IMPACTS PSYCHOLOGIQUES ET PSYCHOSOCIAUX DE LA VIOLENCE LIÉE À L’OCCUPATION EN PALESTINE RÉSULTATS DES INTERVENTIONS DE MÉDECINS DU MONDE DANS LE NORD DE LA CISJORDANIE MAI À SEPTEMBRE 2016
L’INTERVENTION DE MÉDECINS DU MONDE (MDM) DANS LE NORD DE LA CISJORDANIE Médecins du Monde France (MdM) travaille en Palestine depuis 1996 et concentre actuellement ses activités dans le nord de la Cisjordanie sur des programmes visant à prévenir et limiter les impacts psychologiques et psychosociaux de l’occupation dans les gouvernorats de Naplouse, Qalqilya, Salfit et de la vallée du nord du Jourdain du gouvernorat de Tubas Les équipes de MdM interviennent essentiellement suite à trois types d’incident critique : - Les incidents liés aux interventions militaires israéliennes : balles réelles, violence contre les écoles et blessures à la suite d’agressions physiques, etc.
(ANNEXE 01)
- Les attaques de colons : victimes/blessés, meurtres, dommages matériels, intimidation ou harcèlement, etc. - Les démolitions : démolitions de maisons dans la zone C en raison de l’absence d’octroi de permis de construire par les autorités israéliennes MdM fournit un soutien psychosocial d’urgence aux personnes directement ou indirectement affectées par des évènements violents et organise des groupes de soutien par les pairs dans le but de renforcer la résilience et des mécanismes d’adaptation fonctionnels chez les personnes ayant vécu ou susceptibles d’être confrontés à des incidents violents.
(ANNEXE 02)
RÉSULTATS DE L’INTERVENTION DE MAI À SEPTEMBRE 2016 Ce document présente les résultats de nos interventions sur une période de 6 mois (de mai à septembre 2016) dans le nord de la Cisjordanie. Nos chiffres n’indiquent donc pas le nombre total d’incidents critiques en Palestine en général (qui est inévitablement plus élevé). Ils fournissent néanmoins des éléments sur la violence et les impacts psychosociaux que nos équipes ont constatés sur le terrain dans le cadre de 353 visites au sein des communautés affectées et auprès des 161 personnes participant à des groupes de soutien par les pairs.
LES INCIDENTS CRITIQUES RESTENT LA RÈGLE (ANNEXE 01) Du 1er mai 2016 au 30 septembre 2016, les équipes de MdM sont intervenues suite à 53 incidents critiques, au cours desquels une personne ou un groupe a été tué, a été exposé à des menaces de mort, à des blessures graves ou des menaces de blessures graves. Ce chiffre indique une stabilité relative du nombre d’incidents critiques : - mai à octobre 2015 : 2,6 incidents par semaine - nov. 2015 à avril 2016 : 3 incidents par semaine - mai à septembre 2016 : 2,7 incidents par semaine La plupart des interventions de MdM font suite à des incidents associés au recours à la force par les Forces de sécurité israéliennes (FSI) (62 %), suivis par les incidents violents perpétrés par des colons (32 %) et les démolitions (4 %). Le contexte restant extrêmement instable, certaines tendances pourraient néanmoins expliquer les variations observées : - La vague de démolitions du début de 2016 a clairement eu un impact sur les statistiques - De nombreux facteurs peuvent expliquer l’évolution des incidents associés aux FSI ou aux colons : la situation politique, l’escalade de la violence et le déploiement de l’armée, les actions aboutissant à des attaques « price tag » (prix à payer), la saison (par ex. le moment de la récolte des olives - en octobre - tend à être associée à une augmentation des attaques des colons). - Les périodes de forte violence des colons sont souvent suivies d’une diminution temporaire de celle-ci.
VERS UN TRAUMATISME RÉCURRENT ET PERMANENT DES COMMUNAUTÉS LOCALES (ANNEXE 02) Ces incidents ont différents impacts : - Une minorité de personnes présente des troubles psychologiques modérés à sévère et nécessite l’intervention de professionnels de la santé mentale
LA RÉCURRENCE DU PROBLÈME CONSTITUE LA PLUS GRANDE DIFFICULTÉ, CAR 40 % D’ENTRE ELLES ONT DÉJÀ ÉTÉ IMPLIQUÉES DANS UN ÉVÈNEMENT CRITIQUE PAR LE PASSÉ ET VIVENT DANS UN CONTEXTE DE TRAUMATISME PERMANENT.
