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Jean Plasmans

Une passion saisonnière

L'Etre http://www.letre.fr


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© L'Etre et Jean Plasmans, 2006 Internet: http://www.letre.fr E-mail: revueletre@hotmail.com

Jean Plasmans Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur est illicite (Loi du 11 Mars 1957, article 40, 1er alinéa).


Une passion saisonnière 1

C'est quand je me suis rendu compte à quel point je lui étais indifférent que je suis

tombé amoureux de Sophie. Ce jour-là, avril nous avait accueilli avec un sourire matinal qui ne tiendrait pas ses promesses. Plus tard dans la journée, les giboulées de neige fondue rinceraient avec rage un printemps qui hésitait à montrer le bout de son nez. Notre service rédigeait des notes pour les commissions techniques de la Ville. Nous n'avions pas grand chose à faire. Nos chefs étaient toujours par monts et par vaux, en réunion à la mairie ou en déplacement. Ils passaient parfois en coup de vent, expédiant les affaires courantes, ne restant jamais plus qu'il ne fallait, comme si notre médiocrité était contagieuse. Ce midi, nous étions attablés tous les cinq dans la pièce qui portait abusivement (le réfrigérateur y côtoyait la photocopieuse) le nom de cantine. Il y avait là Patrick, notre fringant juriste, Madame Scombart, la comptable, Merleau, un vieux de la vieille qui finissait d'engranger les ultimes trimestres qui lui manquaient pour toucher sa retraite plein pot, Sophie, la nouvelle secrétaire, et moi, rédacteur. Sophie était arrivée la veille dans notre service. C'était la première fois qu'elle déjeunait avec nous. Le repas se déroulait dans la bonne humeur. J'étais assis à gauche de Sophie, Patrick était en face d'elle. Comme toujours, les allusions à demi-mots, les vacheries, les commérages et les potins allaient bon train autour de la table. Seuls les initiés pouvaient comprendre. De temps en temps, l'un de nous décryptait pour Sophie le sel de telle ou telle plaisanterie, ce qui donnait lieu à d'autres rebondissements d'hilarité. L'arrivée de Sophie apportait un peu de fraîcheur dans notre compagnie. C'était une grande fille qui exagérait encore le côté élancé de sa silhouette en portant des talons hauts, des pantalons droits à fines rayures, des vestes cintrées. Ses cheveux roux étaient rassemblés au-dessus de sa tête et retombaient en longues mèches pointues de chaque côté de son visage. Elle avait le teint diaphane d'une nonne. Des lunettes à fines montures de métal n'enlaidissaient pas son visage. Derrière les verres, ses yeux étaient lourdement maquillés. Tandis qu'elle posait sa fourchette, je remarquai l'extrême finesse de son poignet. Elle n'était pas extraordinairement belle mais, par les artifices qu'elle savait mettre en œuvre pour exploiter ce qu'elle devait considérer comme ses défauts physiques, elle avait su se créer une personnalité mystérieuse, attirante par ce qu'elle cherchait à dissimuler. Ce qui me fascina tout de suite en elle, c'était son éloignement. Et je ne pouvais m'empêcher de l'observer à la dérobée en me demandant: Comment pourrais-je combler la distance jusqu'à elle? Alors que Merleau racontait une nouvelle fois comment il fut chargé de raccompagner à son domicile le responsable de service qui avait juré en arrivant d'avoir sa peau et qui venait d'être renvoyé comme un malpropre -une histoire qui s'était passée vingt ans auparavant et dont l'évocation le faisait toujours autant jubiler-, je surpris une conversation qui montrait qu'une connivence s'était déjà installée entre Sophie et Patrick. C'était comme un îlot d'intimité dans le brouhaha de la salle. - Tu as quel âge?, lui demandait-elle. - Vingt-quatre… - Je t'aurais donné plus… Et moi, combien tu me donnes? Déjà ils se tutoyaient! Certes, il était dans l'ordre des choses que revint à Patrick le privilège de la première attirance: son physique à la mode plaisait aux filles (Zéro défaut!, disait-il de lui-même lorsqu'il revenait de chez le dentiste). Mais à la longue, il Page 3 sur 12


