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LE MAG | Résonance | Hiver 2026

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RÉSONANCE

Le magazine des étudiant.es de l’Université Laval - Hiver 2026 - Volume 12 - No.2

NOUS SOMMES

Emmy Lapointe (elle)

Rédactrice en chef redaction@impactcampus.ca

Marie Tremblay (elle)

Cheffe de pupitre actualités actualites@impactcampus.ca

Léon Bodier (il)

Chef de pupitre aux arts et à la culture arts@impactcampus.ca

Alexandre Côté (il)

Directeur de production et du numérique production@impactcampus.ca

Journalistes collaborateur.rices

Roger Kponoukon

Heidi Lalonde

Philippe G. Tremblay

Catherine Lemaire

Vivianne Charland

Léann Laquerre

Mali Duchaine-Bouchard

Mise en page par Alexandre Côté

Illustration (p.7) par Rosalie Bouchard

Impression

Publication Lysar Inc.

Tirage : 5000 exemplaires

Dépôt légal : BanQ et BAC

Contact publicitaire publicite@chyz.ca

RÉSONANCE

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Impact Campus est publié par une corporation sans but lucratif constituée sous la dénomination sociale Corporation des Médias Étudiants de l’Université Laval.

SOMMAIRE

Ordonner le désorde

La démocratie étudiante : un contre-pouvoir sous tension

Discours un jour, discours toujours

De la rue à l’écran : comment les réseaux sociaux transforment les manifestations

Harmut Rosa : ralentir pour mieux habiter le monde

Si un arbre tombe dans une forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre, fait-il du bruit ?

Notre système solaire : une danse bien orchestrée

Sport de symbiose : l’importance de l’unité

Horoscopes musicaux

Chyz 94.3

Quand l’histoire se tait, la fiction résonne

Six recommandations littéraires et cinématographiques

Le reboot du cinéma girly pop

Heated Rivalry : Fracas inattendu d’une romance queer

De la tragédie à la liberté : l’expérience homosexuelle chez Aciman et Guadagnino

ORDONNER LE DÉSORDRE

The fundamental problem of communication is that of reproducing at one point either exactly or approximately a message selected at another point.

L'univers comme tel n'a pas de Sens. Il est silence. Personne n'a mis du Sens dans le monde, personne d'autre que nous.

Quelque part au 19 e siècle, Rudolf Clausius, un physicien, s’est penché sur la question de l’entropie. L’entropie, dans un système thermodynamique, mesurerait le degré de désordre ou d’imprévisibilité. Dans un système fermé, elle tendrait toujours à augmenter. Un glaçon fond dans un verre d’eau tiède, l’eau tiède ne deviendra jamais un glaçon. Ce qui signifie que spontanément, naturellement, l'entropie n'augmente que dans un sens. L'univers préfère le désordre à l'ordre, la dispersion à la concentration.

Au milieu du 20 e siècle, Claude Shannon et Warren Weaver ont réutilisé le concept d’entropie, mais cette fois, pour mesurer l’incertitude d’un message. Un message très prévisible aurait une entropie faible (peu d’information nouvelle), un message trop aléatoire aurait une entropie maximale, mais ne communiquerait presque rien, il serait un bruit. L’information utile se situerait entre les deux : être suffisamment imprévisible pour apporter quelque chose, suffisamment structurée pour être décodable.

Dans son modèle émetteur-canal-récepteur, ce que Shannon qualifie de bruit, c’est tout ce qui s’interpose et dégrade le signal. Sa solution théorique : la redondance, c’est-à-dire répéter ou restructurer le message de manière à ce qu’il survive à la dégradation.

Quand Shannon écrivait à propos de l’entropie, il ne pouvait probablement pas imaginer l’écosystème médiatique que l’on habiterait aujourd’hui, un écosystème dans lequel l’entropie serait maximale, un écosystème saturé dans lequel tous les signaux s’équivaudraient. Le différentiel nécessaire à la compréhension aurait pratiquement disparu, parce qu’il n’y aurait plus d’écart entre signal et bruit, parce que tout serait devenu les deux simultanément.

Fabuler

Dans L’espèce fabulatrice , Nancy Huston écrit que notre mémoire est une fiction, que « cela ne veut pas dire qu’elle est fausse, mais que, sans qu’on ne lui demande rien, elle passe son temps à ordonner, à associer, à articuler, à sélectionner, à exclure, à oublier ». Selon elle, sans notre tendance, voire notre nature à fabuler, le monde demeurerait silencieux. Huston et Shannon semblent alors utiliser le silence et le bruit comme des synonymes ; les deux empêchent la création de sens. Mais alors que la stratégie proposée par Shannon – celle de répéter un message – ne semble pas pouvoir s’appliquer aujourd’hui, celle de Huston d’utiliser le récit comme une manière d’ordonner le chaos n’est peut-être pas vaine. Le récit ne crée pas une distorsion du réel, il le construit. Et parce que le récit est incarné, qu’il s’adresse à quelqu’un, il est, dans sa tentative, un acte de résistance.

LA DÉMOCRATIE ÉTUDIANTE : UN CONTRE-POUVOIR SOUS TENSION

Autrefois un mécanisme de dialogue et parfois un moyen de résistance, la démocratie étudiante connaît aujourd’hui un moment de turbulence. Entre déficit d’implication, désengagement électoral, contestations internes et conflits avec les autorités, elle semble battre de l’aile. Du Québec où les associations étudiantes ont une voix plus ou moins audible, au Sénégal (Afrique de l’Ouest) où les mobilisations étudiantes peuvent tourner à l’affrontement, une question revient : que vaut encore ce contre-pouvoir en perte de vitesse ?

Par Roger Kponoukon, journaliste stagiaire

D’où vient la démocratie étudiante ?

« La démocratie doit renaître à chaque génération et l’éducation en est la sage-femme », écrivait John Dewey. Dans les établissements scolaires et universitaires, cette idée prend forme à travers la démocratie étudiante. Par définition, celle-ci renvoie à l’ensemble des mécanismes grâce auxquels les élèves ou étudiant.es participent activement aux décisions relatives à leur vie scolaire, leurs conditions d’apprentissage et la gouvernance de leurs institutions. Selon Finn Makela, professeur à la Faculté de

droit de l’Université de Sherbrooke, ce mouvement tire ses origines du Moyen-Âge, mais n’aurait pris corps qu’après la Déclaration des droits et devoirs de l'étudiant, encore appelée Charte de Grenoble, adoptée en France, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en 1946. Pour la première fois, l’étudiant est défini comme un « jeune travailleur intellectuel » avec des droits, des devoirs, un rôle social et une responsabilité dans la société (Makela, 2014).

Au Canada, la genèse du mouvement remonte à 1908 lors de la création de la première association étudiante : la Student’s Society à l’Université McGill. Sous son impulsion, des associations sociales et non politiques ont vu le jour quelques années plus tard au Québec (Gagnon, 2008). Intégrées à une structure pancanadienne, la Fédération nationale des étudiants universitaires canadiens (FNEUC), ces organisations étaient comme un laboratoire de formation des futurs politiciens. Vers la fin des années 1950, elles ont évolué et ont pris la forme qu’on leur connaît aujourd’hui. Elles ont notamment servi de caisses de résonance de la contestation contre le régime Duplessis d’alors. Le Québec a ainsi enregistré sa première grève étudiante en 1958. Au menu des revendications : la gratuité scolaire, la liberté académique et le rôle social de l’université (Gagnon, 2008). De l’autre côté de l’Atlantique, en Afrique de l’Ouest, la démocratie étudiante est née des luttes anticoloniales (Mazrui, 1978 ; Bianchini, 2004). Elle a été renforcée dans les années 1960-70 avec l’émergence des acteurs politiques dans les nouveaux États indépendants comme le Sénégal, le Bénin ou le Ghana (Zeilig, 2007). Formés pour la plupart en France, les dirigeants des groupes étudiants finiront par prendre la tête des États nouvellement indépendants. Dans cette région, la tradition militante est plus conflictuelle et s’accompagne souvent d’une répression étatique (Zeilig, 2009). La situation actuelle au Sénégal, où les manifestations étudiantes sont fortement réprimées, l’illustre parfaitement.

Comment fonctionne la démocratie étudiante aujourd’hui ?

La démocratie étudiante, qui s’exprime de nos jours à travers les associations, les syndicats et les instances universitaires, a beaucoup évolué, surtout au Québec. Selon le Professeur André Drainville de la Faculté des Sciences sociales de l’Université Laval, les mouvements étudiants font partie intégrante du système démocratique. « La particularité du Québec, c’est l’institution de certains droits d’organisation étudiante, d’une relation plus formelle avec l’État », a-t-il précisé. D’après le chercheur, « les étudiants sont installés […] comme des partenaires privilégiés dans la gestion du projet éducatif. Ça donne une résonance. Ça donne un pouvoir. » Toujours selon l’universitaire, « il y a peu d’endroits dans le monde où les étudiants sont si bien organisés comme syndicats, mais surtout si près de l’État. » Cette relation, faut-il préciser, n’est pas toujours tendre. Elle a été marquée parfois par des affrontements ouverts à l’image du Printemps érable de 2012. Porté par les étudiants, qui manifestaient contre la hausse des frais de scolarité, ce mouvement de contestation sociale a gagné la sympathie de la population en raison de l’adoption de la Loi 78 par le gouvernement libéral de Jean Charest. Il s’agissait d’une législation qui limitait le droit de manifester et qui prévoyait de lourdes amendes aux contrevenant.es, en particulier les organisateur.rices. Ces manifestations ont eu raison du gouvernement lors des élections générales de septembre 2012, remportées par le Parti québécois. Arrivé au pouvoir, le parti souverainiste a annulé la hausse prévue des frais de scolarité tout comme les restrictions aux manifestations.

Les associations étudiantes bénéficient aussi de l’appui des autorités à divers niveaux sur le plan financier. Mieux encore, informe Coralie Duscheneau, présidente de la Confédération des associations d’étudiants et étudiantes de l’Université Laval (CADEUL), il y a un essor de l'implication étudiante ces dernières années. « Au caucus de la CADEUL, on a beaucoup plus d'assos qui sont là tous les mois cette année qu’il y a quatre ans », souligne-t-elle. Au niveau des conseils d’administration, le constat est le même. D’après Coralie Duscheneau, il y a des élections d'un exécutif complet des associations qui n’avaient pas connu un tel engouement depuis plusieurs années. « Par le passé, des exécutifs

de douze postes, souvent, il y en avait sept, huit de comblés et il restait toujours des postes vacants », indique-t-elle.

Cet avis ne fait toutefois pas l’unanimité. La réalité est toute autre ailleurs sur le campus de l’Université Laval, notamment aux cycles supérieurs. D’après l’actuelle présidente de l’Association des étudiantes et des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures (AELIÉS), Ingrid Avila Tiomo, les étudiant.es s’intéressent de moins en moins aux activités associatives au fil du temps. Elle ajoute que même le conseil d’administration est touché. « Sur les 3 à 5 dernières années, il y a eu beaucoup de démissions. Très peu de mandats sont arrivés à leur terme », a-t-elle expliqué. « Des démissions, c’est rendu presque normal », poursuit Ingrid Tiomo. À l’origine de cette image peu reluisante se trouve, selon elle, le principe de démocratie et d'implication étudiante fondé sur le bénévolat. Qui plus est, le bénévolat n’est jamais une activité première et principale d’un individu. À ces facteurs, s’ajoute la période de crise que l’AELIÉS traverse actuellement.

Au niveau des étudiant.es, les perceptions des associations varient beaucoup. Elles dépendent de l’expérience vécue. Étudiant au premier cycle, Mohamed s’est montré critique. « Mon expérience avec la CADEUL, ce n’était pas tant positif », a-t-il fait savoir. « Une fois, j’avais demandé de l’aide par rapport à un conflit que j’avais avec un prof. Et ce n’était pas tant utile », ajoute-t-il. Il déplore également les activités « un peu limitées » et le système « trop bureaucratique ». Kasim Doumia, inscrit à la maîtrise en génie chimique, adopte une position plus nuancée. Nouveau dans le système, il connait peu les associations étudiantes, mais il est un partisan de la démocratie étudiante. Pour lui, les associations devraient avoir un réel pouvoir avec leurs droits actuels. Leur présence directe dans les instances décisionnelles universitaires renforcerait la voix étudiante.

Une démocratie en crise

Malgré les résultats plus ou moins positifs enregistrés ces dernières années, la démocratie étudiante fait toujours face à un manque d’intérêt. Conséquence : il y a souvent un faible taux de participation lors des assemblées générales. En avril 2016, Impact Campus a abordé le sujet avec un politologue, Jean Mercier, professeur retraité à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval. D’après l’universitaire, il faut comprendre que les taux de participation en politique publique baissent partout dans le monde et n’épargnent pas le campus. « C’est le cynisme : les gens ont souvent l’impression qu’il n’y a pas de problème et que les choses roulent si personne n’en parle », avait-il affirmé lors de l’entrevue. « En ce sens, souligne-t-il, je ne crois pas que le nombre d’électeurs touche la légitimité des associations étudiantes ». Le politologue avait aussi noté que le modèle d’Olson, selon lequel il est difficile de faire voter des individus sans intérêt matériel, s’applique aux associations étudiantes, qui auraient intérêt à revoir certains aspects de leur administration.

Dix ans après ce conseil d’expert, la CADEUL a constaté une amélioration à son niveau. En ce qui concerne l’AÉLIES, ce n’est toujours pas le cas. Aux prises avec une faible participation lors de certaines assemblées générales, elle doit parfois composer avec les conflits internes. Selon Ingrid Tiomo, ces désaccords souvent observés au sein des comités exécutifs fragilisent le positionnement de l’association. « Tant qu’on n’aura pas fini de solutionner les problèmes internes, on aura le même problème avec les étudiants, avec l’administration, avec le gouvernement », insiste-t-elle.

À cela s’ajoutent les tensions qu’on observe souvent entre les étudiant.es et les autorités politico-administratives. Les conflits, dans ce cas, ne portent pas toujours sur la vie associative. Ils se nourrissent plutôt des politiques plus ou moins consensuelles. La situation à l’Université McGill où les étudiant.es avaient occupé le campus pendant plusieurs jours pour protester contre le soutien de l’établissement à l’Israël en est un exemple. Dans ces cas de figure, les étudiant.es s’érigent en acteur.ices politiques pour influencer les autorités. Aux États-Unis, c’est d’ailleurs monnaie courante sur certains grands campus à l’image de l’Université Harvard. Généralement, ces luttes ne sont pas menées pour des raisons qui touchent à leur quotidien. Ce genre de situation s’apparente à ce que le professeur Alain Drainville qualifierait de « la marchandisation des rapports universitaires » qui se serait d’ailleurs « installée dans tous les rapports universitaires ».

Quand la démocratie étudiante déborde du cadre universitaire

Parfois, la démocratie étudiante déborde du cadre universitaire. Elle quitte les murs de l’université pour devenir une affaire d’ordre public. Au Sénégal, les événements récents à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar illustrent cette réalité. Depuis quelques semaines, les associations étudiantes et les autorités se sont engagées dans un bras de fer. Initialement, ce sont les retards de bourses qui ont provoqué des manifestations qui, elles, ont été fortement réprimées. S’en sont suivies des arrestations et une paralysie académique. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été la mort d’un étudiant, Abdoulaye Ba, sur le campus lors d’une intervention policière.

Actuellement, cette contestation semble gagner du terrain. En réponse aux mesures des autorités pour rétablir l’ordre, les étudiant.es ont durci le ton. Outre la libération de leurs camarades incarcérés, iels réclament le paiement des allocations et la vérité sur les circonstances de la mort d’Abdoulaye Ba. Dans leurs revendications, les étudiant.es peuvent compter sur l’Association des Jeunes Avocats du Sénégal (AJAS). À travers un communiqué, « l’AJAS annonce se tenir pleinement à la disposition des étudiant. es interpellé.es afin de leur offrir une assistance juridique gratuite, dans le strict respect de leurs droits et des garanties prévues par la loi ». C’est aussi le cas des médecins qui ont annoncé leur intention de se joindre au mouvement.

Cette situation n’est pas propre au Sénégal. Au Bénin, des situations du genre ont été observées en 2020. Amnesty International s’était même invitée dans le débat en compagnie du collectif des organisations de la société civile du pays ouest africain, longtemps considéré comme un modèle démocratique. Ensemble, ils ont dénoncé le recours « injustifié et disproportionné » à la force contre des manifestant.es étudiant.es. Il faut rappeler que cette sortie faisait suite à la mort par balle d’un étudiant, Téophile Dieudonné Djaho, lors d’une protestation liée à des arrestations à l’Université d’Abomey-Calavi.

Du Québec au Sénégal en passant par le Bénin, jusqu’aux États-Unis, une vérité émerge : lorsque les mécanismes institutionnels de dialogue s’enrayent, les campus deviennent des espaces politiques à part entière. Ils deviennent des terrains d’affrontement plutôt que des lieux du savoir. Face à ces situations, dans leur volonté de maintenir l’ordre public, les autorités politico-administratives ont souvent tendance à restreindre, voire suspendre certains droits comme c’est le cas au Bénin actuellement. Cette voie n’est pas celle de la raison. En effet, comme le souligne le professeur Alain Drainville (Université Laval), « une perte de pouvoir des mouvements étudiants, c’est un pas en avant vers l’autoritarisme ».

