Retour sur...
Femmes, après coup
au Cambodge
2
Dans le monde, une femme sur trois a été victime d’un acte de violence, une femme sur cinq sera victime d’un viol ou d’une tentative de viol dans sa vie, 5 000 « crimes d’honneur » sont perpétrés chaque année contre des femmes, un tiers des grossesses n’est pas planifié.
3
4
Femmes, après coup Contre toutes les violences, dire et reconstruire
D
epuis de nombreuses années, Médecins du Monde (MdM) mène des actions de prévention et apporte des réponses aux violences subies par les femmes dans plusieurs pays, sur tous les continents. L’association intervient dans des contextes variés et rencontre presque toutes les formes de violences perpétrées à l’encontre des femmes. Pour que ces violences – qu’elles soient physiques, psychologiques, économiques ou la conséquence de pratiques traditionnelles préjudiciables – sortent de l'abstraction, Médecins du Monde a décidé de témoigner en réalisant l’exposition Femmes, après coup. Cette installation photographique est le fruit du travail réalisé par le photographe Lâm Duc Hiên dans sept pays où MdM mène des programmes auprès de femmes
victimes de violences (Guatemala, Nicaragua, Haïti, Moldavie, République Démocratique du Congo, Pakistan, France). À travers ces photos, les visages ne sont plus ceux de victimes anonymes mais de femmes vivantes. Elles témoignent de leurs parcours et des possibles reconstructions. Cette exposition est dédiée à ces femmes qui ont accepté d’être photographiées et de témoigner, nous livrant ainsi des fragments de leurs vies. Après avoir fait escale à Paris, Bordeaux, Bruxelles, Anvers, Nancy, Munich, Le Havre et Toulouse, l’exposition a été présentée au Cambodge, à Siem Reap, du 1er au 21 décembre 2012, dans le cadre du 8e Festival photo d’Angkor. Nathalie Lam, chargée des Événements, MdM http://femmesaprescoup.com 5
interview Françoise Callier a travaillé durant 15 ans à l’Agence 2e Bureau comme agent de photographes, représentant des artistes comme Helmut Newton ou Jean-Paul Goude. Elle fut également en charge de la presse sur le Festival Visa pour l’Image à Perpignan et représentante pour la France de l’Agence Corbis. Depuis 2006, elle est coordinatrice du programme pour le Festival photo d’Angkor.
6
Comment est né le Festival photo d’Angkor ? En 2005, Jean-Yves Navel, actuel directeur du Festival, entouré d’un groupe d’amis photographes, a eu l’idée de créer le premier festival de photo d’Asie du Sud-Est à Siem Reap, au Cambodge. Et nous en sommes à la huitième édition ! Dès le départ, le Festival a voulu se différencier de la plupart des événements photo en aidant chaque année de jeunes photographes asiatiques à travers l’organisation d’ateliers gratuits. Notre programme est assez éclectique, puisque nous montrons aussi bien de la photographie documentaire, du photo-
journalisme que de la photo artistique. Autre particularité à laquelle nous sommes attachés : le Festival a aussi fondé l’association Anjali House, une maison qui accueille tout au long de l’année une centaine d’enfants défavorisés, qui participent eux aussi à des ateliers photo pendant le Festival. Un livre intitulé Cambodia, Our Vision, dans lequel ils présentent leurs photos, a été publié en 2010. Ces enfants nous offrent une vision optimiste et lumineuse de leur pays. L’exposition de Lâm Duc Hiên sur les violences faites aux femmes fait cette année l’ouverture du Festival. Qu’est ce qui vous a amené à retenir ce travail ? Lâm Duc Hiên est un excellent photographe. J’avais déjà été particulièrement intéressée par son exposition sur le Mékong… Donc je n’ai eu aucune hésitation ! De plus, nous avions envie d’aborder le thème des violences faites aux femmes.
