Skip to main content

Exil - Mars 2022

Page 1

Exil e

Altérité - Exit space Flânerie Exilé.e.s du Québec Accessibilité des jeux First man Virginie Fortin Terre des hommes

LE MAGAZINE DES ÉTUDIANTS ET ÉTUDIANTES DE L'UNIVERSITÉ LAVA L

· mars 2022 · volume 07 Nº2 · www . impactcampus . ca

Couverture réalisée par Liane Roux - Instagram : @liane.design


NOUS SOMMES Rédactrice en chef Emmy Lapointe (elle) redaction@impactcampus.ca

Directeur général Gabriel Tremblay dg@comeul.ca Représentant publicitaire Simon Rodrigue publicite@chyz.ca

Chef de pupitre actualités Félix Étienne (il) actualites@impactcampus.ca

Chef de pupitre aux arts William Pépin (il) arts@impactcampus.ca

Journalistes collaborateur.rice.s Marie-Claude Giroux, Jade Talbot, Camille Sainson, Marilou Fortin-Guay, Anthony Lajeunesse, Érika Hagen-Veilleux et Sarah-Kate Dallaire Conseil d’administration François Pouliot, Émilie Rioux, Élise Thiboutot, Daniel Fradette, Lauren Banham, Ludovic Dufour, Guillaume Bédard, Fatima Zougouri, Charles-Émile Fecteau et David Tardif Réviseures linguistiques Andrée-Anne Desmeules et Érika Hagen-Veilleux

Chef de pupitre société Ludovic Dufour (il) societe@impactcampus.ca

Journaliste multimédia Frédérik Dompierre-Beaulieu (elle) multimedia1@impactcampus.ca

Journaliste multimédia Sabrina Boulanger (elle) photos@impactcampus.ca

Impression Publications Lysar inc. Tirage : 2500 exemplaires Dépôt légal : BAnQ et BAC Impact Campus ne se tient pas responsable de la page CADEUL et de la page ÆLIÉS dont le contenu relève entièrement de la CADEUL et de l’ÆLIÉS. La publicité contenue dans Impact Campus est régie par le code d’éthique publicitaire du journal, qui est disponible pour consultation au : impactcampus. qc.ca/code-dethique-publicitaire Impact Campus est publié par une corporation sans but lucratif constituée sous la dénomination sociale Corporation des Médias Étudiants de l’Université Laval. 1244, pavillon Maurice-Pollack, Université Laval, Québec (Québec) G1V 0A6 Téléphone : 418 656-5079

Directrice de production Paula Casillas (elle) production@impactcampus.ca

ISSN : 0820-5116 Découvrez nos réseaux sociaux ! @impactcampus


SOMMAIRE

8 EDITORIAL par Emmy Lapointe ACTUALITÉS par Félix Étienne

12 DOSSIER 12 L'altérité par William Pépin et Frédérik Dompierre-Beaulieu

34

SOCIÉTÉ ET SCIENCES 34 L’exit space par Emmy Lapointe 40 La flânerie par Sabrina Boulanger 48 La science et la politique par Ludovic Dufour 52 Les exilé.e.s du Québec par Marie-Claude Giroux 58 Concilier les idées en pandémie par Marilou Fortin-Guay


60 LUDIQUE 60 L’accessibilité des jeux par Ludovic Dufour 62 Jeux de société par Jade Talbot

66 ARTS

66 Club critique par CHYZ 68 Marvel par Anthony Lajeunesse 70 First Man par Camille Sainson 72 Sorties littéraires par William Pépin 74 L’exil dans les livres par Sarah-Kate Dallaire 76 Terre des hommes par Camille Sainson 78 Virginie Fortin par Emmy Lapointe 80 Création par Gabriel Tremblay 82 Création par Camille Sainson 83 Création par Érika Hagen-Veilleux


ACTUALITÉS

RÉSUMÉ DU MOIS : JANVIER 2022 Par Félix Étienne, directeur de l’information

Photo par Matthew Waring

Mars 2022 — Volume 07 No.2

6


Actualités

Retour de la population étudiante sur le campus Après avoir été repoussée de trois semaines, la rentrée en présentiel s’est déroulée sans anicroche le 31 janvier dernier. Un soulagement pour la population étudiante, alors que l’extrême contagiosité du variant Omicron aurait pu laisser craindre une prolongation des cours à distance pour le reste de la session d’hiver 2022. L’Université Laval s’inscrit en continuité avec la grande majorité des autres universités québécoises, qui avaient elles aussi, pour la plupart, retardé le retour en classe des étudiant.e.s à la fin janvier. Dans la foulée de la présentation du calendrier de déconfinement par le gouvernement du Québec, et alors que plusieurs étudiant.e.s athlètes du Rouge et Or avaient organisé une manifestation symbolique sous la thématique On veut jouer le 5 février dernier, l’Université a annoncé la reprise des activités sportives et parascolaires sur le campus à partir du 14 février. Les équipes de volleyball et de basketball du Rouge et Or ont d’ailleurs pu disputer leurs premiers matchs de l’année 2022 dans la semaine du 14 février. Importantes tensions sociales en raison de la COVID-19 Le deuxième hiver marqué par la pandémie de COVID-19 aura tout eu d’un véritable « hiver du mécontentement», pour paraphraser Shakespeare dans Richard III.Manifestations, confinements et déconfinements se sont succédé à un rythme étourdissant au cours des deux derniers mois : on annonce en décembre un couvre-feu à un jour de préavis, avant de le retirer moins de trois semaines plus tard; on envisage, en janvier, la création d’un impôt spécial ciblant les non-vacciné.e.s avant d’annoncer, en février, la fin du passeport vaccinal un mois plus tard; le Premier ministre François Legault déclare vouloir « y aller mollo » dans son plan de déconfinement, puis annonce la fin de presque toutes les mesures sanitaires le 14 mars prochain. Audelà de l’amélioration notable de la situation sanitaire au Québec, difficile de ne pas voir derrière les assouplissements annoncés une tentative de calmer la grogne populaire face à un déconfinement jugé trop lent, colère exprimée bruyamment par les « convois de la liberté » ayant défilé dans les rues d’Ottawa et de Québec dans les dernières semaines.

Menace sur les régimes d’assurance collective étudiants Autre coup de tonnerre dans le monde étudiant : une décision controversée de l’Autorité des marchés financiers (AMF) a fait bondir les associations étudiantes du Québec. La journaliste de La Presse Marie-Ève Fournier révélait le 9 février dernier que l’AMF venait de déclarer « inéquitables » les régimes d’assurance collective qu’assure la coopérative financière Desjardins auprès de 57 associations étudiantes, réunies au sein de l’Alliance pour la santé étudiante au Québec (ASEQ). L’ASEQ, qui permet depuis 1996 aux étudiant.e.s inscrit.e.s de bénéficier d’une assurance santé ou d’une assurance dentaire moyennant le paiement d’une cotisation annuelle, offre ses services à près de 292 000 étudiant.e.s à travers le Québec, ces dernier.ère.s pouvant également assurer leur conjoint.e ou leurs enfants. Les étudiant.e.s déjà couvert.e.s par un autre régime d’assurance bénéficient d’un droit de retrait, duquel près de 85 000 étudiant.e.s se sont prévalu durant l’année 2020-2021. Or, c’est cette adhésion automatique avec droit de retrait (opt out) qui avait été jugée « inéquitable » par l’AMF, qui avait exprimé sa préférence pour un régime à adhésion individuelle volontaire (opt in). La décision de l’AMF avait poussé Desjardins, menacée de lourdes sanctions financières, à annoncer la fin de son partenariat avec l’ASEQ le 27 août prochain. La décision a rapidement suscité une levée de boucliers, ce qui a poussé l’AMF à suspendre son application, en attendant de trouver une entente avec les associations étudiantes concernées sur le fond du litige. Ces dernières ont réclamé l’intervention du gouvernement québécois pour superviser les négociations avec l’AMF, mais le Québec a préféré ne pas s’impliquer dans le dossier.

7

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Tempête au Département de science politique Impact Campus révélait, le 1er février dernier, qu’une véritable onde de choc avait secoué le Département de science politique de l’Université Laval. Jean-Pierre Derriennic, qui enseignait bénévolement à titre de professeur titulaire retraité depuis 2009, s’est vu brusquement relevé de ses charges de cours, qu’il assumait depuis pratiquement 50 ans. Ce professeur,

qui a remporté une importante distinction de l’Université Laval en 2005 en reconnaissance de la qualité de son enseignement, avait côtoyé de près l’intellectuel français Raymond Aron et avait eu pour anciens étudiants , entre autres, l’ex-ministre libéral Stéphane Dion et l’actuel directeur de l’École nationale d’administration publique (ENAP), Guy Laforest. Les méthodes d’évaluation du professeur étaient au cœur du litige : Derriennic proposait à ses étudiant.e.s de n’être évalué.e.s que sur la base d’un examen en fin de session, bien qu’il leur était également possible de remettre un travail pratique au cours de la session. La nouvelle a très rapidement fait réagir, aussi bien au sein de la population étudiante que parmi plusieurs ancienne.s étudiant.e.s de l’Université Laval, poussant le Département de science politique à revenir sur sa décision et à réintégrer Jean-Pierre Derriennic dans ses fonctions le 8 février dernier.


ÉDITORIAL

L’exil Insatiablement avide De l'obscur et de l’incertain, Je ne geindrai pas comme Ovide Chassé du paradis romain – Les Fleurs du mal, Baudelaire Ovide, poète des Métamorphoses, fut chassé du paradis romain en l’an 8 par l’empereur Auguste, fort probablement à cause de la publication de L’art d’aimer, jugée trop licencieuse. Condamné à l’exil vers l’est, il fit de Tomis (en Roumanie actuelle) sa ville d’adoption. Malgré sa nouvelle résidence, Ovi-de resta pour toujours le poète exilé, celui dont l’exil forcé – l’exil n’est-il pas toujours forcé de toute façon ?– restera le terreau le plus fertile de ses chants. Par Emmy Lapointe, rédactrice en chef

8

La cité antique Dans les textes de Fustel de Coulanges, on peut lire que c’est à partir de la cité antique qu’est née la grande patrie. S’additionnant à une première patrie (« enclos de la famille »), la cité est l’endroit de la sociabilité et de l’exercice des droits civiques (quand droits civiques il y a). Ainsi, l’exil arrache aux deux patries et il ne vient pas sans hantise; l’idée de mourir hors d’un espace symbolique terrifie.

Ce n’est pas la mort que je redoute, ce sont les horreurs d’une telle mort, sauvez-moi du naufrage, la mort sera pour moi un bienfait. C’est quelque chose, pour celui qui meurt de mort naturelle ou par le fer, de rendre son corps à la terre sur laquelle il a vécu; c’est quelque chose d’espérer un tombeau de la tendresse de ses proches. – Tristes, Ovide Entre deux mondes Œdipe aura débarrassé la ville de Thèbes du Sphinx, puis y sera devenu roi. Le reste de l’histoire est célèbre : après avoir eu les yeux crevés par la découverte de sa vie incestueuse (et par la broche de Jocaste), Œdipe quittera la ville.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Et même un roi en exil est un étranger. Étranger pour soi et les autres. L’exilé témoigne toujours de la violence d’un monde connu, mais dérobé. Il est habité par un mythe, il est condamné à demeurer à l’extérieur du monde. Il est à jamais l’observateur.


Éditorial

Photo par Michel Martin Photo par Romaoslo

En perdant ma patrie, j’avais aussi perdu la tranquillité. Les peuples chez lesquels j’habite, pour rendre leurs blessures doublement mortelles, trempent leurs flèches dans du fiel de vipère.

