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Extrait - LCFF Claudine à l'école

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EN FRANÇAIS FACILE

Claudine à l’école

Colette

Claudine à l’école

Colette

Adapté en français facile par

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Crédits photographiques :

Couverture : © triocean Adobestock

Page 3 : © BIS / Ph. Pierre Vals – Coll. Archives Larbor

Direction éditoriale : Béatrice Rego

Marketing : Thierry Lucas

Édition : Marie-Charlotte Serio

Couverture : Fernando San Martin

Mise en page : Isabelle Vacher

Illustrations : Conrado Giusti

Enregistrement : Blynd

© Cle International 2025 92, avenue de France 75013 Paris contact@cle-inter.com

Dépôt légal : décembre 2025

Code éditeur : 886640

ISBN : 978-209-039870-0

L’auteur

Colette est une auteure française de la première moitié du xxe siècle. Elle est célèbre pour ses romans (Gigi, la série des Claudine, Sido, qui parle de sa mère…) mais aussi pour sa vie, très libre pour l’époque.

Née en 1873 à la campagne, dont elle gardera le goût de la nature et des animaux (surtout des chats !), elle raconte de manière romanesque1 sa jeunesse dans la série des Claudine. En 1893, elle part vivre à Paris et épouse « Willy », un auteur de romans populaires. Il propose à Colette d’écrire ses souvenirs d’école et publie, sous son nom à lui, Claudine à l’école en 1900. Les gens sont choqués par le récit de cette enfance qui parle des amours adolescentes et adultes. Willy publie la suite, toujours sous son nom : Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s’en va.

En 1904, Colette publie sous son propre nom Dialogues de bêtes. Elle divorce, épouse un autre homme, aime les hommes comme les femmes, joue au music-hall, publie des livres à succès, écrit des articles de journaux, redivorce. Sa vie est un roman.

Quand elle meurt, en 1954, l’Église lui refuse un enterrement religieux, mais l’État français lui offre des obsèques2 nationales. C’est la première fois pour une femme.

1. Un peu différente de la réalité, comme un roman. 2. Funérailles, enterrement.

Le livre

Claudine à l’école est le premier volume des souvenirs de jeunesse romancés de Colette.

Claudine a quinze ans. Elle vit à la campagne et va passer le brevet* à la fin de l’année. Ce n’est pas une élève comme les autres : son père, veuf, a de l’argent, elle n’est pas de la même catégorie sociale que les autres élèves, qui sont filles de fermiers ou d’ouvriers ; elle est par ailleurs cultivée, drôle et libre. Dans son « journal », elle raconte avec humour et ironie la vie d’une école de la fin du xixe siècle, le passage du brevet, la découverte de l’amour, de la jalousie, mais aussi les mœurs3 assez libres des adultes qui les dirigent (institutrice*, médecin…).

Les mots ou expressions suivis d'un astérisque* dans le texte sont expliqués dans le Vocabulaire, page 54.

3. Manières de vivre.

Amitié amoureuse 1

Je m’appelle Claudine, j’habite Montigny ; j’y suis née en 1884.

C’est un village, pas très joli, mais que j’adore. Le charme de ce pays, ce sont les bois. Je les connais tous ; je finis toujours par y aller seule ou avec des camarades* ; plutôt seule, parce que ces petites grandes filles m’agacent4, ça5 a peur de se déchirer aux branches, ça a peur des petites bêtes, ça crie, c’est fatigué…

J’ai vécu dans ces bois dix belles années ; le jour où je devrai les quitter, j’aurai un gros chagrin.

Quand j’ai eu quinze ans, j’ai allongé mes jupes jusqu’aux chevilles, on a démoli la vieille école et on a changé l’institutrice. Le docteur Dutertre, délégué cantonal6, voulait mettre quelqu’un à sa place.

Nos deux classes* se trouvaient au rez-de-chaussée, deux classes très laides et très sales, avec des tables usées. L’odeur y était affreuse.

Je n’ai jamais eu de camarades comme moi, car les familles bourgeoises de Montigny envoient leurs enfants en pension*. Ici, les élèves sont des filles d’épiciers, d’agriculteurs, de gendarmes et d’ouvriers. Moi, je me trouve ici parce que je ne veux pas quitter Montigny ; et

4. M’énervent, m’ennuient.

5. Cela = ses camarades.

6. Personne qui veille au bon fonctionnement d’une école à l’époque.

puis, je n’ai plus de maman et papa ne s’occupe pas de moi. Il s’occupe de ses limaces7 !