Une passion saisonnière finissait toujours par décevoir ses conquêtes. A bientôt trente ans (à Sophie, il avait menti sur son âge), il ne s'était toujours pas remis du divorce de ses parents et de l'adolescence foudroyée qui s'en suivit. Sans doute voyait-il en chaque femme la mère qu'il lui fallait conquérir. C'est du moins ainsi que je m'expliquais son comportement puéril d'enfant gâté en mal d'amour. Que déjà, si tôt depuis son arrivée parmi nous, une complicité se soit établie entre Sophie et Patrick m'indignait. Un sentiment d'injustice m'envahit et m'isola soudain des autres. J'essayai d'y voir clair dans mes pensées. Il y a bien trop d'inégalité dans l'apparence des gens… Combien de désirs étouffés, de vies estropiées, de destins manqués pour n'avoir pas eu l'heur de plaire!… Les siècles futurs devront abolir les discriminations physiques… Un seul moule pour tous!… Il faudra bien qu'un jour, la génétique finisse par mettre à chacun les mêmes cartes en main… Attablés dans cette pièce, avec Sophie qui m'ignorait et dévorait Patrick des yeux, nous en étions encore loin! Plusieurs fois, j'essayais d'attirer leur attention en titillant Patrick, dans l'espoir de les ramener dans l'épais consensus de notre groupe. Mais mes tentatives tombaient à plat, comme des balles lancées à des adversaires qui ne veulent pas jouer avec vous. Quand, en réponse à ma question (Est-ce vous qui allez reprendre les dossiers de Madame Dufourmantel?) qui n'était qu'un piteux prétexte pour lui parler, Sophie tourna vers moi un regard vide et, qu'en me voyant, son expression resta morte, je réalisai à nouveau la distance qui me séparait d'elle. Une femme de la caste des guerriers ne voit pas un homme de la classe des forgerons… Un type comme moi ne pouvait prétendre exister aux yeux de Sophie.

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Une passion saisonnière 2 Malgré tout , je pensais qu'avec le temps, les choses tourneraient dans le bon sens et que Sophie finirait par changer d'avis (lorsqu'elle me vit la première fois, quel message son œil avait-il bien pu envoyer à son cerveau pour décider de façon aussi radicale de mon bannissement?) et m'accorderait enfin l'attention que je mourais d'obtenir d'elle. Mais, plus les jours de ce printemps glacial passaient, plus son attirance pour Patrick se confirmait. Quand le chef de centre était absent et que l'équipe était livrée à elle-même, Sophie restait pendue des heures au téléphone avec Patrick. Leurs taquineries dégénéraient souvent en parties de cache-cache pleines de fous-rires et ils se poursuivaient jusque dans les toilettes des femmes où elle se réfugiait en criant. J'espérais toujours que, grâce aux mille occasions de contact que permet la promiscuité d'un lieu de travail (croisement dans les couloirs étroits, coup de main pour déplacer un meuble lourd, attente à la photocopieuse, menus services rendus entre collègues,...), j'arriverais un jour ou l'autre à obtenir de Sophie autre chose que ce regard qui ne me voyait pas et ces paroles convenues dictées par le conformisme social. Comment qualifier le sentiment que j'éprouvais alors pour Sophie? La préférence qu'elle avait d'emblée affichée pour Patrick me révoltait. Il y avait tant d'injustice dans ce mur d'indifférence qu'elle avait dressé entre elle et moi! J'aurais pu lui crier: Regardez-moi, j'existe! Croyez-vous que je ne mérite pas l'intérêt que vous portez à l'autre gommeux?, ou la prendre entre quatre yeux pour lui demander gravement, comme deux adultes raisonnables réglant, dans l'intérêt du service, un litige entre collègues: Pourquoi ce mépris? Que vous ai-je fait pour que vous m'ignoriez à ce point? Elle aurait certainement répondu qu'elle n'avait rien contre moi, qu'il s'agissait d'un malentendu, qu'elle était désolée et qu'à l'avenir elle ferait attention à ne blesser personne. Mais à mes yeux, ses excuses n'auraient rien valu: elles ne faisaient que conduire à la banalisation de nos relations. Et de cette réconciliation-là, je n'en voulais pas. Sophie m'avait claqué au nez la porte de son royaume (Pas toi!). Et sans doute mon amour-propre piqué au vif attisait-il encore le sentiment de déréliction qui me taraudait depuis cette exclusion.

