’attachement aussi à la figuration – puisqu’il aimait raconter des histoires. Le cinéma de Clouzot est toujours rattaché au suspense, à l’érotisme, à l’angoisse. Ce sont des thèmes constants de son œuvre depuis les années trente, jusqu’à la fin. Ce que j’essaie de montrer à travers cette exposition, c’est que le cinéma de Clouzot ne dévie pas tant de sa ligne qu’on pourrait le croire. Les expérimentations de la fin de son œuvre ne font que pousser une interrogation formelle qui était présente depuis le début. Il existe une picturalité latente dans Le Corbeau, Quai des Orfèvres ou Le Salaire de la peur, même s’il s’agit d’un cinéma de fiction psychologique voire même psychanalytique, fondé sur le storytelling et l’envie de toucher le grand public. Cette envie-là, Clouzot l’a conservée jusque dans les recherches expérimentales des années soixante. S’il est devenu marginal, c’est malgré lui. Existe-il un héritage dans le cinéma actuel ? Il n’y a pas grand-chose qui relie le cinéma contemporain à l’œuvre de Clouzot, puisque la plupart des cinéastes français d’aujourd’hui connaissent très mal le cinéma français antérieur à la Nouvelle Vague. C’est dommage, parce qu’il me

semble que cela produit un cinéma qui s’essouffle à vouloir refaire la Nouvelle Vague, alors qu’il serait peut-être temps de passer à autre chose, de chercher d’autres modèles – peut-être même plus anciens. Clouzot a tissé des liens importants avec les arts plastiques, qu’il s’agisse de sa rencontre avec Picasso ou encore de ses références à l’art cinétique et à l’Op Art dans L’Enfer puis dans La Prisonnière. Il s’est aussi intéressé à la musique concrète. Il a réalisé, en 1965, un film documentaire sur Karajan, après en avoir réalisé un sur Picasso. Pour le catalogue de l’exposition Le Mystère Clouzot, Olivier Assayas (qui n’est pas un adorateur de Clouzot) m’a donné un entretien où il élucide intelligemment la “modernité” de son travail. En fait, ce sont surtout des photographes ou des peintres qui s’intéressent à cette modernité de Clouzot. Je pense notamment à Valérie Mrejen, à Nina Childress, à Cyril Duret… Certes, quand Clouzot est allé chercher les avant-gardes des années soixante pour les intégrer à son cinéma, c’était beaucoup par snobisme, par opportunisme, pour ne pas être mis sur la touche par la Nouvelle Vague… Mais on redécouvre aujourd’hui son côté visionnaire : il préparait le déplacement actuel du cinéma dans l’espace de l’exposition, son déploiement formel en dehors de la tyrannie du récit. À travers ses expériences sur la lumière, la couleur, l’érotisme, il a contribué à délivrer le cinéma de l’anecdote. En tant que critique et historien du cinéma, vous avez également consacré un ouvrage à l’œuvre d’Eric Rohmer, or on oppose souvent Clouzot à la Nouvelle Vague. Est-ce que cela vous semble pertinent ? Je ne crois pas qu’il y ait une réelle opposition entre la Nouvelle Vague et Clouzot. Rohmer, quant à lui, ne détestait pas du tout Clouzot. Le Mystère Picasso a même été défendu par les auteurs des Cahiers du cinéma. Dans la Nouvelle Vague, il y a beaucoup de personnalités différentes ! C’est François Truffaut qui était un polémiste, et a attaqué assez violemment quelques cinéastes, dont Clouzot. Pourtant, dès que Clouzot a commencé à décliner, notamment suite à son infarctus pendant le tournage de L’Enfer, Truffaut est revenu vers lui pour lui témoigner son admiration. Vous êtes vous-même cinéaste et auteur de textes autobiographiques. Dans Journal en ruines, publié en 2011, la notion de pétrification que vous renvoyez tant à une dimension cinématographique qu’autobiographique est omniprésente. En quoi y a-t-il pétrification ? De quoi s’agit-il ? Mon analyste m’a cité un jour cette phrase de Cioran : « L’écriture, c’est la pétrification de la pensée. » Je n’ai pas compris sur le moment – mais je crois qu’écrire, c’est donner une forme arrêtée à ce que l’on pense, c’est transcender l’ensemble des possibles pour se résoudre à un choix. C’est sans doute effrayant, mais la pétrification est inhérente à toute création véritable. Cela dit, je reste quelqu’un qui a du mal à choisir : c’est pourquoi je me partage entre l’écriture littéraire, la critique, la réalisation, le jeu d’acteur, l’enseignement… J’aimerais ne rien m’interdire. LE MYSTERE CLOUZOT, exposition et rétrospective jusqu’au 29 juillet à la Cinémathèque, à Paris www.cinematheque.fr

65


Par Marie Bohner

Gothic Vosges Le festival international du film fantastique fêtait ses 25 ans à Gérardmer cette année, loin après ses années de prime enfance à Avoriaz. Retours sur une édition entre tradition et modernité, où l’on fait du cinéma pour cheminer dans le passé et ouvrir des portes sur l’ailleurs, tout frissonnant d’émotion.

66


Robert Bloch Shower Scene

La neige est là, comme le vent du Nord. Le lac a des reflets sombres, les nuages s’accrochent dans les sapins qui peuplent les hauteurs : l’ambiance est parfaite. On pourrait y retrouver ce « gothique américain » dont Hitchcock parlait quand il évoquait le décor de Psychose, entre motel et maison de maître tout droit sortie d’une peinture d’Edward Hopper. Le gothique vosgien va, quant à lui, du Casino près du lac à la scierie, en passant par les usines textiles et les grands hôtels abandonnés du col de la Schlucht. Shining est au bout du chemin, juste après le dernier virage. Comme à son habitude, le festival international du film fantastique de Gérardmer accueille – et contente – son lot de fans absolus de films de genre, mais ouvre aussi à des horizons plus rêveurs, où l’étrange côtoie volontiers la poésie. Les documentaires que l’on y découvre offrent des décryptages sur un univers de cinéma hautement codifié, branché en direct sur la psyché humaine. Rencontre avec Alexandre O. Philippe et sélection de films à voir.

Alexandre O. Philippe, 78/52 (sortie en DVD et Blu-ray en France en 2018, date non encore connue) Alexandre O. Philippe aime communiquer sa passion – pour Hitchcock, pour George Lucas ou pour Paul le Poulpe. Il se définit lui-même comme un « geek ». À Gérardmer, il vient présenter son film debout sur scène face au public du festival. On pourrait même dire qu’il « chauffe » la salle, à l’américaine : mise en condition idéale pour 78/52. Voilà un film qui est un objet de cinéma pop, déclaration cinéphile éminemment esthétique. Plus qu’une analyse, il s’agit d’une conversation de fans autour d’une scène déjà mille fois commentée : les deux minutes qui ont bouleversé l’univers du film d’horreur, et peut-être du cinéma tout entier – la scène de la douche de Psychose. Cette scène est l’une des plus documentées de l’histoire du cinéma, il fallait donc rendre hommage à celles et ceux qui l’aiment. Les regarder expliquer pourquoi ils admirent cette scène, les écouter en parler, lorgner ce qui les fascine. Évoquer aussi les mécanismes mis à l’œuvre par Hitchcock, et ce faisant, saluer le maître. Rencontre avec homme qui revendique la pop culture en art.