Comme camarades, j’ai la grande Anaïs, froide et méchante, qui ne rougit jamais ! Elle a des cheveux entre le brun et le blond, la peau jaune, pas de couleur aux joues, de petits yeux noirs, et elle est grande et mince. Puis il y a les Jaubert, des jumelles, bonnes élèves. Elles m’agacent avec leur sagesse. Et Marie Belhomme, bébête8, mais si gaie ! Brune et mate, des yeux noirs longs. Ces quatre-là et moi, nous sommes au-dessus des « grandes ». Nous préparons le brevet élémentaire*.

Peu de temps après arrive la nouvelle institutrice, Mlle Sergent, accompagnée de sa mère qui ressemble à une paysanne. Mlle Sergent est rousse, elle a la taille et les hanches rondes, mais elle est très laide. Son adjointe*, la jolie Aimée Lanthenay, me plaît autant que sa supérieure*, Mlle Sergent, me déplaît.

Pendant les récréations*, je parle avec Mlle Aimée. Souvent, Mlle Sergent passe devant nous et nous regarde.

Cette petite Aimée – elle a dix-neuf ans – a un besoin de tendresse qui me touche. Elle parle, elle parle – son père est tailleur de pierres, sa mère tapait souvent ses enfants, elle a une sœur et trois frères, elle avait toujours sommeil à la dure École normale* parce qu’on se lève à cinq heures… Elle me dit un jour qu’elle connaît un peu l’anglais, et cette information me donne une merveilleuse idée. Je demande à papa de me faire donner des leçons*

7. Le papa de Claudine est un chercheur, il étudie les limaces (sorte d’escargot sans coquille).

8. Un peu bête.

d’anglais par Mlle Aimée. Papa trouve l’idée géniale, comme toutes mes idées.

Premier jour de leçon d’anglais ! J’attends Aimée après la classe, et en route pour la maison !

– Claudine, vous connaissez votre alphabet ? demandet-elle une fois chez moi.

– Bien sûr, Mademoiselle, je sais aussi un peu de grammaire anglaise. On est bien, n’est-ce pas ?

– Oui, très bien.

Je baisse un peu la voix et je demande :

– Vous n’avez pas remarqué que Mlle Sergent n’avait pas l’air contente quand je suis venue avec papa demander de prendre des leçons avec vous ?

– Non… Si… Peut-être, nous ne nous sommes presque pas parlé le soir.

– Vous couchez dans la même chambre que Mlle Sergent ?

– Il faut bien avec les travaux, mais c’est ennuyeux !

– Quelle horreur ! Vous savez qu’on attend de nouveaux sous-maîtres* ?

– Oui, ils arrivent demain. Claudine, c’est affreux, nous n’avons pas travaillé aujourd’hui !

– C’est toujours comme ça le premier jour.

Le vendredi, je prends ma deuxième leçon avec Mlle Aimée. Je lui demande :

– Alors, les sous-maîtres ?

– Le gentil qui fait le beau9, c’est Antonin Rabastens.

– Et l’autre ?

– Maigre, beau, il s’appelle Armand Duplessis.

9. Qui joue au bel homme, qui fait du charme.

– Nous l’appellerons « Richelieu10 », bien sûr.

Elle rit. Ma maîtresse* d’anglais me semble adorable ce soir-là ; ses yeux de chat brillent.

– Et la Rousse11, elle ne dit rien ?

– Non, elle est même assez gentille.

– Poûoûoûh ! Vous ne voyez pas ses yeux ! Ils sont moins beaux que les vôtres, mais plus méchants…

Elle rougit, et me dit :

– Vous êtes un peu folle, Claudine.

– Parlez-moi de vos amoureux.

– Je n’en ai pas ! Vous savez que je ferai sans doute venir ici ma petite sœur.

– Votre sœur, je m’en moque. Quel âge a-t-elle ?

– Votre âge. Pas jolie, vous verrez ; un peu timide et sauvage. Voyons Claudine, travaillons. Lisez et traduisez.

Je l’embrasse quand je lui dis au revoir.

Le lendemain, pendant la récréation, Rabastens et Duplessis arrivent. Ils entrent dans la salle où Mesdemoiselles corrigent* les cahiers, et nous les voyons parler et rire avec elles. Mais… On m’appelle ? Quelle chance ! Je rentre dans la salle.

– Claudine, dit Mlle Sergent, déchiffrez* cet air de musique. Monsieur Rabastens est musicien, mais pas autant que vous.