À l’image de Médecins du Monde, de plus en plus d’ONG travaillent avec des photographes pour témoigner de ce qu’elles voient et font au quotidien. Que pensez-vous de ce phénomène ? C’est une voie que nous avons envie de creuser. En ce qui concerne le Festival d’Angkor, cette collaboration avec les ONG permet à des photographes asiatiques de témoigner de ce qui se passe chez eux. Ils ont plus facilement accès aux terrains, ils parlent la langue des pays où ils travaillent. C’est un vrai avantage. Et puis ce sont des travaux de longue haleine qui sont de moins en moins financés par les journaux ou les agences de presse. Alors, c’est une chance si les ONG peuvent faciliter ces travaux tout en utilisant les photos pour leur propre communication. Propos recueillis par Boris Martin, avec la participation de Victoire Nicolle, bénévole à MdM
Le site du Festival photo d’Angkor www.angkor-photo.com 7
8
9
Récit, par Boris Martin
Au cœur d’Angkor :
la Citadelle des femmes « Je ne trouve pas les mots… Ce sont surtout les visages de ces femmes qui me frappent. » Oudom a 19 ans, la fraîcheur de son âge, le sourire avenant de son peuple, l’envie de parler. Avec un ami, ce jeune Cambodgien a décidé de venir voir l’exposition organisée par Médecins du Monde. Parmi tous les clichés que le photographe Lâm Duc Hiên a rapportés des quatre coins de la planète, c’est sur une photo prise au Pakistan que s’est posé le regard d’Oudom. La scène se tient à Lahore, dans un Dar-Ul-Aman, un refuge d’État où sont accueillies les femmes victimes de violences. On y voit l’une d’elles, effondrée, soutenue par deux autres femmes. Les mains se lient, se font attelle, pour un peu on croirait entendre les paroles de réconfort murmurées derrière les voiles aux couleurs chatoyantes. La douleur est là, palpable 10
et insondable, intime et contagieuse. Lahore-Siem Reap : 3 600 km… Les yeux d’Oudom oscillent entre la photo et sa légende, traduite en khmer : « Je réalise qu’il y a beaucoup de violence ailleurs aussi… Je suis très choqué, mais aussi très ému par la consolation qu’apportent ces deux femmes à leur amie. » La nuit commence à tomber sur l’exposition installée dans le centre de Siem Reap, aux portes d’Angkor, là où les vestiges de la culture khmère émergent chaque jour un peu plus, rescapés du temps et du génocide orchestré par Pol Pot. À l’image d’Oudom, les visages des visiteurs se perdent peu à peu dans la pénombre quand ceux des femmes photographiées en sortent, illuminés par les éclairages, comme sortis de l’oubli. Eux aussi. Posées sur des mannequins d’acier surmontés d’ombrelles arbo-
11
rant ce jaune safran symbole des moines bouddhistes, les photographies éclatent dans leur dureté et leur beauté mêlées. Les visages de ces damnées de la Terre interrogent, interpellent, défient presque le visiteur. À quelques mètres de là, la rivière qui a donné son nom à la ville déroule son cours paisible. Trois jours plus tôt, ses flots charriaient de minuscules embarcations, coupelles en forme de lotus ou de cœur, surmontées de bâtons d’encens et de bougies, que les familles rassemblées mettaient à l’eau, formant des vœux secrets pour l’année, pour la vie… La Fête des Eaux, dont on dit qu’elle a pour but de « remercier l’Eau et la Terre de leurs bienfaits et s’excuser de les avoir souillées1 », s’achevait au rythme lent de frêles guirlandes transportant mille et un espoirs. Parmi eux, peut-être, celui de conjurer la folie des hommes. Le combat des femmes, ce soir, se joue sur les berges de la Siem Reap, au milieu des jardins du Raffles, où l’exposition bat maintenant son plein. Dans l’obscurité, presque à tâtons, les visiteurs se pressent autour des mannequins portant témoignage de violences physiques, psychologiques ou économiques. Ici des jeunes filles se prostituant 12
1/ Évelyne Porée-Maspero, Cérémonie des douze mois, fêtes annuelles cambodgiennes, Phnom-Penh, Institut Bouddhique Commission des Mœurs et Coutumes, 1950.