Dans 78/52 nous sommes à mi-chemin entre un discours de cinéphile avec des professionnels du cinéma et quelque chose qui serait plus de l’ordre de l’artisanat du cinéma – comment on fabrique un film. Cet équilibre est important pour vous ? L’artisanat du cinéma c’est quelque chose dont on ne parle pas suffisamment à mon avis. Lorsque l’on parle d’artisanat, je pense qu’il faut vraiment diriger son regard vers les grands, que ce soit Hitchcock, Kurosawa ou David Lynch. Il faut s’intéresser aux détails. Les détails sont amusants à déconstruire. La plupart des publics voient cette déconstruction comme un processus académique. Moi je fais des films pour montrer que l’art de faire des films et de les analyser est intéressant. Il y a pourtant quelque chose de magique à se faire happer par l’histoire au cinéma sans voir les détails. N’y a-t-il pas quelque chose de voyeuriste à vouloir procéder à cette déconstruction ? C’est tout l’intérêt de faire un film à propos de Psychose, et particulièrement au-

67


tour de la scène de la douche ! Le voyeurisme est bien sûr le sujet du film. Pour 78/52 je voulais que les gens soient enfermés dans le Bates Motel, en train de regarder Psychose. Nous entrons et nous les regardons en train de regarder Psychose et, à leur tour, ils nous regardent. Nous sommes 100% voyeurs. J’ai constaté que vous aviez un petit faible pour la tapisserie à motifs... Qu’est-ce que ça évoque pour vous ? [Rires] Il est évident que la tapisserie de Psychose a quelque chose du fétiche. C’est quelque chose qui revient régulièrement dans le cinéma de genre : on en voit dans Shining, dans Maniac. Pour 78/52, j’avais besoin de compléter l’illusion d’être dans le Bates Motel. Nous avons tourné tous les entretiens avec un écran vert, nous avons construit le décor. Je voulais que le décor soit un Bates Motel fantomatique, comme abandonné depuis les années 60. Si vous observez les détails, vous remarquerez que la tapisserie a tendance à s’effriter. Pensez-vous que Hitchcock fasse partie de la culture pop ? Je pense que Hitchcock s’est même donné beaucoup de mal pour faire partie

68

de la culture pop. Sa façon d’intervenir dans les bandes annonces, de devenir presque un personnage. Bien sûr, souvent, il n’est qu’une silhouette, mais il a une façon de vous rappeler sans cesse que ses empreintes sont partout dans son œuvre. Hitchcock s’est totalement inséré dans la culture pop, ne serait-ce que par sa signature et son profil. C’est inimitable. Il y a une citation d'Edgar Allan Poe au début du documentaire, au sujet de la beauté d’une belle femme qui meurt. Maintenant que nous sommes passés par la polémique #Metoo, pensez-vous que quelque chose change dans le paradigme des belles femmes victimes dans les films de genre ? C’est tout l’intérêt de mettre cette citation au début. Il ne s’agit pas d’une phrase à prendre au premier degré. Cela pose d’emblée le fait que cette scène est problématique. Je veux que les choses soient particulièrement claires à ce sujet : cette scène a ouvert la boîte de Pandore. Elle a fait évoluer le cinéma tout entier de mille façon différentes, mais elle l’a aussi fait changer vers une face plus sombre. Les réalisateurs se sont sentis autorisés à montrer des

choses qu’ils n’auraient pas osé avant. Le genre des « slashers » [films d’horreur, ndlr] vient de là. Je ne suis pas un fan, à ce propos, à l’exception faite de Psychose qui est le premier du genre. Il semble qu’il y ait un changement intéressant en ce moment dans le paradigme des victimes désignées des films d’horreurs. Avec des femmes qui passent à la réalisation, il y a de moins en moins de victimes qui sont des jeunes femmes nues et sans défense... Merci mon dieu ! J’ai beaucoup aimé le film qui a été présenté hier soir, Revenge. Je ne vous dirais pas la dernière phrase du film, mais lorsque vous le verrez, il faudra la retenir. Vous dites qu’il y a un public particulier au festival de Gérardmer. Il y a un enthousiasme incroyable alors que nous sommes dans cette petite ville au milieu des montagnes. Les cinémas sont pleins. Les spectateurs réagissent en direct, ils sont joueurs. Ce sont clairement des fans de films de genre. C’est très amusant de faire partie de cette énergie en étant assis au milieu.


Les sorties à suivres Même pour celles et ceux qui ne sont pas hémoglobinophiles, le festival international du film fantastique de Gérardmer est l’occasion de faire le point sur un genre cinématographique qui en dit long sur les sociétés dans lesquelles il est produit. Dystopies, paradigmes sociétaux, histoires de violence, structures familiales à la loupe, groupes et individus, fantasmagories des monstres : les films « de genre » sont des miroirs implacables. Ils se doivent d’être parfaitement réalisés, sous peine de possibles flops immédiats et retentissants en cas d’imprécisions, qu’elles se logent dans les effets spéciaux ou dans les scenari. Enfin les films de genre, tout comme la littérature du même nom, s’inscrivent dans l’histoire de ce qui les a précédé, et ne se conçoivent pas sans conscience de ce palimpseste. Les amateurs de zombies sont donc traditionalistes, même s’ils ne rechignent pas à se laisser surprendre, surtout si la nuit est noire et le bois bien touffu. Voici quelques occasions de croiser des loups intéressants du cru 2018 : Si Ghostland de Pascal Laugier a raflé presque l’ensemble des récompenses, c’est probablement parce qu’il est une suite ininterrompue de clins d’œil à tous les films d’horreur qui l’ont précédé. La maison isolée, les escaliers, le grenier et la cave, les poupées, les grands couteaux de bouchers, les jeunes filles en fleur : tout est là – Mylène Farmer en plus dans le rôle de la mère. Violence insoutenable et cris avec bouches ouvertes en gros plan – Psychose, Psychose encore – un peu trop et pas grand-chose de neuf… C’est le palmarès de la tradition. Le film est sorti en mars 2018.

Revenge quant à lui, premier film de la réalisatrice Coralie Fargeat, est un film enthousiasmant. Dopé par des plans sublimes en technicolor et une bande-son énervée, ce scénario ultra-basique se plaît à un déferlement de jouissance primitive et vengeresse. La victime devient chasseuse, et, pour peu que l’on ait du goût pour les geysers occasionnels de sang vermillon, on l’accompagne avec un plaisir non dissimulé. Et de grands éclats de rire parfois – pas sûr cependant que ce phénomène unique se produise en dehors des salles de Gérardmer ! Le film est sorti en février 2018. Mutafukaz un film d’animation franco-japonais – le seul en compétition pendant le festival – réalisé par Shōjirō Nishimi et Guillaume « Run » Renard. Dans la lignée de Akira, Mutafukaz est d’abord sorti sous forme de bande-dessinée et raconte le destin d'un garçon exceptionnel dans une mégapole futuriste et un brin apocalyptique, Dark Meat City. Le trait est original et Orelsan prête sa voix à Angelino, le héros incrédule. La bande-son de The Toxic Avenger vaut elle aussi qu’on tende l’oreille. Sortie sur les écrans en mai 2018. www.festival-gerardmer.com

69


Par Valérie Bisson Photo : Jan Hustak

Beauté fatale Forced Beauty ? C’est quoi ? Une beauté ostensible et aliénante ? Une beauté comme un camion, une obligation ? Une échappatoire ? Un simulacre ? Toutes ces questions, sous-jacentes aux mécanismes de la soumission, de la domination et du pouvoir, se révèlent dans le propos tenu par les deux étonnantes danseuses, performeuses et chorégraphes du collectif T.I.T.S.

T.I.T.S est un collectif indépendant norvégien à géométrie variable qui crée des performances audio-visuelles dont le but est de générer des expériences sensorielles autour de la thématique centrale du corps. Nela H. Kornetová, leader artistique du collectif, donne le ton : « Notre premier spectacle s’appelait Trumpets In The Sky, le nom T.I.T.S. nous est d’abord apparu comme abréviation, mais comme j’aime beaucoup les coïncidences, les erreurs et les surprises qu’on rencontre dans tout processus créatif, il était clair que T.I.T.S. allait demeurer le nom de notre collectif puisque ce mot anglais évoque également le corps, un peu de mystère, la provocation, la féminité et l’humour. Et nous voilà : T.I.T.S. ! » Comme dans tout collectif, les membres de T.I.T.S. interviennent de manière anarchique et avec des responsabilités éparses, l’idée centrale étant d’investir des thèmes pouvant être appréhendés de manière instinctive par le public. « Notre volonté est d’explorer les formes hybrides entre le théâtre, la chorégraphie, le son, l’image et le corps. En tant que leader du collectif, j’initie tous nos projets audio-visuels autour de sujets auxquels le public pourra instinctivement se sentir concerné. Je souhaite que T.I.T.S. soit une part active de la société, pas seulement des élites, que le public soit vraiment impacté, éveillé et dérangé par nos performances afin qu’il puisse élever ses capacités d’interrogation. » Sur scène, au côté de Nela, évolue Lærke Grøntved, performeuse, danseuse, chanteuse et chorégraphe danoise qui a également tourné en Europe avec Bianca Cassady du groupe Coco Rosie. Nela et Lærke ont suivi la même formation théâtrale en Norvège et se sont produites à l’un des plus grands festivals de danse contemporaine international, le ImPulsTanz de Vienne en Autriche. Elles travaillent ensemble depuis 2015 : « Notre travail est souvent axé autour des questions du genre, de la sexualité, des questions d’appartenance et du désir… » Forced Beauty est avant tout un face à face cru entre les performeuses et le public, mais aussi un jeu de miroir entre deux femmes – deux corps de femmes – où le spectateur peut éprouver le sentiment de se faire rentrer dedans aveuglément et gratuitement. Après une introduction aux faux airs de cabaret, les deux femmes vont littéralement se dé-