Bibliographie

Amnesty International Bénin. (2020). Mort d’un étudiant à l’université : Le Bénin doit respecter la liberté de manifestation pacifique… Communiqué de presse.

Association des jeunes avocats du Sénégal (AJAS). (2026, 10 février). Communiqué sur l’assistance juridique aux étudiants interpellés. Cité dans Le Soleil (Sénégal).

Bianchini, P. (2004). École et politique en Afrique noire. Paris : Karthala.

Gagnon, L. (2008). Bref historique du mouvement étudiant au Québec (1958-1971) Document d’archives.

Ouellet-Vézina, H. (2016). Assos et démocratie directe vues par un politologue. Impact Campus. https://impactcampus.ca/actualites/assos-etdemocratie-directe-vues-par-un-politologue/ Makela, F. (2014). La démocratie étudiante, la grève étudiante et leur régulation par le droit. Revue de droit de l’Université de Sherbrooke.

Mazrui, A. A. (1978). Political values and the educated class in Africa. Berkeley : University of California Press.

Olson, M. (1965). The logic of collective action. Harvard University Press.

Zeilig, L. (2007). Student politics and activism in sub-Saharan Africa. London : I.B. Tauris.

Zeilig, L. (2009). Student resistance and the democratic transition : Student politics in Senegal 1999–2005. Social Dynamics, 35(1), 68–93.

Mouvement étudiant au Sénégal, Source : Réseau social X

DISCOURS UN JOUR, DISCOURS TOUJOURS

La rhétorique (ou la science de bien dire selon Quintilien) est née en Sicile il y a quelque chose comme 2500 ans. Elle embrasse à la fois les qualités de l’éloquence et les mœurs de l’orateur.rice, mais demeure amorale. La rhétorique, comme l’imagination, n’est ni bonne ni mauvaise, elle épouse et sert nos idées.

Partie 1 : Aux origines de l’art oratoire

La rhétorique est née d’un besoin pratique. Vers 465 av. J.-C., après le renversement des tyrans Hiéron et Gélon de Syracuse, des citoyens dépossédés de leurs terres affluent devant les tribunaux populaires pour les récupérer. Face à ces jurys qu'il faut convaincre, deux Siciliens, Corax et son élève Tisias, rédigent les premiers manuels de l'art de plaider.

Les sophistes transforment cette technique en profession lucrative. Itinérants et rémunérés, ces « maîtres de sagesse » enseignent l'art de défendre une thèse et son contraire. Gorgias de Léontinoi, arrivé à Athènes en 427, stupéfie par sa capacité à discourir brillamment sur n'importe quel sujet.

Cette prétention irrite Platon. Dans le dialogue Gorgias, Socrate réduit la rhétorique à une « cuisine » qui flatte sans nourrir; selon lui, la rhétorique crée la croyance plutôt que la connaissance.

Le terme « rhétorique » vient de l'adjectif grec rhetorikè qui qualifiait le mot technè (art, technique). L'adjectif dérive luimême de rhètor qui signifie « celui qui prend la parole devant une assemblée publique ».

Définitions historiques :

• Aristote : « La faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader »

• Cicéron : « L'art de prouver, plaire et émouvoir »

• Quintilien : « La science de bien dire »

Source : Odysseum, 2023

C’est Aristote qui viendra réconcilier philosophie et rhétorique dans son traité qu’il composera entre 329 et 323 av. J.-C. Sa définition reste canonique : « la faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader » (Aristote, trad. Ruelle, 1991). Loin de la condamner, il la structure autour de trois piliers fondamentaux : l’éthos, le pathos, le logos.

Les Romains adoptent les techniques grecques, mais les orientent vers la formation du citoyen. Cicéron (106-43 av. J.-C.) incarne cet idéal. Il est un avocat brillant, un consul qui dénoncera la conjuration de Catilina. Ses Catilinaires de 63 av. J.-C. demeurent un modèle de l’art oratoire. Son exorde « Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? » (Jusqu'à quand abuseras-tu de notre patience ?) accumule questions rhétoriques pour acculer l’adversaire. Catilina quitte Rome le soir même, Cicéron reçoit le titre de Père de la patrie.

Quintilien synthétise deux siècles de réflexion romaine dans son Institution oratoire (12 livres), première chaire impériale de rhétorique. Il codifie les cinq parties canoniques du discours : inventio (trouver les arguments), dispositio (les organiser), elocutio (choisir les mots), memoria (mémoriser), actio (prononcer) (Quintilien, trad. Bornecque, 1933). Cette architecture gouvernera l'enseignement pendant quinze siècles.

Par Emmy Lapointe, rédactrice en chef

Partie 2 : Rhétorique et technique

Un discours sans ethos manque de crédibilité, sans pathos, il laisse l’auditoire indifférent, sans logos, il manque de substance. Cicéron résumait : « Prouver, plaire, émouvoir […], c’est à cette triple condition seulement qu’on est éloquent » (Cicéron, trad. Bornecque, 1921).

Les trois piliers d’Aristote

Ethos (crédibilité)

« Le caractère moral de l’orateur constitue presque la plus efficace des preuves »

Sagesse, vertu, bienveillance

Pathos (émotion)

« Les auditeurs changent leurs jugements selon qu’ils sont affectés de peine ou de plaisir »

Colère, pitié, crainte, espoir, indignation

Logos (argumentation)

« La preuve est obtenue par le discours lui-même quand nous démontrons le vrai ou le vraisemblable »

Faits, statistiques, raisonnements logiques

Source : Aristote. (1991). Rhétorique (C. Ruelle, trad.). Le Livre de Poche.

Sans refaire un cours de littérature collégiale, il faut garder en tête que les figures de style aussi rébarbatives soient-elles à étudier, peuvent grandement servir tant au logos qu’au pathos.

Figures de style fréquentes en rhétorique

Anaphore : Répétition en début de phrases « We shall fight... We shall fight... We shall fight... »

Antithèse : Opposition de deux idées « Un petit pas pour l'homme, un bond de géant pour l'humanité »

Question rhétorique : Question sans réponse attendue « Jusqu'à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? »

Gradation : Progression ascendante « Va, cours, vole et nous venge »

Même 2000 ans après sa théorisation, la structure en quatre temps de Quintilien demeure opératoire. L’exorde qui est un moment clé pour l’ethos capte l’attention et établit la bienveillance. La narration pose le contexte et permet de sélectionner stratégiquement les faits. L’argumentation déploie les preuves : des arguments forts en ouverture et en clôture, des intermédiaires au milieu. La péroraison cristallise le message par l’émotion.

Partie 4 : Mark Carney à Davos, un duel implicite

Contexte

Le 20 janvier 2026, de 16h30 à 17h00, le Premier ministre canadien Mark Carney prononce au 56e Forum de Davos un discours intitulé « Principled and Pragmatic : Canada's Path ». L'ancien gouverneur de la Banque du Canada (2008-2013) puis de la Banque d'Angleterre (2013-2020), devenu chef du Parti libéral en mars 2025 puis Premier ministre après l'élection d'avril 2025, s'adresse à l'élite économique mondiale dans un contexte de tensions extrêmes avec Washington.

Le discours de 2 000 mots, que Carney a rédigé lui-même, reçoit une ovation debout, fait rare à Davos. Alexander Stubb, président de Finlande, a dit qu’il s’agissait « l'un des meilleurs discours entendus à Davos cette semaine ». Mark Rutte, secrétaire général de l'OTAN, a déclaré : « Le Canada est de retour » (World Economic Forum, 2026). Chantale Hébert l’a qualifié de discours canadien le plus marquant de sa carrière d’analyste politique.

Le fil d’Havel

La référence centrale du discours est l’essai de Václav Havel

Le pouvoir des sans-pouvoir (1978). Comme l’explique Carney dans son discours :

En 1978, le dissident tchèque Václav Havel, qui est par la suite devenu président, a écrit un essai intitulé Le pouvoir des sans-pouvoir. Il y posait une question simple : comment le système communiste a-t-il pu tenir ? Sa réponse commence par l'histoire d'un marchand de fruits et légumes. Chaque matin, il place une affiche dans sa vitrine : « Travailleurs du monde, unissez-vous ! ». Il n'y croit pas. Personne n'y croit. Mais il la place quand même, pour éviter les ennuis.

Dans l’essai original, Havel explique que le pouvoir totalitaire ne provient pas de sa vérité, mais de la volonté de chacun d’agir comme s’il était vrai. Et sa fragilité viendrait de la même source : « dès qu’une seule personne cesse d’agir ainsi, dès que le marchand retire son enseigne, l’illusion commence à s’effriter. » (p. 15).

Carney applique cette métaphore à l'ordre international : les puissances moyennes placent la pancarte de la coopération multilatérale tout en acceptant leur subordination aux grandes puissances. « Havel appelait cela vivre dans le mensonge. Amis, le moment est venu pour les entreprises et les pays de retirer leurs enseignes ».

Le pouvoir des sans-pouvoir (Havel, 1978)

Essai majeur du dissident tchèque Václav Havel, futur président de la Tchécoslovaquie puis de la République tchèque.

Thèse centrale : Le système totalitaire se maintient non par la force brute, mais par la participation de chacun à des rituels qu’il sait être faux.

La métaphore du marchand : Chaque matin, il affiche « Travailleurs du monde, unissez-vous ! » sans y croire, simplement pour éviter les ennuis.« Vivre dans la vérité » : Le premier acte de résistance consiste à cesser de participer au mensonge collectif.

Source : Havel, V. (1978). The Power of the Powerless

La rupture

Sans jamais prononcer le nom de Trump, Carney dénonce les grandes puissances qui utilisent « l'intégration économique comme moyen de pression, les droits de douane comme levier, l'infrastructure financière comme moyen de coercition et les chaînes d'approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter ». Il annonce du même coup que le Canada a signé 12 accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents en 6 mois.

Sa déclaration la plus audacieuse tient peut-être à celle-ci : « Nous retirons l’affiche de la vitrine. Nous savons que l’ordre ancien ne sera pas rétabli. Nous ne devons pas le pleurer. La nostalgie n’est pas une stratégie. »

Le lendemain, 21 janvier, Trump répond directement lors de son propre discours à Davos : « Le Canada vit grâce aux États-Unis. Ils devraient nous être reconnaissants… J'ai regardé votre Premier ministre hier. Il n'était pas si reconnaissant. Souvenez-vous-en, Mark, la prochaine fois que vous ferez vos déclarations. » Trump révoque ensuite l’invitation du Canada au « Board of Peace » et menace des tarifs de 100% si Ottawa finalise un accord avec Pékin.

Le retour aux Grecs

Carney cite également l'aphorisme classique du Dialogue de Mélos de Thucydide : « Les forts agissent selon leur volonté et les faibles doivent en subir les conséquences », mais en refuse le fatalisme : « Les puissants ont leur pouvoir. Mais nous avons aussi quelque chose : la capacité de cesser de faire semblant, d’appeler la réalité par son nom, de renforcer notre position chez nous et d’agir ensemble ».

Sa formule la plus reprise dans les médias : « Si vous n'êtes pas à la table, vous êtes au menu ». D'où l'appel aux puissances moyennes – Canada, Europe, pays émergents – à s'unir plutôt que de négocier bilatéralement depuis une position de faiblesse (World Economic Forum, 2026).

Le discours de Carney mobilise de façon plutôt impressionnante les trois piliers aristotéliciens. L’ethos repose sur son parcours exceptionnel, seule personne à avoir dirigé deux banques centrales du G7, et sur son ton mesuré d'ancien banquier central. Le pathos s'appuie sur la référence à Havel, figure universelle de résistance morale au totalitarisme, et sur la métaphore visuelle de la pancarte. Le logos énumère les accords signés, les partenariats négociés, les chiffres du doublement des dépenses de défense.

L'analyste Mireille Lalancette (UQTR) note que Carney a prononcé « un discours courageux, parce que risqué », comparable au refus de Jean Chrétien de participer à l'invasion de l'Irak en 2003 (The Conversation, 2026). Bob Rae, ancien ambassadeur à l'ONU, compare le discours à la Gray Lecture de Louis St-Laurent en 1947 qui définissait le rôle international du Canada d'après-guerre.

Un réalisme fondé sur des valeurs

Dans son discours, en plus d’invoquer Havel, Mark Carney fait appel à Alexander Studd, le président de la Finlande, pour parler d’une lucidité ancrée dans des valeurs et cristallise ainsi l’idée de l’honnêteté comme premier acte de résistance. Et si pour Aristote, la rhétorique n’est ni morale ni immorale, Carney a fait, à Davos, le choix d’en faire une arme contre le cynisme qui accompagne souvent la lucidité.

Bibliographie

Aristote. (1991). Rhétorique (C. Ruelle, trad.). Le Livre de Poche. Carney, M. (2026, 20 janvier). Principled and pragmatic: Canada's path [Discours]. Forum économique mondial, Davos, Suisse.

Collin, D. (2015). Lire le Gorgias de Platon. Philosophie et politique. http://denis-collin.viabloga.com/ news/lire-le-gorgias-de-platon-2

Gilder Lehrman Institute of American History. (2023). The Gettysburg Address, 1863. https://www. gilderlehrman.org/history-resources/spotlight-primary-source/gettysburg-address-1863. History.com. (2023). Why the Gettysburg Address is one of the most famous speeches in history. https://www.history.com/articles/gettysburg-address-lincoln-speech-impact History.com. (2024). Sojourner Truth: Quotes, facts & speech. https://www.history.com/articles/ sojourner-truth

Imperial War Museums. (2023). What makes a Churchill speech? https://www.iwm.org.uk/history/ second-world-war/what-makes-a-churchill-speech

INA. (2024). Il y a 50 ans, le discours historique de Simone Veil sur l'avortement à l'Assemblée. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/simone-veil-loi-avortement-ivg-discours-assemblee-nationaledebat

International Churchill Society. (2023). We shall fight on the beaches. https://winstonchurchill.org/ resources/speeches/1940-the-finest-hour/we-shall-fight-on-the-beaches/ Nelson Mandela Foundation. (2024). « I am prepared to die ». https://www.nelsonmandela.org/news/ entry/i-am-prepared-to-die

Odysseum. (2023). La rhétorique antique (1) : Histoire de l'art oratoire. https://odysseum.eduscol. education.fr/la-rhetorique-antique-1-histoire-de-lart-oratoire Ordre de la Libération. (2023). Les appels du général de Gaulle. https://www.ordredelaliberation.fr/fr/ les-appels-du-general-de-gaulle Persée. (2000). Les « petites phrases » dans la politique anglo-saxonne. Communication et langages, 126(1), 52-59.

The Conversation. (2026, 22 janvier). « Carney a prononcé un discours courageux – parce que risqué », selon une spécialiste. https://theconversation.com/carney-a-prononce-un-discours-courageuxparce-que-risque-selon-une-specialiste-274171

Vie publique. (1974). Déclaration de Mme Simone Veil, ministre de la santé, sur les motifs de la réforme de la législation sur l'avortement. https://www.vie-publique.fr/discours/180375-declarationde-mme-simone-veil-ministre-de-la-sante-sur-les-motifs-de

World Economic Forum. (2026, 20 janvier). Davos 2026: Special address by Mark Carney, Prime Minister of Canada. https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-by-markcarney-prime-minister-of-canada/

DE LA RUE À L’ÉCRAN : COMMENT LES RÉSEAUX SOCIAUX TRANSFORMENT LES MANIFESTATIONS

Les États-Unis, le Népal, la France, Madagascar, la Bulgarie, le Pérou, le Maroc et le Sri-Lanka ont tous un point commun : les citoyen.nes sont sorti.es massivement dans les rues pour exprimer leur mécontentement en 2025 (TV5 Monde, 2025). Des clips filmés par les manifestant.es et partagés sur les réseaux sociaux ont permis à la planète entière de s’informer sur ces mobilisations populaires, soulevant une question centrale : lors des manifestations, les médias numériques remplissent une fonction distincte de celle des médias traditionnels, mais laquelle ?

Par Heidi Lalonde, journaliste collaboratrice
Un marche pour les femmes, le 21 janvier 2017, à New York (Bryan. R Smith, ABC News)

Les réseaux sociaux comme vecteur de diffusion de l’information

Les relations interpersonnelles seraient la façon la plus efficace de diffuser des informations à propos de la mobilisation. Par relations interpersonnelles, on entend les échanges en personne, aux téléphones et sur les réseaux sociaux. Ces derniers ont l’avantage de diffuser l’information encore plus rapidement ; il suffit d’une publication d’un.e citoyen.ne en colère qui est republiée par des dizaines, des centaines ou des milliers d’internautes pour rassembler d’autres personnes intéressées qui partagent les mêmes revendications (Jost ; Bonneau…, 2018). Ce fut par exemple le cas du mouvement des gilets jaunes dont l’embrasement peut être attribué aux nombreuses publications Facebook qui incitaient à descendre dans les rues (Lupovici ; Lecha, 2025). L’utilisation de mots-clés sur les différentes plateformes permet également la diffusion de l’information à l’extérieur de la région de la manifestation et d’étendre la portée des revendications (Palmieri-Branco, 2021).