- Un pourcentage élevé de personnes connait une détresse légitime et d’autres réactions psychologiques, qui les affectent régulièrement et de façon continue, et augmentent le risque de développer des problèmes de santé mentale à long terme Sur les 353 personnes visitées par MdM, il a été constaté que 29 % (102 personnes) avaient besoin de Premiers secours psychologiques . Celles-ci sont considérées comme les personnes les plus affectées, 78 % d’entre elles déclarant présenter des signes sévères de stress aigu et étant susceptibles de développer des troubles de stress post-traumatiques, et 20 % développant des signes modérés de stress aigu. Le questionnaire d’évaluation psychosociale interne de MdM va plus loin et décrit l’impact et les conséquences concrètes des incidents sur ces personnes : - 68 % de ces personnes déclarent plus de deux signes psychologiques (stress, anxiété, sentiment d’insécurité, etc.) - 50 % d’entre elles déclarent plus de deux signes associés à un traumatisme (flashbacks, sentiments et pensées intrusifs, problèmes de concentration, etc.) - 48 % d’entre elles déclarent plus de deux signes physiques (troubles du sommeil, maux de tête, etc.) - Une régression des progrès scolaires est constatée chez 30 % des enfants et des adolescents - Une altération du fonctionnement quotidien est rapportée par 20 % de la population (incapacité à accomplir le travail quotidien, le travail scolaire ou les responsabilités familiales, etc.) Ces résultats sont cohérents avec les données précédentes recueillies de novembre 2015 à avril 2016, ce qui signifie que cette tendance se maintient au fil du temps. La plupart des interventions d’urgence psychosociale étant conçues pour des personnes confrontées à un seul évènement, la récurrence du problème constitue par conséquent la plus grande difficulté, car 40 % d’entre elles ont déjà été impliquées dans un évènement critique par le passé et vivent donc dans un contexte de traumatisme permanent. Même les personnes qui ne sont pas directement impliquées dans des incidents critiques sont affectées par ce climat de peur généralisé où le stress tend à devenir la règle. Les mécanismes d’adaptation, tels que le soutien familial, le travail et la religion, permettent aux communautés de continuer à vivre aussi normalement que possible. Mais il convient de noter que ce qui pourrait parfois être considéré comme de la résilience constitue également l’adaptation nécessaire à un environnement stressant dans lequel la violence et les conflits font partie intégrale du quotidien depuis longtemps. C’est pourquoi aujourd’hui plus de 25 % des bénéficiaires répondent à la question « Comment vous adaptez-vous à l’adversité » par « j’abandonne ».
CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS « Les Premiers secours psychologiques ne sont certainement pas suffisants » : A la veille des 50 ans de l’occupation, la Palestine est devenue un contexte complexe dans lequel les communautés sont directement ou indirectement confrontées à des événements potentiellement traumatisant multiples et continus. Parallèlement aux Premiers secours psychologiques dispensés suite à des incidents critiques, MdM entend développer de interventions d’urgence innovantes en vue de fournir un soutien psychologique de faible intensité aux personnes présentant des difficultés psychologiques modérées. Cela requiert une implication moindre en termes de ressources humaines spécialisées et permet donc une couverture plus étendue des communautés dans le besoin. Bien qu’essentielles, ces interventions restent palliatives et ne permettent pas de prévenir la récurrence des problèmes. En vertu du droit humanitaire international, Israël, la puissance occupante, a le devoir de protéger la population palestinienne. Dans les territoires palestiniens occupés, les autorités israéliennes doivent prendre toutes les mesures possibles pour garantir le respect du « droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale qu’elle soit capable d’atteindre », un droit fondamental en vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966. Aujourd’hui pourtant, selon l’organisation israélienne de défense des droits de l’Homme Yesh Din, plus de 80 % des plaintes faisant suite à des cas de violence perpétrée par des colons sont classées sans suite en raison de l’absence d’enquête policière sérieuse, et la probabilité qu’une plainte soumise à la police israélienne par un Palestinien aboutisse à une condamnation n’est que de 1,9 %. Cette impunité encourage la répétition des attaques et la diminution du ratio officiel de signalements et de plaintes tandis que l’expansion des colonies se poursuit en Cisjordanie. L’absence de données disponibles concernant la violence des colons constitue un obstacle important pour documenter et suivre correctement les cas. Si les agences des Nations unies recueillent et publient régulièrement des données, celles-ci restent uniquement axées sur les incidents faisant des victimes et entraînant des dommages matériels, sans
AUJOURD’HUI PLUS DE 25 % DES BÉNÉFICIAIRES RÉPONDENT À LA QUESTION « COMMENT VOUS ADAPTEZ-VOUS À L’ADVERSITÉ » PAR « J’ABANDONNE ».