C’est un air ennuyeux à pleurer. Je déchiffre.

– Ah ! Mademoiselle, permettez-moi de vous féliciter, dit Rabastens.

Je souris, je sors puis je dis à Anaïs :

– Il y a longtemps que Dutertre n’est pas venu.

10. Le nom complet du cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, est Armand Jean du Plessis.

11. Surnom de Mlle Sergent, qui est rousse.

Dutertre, le délégué cantonal, est aussi médecin des enfants de l’école ; il vient souvent nous voir. Des gens disent que Mlle Sergent est sa maîtresse. C’est vrai qu’elle semble jalouse quand elle le voit avec nous.

Car, je le répète, il vient souvent nous voir, s’assied sur les tables, reste longtemps à côté des plus grandes, surtout à côté de moi, nous met ses moustaches dans les oreilles, nous caresse le cou.

Le lendemain, c’est jour de leçon de couture*. Toc ! Toc ! aux vitres. C’est Dutertre.

Mlle Sergent court ouvrir la porte. Je regarde mes ongles et je recoiffe mes cheveux. Mes cheveux, dont la couleur change selon le temps entre le châtain et l’or foncé, sont bouclés ; ils me descendent presque jusqu’aux reins.

M. Dutertre hausse la voix, et nous l’entendons demander : « On travaille bien, ici ? On va bien ? »

– On va très bien, répond Mlle Sergent, mais on travaille peu. Ces grandes filles sont paresseuses12 !

– Ah ! Ah ! dit-il. Mlle Claudine n’est plus première en composition française* ?

Ces compositions françaises, je les déteste ! Des sujets stupides : « Imaginez les pensées et les actions d’une jeune fille aveugle » (Pourquoi pas sourde-muette en même temps ?) Pourtant, je suis la première en composition française !

– Claudine ? Oh, si ! Mais elle est douée, c’est tout.

Il est assis sur ma table, avec une jambe qui pend, et me tutoie :

– Qu’est-ce que tu lis ? Tous les livres de la bibliothèque* de ton père ?

12. Feignantes, elles ne travaillent pas.

– Non, Monsieur, pas les livres qui m’ennuient.

– Quel âge as-tu ?

– Quinze ans.

– Drôle de petite fille ! Tu te présenteras pour le brevet ?

– Oui, Monsieur, pour faire plaisir à papa.

– Tu n’entreras pas à l’École normale ?

– Non ! Je ne veux pas y aller, parce qu’on est enfermé.

– Oh ! Oh ! Tu veux rester libre ! Ton mari ne fera pas ce qu’il voudra ! Montre-moi ton visage.

Ce bon docteur plonge ses yeux de loup dans mes yeux. Une petite caresse sur ma joue, puis il passe à la grande Anaïs.

– Montre-moi ton cahier.

Anaïs est heureuse de voir son cahier dans de si célèbres mains, mais Dutertre regarde vite, lui touche l’oreille puis reste quelques minutes près de Marie Belhomme. Puis il félicite les Jaubert pour leur belle écriture* et sort.

À quatre heures, Mlle Aimée vient, et nous partons chez moi pour la leçon d’anglais. Je serre ma chaise près de sa chaise, et je pose ma tête sur son épaule ; elle passe son bras autour de moi. Elle m’embrasse et je ronronne.

– Claudine, il faut travailler, dit-elle.

Je demande à Aimée si elle a revu Rabastens et Richelieu.

– Ah ! c’est vrai, je ne vous ai pas dit. Hier soir, quand j’ai fermé les volets, j’ai vu une ombre qui se promenait sous ma fenêtre, dans ce froid ; devinez qui c’était ?

– Un des deux.

– C’était Armand.

La leçon se termine. Dans le couloir noir, je l’embrasse sur son cou mignon et blanc, dans ses petits cheveux qui sentent bon.

Ce dimanche-là, je suis allée à la ferme voir Claire, ma douce et gentille sœur de lait13, qui ne vient plus en classe. Claire me raconte ses amours. Nous sommes assises derrière une haie. Tout à coup, je dis :

– Les sous-maîtres !

Rabastens et Armand Duplessis passent devant nous.

– Moi, voyez-vous, je me trouve bien dans ce pays : les institutrices sont très aimables. Mlle Sergent est laide, mais Mlle Aimée est si gentille ! dit Rabastens.

Le faux Richelieu ajoute :

– Oui, elle est gentille, et si jolie ! Elle sourit toujours.