La diffusion en réel face au contrôle étatique

Les réseaux sociaux permettent également de documenter le déroulement des manifestations en direct, sans censure, afin, d’entre autres, dénoncer les usages excessifs de la force par la police qui surviennent plus souvent qu’autrement. Les preuves visuelles, une fois publiées sur les réseaux sociaux et repartagées par plusieurs, ne peuvent plus être retirées des plateformes. Ainsi, les discours gouvernementaux souhaitant dresser le portrait des participant.es aux manifestations comme des agitateur.rices afin de décourager les citoyen·nes d’y prendre part, s’en trouvent ébranlés (Palmieri-Branco, 2021).

Capables de révéler les biais médiatiques, les réseaux sociaux deviennent donc de bons outils dans les pays où les médias traditionnels existent sous la censure du régime en place : ils constituent un levier puissant pour les mouvements citoyens et les gouvernements au pouvoir en sont bien conscients. Certains les ont donc bannis dans le but de dissuader les révoltes, comme c’est le cas du régime iranien ayant restreint l’accès à Internet pendant quelques jours suivant le 8 janvier dernier. Le gouvernement a expliqué ce choix : empêcher l’organisation d’autres mouvements contestataires (Zeinalzadeh, 2026).

De plus, la date, le lieu et le type de manifestation peuvent être facilement trouvés sans avoir besoin de parler à un.e organisateur.rice. Une étude réalisée sur la marche pour les femmes du 21 janvier 2027 après l’investiture de Donald Trump a révélé que 70 % des participant.es avaient pris connaissance de l’événement grâce à une publication Facebook (Boulianne ; Koc-Michalska ; Bimber, 2020). Les organisateur.rices avaient communiqué aux personnes intéressées par la manifestation des détails cruciaux à leurs adresses courriel après les avoir récoltées sur les réseaux sociaux (Palmieri-Branco, 2021).

La page Facebook Helgettomaidan, créée entre novembre 2013 et février 2014 lors des manifestations proeuropéennes en Ukraine, en est un autre exemple. Celle-ci servait à organiser le covoiturage afin de se rendre au point de rencontre. Elle a permis aux personnes vivant loin, dont le lieu était difficile d’accès, de pouvoir participer aux protestations (Jost ; Bonneau…, 2018).

Les chercheur.ses sont d’avis que les réseaux sociaux occupent une place centrale dans la dynamique des mobilisations citoyennes. En dépassant les limites géographiques et sociales, ils agissent comme des catalyseurs de l’engagement collectif. Une nouvelle forme d’activisme a d’ailleurs vu le jour avec leur arrivée  : le slacktivisme, une forme d’engagement qui se limite aux réseaux sociaux, notamment par le partage ou la republication de contenus liés aux manifestations. Là où certain.es chercheur.ses pensent qu’il ne fait que contribuer à un sentiment d’accomplissement sans opérer de réels changements, d’autres estiment que le slacktivisme aide à la diffusion d’informations et à l’élargissement de la communauté (Palmieri-Branco, 2021).

Bibliographie

Barbera, P., Bonneau, R., Jost, J. T., Langer, M., Nagler, J., Sterling, J., & Tucker, A. J. (2018). How social media facilitates political protest : Information, motivation, and social networks. Advances in Political Psychology, 39(Suppl. 1), 85–118. https://doi.org/10.1111/pops.12478

Boulianne, S., Koc-Michalska, K., & Bimber, B. (2020). Mobilizing media: Comparing TV and social media effects on protest mobilization. Information, Communication & Society, 23(5), 642–664. https://doi.org/10.1080/1369118X.2020.1713847

Lecha, M., & Lupovici, R. (2025). Les pratiques numériques des mouvements sociaux, entre autonomie communicationnelle et dépendance institutionnelle. Revue Politique et parlementaire. https://www.revuepolitique.fr/les-pratiques-numeriques-des-mouvements-sociauxentre-autonomie-communicationnelle-et-dependance-institutionnelle/ Palmieri-Branco, S. (2021). Social media as a strategy for protest movements in an era of government control (Master’s thesis). Graduate School of Public and International Affairs, University of Ottawa. https://ruor.uottawa.ca/server/api/core/bitstreams/f160af53-b1bd-40d7-a257-1b30bc4d4cb5/content

Smith, B. R. (2017). Women march against Trump. ABC News. https://abcnews.go.com/US/photos/women-march-trump-44950698/image-44957467

TV5 Monde. (2025). Manifestations de la génération Z en 2025. TV5 Monde https://information.tv5monde.com/international/manifestations-de-la-generation-z-en-2025

Zeinalzadeh, S. (2026). How social media is channeling popular discontent in Iran during ongoing period of domestic unrest. The Conversation. https://theconversation.com/how-social-media-ischanneling-popular-discontent-in-iran-during-ongoing-period-of-domestic-unrest-273206

HARTMUT ROSA : RALENTIR POUR MIEUX HABITER LE MONDE

Au début des années 2000, le sociologue allemand, Hartmut Rosa, s’est intéressé à notre rapport au temps. Il voulait répondre à la question : Pourquoi avons-nous constamment l’impression d’en manquer ?

Il a alors développé le concept de l’accélération sociale, qu’il définit comme le processus par lequel le rythme du changement, des activités et de la vie quotidienne s’intensifie constamment, donnant l’impression chronique de manquer de temps. Tout simplement parce que plus nous sommes productifs, plus nous produisons. Heureusement, Rosa ne s’est pas contenté de théoriser ce cercle vicieux ; il a aussi recherché des voies pour en sortir.

Par Marie Tremblay, cheffe de pupitre actualité
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Crédit Martin Nombrado

Avant de vous donner plus d’explications, permettez-moi de vous raconter une anecdote.

Crédit Martin Nombrado

Perdu dans les bois au-dessus d’une montagne où se trouve un lac très petit, mais très profond, trône un chalet en bois rond. Construit à la bonne franquette par mon grand-père dans les années 80 sur un lopin de terre acheté pour quelques sous à une commune de hippies, ce refuge permet à celles et ceux qui y mettent les pieds de retrouver le temps.

En hiver, s’y rendre n’est pas simple. Le chemin n’est plus accessible en auto. Nous pourrions nous y rendre en moto à neige, mais pourquoi faire ? Nous préférons arpenter les kilomètres qui sillonnent la montagne à pied, en ski de fond, en raquette, nos sacs à dos d’expédition remplis de nourriture, de bonnes bouteilles de vin et de gin québécois. Et aussi quelques vêtements de rechange.

Après l’ascension, nous entrons dans un chalet plus froid que le dehors et nous nous empressons d’allumer un feu, un vrai, qui réchauffe les orteils et les cœurs. N’empêche que ça prend du temps avant d’atteindre une température acceptable à l’intérieur. Il faut donc s’affairer à d’autres tâches : pelleter la galerie, aller chercher de l’eau au puits, tracer les sentiers en raquettes.

Quand on met les pieds au Lac, on entre dans un nouveau fuseau horaire où les heures n’existent plus. On suit le soleil, puis la lune. La vie y est douce et lente, à l’extérieur de notre époque. C’est un lieu apaisant qui m’est permis de retrouver. J’oublie téléphone cellulaire, travail et école, puis je me plonge dans un des livres trop longtemps oubliés sur ma table de chevet.

Le Lac est un endroit chaleureux, familial, certes, mais il doit son âme à l’amitié. C’est un peu comme se retrouver au camp de vacances. À l’époque, mes grands-parents avaient acheté le carré autour du lac avec trois autres couples d’ami.es. Cet hiver, mon père a invité ses ami.es d’université à venir passer un séjour durant le temps des fêtes. Ensemble, ils célèbrent 30 ans d’amitié. Par la bande, je suis moi-même amie avec certains de leurs enfants à eux depuis plus de 20 ans. En tout, nous étions quinze personnes entassées dans le chalet en bois rond.

Pendant le séjour, j’ai pu observer nos ami.es découvrir ou redécouvrir les lieux. Je les ai vus s’aligner avec le temps du Lac. Car avant même d’arriver, nous avons été liés par l’expérience de la montée. Difficile pour les uns, facile pour les autres. Les tracas, les inquiétudes, le stress, à force de gravir la montagne, ils s’égarent en chemin. En haut, tout ce qu’il reste, c’est le présent. Pendant tout le séjour, j’ai vu ces gens se mouvoir autour des mêmes choses. Des bains de glace aux jeux de bois, nous nous sommes motivés, encouragés. Je me suis rendu compte que le temps n’est pas le seul à disparaître au Lac, l’âge aussi. Vivre la communion de quinze personnes dans un monde où les gens sont si distants, si occupés, ça m’a fait un baume au cœur. Et ça remet sous le nez l’importance de l’anodin.

L’importance de partager les repas assis tous à la même table, où les plus jeunes ont les coins de table dans les tibias.

L’importance de partager le legs immense de mon grand-père avec les gens que j’aime.

L’importance singulière de la famille choisie qui, après plus de 30 ans, peut encore se souder davantage.

L’importance de décrocher bin raide. Dans le fond des bois.

Quand tout le monde est parti, que le calme plat du chalet a de nouveau rencontré celui de la forêt, j’ai ouvert un nouveau livre. Par un simple hasard, j’avais choisi une BD qui mentionnait le concept de la résonance de Hartmut Rosa.

La justesse de Hartmut Rosa

Dans le confort de mon appartement chauffé, je n’ai eu d’autres choix que d’entamer mes recherches et de passer de la BD à un énorme bouquin loué à la bibliothèque – dont j’essaierai de faire sortir les idées clefs en moins de 2000 mots…

Dans le livre Résonance : une sociologie de la relation au monde, Rosa propose une solution au problème d’accélération sociale qui découle de notre rapport au temps. « Nous détruisons notre capacité à nous approprier le monde, à être ému et à développer une résilience. C’est une aliénation dont nous devons nous défaire », explique le sociologue (Le Monde, 2016). Pour lui, la clef se trouve dans notre rapport au monde, notre façon de l’habiter et de le vivre. Cette relation, ressentie avant même d’être pleinement comprise, est indispensable pour échapper à l’aliénation imposée par nos agendas surchargés.

À cet effet, Rosa propose le concept de résonance, qu’il définit comme un phénomène dynamique, qui se produit entre deux ou plusieurs sujets (Rosa, 2018, p.225). Comme les ondes sur l’eau ou dans l’air qui émanent des deux côtés, la résonance ne peut exister que si les deux parties vibrent l’une avec l’autre, créant ainsi un phénomène partagé, non imposé. Son caractère singulier vient du fait qu’elle se produit, tout simplement. Elle n’est pas une lutte qui nous met en compétition contre les autres, comme c’est le cas de la reconnaissance ou du respect. Elle nous met plutôt en relation avec eux, avec l’environnement, avec nous-mêmes, et nous permettrait ainsi de retrouver une façon salutaire d’habiter le monde.

Un monde qui nous glisse entre les doigts

Or, cette ère, que Rosa appelle « la modernité tardive », se caractérise par deux traits fondamentaux : « elle ne peut se stabiliser que de façon dynamique, tandis que son programme culturel vise une extension systématique de l’accès individuel et culturel au monde » (p. 354). Autrement dit, elle change et s’étend sans cesse. Par « stabilisation dynamique », Rosa entend que nos

structures — politiques, économiques, sociales — ne peuvent se maintenir qu’en accélérant : croissance exponentielle, innovation, transformation permanente. Le statu quo n’existe plus ; seul le mouvement permet de ne pas s’effondrer.

Mais cette accélération, quasi exponentielle, affecte profondément notre position dans le monde — c’est-à-dire la place que nous occupons, ou que nous croyons pouvoir occuper. Dans cet univers en perpétuel changement, notre position n’est jamais acquise : elle se perd, se reconquiert, se défend, mais n’est jamais stabilisée. Face à cette instabilité, nous devenons plus fermés au monde, toujours sur nos gardes, craignant de devoir retrouver notre place.

Et pourtant, les possibilités ne cessent de se multiplier. L’accès au monde s’élargit sans limites : lieux, connaissances, relations, expériences… tout est disponible. Mais cette ouverture ne renforce pas notre ancrage. Au contraire : nous nous adaptons à des changements intragénérationnels, à une vitesse que nous ne pouvons plus suivre. « Plus l’homme moderne a su étendre son accès au monde, plus celui-ci, paradoxalement, lui est devenu dans sa totalité incompréhensible et inaccessible » (p. 485). La limite du possible, à l’échelle d’une vie individuelle, est désormais irrattrapable, quels que soient notre volonté, notre énergie, notre désir de tout saisir.

Selon Rosa, cette modernité n’est rien d’autre qu’une « catastrophe de résonance ». Elle ne détruit pas les relations — elle les vide de leur sens. Elle les rend muettes. Car la résonance, pour Rosa, n’est pas un sentiment, mais une relation vivante, réciproque, transformante : le monde nous touche, nous change. Et quand il cesse de répondre, alors commence l’angoisse fondamentale : celle de vivre dans un monde devenu silencieux à notre égard.

Ce silence n’est pas un vide sonore. C’est un silence existentiel : le monde ne nous parle plus, ne nous interpelle plus, ne nous reconnaît plus comme interlocuteur. Il devient une machine à fonctionner, pas à ressentir. Et c’est là, peut-être, la perte la plus profonde de notre époque.

Le combo amitié-nature

Quoi de mieux qu’une retraite en forêt avec des ami.es ? Pour Rosa, une telle situation incarne un espace idéal de résonance, car elle échappe aux logiques de performance et de contrôle qui dominent la modernité. L’amitié, contrairement à la famille, n’est pas une structure sociale institutionnalisée. Elle est ainsi libre « des contraintes et des obligations relationnelles » (p.240) qui pèsent généralement dans les milieux familiaux ou professionnels. Les individus ne sont pas dans un rapport de compétition ni d’indifférence, permettant un havre de résonance pure. Il note que « l’amitié ouvre des horizons de résonance qui élargissent et enrichissent notablement le spectre des expériences possibles » (p.239).

L’auteur en a également long à dire sur notre relation avec la nature. Il souligne que, dans la modernité tardive, la nature est souvent perçue comme une sphère de résonance — non pas parce qu’elle l’est objectivement, mais parce que nous avons besoin de croire qu’elle le soit. C’est une « invention » qui répond à notre désir de retrouver un lien perdu avec le monde. Selon lui, notre façon de romantiser la nature, de lui prêter une voix, découle de la conviction qu’il y a quelque chose en nous qui est lié à la nature extérieure. C’est ce qui nous permet de penser qu’une balade en forêt nous permettra d’entendre notre voix intérieure et de trouver des « réponses ».

Ce besoin de résonance en forêt ou entre ami.es s’explique aussi par l’effet de contraste : face à une société accélérée, où tout est planifié, mesuré et optimisé, ces moments «  hors temps » deviennent des sanctuaires de résonance — même s’ils sont souvent eux-mêmes intégrés à la logique du marché.

En effet, notre culture a tendance à opposer un rapport d’exploitation (institutionnalisé), à ce rapport émotif (résonant) entretenu avec la nature. Nous vivons dans la peur que cette sphère de résonance soit détruite, sans parvenir à repenser notre rapport à elle de manière égalitaire : « Quiconque espère entrer en résonance avec la nature au cours d’un safari ou d’une randonnée en haute montagne organisés selon un programme minuté et dans des conditions de sécurité parfaite ne peut qu’être déçu » (p.319). Car ces expéditions réglées au quart de tour ne sont que le prolongement de l'aliénation produite par notre contrôle sur la rentabilité du temps.

Au Lac, sans électricité, ni eau courante, ni machinerie, tout est long. La patinoire sur le lac est déneigée avec la force de nos bras et on y passe l’après-midi. L’eau est puisée, puis transportée. Le bois de chauffage est fendu un coup de hache à la fois. Nécessairement, la collaboration est au cœur du fonctionnement de ce micro-monde. Plus nous sommes, plus les tâches sont effectuées rapidement. Mais à quoi bon se dépêcher ? Après tout, nous n’avons rien de mieux à faire. Alors qu’en ville, nous courons toujours après la productivité, au Lac, c’est la résonance qui impose sa loi. Le temps ici n’est plus quantifié ni calculé, il s’écoule tout simplement, nous permettant d’entrer en réciprocité avec l’environnement et les autres.

Les propos de Rosa n’ont rien de surprenant, ils ont même une drôle de simplicité. Nous savons que la vie va vite, que le monde nous est ouvert comme il ne l’a jamais été. Pourtant, les idées de Rosa m’ont permis de mettre les mots sur mes angoisses, de comprendre pourquoi la vie me terrifie autant, pourquoi les choix me paralysent autant, pourquoi tous les jours j’ai l’impression de ne jamais en faire assez.

Et il m’a surtout ouvert les yeux sur une chose : cette plénitude, elle existe en dehors du Lac. La forêt, les ami.es, le calme, ce sont des vecteurs « parfaits ». Mais si je prends le temps de bien écouter, je peux la vivre ici, à Québec, dans ma vie qui va beaucoup trop vite. C’est tout bête, mais ça permet de s’accrocher dans un monde où nous savons beaucoup de choses, mais dans lequel nous ne comprenons presque rien. Je reviens donc à l’importance de l’anodin.