prendre en considération ou distinguer les incidents d’intimidation et de harcèlement qui ont néanmoins, surtout lorsqu’ils sont répétés, un impact considérable sur la situation de la population en matière de santé mentale et psychosociale. Le refus de l’accès aux biens immobiliers et agricoles ainsi qu’aux routes pèse également indirectement sur les questions de santé mentale et de santé. Concernant les cas de violence commis par les forces de sécurité israéliennes, des organisations de défense des droits humains ont fait part de leur préoccupation quant au risque que présentent les tirs disproportionnés et illégaux contre les manifestants . Yesh Din assure un suivi de l’application de la loi sur les soldats des FSI soupçonnés de porter atteinte aux Palestiniens et à leurs biens et conclut qu’il existe « une incapacité permanente à mener des enquêtes exhaustives aboutissant à des mises en examen » . Le résultat est, encore une fois, un climat d’impunité pour les actes portant atteinte aux communautés palestiniennes. L’environnement de coercition et de violence chronique dans le nord de la Cisjordanie est donc une source sérieuse de préoccupations car il menace l’équilibre psychosocial et la santé mentale des habitants. Il alimente aussi les frustrations qui pourraient contribuer à perpétuer le cycle de violence dans la région, dans un contexte d’occupation militaire prolongée des territoires palestiniens, de violations chroniques des droits humains palestiniens et d’absence de mise en cause concernant les violations du droit international.
La communauté internationale, notamment l’Union européenne et la France en tant que partenaires clés d’Israël (Accord d’association EU-Israël, dialogue politique, etc), doit exercer une pression sur le gouvernement d’Israël pour qu’il remplisse ses obligations juridiques afin de : - garantir le droit à la sécurité du peuple palestinien - s’assurer que les actes des FSI sont conformes aux normes d’application du droit international - sanctionner les auteurs de violence, notamment les colons violents
ETUDE DE CAS : CERNÉE PAR LES COLONS Amina et sa famille vivent dans le village de Yatma, au sud de Naplouse, à quelques mètres de l’avant-poste de Rahaleem, où aucun mur ni clôture ne les protège des colons. Amina vit là depuis longtemps, avant l’arrivée des colons. Amina a 50 ans, elle a trois fils adultes et une fille adolescente. Sa maison est très près de la route de la colonie. Sa famille est sans cesse exposée à de la violence verbale, à des intimidations et à de la violence physique. Son mari n’est pas en bonne santé (il a récemment subi une opération à cœur ouvert). Quand l’équipe de MdM a rencontré Amina après les derniers affrontements avec les colons, elle leur a expliqué : « Je reste souvent seule, mon mari ne peut me protéger, son cœur est trop faible, j’appelle mes fils tous les jours, je suis stressée, j’ai peur que les colons ne les attaquent sur la route, quand ils rentrent à la maison le soir, la route est si dangereuse, nous ne pouvons même pas avoir une protection ou un mur, car nous sommes dans la Zone C. Même si les colons attaquaient la maison quand mes fils sont présents, je ne veux pas qu’ils affrontent les colons ; les colons ont des armes, ils peuvent nous tuer... » « Je n’arrive pas à bien dormir, je ne me sens pas en sécurité, je me sens angoissée et triste la plupart du temps. Vous savez quoi ? Mes fils ne se marieront pas dans cette maison ; quels parents laisseraient leurs filles venir et vivre ici dans un lieu si dangereux ? Mais si nous quittons la maison, les colons la prendront avec nos terres. Que pouvons-nous faire ? Nous devons être les gardiens de cette zone. (...) J’essaie de m’occuper l’esprit en faisant du travail à la maison, plutôt que de passer d’une fenêtre à l’autre (pour regarder les colons) ».
Léo Goupil-Barbier Coordinateur Plaidoyer Médecins du Monde France - Mission Palestine +972 (0) 595 94 06 50 - + 972 (0) 549 08 73 63 coord.adv.palestine@medecinsdumonde.net © Médecins du Monde France, Novembre 2016 Le rapport technique exhaustif est disponible sur demande