9

– Les Pontiques, Ovide Si quelqu’un dans la foule qui pense encore à moi, s’il est quelqu’un qui demande par hasard ce que je fais, dis-lui que j’existe, mais que je ne vis pas. –Tristes, Ovide Mais au bout de soi, loin de sa cité natale, Ovide aura puisé l’essence de ses chants, aura pu vivre une fois de plus, et comme l’Eurydice d’Orphée, sera mort une seconde et éternelle fois. Et maintenant, j’ai achevé un ouvrage que ne pourront détruire ni la colère de Jupiter, ni la flamme, ni le fer, ni le temps vorace. Que le jour fatal qui n’a de droits que sur mon corps mette, quand il voudra, un terme au cours incertain de ma vie : la plus noble partie de moimême s’élancera, immortelle, au-dessus de la haute région des astres et mon nom sera impérissable. […] Les peuples me liront et, s’il y a quelque vérité dans les pressentiments des poètes, je vivrai. Mars 2022 — Volume 07 No.2

– Les métamorphoses, Ovide


Dossier

Mot de L’ÆLIÉS

LES PARCOURS DE L’EXIL Laisser son chez-soi et participer à l’exploration du monde a toujours été fascinant pour les individus. L’histoire de l’humanité est façonnée par de grand·e·s hommes et femmes qui se sont lancé·e·s dans l’aventure d’aller vers des terres inconnues. Les expatrié·e·s ont toujours une vision plus globale sur la façon d’habiter la terre. Le monde a toujours connu le mouvement des peuples d’une zone du globe à une autre. Malheureusement, certains de ces mouvements sont souvent le fruit d’une imposition ou d’une contrainte. De nos jours, ces déplacements de populations connaissent plusieurs appellations: migration, déplacement, exil, etc. Un mémoire pour mieux comprendre la situation Il est important de centrer cet éditorial sur la situation de la communauté étudiante internationale vivant à Québec. Depuis plusieurs années, de plus en plus d’étudiant·e·s choisissent de venir étudier à l’Université Laval et ailleurs dans la province.

10

En 2016, l’AELIÉS s’est penché sur les enjeux de leur intégration dans le cadre d’un mémoire. L’intégration des étudiant·e·s internationaux·ales peut avoir un impact sur leur cadre de vie et leur rendement académique. En effet, l’adaptation au système d’éducation québécois, à la vie estudiantine et à la société de façon générale n’est pas toujours évidente pour cette catégorie d’étudiant·e vivant ici. Depuis la parution de ce mémoire, de nouvelles problématiques se sont ajoutées : les frais de scolarité ont significativement augmenté en raison de la déréglementation de ces frais de scolarité et des réformes successives de l’immigration comme celle du Programme d’expérience québécoise ont réduit considérablement leur possibilité de s’établir de façon permanente au Québec. Des pistes de solution pour un exil plus paisible

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Avant de partir à l’étranger pour faire ses études, une bonne préparation du projet de voyage est primordiale. La connaissance du mode d’apprentissage, des politiques en vigueur et de la notation en vigueur à

l’Université Laval est capitale. De plus, l’étudiant·e peut se renseigner sur les sites web de l’Université, celui du Bureau à la vie étudiante ou participer à leurs activités de formation et de découverte. L’AELIÉS est toujours là pour vous guider en cas de problématiques particulières dans votre cheminement. Pour les étudiant·e·s qui sont déjà présent·e·s, l’adaptation et l’ouverture aux cultures sont des aspects d’intégration à ne pas négliger. Cette faculté d’intégration est un puissant atout pour briser les préjugés et les discriminations sur le campus. Cette intégration sera facilitée par la participation à des activités dans leurs études ou avec leurs pairs dans des associations de campus ou parascolaires. De plus, pour ceux·celles dont le français n’est pas la langue maternelle, des cours et des ateliers peuvent être suivis. Tout ceci peut favoriser un environnement estudiantin serein et propice à un bon épanouissement et rendement académique. Il en reste beaucoup à accomplir pour que tous et toutes se sentent intégré·e·s. L’AELIÉS travaille en ce sens avec tous les acteurs concernés par cette intégration. – TON COMITÉ EXÉCUTIF 2021-2022

Consulte notre site web pour nos anciens éditoriaux au

www.aelies.ulaval.ca/


Dossier

Le jeudi 31 mars 2022 9h à 17h

4e Journée de la recherche

11

La recherche en milieu autochtone

En ligne

Février Mars 2021 2022 — Volume 07 No.1 No.2

Sur Zoom


DOSSIER

L’altérité : un soi qui s’ignore ? Pour cette édition du mois de mars 2022, nous nous interrogerons sur le concept d’altérité, sur ses subtilités, ses ambiguïtés, ses ambivalences, et ce, dans une perspective historique et littéraire. De Jacques Cartier aux écrits de Gabrielle Roy, d’Antonine Maillet à Bernard Assiniwi, tâchons de dénouer cette notion complexe qui, peut-être, en dira plus sur vous que sur cet autre mystérieux dont tous les aspects sont encore à définir. Par Frédérik Dompierre-Beaulieu, journaliste multimédia et William Pépin, chef de aux pupitre arts Lahontan,_Dialogues_avec_un_sauvage,_Frontispice

Mars 2022 — Volume 07 No.2

12


Dossier

13

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Dossier

Montage réalisé par William Pépin

Mars 2022 — Volume 07 No.2

14

Qu’est-ce que l’altérité ? Les nombreuses définitions que nous avons de ce mot peuvent certes nous éclairer, non sans toutefois apporter leur lot de problèmes. Si, par exemple, nous considérons la définition du philosophe Platon, qui procède à une distinction nette entre le même et l’autre, soulignant ainsi l’éloignement du « je par rapport au nous », il est difficile de ne pas y voir une simple opposition binaire entre deux entités a priori distinctes. L’altérité, finalement, est-ce uniquement cette idée que cet autre, c’est celui qui n’est pas soi? Cette définition, qui a le mérite d’être simple, ne reflète-t-elle pas que la surface d’une réalité bien plus complexe, voire ambiguë ? L’altérité ne peut donc qu’être extérieure à soi, dans cette instance si lointaine, si… désincarnée ? D’abord, il faut savoir que la définition de l’altérité a été réhabilitée au XXe siècle pour y intégrer « l’acceptation de l’autre en tant qu’être différent, cette acceptation se voulant base de la reconnaissance de ses droits à être lui » (Lidendle, 2021). Donc, l’altérité, plus que la simple prise de conscience de l’autre, correspond surtout à son acception.

que oui, nous pourrions détailler sur des dizaines de pages ce qu’est l’altérité par l’intermédiaire de concepts philosophiques, sociologiques et politiques. Oui, nous pourrions emprunter une quantité astronomique de définitions à gauche et à droite, pour forcer leur union dans un tout théorique abstrait, mais nous tenions à démarrer notre réflexion sur des bases, certes imparfaites, voire bancales, mais qui ont le mérite d’être claires.

Pour définir l’altérité, nous jugions intéressant de nous référer à un guide pratique rédigé dans Les concepts en sciences infirmières. Pourquoi ? Tout simplement parce que la notion de l’«autre» n’est pas qu’abstraite; elle s’incarne également au quotidien, dans divers milieux sociaux et professionnels. Parce

I. LE VRAI VISAGE DE L’EXOTISME : LA MISE EN RÉCIT DES EXPLORATEURS-CONQUÉRANTS En 2007, on a inclus, pour diverses raisons, les écrits de la Nouvelle-France au corpus de l’histoire de la littérature québécoise. On parle d’une cinquantaine de textes rédigés durant la

Pour en finir avec la « tolérance » Réglons un détail une bonne fois pour toutes : l’idée d’acceptation n’est en aucun cas à mettre en relation avec le concept de tolérance. Pourquoi ? Parce que la tolérance, ce n’est, ni plus ni moins, que du paternalisme camouflé, soit cette idée que l’acceptation de l’autre est conjuguée au conditionnel. Avec la tolérance vient un rapport de force inégal où l’un des deux partis est forcément coercitif ou privilégié par rapport à l’autre. La tolérance, c’est tout sauf de l’acceptation : c’est mettre sous le tapis un ressentiment susceptible de ressurgir à tout moment.


Dossier

Le ravissement de Jacques Cartier Les récits des voyages de Jacques Cartier sont intéressants en ceci qu’ils mettent des mots sur des phénomènes que l’explorateur juge nouveaux, notamment lors de sa première entrée dans le golfe du Saint-Laurent en 1534. Pour Cartier, c’est le bonheur. Tout l’émerveille, dont les fameux « ouaiseaulx » : « Nonobstant ledit banc, noz deux barques furent à ladite isle, pour avoir des ouaiseaulx, desqueulx y a si grant numbre, que c’est une chosse increable, qui ne le voyt ; car nonobstant que ladite isle contienne environ une lieue de circunferance, en soit si tres-plaine, qu’i semble que on les ayt arimez » (Cartier, 1534). Cet enthousiasme aurait eu quelque chose d’attachant si, après avoir planté à Gaspé sa grosse croix « Vive le Roy de France », Cartier n’avait pas pris en otage les deux fils du chef autochtone Donnacona. Le ton est donné : l’exotisme, pour Cartier, est donc à géométrie variable. On choisit ce qui est digne d’intérêt et ce qui ne l’est pas. On s’accapare tout, on ne respecte rien.

15

© Remi Jouan – Réplique de la croix de Jacques Cartier

© Musée national des beaux-arts du Québec – Jacques Cartier

Mars 2022 — Volume 07 No.2

période qui couvre la « découverte » du Canada par Cartier en 1534 jusqu’au Traité de Paris par lequel la France cède le Canada aux Anglais en 1763. Le corpus se diviserait en cinq catégories : les récits de voyages et de découvertes, les histoires et descriptions du pays, les annales et chroniques, les lettres et journaux intimes ainsi que les œuvres de circonstances, ces dernières regroupant notamment les écrits de Cartier, les documents de Samuel de Champlain ou de Marc Lescarbot, les relations des Jésuites avec les correspondances de Marie de l’Incarnation, ainsi que les écrits du baron de Lahontan. Ce qui nous intéresse, dans notre réflexion, c’est cette idée de mise en récit des voyages et des dialogues en tant qu’objet littéraire, certes, mais surtout en tant qu’outil d’analyse d’une vision de l’exotisme susceptible de nous en révéler davantage sur le concept d’altérité.


Dossier

16

L’Odyssée de Christophe Colomb : le missionnaire zélé Une attitude similaire est à observer du côté de Christophe Colomb, analysé par l’essayiste français Tzvetan Todorov. C’est d’ailleurs à partir de ses travaux sur l’altérité que nous bâtissons une partie de notre réflexion : « Je veux parler de la découverte que le je fait de l’autre. Le sujet est immense. À peine l’a-t-on formulé dans sa généralité qu’on le voit se subdiviser selon des catégories et dans des directions multiples, infinies. On peut découvrir les autres en soi, se rendre compte de ce qu’on n’est pas une substance homogène, et radicalement étrangère à tout ce qui n’est pas soi : je est un autre. Mais les autres sont des je aussi : des sujets comme moi, que seul mon point de vue, pour lequel tous sont là-bas et je suis seul ici, sépare et distingue vraiment de moi » (Todorov, 1991). Ici, Todorov met en lumière toute la complexité du sujet : l’homogénéité est un leurre, un mythe, et tenter de persévérer dans cette voie problématique nous amène à constater l’exemple de Christophe Colomb, pour qui l’autre n’est ni incarné ni un soi qui s’ignore. Autrement dit, l’explorateur, en peinant à accepter, voire à considérer l’autre, s’enlise dans une indifférence qui l’éloigne de ce dernier, mais surtout qui l’empêche de se voir en lui. Dans un tel état d’esprit, l’introspection, tout comme la projection, est impossible.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Faisons un pas de côté, voulez-vous? Et si nous nous demandions


Dossier

17 qui étaient réellement ces explorateurs, ces hommes traversant des océans entiers pour obtenir… pour obtenir quoi au juste? De l’épice ? De l’or ? De la renommée ? Quelles étaient donc les motivations premières de ces explorateurs-conquérants qui, mine de rien, devaient traverser, eux et leur équipage, des continents d’eau ? Dans le cas de Colomb, Todorov s’est posé la question : « [L]a cupidité n’est pas le véritable mobile de Colon : si la richesse lui importe, c’est parce qu’elle signifie la reconnaissance de son rôle de découvreur ; mais il préférerait pour lui l’habit grossier du moine. L’or est une valeur trop humaine pour intéresser vraiment Colon [...] c’est l’expansion du christianisme qui tient au cœur de Colon infiniment plus que l’or [...]. La victoire universelle du christianisme, tel est le mobile qui [l’anime] » (Todorov, 1991). Ainsi, on voit que l’or n’est pas son Montage réalisé par William Pépin