L’importance de laisser son cellulaire à la maison pour aller marcher.

L’importance de s'asseoir à la table d’un inconnu dans un café bondé.

L’importance de saluer son voisin de siège au théâtre.

L’importance de ce qui peut sembler insignifiant, mais qui nous rapproche de l’humanité à petite échelle.

Bibliographie

Rosa, H., Zilberfarb, S., & Raquillet, S. (2018). Résonance : une sociologie de la relation au monde. La Découverte. 535 p. Novel, A. (2016). Hartmut Rosa : « Plus on économise le temps, plus on a la sensation d’en manquer », Le Monde. https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/04/01/hartmut-rosa-plus-on-economise-le-temps-plus-on-a-la-sensation-d-en-manquer_4893818_4497916.html

SI UN ARBRE TOMBE DANS UNE FORÊT ET QU’IL N’Y A PERSONNE POUR L’ENTENDRE, FAIT-IL DU BRUIT ?

Dans l’épisode « Starter Home » (saison 14, épisode 2) de la série-télévisée Criminal Minds (CBS, 2005-présent), l’équipe du B.A.U découvre, derrière les murs d’une maison isolée en Caroline du Sud, des corps momifiés dissimulés depuis des années. Le couple âgé qui y vivait est mort, mais des meurtres plus récents suggèrent qu’un autre agent de violence a pris le relais. Le shérif local qui connaissait le couple allait parfois frapper à leur porte pour vérifier que tout allait bien, sans jamais découvrir l’enfant caché dans la maison. L’agent du B.A.U, Emily Prentiss, formule alors une énigme : « Shérif, avez-vous déjà entendu le dicton : est-ce qu’un arbre qui tombe dans une forêt vide fait du bruit ? »

Par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture

Crédit photo : Mikita Karasiou / Unsplash

La réplique condense, dans le cadre d’une enquête criminelle, une question métaphysique ancienne : qu’advient-il de ce qui existe, agit et transforme le monde sans être perçu ? L’enfant était là, mais hors champ social ; il existait, mais sans être reconnu. Ainsi, à première vue, la réponse à l’énigme de l’arbre semble binaire ; en réalité, elle dépend de ce que l’on entend par bruit, son, perception, expérience et même réalité . La question traverse la physique, la philosophie, les études sonores, la sémiotique et les théories des médias.

Pour aborder cette énigme sans la réduire à une opposition entre « oui », l’arbre fait du bruit, et « non », il n’en fait pas, il faut d’abord situer le terrain théorique dans lequel elle réapparaît aujourd’hui. Dans les sound studies, Christoph Cox a mis en évidence une fracture importante entre deux tendances. D’un côté, une approche orientée vers la nature du son lui-même (sonic ontology) ; parle-t-on d’un événement matériel indépendant de l’observateur. rice ? De l’autre, une approche centrée sur les contextes sociaux et culturels de l’écoute (auditory cultural studies) ; parle-t-on d’un phénomène sonore comme expérience située, historiquement et culturellement médiée ?

Plusieurs travaux récents montrent que la question du son exige une approche véritablement interdisciplinaire, et le texte « Reflections on Sound Associations and Sonic Digital Environments » propose, à ce titre, une structuration particulièrement féconde de l’énigme en quatre angles d’attaque, à travers laquelle cet article avancera : the digital tree (l’énigme comme problème métaphysique de l’existence non perçue), the falling tree (le son comme vibration), the thought of the tree (l’actualisation du sonore dépend d’une chaîne de médiations) et the sound of the fall (un objet mental complexe).

1) L’arbre digital

La version philosophique classique de l’énigme est souvent associée à l’idéalisme de George Berkeley. Dans cette perspective, être, c’est être perçu (esse est percipi ). L’idée n’est pas simplement que nous avons besoin de perception pour connaître le monde, mais que la réalité des choses est indissociable de leur saisie par un esprit. C’est dans ce cadre que certains textes contemporains sur le son reprennent la formule de façon provocatrice : « From Berkeley’s perspective, there are no trees in the park nor books on a shelf unless there is a mind to at least contemplate them. »

Le texte « Reflections on Sound Associations and Sonic Digital Environments » transpose l’énigme dans les environnements numériques. Dans un jeu vidéo, le monde existe souvent sous forme de données stockées, parfois persistantes, parfois activées seulement lors de certaines interactions. Tant qu’aucune séquence de calcul ne les actualise, ces données restent en quelque sorte en réserve, non pas inexistantes, mais non vécues : « Without these interrelated interfaces—computing devices, output peripherals, matter, time, and embodied sentience—the data will never become sound as a lived experience, it will never become a part of “ lived space. ” » Cette transposition numérique montre que, même dans un régime hautement informatisé, le son d’un arbre qui tombe comme expérience suppose une chaîne de médiations : calcul, transduction, diffusion matérielle, perception incarnée, interprétation. Sans cette chaîne, il y n’a pas « monde vécu ».

2) L’arbre tombant

Dans « Sonic Realism and Auditory Culture : A Reply to Marie Thompson and Annie Goh », Christoph Coxy met en garde contre certaines formes d’« onto-épistémologie » qui, selon lui, risquent de conclure trop vite que ce qui est perçu ou conceptualisé est « constitué » par la perception elle-même ; confond-on ici la condition de l’expérience avec la condition de l’être ? Autrement dit, parce que toute connaissance passe par un schème perceptif et conceptuel, faut-il conclure que les choses n’existent qu’à travers ce schème ?

La notion d’acousmatique, héritée de Pierre Schaeffer, est reprise dans le texte : un son acousmatique est un son dont on ne voit pas la source. Cette notion a joué un rôle clé dans la musique concrète et dans les théories de l’écoute (qui distinguent plusieurs modes d’écoute : causale, figurative, sémantique et réduite), car elle permet de dissocier l’événement sonore de son identification visuelle. Schaeffer proposait en ce sens une écoute réduite, orientée vers les traits du son lui-même (timbre, grain, durée, dynamique), plutôt que vers sa cause ou sa signification.

L’argument de Coxy et Schaeffer est net : dire que notre accès au réel est médié par des concepts ne signifie pas que le réel est produit par eux. Le fait que nous ayons besoin de langage et de théories pour savoir que l’eau est H₂O n’implique pas que l’eau dépend de nous pour être H₂O. Appliquée à l’arbre qui tombe, cette critique permet de maintenir une distinction décisive : l’absence d’observateur.rice peut affecter l’expérience du son, mais pas nécessairement l’événement matériel qui se produit. Si l’on adopte d’abord une perspective physique, la réponse semble simple : oui, un arbre qui tombe produit des vibrations dans l’air, dans le sol, dans les matières environnantes. Ces variations de pression existent indépendamment d’un auditeur humain. En ce sens, l’arbre « fait du bruit ».

3) L’arbre pensé

Dans l’article de Silverstein « Sound: An Acoulogical Treatise by Michel Chion, and : Sensing Sound : Singing and Listening as Vibrational Practice by Nina Sun Eidsheim », Eidsheim insiste sur la matérialité vibratoire et multisensorielle des phénomènes sonores : le son ne se réduit ni à une onde « dans l’air » ni à une écoute frontale et purement auditive. Les corps résonnent, transduisent, participent à ce qu’Eidsheim appelle un événement épais (thick event) intermatériel.

Dans « Reflections on Sound Associations and Sonic Digital Environments », les auteurs rappellent que le terme « sound » désigne à la fois un phénomène physique (changement de pression dans un milieu) et un processus incarné : ces pressions doivent être transduites par un appareil sensoriel en signaux électrochimiques, puis traitées par une conscience sentiente pour devenir expérience. Sans ce circuit perceptif, il y a vibration, mais pas nécessairement « son » au sens phénoménal. Cette distinction est également reformulée par Jonathan Sterne, cité dans ce même texte : « We can say either that sound is a class of vibration that might be heard or that it is a class of vibration that is heard, but, in either case, the hearing of the sound is what makes it. »

La force de l’énigme est donc moins de trancher entre idéalisme et réalisme que de rendre visible cette tension, elle nous oblige à préciser de quoi nous parlons : d’un monde en soi, d’un monde perçu ou de l’articulation entre les deux. « La langue elle-même rend cette indépendance une erreur », car elle nomme d’un même mot un événement matériel et son corrélat perceptif. L’arbre tombe, certes, mais ce qui « résonne » dépend d’un ensemble de conditions matérielles, techniques et sensibles qui dépassent la seule source. En réalité, le bruit de l’arbre relève des deux : la vibration d’une matérialité résistante et le son d’une historicité des écoutes. L’intérêt de l’énigme n’est donc pas de produire une réponse définitive, mais de nous obliger à préciser nos concepts, de séparer les nominations : l’objet, l’événement, la perception et l’interprétation ne relèvent pas du même plan, même si le langage les superpose constamment.

4) Le bruit de la chute

Cela signifie qu’un événement sonore n’existe jamais seulement comme fait acoustique ; il existe aussi comme forme d’attention, comme construction perceptive, comme objet de pensée. L’écoute réduite schaefferienne, relue par l’auteur du texte, apparaît alors comme une tentative de contrôler cette chaîne associative afin de produire un certain type d’objet mental : non pas « la chute d’un arbre », mais un son considéré pour ses seules qualités morphologiques. Or cette réduction est toujours située, partielle, et suppose une division préalable de l’expérience. Les critiques contemporaines de Schaeffer, notamment via Chion, rappellent que le son est « fréquemment associé à quelque chose de perdu — avec quelque chose qui échoue en même temps qu’il est capturé, et pourtant est toujours là. » On ne peut pas stabiliser entièrement le « sound object » comme une forme idéale hors contexte. Eidsheim va plus loin encore : elle invite à penser les pratiques sonores (chanter, écouter, vibrer) non comme des objets fixés, mais comme des actions relationnelles impliquant des corps et des environnements. « Réduire le chant à des sons timbralement distincts revient à réduire la peinture à des traces visuelles sur la toile », oubliant le geste, le mouvement, la matière, la situation. Le texte « Reflections on Sound Associations and Sonic Digital Environments » mobilise, à cet égard, une réflexion féconde sur les objets de pensée, en s’inscrivant dans un héritage philosophique qui interroge le processus de signification (signe, objet et interprétant) comme une relation triadique : priméité (qualité), secondéité (fait/ action), tiercéité (loi/pensée). Ce que nous appelons « le son de la pluie », par exemple, n’est pas seulement un input sensoriel isolé : c’est un objet mental complexe, constitué en faisceau de qualités et d’associations (odeur de terre mouillée, ambiance, souvenirs, affects, contextes). L’expérience perçue est toujours déjà prise dans une chaîne sémiotique où signes et interprétants se co-constituent.

Crédit photo : Léon Bodier

Alors l’arbre fait-il du bruit?

Les débats contemporains convergent vers un même constat : le son émerge dans les zones de relations.

[T]he question is ultimately if there is a tree, if it fell, if there is a forest, if there is sound. In this specific case, the existence of the tree itself should not need validation. The tree should subsist, it is the tree that falls and makes sound—or not. As Kohn puts it, it is its own response. Perhaps no one will perceive it, perhaps someone will, but it is up to the tree to make its own sound.

C’est la résonance de l’arbre tombant qui n’est jamais la simple transmission intacte d’une vibration ; pour reprendre Chion, elle est une capture partielle, située, parfois manquée, mais réelle de celle-ci. Ce qui résonne ne coïncide jamais entièrement avec ce qui est. L’énigme de l’arbre ne demande donc pas seulement si quelque chose arrive sans témoin, elle demande ce que devient ce quelque chose lorsqu’il entre, ou n’entre pas, dans une écologie de résonance.

La véritable question, dès lors, n’est peut-être pas seulement : l’arbre a-t-il fait du bruit ? Elle devient : qu’est-ce qui se transforme quand personne n’écoute ? En reprenant la torsion éthique introduite par la scène dans Criminal Minds : l’enfant est-il devenu meurtrier parce qu’il n’a pas été trouvé par le shérif ? Sans pouvoir y répondre, l’énigme sert à rappeler qu’un phénomène peut être réel sans être reconnu ; le garçon existait bien et son devenir s’est constitué dans un espace d’aveuglement.

Bibliographie

Cox, C. (2018). Sonic realism and auditory culture : A reply to Marie Thompson and Annie Goh. Parallax, 24(2), 234–242.

Pinheiro, S., & Rouš, J. (2022). Reflections on sound associations and sonic digital environments. Resonance, 3(3), 255–267.

Silverstein, S. (2015). Sound: An acoulogical treatise by Michel Chion, and : Sensing sound : Singing and listening as vibrational practice by Nina Sun Eidsheim (Review), pp. 168-171.

Sterne, J. (2003). The audible past : cultural origins of sound reproduction. Duke University Press, 472p.

NOTRE SYSTÈME SOLAIRE : UNE DANSE BIEN ORCHESTRÉE

Nous vivons sur une planète unique qui partage l’univers avec d'innombrables astres. Dans notre système solaire, notre planète ainsi que ses compagnons suivent des orbites bien précises autour du soleil. Comment se fait-il que ces planètes, en mouvement constant, ne soient pas entrées en collision ?

Par Philippe G. Tremblay, journaliste collaborateur
Crédit : Guillermo Ferla / Unsplash

On nous apprend au primaire que le système solaire est composé de huit planètes : Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune (Carney & Logreira, 2025). Les calé. es d’astronomie savent également que la ceinture d’astéroïdes se trouve entre Mars et Jupiter et la ceinture de Kuiper, au-delà de Neptune. Le nuage de Oort, qui se compose de plusieurs comètes et d’astéroïdes, est situé encore plus loin. Sans oublier les cinq planètes naines, dont fait partie Pluton, qui s’ajoutent aux autres planètes qu’on peut retrouver dans la ceinture de Kuiper, mis à part Ceres dans la ceinture d’astéroïdes (Carney & Logreira, 2025). Ça commence à faire beaucoup de monde… Comment notre système s’est-il stabilisé et ne s’est pas transformé en un nuage désordonné ?

Stabiliser une orbite

Tous les objets dans l’univers exercent une force d’attraction entre eux à cause de leur masse. C’est ce qu’on appelle la force gravitationnelle (Carney & Logreira, 2025). Pour mieux comprendre comment se fait une orbite, il faut s’imaginer que les planètes jouent au suc à la corde. Chacune tire sur l’autre avec sa force gravitationnelle et se mettent à tourner. Quelque part sur la corde, il en résulte un centre de gravité appelé barycentre (NASA, 2026). De manière courante, on dit que la Lune tourne autour de la Terre. En réalité, il serait plus juste de dire que la Terre et la Lune tournent autour d’un barycentre se trouvant à l’intérieur de la Terre (NASA, 2026). C’est souvent ce qui se passe lorsqu’un des deux objets est beaucoup plus gros que l’autre. Il faut s’imaginer qu’une des planètes a des bras vraiment plus gros que l’autre et tire la corde avec plus de force. Cela ramène le centre de gravité proche de la planète, voire en son sein. Il est aussi possible que deux objets de masse similaire tournent autour d’un point entre les deux astres (NASA, 2026). La gravité attire les objets l’un vers l’autre jusqu’à ce qu’ils entrent en collision. Toutefois, dans l’espace, tout se déplace à des vitesses astronomiques. Les astres se déplacent à des vitesses faramineuses et la gravité permet de simplement retenir les objets et de les capturer dans leur course. On pourrait alors voir la gravité comme un lancer de lasso sur un animal en mouvement pour ensuite le faire tourner autour du cowboy, le barycentre (NASA, 2026). Pour stabiliser une orbite, il faut alors que les forces gravitationnelles et la force centripète dû à la vitesse des planètes s’égalisent (NASA, 2026). Lorsqu’il y a plus que deux objets dans le système orbital qui tournent autour du même barycentre, cela devient plus complexe. Chacun des corps dans le système va s’attirer l’un et l’autre, ce qui peut alors déstabiliser les orbites.

La résonance orbitale

Certains agencements des corps stellaires dans un système orbital peuvent permettre de le rendre stable à long terme ou le déstabiliser. La résonance orbitale désigne un rapport du nombre de tours que fait un objet céleste autour d’un barycentre par rapport à d’autres astres qui orbitent le même centre de gravité (PEALE, 1976). Certaines résonances orbitales ne permettent pas d’orbites stables. Au début du système solaire, il est fort possible qu’il y ait eu beaucoup de chaos et de collision. Les planètes qu’on connaît aujourd’hui se sont formées sur des orbites qui étaient stables. Elles avaient donc une résonance orbitale avec les autres astres qui permettait une stabilisation (PEALE, 1976).

C’est aussi la résonance orbitale qui explique pourquoi il y a des bandes vides dans les anneaux de Saturne. Il est impossible d’avoir une orbite stable dans ces vides en raison de la résonance avec les lunes de Saturne (Chakrabarti & Bhattacharyya, 2001). L’effet de la gravité des lunes empêche tout corps céleste de se trouver dans certain agencement de résonance spécifique, causant ainsi ces bandes vides.