70


verser sur scène sans sembler se poser plus de questions, comme si elles souhaitaient juste être remarquées… Sans véritable propos intellectuel, elles vont s’acharner à déconstruire les attributs populaires de la beauté féminine, ceux qui font des femmes des victimes du paraître. Les accessoires qui semblaient les embellir se disloquent peu à peu dans les gestes du quotidien et les deux femmes se défont sous nos yeux pour finir par ne plus du tout faire bonne figure. « Le processus créatif de Forced Beauty a débuté avec une fascination pour la violence en général, la domination et les structures de pouvoir. Par essence, nous apparaissons sur scène comme deux femmes, nous avons donc naturellement dû remettre dans la boucle

de notre propos initial la question de la représentation des femmes et de la féminité. Personnellement je pense que c’est un sujet avec lequel nous devrons toujours jongler. Nous jouons ici avec les clichés des portraits de femmes dans leur apparence initiale, que nous transformons et travestissons durant la performance. » Si, en s’affrontant et en s’abusant mutuellement, les deux performeuses se donnent pour sujet les mécanismes de domination et l’esthétique de la violence, déclinant toutes les ambiguïtés du pouvoir et de la soumission, c’est pour mieux mettre à nu la fascination pour autrui ainsi que la paradoxale volonté de l’asservir en l’aimant. « Au quotidien nous sommes aussi inspirées par tous les discours et messages haineux envers les femmes que nous rencontrons sur les différentes plateformes du net, des situations banales sur les réseaux sociaux, de fait cela est devenu un aspect fondamental de la pièce. Le dialogue final est un florilège de commentaires haineux trouvés sur le net, il dénonce la menace croissante de ce qui traine en accès libre sur le web comme des homicides. » Ce qui se joue sur scène peut s’apparenter à un miroir déformant face auquel nous serions, malgré tout, obligés de nous sourire… Les héroïnes deviennent de plus en plus laides, défigurées par leurs querelles et leur lutte obsédante vers la perfection. Leurs sourires forcés font place à des cris perçants, plein de fureur et de ressentiment. Le désespoir devient le moteur de leurs actes de plus en plus radicaux, aussi bien physiquement que verbalement. Selfies, omniprésence sociale, tyrannie de l’image et donc de la beauté, T.I.T.S. reprend tous les codes sociaux actuels qui enferment nombre d’individus dans la haine d’eux-mêmes, spirale ruineuse et destructrice vers la haine de l’autre. L’exposition obsessionnelle du corps réduit l’individu au statut d’objet, les jeux de maîtres à esclaves et de voyeurisme font écho à la mise à nu des mécanismes subreptices de domination ; par ces propos, Forced Beauty prend part à la condamnation de l’état actuel du monde. Nues et pataugeant dans leurs fluides, du « sang » sur leurs mains et leurs visages, les deux protagonistes s’affrontent dans un face à face final qui est leur meilleure réplique à elles-mêmes, un rétablissement obscène et vulgaire de leur confrontation à autrui avec peut-être la seule volonté d’avoir le plus grand nombre de like. FORCED BEAUTY, spectacle du 29 au 31 mai au Maillon-Wacken, à Strasbourg www.maillon.eu

71


Par Benjamin Bottemer Photo : Simon Gosselin

Entre ses griffes Hunter est un conte contemporain, une histoire de passion dévorante nourrie par le cinéma d’horreur et les dispositifs plastiques et numériques captivants de la compagnie La Boutique obscure.

72


La bête est libre, dans sa cage ouverte sur le public comme une inquiétante faille brechtienne. Le couple est enfermé, dans un décor de carton-pâte qui évoque les films horrifiques à petits budgets, enfants illégitimes du Nouvel Hollywood. On voit tout : les rails, les lumières suspendues, les trucages et les effets spéciaux, l’envers du décor où s’affairent maquilleurs et costumiers. Marc Lainé, auteur, metteur en scène et scénographe (« une position qui paraît démiurgique, pour créer quelque chose de très personnel ») s’inspire de son passé de plasticien pour écrire ses créations aussi bien par le texte que via des dispositifs multiples : le décor, la caméra, la musique et le texte. Dans Hunter, nouvelle incursion dans le cinéma de genre pour La Boutique obscure après Vanishing point, référence au road-movie de Richard Sarafian, un couple voit son équilibre bouleversé par l’incursion d’une créature effrayante, jeune femme aux allures de louve-garou qui va contaminer les désirs des deux amants. « Travailler sur les genres est un moyen d’aborder des histoires universelles, d’utiliser des codes qui décalent un peu ce que l’on voit habituellement sur les scènes des théâtres », d’après Marc Lainé. Si l’histoire doit être « éternelle », « accessible à tous » voire « primitive » dans tous les sens du terme, le dispositif est « un peu plus exigeant », proche d’une installation filmée en direct par quatre caméras motorisées pour emprunter au cinéma ses cadres. « Cependant le dispositif ne devait surtout pas prendre le dessus sur l’histoire, celle d’un couple et de ses pulsions », précise le metteur en scène. La musique de Gabriel Legeleux alias Superpoze, très synthétique, rappellera celle des bobines de John Carpenter, le réalisateur d’Halloween, Prince des ténèbres ou L’Antre de le folie, ces « films tabous » de l’adolescence de Marc Lainé qui a voulu ici leur rendre hommage et utiliser leur puissance et leur pouvoir de subversion. « Je ne crois pas que le film d’horreur a véritablement vocation à faire peur ; ce n’est pas non plus le cas de Hunter. L’horreur exerce une fascination, a à voir avec l’enfance, avec la sexualité aussi, c’est pour cela qu’elle était la forme idéale pour parler de désir. » Tout cela, semble-t-il, va mal finir, mais s’agit-il vraiment d’autre chose qu’une fiction, un fantasme pour Claire (Bénédicte Cerutti) et David (David Migeot) ? Irina elle-même, la créature incarnée par Marie-Sophie Ferdane, vit dans l’illusion entretenue par un père qui la séquestre pour la prémunir des tentations de la chair, une question au cœur de Hunter tout comme celle de la réalité. Et donc du théâtre : Hunter en parle, le retourne, met en scène les mises en scènes, exploite des techniques de pointe, ici à nu, ainsi que le théâtre l’a toujours fait depuis les décors escamotables de la Grèce antique. Marc Lainé explique s’être surtout laissé guider par « la logique du rêve » empruntant, dans la construction de son récit, le pouvoir d’association de la mécanique onirique, qui rappelle également le montage cinématographique. Certains préféreront parler de cauchemar à l’évocation de Hunter, mais après tout, ce n’est qu’une histoire... non ?

Questions d'images Le festival RING se fait fort de bousculer, d’interroger le spectateur comme la chose théâtrale à travers la création contemporaine. C’est ici la question du numérique, de la virtualité, de sa place dans notre société moderne et sur les scènes qui sera au cœur de la vingtaine de spectacles proposés au Théâtre de la Manufacture, dans les théâtres de Nancy et aussi dans les artères de la cité. En effet, à l’image de la création Stage your city, expérience déambulatoire sur les traces des émotions perdues de l’humanité, encapsulées dans le code, RING envahira Nancy d’une série d’installations, sculptures et dispositifs interactifs. Deux spectacles dans l’espace public seront également à découvrir. La réalité virtuelle triturera les méandres de votre cerveau dans Quadriphonia VR, expérience immersive au son d’un concert live à L’Autre Canal, et dans Les Falaises de V., où le spectateur partage le sort d’un prisonnier offrant ses yeux pour quelques moments de liberté. Raphaël Gouissiet se rêvera cow-boy, relié à son clavier dans Worldwidewestern, fantasme numérique d’un Westworld bricolé. Quant à Artefact, c’est à la disparition pure et simple de l’humanité à laquelle nous sommes confrontés, au sein d’un univers dystopique où une intelligence artificielle va se piquer de théâtre. Évitant sensationnalisme et effets gadgets, RING version 2018 opère une mise à jour de l’humanité dans le contexte d’un monde virtualisé, aliénant, fascinant, où la technologie se fond en nous ; comme elle l’est depuis toujours au théâtre, ou dans nos villes. Et lorsqu’elle tente de nous éloigner, des moments tels que ceux offerts par RING nous rapprochent, en faisant dialoguer entre eux les humain en tant que créateurs manipulateurs et manipulés. HUNTER, le 20 avril au Théâtre de la Manufacture, à Nancy, dans le cadre du festival RING, du 12 au 20 avril à Nancy www.nancyringtheatre.fr

73


Par Caroline Châtelet Photo : Thomas Faverjon

Quand l’objet convoie le sens Pour sa nouvelle création, la compagnie La Bande passante tisse, en images, les fils de la grande et de la petite histoire.