– Il y a d’autres jolies filles : Mlle Claudine, avec ses cheveux sur les épaules et ses yeux bruns malicieux !

Ils s’éloignent.

À sept heures du matin, le lundi, j’entre à l’école ; je dois allumer le feu, zut ! Il va falloir casser du petit bois, porter des bûches, souffler et recevoir de la fumée dans les yeux.

Peu à peu, le feu s’allume et les élèves arrivent. Mlle Sergent est en retard (pourquoi ? c’est la première fois). Elle arrive enfin, nous répond un vague « Bonjour » puis s’assied à son bureau. Je m’aperçois avec une surprise inquiète qu’elle me jette de temps en temps des regards rapides. Qu’est-ce qu’il y a ? Je ne suis pas tranquille. Je me souviens qu’elle nous a regardé partir pour notre leçon d’anglais avec colère. Je la regarde. Mais elle a pleuré ! Ça ne va pas du tout, il faut que je parle à Aimée.

– Claudine, venez au tableau. Simplifiez ces fractions*.

Voilà ce que je craignais ! Bon, j’y arrive et je reviens à ma place. La porte de la petite classe s’ouvre. Mlle Lanthenay 13. La mère de Claire a donné son lait à Claire et à Claudine. Claire est donc la « sœur de lait » de Claudine.

entre. Je la regarde : oh ! les pauvres yeux qui ont pleuré ! Qu’est-ce que tout ça veut dire ? Mlle Lanthenay prend un livre et retourne dans sa classe.

Après le déjeuner, les institutrices traversent la cour, et la Rousse passe le bras de Mlle Lanthenay sous son bras ! Incroyable ! Mlle Sergent parle tout bas à son adjointe, qui lève des yeux doux vers elle. Le spectacle de cette idylle14 transforme mon inquiétude en chagrin.

Nous rentrons en classe et nous ouvrons nos cahiers. Au bout d’un quart d’heure, la mère de Mlle Sergent vient dire à sa fille que deux pensionnaires* sont arrivées. Mademoiselle sort et demande à voix douce à Mlle Lanthenay de garder la classe. Aimée arrive, je cherche ses yeux pour lui sourire, mais elle me lance un regard apeuré alors je lui dis tout bas quand elle passe près de moi : « Chère petite demoiselle, qu’est-ce qu’il y a ? ». Elle jette des yeux inquiets autour d’elle et me répond très bas :

– Je ne peux pas vous parler maintenant ; tout à l’heure, pendant la leçon.

À l’heure de la leçon, chez moi, je la prends dans mes bras et je l’embrasse.

– Allons, parlez.

– C’est Mlle Sergent qui voudrait… elle trouve que ces leçons d’anglais m’empêchent de corriger les cahiers, et que je me couche trop tard.

– Allons, voyons, soyez franche : elle ne veut plus que vous veniez.

J’en tremble d’angoisse.

– Ma chérie, ne vous en allez pas ; je serai trop triste ! lui dis-je.

14. Cette relation amoureuse.

Elle pleure et dit :

– Je vais tout vous raconter. Samedi, j’ai remarqué qu’elle était plus gentille que d’habitude. Pendant que nous corrigions des cahiers sur la même table, j’ai vu qu’elle pleurait. Le lendemain, elle a été de nouveau très gentille. Le soir, elle m’a demandé : « Vous aimez donc bien Claudine ? Elle vous aime aussi ? » Elle s’est assise près de moi et pleurait. Puis elle m’a pris les mains et m’a dit : « Ma chère petite, vous ne vous êtes pas aperçue de la grande affection que j’ai pour vous ? Ma petite Aimée, je suis jalouse de la tendresse que vous montrez à cette Claudine… Si vous vouliez seulement m’aimer un peu… »

Eh bien, elle a des amitiés plutôt violentes, cette rousse !

– Mais vous, vous ne l’aimez pas, n’est-ce pas ?

– Non, bien sûr, répond Aimée, mais elle semble m’aimer beaucoup, et je ne m’en doutais pas.

Sa réponse me glace, parce que je ne suis pas idiote. Je lâche ses mains. Quelque chose est cassé entre nous. À la fin du cours, je ramène Aimée, et, dans le couloir, je l’embrasse, avec un petit désespoir.

Une fois seule, je suis étonnée car je ne suis pas aussi triste que je le croyais. Non, c’est plutôt un froid qui me gèle…

À table, je dis :

– Tu sais, papa mes leçons d’anglais ? Je n’en prendrai plus.