Une des utilités principales d’étudier les orbites des planètes de notre système solaire est de pouvoir utiliser les forces gravitationnelles des planètes pour assister la propulsion des engins spatiaux (Batygin & Brown, 2016; Gomes et al., 2017). Pour amener des sondes dans les tréfonds du système solaire, il nous faut l’aide des forces gravitationnelles des planètes de plus grande masse comme Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune (Batygin & Brown, 2016; Gomes et al., 2017). Connaître l’orbite des planètes permet de prédire où elles se trouveront dans plusieurs années, lorsque la sonde ou le vaisseau spatial seront à leur hauteur. On peut donc envoyer le vaisseau sur une trajectoire lors du décollage qui va lui permettre d’utiliser les forces gravitationnelles des planètes pour accélérer. Cela va lui permettre de se retrouver dans les zones éloignées du système solaire (Gomes et al., 2017). C’est ce qu’a fait la sonde Voyager 1, par exemple, qui est maintenant à l’extérieur de notre système solaire à plus de 25 milliards de kilomètres (Carney & Logreira, 2025).

Anneaux de Saturne. Les bandes noires sont des lacunes, dues à l’impact gravitationnel des lunes de Saturne. Crédit : NASA

1 UA = Distance Terre-Soleil = 1,496*108 km

Le système plutonien : un parfait exemple de résonance orbitale

Pluton n’est pas seule au fond du système solaire. Cette planète naine est accompagnée de ses cinq lunes. Charron, Styx, Nix, Kerberos et Hydra (Carney & Logreira, 2025). Le système plutonien est complexe de par les résonances orbitales qui y sont présentes. Le barycentre de ce système ne se retrouve pas à l’intérieur de Pluton, mais plutôt entre Pluton et Charron (Witze, 2015). Ces dernières tournent autour de ce point avec une résonance de

1 : 1. C’est-à-dire que pendant que Pluton accomplit un tour de son orbite, Charon accomplit un tour aussi (Witze, 2015). Les autres lunes de pluton vont faire plus de tours. Pendant que Pluton fait un tour, Styx fait trois tours, Nix en fait quatre, Kerberos en fait cinq et Hydra en fait six (Witze, 2015). C’est un agencement complexe qui fascine les scientifiques.

Possibilités d’une 9e planète dans notre système ?

Une équipe de recherche, en observant le comportement des orbites de plusieurs objets dans la ceinture de Kuiper et dans le nuage de Oort, a remarqué des anomalies orbitales (Batygin & Brown, 2016). Les trajectoires de six objets ne peuvent pas être expliquées par l’impact des forces gravitationnelles dû à l’ensemble du système solaire ni par des forces extérieures à celui-ci (Batygin & Brown, 2016; Hu et al., 2025). Il semble aussi y avoir des problèmes de résonance orbitale dans les modèles assemblés par l’équipe de recherche (Batygin & Brown, 2016). Pour expliquer ces anomalies, l’équipe de scientifiques a émis l’hypothèse de la présence d’une neuvième planète supergéante au-delà de la ceinture de Kuiper (Batygin & Brown, 2016). Celle-ci devrait se trouver dans une orbite elliptique extrêmement lointaine à plus de 700 UA (Batygin & Brown, 2016). Pour référence, Neptune, la planète connue la

plus éloignée, se trouve à 30 UA du soleil. Il pourrait être difficile d’observer cette planète hypothétique, étant donné la distance qui la sépare du Soleil. Cette planète aurait pu être éjectée hors du système solaire lors de sa création (Batygin & Brown, 2016). Malgré tout, une équipe s’affaire à la recherche de ce mystérieux astre par le programme Backyard Worlds de la NASA (Carney & Logreira, 2025). Il est possible de l’aider en traitant les nombreuses images produites par les équipes de recherche pour la trouver. En étudiant les orbites des planètes de notre système solaire, il est possible de commencer à percevoir comment notre système s’est formé et stabilisé. On peut alors comprendre que des événements chaotiques au début de la formation de notre système ont mené éventuellement à la création de notre système bien coordonné.

Bibliographie

Batygin, K., & Brown, M. (2016). Evidence For A Distant Giant Planet In The Solar System [Article]. Astronomical Journal, 151(2), article 22. https://doi.org/10.3847/0004-6256/151/2/22 Carney, S., & Logreira, D. (2025, 04-12-2025). NASA website. https://science.nasa.gov/solar-system/ Chakrabarti, S. K., & Bhattacharyya, A. (2001). Constraints on the C ring parameters of Saturn at the Titan –1:0 resonance. Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 326(2), L23-L26. https://doi. org/10.1046/j.1365-8711.2001.04813.x

Gomes, V., de Mello, C., Macau, E., Prado, A., & Winter, O. (2017). Applications of celestial mechanics in natural objects and spacecrafts [Article]. Computational & Applied Mathematics, 36(4), 1463-1469. https://doi.org/10.1007/s40314-017-0499-9

Hu, Q., Huang, Y., Gladman, B., & Zhu, W. (2025). Early Stellar Flybys are Unlikely: Improved Constraints from Sednoids and Large-q Trans-Neptunian Objects [Article]. Astrophysical Journal, 993(2), article 238. https://doi.org/10.3847/1538-4357/ae0a30

NASA. (2026, 20-01-2026). Space Place.

Peale, S. (1976). Orbital Resonances In Solar-System [Review]. Annual Review of Astronomy and Astrophysics, 14, 215-246. https://doi.org/10.1146/annurev.aa.14.090176.001243

Witze, A. (2015). Pluto’s moons move in synchrony. Nature. https://doi.org/10.1038/nature.2015.17681

SPORT DE SYMBIOSE : L’IMPORTANCE DE L’UNITÉ

Avez-vous déjà ressenti un sentiment de synchronisation parfaite avec quelqu’un ? Il est fort probable que la réponse soit non. Pourtant, certains contextes — comme les sports d’équipe — exigent cette énergie symbiotique. On pense à la danse, au patinage synchronisé, au cheerleading, et, immanquablement, à la natation artistique. L’image du pince-nez, des maillots pailletés et des cheveux lissés vient sans doute à l’esprit quand on pense à cette dernière. Mais sous la surface, les athlètes doivent posséder une force physique exceptionnelle et un souffle hors du commun — et surtout, le sport ne serait rien sans cette chimie d’équipe.

Par Marie Tremblay, cheffe de pupitre actualité

C’est en voyant les épreuves de natation synchronisée — renommée natation artistique en 2017 — aux Jeux olympiques de Londres en 2012 que Jeanne Vernhes décide de se lancer dans le sport. Elle y trouve une vraie passion qui dure encore aujourd’hui. Après avoir passé dix ans dans un club en France, elle est désormais présidente du club Natation artistique ULaval.

En se remémorant ses années sur le continent européen, la nageuse évoque le lien unique qu’elle partageait avec ses coéquipières : « les filles avec qui je nageais en France, c'est plus que mes amies. Je les voyais plus que mes parents ou ma sœur ». Cette réalité n’est pas exclusive à Jeanne. Shirine Gauvin a pratiqué la natation artistique en sport étude à Québec de ses 12 à 20 ans avant de continuer dans le club de l’Université. Elle aussi se souvient avoir passé beaucoup plus de temps à la piscine qu’avec sa famille.

Toutes deux attribuent la force de ce lien aux épreuves traversées, mais également à l’âge qu’elles avaient. « Toutes ces années pionnières de mon adolescence et de mon âge adulte, je les ai traversées avec ce groupe-là de filles », raconte Shirine. « Ça fait en sorte que tu tisses des liens avec ces gens-là comme tu n'en ferais jamais d'autres dans ta vie », poursuit-elle.

Un sentiment d’attachement profond qui résonne chez Jeanne : « Il n'y avait personne d'autre [que mes coéquipières].

C’étaient mes sœurs quasiment. Tu vis des choses à ces âges-là qui sont complètement malades. C'est quand même très rare ».

La natation artistique est un sport qui mélange la danse, la gymnastique et la natation. Le sport voit le jour au 19e siècle en Grande-Bretagne. À cette même époque, il est beaucoup plus technique, les figures étant performées sans musique. Fait cocasse, la compétition était uniquement réservée aux hommes, avant de devenir exclusivement féminine en 1947. La discipline fait officiellement son entrée aux Jeux Olympiques en 1984. En 2024, les hommes sont acceptés dans les équipes olympiques (Pestre, 2025).

Séance d’entraînement du club de Natation artistique ULaval. L'utilisation de collants et de bas permet d'augmenter la résistance de l'eau pour complexifier l'exécution des mouvements.

Devenir l’autre

Ce sentiment d’unité et de deuxième famille serait probablement partagé par de nombreux autres types d’athlètes qui se dédient autant à leur sport. Toutefois, en natation artistique, elle devient la base d’une harmonie parfaite.

Pour Shirine, « l'objectif final est de faire une réplique de la même personne huit fois, d'être littéralement comme une image de l'autre ». Selon la nageuse, ce but commun favorise très tôt le développement d’une conscience de soi et des autres. « Tu ne portes jamais juste attention à toi. Sous l'eau, on a les yeux ouverts pour regarder où sont rendus les autres autour de nous. C'est un peu l'idée de tout le temps s'adapter à l'autre », renchérit-elle.

À son arrivée au Québec, Jeanne a dû relever un nouveau défi : reconstruire cette chimie avec des nageuses qu’elle ne connaissait pas, avec qui elle n’avait pas grandi. « Quand tu as nagé 10 ou 12 ans de ta vie avec les mêmes filles et que d'un coup, on te dit qu'il faut que tu apprennes à nager avec d'autres personnes, c'est difficile », confie-t-elle.

Elle retrouve enfin un sentiment similaire lorsqu’elle commence à nager en duo avec une autre fille du club de l’Université Laval pendant deux ans. « On n'avait même pas besoin de se parler. Quand tu nages avec quelqu'un, tu es quasiment un double de l'autre personne », explique Jeanne. Elle pousse l’analogie encore plus loin en comparant son duo à un vieux couple. « C’était indescriptible », conclut-elle.

Bibliographie

Pestre, T. (2025). Natation artistique : Histoire, règles et anecdotes. BougeBouge. https://www. bougebouge.com/nouvelles/natation-artistiquehistoire-regles-et-anecdotes/

Importance d’un objectif commun

L’atteinte d’un objectif commun est au cœur de la symbiose en natation artistique. Pour Shirine, cette cohésion ne naît pas par magie, elle se forge dans l'effort collectif. « Être un groupe de femmes unies ensemble qui travaille vers un objectif commun, je crois que ça permet aussi de tisser des liens », affirme-t-elle. Bien que chaque athlète nourrisse des ambitions personnelles, c'est la vision de groupe qui dicte la cadence. « Quand tu vois une de tes coéquipières qui donne vraiment à fond, forcément, tu la suis. Ça apporte une énergie de groupe », explique Jeanne. L’entraîneuse du club, Gabrielle Boisvert, remarque d’ailleurs que les athlètes nagent souvent mieux lorsqu’elles sont fatiguées. Ce phénomène s'explique par une plus grande solidarité : dans l'effort, chacune redouble d'attention pour soutenir ses coéquipières et s'assurer que le groupe reste uni.

Cet objectif partagé crée un sentiment d'appartenance fort qui permet d’effacer les intérêts personnels au profit de la réussite globale. En visant le même sommet, Jeanne, Shirine et leurs coéquipières ne font pas que répéter des chorégraphies ; elles bâtissent une solidarité qui dépasse l’enceinte de la piscine. Cette vision commune est le véritable cœur de la natation artistique : elle permet à des individus de s’effacer pour laisser place à une harmonie parfaite, prouvant que la plus grande force d'un.e athlète réside souvent dans le regard et l'effort de celle qui nage à ses côtés.

Crédit photo : Marie Tremblay

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Bélier

Cocteau Twins

Taureau Eurythmics

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Feu ! Chatterton

HOROSCOPES

Groupe aux textures sonores foisonnantes, les Cocteau Twins bâtissent des cathédrales de sons où les couches s’empilent jusqu’à frôler le chaos, mais qui finissent par emporter l’auditeur dans un mouvement cohérent et puissant. Comme le Bélier, leur musique avance sans retenue, prend toute la place et impose son élan. Les paroles, souvent insaisissables, deviennent secondaires : elles ne guident pas, elles libèrent. On ne cherche pas à comprendre, on se laisse traverser.

Sous le vernis glacé, une matière dense et sensuelle. Les Eurythmics avancent avec la lente assurance de la terre fertile : rien ne déborde, tout est maîtrisé. Il y a dans leur présence une souveraineté froide, presque minérale — un pouvoir qui n’a pas besoin de crier pour s’imposer. Le Taureau vit ainsi : profondément, obstinément, avec une élégance qui dure plus longtemps que la tempête.

Toujours en mouvement, joueurs avec les mots et les idées, Feu ! Chatterton incarnent bien l’esprit des Gémeaux. Leur musique est vive, intelligente, traversée d’élans poétiques autant que de clins d’œil ironiques. Ils naviguent entre gravité et légèreté, abordant les enjeux du réel avec finesse sans jamais perdre le plaisir du jeu. Comme les Gémeaux, ils brillent par leur aisance verbale, leur curiosité insatiable et cette capacité à faire cohabiter profondeur et humour.

MUSICAUX

Cancer

Adrianne Lenker

Lion

Miley Cyrus

Vierge

Barbara

Autrice d’une délicatesse rare, Adrianne Lenker incarne l’hypersensibilité du Cancer. Sa musique ne cherche pas l’effet, mais la vérité : elle explore les émotions complexes — l’amour, la perte, la mémoire — et les rend palpables pour ceux qui l’écoutent. Comme le Cancer, elle avance à cœur ouvert, guidée par l’intuition et un rapport profondément sensible au monde.

Sagittaire dans les étoiles, certes, mais Lion dans l’âme scénique. Miley traverse les flammes sans jamais perdre son éclat. Elle transforme la rupture en couronne, la blessure en hymne, le regard des autres en projecteur personnel. Miley n’attend pas l’approbation : elle se couronne elle-même. Peu importe son thème astral, l’énergie reste royale.

Austères, Barbara et les vierges ne laissent rien au hasard que ce soit dans les mélodies et les agendas surlignés. Pourtant, derrière cet air sévère et des idées négatives, sommeille une grande fragilité.

Balance

Angèle Arsenault

Scorpion

The 1975

Sagittaire

Louis-Jean Cormier

HOROSCOPES

Angèle Arsenault et les balances sont souvent les grandes oubliées, celles qu’on ne nomme pas. Pourtant, quand on se donne la peine d’appeler leur présence, leur sagesse et leur regard avenant harmonisent ce qui, en apparences, semblait voué au chaos.

Sous les néons d’une nuit moite, The 1975 cultive l’ambiguïté, le désir qui flotte entre ironie et vulnérabilité. Tout semble détaché, presque nonchalant, mais l’intensité couve sous la surface. C’est une énergie magnétique, un peu toxique, un peu hypnotique. Et honnêtement… mon ex Scorpion d’Halloween jurait que c’était son groupe préféré. Coïncidence astrale ou red flag cosmique ?

Véritable incarnation du Sagittaire, Louis-Jean Cormier n’a pas peur de changer d’univers. Porté par ce besoin viscéral de liberté propre aux signes de Feu, il explore les genres musicaux comme on parcourt de nouveaux territoires, réinventant sa manière de créer au fil de ses albums. Grand amoureux de la vie et de l’humain, il porte un regard philosophique et généreux sur le monde. Ses chansons parlent d’amour avec cette authenticité vibrante et cet optimisme qui font de lui un explorateur infatigable de l’âme québécoise.

MUSICAUX

Capricorne

Lou-Adriane Cassidy

Verseau Beach House

Poisson Serge Fiori

Symbole du travail accompli, Lou-Adriane Cassidy incarne la patience et la rigueur du Capricorne. À la fois fidèle et sensible, elle reste humble même sur la grande scène des Francos. Derrière la bête de scène se cache une autrice aux textes réfléchis qui a su charmer le Québec par son authenticité brute. Son succès, elle l’a bâti lentement, mais sûrement, gravissant les échelons avec une ambition qu’elle n’a jamais cherché à masquer.

Les verseaux sont ces main characters par excellence des coming of age indie et de nos vies. Ils travaillent d’arrache-pied pour conserver une aura mystérieuse, mais derrière les traits immobiles de leur visage qui fascinent et effraient (à la manière d’une pochette d’album rouge cerise en velours), que se cache-t-il ? Quelque chose comme un soliloque intime et planant.

Artiste à l’imagination sans limites, Serge Fiori raconte le monde avec une émotion et une justesse qui touchent au sacré. En tant que dernier signe du zodiaque, le Poissons est le plus mystérieux et le plus sensible : il agit comme un miroir de l’âme humaine. Son univers musical est doux et magique, une bulle hors du temps qui transcende les générations. Fiori, tel un guide spirituel, utilise cette hypersensibilité pour transformer ses visions intérieures en mélodies célestes, prouvant que la musique, tout comme l’eau, n’a pas de frontières.

À ne pas manquer cette année sur les ondes de Chyz 94,3 :

Chéri.e, j’arrive !

Le retour à la maison le plus culturel de la ville de Québec !

Un rendez-vous à mettre à vos agendas, auto ou pas, du mardi au jeudi de 16h à 17h30.

Les Arshitechs du son

Depuis plus de 20 ans, Les Arshitechs du Son représentent la référence en matière de hip-hop à Québec.