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Dossier

Mars 2022 — Volume 07 No.2

18

Photo par Sebastiano Luciani – Portrait of a Man, Said to be Christopher Columbus (born about 1446, died 1506)

mobile principal. Pour lui, ce qui compte vraiment, c’est la victoire d’une idée, d’un principe, d’un dogme, d’une philosophie : celle de Dieu. Colomb l’affirme lui-même dans une lettre qu’il adresse au pape Alexandre VI en février 1502 : « J’espère en Notre Seigneur pouvoir propager son saint nom et son Évangile dans l’univers » (Todorov, 1991). Aussi louable que puisse s’avérer (a priori) sa mission évangélisatrice, nous comprendrons assez rapidement que, chez lui, les intérêts humains sont secondaires vis-à-vis de ses ambitions d’universaliser l’univers (oui, rien que ça). En gros, Dieu l’intéresse davantage que l’humain et Todorov souligne qu’il « soumet tout à un idéal extérieur et absolu (la religion chrétienne), et toute chose terrestre n’est que moyen en vue de la réalisation de cet idéal » (Todorov, 1991). L’autre comme outil. L’éventuelle réussite de sa mission évangélisatrice n’est pas la

seule motivation guidant Christophe Colomb d’un bout à l’autre de la planète, motivation que l’on pourrait d’ailleurs résumer par la célèbre phrase de Philippe Pollet-Villard : « Dans un voyage ce n’est pas la destination qui compte, mais toujours le chemin parcouru, et les détours surtout. » Plus précisément, Colomb valorise le voyage, non pas pour l’expérience, le chemin parcouru ou les ami.e.s rencontré.e.s en chemin, mais bien pour la mise en récit de ce voyage, ayant « tout entrepris pour pouvoir faire des récits inouïs, comme Ulysse » (Todorov, 1991). Christophe Colomb est donc à la fois le Homère et le Ulysse de son Odyssée, dans un souci de contrôler la moindre ficelle de son histoire. Ce parallèle avec l'Ulysse d’Homère est d’autant plus pertinent lorsque l’on réalise que Christophe Colomb croyait à l’existence des cyclopes et des sirènes, croyances répandues à l’époque (Todorov, 1991). Pour l’explorateur, le célèbre retour à Ithaque


Dossier

s’incarne donc dans un retour symbolique à la Terre sainte, dans la perspective d’universaliser les valeurs chrétiennes, où les prétendants de Pénélope ne sont pas chez Colomb des menaces à évincer, mais plutôt des instances négligeables, d’insignifiants petits cailloux dans sa Grande Mission évangélisatrice. « [Christophe Colomb] ne se soucie pas de mieux comprendre les paroles de ceux qui s’adressent à lui, car il sait d’avance qu’il rencontrera cyclopes, hommes à queue et amazones [...] Colon n’a rien d’un empiriste moderne : l’argument décisif est un argument d’autorité, non d’expérience. Il sait d’avance ce qu’il va trouver ; l’expérience concrète est là pour illustrer une vérité qu’on possède, non pour être interrogée, selon les règles préétablies, en vue d’une recherche de la vérité » (Todorov, 1991).

La vérité lui importe si peu, au final, qu’il rejette toutes les preuves contraires à sa conviction que Cuba serait, le continent de l’Asie. Alors que les habitant.e.s de Cuba affirment qu’il a bel et bien arrimé sur une île, Christophe Colomb n’hésite pas à déprécier ses interlocuteur.rice.s : « Et comme ce sont des hommes bestiaux et qui pensent que le monde entier est une île et qui ne savent pas ce que c’est que la terre ferme, et n’ont lettres ni mémoires anciens, et qu’ils ne trouvent de plaisir qu’à manger et à être avec les femmes, ils dirent que c’étaient une île» (Todorov, 1991). Visiblement, la rudesse de sa réponse est proportionnelle à la blessure de son égo. Nous men-tionnons ci-haut l’idée de mise en récit propre à Colomb. Avec cet exemple, vous comprendrez que cette mise en récit n’implique que sa propre glorification, véritable récit autofictionnel où la vérité n’a d’égale que l’ouverture et l’écoute de l’explorateur.

19

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Todorov


Dossier

Soulignons chez lui un dernier trait de caractère : le mépris. Dans sa volonté d’évangélisation-totale-et-universelle-et-inéluctable, Colomb a tendance à oublier (ou ignorer) l’idée qu’une langue différente de la sienne est une langue différente de la sienne. Ses mots ne laissent pas de place au doute : « S’il plaît à Notre Seigneur, au moment de mon départ j’en emmènerai six à Vos Altesses pour qu’ils apprennent à parler » (Todorov, 1991). Il ne veut pas apprendre aux Autochtones à parler sa langue, non : il veut leur apprendre à « parler ». Non seulement nous sommes à des années-lumière de l’idée de l’acceptation de l’autre, mais nous sommes également bien loin du concept – détestable – de tolérance. L’autre, s’il n’est pas comme moi, le deviendra.

20

Champlain : monsieur-je-sais-tout-et-je-sais-ce-qui-estbon-pour-tout-le-monde Samuel de Champlain tient un discours similaire, notamment sur le plan religieux lorsqu’il relate, par exemple, une conversation avec un Autochtone qui lui dit « que [sa] croyance [est] qu’il y [a] un Dieu, un fils, une mère et le soleil, qui [sont] quatre; néanmoins, que Dieu [est] par-dessus tout, mais que le fils [est] bon et le soleil, à cause du bien qu’ils [reçoivent]; mais que la mère ne [vaut] rien et les [mange], et que le père n’[est] pas trop bon » (Beaulieu, Ouellet, 1993). Champlain ajoute : « Je lui remontrai son erreur selon notre foi, en quoi il ajouta quelque peu de créance » (Beaulieu, Ouellet, 1993). L’idée est la même que chez Colomb : il faut forcément que l’interlocuteur.rice soit dans l’erreur, sinon, comment pourrions-nous lui montrer (imposer) la seule et unique voie à suivre ?

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Ce n’est pas tout, Champlain va plus loin. Non seulement il assume que ses interlocuteur.rice.s sont dans l’erreur, mais il se permet de parler à leur place quant à ce qu’il considère comme leurs désirs : « Voilà pourquoi je crois qu’il n’y a aucune loi parmi eux; ils ne savent ce que c’est adorer et prier Dieu, et vivent la plupart comme des bêtes brutes, et je crois que promptement ils seraient réduits bons chrétiens si l’on habitait leurs terres, ce qu’ils désireraient la plupart » (Beaulieu, Ouellet, 1993). Encore une fois, on façonne cellui qui n’est pas soi à notre image, on dicte, on juge, on tient pour acquis, mais surtout, on n’écoute pas. C’est la violence de l’ignorance. Dans leurs récits, les explorateurs se montrent (à des degrés variés) partisans de la conquête, de l’assimilation et de l’évangélisation des peuples autochtones. Dès lors, pouvonsnous considérer les explorateurs comme des conquérants? La plupart du temps, leurs représentations dégradantes des peuples

autochtones ne sont que des prétextes pour justifier leur soumission. Ces représentations ne sont donc pas gratuites, candides : elles sont porteuses d’une motivation sournoise d’universalisation. L’idée n’est pas, avec ce texte, de simplement condamner des individus d’un temps révolu, où une poignée de siècles nous séparent. L’idée n’est pas — certainement pas — d’appliquer une grille d’analyse propre à notre époque pour la plaquer froidement sur des situations passées sans recul ni regard critique. L’idée, c’est de se questionner quant à ce qu’est l’altérité et comment celle-ci s’incarne à travers soi et dans cette dialectique avec cet autre je. Le cas des récits de voyages est intéressant en ceci qu’ils constituent des traces de littérarité en Amérique où le rapport à l’autre est nommé, souvent inconsciemment et non sans violence. C’est un premier pas dans ce dialogue entre histoire et littérature, que l’on continuera de développer


Dossier

21

Photo par Hydrographic Office of the Admiralty

dans les pages suivantes.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Samuel de Champlain

L’universalisme inconscient : de Montaigne à Lahontan Dans ses Essais, l’humaniste Michel de Montaigne met l’être humain au centre de ses réflexions. Pour lui, l’épanouissement du genre humain passe par un relativisme, c’est-à-dire (pour faire très court) par le respect de la différence dans l’idée de faire équivaloir les différents points de vue. Ça ne l’empêche pas, toutefois, de tenir un discours dégradant à l’égard des peuples autochtones : « C’est une nation [...] en laquelle il n’y a aucune espèce de trafic ; nulle connaissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ni de supériorité politique ; nul usage de service, de richesse ou de pauvreté ; nul contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations, qu’oisives ; nul respect de parenté, que commun ; nuls vêtements ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé » (Montaigne, 1580). Cette rhétorique de l’absence entretient une


Dossier

le chemin à parcourir est encore long pour enfin considérer l’autre dans son entièreté et comme un égal. Montaigne n’est d’ailleurs pas le seul à promouvoir un certain relativisme restreignant la pleine conscience de l’existence de l’autre. Louis-Armand de Lom D’Arce de Lahontan (que nous appellerons plus simplement le baron de Lahontan), est sans doute l’un des exemples les plus riches que nous explorerons dans ce texte. C’est une figure connue pour son caractère contestataire à l’endroit de la civilisation européenne, et ses Dialogues, où il se met en scène en dialoguant avec un certain Adario, qu’il présente comme « un sauvage de bon sens qui a voyagé (Lahontan, 1704) ». Les Dialogues traitent de cinq thématiques : la religion, la loi, la propriété, la médecine et le mariage. La particularité de leurs échanges tient du fait que La-

Mars 2022 — Volume 07 No.2

22

double problématique : d’une part, définir les peuples autochtones par ce qu’ils ne sont pas plutôt que par ce qu’ils sont est réducteur. D’autre part, Montaigne, en dépouillant culturellement l’autre, ramène ce dernier à l’état de nature dans une perspective qui respecte peut-être les différences, mais qui n’établit par un rapport égalitaire, et ce, toujours dans l’optique d’opposer les peuples autochtones aux Européens, comme s’il n’y avait que, d’un côté, la naïveté de l’individu vivant dans les bois, dépouillé de tout vice entachant l’âme humaine et, de l’autre, la corruption et le mensonge. Cette antagonisation, même si moins cinglante que chez certain.e.s, entretient tout de même l’idée d’un universalisme inconscient en ceci que le discours primitiviste est bel et bien présent. Oui, si nous comparons les propos de Montaigne aux discours et actions de Jacques « ouaiseaulx » et d’« Ulysse » Colomb, nous pouvons constater une certaine amélioration, mais Photos par Unsplash


Dossier

23

Photos par Pixabay

hontan feint de louanger la civilisation européenne pour mettre en relief ses failles et ainsi « [montrer] la supériorité de l’homme de nature » (Lahontan, 1704). Nous retrouvons donc cette même tendance que chez Montaigne à entretenir le « mythe du bon sauvage » dans une intention sans doute dénuée de malveillance, mais qui empêche toutes formes de dialogues égalitaires avec l’autre. C’est comme si, parmi tous les exemples que nous avons explorés, il n’y avait pas de juste milieu : soit on rabaisse pour se sanctifier, soit on sanctifie pour se rabaisser. Dans les deux cas, que les intentions soient guidées par un universalisme conscient ou inconscient, l’écoute — la vraie — est impossible.

L’exotisme, donc, ne ferait que créer des barrières. S’intéresser à l’autre sans vraiment l’écouter, ça crée un écart, une distorsion. Dans le cas du baron de Lahontan, son intérêt était d’autant plus sournois qu’il était motivé, voire utilitaire, puisque les Dialogues étaient orientés pour dénoncer la civilisation européenne. Ainsi, à l’instar de Montaigne, Lahontan ne sort pas du primitivisme, puisqu’il voit Adario comme supérieur. Jean-Marie Apostolidès met le doigt sur la dimension utilitaire

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Quant au baron de Lahontan, l’écrivain et professeur Réal Ouellet est clair sur la question : « Sans l’avoir inventé, Lahontan a donc

réactualisé un des grands mythes de l’Occident : celui du primitif exemplaire, du Sauvage comme figure oxymorique de l’humanité, vue tour à tour comme belle et bonne, mais aussi comme mauvaise, cruelle et dégénérée. » (Ouellet, 2006).