– Ah ! ça te fatigue ?

– Oui et ça m’énerve.

– Tu as raison.

Et sa pensée revole vers ses limaces.

Rivalités15 amoureuses 2

Le lendemain, dans la cour, je croise Mlle Aimée. Je m’arrête :

– On est toujours aussi gentille avec vous ?

Elle rougit.

– Oui, oui, très gentille. Je crois que vous la connaissez mal, elle n’est pas du tout comme vous pensez.

Comme les choses changent vite ! Depuis hier, nous ne nous parlons déjà plus de la même façon.

– Et vos amours ? Il va bien le beau Richelieu ?

– Mais oui, il va bien.

Nous rentrons en classe. Peu après, Mlle Sergent dit :

– Les demoiselles qui vont passer le brevet élémentaire viendront à présent le dimanche et le jeudi prendre une leçon de musique avec monsieur Rabastens. Mlle Claudine l’assistera16.

Le dimanche suivant, nous arrivons pour la leçon de musique, toutes bien habillées ! Mlle Sergent entre avec Rabastens. Splendide, le Rabastens, avec sa casquette de fourrure !

– Mademoiselle Claudine, me dit-il, je suis charmé de devenir votre collègue*.

– Faites-les d’abord chanter l’une après l’autre, dis-je. Elles font des erreurs, mais pas les mêmes.

Je suis sérieuse, ce matin. Je pense à Aimée. Elle ne descend pas ? Puis nous chantons un petit morceau. Mais 15. Compétition, lutte. 16. L’aidera.

que devient la petite Aimée ? Il faut que je sache. Je renverse un encrier* sur la table pour me salir les doigts et je pousse un « ah ! ». Mlle Sergent m’envoie me laver les mains. Dehors, je m’essuie les mains avec une éponge, puis je regarde partout. Je m’avance jusqu’au petit mur qui nous sépare du jardin de l’instituteur. Mais on cause17, là-dedans ! Je me penche et je vois Richelieu avec Aimée.

– Je vous aime de toutes mes forces, dit Richelieu.

– C’est si sérieux ? répond Aimée.

– Oui. M’autorisez-vous à vous parler ce soir devant Mlle Sergent ?

Ah ! la la ! Qu’est-ce qu’elle a donc dans la peau, cette petite femme ? Institutrice, sous-maître, tous alors ? Elle m’intéresse un peu moins depuis que je la découvre, et je me sens toute vide.

***

Le lendemain, j’aperçois Mlle Sergent dans la cour avec Dutertre. Dutertre vient à moi et passe son bras autour de mes épaules.

– Tu vas bien ?

– Oui, Docteur, je vous remercie.

– Sois sérieuse. (Il est sérieux, lui ?) Pourquoi as-tu toujours les yeux cernés ? Tu lis dans ton lit, je parie ? Qu’est-ce que tu lis ?

– Hier, j’ai fini Aphrodite18 .

– Pierre Louys ? J’aimerais bien savoir ce que tu comprends ? Tout ?

– Non, pas tout, mais assez de choses tout de même.

17. Parle.

18. Roman de Pierre Louys avec des scènes osées (sexuelles).

Il me regarde de si près que je rougis. Il me caresse les cheveux et part. Mlle Sergent se rapproche de lui, et ils s’éloignent. Ils croisent Mlle Aimée, et Dutertre s’arrête. À ce moment-là, l’amoureux Richelieu arrive. Ses yeux disent qu’Aimée a accepté sa demande en mariage. Richelieu salue Dutertre qui lui serre la main, avec un geste de félicitations. Richelieu rougit et regarde sa petite fiancée avec orgueil. Pauvre Richelieu, il me fait de la peine ! Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’Aimée ne lui donnera pas beaucoup de bonheur.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demande la grande Anaïs.

– Il y a que Richelieu a demandé la main de Mlle Lanthenay, qu’elle a dit oui et que Dutertre les félicite !

Anaïs est étonnée. Moi aussi je suis étonnée, mais pour une autre raison. Aimée se marie, et Mlle Sergent ne dit rien ? Elle n’est sans doute pas jalouse des hommes. En classe, la Rousse dit :

– Mesdemoiselles, demain, une nouvelle adjointe, Mlle Griset, arrive. Elle s’occupera de la petite classe. Désormais, Mlle Lantenay vous donnera des leçons de géographie, de couture et de dessin, sous ma surveillance.