C’est un rendez-vous dès 17h30 du lundi au vendredi !

Conduite Antisportive

Du hockey au tennis, de la NFL à la MLB, une gang d’animateurs capotés passent en revue le meilleur (mais aussi le pire) de l’actualité sportive.

Les lundis et vendredis, de 15h à 16h. PLAYBALL !

Playlist du matin

Nouveauté cette année ! Les Lundis Indie, les Mardis Champ Gauche, les Mercredis Bonbon, les Jeudis Révolte et les Vendredis Nostalgie !

Tous les matins de semaine, syntonise pour une playlist à Ton image !

CHYZ 94,3 t’offre une playlist unique chaque matin de semaine, de 8h à 10h !

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Ne manquez pas le Palmarès CHYZ. Notre directeur musical Memo Gauthier vous dévoile les top 10 Ville de Québec, Local et International.

Du vendredi au dimanche, entre 10h et 10h30. Bonne écoute !

Le Ré-Show : Deuxième Service

Le deuxième service du Ré-Show c’est l’actualité et les grands titres de la semaine commentés à ma manière. Que ce soit les nouveautés télé, la techno, le cinéma, les nouvelles insolites ou les tendances du web, tout ce qui a retenu mon attention est conservé pour vous au chaud sur mon Ré-Show.

Les samedis et dimanches de 11h à 12h !

Radio Futura :

Radio Futura est une émission de radio qui n’est pas affiliée au niveau international. Notre siège social se trouve dans la ville de Québec au Canada, nous avons une programmation de radio depuis plus de 20 ans en français / anglais / espagnol.

Les samedis et dimanches de 13h à 16h !

PALMARÈS 2025

Encore, Encore

Gab Bouchard

100 filtres Alice Bro

t.o.m. ou la trajectoire des perséides

Alphonse Bisaillon

om-om

Chloé Jara-Buto

The Broken Balladeer

Gus Englehorn

Slouche Slouche

LOUIS-CHARLES II

LOUIS-CHARLES

Portrait de l’invisible Lysandre

Amaro Bibi Club

My World is The Sun Dominique Fils-Aimé

QUAND L’HISTOIRE SE TAIT, LA FICTION RÉSONNE

L’Histoire que nous apprenons à l’école, que nous lisons dans les manuels ou que nous voyons représentée dans les films et les romans, n’est jamais un simple reflet du passé. Elle est un récit : une sélection d’événements, de figures et de dates jugés dignes d’être transmis. Or, dans ce grand récit collectif, une absence frappe par sa constance : celle des femmes.

L’absence des femmes ne relève pas seulement de l’oubli ou du hasard. Elle est le produit d’une construction historique qui a longtemps privilégié certaines formes d’action – la guerre, la conquête, le pouvoir politique, l’innovation technique – au détriment d’autres : le soin, le quotidien, l’éducation, les solidarités discrètes, les résistances invisibles. Ce qui ne faisait pas « événement » n’a pas fait Histoire.

Mais ce silence ne reste pas cantonné aux archives. Il se prolonge, résonne, se transforme. On le retrouve dans nos imaginaires contemporains, jusque dans des genres littéraires qui prétendent pourtant interroger le passé de manière critique. C’est notamment le cas de l’uchronie – ces récits qui imaginent un monde où l’Histoire aurait bifurqué.

Pourquoi, même lorsque l’on réécrit le passé, les femmes restent-elles si souvent en marge ? Et que dit cette persistance de nos manières de penser l’Histoire elle-même ?

Ce que l’Histoire ne raconte pas

Pendant longtemps, l’Histoire a été conçue comme une succession de grands événements portés par de grands hommes. Rois, généraux, explorateurs, chefs d’État ont occupé le devant de la scène, tandis que les expériences ordinaires – et notamment celles des femmes – étaient reléguées hors du champ de l’historicité.

Cette hiérarchisation ne signifie pas que les femmes n’ont pas agi, créé ou résisté. Elle indique plutôt que leurs actions ont été jugées secondaires, non pertinentes, indignes d’être conservées dans la mémoire collective. Les femmes ont travaillé, écrit, soigné, organisé, transmis, parfois combattu. Mais leurs gestes ont rarement été perçus comme porteurs de sens historique.

Ce silence est d’autant plus frappant qu’il s’est construit sur le long terme. Les traces manquent : peu d’archives, peu de noms, peu de récits à la première personne. Lorsque l’on remonte loin dans le temps, les voix féminines semblent se dissoudre dans l’anonymat. Non pas parce qu’elles n’existaient pas, mais parce qu’elles n’ont pas été jugées dignes d’être conservées.

À cette absence documentaire s’ajoute une invisibilisation symbolique. La langue elle-même a longtemps contribué à effacer les femmes du champ du pensable : le masculin présenté comme neutre, l’idée selon laquelle certaines sphères – le domestique, le corps, le soin – ne relèveraient pas de l’Histoire.

Ce cadre a façonné durablement nos imaginaires. Il continue d’influencer ce que nous considérons comme un passé plausible, racontable, intéressant. Et c’est précisément là que la question de l’uchronie devient révélatrice.

Imaginer autrement… mais pas trop

L’uchronie est un genre littéraire fondé sur une question simple : et si l’Histoire avait été différente ? Et si un événement-clé avait bifurqué ? Et si une guerre avait été perdue ou gagnée autrement ? Et si une invention avait vu le jour plus tôt, ou jamais ?

Ce type de récit repose sur l’idée que l’Histoire n’est pas figée, qu’elle aurait pu suivre d’autres chemins. À première vue, l’uchronie semble donc offrir un formidable espace de liberté critique. Elle permet de prendre de la distance avec le récit officiel, d’en révéler les impensés, d’interroger ses certitudes.

Pourtant, lorsqu’on observe de près les œuvres les plus connues du genre, un paradoxe apparaît. Les événements modifiés sont presque toujours les mêmes : guerres mondiales, règnes politiques, avancées technologiques, chutes d’empires. Les figures centrales restent majoritairement masculines : chefs militaires, dirigeants, savants, ingénieurs.

Autrement dit, même quand l’Histoire change, le cadre de ce qui compte comme « Histoire » demeure largement inchangé. L’uchronie reconduit souvent une vision événementielle et hiérarchisée du passé, héritée du récit historique traditionnel.

Les femmes y apparaissent parfois, mais rarement comme des sujets historiques à part entière. Elles sont des personnages secondaires, des figures symboliques, ou des exceptions individuelles comme c’est le cas, parmi les exemples connus, dans The Separation (2002) de Christopher Priest ou encore The Man in the High Castle (1962) de Philip. K. Dick. Dans ces deux romans, des personnages féminins existent bien, mais ils demeurent en position périphérique, inscrits en marge des trajectoires masculines qui organisent le cours des événements. Leur présence ne remet donc pas en cause la structure profonde du récit : ce sont toujours les mêmes types d’actions, portées par les mêmes types de protagonistes, qui font basculer le cours du monde.

Ce constat soulève une question troublante : comment un genre fondé sur la plasticité du temps peut-il reproduire avec autant de constance les mêmes angles morts ?

Une absence qui se répète

Pour comprendre cette persistance, il faut revenir à un moment charnière de l’histoire culturelle occidentale : le XIX e siècle. C’est à cette époque que se cristallisent à la fois l’exclusion progressive des femmes de la sphère littéraire légitime et la fixation d’un récit historique centré sur les grands événements politiques et militaires.

Au début du siècle, les femmes sont nombreuses à publier des romans. Puis, à mesure que le genre romanesque gagne en prestige et en reconnaissance, il devient un domaine masculin. Les écrivaines disparaissent des catalogues, des anthologies, des manuels. Certaines, comme George Sand, adoptent un pseudonyme masculin pour continuer à être lues et prises au sérieux.

Au même moment, les premiers manuels scolaires d’histoire se mettent en place. Ils consacrent une vision héroïque, politique et masculine du passé. Les femmes y sont presque absentes, sauf comme figures exceptionnelles ou allégoriques.

Cette double exclusion – littéraire et historique – a des effets durables. Les femmes restent présentes dans la fiction, mais sous une forme qui ne leur appartient pas pleinement : muses, épouses, tentations, figures tragiques. Elles sont là, mais rarement comme des consciences autonomes racontant leur propre expérience.

Ce déséquilibre nourrit un cercle vicieux. Ce qui n’est pas raconté ne devient pas imaginable. Ce qui n’est pas imaginable ne peut pas être réécrit. Ainsi, lorsque l’uchronie émerge comme genre populaire au 20 e siècle, elle hérite d’un passé déjà filtré, déjà sexué.

Le faux progrès des héroïnes visibles

Certains sous-genres de l’uchronie semblent pourtant marquer une avancée. Le steampunk, par exemple, met volontiers en scène des héroïnes ingénieures, aventurières, aviatrices ou espionnes, dans des versions alternatives du 19 e siècle. On peut penser notamment à Alexia Tarabotti dans la série Soulless de Gail Carriger, à Briar Wilkes dans Boneshaker de Cherie Priest ou encore à Hester Shaw dans Mortal Engines de Philip Reeve.

Ces figures féminines actives contribuent à donner l’image d’un genre plus inclusif. Elles occupent l’espace de l’action, manient les machines, affrontent le danger. Mais cette visibilité mérite d’être interrogée.

Dans de nombreux cas, les héroïnes du steampunk s’inscrivent dans des structures inchangées : empires, industries, conquêtes, hiérarchies sociales intactes. Elles investissent des rôles traditionnellement masculins sans remettre en cause les cadres qui les ont produits.

La transgression reste individuelle, rarement collective. Le décor historique demeure le même, simplement peuplé de nouveaux visages. On pourrait dire que le steampunk féminise les personnages sans féminiser l’Histoire.

Ce phénomène révèle une limite plus large : intégrer des femmes dans un récit ne suffit pas à transformer la manière dont le passé est pensé. La question n’est pas seulement celle de la représentation, mais celle des critères mêmes de ce qui fait événement, de ce qui mérite d’être raconté.

Et si l’Histoire bifurquait ailleurs ?

C’est à cet endroit précis qu’émerge une autre manière de concevoir l’uchronie : non plus comme un simple jeu sur les grands événements, mais comme un outil critique de la mémoire. Une uchronie féministe ne cherche pas seulement à ajouter des femmes à des récits existants. Elle interroge les fondements mêmes de l’Histoire.

Et si les bifurcations décisives n’avaient pas toujours lieu sur les champs de bataille ou dans les palais ? Et si le cours du monde se jouait aussi dans l’intime, le relationnel, le soin, la transmission ? Et si les gestes minuscules – élever un enfant, protéger un proche, résister au quotidien – avaient eux aussi une portée historique ?

Dans cette perspective, l’uchronie devient un espace où peuvent se déployer des formes d’agentivité longtemps jugées secondaires. Elle permet de déplacer la focale : du spectaculaire vers l’ordinaire, du pouvoir vers la relation, de l’événement vers la durée.

Ce déplacement ne consiste pas à inverser les hiérarchies, mais à en révéler l’arbitraire. Il s’agit moins de corriger l’Histoire que d’en montrer les angles morts, et de proposer d’autres manières de faire mémoire.

Imaginer des passés pour élargir le présent

Les récits que nous produisons sur le passé ne sont jamais innocents. Ils façonnent notre manière de comprendre le présent et d’imaginer l’avenir. Si les femmes restent absentes des passés possibles, leur agentivité future demeure elle aussi limitée dans l’imaginaire collectif.

Réécrire l’Histoire autrement, ce n’est pas seulement réparer une injustice symbolique. C’est élargir le champ du pensable. C’est rappeler que le monde n’a jamais été fait par une seule moitié de l’humanité, même si cette moitié a longtemps monopolisé la narration.

Dans un contexte où les débats sur la mémoire, la représentation et la transmission occupent une place centrale, l’uchronie offre un terrain fertile pour interroger ce qui résonne encore du passé dans nos fictions. Elle révèle moins ce qui aurait pu être que ce que nous jugeons possible d’imaginer.

Et peut-être est-ce là son enjeu le plus politique : montrer que les silences de l’Histoire ne sont jamais muets. Ils continuent de vibrer, de structurer nos récits, jusqu’à ce que la fiction ose enfin leur donner une voix.

Lire une uchronie qui change réellement le regard

My Real Children (2014), de Jo Walton

Parmi les œuvres contemporaines qui renouvellent profondément l’uchronie, My Real Children de l’autrice galloise Jo Walton constitue un exemple particulièrement éclairant.

Le roman suit la vie de Patricia Cowan, une femme ordinaire dont l’existence se déploie selon deux lignes temporelles parallèles, à partir d’un choix intime apparemment mineur. Chaque trajectoire explore une version différente du XXe siècle, marquée par des contextes politiques, sociaux et affectifs distincts.

Ce qui distingue My Real Children, ce n’est pas seulement la présence d’une protagoniste féminine, mais le fait que l’Histoire s’y joue à hauteur de vie. Les bifurcations ne passent pas par des batailles ou des coups d’État, mais par des décisions relationnelles, des engagements militants, des choix amoureux, des formes de soin et de transmission.

Jo Walton ne se contente pas d’inscrire une femme dans l’histoire : elle montre comment une vie féminine peut être un lieu de résonance entre mémoire collective et expérience intime. Le roman propose ainsi une uchronie où l’Histoire n’est plus un décor lointain, mais une matière vécue, traversée, habitée.

Bibliographie

Collin, F. (1993). Histoire et mémoire ou la marque et la trace. Recherches féministes, 6(1), 13-24. https://doi.org/10.7202/057722ar

Lerner, G. (1979). The majority finds its past: Placing women in history. The University of North Carolina Press.

Perrot, M. (1998). Les femmes ou les silences de l'histoire. Flammarion.

Planté, C. (2003). La place des femmes dans l'histoire littéraire : annexe, ou point de départ d'une relecture critique ? Revue d'histoire littéraire de la France, 103(3), 655-668. https://doi.org/10.3917/ rhlf.033.0655

Scott, J. W. (1986). Gender: A useful category of historical analysis. The American Historical Review, 91(5), 1053-1075.

White, H. (1973). Metahistory: The historical imagination in nineteenth-century Europe. Johns Hopkins University Press.

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SIX RECOMMANDATIONS LITTÉRAIRES ET CINÉMATOGRAPHIQUES

L'art est un phénomène difficile à saisir dans son entièreté et il échappe généralement à la seule explication rationnelle. Comment se fait-il que certaines notes, certaines images, voire certaines phrases provoquent en nous l'effet d'un long vertige ? Comment l'art réussit-il si bien à nous rassembler, communément, autour des mêmes objets ? Comment expliquer sa résonance ?

Proust en parle en ces termes dans Le Temps retrouvé : « Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. » Dans L'insoutenable légèreté de l'être, Kundera – quant à lui – affirme ceci : « Mais, dans l’art, la forme est toujours plus qu’une forme. Chaque roman, bon gré mal gré, propose une réponse à la question : qu’est-ce que l’existence humaine et où réside sa poésie ? »

La résonance, c'est ce phénomène qui nous révèle notre propre sensibilité humaine. L'art agit directement sur cette sensibilité ; c'est un écho qui se rend à nous et qui se répercute sur les parois les plus infimes de notre personne. L'art nous émeut, fait appel à notre mémoire, à notre imagination, à nos rêves oubliés ou encore à ceux que nous poursuivons.

Voici donc quelques œuvres littéraires et cinématographiques, parues récemment, qui me semblent réussir à résonner avec ce qu'il y a de sensible en nous.

Vivianne Charland, journaliste collaboratrice

Valeur sentimentale, film ayant gagné le grand prix du Festival de Cannes en 2025, est un long-métrage réalisé par Joachim Trier. Il met en scène une famille atypique, voire dysfonctionnelle, et conséquemment, la pesante complexité des relations filiales. De manière symbolique, mais aussi physique, la maison est explorée : ce qu'elle est, ce qu'elle signifie, les souvenirs qu'elle conserve, le temps qui y est passé. La maison, tout comme la famille, est un lieu que l'on habite, un espace qui nous marque, nous bouleverse et nous change. Valeur sentimentale est une réflexion sur les nombreux liens qui nous unissent aux objets et aux autres.

L'Histoire de Souleymane, réalisé par Boris Lojkine en 2024, raconte le récit quotidien d'un homme guinéen, sans papiers, qui tente de « gagner sa vie » en livrant des repas par l'intermédiaire d'applications mobiles. Ce dernier, souhaitant obtenir son statut de réfugié politique, doit d'abord lutter chaque jour contre la précarité de sa situation. Le film est d'un grand humanisme ; on s'intéresse à ce qui n'est pas généralement représenté, à ces communautés de livreurs qui affluent aujourd'hui dans les grandes villes. Dans le contexte politique actuel d'opposition à l'immigration, L'Histoire de Souleymane donne voix à ceux qui, d'habitude, n'en ont pas.