dans les rues de Kinshasa, là des ouvrières guatémaltèques soumises à des cadences infernales, là encore des femmes violées en Haïti. Défilé de douleurs. Face à elles, avec elles, des hommes, des femmes, des enfants entament un dialogue, silencieux d’abord, partagé ensuite. Kimly, une jeune femme d’une trentaine d’années, est venue avec sa fille qui fête ses dix printemps : « J’essaie de comprendre ce qui se passe dans la photo. Je voudrais aussi que ma fille comprenne. Ces photos parlent de la vraie vie, elles sont tellement parlantes. » à l’image de Kimly, Soda est venu en famille avec son épouse Dany et leur fils Tonton. Il a pourtant hésité à sauter le pas, à se faufiler entre les expatriés et touristes occidentaux attirés par l’audience internationale du Festival. Comme beaucoup de ses compatriotes, Soda n’est pas à l’aise dans ces espaces culturels, tellement codés, pour tout dire surfaits où se presse un public qui ne lui ressemble pas. En organisant cette exposition à ciel ouvert, en plein centre-ville et en accès libre, Médecins du Monde voulait faire en sorte de rapprocher les uns et les autres. Pour cette soirée d’inauguration, à voir les Français, Australiens ou Anglais qui se
déplacent avec aisance un verre à la main, le pari n’est pas complètement gagné. Mais Soda ne s’est pas démonté. Il a franchi cette frontière invisible, celle de la défiance et de l’effacement spontané qu’affectent les gens de son milieu : « Je pensais que ma femme et mon fils devaient savoir que, dans le monde, beaucoup de femmes ne sont pas libres. Au Cambodge aussi, la plupart des hommes contrôlent les femmes. Ils ne les considèrent pas comme leur égales, même si le gouvernement mène des campagnes en ce sens ». Moins sibyllin qu’Oudom, Soda est persuadé que cette exposition « peut aider les Cambodgiens à réaliser qu’il y a de la violence ici aussi. »
Il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour s’en rendre compte. À Angkor, parmi les centaines de temples qui parsèment la campagne environnante, il en est un qui ne laisse personne indifférent : Banteay Srei, « la Citadelle des femmes ». Ce nom lui aurait été donné par les populations du lieu, fascinées par ses sculptures tellement raffinées qu’elles ne pouvaient être l’œuvre d’hommes. Au seuil de cette merveille dédiée à Shiva, ce dieu symbole de la totalité du monde, souvent représenté par un phallus dressé, il est possible que vous croisiez le chemin d’une mendiante dont vous vous souviendrez longtemps. Défigurée à l’acide, elle a subi le sort de celles qui auraient trompé leur mari, souillant ainsi la fierté familiale. Crime d’honneur, dit-on. Pour prix de cet oxymore, depuis, ses lèvres lisses ne retiennent plus la salive, ses yeux figés n’acceptent plus le clignement des cils, les boursouflures ont ravagé son visage, sa langue ne martèle plus aucune syllabe pour vous remercier de l’attention que vous lui portez et du billet que vous glissez, impuissant, dans sa main paralysée. 13
Reste son regard… Recluse dans son propre corps, victime des hommes réfugiée dans la Citadelle des femmes. Alors vous la quittez, mi-soulagé mi-fou de colère, pour suivre le flot de touristes débonnaires qui vous emmène vers « la merveille ». Après l’horreur, la beauté, Banteay Srei et ses basreliefs de grès rose au milieu desquels, à la faveur de la mousson, des graines ont réussi à germer, donnant naissance à de timides pousses. Vous regardez négligemment les représentations des Devatâ, ces nymphes célestes aux yeux clos arborant un sourire désarmant de sérénité, vous appréciez « la fraîcheur de leur jeune corps au torse nu, la grâce de leurs gestes souples et de leurs doigts fuselés tenant un lotus ou jouant avec des cordons de fleurs2 ». Mais quelque chose – non, quelqu’un – vous retient à tout jamais d’en savourer la beauté. La violence, Sinoun peut témoigner qu’elle « l’a souvent vue dans son quotidien », même si elle refuse d’en dire plus. Divorcée, la quarantaine, elle se cache presque derrière l’une de ses deux 14
2/ Maurice Glaize, ancien conservateur d’Angkor, Les Monuments du groupe d’Angkor, 1944.