Dossier

des Dialogues : « On ne perçoit pas, chez l'auteur, de recul suffisant face à son milieu d'origine ; sous le masque de l'Indien, c'est encore l'Européen qui expose ses griefs et laisse percer ses rancoeurs à l'endroit de ses compatriotes. » (Apostolidès, 1986). Gabrielle Roy : un pont entre histoire et littérature Les nombreux exemples d’explorateurs montrent très clairement comment l’exotisme mobilise une vision de l’autre qui n’est ni souhaitable ni équitable. Le but de ces démonstrations n’est pas non plus de juger rétroactivement cette déclinaison fort peu lumineuse et même péjorative de l’altérité en adoptant une posture propre à notre époque. Néanmoins, elles permettent de s’interroger quant à la manière dont nous appréhendons la différence. Qu’on se le dise bien franchement : l’autre sera toujours altéré par notre regard. Qu’on le veuille ou non, tous les efforts du monde ne seront suffisants pour effacer dans leur totalité les biais cognitifs qui constituent le bagage avec lequel

24

Mars 2022 — Volume 07 No.2

nous devons constamment composer. Comprenez-nous bien : cela ne nous oblige aucunement à calquer les faits et gestes de ces explorateurs a posteriori peu recommandables. En prenant conscience de ces biais vis-à-vis l’autre, il est possible de se responsabiliser en évitant de trop vouloir figer les choses. C’est ce qui différencie l’ouverture de la fermeture. Plus qu’une question de volonté, il faut être prêt.e à reconnaître les différences auxquelles nous faisons face afin de nous engager dans un rapport qui sera respectueux et tourné vers l’extérieur. Même si les intentions ne sont a priori pas mauvaises, prétendre que l’humanité n’est qu’un seul grand groupe homogène et se dire aveugle aux singularités, à savoir le fait qu’au bout du compte « tout le monde est humain » n’est définitivement pas la solution. C’est même très réducteur, voire dangereux. Plusieurs auteur.rice.s de la francophonie et de l’exil, parce qu’iels sont irrévocablement confronté.e.s à l’altérité, abordent astucieusement et délicatement ce dialogue avec l’autre comme entité distincte. C’est le cas de Gabrielle Roy, cas de figure


Dossier

identité à reconquérir. À travers ses multiples avatars, il incarne la solitude et la difficulté d'être en terre étrangère. En écrivant cette nouvelle, Gabrielle Roy a su rendre de façon admirable les interrogations propres à la condition de l'exilé, lui prêtant, par la technique du discours indirect libre, comme l’a bien montré Estelle Dansereau, sa propre voix, ses propres pensées, ses interrogations personnelles. Comment surmonter le silence de l’étranger, le mutisme ethnique, sinon par l’identification ? [...] Gabrielle Roy abolit cette distance ethnique par le recours à des universaux tels que la solitude, le rapport de l'être au monde, le caractère intransitif de l’exil – dépouillé de ses contingences géographiques – , le sentiment d'aliénation et de dépossession de soi, etc. Parallèlement, les particularités ethniques - pays d’ori-gine et d'arrivée des immigrants, leurs coutumes, leur folklore, leurs idiosyncrasies, etc. - font l’objet d'un discours séparé basé sur une observation documentaire et sociologique. [...] Gabrielle Roy s’intéresse à la figure de l'étranger dans la mesure où en lui, à travers lui, se posent les interrogations les plus intimes de l’être humain, c'est-à-dire dans la mesure où l’ étranger cesse de l’être, où nous le devenons à sa place. [...] En tout état de cause, la figure de l’exilé, ethnique ou non, nous interpelle par son universalité. Car derrière chaque exilé, derrière chaque Sam Lee Wong, il y a avant tout un être dans son rapport au monde.» (Chung, 2017, p. 41).

25 particulièrement intéressant et facilement identifiable de la littérature franco-manitobaine. Alors que les univers mis en scène par l’écrivaine se concentrent souvent autour de ce qu’elle connaît, son recueil de nouvelles Un jardin au bout du monde la place en territoire nouveau. Plus précisément, la nouvelle Où iras-tu Sam Lee Wong ? met en récit le parcours d’un migrant chinois dans l’Ouest canadien. Le passé de Roy lui a proba-blement grandement servi; longtemps, elle a écrit des reportages dans le cadre de son travail pour Le bulletin des agriculteurs, type d’écriture qui nécessite une bonne capacité d’écoute et d’observation, quoique l’écriture-reportage ait tendance à placer l’autre à distance. Ce n’est pas cette distance qui semble se dégager de sa nouvelle, alors qu’elle pose des questions plutôt que d’y répondre elle-même, et tend à émettre des suppositions au lieu d’assumer et de totaliser l’expérience du personnage. La ligne est mince, et Roy aurait facilement pu tomber du mauvais côté en écrivant l’histoire d’un restaurateur chinois en sol canadien. Pourtant, on y ressent un désir sincère de communiquer et de dialoguer avec l’autre :

Gabrielle Roy

Mars 2022 — Volume 07 No.2

« C'est que Sam Lee Wong est plus qu'un simple immigrant, il est le paradigme même de l'exilé et du déraciné, à la quête d'une


Dossier

Mars 2022 — Volume 07 No.2

26

Photos par Unsplash


Dossier

II. AMBIGUÏTÉ, MÉTISSAGE ET DÉCHIREMENT IDENTITAIRE Bien au-delà de la binarité que sous-tend naturellement l’altérité, dans ce rapport entre le même et l’autre, entre deux instances supposées distinctes, les tensions naissent aussi de l’intérieur. La thématique de l’identité est fréquemment exploitée au sein des littératures migrantes ou dites de l’exil, parce que les diasporas y voient là une ambiguïté tantôt angoissante, tantôt utopique. Les littératures francophones mettent au jour ces tiraillements entre terre d’accueil et terre d’origine et les métissages culturels, à savoir un sentiment de n’appartenir à aucune des deux cultures et aux deux cultures à la fois. C’est l’entre-deux identitaire. Folklore et patrimoine D’abord, certain.e.s écrivain.e.s manifestent un attachement indiscutable au patrimoine et à la mémoire collective. Dans cette perspective, les mises en scène du passé au sein de la littérature se présentent comme un moyen de survivre, posant ici les bases d’une écriture folklorique et régionale. Cette relation au patrimoine culturel pourrait recouvrir une fonction didactique afin d’inculquer les valeurs culturelles de la communauté, fonction motivée par une peur de l’assimilation, et, de ce fait, de la disparition. Surtout, ce désir de protéger son identité avec la littérature, comme une trace indélébile de conservation de soi, met au jour un conflit entre l’ici et l’ailleurs. Inversement, les tenants du régionalisme, dans cette optique de débat identitaire, permettent de nourrir la littérature des diasporas francophones. Dans son livre Ma grandmère bantoue et mes ancêtres les Gaulois : simples discours, l’écrivain Henri Lopes traite des héritages et des appartenances multiples en contextes de mouvements de la négritude et de globalisation. Il mentionne une première forme d’identité en abordant, à l’aide de son exemplification, la situation des francophonies plus largement : « La première, mon identité originelle, me rattache aux ancêtres de ma terre natale. [...] Pour

un ancien colonisé, l’identité originelle n’est jamais acquise. Nous devons chaque jour repartir à la quête de nos racines. [...] J’ai dû explorer mes Afriques aussi bien dans le temps que dans l’espace. L’Africain restera longtemps semblable aux lamantins du célèbre poème de Senghor qui, la nuit, remontent le fleuve en pèlerins jusqu’à la source purificatrice et rédemptrice. Que l’on soit un pur-sang (si ce terme a un sens) ou un sang-mêlé, notre identité ne nous est pas offerte au berceau, nous devons la construire. La prise de conscience de nos identités originelles nous a fourni notre légitimité. Grâce à elle, nous avons cessé de nous exprimer d’une manière empruntée. Elle nous a permis de faire apprécier au monde un ton littéraire nouveau. Cette vague nouvelle a non seulement affecté les thèmes abordés, mais a aussi renouvelé les formes d’expressions. Jacques Roumain, le premier en Haïti, Ahmadou Kourouma en Afrique, Édouard Glissant, Simon Schwartz-Bart, Lovelace, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau et Gisèle Pineau aux Caraïbes ont donné une nouvelle saveur aux langues dans lesquelles ils s’exprimaient. Depuis eux, nous n’avons plus honte d’écrire avec nos accents» (Lopes, 2015, p.11-12). Bien que la question ethnique d’Henri Lopes ne soit en aucun point comparable à celle des francophonies blanches du Canada, l’auteur soulève des réflexions et des considérations sur les effets de l’héritage culturel familial qui ne sont pas étrangères aux littératures de l’exil. Par cet appel à l’identité originelle, les écrivain.e.s font revivre les voix du passé en investissant des stéréotypes et des lieux communs de l’histoire et de la mémoire collective. C’est ainsi que le terrain de la littérature acadienne cultivera la figure d’Évangéline comme iconisation du drame de la déportation et de l’acculturation.

27

Qui est Évangéline ?

Par le musée acadien de l´Université de Moncton - Évangéline

Mars 2022 — Volume 07 No.2

« C'est l’histoire d'une jeune fille, Évangéline Bellefontaine, fiancée à son amant Gabriel Lajeunesse, qui sont cruellement séparés l'un de l'autre lors de la Déportation de Grand-Pré (Nouvelle-Écosse) en 1755. Le poème Evangeline, A Tale of Acadie est l'œuvre du célèbre auteur américain Henry Wadsworth Longfellow. Publié en 1847, le poème a permis de faire connaître au monde entier la tragique histoire de la Déportation des Acadiens. L’œuvre aura eu un impact sur la société acadienne ainsi que sur le monde des arts et du commerce. Les objets d’art, les arts populaires, la musique, le cinéma, le théâtre, le tourisme, les produits commerciaux ont tous eu un rôle à jouer dans la diffusion de ce poème épique. Le poème a eu des effets retentissants non seulement en Acadie et en Louisiane, mais également à travers l'Amérique du Nord et l'Europe. » (Musée acadien de l’Université de Moncton)