74

Début mars 2018, le journal Le Monde a publié un article (sobrement) intitulé « Le déclin de l’album photo de famille ». Pas besoin d’aller plus loin, cher lecteur, tu as saisi le sujet de ce texte. Ou comment le développement des smartphones, appareils photos numériques, tablettes et autres nouveaux outils, en nous faisant définitivement entrer dans une société de l’image, a, du même coup, modifié nos usages. Comme l’explique la journaliste, ce sont 638 millions de clichés qui sont pris au smartphone quotidiennement en Europe de l’Ouest – à titre de comparaison, il y a eu autant de photos réalisées ces trois dernières années que depuis l’invention de la photographie. Pour autant, ces images n’ont, paradoxalement, jamais été aussi peu regardées. D’où la tombée en désuétude annoncée de l’album de famille. Une drôle de chose, lorsqu’on y songe, que ces albums : là où la photographie est déjà une mise en récit de soi, des autres, des proches, de moments de sa vie, l’album-photo redouble ce geste. Si une image isolée peut demeurer peu diserte, incluse dans un album elle prend part à un récit plus vaste. Le cheminement qu’il propose fait parler les images, ordonne un récit, attribue à des personnes, des lieux, des situations, des rôles particuliers. Il donne un sens, en en masquant – plus ou moins volontairement – d’autres. Il est une mise en scène, d’une histoire réelle ou fictive d’une famille, entre « vérité et mensonge à la fois, puisqu’on sélectionnait pour donner une représentation de la famille normée », dixit la sociologue Irène Jonas.

L’album du hasard C’est de cet objet aussi universel que privé, trivial que singulier, dont sont partis les deux artistes Benoit Faivre et Tommy Laszlo pour Vies de papier. Ceux qui connaissent le travail de la compagnie La Bande passante, créée en 2007 et installée en Lorraine, ne s’en étonneront, peut-être, pas, retrouvant le goût de l’équipe pour les objets du quotidien et le travail du papier. Peut-être, également, que ceux ayant vu son précédent opus relèveront, étonnés, le retour d’un album-photo. Car dans Cockpit cuisine, spectacle retraçant la vie d’un personnage imaginaire par ses multiples inventions, un album-photo figurait. De la même façon, le théâtre se mêlait au théâtre d’objets, aux figures de papier et à l’audiovisuel, pour proposer sous la forme d’une enquête la reconstitution d’une vie. Mais s’il y a bien une parentèle, une manière de travailler propre à La Bande passante – qu’elle-même dénomme théâtre d’objets documentaire –, Vies de papier constitue une étape supplémentaire. Tant dans la place qu’occupent les objets dans le projet du spectacle, que dans la réflexion sur ce qu’est un spectacle de théâtre d’objets. Comme l’explique Tommy Laszlo en ouverture du spectacle, Vies de papier trouve son origine dans la découverte d’un album-photo. Quittant la table côté cour qui accueillera leurs manipulations et croquis divers, le comédien s’éloigne de la position de manipulateurmarionnettiste pour prendre celle du témoin-narrateur. Debout au milieu de photos disposées au sol, il confie l’avoir trouvé par hasard, en octobre 2015, sur un vide-grenier à Bruxelles. Il est bientôt rejoint par Benoit Faivre, qui à son tour évoque la curiosité suscitée par l’objet, et leur intérêt grandissant. Car au-delà de la bonne conservation de l’album et du soin qui y a été apporté, une photo retient particulièrement leur attention. Une image prise sur une plage d’une cité balnéaire allemande, et sur laquelle flotte un drapeau


nazi. À partir de là, le duo se lance dans une recherche. Dans cet aller et retour entre témoignages, documents d’archives, traces filmées de leur enquête – qui les mène dans plusieurs villes – notes réalisées en direct et découpages, Vies de papier nous balade. Entre toutes les formes pré-citées, mais, surtout, entre la grande histoire et la petite. À travers la vie reconstituée de Christa, de sa famille, affleure la question des souvenirs et de la mémoire, des traces effacées et construites. Ce faisant, ce travail minutieux d’enquête devient l’occasion pour les deux artistes de se ressaisir de leur propre histoire familiale. Comme ils l’expliquent, tandis que la grand-mère de Benoit Faivre, née en 1931 à Berlin a quitté l’Allemagne en 1948 – aucune photo ne subsistant de cette époque de sa vie –, la grand-mère de Tommy Laszlo est Hongroise, et est arrivée en France en 1956. Les personnages de l’album-photo les amènent à tenter d’élucider des parts d’ombre d’autres vies, plus proches des leurs.

ne disparaît pas derrière les figures avec lesquelles il joue), en excluant toute illusion et tout mystère, en choisissant des objets n’ayant pas forcément figure humaine, ce projet constitue une nouvelle étape. L’objet n’est plus uniquement là pour incarner ou permettre de raconter une histoire, il en est l’instigateur. Une démarche féconde, qui renvoie à un questionnement soulevé par l’enseignant et chercheur Jean-Luc Matteoli (dans le n°193 de la revue Théâtre/Public) : « La marionnette ne cesse de poser depuis la nuit des temps à l’acteur : “Es-tu bien certain que l’objet qui t’accompagne ne soit qu’un accessoire ? Certain que le théâtre advienne de ton seul fait ?” Non qu’ils s’agisse soudain de charger l’objet d’une âme qu’il n’a pas, ou de congédier le comédien du plateau ; mais cet objet est-il aussi secondaire que le mot « accessoire » le suggère, aussi « servile » comme dirait Kantor ? Ne peut-il être le déclencheur du travail, son accompagnateur, son serre-fil, l’aiguillage qui orientera le convoi du sens – celui du spectacle comme celui du travail qui le précède ? Ne peut-il être enfin un partenaire à part entière ? »

Aux origines de l’objet Outre le suspense maintenu par le dispositif de l’enquête, et les questions passionnantes ouvertes par ce travail sur des archives personnelles, Vies de papier est, aussi, stimulant dans sa forme. Là où le théâtre d’objets a rompu avec la tradition de la marionnette, en affirmant la place du manipulateur (qui

VIES DE PAPIER, théâtre d’objets, les 7 avril à La Broque, à Schirmeck ; 10 avril à La Méridienne, Scène conventionnée, Lunéville ; 13 avril à Friesenheim / Rhinau ; 17 avril à l’Espace Ried Brun, à Muntzenheim, les 22 et 23 mai au Carreau / Festival Perspectives, à Forbach www.ciebandepassante.fr

75


Par Guillaume Malvoisin Photo : Vincent Arbelet

Renverser la vapeur De manière poétique, La Vapeur évoque un travail de « réécriture » quant à la redéfinition de son nouveau projet. Le point avec Yann Rivoal, directeur et programmateur, et Elsa Girard, directrice adjointe.