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Une passion saisonnière 3 L'hiver rôdait encore autour des saints de glace. Il faisait très froid. Plusieurs semaines avaient passé depuis l'arrivée de Sophie et tout ce que j'obtenais d'elle, c'était ce bonjour tout le monde! qu'elle lançait à la cantonade en arrivant et dans l'anonymat duquel je me diluais lamentablement. Un matin, elle fit le tour des bureaux pour proposer des morceaux de brioche. Elle nous apprit que son mari travaillait chez Robuchon, qu'il se levait tous les matins à quatre heures, qu'elle était debout en même temps que lui. Tout en piochant dans le tupperware, Madame Scombart lui dit: - Vous me suiviez ce matin en voiture. Je vous voyais dans mon rétroviseur… Vous chantiez à tue-tête au volant… Avec de grands gestes… C'était rigolo! - Oh! oui… j'écoutais le dernier disque de Mylène Farmer, répondit-elle, j'adore!… Puis, ballant la tête, elle se mit à chanter franchement: Peut-être toi Peut-être toi Regarde-moi Nulle autre n'a L'envie de toi Madame Scombart faillit s'étouffer de rire: - Oui, oui, c'est ça! C'est tout à fait ça! Et avec les gestes! Nous applaudîmes. Encouragée par l'intérêt qu'elle avait suscité (car nous étions tous friands de connaître les petits secrets de chacun tout en nous gardant bien de livrer nous-mêmes le moindre détail sur notre vie privée), elle nous raconta que le week-end dernier, elle avait assisté au Grand Prix de France moto avec son mari et son beaufrère… Le barbecue qui fume… Les saucisses mal cuites… Les cornets de frites avalés sur le pouce… La pluie sous la tente… Puis, au petit matin, la récompense de tout cet inconfort: quelques paroles échangées avec Olivier Jacque, ancien champion du monde sur Yamaha: C'est mon dieu!, dit-elle toute enamourée… Et je suis sûr qu'à ce moment-là, même Patrick ressentit la distance vertigineuse qui nous séparait de ce nouveau rival. Pour tout commentaire, il s'assit à califourchon sur sa chaise, comme s'il démarrait une moto : - Vroum, vroum! Sophie, tu montes derrière?, dit-il. Puis, caricaturant la chanteuse:… Peut-être toi… Envie de toi... nian nian nian nian… Agacée, elle haussa les épaules et me tendit la boîte à gâteaux. En me servant, je plongeais mon regard dans le sien dans l'espoir d'y lire… quelque chose… un signe quelconque. J'aurais tant voulu lui montrer que j'étais de son côté, que je la comprenais, que la plaisanterie de Patrick ne me faisait pas rire. Comme je regrettais alors de ne m'être jamais intéressé ni de près ni de loin à tout ce qui touchait à la moto! Mais derrière le verre de ses lunettes, il n'y avait rien d'autre qu'un insondable vide. Elle me tourna le dos et partit offrir ses bouts de brioche dans le bureau d'à côté. J'étais si déprimé par la froideur de Sophie que je crus un instant que j'allais éclater en larmes. Dans cette vie, il est des créatures favorisées par le sort qui détiennent des appas et qui, de ce fait, disposent du pouvoir absolu d'en accorder la jouissance à qui bon leur chante, à celui-ci et pas à celui-là, selon leur bon plaisir… J'avais été exclu de cette distribution. Pourquoi? Je sentis l'angoisse monter en moi. Dieu aussi a ses élus et ses damnés, pensai-je. Nulle échappatoire… La nausée reflua contre mes dents. A force de me raisonner, de considérer ma souffrance de l'extérieur, comme si elle affectait quelqu'un d'autre, je parvenais à me convaincre de ce que ma réaction devant l'attitude de Sophie avait d'exagéré… Une fois que j'en avais tiré les conclusions, les

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Une passion saisonnière bonnes résolutions s'imposaient… mais se délitaient aussitôt prises devant la question qui revenait jusqu'à l'obsession: Comment se faire aimer de Sophie? Et bien vite le moulin se mettait à nouveau à moudre ma frustration. Balayés les arguments qui me conseillaient de mettre en sourdine mes récriminations contre elle et de la considérer désormais comme une simple collègue, je m'entêtais à chercher le moyen de vaincre les réticences de Sophie à mon égard. Et je faillis hurler de joie lorsque la solution du problème m'apparut soudain dans toute son évidence. Puisque la première impression que j'avais faite avait été un fiasco, il suffisait de rejouer la pièce depuis le début. Repartir de zéro. Refaire mon entrée en scène. Et pour cela, disparaître de sa vie comme on s'enfuit dans les coulisses, pour apparaître ensuite dans la splendeur d'un homme neuf. Dans la fièvre d'avoir enfin trouvé le sésame qui m'ouvrirait les portes du royaume de Sophie, j'établissais les modalités de mon nouveau plan. D'abord l'ignorer, ne plus guetter le moindre indice de revirement dans son comportement… Puis, me rendre transparent… M'escamoter comme on le faisait des personnages en disgrâce sur les photos du pouvoir soviétique! Etre son miroir qui, ne réfléchissant que du néant, finira par la faire douter de sa propre existence.