Dossier

Mars 2022 — Volume 07 No.2

28

Quand l’idéalisation tourne au cauchemar marque son récit et son discours historiographique plus Néanmoins, la fétichisation de l’avant peut s’avérer être une largement, mais il ne tombe pas dans le piège du ressassement, pente glissante, voire un couteau à double tranchant. En effet, de la glorification ou de la clôture. On y voit une charge utopique, la dislocation et la rupture sont inévitables, puisque le retour à certes, qui miroite tout de même ce à quoi l’avenir pourrait l’état pré-migration est impossible, sur le plan géographique, ressembler. Son récit est ouvert et laisse place à la projection : certes, mais symbolique surtout. La transformation engendrée la mémoire peut être un réel tremplin vers le changement et la par l’exil est irréversible, et le risque d’aliénation face à la culture redéfinition d’une identité évolutive, mouvante et en constante d’origine se fait bel et bien sentir. Henri réactualisation. Mais l’essenLopes ne manque d’ail-leurs pas de « Le culte prononcé de l’identité culturelle, originelle, nationale tiel réside dans le fait que mentionner les limites de cette fameuse ou religieuse, induit l’obscurantisme, le fondamentalisme et l’optimisme d’Assiniwi ne les politiques d’exclusion. Au lieu de restituer le passé dans l’empêche pas de dépeindre identité originelle. sa réalité, où des zones d’ombre côtoyaient celles de lumières, une situation historique Cauchemar. La symbolique est percutante, elles le peignent comme un âge d’or vers lequel revenir. [...] extrêmement sombre, à et elle montre bien comment une trop forte À force de rêver de nos identités et d’idéaliser l’histoire de nos savoir un acte génocidaire idéalisation participe d’un cloisonnement communautés, nous avons transformé le présent en long et atroce. Nier le passé identitaire, littéraire et thématique en termes cauchemar. » (Lopes, 2014, p.13). n’est pas non plus la solution. de projection vers l’avant. Comme quoi Il faut savoir jouer de cette l’utopie mé-morielle n’est pas toujours souhaitable, et malgré douleur et de ces constants allers-retours entre ce qui était et ce qu’elle puisse servir d’échafaudage, elle peut en fait être périmée. qui adviendra. Assiniwi met en relief la complexité de cette Ultimement, ne souhaite-t-on pas être en mesure de fonder une relation au passé, au déchirement et à la reconstruction. nouvelle identité, qui, même en contexte minoritaire, permet tant l’affirmation de sa singularité que son désir d’émancipation ? La L’appartenance identitaire relève donc de bien plus que la ligne du temps sur laquelle s’inscrire devrait encore être à nostalgie toxique : c’est aussi être capable de projeter tous les déployer et ne devrait pas être retenue par une circularité trop sens que l’identité pourrait recouvrir. L’adéquation des pôles est contraignante et forcée. Surtout, doit-on nécessairement se possible, et c’est là toute la richesse de ces littératures mettre à distance de la pluralité et du métissage identitaire ? caractérisées par l'ambiguïté identitaire, par l’identité et l’altérité C’est un discours que tient Herménégilde Chiasson, dans son comme construction. œuvre Mourir à Scoudouc, par exemple. Ce dernier problématise les tensions entre déchirement et métissage, et encore plus Dénouer la langue : commenter sans figer celles entre une appartenance mélancolique et une ouverture à La langue, dans cette optique d’affirmation et d'ambiguïté, de l’altérité au sein d’une même personne, est un outil permet-tant ce que l’on pourrait devenir. d’observer le phénomène plus concrètement. Les littéra-tures Plus encore, les littératures autochtones thématisent elles aussi de la francophonie du Canada témoignent bien de ces rapports les enjeux de l’identité. Prenons l’exemple de La Saga des entre langue d’origine et langue d’accueil, entre oralité et écriture. Béothuks de Bernard Assiniwi. Le choix de la saga n’est pas Plusieurs auteur.rice.s problématisent ces rapports au sein de anodin, il est même très justicieux: on y mêle histoire, mythe et leurs œuvres. On peut penser, par exemple, aux spécificités fiction. L’auteur s’y porte à la défense des spécificités de l’identité régionales, s’opposant presque frontalement à un français dit autochtone en utilisant notamment la description pour mettre en normalisé ou international. Il faut toutefois se souvenir d’une scène un mode de vie traditionnel. Cet appel au passé rappelle chose : le métissage n’est certainement pas un impératif lorsqu’il les méfaits et les atrocités commis par les Blancs à leur endroit, est question du travail de la langue. Les avenues et les approches passant en revue les faits et gestes des personnages historiques sont multiples, et il faut plutôt concevoir ces dynamiques les plus célèbres et leurs actes répréhensibles passés sous silen- langagières comme une utilisation particulière et unique, mais ce. De cette manière, il retravaille la dialectique habituelle entre en aucun cas obligatoire. La notion d’ambivalence doit servir de le même et l’Autre, en renversant les figures ou les distri-butions couche de fond. Il serait réducteur de soutenir une position des « bons » et des « méchants » : il rejette un processus exclusivement régionaliste et d’approcher les littératures de l’exil d’acculturation à sens unique. Au final, Assiniwi se sert de cette en gardant toujours le passé en arrière-plan. La langue peut revisite de l’Histoire pour montrer un idéal d’individus différents effectivement s’inscrire dans une volonté de conservation du qui peuvent vivre en communautés, en reconnaissant les diffé- patrimoine culturel et historique. Même, il peut encore s’agir rences et les spécificités de chacun.e.s et en les acceptant. d’une question de survie, situation que les Québécois.e.s L’auteur est très habile: la valorisation de la culture traditionnelle francophones devraient être capables d’envisager et de


Dossier

concevoir, comme cette situation de contexte minoritaire ne leur est pas inconnue et qu’elle semble avoir marqué au fer rouge l’imaginaire collectif. Néanmoins, la langue est aussi un vecteur d’émancipation. Ce qu’on remarque, c’est cette double posture qui nous rappelle comment ce sentiment de responsabilité face à l’avant ou à l’après n’est pas unidimensionnel. La situation est complexe, et il ne faudrait pas qu’elle se transforme en fardeau qui tendrait vers une uniformisation des dynamiques au sein des diasporas. Ces communautés et leurs écrits sont tout sauf beiges.

Quant à celui que l’on pourrait considérer comme l’un des pères

© Édition BQ - La Sagouine

de la modernité en Acadie, Herménégilde Chiasson, il illustre bien comment l’écriture peut être musicale et représenter l’oralité, tout en restant dans un registre très normatif. Effectivement, ce genre littéraire est une forme artistique qui exige une incarnation ancrée dans le présent. On cherchera ainsi à se placer du côté de la recherche et du travail sur l’esthétisme. Ultimement, Chiasson exemplifie habilement comment il n’est pas nécessaire de s’en tenir au témoignage identitaire. Il est possible de s’affirmer Acadien.ne sans se placer dans une logique de conservation. Plutôt, c’est le mouvement qui fait toute la richesse de son écriture, qui joue d’ailleurs avec l’insaisissable et la perte pour éviter de se sentir possédé et retenu par le patrimoine. Tout n’est pas noir ou blanc, et le spectre entre la fétichisation et le rejet total est large. Rien de moins, les écrits de la francophonie canadienne constituent un corpus diversifié qui en font une littérature de l’hybridité. Si l’absurdité et l’exotisme crasse de certains passages des récits de voyage ont de quoi faire sourire, il n’en demeure pas moins que notre rapport à l’autre s’est complexifié avec le temps, si bien que nos biais cognitifs sont sans doute plus subtils, plus sournois qu’auparavant, d’où la nécessité d’une littérature riche et en santé pour pointer du doigt ces angles morts que nous ne saurions voir si facilement. Un panorama qui a de quoi faire tomber les masques des adeptes d’un universalisme aussi faux que prétentieux.

29

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Plus concrètement, donc, l’une des façons de coucher sur papier les singularités langagières réside dans le travail de l’oralité. Reprenons l’exemple de l’Acadie, où, longtemps, la tradition orale était omniprésente, en s’attardant plus spécifiquement à l’œuvre La Sagouine d’Antonine Maillet. À l’origine, les premiers fragments du texte étaient destinés à la radio. Lors de sa lecture, on remarque que l'œuvre base ses séquences descriptives sur une figure de style que les plus snobinard.e.s réduisent à une stratégie élémentaire : l’énumération. Pourtant, cette manière de livrer le propos permet une certaine économie de la descrip-tion, en montrant beaucoup avec peu. L’énumération se prête particulièrement bien au monologue et à l’anecdote, puisqu’elle reproduit le débit de la parole et c’est pourquoi elle porte si bien l’oralité. Puis, vient s’y entremêler la figure de l’épanorthose, qui consiste à revenir sur ce qui vient d’être énoncé pour y ajouter des nuances, le ré-exposer ou même l’affaiblir: « Ah ! j’ai été jeune dans ma jeunesse, moi itou, jeune et belle, coume les autres. Ben, c’est ce qui contiont. [...] La jeunesse d’asteur sait pas ça. A’ regimbe, pis a’ renâcle, pis a’ se rebiffe. A’ sait pas ce qu’a’ veut. Nous autres je le savons. Je savons juste exactement ce que je voulions: c’est ben simple, je voulions toute. Je pouvions pas toute aouère, ben j’en voulions le plusse possible. Ah! j’étions pas du monde à nous contenter de la petite motché. Non-non-non !... Pas une motché de crêpe, ni une motché de cabane, ni une motché d’houme non plus. Non, la jeunesse, c’est point le temps des motchés. C’est le temps des grands idéals, coume le prêtre disait » (Maillet, 1998, p. 23). Ajoutons-y ici et là des expressions locales, des mots dont la graphie colle à leur prononciation, et voilà une langue personnage aux apparences chaotiques, pourtant parfaitement symbiotique. Antonine Maillet a cependant fait l’objet de critiques, ses détracteurs l’accusant d’entretenir une vision de l’Acadie qui collerait trop au folklorisme et à l’exotisme : « Le rapport à la langue est source d’inventions, de transformations et de détournements en Acadie, mais il est aussi à l’origine de débats liés à la situation diglossique des francophones en Amérique du Nord » (Biron, 2022). Cette approche patrimoniale ne fait ainsi pas l’unanimité.


Dossier

RÉFÉRENCES Apostolidès, J. (1986). « L’altération du récit. Les Dialogues de Lahontan », dans Études françaises. Assiniwi, B. (1999). La Saga des Béothuks. Actes Sud. Biron, C. (2022). LIT-2207 – Séance 5 Contexte de la littérature acadienne [Présentation PowerPoint]. Portail de l’Université Laval. https://sitescours.monportail.ulaval.ca/ena/site/module?idSite=141630&idModule=1255504&editionModule=false&idPage=3421164 Cartier, J.(1534), Le récit de ses voyages. Champlain, S. (1993). Des Sauvages, texte présenté et annoté par Alain B. et Réal O., Éditions Typo. Chiasson, H. (2001). Émergences-poésie. Les Éditions l’Interligne. Chung, O. (2017). La thématique de l'exil et de l'immigration dans l´oeuvre de Gabrielle Roy, dans Revue Littératures – Université McGill.

30

Dictionnaire biographique du Canada. (2021). http://www.biographi.ca/fr/bio.php?id_nbr=cartier_jacques_1491_1557_1E.html (Page consultée le 17 février 2022). Lahontan, L. (2007). Dialogues de Monsieur le baron de Lahontan et d’un sauvage dans l’Amérique. Les Éditions Desjonquières. Liendle, M. (2021). « Altérité », dans Les concepts en sciences infirmières. Lopes, H. (2015). Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois: simples discours. Gallimard. Maillet, A. (1998). La Sagouine. Édition BQ. Marcotte, G. (1994), et al., Anthologie de la littérature québécoise, Les Éditions de L'Hexagone. Montaigne, M. (1580). « Des cannibales », dans Les Essais. Librairie Générale Française. Musée Acadien – Université de Moncton. Évangéline : histoire d´une collection. https://mondiapason.ca/fichiers/ OutilBibliographique/#1_5_31 (Page consultée le 17 février 2022). Ouellet, R. (2006). « Adario. Le Sauvage philosophe de Lahontan », dans Québec français. Roy, G. (1994). Un jardin au bout du monde. Les éditions du Boréal.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Todorov, T. (1991). La conquête de l’Amérique. La question de l’autre. Seuil. Zerelli, L. (2001). « Cet universalisme qui n’en est pas un. À propos d’Emancipation(s) d’Ernesto Laclau », dans Revue du Mauss.


Dossier

Références des livres


Ne laissez pas

votre note au hasard Si vous croyez être victime d’une erreur ou d’un traitement inéquitable, vous pouvez procéder à une demande de révision de notes.

Bureau 2258 Pavillon Maurice-Pollack 418 656-7098 bureau.droits@cadeul.ulaval.ca


IMPLIQUE-TOI !

élections du candidature pour les en ise m de de rio pé La utif de la i que le Conseil exéc ns ai n tio ra ist in m ad Conseil d’ ce moment! CADEUL ont lieu en

DATE LIMITE POUR REMETTRE TA CANDIDATURE : Conseil d’administration - 17 Mars Conseil exécutif - 18 Mars

https://cadeul.com/elections


Le terme safe space est, aujourd’hui, grandement galvaudé. Si le terme est utilisé à tout rompre sans qu’on n’en comprenne forcément l’essence ou la nécessité, il peut être bon de se souvenir qu’en fait, le safe space, c’est un endroit figuré ou physique dans lequel des personnes normalement marginalisées ou oppressées peuvent penser, discuter, agir sans craindre pour leur intégrité physique, morale ou affective. Après, il y a ces lieux propres à chacun.e qui nous permettent de nous sentir à l’abri. En géocritique, ces endroits, nous pourrions les nommer les exit spaces. Par Emmy Lapointe, rédactrice en chef 10 000 $ Il y a quelques magazines déjà, je revenais sur la relation thérapeutique que j’avais eue avec ma psychologue, sur les mois devenus des années, sur des centaines de dollars devenus des milliers. J’y évoquais essentiellement les débuts plus difficiles, de comment le progrès s’était fait lentement, mais je ne disais rien sur la fin de ma psychothérapie. Si je l’ai arrêtée, c’était certes parce que ça allait mieux que quatre ans auparavant, mais c’était aussi et surtout, parce qu’à la suite d’un déménagement, le nouveau bureau ne me convenait plus. J’étais habituée à me rendre à pied à la clinique où pratiquait Marie-Ève (prénom fictif, bien évidemment). Ce n’était pas une longue marche, quelque chose comme une quinzaine de minutes, mais ça me permettait de me mettre dans le mood. C’était aussi sur une rue que j’aimais, près de commerces que je fréquentais. Et même si c’était au beau milieu du quartier où j’habitais, j’avais l’impression que c’était comme un microcosme à part.