Avant d'en arriver là , un recueil polyphonique qualifié « d'essai choral », rassemble les voix de 18 auteur.ices aux perspectives complémentaires. Il s’agit de redonner, en quelque sorte, un souffle à la résistance contre les nombreuses formes de fascisme qui nous guette collectivement. La montée de l'extrême droite, la radicalisation de la pensée et l'injustice humaine se manifestent chaque jour, et il est facile de retourner en soi, de se couper du monde, par peur ou par colère. Le livre a ainsi pour but de montrer qu'il existe bel et bien une façon de s’opposer à toute cette violence. Avant d'en arriver là nous rassemble autour des mêmes pensées, des mêmes volontés, des mêmes idéaux.

Ailleurs la nuit, sortie en 2026, est le premier long-métrage réalisé par Marianne Métivier, réalisatrice et scénariste montréalaise. C'est un film contemplatif qui explore d'abord la question d'identité. Qui sommes-nous réellement lorsque nos origines sont diverses, multiples, mélangées ? À quel lieu appartenons-nous ? Film d’origine québécoise et philippine, c’est le rapport que chacune de ces nationalités entretient avec son territoire qui est ensuite exploré, sous sa part d’ombre – mais aussi de lumière.

Gaza écrit Gaza , d'abord publié en anglais pour la première fois en 2014, est un recueil rassemblant les récits de 15 jeunes Palestinien.es qui écrivent depuis la bande de Gaza. Ces nombreux textes qui décrivent l'occupation, la guerre, le génocide, les peurs et les drames, mais aussi les rêves et les aspirations ont été traduits par des écrivain.es de toute la francophonie. Le livre est ainsi l'expression collective d'une solidarité au-delà des frontières. Refaat Alareer, poète à l'origine de ce recueil, ayant inspiré une jeunesse palestinienne à la littérature et à l'écriture, a été tué à quarante-quatre ans, avec plusieurs membres de sa famille, lors d'une frappe israélienne le 6 décembre 2023.

Boom Boom recueille les voix de 13 auteur.ices rendant hommage à l'album de Richard Desjardins du même nom. Ces derniers et ces dernières célèbrent le vingt-cinquième anniversaire de l'œuvre du grand poète, figure emblématique de la musique québécoise. Le livre rend ainsi compte de l'importance d'un imaginaire collectif construit autour d'un univers littéraire, musical et politique qui nous ressemble. Le territoire, l'amour, l'injustice sociale, la passion, la poésie ; c'est l'identité québécoise même qui s'incarne à travers les récits et qui nous rappelle que nous partageons, collectivement, les mêmes aspirations, la même beauté.

LE REBOOT DU CINÉMA GIRLY POP

Elles reviennent. Les Plastics reprennent le corridor du lycée, les sœurs Halliwell rallument les bougies, les amitiés adolescentes se réécrivent. Mean Girls (2004 ; Mean Girls, 2024), Buffy the Vampire Slayer (1997–2003 ; reboot en développement), Charmed (1998–2006 ; Charmed, 2018–2022), Freaky Friday (2003 ; Freakier Friday, 2025), L.O.L. (2008 ; L.O.L 2, 2026), autant de titres qui ont façonné l’esthétique « girly pop » des années 1990-2000 et qui refont surface aujourd’hui. Simple recyclage nostalgique ? Pas si vite. Si ces récits réapparaissent, c’est peut-être parce qu’ils n’ont jamais cessé d'avoir des choses à dire.

par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture

Mean Girls. Source : Vogue

La nostalgie comme stratégie industrielle

Dans «  Popular Cinema as Nostalgia Industry  », Tetik et Türkeli observent que « la nostalgie d’aujourd’hui semble plus viscérale et peut-être plus évidente que dans les années précédentes » (Tetik et Türkeli, 2023). Ce constat permet de penser notre présent comme un régime culturel structuré par la re-circulation du familier. Dès lors, « l’approche commerciale du cinéma populaire pour reproduire certaines expériences et récits canoniques dépend de [cette] nostalgie * » (Tetik and Türkeli, 2023). Or, « la nostalgie aujourd’hui est principalement pour les choses, pas pour la maison, la religion ou la politique. Bien qu’elle puisse être vécu dans la rêverie, elle est évoqué et vécu à travers des objets et des médias possédés ou rencontrés par des personnes » (Tetik et Türkeli, 2023). L’essor récent des reboots, suites et « legacy sequels » dans des franchises associées au girly pop ne relève pas d’un simple retour affectif des spectateur.rices à leurs souvenirs adolescents, mais d’une rationalité industrielle qui convertit la mémoire culturelle en valeur marchande. Effectivement, le girly pop ne se résume pas à une vague ambiance générationnelle, il se reconnaît à des marqueurs

visuels et culturels immédiatement identifiables : écoles secondaires saturées de rose et de néons, gloss scintillant, couloirs hiérarchisés par la popularité, chambres tapissées de posters, bandes d’ami. es codifiées par la mode et le langage, sorcellerie stylisée entre glamour et empowerment. Cette esthétique hyper-visible, faite de textures, de couleurs et d’icônes, circule comme un ensemble d’objets culturels reproductibles : films, séries, bandes-son, citations, costumes d’Halloween, GIFs, playlists. Le girly pop des années 1990-2000 est moins caractérisé par un souvenir diffus qu’un capital mémoriel exploitable, immédiatement convertible en promesse de réassurance et de rentabilité. Ainsi, les œuvres reproduites (remakes, reboots, sequels, spin-offs, adaptations) apparaissent comme des dispositifs de réactivation, elles ne restituent pas le passé, elles le rejouent dans une expérience présente qui paraît « la même mais nouvelle » (Tetik and Türkeli, 2023). Ce qui est vendu, ce n’est pas seulement un récit, mais la sensation de reconnaître un univers tout en consommant sa mise à jour.

* selon Tetik et Türkeli, à partir des données Box Office Mojo, les œuvres de reproduction (sequels, remakes, spin-offs, adaptations) représentent 80 % du Top 20 mondial de 2021 et 90 % de celui de 2022

Le sparkle comme espace de pouvoir néolibéral

Le point aveugle de nombreuses lectures du girly pop des années 1990-2000 consiste à rabattre ces œuvres sur une opposition trop simple entre émancipation et régression. Dans « Sparkle : Luminosity and Post-Girl Power Media », McLean rappel : « this methodology sacrifices the complexity of television narratives and characters by constricting them to black and white categories of feminist/ antifeminist and good role model/bad role model » (McLean, 2008). Ce déplacement méthodologique est crucial pour relire Buffy the Vampire Slayer, Mean Girls ou Charmed : il permet d’y voir non pas des produits « apolitiques », mais des textes ambivalents où la féminité pop devient déjà un terrain de négociation du pouvoir. Buffy maintient une féminité fortement codée (lycéenne, désirable, expressive), tout en articulant le coût tragique de l’héroïsme (sacrifice, choix, culpabilité) ; les plastics de Mean Girls critique, sous forme satirique, la reproduction des hiérarchies genrées et des rivalités entre filles ; Charmed, enfin, encode la sororité dans une grammaire du surnaturel où l’efficacité magique dépend de l’alliance entre sœurs. Dans « Televising Popular Feminism », Kornfield et Bassett rappellent que ces séries/films post-girl power/postfeminist ont su promouvoir une version « commodifié, hyperféminine » (Kornfield and Bassett, 2023) de l’émancipation, une mise en vitrine d’une

féminité néolibérale qui a permis de rendre lisibles le pouvoir féminin : « young women are encouraged to understand themselves as ‘capable’ individuals whose problems are of their own making and resolvable via marketplace choices » (Kearney, 2015). C’est ce que Kearney identifie comme l’esthétique du sparkle :

[E]mbodying or surrounded by light, young female characters are stylistically highlighted today in ways that make them visually superior to virtually all else in the frame (...) female youth of all sorts and in all places are hailed by sparkle’s assurance to signify a late modern femininity associated with empowerment, visibility and independent wealth (Kearney, 2015).

Le girly pop n’est pas un féminisme manqué, mais une matrice culturelle contradictoire, capable de « désintégrer les stéréotypes monolithiques des femmes modernes » tout en restant pris dans les logiques marchandes de son époque (McLean, 2008).

Du post-girl power au féminisme populaire

Ce que le reboot récupère, ce n’est donc pas seulement une esthétique nostalgique, afin de capitaliser sa familiarité, mais un ensemble de tensions déjà présentes dans le girly pop, que le présent peut rendre plus explicitement politiques : les formes médiatiques héritées du postféminisme néolibéral cherchent à se reconfigurer en féminismes populaires plus lisibles politiquement. Concrètement, la différence se lit dans la manière dont les histoires mettent en scène les conflits. Dans le post-girl power/postfeminist, l’émancipation était souvent codée comme une performance individuelle — se rendre désirable et compétente, pour convertir cette visibilité en pouvoir social — largement hégémonique : « [t]he postfeminist woman ‘of capacity’ is one whose body is visibly self-disciplined and glamorously adorned according to white, heteronormative, neoliberal ideals ». Le conflit passe alors par des rivalités interpersonnelles, des épreuves de popularité ou des figures antagonistes ponctuelles (y compris surnaturelles, comme dans Charmed ), plutôt que par la mise en cause explicite de structures.

Les reconfigurations contemporaines déplacent ce schéma : « this cycle transforms how television popularly represents feminism by foregrounding politics (...) [it] portrays interlocking patriarchal structures as real and oppressive and invites audiences to identify with feminist protagonists who politically challenge those systems. » Elles conservent les codes de genre girly pop (lycée, sororité, magie, glamour), mais tendent à repolitiser leur fonction narrative en nommant davantage les rapports de pouvoir (genre, race, sexualité, normes institutionnelles) comme des systèmes. Le reboot de Charmed est exemplaire à cet égard : la sorcellerie n’y est plus seulement une métaphore d’autonomie féminine, mais également un langage d’intervention plus directement articulé à une rhétorique féministe explicite (jusqu’à l’idée de « toppling the patriarchy » relevée par Kornfield et Bassett). Mean Girls (2024), de son côté, ne réactive pas simplement une satire des hiérarchies adolescentes : en rejouant un texte déjà canonique dans un écosystème de visibilité numérique et de culture du commentaire permanent sur les réseaux sociaux, il transforme la popularité en dispositif plus consciemment performatif et plus immédiatement commenté.

Peut-on être féministe en adoptant des codes issus d’un imaginaire hyperféminisé façonné par la culture patriarcale ? C’est la question que posaient les films girly pop des années 1990-2000, et leur reboot contemporain semblent répondre par l’affirmative : non pas en effaçant cet héritage, mais en le réinvestissant. La logique nostalgique veut que si « le passé est présenté comme un site pour une rencontre imaginative complexe » (Tetik and Türkeli, 2023), c’est pour permettre aujourd’hui de « transformer la représentation du féminisme télévisuel, en présentant le féminisme à la fois comme populaire et politiquement engagé » (Kornfield and Bassett, 2023).

Bibliographie

Kearney, M. (2015). ‘Sparkle : Luminosity and Post-Girl Power Media’. Continuum 29, no.2, 263–73.

Kornfield, S. and Bassett, E. (2023). ‘Televising Popular Feminism’. Popular Communication 21, no. 1, 15–28.

McLean, J. (2006). ‘Redesigning Women : Television after the Network Era , by Amanda D. Lotz : Chicago : University of Illinois Press, 2006. 240 Pp. $25.00 Paper’. Political Communication 25, no. 2, 219–20.

Tetik, T., and Türkeli, Ö. (2023) ‘POPULAR CINEMA AS NOSTALGIA INDUSTRY : REUNIONS, REMAKES, AND REQUELS’. Sinecine : Sinema Araştırmaları Dergisi 14, no. 1, 7–31.

Walia, R. (2017). Cycles, Sequels, Spin-Offs, Remakes,and Reboots : Multiplicities in Film and Television by Amanda Ann Klein, R. Barton Palmer. no. 79.

HEATED RIVALRY : FRACAS INATTENDU D'UNE ROMANCE QUEER

Portée par un bouche-à-oreille stupéfiant, par une explosion de popularité sur les réseaux sociaux et par des edits rythmés au fil de la sortie des épisodes, la série canadienne, réalisée par le montréalais Jacob Tierney, s’est établie comme la série la plus écoutée pendant la période des fêtes. Ses cotes d’écoute n'ont cessé d’augmenter une fois que l'entièreté des épisodes aient été mis en ligne sur les plateformes Crave et HBO Max. Adaptée de la série de livres Game Changer de l’autrice canadienne Rachel Reid, l’émission surpasse son modeste budget, porté par les fonds publics (SODEC, OFTTC, CPTC) et le fond BELL média. Sa soudaine visibilité dans l’espace public offre un coup de vigueur aux discussions sur la culture hypermasculine du hockey et la dichotomie de la queerness dans les sports féminins et masculins, en plus de créer un véritable mouvement autour, et par, la culture d’ici.

par Léann Laquerre, journaliste stagiaire

Connor Storrie (Ilya Rozanov) et Hudson Williams (Shane Hollander) dans Heated Rivalry.

Heated Rivalry (2025, CRAVE, 1 saison), c’est l’histoire d’amour (secrète) entre deux joueurs étoiles de la ligue fictive du Major Hockey League, au courant des années 2010. La relation sulfureuse et périodique entre Shane Hollander (Hudson Williams) et Ilya Rozanov (Connor Storrie) compose la première saison de six épisodes dont l’érotisme, la vulnérabilité, l’humour et la tendresse ont su charmer le public.

Queerness au hockey

« Il y a pas juste le Canadien qui passionne les téléspectateurs ; il y a la série canadienne Heated Rivalry qui raconte une histoire d’amour secrète entre deux joueurs de hockey. Ça bat des records d’audience, ça a fait le tour du monde, même dans des pays où on ne connaît pas le hockey. Est-ce que vous l’avez vu ? »

Le malaise des joueurs du Canadien de Montréal à l’émission Tout le monde en parle le 25 janvier dernier, après que Guy. A Lepage ait posé cette question, traversait l’écran avec force. Nick Suzuki, Alexandre Texier, Oliver Kapanen et Juraj Slafkovský étaient présents dans le cadre de leur participation aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, et ils n’appréhendaient visiblement pas une question sur la série chouchou du moment. Suzuki, coupant le silence s’étirant de plus en plus, affirmait en avoir entendu parler à cause de sa popularité et ajoutait que, même si ça n’arrivait pas vraiment dans le monde du hockey en ce moment, leur équipe serait bien préparée à accueillir n’importe quel joueur décidant de sortir du placard. Texier a ajouté que ce n’est pas un tabou dans le monde du hockey et que, preuve à l’appui, les Pride Nights organisées témoignent de l’importance de l’enjeu dans leur milieu. Réelle évolution des mentalités ou discours médiatique bien rodé de la part de Suzuki ?

Et bien dans les faits, aucun joueur, sur un total actif de 736 athlètes, n’est out en ce moment, ni dans l’histoire de la LNH (Ligue Nationale de Hockey) – Luke Prokop, une recrue des Predators de Nashville, a bien fait son coming out en 2021, mais n’a jamais disputé de match dans la ligue. Heated Rivalry traite profondément de ces enjeux dans l’arc narratif des personnages : Ilya et Shane ont sauvegardé leur nom sous des pseudonymes féminins, ils ont des relations hétérosexuelles publiquement, leurs coéquipiers ne se doutent de rien et leur image de personnalité publique, avec leurs commanditaires, crie « masculinité » et « ladie’s man ». Dans la fiction comme dans la réalité, les ligues de hockey majeures masculines ne constituent pas des safe space réputés : ce qui ne les a pourtant pas empêchées de surfer sur la vague de popularité que leur a amenée la série canadienne. Avec une hausse de 40 % des ventes de billets lors de la diffusion de la série, la ligue a rapidement compris l’ampleur du nouveau public que Heated Rivalry pouvait lui apporter. Les équipes, telles que les Bruins de Boston, ont gagné en visibilité sur les réseaux sociaux en mentionnant la série dans leurs publications.

Cette énorme différence du traitement de l’homosexualité dans la LNH et la LPHF (Ligue Professionnelle de Hockey Féminin) a entraîné de nombreuses discussions en ligne sur la normalisation de la queerness dans le hockey féminin et dans le hockey masculin. Le premier se présente comme un milieu en proximité de la masculinité, normalisant ainsi davantage la sortie du cadre d’une féminité hétérosexuelle. À l’inverse, dans le second, l’hypermasculinité et la rigidité de l’institution occultent la possibilité d’être homme et queer en public. Il n’y a qu’à songer à l’interdiction du chandail et du ruban arc-en-ciel en 2023 par la direction de la LNH, et son silence général par rapport aux causes sociales comme le Black Lives Matter en 2020, pour saisir la résistance au changement de cette institution.

L’absence totale de monstrations romantiques publiques entre hockeyeurs masculins explique sans doute le rapprochement instantané que les internautes ont fait entre l’histoire de Shane et Ilya et les nombreuses romances dans le hockey féminin. La LPHF compte plus de 30 joueuses ouvertement queer, dont des épouses (comme Marie-Philip Poulin et Laura Stacey) jouant côte à côte lors de match. Bien avant la création de la ligue, le hockey féminin s’est avéré être un véritable berceau d’histoires d’amour parfaitement en parallèle avec celles que Heated Rivalry présente au cours de la première saison. Les exemples abondent dans le milieu du hockey féminin lorsqu’il est question de romance entre rivales : Anna Kjellbin et Ronja Savolainen se sont fiancées en 2024 et représentent aux Jeux olympiques de Milan-Cortina la Suisse et la Finlande au hockey féminin, Julie Chu et Caroline Ouellette, qui se sont affrontées aux Jeux olympiques d’hiver de Sochi en 2014, se fréquentaient déjà à l’époque et forment aujourd’hui une famille avec leurs deux enfants. En 2015, Jayna Hefford, médaillée d’or canadienne, et Kathleen Kauth, une ancienne joueuse de l’équipe américaine, ont accueilli leur second enfant. Puis, en 2018, la capitaine de l’équipe USA, Meghan Duggan, se marie avec la star de hockey canadienne Gillian Apps et plusieurs de leurs coéquipières ont été leurs demoiselles d’honneur.