" Je suis très choquée. Il faut aussi freiner la violence au Cambodge. On n’en parle pas assez, parce que c’est dans la culture khmère de taire ces choses-là. "
filles, Lineat, qui l’a accompagnée et décrypte pour elle les légendes des photographies. Sinoun n’a jamais appris à lire, mais elle a des choses à dire : « Je suis très choquée. Il faut aussi freiner la violence au Cambodge. On n’en parle pas assez, parce que c’est dans la culture khmère de taire ces choses-là. Nous pouvons apprendre des
autres cultures et de leur manière de traiter cette question. En tout cas, de voir ces photos, hé bien, oui, ça soulage… » La mère et la fille s’apprêtent à repartir quand Lineat, jusque-là silencieuse, s’excuse presque de vouloir dire quelque chose qui
semble lui tenir à cœur : « Je vais en parler à mes copines. » Transmettre. C’est peut-être le pari que l’exposition a remporté ce soir. L’inauguration touche à sa fin. Peu à peu le public déserte les travées de l’exposition, délaissant les mannequins d’acier sur lesquels les femmes
photographiées semblent retomber dans l’oubli, orphelines de l’attention qu’on leur a portée le temps d’une soirée. Seuls quelques visiteurs s’attardent. Parmi eux, une jeune fille scrute inlassablement les visages, parcoure les textes avec attention : « Je suis particulièrement émue par ces portraits. » Peut-être parce qu’ils lui parlent un peu d’elle. Sophal a 22 ans, un sourire désarmant aux lèvres, un appareil photo en bandoulière. Il faut du temps pour qu’elle se livre, un peu, retrace le parcours chaotique qui l’a conduite à croiser un jour le chemin de ce Festival d’Angkor. Originaire de Siem Reap, née dans une famille pauvre, Sophal n’est pas allée à l’école. Encore enfant, elle restait à la maison pour garder ses frères et sœurs. Un peu plus tard, ses parents l’ont envoyée vendre des fleurs dans les rues de la ville pour rapporter un peu d’argent. Sans plus de détails, évoquant son « voisinage », Sophal raconte qu’elle y a connu des violences. À peine une ombre passe-t-elle devant ses yeux toujours pétillants. Comme si le passé était désormais relégué aux oubliettes, impuissant 15
en parallèle, conçus pour être imbriqués l’un dans l’autre. Anjali – un mot sanscrit qui signifie « offrandes » – développe toute une panoplie d’activités pour aider parents et enfants à sortir ces derniers de la rue : programme éducatifs, cours d’anglais, aide sanitaire, éducation physique, initiation à l’informatique. Mais une grande partie de son travail repose sur une ouverture à l’art, en particulier la photographie. Chaque année, à l’occasion du Festival, les enfants d’Anjali ont la possibilité de participer à des ateliers aux cours desquels ils présentent leur travail et reçoivent les conseils de photographes professionnels. Transmettre, encore. à fracturer l’existence qu’elle s’est depuis construite. La vie de la rue sera pourtant son quotidien jusqu’à ses 17 ans. C’est à cet âge qu’elle pousse la porte d’Anjali House, une association venant en aide aux enfants des rues et à leurs familles. Anjali House a été créée en 2006 à l’initiative d’un groupe de photographes qui, un an plus tôt, avait lancé la première édition du Festival photo d’Angkor. Depuis, les deux projets ont avancé 16