Photo par Neonbrand

SOCIÉTÉ ET SCIENCES Mars 2022 — Volume 07 No.2

Sortie de secours


Société et sciences

La nouvelle clinique était maintenant dans un centre d’achats de banlieue; je devais prendre deux autobus pour m’y rendre. C’était au deuxième étage, près des bureaux d’une association de baseball. La salle d’attente était étroite et il y avait des bruits blancs en permanence. Bref, tout du nouvel endroit me déplaisait. J’ai donc commencé à espacer mes visites jusqu’à ne plus y aller du tout. L’ameublement d’une pièce concourt à un sens final. – L’aventure sémiologique, Roland Barthes Le quartier Dans son ouvrage L’espace de la relation, que ce soit d’un point de vue macro ou microscopique, Francis Levasseur interroge la polymorphie de l’espace thérapeutique. Selon le chercheur, l’espace thérapeutique dépasserait largement la salle de consultation et s’étendrait jusqu’au choix du quartier, voire audelà. L’impact du quartier choisi pour l’ouverture d’un bureau de psychologue peut sembler minime sur l’expérience thérapeutique, et pourtant. Le quartier évoque une ambiance, une clientèle, mais plus concrètement, le choix du quartier a une incidence sur le prix de la location encouru par les professionnel.le.s et par ricochet, sur leurs honoraires.

35

Mars 2022 — Volume 07 No.2

L’immeuble On a le bureau qui se situe dans une maison réaménagée, une maison qu’on pourrait imaginer au coin de René-Lévesque et d’une rue quelconque de Saint-Sacrement. Une maison presque deux fois centenaire dans laquelle les planchers craquent, une maison qui ressemble à une maison que l’on n’a jamais eue, mais qui pourtant, représente exactement l’idée qu’on se fait d’une maison. Ces maisons devenues bureaux ont leurs avantages. Elles proposent une ambiance plus chaleureuse, plus près de celle du « cocon » que de celle du « bunker ». On y arrive

Photo par Ville de Québec

Malgré le prix plus élevé d’un bureau au centre-ville, il apparaît pourtant essentiel pour plusieurs thérapeutes d’y installer leurs activités professionnelles. Ainsi, leur bureau revêt l’allure d’un « bunker au centre-ville » et constitue « un espace qui soit dans le monde, et non à côté de lui, […] un lieu où l’on peut se recueillir du monde extérieur, mais sans pour autant le quitter entièrement». Ce lien entre l’intérieur et l’extérieur du monde peut facilement être extrapolé à l’exercice même qu’exige la psychothérapie : faire des allers-retours entre son intériorité et sa « relation avec le monde ». (Levasseur, 2020)


Société et sciences

sans doute moins sur nos gardes ou plus confortables peut-être que dans un immeuble commercial, mais l’immeuble commercial puise sa force comme lieu dans son invisibilité, dans son anonymat et, on ne se le cachera pas, dans son insonorisation: élément fort rassurant quand va et vient le temps des confidences.

36

La salle d’attente Pour moi, la salle d’attente était l’espace-temps que j’appréhendais le plus. Juste choisir la chaise sur laquelle j’allais m'asseoir était une décision d’une précision chirurgicale. Il fallait être assez proche de la porte du bureau pour ne pas étirer le temps entre le moment où ma psychologue sortait dans le couloir pour nommer mon nom et celui où j’entrais enfin dans la salle de consultation. Il fallait aussi arriver à une heure précise : pas plus que sept ou huit minutes à l’avance et pas moins que trois, question de ne pas croiser trop de personnes qui finissent leur rendez-vous sans non plus risquer d’être en retard ou à la course. Mais qu’on passe trois ou huit minutes dans la salle d’attente, il faut toujours bien qu’on y soit et qu’on trouve un moyen de passer le temps.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

La littérature scientifique se fait discrète quant à l’influence de la salle de consultation sur l’expérience thérapeutique et complètement silencieuse à propos de la salle d’attente. Pourtant, quand Francis Levasseur est allé à la rencontre de professionnel.le.s, certes certain.e.s d’entre elleux accordaient peu, voire pas d’importance du tout à la salle d’attente, mais pour plusieurs, il s’agit d’un espace qui n’a rien de secondaire et qu’on ne doit pas négliger. Et la question qui semblait travailler le plus les psychologues interrogé.e.s était : « doit-on occuper notre patient.e dans la salle d’attente ? » Selon certain.e.s thérapeutes, la salle d’attente devrait servir de lieu d’amorce de la rencontre, d’amorce de l’introspection. En ce sens, la salle d’attente devrait être un espace-temps dans lequel il n’y aurait rien pour détourner l’attention du.de la patient.e de sa rencontre imminente. Pas de magazines, pas de radio allumée, à part peut-être de la musique sans paroles, et encore moins de télévision. La salle d’attente serait, de plus, le plus imperméable possible aux vas-et-viens. Dans le cas où un.e patient.e serait trop inconfortable dans un contexte sans


Société et sciences

distraction, iel est toujours libre d’apporter un livre ou d’utiliser son téléphone. D’autres thérapeutes sont préoccupé.e.s par l’appréhension que peuvent ressentir les patient.e.s face à l’imminence de la séance et souhaitent l’atténuer dans la mesure du possible. Cette atténuation passe, entre autres, par la distraction. Des magazines variés, idéalement récents, un poste de radio ouvert ou une musique de fond : des petits éléments qui ont tous pour but de désamorcer la rencontre à venir qui, disons-le, est parfois très éprouvante. Le bureau Ça y est, on a marché ou roulé jusqu’au bureau, on a pénétré l’immeuble commercial ou la maison, on a lu un magazine de Véro ou fixé le vide dans la salle d’attente, la porte du bureau s’ouvre, notre nom est prononcé (souvent avec une voix très calme), on se lève et on entre dans la salle de consultation.

37

C’est souvent un espace assez petit, rarement plus grand qu’une chambre à coucher. Après ça, le reste des éléments se déclinent de bureau en bureau, mais la plupart des psychothérapeutes interrogé.e.s ont concédé que l’aménagement de leur salle de consultation n’était que très peu laissé au hasard.

Vient ensuite le temps des fameux sièges. Doivent-ils être profonds, mous, fermes, identiques à celui du psychologue ? Certain.e.s semblaient penser que le confort devait être à son maximum, question de rendre le.la patient.e le plus à l’aise possible. D’autres, au contraire, croyaient que bien que confortables, les sièges doivent être suffisamment fermes et

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Photos par Laura Davidson et Edwin Chen

Il y a parfois une ou deux bibliothèques avec quelques livres de psychologie, un bureau, une lampe sur pied ou un luminaire qui, dans la plupart des cas, produit une lumière assez chaude et tamisée. La majorité des psychologues semblait s’entendre pour dire que l’endroit devait inspirer un calme et que ce calme passait entre autres par une sobriété du mobilier, des couleurs des murs et même des accessoires. Et veut, veut pas, la sobriété permet aussi de construire une crédibilité au même titre que les diplômes affichés sur les murs.


Société et sciences

droits pour maintenir une position d’écoute et de prise de parole active. Néanmoins, dans tous les cas, la question la plus épineuse à propos des fauteuils était celle de la distance entre eux. Le plus souvent, l’espace de la salle de consultation assez étroit oblige une certaine proximité, proximité qui, pour la plupart des psychothérapeutes, était de toute façon souhaitable pour établir un lien d’horizontalité, de confiance et ultimement, de confidences.

38

Malgré une sobriété assez répandue, il est toutefois assez coutumier de retrouver des œuvres d’art (ou des reproductions) ou encore des accessoires plus « distrayants » dans les bureaux. Si pour plusieurs il s’agissait d’un geste d’aménagement anodin, d’un geste de l’ordre du « pour mettre un peu de couleurs », pour d’autres, c’était fait de façon délibérée. La reproduction d’une œuvre de Monet ici, un vase coloré là, un tapis aux motifs attrayants sur le sol : tous des prétextes pour permettre aux patient.e.s de s’évader en fixant du regard un objet refuge. Levasseur rappelle toutefois l’importance de l’objet refuge choisi, de la signification qu’il peut insuffler à une rencontre de psychothérapie. Il donne un exemple à la fois violent et discret, celui où un psychologue affichait au-dessus de lui une œuvre d’un artiste qui, en plus de qualifier lui-même son art de tragique, s’était suicidé dans son atelier. Lorsque l’auteur avait questionné le psychologue en question, ce dernier n’avait alors aucune idée de qui avait installé la toile (il s’agissait de bureaux partagés) en plus de ne connaître ni l’œuvre ni son peintre. Or, le tableau et son artiste étant assez connus, on pouvait présumer que pendant des années, des patient.e.s s’étaient assis dans le fauteuil en face de celui du psychologue et avaient laissé aller leurs yeux dans les profondeurs de la toile et de sa symbolique.

Référence : LEVASSEUR, Francis, L’espace de la relation. Essai sur les bureaux de psychologue, Éditions Varia, 2020. Photo par Álvaro Borobio

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Il est fort à parier que, concrètement, l’œuvre et son artiste n’aient pas eu une importance capitale sur l’expérience clinique des patient.e.s, mais leur exposition, tout comme le reste de l’aménagement du bureau, de la salle d’attente, de l’immeuble, du quartier au même titre que la posture adoptée, la voix et les vêtements du psychologue participent à la construction positive ou non d’une psychothérapie.


Société et sciences

39

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Société et sciences

Photo par Baptiste Mausset

40

Les somnambules diurnes Le rythme de la ville est vertigineux : métro-boulot-dodo, on se dépêche d’aller faire son épicerie et son activité physique, on s’empresse d’aller promener le chien et les enfants. Vite, sinon on n’aura pas le temps pour son self care et pour bien s’alimenter! Se plier à la cadence urbaine devient rapidement essoufflant... celleux qui flânent en ville pourraient-iels être considéré.e.s comme en affront à l’horloge citadine ?

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Par Sabrina Boulanger, journaliste multimédia


Société et sciences

Photo par Baptiste Mausset

41

Le thème de la flânerie est intéressant en cette ère d’hyperstimulation. Anthony Boudreau et moi avons pris un moment pour en discuter, ironiquement coincé.e.s entre cours et réunions. Anthony, étudiant à la maîtrise en littérature à l’Université Laval, travaille actuellement sur un mémoire qui s’articule autour du.de la flâneur.euse, qu’il perçoit en opposition au temps rapide - et même à l’accélération - de la ville. En effet, l’urbain a de particulier qu’il rappelle sans cesse à ses citadin.e.s l’heure qu’il est et le temps qui presse. La ville est organisée de façon à optimiser les déplacements efficaces. Elle ne tolère légalement la flânerie que dans les centres d’achat, où celleux qui traînent longtemps sont rentables. Elle priorise le travail quitte à être en éternel chantier. La personne qui flâne en ville résiste à ces pressions de son

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Société et sciences

environnement et brandit la lenteur comme dérobade paradoxale au temps qui défile. L’image du.de la somnambule en est une qui me plaît beaucoup quand je pense à la flânerie. La personne qui se balade dans son sommeil erre sans s’enfarger dans son horaire, sans conscience active de ses déplacements. Pourquoi un.e dormeur.euse se lève-t-iel pour visiter sa bibliothèque ou son placard ? J’aime bien m’imaginer le.la somnambule comme étant guidé.e par ses pieds et la nuit, qui le.la mènent où bon leur semble. Le subconscient et sa fantaisie règnent dans le monde onirique duquel le temps linéaire est exempt.