76


Les Dijonnais sont-ils heureux de retrouver ce bâtiment ? Yann Rivoal : Je ne sais jamais vraiment qui sont “les Dijonnais”. Il y a une grande diversité de public depuis la réouverture, des très jeunes, des générations mélangées, des tout nouveaux qui viennent peut-être, et à raison, vérifier ce qui a été fait de leur impôts. C’est bien que les gens se déplacent pour découvrir un lieu comme celui-là, ça nous aidera sans doute à casser quelques idées reçues sur ce qu’on peut pratiquer à la Vapeur. Elsa Girard : Ne pas avoir de lieu pendant 2 ans, nous a montré à quel point un lieu est un outil. Beaucoup de possibilités nous sont offertes aujourd’hui. Votre projet est en redéfinition. A-t-il pu influencer le projet d’architecture et la redistribution des espaces ? E.G. : Depuis 2012, il y a une volonté d’ouverture sur le quartier. Elle s’est concrétisée avec le grand parvis extérieur. Il y a aussi une chose assez rare pour un lieu culturel, ce sont toutes les vitres qui laissent voir ce qu’il se passe à l’intérieur. Y.R. : On a eu de la chance de ne pas travailler avec un cabinet d’archi qui nous propose un projet de lieu comme une recette déjà éprouvée dans le réseau des SMACs. La grande nouveauté, c’est de pouvoir utiliser les deux salles de concert simultanément. Y.R. : On voulait pouvoir croiser les publics mais aussi pouvoir mettre à disposition un espace de travail pendant qu’un concert a lieu. On va pouvoir accueillir plus d’artistes pour des phases de travail de résidence ou de pré-prod. La fin des travaux est-ce aussi la fin du hors les murs ? E.G. : Pour la médiation, on a toujours travaillé sur le sens du projet, qui s’est ainsi toujours ouvert sur l’extérieur. Ce nouveau bâtiment apportera seulement de nouvelles idées au projet de médiation. Y.R. : Les partenaires commencent à avoir l’envie d’essayer de nouvelles choses dans ce nouveau lieu. Un festival comme GéNéRiQ, par exemple, va forcément évoluer. La jauge de la grande salle passe à 1 200 places, soulagement pour la billetterie ou piège à programmation ? Y.R. : ça peut être les deux… Je n’ai jamais eu aucun problème avec les artistes populaires qu’on a pu faire jouer s’il se passe quelque chose sur scène. Le rôle d’un lieu qui reçoit quand même pas mal d’argent public est de mixer des choses réservées à un public très curieux et des choses plus grand public. Ça nous laisse pas mal de liberté entre des salles complètes, comme pour le concert de Camille et des jauges plus petites comme pour le set de Girls In Hawaii. Quelle sera la place des petites niches, comme le jazz, dans la prog’ ? Y.R. : C’est toujours un sujet particulier à Dijon, le jazz, il y a quelques chasses gardées. Il faudra un peu de temps mais j’aimerais qu’on puisse trouver un peu de liberté pour en programmer. On a envie d’aller un peu plus vers des styles qui sont très sous-représentés comme les musiques extrêmes ou le reggae, qu’on programme très peu.

Le passé industriel du lieu reste présent dans l’architecture. Que reste-t-il de l’urgence et des premières luttes qui ont arraché ce lieu à la mairie de Poujade en 1993 ? Y.R. : On ne se positionne plus vraiment comme les assos de l’époque parce qu’il n’y a peut-être plus les même conquêtes à faire. Et surtout, c’est devenu notre boulot. L’approche change d’un truc collectif, bénévole et très passionné. Pour les groupes c’était, dans les années 80, pouvoir exprimer de nouvelles formes musicales ; pour les associations et la décennie qui a suivi, c’était obtenir des lieux pour pouvoir présenter ces groupes. C’est vrai qu’on n’en est plus là, même si parfois on peut noter, dans les sphères politiques, une certaine forme de régression quant à la place de la culture dans la société. C’est devenu un ingrédient parmi d’autres et on ne parle plus que d’attractivité, de rayonnement. Pas vraiment de pourquoi on fait les choses, de l’intérêt pour des jeunes, par exemple, d’aller voir de la musique live, de ce que ça peut avoir de fort et de formateur pour eux. E.G. : Moi qui ne suis pas de la génération qui s’est battue, ce que je dois défendre aujourd’hui, dans notre statut de “grosse structure”, c’est la reconnaissance de partenaires comme l’Éducation nationale, de pouvoir affirmer que le rap français ou la chanson sont tout aussi intéressants que le théâtre ou l’opéra. On existe certes, mais on n’est pas encore crédibles aux yeux de tous. La conquête des lieux de musique est passée par la réhabilitation des friches industrielles mais aussi par l’excentration des salles situées alors en périphérie des villes. Y.R. : On préfère en faire une force. Ne pas être la énième salle du centre-ville où tout est regroupé, où on trouve la population la plus favorisée et simple à toucher. On est toujours au centre de quelque chose. Ici, on est au cœur d’un quartier de 30 000 habitants et d’entreprises. Avec la nouvelle Vapeur, on va pouvoir tisser des liens pour avancer davantage dans le décloisonnement de la culture. E.G. : Si on entend repenser les lieux culturels comme des lieux de vie, c’est plus chouette de le faire ici. En ville, ce serait facile, peut-être cela a-t-il plus de sens de le faire ici avec des nouveaux rendez-vous comme Jouons ! qui vont pouvoir occuper tous les espaces du nouveau lieu, se l’approprier par leur propre pratique. Un rendez-vous manqué qui a pu être rattrapé avec le nouvel outil ? Y.R. : Le concert d’Étienne Daho en octobre. J’ai hésité à le faire car pour que ça ne coûte pas d’argent à la structure, on a dû mettre les places à 39 euros. Mais c’est plutôt une chance de voir un artiste comme cela dans un lieu comme la nouvelle Vapeur, plutôt que dans un lieu plus grand ou en plein air où de toute façon les places auraient été au moins aussi élevées voire plus…

77


78


La perte joyeuse

La chanson française ne cesse de cultiver sa singularité. La preuve en trois temps : Yves Simon, Dominique A et Chaton.

Yves Simon D’aujourd’hui / De demain Par Emmanuel Abela et Nathalie Bach Photos : Pascal Bastien

Yves Simon nous donne régulièrement de ses nouvelles : un roman de temps en temps, un disque moins souvent. Il nous arrivait parfois de le croiser à Saint-Paul-de-Vence, une fois à la Fondation Maeght, une autre dans un café au pied des remparts à tel point qu’on se demandait s’il ne hantait pas de sa belle personne la petite commune. Mais ça faisait longtemps que nous n’avions pas rencontré cette figure à laquelle nous manifestons un attachement particulier. Dans l’intervalle, nous avions pu constater, avec regret, que l’auteur-compositeur-interprète finissait par céder le pas devant le romancier au point que les jeunes gens ne gardent que peu de souvenir du merveilleux artiste qu’il a été dans les années 70 et 80, notre Bowie à nous. Celui qui a su, en près de cinquante ans de carrière, intégrer tous les changements esthétiques, voire les anticiper : la chanson française bien sûr avec pour parrain de scène Gilbert Bécaud – il était à deux doigts de débuter avec Jacques Brel lui-même –, la pop avec des albums qui restent parmi les chefs-d’œuvre d’une époque et même la new wave au début des années 80 avec l’apport d’éléments gentiment électroniques tout en se posant la question : Qu’est-ce que ce sera demain ? Dans cet oubli, on y voit une injustice. On compte bien sur une rencontre à la Librairie Kléber pour tenter de la réparer.

Yves Simon est comme tous ceux qui aiment la lumière, il la prend sans prévenir. En ce jour de décembre, personne ne l’a vu arriver. C’est pourtant lui, enfoui dans sa silhouette décoiffée de gris, aux abords d’un temps à qui tout arrive toujours. C’est pourtant lui, venu présenter ses Générations(s) éperdue(s), et c’est absolument lui qui, sous les sunlights modestes mais efficaces de la librairie rouvre de sa transfiguration quelques portes de sa longue carrière. Il incarne une jeunesse dont il n’éprouve pas de nostalgie. Si sa voix peine à cacher un moment d’émotion durant sa lecture d’Aux pays des merveilles de Juliet son espièglerie le rattrape vite. Dans le bar où il nous rejoint un peu plus tard, un œil acteur frisant au-dessus de son irish coffee – « S’il se mélange ça n’est pas grave, mais pas trop de sucre quand même », le garçon reste délicat –, il joue en croquant la crème. Chez Yves Simon, le sens de l’image convole avec celui des mots. Et de l’amour. Il ne se souvient pas de nous avoir déjà rencontrés, en 1999, au moment de la sortie d’Intempestives, puis plus récemment, mais c’est normal, le temps passe. Justement, nous remontons plus loin encore en puisant un extrait de Respirer, Chanter (1974) : « Inventons des connivences. Écoutons, respirons. Respirons avant que l’air ne soit coupé et qu’ils débarquent nous ramasser étendus et blancs au pied de nos électrophones. Ils sont