Cette chance de rencontrer Anjali et le Festival, Sophal l’a saisie au bond. Peu à peu, la jeune fille s’est reconstruite, se passionnant pour la photo, démontrant un vrai talent, décrochant même un prix en 2010 et inaugurant, la même année, sa première exposition personnelle. Désormais, Sophal vole de ses propres ailes. Elle a quitté Anjali House pour travailler à Halo Trust, une ONG anglaise spécialisée dans le déminage, une tâche
" Oui, l’espace d’une soirée, Angkor a bel et bien été la Citadelle des femmes. " immense au Cambodge où les mines anti-personnel font encore 200 victimes chaque année. Comme si Sophal avait trouvé dans l’aide qu’elle peut apporter aux autres le moyen de rassasier ce besoin de consolation dont elle ne parle jamais. Pour elle, en tout cas, décrocher cet emploi est une nouvelle chance : « Grâce à ce travail, je suis respectée… » Mais la jeune fille n’a pas pour autant renoncé à la photographie. Cette année encore, elle participe aux ateliers organisés dans le cadre du Festival : l’occasion, aussi, de rendre visite à la « maison des offrandes » qui lui a tant donné… C’était le 1er décembre 2012. Un samedi soir sur la Terre… Grâce à Sophal, Kimly et sa fille, Oudom, Sinoun et Lineat, Soda et sa famille, tous rassemblés autour des portraits de ces femmes de Moldavie, du Pakistan, du Guatemala ou de France, une exposition permettait de tisser un lien, contribuant à étendre la toile de ceux qui ne veulent pas fermer les yeux. Oui, l’espace d’une soirée, Angkor a bel et bien été la Citadelle des femmes. Boris Martin
Boris Martin est rédacteur en chef de la revue Humanitaire à Médecins du Monde. Il est aussi auteur, coauteur ou directeur de plusieurs essais dont Critique de la raison humanitaire (dir. avec Karl Blanchet, préface de Rony Brauman), Le Cavalier bleu, 2006. Il a également publié des récits aux éditions du Seuil (« C’est de Chine que je t’écris… », 2004, Chronique d’un monde disparu, 2008) et une fiction aux éditions Elytis en 2010 : Hong Kong, un parfum d’éternité.
17
18
19
interview Lâm Duc Hiên est né au Laos en 1966 de parents vietnamiens. Très jeune, il quitte l’école, contraint de devenir passeur de devises et de marchandises pour des contrebandiers. La guerre civile le pousse à fuir son pays de naissance en 1975 pour les camps de réfugiés de Thaïlande, avant qu’il ne s’exile en France en 1977. Diplômé des Beaux-Arts, il devient photographe et suit des organisations humanitaires. Il couvre la Roumanie libérée du joug de Ceausescu, la Russie et de nombreuses zones de conflit. Membre de l’Agence VU de 1995 à 2002. Il obtient le World Press en 2001 pour une série de portraits sur les « Irakiens sous embargo ». Il est l’auteur du livre Mékong, histoires d’hommes qui a donné lieu à une exposition sur les grilles du Jardin du Luxembourg du 19 septembre 2009 au 6 janvier 2010.