Là où le hockey féminin a intégré la visibilité queer à son récit collectif, il reste donc, pour le hockey masculin, un travail de déverrouillage symbolique et institutionnel à accomplir ; et si Heated Rivalry ne bouleverse pas d’emblée les vestiaires, elle pourrait néanmoins fissurer le mutisme qui les entoure.

De la musique d’ici retentit à l’international

De Peter Peter, auteur-compositeur-interprète de Québec ayant réalisé la bande son originale de Heated Rivalry, à Dumas et sa chanson Une journée parfaite écoutée trois fois plus aux États-Unis qu’au Canada après sa parution dans l’émission, en passant par les chansons d’Alfa Rococo et La Bronze, la musique québécoise rayonne à l’international grâce à son incorporation rafraîchissante dans la série canadienne.

« Ça accentue l'aspect distinctif culturel canadien. [...] C’est aussi la preuve que nos chansons francophones d’ici, lorsqu’elles ont de bons canaux de diffusion, peuvent briller mondialement ! » David Bussières, membre d’Alfa Rococo (Philippe Granger, Radio-Canada) Après la montée en popularité fulgurante, et franchement inattendue, de la série, les artistes se retrouvent propulsés dans les oreilles du monde entier. Les écoutes en ligne se multiplient au-delà de l’Amérique du Nord, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Australie et au Brésil entre autres.

Peter Peter. Couverture de l’album Super Comédie (2020).

Influences en rafale

Heated Rivalry apporte énormément de réconfort, de bonheur et d’enthousiasme, tant pour la communauté queer qui accueille la représentation d’une histoire d’amour gay à la finalité heureuse et triomphante, que pour la population en général qui peut bénéficier d’un peu de tendresse dans le climat anxiogène du monde actuel. Voici donc une liste des influences positives de la série depuis, et avant, sa sortie :

• Les téléchargements en bibliothèque ont grimpé de 1057 % pour les livres numériques et audio lors d’une tempête de neige à New York, après que le maire Zohran Mamdani ait encouragé l’utilisation du réseau public pour avoir accès à la série de livres de Rachel Reid.

• Les bibliothèques, avec des licences spéciales distribuées par les maisons d’édition, au Canada et aux États-Unis, offrent le téléchargement illimité des livres numériques et audios de la série Game Changer, sans liste d’attente.

• Les Sénateurs d’Ottawa, équipe de la LNH, ont vendu des jerseys à thématique Heated Rivalry, les gains ont ensuite été versés à une ligue de hockey LGBTQ+ (l’initiative a été inspirée par les commandes en ligne personnalisées des fans, les stocks ont été immédiatement épuisés, deux fois de suite).

• La série a inspiré Jesse Kortuem, joueur de hockey dans les ligues mineures américaines, à déclarer son homosexualité dans une publication Facebook: « J’ai réalisé qu’il était enfin temps de partager mon parcours. Faire mon “ coming out ” dans les années 2000 ne me semblait pas envisageable, surtout avec

si peu de représentations positives dans les médias à l'époque. » (Radio-Canada, 2026) Son coming out suit une foulée de déclarations du genre sur les réseaux sociaux, surtout Tik Tok, où des athlètes de tous les niveaux partagent leur nouvelle aux sons des chansons iconiques de la série.

• Les ventes en ligne de la boulangerie St-Viateur à Montréal ont bondi après avoir été dans la série (Sophie Nélisse porte un chandail de St-Viateur Bagel dans un épisode).

• Des rencontres communautaires en soirée, au bar et en librairie (notamment Joie de Livres à Montréal ayant organisé une soirée thématique un mois avant la sortie des premiers épisodes, avec les deux acteurs principaux de la série) s’organisent un peu partout dans la province autour du thème de la série télé.

Bibliographie

Bourel, F. (2026, 23 janvier). Rivalité passionnée : pourquoi un tel engouement ? Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2222600/heated-rivalry-serie-raisons-succes Granger, P. (2026, 4 janvier). Rivalité passionnée, le succès mondial qui sert la culture d’ici. RadioCanada. https://ici.radio-canada.ca/info/long-format/2217462/rivalite-passionnee-heated-rivalrysucces-jacob-tierney

Lacroix-Couture, F. (2026, 7 février). La série Rivalité passionnée mousse la popularité de Montréal et de ses bagels. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/culture/954420/serie-rivalite-passionnee-moussepopularite-montreal-bagels

Radio-Canada. (2026, 16 janvier). Inspiré par Heated Rivalry, ce joueur de hockey dévoile être gai. https://ici.radio-canada.ca/info/breve/15146/hockey-heated-rivalry-serie-homosexuel Rodriguez, M. (2025, 11 décembre). “Heated Rivalry” has nothing on the real-life rivals-to-wives tale of these Olympians. Them. https://www.them.us/story/julie-chu-caroline-ouellette-heated-rivalryhockey-wives-couple-gay

Tadros, P. (2026, 18 janvier). Peter Peter : le tourbillon “Heated Rivalry.” Radio-Canada. https://ici. radio-canada.ca/nouvelle/2214961/heated-rivalry-peter-peter-musique

Marie-Philip Poulin et Laura Stacey / LSTW

DE LA TRAGÉDIE À LA LIBERTÉ : RÉINVENTER L’EXPÉRIENCE HOMOSEXUELLE CHEZ ACIMAN ET GUADAGNINO

La tragédie homosexuelle comme tradition du récit de souffrance et de marginalité

La

pathologisation

de la queerness comme facteur d’anormalité et de marginalité

Une des constantes majeures de la représentation queer au cinéma est la recherche obsessionnelle d’une cause à l’homosexualité. La plupart des récits ancrent continuellement l’identité de leur personnage queer dans une logique de la pathologisation, selon laquelle l’identité homosexuelle ou transgenre d’un personnage ne peut être que le résultat d’un trouble psychologique profond provoqué par des événements traumatiques de son passé. Kascindra Ida Sadie Shewan, spécialiste en études de genre, le qualifie de trope de conversion par la violence sexualisée (Shewan, 2018) un dispositif narratif selon lequel un.e personnage initialement présenté.e comme hétérosexuel.le subit une violence à caractère sexuel et/ou genré et où cette violence est implicitement présentée comme étant à l’origine de son identité queer. Par sa lecture approfondie du film Albert Nobbs (García, 2011), dans lequel un homme trans explique être devenu un homme parce qu’il s’était fait violer par cinq hommes, elle établit la façon dont le film remet le « devenir queer » du protagoniste à une origine basée sur une violence sexualisée (viol, agression et/ou harcèlement sexuel), ce qui repose sur une logique déterministe (chaque événement est la conséquence nécessaire et unique de causes antérieures). L’une des

principales problématiques, est que cela renforce l’idée stéréotypée selon laquelle l’identité queer serait une conséquence pathologique d’un traumatisme plutôt qu’un état autonome. À l’opposé, l’hétérosexualité serait considérée comme point de départ de toute identité sexuelle qui, à force de déviation, perversion, violence, pourrait se tordre vers l’homosexualité (Shewan, 2018).

Cette généralisation du trope renforce une idéologie homophobe et transphobe selon laquelle les identités queer sont ancrées dans la violence, et donc non seulement contribue à une perpétuation de cette dernière, en plus de corroborer l’idée que pour être queer, il faut avoir vécu de la violence. L’idée d’une identité queer indissociable de traumatismes sexuels, tel qu’institutionnalisée par l’industrie cinématographique exclut la possibilité que la queerness soit l’expression du soi à part entière plutôt qu’une unique expression de la part sombre et troublée de l’être. L’orientation sexuelle serait instable et/ou réversible, la violence aurait une fonction révélatrice ou normative, et les récits queer ne pourraient être légitimes qu’à travers la violence subie. L’homosexualité ou la transidentité ne pourrait donc émerger de la joie, de la beauté d’être soi-même, ou assurer une existence heureuse et lumineuse.

Le poids du regard d’autrui et de la culpabilité dans les œuvres queer

Dans le Wyoming en 1963, deux hommes se rencontrent à la montagne alors qu’ils assurent la garde d’un troupeau de moutons et développent une relation qui semble d’abord charnelle, puis amoureuse. Le film Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005) met cependant en scène une violence homophobe latente et explicite, qui agit comme force de répression, poussant les personnages à l’auto-censure et à s’enfermer dans une hétérosexualité normative et performative, mais aussi dans un silence affectif. Contraints à vivre leur relation dans le secret, Jack et Hennis se résignent à une vie séparée l’un de l’autre, chacun marié et père de famille. Les femmes sont parfois présentées comme les victimes collatérales de l’homosexualité de leur mari, renforçant l’idée que cette orientation serait source de souffrance et de désordre familial. L’homosexualité apparaît ainsi comme une force oppressive ou démonisée, perçue comme une « déviation » plutôt que comme une identité légitime. Cette vision se manifeste jusque dans l’impossibilité d’une fin heureuse pour le couple, culminant dans une issue tragique : l’un des personnages est battu à mort en raison de son homosexualité, ce qui inscrit la narration dans une logique punitive et dramatique plutôt que dans une perspective de reconnaissance ou de libération.

La représentation négative de l’homosexualité et ses origines

Comment expliquer une telle institutionnalisation de récits queer négatifs au cinéma ? Sous le Code Hays, pour être autorisés à inclure des personnages queer, les réalisateurs des films doivent les montrer comme stéréotypés, déviants ou moralement condamnables, validant ainsi l’hétéronormativité :

In an official clarification of the October 3 ruling, the MPAA said that « sexual aberration could be suggested but not actually spelled out » a requirement that barred honesty and forthrightness and invited innuendo and slander. Thus « faggoty » was okay but « homosexual » was not. (…) it was clear that the real objections of the MPAA concerned [Basil Dearden Victim's] strong conclusion that homosexuals were victimized by society's laws. (…) The film, the Johnston Office said, violated the basic precepts of the Code « through its candid and clinical discussion of homosexuality and its overtly expressed plea for social acceptance of the homosexual to the extent that [he] be made tolerable » (Russo, 1987, pp.129).

Ces limitations légales se sont traduites dans une incarnation stéréotypée des personnages homosexuel.les dont la présence ne s’expliquait que par leur identité queer : « Homosexuality was almost never incidental or second nature to a screen character; after all, sexuality was always the reason for using a gay character in the first place » (Russo, 1987, pp.187). Ces personnages se définissent ainsi strictement par leur rapport à une sexualité excessive, ridicule ou violente : « In fact, American cinema was unable to portray gay characters without their being sex-obsessed or sex-defined » (Russo, 1987, pp.187).

Jake Gyllenhaal (Jack) et Heath Ledger (Ennis) dans Brokeback Mountain. / NPR
Call Me by Your Name comme point de rupture de la tragédie homosexuelle et avènement d’une esthétique de la liberté, de la connaissance de soi et de l’universalité

La dépolitisation de l’amour homosexuel : relecture du age gap

L’œuvre cinématographique de Guadagnino propose une représentation singulière de l’amour homosexuel par sa dépolitisation, non pas en niant son caractère marginal, mais en le détachant de la violence et de la punition qui structurent historiquement les récits queer au cinéma. L’un des procédés à travers lesquels le réalisateur démystifie la tragédie homosexuelle est celui de la neutralisation du pouvoir associé au age gap entre Elio (17 ans) et Oliver (24 ans), souvent mobilisé par la critique comme un aspect problématique de l’œuvre. Si Oliver est plus âgé, plus autonome et mieux armé face à la vie d’adulte, Elio se révèle pourtant émotionnellement plus mature, du moins d’un point de vue de l’acceptation de soi et de la sensibilité affective. Il ne traverse pas l’adolescence dans l’inconscience, mais dans une exploration réfléchie et vive de ses désirs. Il existe ainsi une double relation de pouvoir : Oliver détient une autorité sociale et expérientielle, mais Elio possède une acuité émotionnelle qui lui confère un véritable pouvoir affectif ; ce qui se dévoile, ce sont les questionnements d’Elio sur lui-même à travers son désir pour Oliver. Là où Oliver se cache derrière une confiance parfois arrogante, Elio questionne, doute, verbalise et assume les vagues émotionnelles qui le traversent. En étant présomptueux envers Elio, Oliver rejette en réalité ses propres sentiments, les refoule, les canalise dans son bien-paraître social.

Par ailleurs, le récit adopte le point de vue d’Elio : racontée depuis Oliver, la relation aurait inévitablement été lue sous l’angle de l’abus ou de la domination. Or le film lui enlève cette notion d’autorité : notamment par la question du consentement explicitement posée. À 1 : 23 : 18, Oliver demande à Elio s’il peut l’embrasser. Le lendemain de leur première nuit ensemble, il craint d’avoir troublé Elio, que celui-ci ressente de la honte ou du regret face à ce qu’ils ont fait. La manifestation de son inquiétude pour le bien-être psychologique et physique d’Elio transforme l’exploration sexuelle de celui-ci en un moment de douceur et de légèreté, refusant toute honte associée au désir et, de ce fait, va à l’encontre de toute logique prédatrice.

Pourquoi cette approche de la différence d’âge permet-elle de dépolitiser leur relation amoureuse ? Le age gap est un motif récurrent au cinéma des couples homosexuels stéréotypés. Il est souvent interprété à travers un prisme moral qui y projette automatiquement un soupçon d’abus de pouvoir ; or, en le déconstruisant comme le fait Call Me by Your Name, il est possible de transformer cet héritage négatif en une expérience relationnelle singulière, lisible dans sa complexité et sa beauté plutôt que dans la perversion. Dès lors, l’écart d’âge apparaît moins comme un fait problématique en soi que comme une métaphore du cadre normatif extérieur.

L’absence de violence pour un amour libéré

Dans les récits traumatiques queer, la violence se radicalise en partie par la posture des parents face au coming out de leur enfant — tel qu’on le retrouve encore une fois dans Brokeback Mountain. Ici, la complicité parentale rompt avec les récits d’oppression et de marginalisation. Call Me by Your Name ne repose ni sur une révélation explicite, ni sur une scène d’acceptation spectaculaire. À la place, le film met en scène une reconnaissance tacite du désir d’Elio par ses parents, fondée sur un savoir partagé qui n’a pas besoin d’être nommé. Cette complicité est infra-discursive : elle passe par les regards, les silences, les gestes d’ajustement. La mère suggère au père qu’Elio accompagne Oliver à Rome ; le père, quant à lui, ne pose jamais de questions intrusives et tolère activement l’intimité entre les deux garçons. Les parents ne cherchent ni à corriger ni à orienter le désir de leur fils ; ils refusent le rôle de gardiens de la norme hétérosexuelle.

Le discours du père d’Elio constitue à cet égard un moment charnière : il offre une validation affective sans assignation identitaire, reconnaît le chagrin amoureux comme une expérience formatrice et transmet une éthique du désir affranchie de la honte. Lorsqu’il dit à son fils de ne pas « tuer la douleur » ni « la joie qui l’a précédée » (Guadagnino, 2017, 2:01:55), il ne nomme jamais l’homosexualité, mais légitime pleinement l’amour. Ce refus de l’étiquette permet au désir d’exister comme expérience, non comme catégorie.

Cette parentalité saine agit comme un rempart narratif : elle empêche l’irruption du trauma, neutralise les tropes de

punition ou de conversion, et autorise une conception du désir comme apprentissage plutôt que comme faute. Alors qu’un film comme Brokeback Mountain construit sa tension autour de forces opposantes — enfants, épouses, normes sociales répressives — Call Me by Your Name transforme les parents en passeurs de sensibilité. « Is it because they’re gay or ridiculous ? » demande le père d’Elio à celui-ci lorsqu’il semble se moquer d’un couple d’amis. L’implicite est clair : être gay n’est pas être risible. En quelques mots, le film désamorce un siècle de caricatures sans en faire un manifeste.

Si, à première vue, on pourrait penser qu’il respecte la « norme » (masculinité blanche et hétérosexuel, aspect visuel esthétiquement plaisant), le film crée un espace sécurisé où le désir homosexuel se vit sans répression sociétale :

From the very beginning of the film, it is established that the Perlman household provides a sanctuary like environment in which Elio and Oliver are able to discover their desire and love for each other without dominant repressive heterosexual ideologies interfering. Because of this, Elio and Oliver do not become queer characters of tragedy, but rather are shown to be characters of complexity—which, in turn, allows the film to adequately modify the power exerted by the dominating forces of the ruling ideology (Walker, 2019, Paragraphe 3).

Timothée Chalamet (Elio) et Armie Hammer (Oliver) dans Call Me By Your Name. Crédit : Sony Pictures Classics

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