79


maîtres de tout. Le fric maîtrise l’oxygène. Inventons des gaz de pensée et branchons nos bouches sur d’autres bouches. » On le constate, tous ceux qui voyaient chez Yves Simon de la mièvrerie en sont pour leurs frais. Avec ce texte parlé, extrait de son troisième roman Transit-Express, il dit à l’époque ce que nous vivons encore aujourd’hui. « Nous constatons aujourd’hui que rien n’a changé ou si peu, quelque chose d’infime, c’est désespérant. Alors que notre espoir était si grand », regrette-t-il… On souligne l’injonction dans cette chanson : Respirer, chanter. Il acquiesce, l’invitation reste d’actualité. « C’est ce qui la rend si appréciable, une chanson est condamnée à parler d’aujourd’hui. » Sous-entendu qu’elle le fera indéfiniment. Il insiste : le texte de cette chanson était destiné à être lu, non chanté. « J’ai adapté deux chansons sur la base d’un texte de roman. Parfois, on m’interroge sur la différence d’écriture entre roman et chanson. Pour moi, le roman a plus de liberté, la chanson est contrainte, elle est limitée dans le temps, le roman aussi, mais moins violemment. De prendre des canaux transversaux entre littérature et chanson, ça m’a toujours paru intéressant. Je n’aurais jamais écrit un texte comme celui-là en le destinant à une chanson. » En parcourant ce volume rétrospectif de 140 textes, on décèle le romancier qui se cache derrière l’auteur, ou le contraire, tant la poésie traverse ses constats dans l’instant. Étrangement, c’est en procédant ainsi qu’il ouvre, à l’égal de Serge Gainsbourg – et peut-être même avant lui –, cette forme particulière mi récitée mi chantée dont vont s’emparer des artistes comme Dominique A. Ses yeux s’ouvrent grand quand on lui relate l’émotion de Lescop au moment où on le mentionne. « Ah oui, Yves Simon, le trésor caché ! », nous avait-il répondu alors, tout à fait surpris d’avoir été ainsi mis à découvert. Lescop fait partie de la liste des artistes présents sur la compilation hommage publiée par Because ces jours-ci aux côtés de Flavien Berger, Soko, Feu! Chatterton, Radio Elvis, Frànçois & The Atlas Mountain, Forever Pavot, Nicolas Comment ou Juliette Armanet. Il nous raconte en retour l’instant d’intimité vécu avec Clou qui reprend de manière admirable Les Gauloises bleues. Parmi les pionniers de cette approche particulière du texte de la chanson, on lui cite Alain Bashung. « Oh lui, il a abordé ce phrasé avec une dextérité, une maîtrise incomparable. » On lui fait remarquer qu’il partage avec Bashung une singularité : celle d’avoir débuté lui aussi dans les années 60, avant de marquer un temps de pause dans sa carrière de chanteur. « Oui, c’est vrai. Sachez que nous avons commencé ensemble, nous avions 23 ans. C’était chez Philips. Nous nous sommes faits avoir sur une tournée. En Belgique, nous devions donner des concerts dans une trentaine de maisons des jeunes et de la

80

culture. Nous avons débuté à Charleroi, où l’on trouvait une MJC au nord et une au sud. À son concert, comme au mien, nous avons comptabilisé une trentaine de personnes. L’organisateur de la tournée est venu chercher Bashung en premier, puis moi ensuite. Il nous conduit dans une brasserie, nous demande si nous avons nos contrats sur nous. Comme il nous fallait en disposer pour des histoires de douane, nous lui avons sorti chacun notre exemplaire. Il s’en est emparé. “Regardez-les bien !” Puis, il les a déchirés devant nous. “Le premier train pour Paris est à 7h30, je vous conseille de le prendre !” Il nous a déposés à la gare de Charleroi, où nous avons passé la nuit, Alain et moi, ça caillait, nous étions en février ! » Tout cela reste une anecdote bien sûr, mais elle est révélatrice d’un temps. Et surtout elle associe deux des chanteurs les plus influents de leur génération dans un contexte. En l’accompagnant sur le chemin de la gare, on ne peut s’empêcher d’y repenser de manière amusée. Il nous signifie son plaisir d’avoir été des nôtres et rien ne lui fera bouder ce plaisir-là, pas même le lourd dispositif de sécurisation du centre de Strasbourg en plein mois de décembre – signe que les temps ont bien changé, et pas dans le sens souhaité. Yves s’est raconté, et lui qu’on sait en quête d’« Absolu » – « Sans cesse, je brasse le monde pour trouver l’unique », écrit-il quelque part –, nous a livré, le temps d’une rencontre, une parcelle de son absolu à lui. Yves Simon, Génération(s) Éperdue(s), Flammarion Génération(s) Éperdue(s), Compilation tribute, Because


Dominique A Minimaliste / Maximaliste Par Lisa Grimaud et Cécile Becker Photos : Olivier Roller

2018, année fertile pour Dominique A. Deux sorties d’albums, Toute Latitude en mars et La Fragilité à l’automne, qui s’accompagnent par deux tournées, une électrique en groupe et une acoustique en solo. Pour ce diptyque, l’artiste s’est entouré de plusieurs talents, celui des batteurs Sacha Toorop et Étienne Bonhomme, du bassiste Jeff Hallam, du guitariste et claviériste Thomas Poli et du binôme Dominique Brusson et Géraldine Capart à la console. Différents terrains musicaux se côtoient mais des similarités se dégagent, comme les questions de la guerre et de la ruralité. Ces albums, conçus au même moment, sont imprégnés des deux faces de l’artiste : minimaliste et maximaliste, toujours en correspondance l’une et l’autre. Sur Toute Latitude, l’écriture est conditionnée par une boîte à rythme berlinoise des années 80 donnant à l’album une dimension électronique, minimaliste et anguleuse.

Ces sonorités électroniques sont-elles une manière de renouer avec vos premières amours musicales ? Je souhaitais renouer avec la production en studio afin d’utiliser chaque son obtenu, potentiellement, comme un son à dénaturer. Un titre sublime : Les deux côtés d’une ombre dont le sens reste diffus. L’ombre que vous reconnaissez en vous éveillant, est-ce vous ? Je ne sais pas, mais si jamais elle a un sens particulier, elle parle peut-être de ce don d’opacité qu’on a tous. Le besoin du secret, le refus de la transparence totale dans un monde qui soit vivable. Ça fait partie des chansons les plus obscures et je n’ai pas spécialement envie de l’interpréter parce que je suis moi-même, un peu parfois, ébahi par ce qu’elle raconte. J’ai l’impression que c’est comme une espèce de déambulation un peu cauchemardesque, avec cette quête, justement, d’une ombre qui pourrait être enveloppante, englobante et qui permet d’échapper à un soleil de midi trop parlant, trop perçant. C’est particulier de se laisser dépasser par sa propre chanson. J’adore ça ! Cette chanson est remplie de métaphores, c’est un réel garde-fou. Mais avec le temps, j’ai besoin de renouer avec la réalité. J’ai besoin de quelque chose de plus terrien, de moins aérien, en tout cas dans le texte. Cela se manifeste par des propos moins diffus, c’est pourquoi le reste des chansons a un sens plus circonscrit.

81


Par moment, vous renforcez ce phrasé mi-chanté mi-récité. Est-ce votre manière de coller à des rythmiques électroniques syncopées ? Il fallait trouver sa place vocale. Je ne considère pas que c’est un album dans lequel la voix a un rôle primordial. Elle s’est adaptée à ce que la musique dictait : elle se fond à l’univers sonore. J’étais très attiré par des textes parlés, c’est devenu une évidence pour certaines chansons comme pour Corps de ferme à l’abandon. Il y a un disque d’accompagnement sur les éditions limitées où il y a 8 morceaux musicaux enregistrés à la maison avec des textes parlés. De manière générale, Toute Latitude revêt sa dimension mélancolique, avec une lumière présente mais assez diffuse. Quand on pense que le disque suivant se nomme La fragilité, on appréhende un peu… [Rires] Le prochain est plus lumineux, rassurez-vous ! Il est plus ouvert et est proche d’Eléor en fait. Les chansons sont plus classiques, les sons, très acoustiques. Les musiques ont été enregistrées chez moi sur un petit huit pistes numérique et on les a passées ensuite en studio pour leur donner de l’ampleur. Le son reste doux et privilégie la mélodie. Le chant est plus important et la place donnée à l’interprétation est plus forte.

Autre titre marquant sur le disque, La mort d’un oiseau. On ne peut s’empêcher de penser au Courage des oiseaux. Le courage n’aura pas suffi, fallait-il qu’ils succombent ? Avec La mort d’un oiseau, je raconte une histoire qui m’est arrivée : j’ai recueilli cet oiseau et je raconte les effets que cela a produit sur moi. La chanson a déboulé en pleine nuit, c’est quelque chose que je n’avais pas l’habitude de faire. Mais il ne fallait pas que j’en finisse avec Le courage des oiseaux qui est une chanson emblématique pour moi.