À quatre heures, je vais balayer la cour. Dehors, je rencontre Mlle Aimée qui a les joues rouges et les yeux brillants.

– Bonjour, Mademoiselle. À quand la noce ?

– Mais ces gamines savent toujours tout ! Pendant les grandes vacances, sans doute…

– Vous l’aimez ?

– Mais oui, puisque je l’accepte pour mari !

– Ne me faites pas des réponses pareilles, croyez-vous parler à Marie Belhomme ? Vous ne l’aimez pas, vous le trouvez gentil et vous voulez vous marier pour embêter

vos camarades de l’École normale qui ne se marieront pas, c’est tout ! Ne lui faites pas trop de peine !

Vlan ! Là-dessus, je pars.

Le jeudi, leçon de chant avec Rabastens. Mlle Aimée Lanthenay arrive, suivie d’une créature avec des yeux verts et de beaux cheveux foncés. Mlle Aimée se tourne vers elle : « Allons, viens, Luce ! »

Mais c’est sa sœur ! J’avais complètement oublié. Amusée, j’esquisse un petit pas de danse derrière Mlle Sergent. Mlle Aimée se met à rire (elle rit de tout, maintenant, elle est si heureuse !) et me dit :

– Je vous en prie, Claudine, ne la rendez pas folle ; elle est bien assez timide.

– Quel âge a-t-elle ?

– Quinze ans le mois dernier.

– Quinze ? Je lui en donnais treize.

La petite, devenue toute rouge, regarde ses pieds, qui sont jolis. Elle serre le bras de sa sœur.

– Viens, petite, lui dis-je. N’aie pas peur. Ce monsieur est notre professeur de chant. Ces grandes filles sont des camarades. Moi, je suis l’élève parfaite ! Je serai pour toi une seconde mère !

Puis je demande sans gêne :

– Où allez-vous la coucher, puisque les travaux ne sont pas terminés ?

– Avec moi, répond Aimée.

Je pince les lèvres, je regarde la Rousse en face et je dis :

– Bien ennuyeux, ça !

Mais Aimée et la Rousse ne répondent pas et partent vers la fenêtre. Mlle Sergent entoure de son bras la taille d’Aimée. Rabastens, qui a suivi mon regard, me dit :

– Elles sont bien ensemble !

– Oui. C’est mignon, cette amitié, n’est-ce pas, Monsieur ?

Ce gros naïf ne sait pas cacher ses sentiments et dit tout bas :

– Mignon ? C’est gênant19. Dimanche soir, je suis allé rapporter des cahiers de musique. J’entre et, dans le noir, je les vois qui s’embrassent.

– Et votre collègue, il doit être heureux, maintenant qu’il est fiancé avec Mlle Lanthenay ?

– Oui, le pauvre garçon.

– Pourquoi vous dites ça ?

– Hé ! Mlle Sergent fait tout ce qu’elle veut de Mlle Aimée. Ce n’est pas très agréable pour un futur mari.

***

On frappe à la porte. Mlle Lanthenay se lève, ouvre, et Dutertre entre. Mlle Sergent court au-devant de lui, il lui serre la main et regarde la petite Aimée qui devient rose foncé. Pourquoi donc ?

Ils causent tous les trois à voix basse. Soudain, Mlle Sergent dit plus fort : « Vous pouvez aller voir maintenant, Monsieur. Mlle Lanthenay vous conduira. Vous verrez ainsi la fissure20 dont je vous parlais : elle traverse le mur, à gauche du lit, du haut en bas. Je ne dors pas tranquille. » Mlle Aimée disparaît avec Dutertre.

Je trouve ça bizarre qu’elle envoie ce coureur de jupons21 et cette jeune fille constater dans sa chambre une fissure qui, j’en suis certaine, n’existe pas.

19. Ça gêne, ça met mal à l’aise.

20. Petite déchirure, fente, dans un mur. 21. Personne qui cherche à séduire les filles.

LECTURES CLE

EN FRANÇAIS FACILE

CLAUDINE À L’ÉCOLE

Colette

Claudine est une élève qui vit dans un village à la campagne. C’est sa dernière année d’école. Elle regarde avec humour ses camarades, ses professeurs et les petites histoires de tous les jours. Il y a des moments où l’on rit, où l’on se dispute un peu, et d’autres plus sérieux. Claudine montre qu’elle est vive et curieuse. Grâce à elle, on voit que l’enfance est une période libre, pleine d’énergie et qu’on n’oublie jamais.

MOTS

GRANDS ADOS ET ADULTES

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