20
21
Comment en êtes-vous venu à travailler sur le sujet des violences faites aux femmes ? C’est un thème qui me touche particulièrement du fait de mon histoire personnelle, mais aussi parce que j’ai travaillé dans l’humanitaire auparavant. Tout au long de ma vie, j’ai été confronté à des violences contre des femmes. J’avais besoin de témoigner. Alors quand j’ai rencontré Médecins du Monde, ce fut comme une évidence. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué à l’occasion de ce travail ? Incontestablement le témoignage de ces femmes. Quand elles acceptent de parler, c’est un pas décisif car elles comprennent que c’est déjà changer quelque chose. À partir de ce moment-là nait une relation de confiance entre ces femmes et moi-même. Pour celles qui acceptent que leur visage apparaisse, c’est un peu comme si elles nous disaient : « Moi j’ai subi la violence et je vous regarde ». C’est pour cela que je fais des portraits très serrés. Certaines me demandent de témoigner 22
anonymement. Alors je les photographie de sorte qu’on ne reconnaisse pas leur visage, mais le résultat et le message restent toujours aussi forts. Pour vous, la photo ne se contente pas de montrer : elle est aussi une aide au témoignage pour celles et ceux que vous montrez ? Oui car lorsque les femmes acceptent de parler, leur voix pleine d’émotions me guide dans mon travail. La photo doit traduire instantanément la violence qu’elles ont subies et ses conséquences. Je m’aperçois aussi que mes photos aident ces femmes à se regarder. Leur regard sur elles-mêmes change. C’est pour cela aussi que je fais en sorte de rester longtemps sur place : j’ai besoin que les femmes prennent le temps de se dévoiler, que notre relation devienne complice. Je me souviens des DarUl-Aman au Pakistan, ces refuges où les hommes sont interdits. Toutes les femmes étaient voilées, mais au bout d’une semaine, elles se sont dévoilées, littéralement, tant dans leur histoire qu’au sens physique du terme. Comme si ces jeunes filles de
18 ou 20 ans, mariées de force par leurs familles, avaient décidé d’afficher leur féminité avec fierté… En fait, mon travail va au-delà du témoignage : ma démarche me transforme en ce que je pourrais appeler un « socio-photographe » ou un « psychophotographe ». Je n’ai pas l’impression de voler leur image. Au contraire, j’ai le sentiment de leur donner quelque chose. Vous êtes Franco-Laotien, né au Laos tout proche et vous connaissez bien le Cambodge. Que signifie pour vous le fait de présenter votre exposition au Festival photo d’Angkor ? C’est une véritable consécration de cœur. Présenter ici tous ces témoignages que j’ai rassemblés à travers le monde, c’est une façon d’évoquer ce que j’ai enduré durant mon enfance, dans mon pays d’origine et de dire aux gens : « Voilà, j’ai vu et vécu la violence et je m’en suis sorti ». C’est très fort. Et puis, tout comme les Laotiens, les Cambodgiens sont un peuple très pudique : nous n’aurions pas pu montrer la violence telle qu’elle existe ici. Mais faire témoi-
Un comme ntaire ? une légende ?
gner des femmes d’autres pays sur des problèmes similaires les amène à réfléchir à leur propre situation. Cela devient un témoignage indirect provoqué par d’autres témoignages venus d’ailleurs. Comme si un lien s’était créé entre tous ces gens. Propos recueillis par Boris Martin, avec la participation de Victoire Nicolle, bénévole à MdM
Le site de Lâm Duc Hiên www.lamduchien.com 23
24
25
26
Femmes, après coup :
l’exposition en chiffres et en mots • 10 étapes dans 4 pays
Paris, Bordeaux, Bruxelles, Anvers, Nancy, Munich, Le Havre, Toulouse, Angkor, bientôt Aix-en-Provence
•P lus de 60 000 visiteurs Paroles de visiteurs « On sent vraiment que cette violence pourrait arriver à n’importe quelle femme, simplement parce qu’elle est femme… »
« Magnifique, mais éprouvante expo »
Nora, Toulouse, septembre 2012
« Bravo à Lâm Duc Hiên qui ne trahit pas le vécu de ces différents
Nadia, Bordeaux, mars 2011
pays et permet un témoignage plein de sens » « J'ai beau savoir, cela reste difficile »
Diane, ancienne coordinatrice MdM au Nicaragua, Paris,
Anne, Bruxelles, septembre 2011
avril 2010
« J’ai eu un doute : cette expo est-elle interdite aux hommes ? J’étais le seul homme dans la salle… Pourtant les hommes sont
« Cette exposition peut aider les Cambodgiens à réaliser qu’il y a de la violence ici aussi » /
concernés… » Philippe, Paris, avril 2010
Soda, Siem Reap, décembre 2012 /
27
Rédaction : Nathalie Lam, Boris Martin, Victoire Nicolle Crédits photos : Lâm Duc Hiên, Boris Martin, Ärzte der Welt éditions : Médecins du Monde - février 2013 Conception graphique : Aurore Voet
Médecins du Monde 62 rue Marcadet 75018 Paris 01 44 92 15 15 www.medecinsdumonde.org