82

Dans cette dualité proposée par deux albums, il y a quelque chose de l’ordre d’un cheminement personnel à la fois douloureux et lumineux. L’idée d’effacement de soi pour mieux se recentrer voire se décentrer nous semble assez universelle ces temps-ci, ressentez-vous ce mouvement ? Oui, en tout cas aujourd’hui, ça imprègne l’écriture. Je sens une volonté d’engagement de la part des gens, une volonté de participer à des actions. Finalement, la déperdition de confiance envers le politique se traduit de façon positive en réinvestissant différemment le champ de l’engagement. J’accepte que ce que je fais musicalement s’en fasse l’écho et j’encourage même mes chansons à prendre ce chemin-là. DOMINIQUE A, concert le 31 mai à La Laiterie, à Strasbourg www.artefact.org Dominique A, Toute Latitude, Cinq7


Chaton Sincère / Audacieux Par Cécile Becker Photo : Henri Vogt

Sous une tornade de boucles noires, l’homme – l’œil et le verbe étincelant de gratitude de présenter le fruit de son labeur – tripote un sampler, gigote en enchaînant les punchlines autotunées. Ceci est un live signé Radio Nova et posté sur YouTube, avant la ribambelle d’articles et d’interviews déclenchées par la sortie de l’album Possible. Les rimes s’enchaînent, pleines de métaphores et parsemées du vocable en vogue. Chaton parle de lui, chante sa mélancolie, ses névroses, évoque un passage dépressif entraîné par des années de travail dans l’ombre, pour le compte d’artistes populaires. À la manière d’une Lena Dunham qui livre dans Girls les errements des pré-trentrenaires, l’expérience singulière se fait universelle et touche juste. Juliette Armanet, Clea Vincent ou Eddy de Pretto, même combat. C’est à se demander si la nouvelle génération d’artistes français ne serait pas plus encline à se révéler entièrement, ne craignant pas, au passage, de cliver par des choix musicaux tranchés – pour Chaton, ce sera un mélange de r’n’b, reggae, pop et une voix passée à l’autotune d’un bout à l’autre de son album. L’intéressé analyse : « Il me semble que c’est le simple fruit d’une époque pas mal autocentrée, notamment depuis l’arrivée des réseaux sociaux. J’ai l’impression que le petit shot d’amour que nous envoie un like ou un follow permet de se dire que nos vies ont un intérêt, qu’elles méritent d’être racontées. Je n’ai absolument pas la prétention d’en faire un jugement de valeur, j’en suis le premier acteur. Je vis en 2018. Ça me fascine plus qu’autre chose. Il y a du très bon à tout ça, comme du très néfaste… Quoi qu’il en soit, ça se répercute sur le propos artistique général et ça me paraît plutôt logique. » Biberonnés aux discothèques parentales, tous ces artistes – arrivant comme une déferlante, au même moment – sont les enfants d’Étienne Daho, France Gall, Daniel Balavoine, Véronique Sanson, Dominique A ou Mathieu Boogaerts. Ils ne cachent ni leur amour pour une scène trop longtemps considérée comme honteuse, ni pour la grande chanson française ou la littérature. La nouvelle génération incarne la somme d’une culture populaire (voire kitsch) adossée aux poncifs intellobobo, éveillant ainsi une écriture à la fois très inventive, simple et acérée. À 13h06, un samedi, Chaton aura ainsi vu passer depuis son réveil Alain Souchon, Booba, Jacques Brel, Jean Cocteau, Virginie Despentes, Damso, Desproges, Édouard Baer ou Balavoine… « Je ne me pose pas la question de la territorialité dans la musique. J’ai tendance à trouver du beau dans des tonnes de registres, je

retiens surtout les singularités. En général, ceux que je préfère disent énormément avec très peu, explique-t-il. Alors bien entendu, le langage participe à l’identité, mais pour moi, aujourd’hui, Booba et Moustaki sont au même niveau de poésie francophone, chacun représente d’une façon incroyablement juste son époque. » Alors, que raconte Chaton de la nôtre ? Désillusion, engagement, quête d’épanouissement et de bonheur, il en dit long de notre besoin inconditionnel d’amour et de vérité. Bonne nouvelle : c’est Possible. CHATON, concert le 6 avril aux Trinitaires, à Metz www.trinitaires-bam.fr

83


ELEANOR FRIEDBERGER Rebound / Frenchkiss, Modulor

CAVERN Of ANTI-MATTER Hormone Lemonade / Duophonic

Du temps de Stereolab, Tim Gane a largement exploré toutes les déclinaisons possibles d’une pop d’inspiration krautrock, mais a-t-il poussé le mimétisme aussi loin qu’il ne le fait ici ? Sans doute pas. Dès le premier titre, Malfunction – 16 mn, pas moins ! –, on se croit plongés dans l’univers proto-électronique des tout premiers Kraftwerk. La période Ralf & Florian ou Autobahn, qui a posé les jalons de la conquête électropop. D’autres s’y étaient aventurés – on se souvient d’une tentative plus acoustique de Tortoise à l’époque de Millions Now Living Will Never Die en 1996 –, mais rares sont ceux qui ont réussi à se rapprocher autant du synth-Graal. À l’heure où l’électronique s’égare parfois, l’Anglais néo-Berlinois nous remet dans le droit chemin, appuyé dans sa démarche par son claviériste Holger Zapf, constructeur de ses propres machines rythmiques. Il le fait avec cet objectif clairement affiché de restituer à sa pop sa vocation première : nous égayer l’esprit, de manière névrotique et très obstinée. (E.A.)

84

Elle, on l’embrasserait bien. Pas tant par souci de conquête non, mais plus pour la remercier de ce qu’elle fait pour nous : vivifier la pop, comme elle s’y attachait à merveille à l’époque de The Fiery Furnaces déjà et depuis, avec quatre albums solo. Il a suffi d’un petit passage dans un club grec à Athènes où les gens dansaient de manière syncopée sur des sons post-punk minimalistes pour l’inciter à quitter ses formats habituels et aborder des structures nouvelles, bancales à souhait, délicatement électroniques. Lesquelles donnent sa pleine dimension à une voix grave et chaleureuse. Envoûtante. (E.A.)

INSECURE MEN Fat Possum En 1997 sortait la compilation de Denim sobrement intitulée Novelty Rock : des balades “malaisantes” où, sous une apparente joie de vivre et moult kitscheries glam rock, transpirait le cynisme. Il semblerait que les deux amis de longue date, Saul Adamczewski (l’un des frères dégingandés de Fat White Family) et Ben Romans-Hopcraft (Childhood), se soient entièrement saisis du genre en sortant Insecure Men, produit par Sean Lennon. Des synthés sous prozac, des rythmes en carton pâte, des guitares sautillantes et des sourires grands comme Big Ben qui en disent long sur le regard que portent les deux compères sur le monde d’aujourd’hui : puant et désespérant. Un grand disque. (C.B.)

CHATON Possible / Arista, Sony « La vie, c’est l’apéro de l’enfer » chante Chaton sur J’attends en bas, premier titre de Possible, album qui, après un travail dans l’ombre de chanteurs de variété, a sorti notre intéressé d’une longue dépression. Ballades reggae, pop et r’n’b se mêlent avec sobriété pour porter une poésie du banal scandée par une voix autotunée. Des textes d’une grande contemporanéité qui racontent son auteur en toute sincérité et révèlent un triturage de la langue rarement croisé à l’heure du renouveau de la chanson française. Possible vous impose de prendre position, pas d’entre-deux possible : on aime ou on déteste. Ici, on assume complètement de se « rouler par terre » de plaisir à son écoute. (C.B.)

ERIKM & LES PERCUSSIONS DE STRASBOURG Drum-Machines / Percussions de Strasbourg Quand on dépose un disque sur la platine de manière trop distraite, il peut arriver que ce disque nous rappelle à l’ordre. Dans le cas de cette collaboration entre eRikm avec les Percussions de Strasbourg, la simulation sonore du vol d’un colibri attire l’oreille d’emblée tant elle la chatouille délicieusement. L’ i m p u l s i o n i n s t i n c t i v e d e l’expérimentateur français, qui se manifeste sous la forme de frictions métalliques, frottements et autres fourmillements, suscite des réponses appropriées de la part des Percussions : la matière sonore s’en trouve sublimée pour des plaisirs tout à fait inédits sur la durée. Tout, ici, est incitation à l’émerveillement. (E.A.)