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Une passion saisonnière 4 La chaleur est arrivée tout à coup. On aurait dit que, musclé par les assauts de l'hiver, le printemps revenait prendre possession de son territoire avec une carrure d'été. Nous étouffions dans nos bureaux mal aérés. Une note de service nous autorisait à tomber la veste et à porter des chemisettes. Depuis que je m'étais mis en congé de Sophie, je ressentais un grand soulagement. Ah! Il était loin le temps où sa présence emplissait tout mon espace et où toute vie se cristallisait autour d'elle! Je ne répondais même plus à ses bonjour tout le monde! du matin. J'avais créé une Sophie imaginaire qui se substituait à la Sophie en chair et en os - celle que je côtoyais toute la journée sans la voir. Le soir, je ne pouvais même pas attendre que mes beaux-parents soient endormis. Dans la chambre, je me jetais comme un affamé sur le corps de Carine. Et toujours, tandis que l'excitation grandissait, s'imposait à moi l'image de Sophie. Dans l'état de tension extrême que j'avais atteint, j'invoquais intérieurement son nom. Et la jouissance redoublait. Un jour, Sophie proposa comme un jeu (car nous savions que son mari travaillait pour un chef réputé) que nous allions tous ensemble déjeuner au Macdo du coin. A midi, alors que nous rejoignions l'avenue, je quittais le groupe: j'avais désormais pris l'habitude de manger seul. - Oh! Vous ne venez pas avec nous?, dit-elle d'un ton désolé. Sans répondre, je m'enfuis de mon côté sous les protestations des collègues qui me traitaient de lâcheur. Quelques jours plus tard, elle s'approcha embarrassée de mon bureau pour me demander de lui traduire une lettre rédigée en anglais. Je pris l'air contrarié de celui qui fait effort pour interrompre une tâche d'importance mais, en moi, le bonheur irradiait jusqu'aux radicelles de mon système nerveux. J'acceptai de lui rendre ce service. Et tout le temps que je travaillai sur son document, elle resta debout derrière moi, lisant par-dessus mon épaule. Lorsque je tournais la tête de côté, je ne voyais que ses hanches étroites, son frêle bassin et le haut de ses cuisses. Les boutons de son pantalon effleuraient mon coude. Quand je lui remis le feuillet, elle me gratifia d'un sourire lumineux et d'un merci de gamine satisfaite. J'étouffai toute joie et me replongeai dans ma besogne. Le vendredi qui suivit, alors que, comme chaque soir, j'attendais le bus qui me conduisait au RER, je la vis courir en direction de l'arrêt. Il était étonnant de la voir là, car elle venait d'habitude en voiture ou se faisait conduire par une collègue qui habitait dans son coin. Contrarié par cette situation qui m'obligeait, ma journée finie, à poursuivre encore avec elle le jeu crispé de l'indifférence, je plongeai la main dans ma besace, dans l'espoir d'y trouver mon téléphone portable pour faire mine d'appeler Carine. Le bus arrivait. Je m'engouffrai dans les portes et me frayai un chemin jusqu'au fin fond du véhicule où une place mal commode d'accès était encore libre. J'étais à peine installé que la grosse femme noire en boubou qui était assise en face de moi se leva d'un bond et, s'apercevant qu'elle était arrivée à destination, se précipita dans l'allée en criant au chauffeur d'ouvrir à nouveau les portes pour la laisser descendre. Alors Sophie apparut devant moi. Comment avait-elle pu se glisser si vite jusqu'à la place libérée? Elle était là, bien vivante, l'ombre que je m'évertuais à fuir, l'idole que j'invoquais aux moments les plus intimes, si près de moi que je pouvais sentir son souffle et dénombrer les petits points de tapioca rosé semés sur ses pommettes. Avec un bon sourire, elle brandit le ticket de métro qu'elle venait de composter: - C'est juste pour aujourd'hui… pour voir si j'ai intérêt à prendre le bus ou la voiture…