Photo par Baptiste Mausset

Mars 2022 — Volume 07 No.2

42


Société et sciences

Photo par Baptiste Mausset

43

Le.la flâneur.euse est à mon œil la version diurne du somnambule, leurs mouvements semi-aléatoires comme grand point commun. Cellui qui flâne est porté.e par ses habitudes, par le beau, par les gens, par ses curiosités, par son regard qui suit les détails de ce qui l’entoure. Bref, par bon nombre de facteurs internes et externes. Toutes les villes n’incitent pas à la déambulation – l’environnement pressé donne à la personne qui flâne une impression d’être à contre-courant. Mais flâner, c’est s’accorder le droit à la lenteur, se permettre une tendresse à l’attention de son milieu. Comme le souligne Pierre Sansot, « […] la lenteur ne signifie pas l’incapacité d’adapter une cadence plus rapide. Elle se reconnaît à la volonté de ne pas se laisser bousculer par lui [le temps], mais aussi d’augmenter notre capacité d’accueillir le monde et de ne pas nous oublier en chemin » (1998, p. 12). En effet, flâner peut être vu comme un acte d’affirmation, comme Mars 2022 — Volume 07 No.2


Société et sciences

le refus de l’hyperactivité urbaine. C’est prendre position sur la « ressource temps » et décliner le rôle d’exploiteur de cette ressource. Le capitalisme, système économique, mais aussi social, place en priorité l’éternelle quête de profit et plonge ses racines jusque dans notre conception du temps – représentant celui-ci comme une ressource à exploiter le plus efficacement possible. Une société qui se veut à haut rendement ne peut en être une de contemplation. Or, l’observation d’un paysage n’est pas si passive que ça tandis qu’elle laisse fleurir en nous des émotions, de l’inspiration, de la plénitude. Elle permet d’être, simplement. De sortir du faire. C’est dans cette même optique d’écoute et d’observation de son environnement que s’inscrit la flânerie. C’est un rapport qui est intéressant pour l’humain, qui présente peut-être une dissymétrie entre son parler et son écoute. Notre utilisation du temps prend ancrage dans nos valeurs – en plaçant au premier plan le progrès, la réussite et la productivité, il est logique de considérer la flânerie comme une perte de temps. A contrario, lorsqu’on accorde de l’intérêt au présent, aux relations, au partage, flâner prend tout son sens.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

44

« [N]e pas nous oublier en chemin », pour reprendre les mots de Sansot, comme quoi la vie en ville valorise notre productivité aux dépens de notre bien-être. Flâner, c’est reprendre le contrôle de son temps, mais c’est aussi laisser ce temps avoir un certain


Société et sciences

contrôle sur nous. Je pense que c’est un lâcher-prise qui est difficile, certes, mais ô combien important afin de cultiver un rapport serein avec le temps et son horaire. Multiplier les méandres lors de ses balades afin de s’exposer à l’émerveillement est une forme d’opposition à la rigidité de l’agenda, où les tâches se listent sans consulter l’énergie que l’on a en banque. C’est apprécier le chemin autant sinon plus que la destination, s’offrir une vision plus circulaire que linéaire du temps. Christine Lemaire insiste; il est réducteur pour l’individu comme pour la société que de limiter l’association du plaisir à l’efficacité : « [s]i nous ne voyons plus en nous-mêmes qu’un ‘‘soi’’ à gérer et à administrer afin de le rendre plus efficace, nous ne serons plus que des objets, extérieurs à nous-mêmes. » (2012, p. 54)

Photo par Baptiste Mausset

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Les flâneur.euse.s sont des observateur.trice.s à l’écoute du flot intérieur et extérieur qui les porte. Ce sont des révolutionnaires du quotidien qui refusent, de manière consciente ou pas, le rythme que la ville leur propose. Vivement suivre le vent et les réverbères, la marée basse et l’odeur de pain chaud. S’arrêter à un belvédère ou sur un morceau de trottoir pour absorber ce qui nous entoure sans courir après les minutes échappées dans un livre puis à regarder l’écorce des pins rouges. Se refuser à l’agenda néolibéral. Accorder à soi et à son bien-être toute leur réelle valeur.

45


Société et sciences

46

shhh la mer est dans les arbres un orage pas loin

Mars 2022 — Volume 07 No.2

– Patrice Desbiens


Société et sciences

47 Photo par Vincent Thibault

Références Desbiens, P. (2020). Poèmes. L'Oie de Cravan. Lemaire, Christine. (2013). La surchauffe de nos agendas : vivre le temps autrement. Fides. Sansot, Pierre. (1998). Du bon usage de la lenteur. Éditions Payot & Rivages.

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Société et sciences

48

La science en exil du monde politique Alors que les climatologues tirent sur la sonnette d’alarme avec tant d’acharnement, que leurs mains en saignent et que la cloche en fait un tintamarre assourdissant, le monde politique fait preuve d’un calme digne des plus grands stoïciens, tout en maintenant le cap vers la crise. Quand l’on débat de la manière d’améliorer les infrastructures de transport de Québec, le ministre de l’Environnement lui-même déclare qu’aucune étude environnementale ne pourra empêcher la construction d’un troisième lien. Pourquoi alors faire ces études et ces recherches si elles semblent si souvent tomber dans les oreilles de sourds ? Le politique semble si souvent prêt à mettre les faits de côté pour maintenir son agenda que l’on en est à se demander à quoi bon s’entêter dans les démarches scientifiques. Trois professeurs de l’Université Laval nous donnent leur point de vue sur la relation entre science et politique afin d’éclairer le phénomène, mais les avis divergent.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Par Ludovic Dufour, chef de pupitre société


Société et sciences

Photo par Tania Malrech

Pour Patrick Provost, professeur titulaire au département de microbiologie-infectiologie et immunologie, la réponse est simple. Les gouvernements n’écoutent simplement pas la science, sauf quand celle-ci soutient leur position. Pire, elle est souvent utilisée pour se justifier, c’est-à-dire que plutôt que de prendre les décisions en se basant d’abord sur un consensus scientifique, on prend les éléments scientifiques qui conviennent pour légitimer les décisions. Le professeur précise que les domaines scientifiques ayant des influences économiques positives ont plus de chance d’être pris en compte par les politicien.ne.s et, au contraire, celles ayant des effets néfastes seront ignorées et même sous-financées. Il explique cette tendance par l’influence démesurée qu’ont les différents lobbies sur les gouvernements. Il mentionne en exemple le cas de la hausse des normes du nickel dans l’air qui « oublie complètement la population de Limoilou » au profit d’intérêts économiques.

49

Il mentionne aussi que le politique a l’avantage d’avoir une tribune directe avec la population. Il est beaucoup plus difficile de s’informer des avancées et des positions des scientifiques que des derniers débats politiques. Monsieur Dubé croit que c’est une avenue à explorer pour que la science soit davantage présente dans le débat public. La vulgarisation n’est pas très valorisée par le milieu académique, « mais c’est d’une importance capitale. Probablement qu’on ne prend pas assez cette place-là», ajoute-t-il. Donc, si le.la scientifique veut être écouté.e, iel doit également se tailler une place. Le professeur titulaire au département de science politique, JeanFrédéric Morin, a cependant un point de vue plus nuancé que ses deux collègues. En effet, il s’oppose au modèle linéaire de la relation entre scientifiques et politicien.nes qui voudrait que les premier.ère.s soient des parangons de la rationalité, affranchi.e.s de toute influence externe, dispensant la vérité et les second.e.s étant supposé.e.s écouter ces vérités, et dans le cas où iels ne le feraient pas, iels seraient dans la faute. Ce modèle « est un peu une caricature qui doit être nuancée et complexifiée à plusieurs égards ».

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Jean Dubé, professeur agrégé à l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional, mentionne également cette tendance du politique à utiliser la science pour se justifier plutôt que de commencer par consulter les scientifiques. Cependant, il perçoit que les sciences sociales sont davantage touchées que les sciences pures. Alors que ces dernières sont auréolées d’un certain prestige et sont mieux

reçues par les politicien.e.s, les sciences sociales sont à son avis trop souvent considérées comme de simples opinions alors que leur démarche n’est pas moins scientifique. Il accuse la polarisation des débats comme responsable de cette dévalorisation de l’expertise.


Société et sciences

D’abord, monsieur Morin rappelle que la plupart des scientifiques ne s’adressent pas aux politicien.ne.s et que leurs études ne leur sont pas destinées. Ces recherches n’engendrent pas directement de bénéfices qui intéressent les gouvernements ou le domaine privé. Pourtant, ces recherches « sont indispensables à des avancées pratiques » qui viendront plus tard. Les expert.e.s communiquent leur savoir et leurs découvertes à d’autres scientifiques.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

50

se retrouve pas seulement chez les politiciens, mais aussi dans la population. En fait, les personnes ayant une bonne culture scientifique, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne sont pas celles qui adoptent le plus le consensus scientifique. Les études montrent plutôt que ces individus sont les plus polarisés et auront aussi tendance à ne retenir que les informations qui soutiennent leur point de vue.

Ensuite, il mentionne que la science est avant tout une démarche, pas un distributeur de vérité. Cette démarche qui « fonctionne un petit peu à tatillon, un petit peu à l’aveugle » comprend aussi des incertitudes et des débats. Dans ce contexte, il est facile pour le monde politique d’aller chercher les éléments scientifiques qui lui conviennent le plus pour justifier ses positions. De plus, contrairement à ce que l’on peut croire, la science ne dépolarise pas automatiquement un débat. Par exemple, une étude sur les débats du Congrès américain concernant les pluies acides concluait que « les membres du Congrès interprétaient chacune de ces interventions en fonction de leurs préférences prédéterminées. La moindre nuance exprimée par un scientifique était amplifiée par les membres du Congrès pour étayer leur point de vue » (Morin et Orsini, 2015).

La science n’est pas non plus sans biais, nous rappelle le professeur. Bien que ceux-ci soient difficiles à discerner, ils sont bien présents, car les scientifiques sont aussi des produits de leur société et les valeurs qui y sont véhiculées les influencent. En fait, on peut prouver ce phénomène en observant que les origines des scientifiques ont une incidence sur leur manière de hiérarchiser et de définir les problèmes environnementaux (Pavé et coll., 1998). En fait, on retrouve même un certain jeu de puissance à l’échelle internationale, car les pays occidentaux produisent plus de recherche, ce qui étouffe les autres opinions scientifiques. « Les discours et les pratiques scientifiques dominants ne sont pas plus universels qu’ils ne sont politiquement neutres », écrit monsieur Morin. « Certaines perspectives, généralement celles des acteurs les plus faibles, sont systématiquement marginalisées ou ignorées », ajoute-t-il (Morin et Orsini, 2015).