SERENA De Terkel Risbjerg et Anne-Caroline Pandolfo / Sarbacane Prenez There Will Be Blood, le film de Paul Thomas Anderson, remplacez le personnage joué par Daniel Day-Lewis par une redoutable rouquine. Placez le tout dans les forêts impitoyables de Et Quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey : voici Serena de Terkel Risbjerg, qui, après La Lionne, nous offre un autre personnage féminin très fort, mais aux antipodes de sa Karen Blixen. Années 30 dans les sombres Smokey mountains : George Pemberton présente sa nouvelle épouse comme son égale pour gérer son exploitation forestière ; celle-ci s’affirmera au-delà de tout ce que les hommes autour d’elle, survivants ou ambitieux, auraient pu s’imaginer. Le couple, bien décidé à faire fortune, abattra tout sur son passage, arbres et humains. Habilement colorisé par Anne-Caroline Pandolfo, animé par le trait vivant de Terkel Risbjerg, sans réalisme superflu, ce thriller crépusculaire adapté du roman de Ron Rash opère comme la morsure vicieuse d’un crotale planqué sous une souche. (B.B.)

86

MOURIR APRÈS LE JOUR DES ROIS

UNE TÊTE DE NUAGE

De Manuel de la Escalera / Christian Bourgois

Ah, Erri de Luca ! Le merveilleux auteur italien nous livrait en 2006 son propre récit de la Nativité. Là, dans cette suite très singulière, il met en scène les échanges entre Miríam, Iosèf et le narrateur. Nous les avions quittés alors que le petit Ieshu venait de naître, là ils s’interrogent sur la nécessité de fuir. Mais on le sait, le Massacre des Innocents annonce le Golgotha, la Rédemption n’est possible qu’à ce prix-là. Sauf qu’ici Erri de Luca donne une vie et attribue une vraie réflexion à des personnages secondaires du récit – sans faire injure à la Vierge. De manière troublante, sans trahir le message originel. Un travail de relecture poétique qui ouvre des perspectives vertigineuses. (E.A.)

La publication de ce carnet plus de 50 ans après sa première édition sous un pseudonyme au Mexique en 1966 efface tout sur son passage. Ni avant ni après, l’éternel présent d’un homme plongé au cœur de l’appareil franquiste. L’auteur a été condamné à mort pour s’être opposé au régime et avoir tenté de se suicider – mal, en plus ! Nous vivons chacun des jours de cette « farce tragique » au cours de la trêve de Noël. Manuel en réchappe puisqu’il nous livre ses notes, d’autres n’auront pas cette chance. De récit en récit, il nous raconte non seulement ses souvenirs mais aussi la mémoire de ses compagnons d’infortune. Bouleversant. (E.A.)

SOLEIL GRIGRI De Gilles Weinzaepflen / LansKine Documentariste, musicien et poète, Gilles Weinzaepflen s’amuse à décliner dans Soleil grigri quatre façons « d’éclairer la pluralité de la perception poétique ». Les poèmes en prose de « Quart vide » évoquent un séjour au Yemen avec un non voyant. « Pivot Kinski » propose de courtes énigmes en vers, tandis que dans « Le Printemps s’appelle reviens » le réalisme poussé jusqu’à l’absurde réinvestit la langue poétique. Enfin avec « Salut voilà » l’auteur se demande en combien de souvenirs « tient » le personnage d’un père disparu : « Supportant mal les confidences et velléités artistiques de ses proches, mon père se dégageait par un conseil, toujours le même : « Il faut un sujet. » ». (P.S.)

De Erri de Luca / Gallimard

TRAVERSÉE De Francis Tabouret / P.O.L. « Que faire avec tant d’eau ? », s’interroge l’auteur page 70, puis il précise sa question : « Je veux dire qu’écrire ? » Sa Traversée, il l’a faite à bord d’un porte-container, le Fort-Saint-Pierre en compagnie de douze chevaux, quinze moutons et huit taureaux. Les chevaux, il connaît bien, il a l’habitude de les acheminer aux quatre coins de la Terre, mais les autres animaux, il les découvre dans un espace qui leur est réservé sur le bateau : espace clos qui s’ouvre sur l’espace infini de l’océan. Ce journal de bord devient un journal de vie, le sien, le leur, le nôtre, à la rencontre d’un autre territoire, tout aussi infini : la poésie. (E.A.)


Hommage à André S. Labarthe Dessins : André S. Labarthe / Texte : Emmanuel Abela / Photo : Patrick Messina

Le ça est là, c’est selon

André S. Labarthe nous a quittés le lundi 5 mars 2018 à l’âge de 86 ans. André, Bruno Chibane (directeur des publications Novo et Zut) l’a rencontré pour la première fois à l’époque de LimeLight au printemps 1992. Une interview à l’occasion d’une projection de L’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours lors d’une rétrospective Orson Welles à Strasbourg. En grand lecteur de ses écrits, y compris ceux que le critique publiait dans les années 50 aux Cahiers du Cinéma, Bruno a souhaité prolonger cet entretien initial avec une proposition singulière : la publication d’une chronique mensuelle dans LimeLight ; une chronique libre et décalée forcément, à l’image de l’auteur, cinéaste et producteur, entre autres, de la série initiée en 1964 avec Jeanine Bazin, Cinéastes de notre temps, devenue par la suite Cinéma de notre temps. La somme des notes éparses, réflexions et aphorismes sur cinq ans a donné naissance à plusieurs ouvrages. L’aventure éditoriale s’est prolongée jusqu’à tout récemment avec la publication d’un étonnant recueil de dessins, Madagascar, dont sont extraites les pages qui suivent. André, c’était plus qu’un ami, c’était une inspiration dans tous les domaines, c’était cette manière unique de relier les arts entre eux, le cinéma bien sûr, mais aussi la poésie, la psychanalyse, la peinture, la performance et la danse. André, c’était ce pilier qui nous donnait foi en ce que nous tentions de faire. Cette idée d’un récit permanent, à rythmer, ponctuer, sublimer. Cette idée que les choses ne deviennent ce qu’elles sont qu’une fois déclenchées. Cette idée que nous ne sommes nous-mêmes que dans l’impulsion : celle-ci, même aventureuse même sublimée même inassouvie ou contrariée. Avec cette si belle métaphore d’un verre qui n’existe jamais autant que quand il se brise. André, tu le sais, tu nous manques.

88


89


90


91


Take me somewhere nice n°7 Par Nicolas Bézard

Il y eut entre nous un moment de silence. Ce fut à moi de le rompre.

92


93


Regard n°12 Par Nathalie Bach

Ce n’est pas vrai que le chagrin s’en va. Il est cette brume moite dans laquelle nous nous efforçons de ne pas pleurer. Un désert de chairs où il n’existe aucun train. Ce n’est pas vrai que le chagrin s’endort. Il est ces semaines de malheur, de bois fondu à l’odeur de guerre où nous campons depuis toujours. Où nous chantons. Jusqu’à souffle coupé et joues roses, jusqu’à l’attente d’un nouveau jour qui porterait un nom juste et parfumé, un nom dont les notes de têtes nous hisseraient vers notre carême, un nom qui dirait son nom. Ce n’est pas vrai, nous n’étions pas moins beaux, ni meilleurs, et même, quelquefois, nous aimions être sales. Au creux, tout au creux de l’éternelle colline pourtant, il y a le souffle chaud de nos mémoires. Et toi qui me regardes. Comme si j’étais vivante.

94


A world within a world n°13 Par Emmanuel Abela – Photo : Léa Fabing

Soyons

Autant qu’à n’être rien, soyons. Soyons abordable Soyons recevable Soyons présentable Soyons convenable Soyons perméable Soyons discernable Soyons déchiffrable Soyons saisissable Soyons agréable Soyons favorable Soyons confortable Soyons fréquentable Soyons souhaitable Soyons profitable Soyons inflammable Soyons distinguable Soyons isolable Soyons préférable Soyons imparable Soyons imbattable Soyons incroyable Soyons improbable Soyons immanquable Soyons remarquable Soyons adorable Soyons admirable Soyons désirable Soyons déraisonnable

95


Scénarios imaginaires n°13 Par Ayline Olukman

96


97


Carnaval n°17 Par Chloé Tercé — Atelier 25

98


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
NOVO 49 by MÉDIAPOP - Issuu