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Une passion saisonnière Sophie me regardait, la tête légèrement levée comme le font certains myopes lorsque les verres de lunettes commencent à être trop faibles. Je scrutai ses yeux. Elle détourna légèrement le regard. Je remarquai qu'elle dissimulait ainsi un léger strabisme dont elle devait souffrir. J'ignore comment j'ai pu alimenter avec elle une discussion suivie car j'étais si éberlué par l'apparition de Sophie que, de ce trajet en bus, je me souviens surtout de sa gentillesse enfantine, de ses lèvres brillantes, de son sourire qui avait le goût d'un bonbon acidulé et de cette sensation de frais que je m'imaginais ressentir au bout des doigts s'ils avaient pu entrer en elle. Il y eut une allusion à Patrick. Un vrai gosse!, avait-elle dit. Elle semblait en être revenue de son Zéro-Défaut. Tandis que le bus manœuvrait pour se garer à la Défense et que les voyageurs piaffaient devant les portes de sortie, Sophie posa sur moi un regard interrogateur, comme si elle réalisait maintenant l'étendue de sa méprise à mon égard. J'eus un moment de panique: et si elle découvrait l'incroyable toile que j'avais patiemment tissée pour l'amener jusqu'à moi? Au moment de prendre congé, elle attrapa ma main et me caressa doucement le poignet. Je la sentais troublée. - Je suis contente qu'on ait pu discuter… C'est vrai, on ne se connaissait pas, dit-elle en me donnant soudain un baiser sur la joue, avant de disparaître dans la foule. Mon plan avait fonctionné. Je venais de réussir ma nouvelle entrée en scène.

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Une passion saisonnière 5 Au travail, des messieurs qu'on n'avait jamais vus s'enfermèrent toute la journée dans un bureau avec les responsables de service au grand complet. Le temps avait tourné à l'orage. A trois heures de l'après-midi, il faisait presque nuit. La pluie se mit à tomber juste au moment où nous quittions les locaux. Tandis que je courais parmi les flaques vers l'abribus, une voiture sortit du parking tous feux allumés et s'arrêta à ma hauteur. La portière côté passager s'ouvrit. J'entendis la voix de Sophie qui m'invitait à monter. En route, nous parlâmes de l'agitation qui s'était emparée de nos chefs. Des bruits de couloir annonçaient le démantèlement de notre service, suite à des luttes politiciennes au conseil municipal. On parlait de licenciements. Embauchée la dernière, Sophie s'inquiétait de son sort. Quant à moi, je n'étais pas mieux loti qu'elle, mais j'envisageais cette possibilité comme une délivrance. Carine elle-même me suppliait de quitter cet emploi qui payait mal et où je finissais, disait-elle, par perdre mon âme. Sophie gara son véhicule près de l'entrée du RER. Elle blottit sa tête contre mon épaule. Les battements de mon cœur faisaient écho au tambourinement de la pluie sur le toit de la voiture. Je caressai ses cheveux. Ma main se posa sur sa poitrine. Ses seins étaient mous, à peine formés. Tout doucement, je retirai ses lunettes. Ses yeux étaient pleins de lumière. - Est-ce que j'existe, maintenant, pour toi?, demanda-t-elle en approchant son visage. Il y avait dans son regard magnétique une telle exigence de vérité que je savais que je ne pourrais pas me dérober. Je cherchai sa bouche. Quand ma langue rencontra la sienne, je compris que la déesse que j'avais si ardemment implorée était sans pouvoir, que son royaume tenait tout entier dans cette minuscule voiture où son corps s'offrait à moi. L'inaccessible statue devant laquelle je me prosternais s'était animée, dévoilant une femme à ma merci, en manque de reconnaissance... Ma lettre de licenciement m'attendait à la maison. Notre service était bel et bien supprimé. On me disait de rester chez moi. Ils me payaient trois mois de salaire en préavis.

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Une passion saisonnière 6 Dans un centre commercial de la banlieue ouest où nous nous étions arrêtés sur la route des vacances pour faire le plein d'essence, j'aperçus Sophie pour la dernière fois. Elle traversait le parking en poussant un chariot. Un jeune homme nerveux aux cheveux ras, les bras tatoués, l'accompagnait. Elle portait un pantalon de toile trop large pour elle et qui flottait aux fesses. Un ventre énorme débordait de son tee-shirt comme un ballon qu'on aurait gonflé dans un torchon. Elle marchait en se tenant le bas du dos et en traînant les pieds dans ses tongues, du pas fatigué de la femme enceinte. Je crus un moment qu'elle avait des lunettes de soleil mais, lorsqu'elle tourna la tête vers son compagnon, je vis qu'elle portait désormais des montures d'écaille noires. Je les suivis du regard jusqu'à l'entrée du supermarché. Quand les portes coulissantes se refermèrent sur Sophie, je réalisai que je lui en voulais encore de son indifférence passée et que seule comptait vraiment la surface des êtres. Devant nous, une pompe à essence s'était libérée. Carine me dit d'avancer pour me servir.

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Nouvelles parisiennes ©Jean Plasmans. 2006

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Une passion saisonnière  

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