Monsieur Morin explique également que cette tendance à retenir les arguments scientifiques se conformant à notre position ne

Pour lui, la science doit écouter le politique tout comme le politique doit écouter la science. Sans parler de manipulation,


Société et sciences

les recherches scientifiques doivent tout de même être encadrées par certaines normes. Or, ces normes ne peuvent être déterminées par la démarche scientifique et c’est plutôt le monde politique qui a ce rôle. « En somme, la science est tout aussi imprégnée de politique que la politique de science. L’une structure et détermine les possibilités d’action de l’autre » (Morin et Orsini, 2015). En ce sens, il ne souhaite pas nécessairement que la science ait un plus grand rôle ou une plus grande influence sur la sphère politique, mais que les dialogues entre les deux soient plus nombreux. Il souligne également qu’une meilleure compréhension de la science par la population pourrait aider à dépolariser les débats. Ce point est retenu par monsieur Dubé qui affirme que la polarisation nuit aux débats, mais il croit également que le politique a déjà une influence suffisante sur le scientifique qui, pour sa part, influence moins le politique. Pour pallier ce manque, il suggère que les scientifiques prennent plus de place dans le domaine public et qu’iels fassent des efforts afin d’être plus entendu.e.s par la population. De son côté, monsieur Provost constate avec méfiance les rapprochements entre science et politique en craignant que les lobbies ne viennent également influencer les recherches. Il préfère plutôt que des organismes scientifiques indépendants conseillent le gouvernement et que ces décisions soient basées sur les dernières

études. Il encourage également à ce que les politicien.ne.s commu-niquent davantage la nature scientifique de leur décision afin qu’elles soient mieux comprises par la population. Alors que je souhaitais clarifier un débat, présenter des solutions et, je dois l’avouer, trouver un autre prétexte pour fustiger les politicien.ne.s, je crois que ce petit exposé ne fait rien de tout cela. D’un côté, on critique la manipulation de la science par le gouvernement et l’économie capitaliste, d’un autre on accuse la polarisation et le manque de sérieux accordé aux sciences humaines, et finalement on dit de se défaire de notre vue linéaire de la relation entre science et politique et d’encourager la collaboration des deux. Comme quoi les choses sont souvent plus complexes qu’elles peuvent paraitre, et c’est peut-être ce qu’il faut retenir de ces quelques pages : les problèmes et leurs solutions ne sont jamais vraiment si simples. Références J.Morin & A. Orsini (2015). Chapitre 1. Science, politiques et science politique. Dans : , J. Morin & A. Orsini (Dir), Politique internationale de l’environnement (pp. 27-48). Paris: Presses de Sciences Po.

51

Pave, J. Courtet, C. et Volatier, J. (1998) Environnement : Comment la communauté scientifique voit les problèmes, Courrier de l’environnement de l’INRA, (pp. 109-114). Paris: Institut national de la recherche agronomique.

Photo par Tania Malrech

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Société et sciences

L’expatriation d’un océan à l’autre Quitter son pays natal par désir de bouger, de changer de mode de vie, d’apprendre une nouvelle langue ou pour suivre son amoureux.euse sont autant de raisons qui peuvent motiver les gens à s’expatrier. J’ai eu le plaisir de discuter de tout ça avec quatre expatrié.e.s du Québec. Par Marie-Claude Giroux, journaliste collaboratrice


Société et sciences

Nom : Stacy Ann Murray Occupation : Mariée, mère de deux enfants de 7 ans et 10 mois et entrepreneure d’une agence prospère depuis 5 ans Ville d’adoption : San Juan del Sur, Nicaragua Nom : Catherine P. Allard Occupation : Mariée, mère de deux enfants de 19 et 17 ans et travaille comme assistante sociale Ville d’adoption : Paris, France Nom : Joanie Desrochers Occupation : Mariée, mère d’un enfant de 11 mois, à la maison et en processus de création d’une entreprise d’apiculture Ville d’adoption : Armidale, Australie Nom : Dave Courcy Occupation : Marié, père d’un enfant de 6 ans et homme d’affaires Ville d’adoption : Bermudes Impact Campus : Quelle est la date de votre expatriation? Stacy Ann Murray : La date où je me suis expatriée est très facile à retenir, le 11 septembre 2021. Ma mère me disait que je ne pouvais pas prendre l’avion à cette date (rires)! Catherine P. Allard : J’ai connu mon mari en 1996 dans le restaurant où je travaillais. Lui, il est Français et il avait immigré au Québec. Il ne se plaisait pas tant que ça au Québec, donc, l’envie de partir a toujours été présente. Il est retourné en France et j’ai trouvé un emploi pour pouvoir le rejoindre. Finalement, il est revenu au Québec, car j’ai dû quitter la France, parce que je n’ai pas réussi à changer mon visa de touriste pour celui d’immigré. Nous nous sommes donc suivis mutuellement par amour. Nous sommes restés 10 ans au Québec. En 2004, enceinte du deuxième enfant, mon conjoint m’informe qu’il aurait une proposition pour aller travailler à New York. J’ai dit oui sans hésiter. Une semaine avant de partir, l’offre de travail à New York ne fonctionnait plus, le restaurant avait été vendu. Cette occasion manquée nous a remis dans la tête le désir de bouger. Ainsi, en juillet 2006, nous nous installions à Paris. Ça fait donc 16 ans que je suis ici. Joanie Desrochers : La première fois que je suis allée en

Australie c’était en 2012 ou 2013 avec un visa vacances-travail. J’ai rencontré mon copain à ce moment. Je suis revenue au Québec avec lui. À l’époque, après 30 ans, tu ne pouvais plus prendre un visa vacances-travail, alors j’ai pris un visa de touriste qui me permettait d’aller en Australie trois mois. J’ai donc fait quelques allers-retours Québec-Australie. Maintenant, je suis résidente permanente depuis 2016 et en attente de ma citoyenneté. Dave Courcy : En 2007, après avoir obtenu mon titre de comptable agréé, je suis parti vivre aux Bermudes. Donc ça fait maintenant 15 ans que j’y suis. I.C. : Quelles ont été vos motivations pour partir à l’étranger? S.A.M : Mon conjoint et moi avons souvent réfléchi à l’idée. Nous avions envie de changer d’endroit, de changer d’air depuis longtemps. Quelques années avant d’avoir nos enfants, nous avions essayé d’aller vivre à St-Martin dans les Caraïbes, mais le mode de vie là-bas ne convenait pas à notre projet de fonder une famille. Disons que c’est un endroit de party pas mal (rires)! Dans les derniers mois avant de partir, nous avons discuté avec un couple d’ami.es qui avait pris la décision de s’expatrier au Nicaragua, car mon amie avait trouvé un emploi comme professeure dans la meilleure école privée. Alors, notre envie de partir, les restrictions gouvernementales reliées à la COVID qui nous démoralisaient et la merveilleuse opportunité que mon amie enseigne à ma fille ont fait en sorte que nous avons pris des billets d’avion aller simple!

53

C.P.A. : Nous avons choisi Paris pour deux raisons. Premièrement, parce que mon conjoint et moi savions depuis le début de notre relation que nous voulions bouger. Deuxièmement, parce qu’il était important pour nous de se rapprocher des parents de mon mari. Mes parents étant plus mobiles, plus jeunes et plus en forme, la décision était plus facile à prendre. De mon côté, j’ai toujours su que la France m’intéresserait, car en 1988, mon père avait été approché pour gérer la construction des hôtels Euro Disney. J’avais 15 ans et je me disais que ça serait super d’y aller, car j’allais faire mon école hôtelière en France. D.C. : J’ai toujours voyagé à l’étranger. Dès le secondaire, j’avais le désir de quitter mon pays. Je ne parlais pas un mot anglais, j’ai donc décidé d’étudier à l’Université Bishop. J’ai aussi étudié à l’Université de Floride centrale (University of Central Florida). Mars 2022 — Volume 07 No.2


Société et sciences

Photo par Stacy Ann Murray

54 I.C. : Où avez-vous pris vos informations pour choisir votre pays d’adoption?

Mars 2022 — Volume 07 No.2

S.A.M. : Nos ressources ont surtout été des ami.e.s, des groupes Facebook. Je n’ai pas eu d’informations ou de conseils auprès du gouvernement. D’ailleurs, j’ai su que j’aurais pu prendre une année sabbatique de l’assurance-maladie lorsque j’étais au Québec, mais cette information ne m’est pas arrivée du gouvernement, mais de mes contacts. Malheureusement, je devais faire les démarches avant de partir. Les groupes Facebook sont des bonnes ressources, mais ils acceptent seulement les personnes qui sont sérieuses dans leurs démarches. Je me suis abonnée à des pages Facebook d’entreprises de San Juan del Sur, village du Nicaragua où nous voulions nous établir. Je voulais tâter le pouls de ce village. Il faut faire ses recherches plus à l’interne et ne pas juste se fier à ce que le site du gouvernement du Canada écrit. L’ambassade canadienne du Nicaragua a été une bonne ressource aussi. Il ne faut surtout pas se gêner pour poser des questions. J.D. : Je voulais trouver une place sécuritaire et l’Australie est un pays du Commonwealth comme le Canada. Je savais aussi qu’il y avait de l’emploi.

D.C. : J’ai effectué des recherches avec des firmes de recrutement en ligne pour voir où étaient les meilleures places où aller. Je suis tombé sur les Bermudes sans savoir c’était où. Je suis parti un mois après ma première entrevue. I.C. : Comment vos proches ont réagi face à votre décision de partir? S.A.M. : Pas mal tout le monde était contre notre décision (rires)! D’abord, parce que notre entreprise fonctionnait très bien au Québec et aussi parce que le choix du pays ne faisait pas l’unanimité. Au final, nous avons pris la décision pour nous et notre famille. La fin de semaine, quand je vois mon fils jouer dans le sable avec ses camions, ça me rend heureuse. C’est la vie que je veux pour mes enfants. Je comprends parfaitement comment mes proches peuvent se sentir, c’est comme un deuil de ne plus nous voir autant. Cependant, ma mère est venue nous voir au Nicaragua et elle a compris que je le faisais pour notre famille, pour son bien-être. C.P.A. : Nous nous sommes simplement écoutés. Nous avions envie de nous rapprocher d’une ville et nous avons choisi Paris. Mes parents viennent nous voir, mais ils passent leur hiver en


Société et sciences

Photo par Catherine P. Allard

55 Floride. L’envie de partir du pays est donc un peu héréditaire. J.D. : Ma famille m’a toujours appuyée dans mon expatriation. Elle ne m’a jamais dit que je devrais revenir même si elle s’ennuie. Je n’ai pas eu de pression face à ça. D.C. : Mes ami.e.s proches et ma famille étaient très heureux pour moi. I.C : Avez-vous trouvé un travail là-bas? S.A.M. : Mon entreprise a continué d’exister, mais il y a des services que nous ne pouvons plus offrir. Nous nous sommes adaptés. Nous sommes des entrepreneurs et même ma fille a cette fibre en elle.

D.C. : J’avais un travail avant de partir. J’ai été chanceux de trouver mon premier emploi avant la crise financière. Le timing est toujours très important lorsqu’on désire faire quelque chose. I.C. : Quels sont les côtés positifs de cette nouvelle vie? S.A.M. : Les restrictions en lien avec la COVID sont moins imposantes ici qu’au Québec. Je te confirme que les hôpitaux sont vides ! Le système des soins de santé est gratuit. La vue, la chaleur, l’école exceptionnelle, les plages, la communauté sont tous des points positifs. J.D. : La nature en Australie est merveilleuse. On entend les oiseaux et on peut faire un jardin toute l’année. La culture ressemble beaucoup à celle du Québec; les gens sont familiers

Mars 2022 — Volume 07 No.2

C.P.A. : Je suis diplômée en gestion hôtelière à l’ITHQ et j’ai travaillé 15 ans dans ce domaine. Lorsque je suis arrivée en France, j’ai travaillé 3 ans dans un hôtel, mais je ne suis pas tombée dans une belle entreprise. Paris c’est différent du Québec, le domaine de la restauration est assez difficile et parfois inhumain. Comme je m’étais attachée à cette ville et à la facilité de tout faire à pied, je n’ai jamais eu envie de retourner au

Québec malgré cette expérience malsaine. De plus, l’employeur et le salarié signent des contrats nommés ruptures conventionnelles qui permettent de conclure une entente lors de la cessation d’emploi. Avec cette entente signée, tu as le droit au chômage. Je suis donc allée au centre de chômage pour faire un bilan de compétences. Ce bilan m’a permis de réorienter ma carrière pour devenir assistante sociale.


Société et sciences

56

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Photo par Joanie Desrochers

Photo par Ferrán Feixas


Société et sciences

et aiment faire le party (rires)! Il y aussi beaucoup de touristes, ce qui fait que nous ne restons jamais seules. Le camping est facile. Tous les parcs ont des barbecues avec des bonbonnes de propane dont tu peux te servir gratuitement. Les haltes routières sont parfois munies de douches et tu peux y camper. J’ai voyagé vraiment cheap avec une tente, car les auberges et les hôtels coûtent cher en Australie. Il y a beaucoup d’emplois aussi.

C.P.A. : Nous aimerions partager notre retraite entre la France et le Québec. C’est un idéal pour nous depuis le début de notre aventure. Nous espérons que nos enfants pourront s'inspirer de nous pour réaliser leurs rêves à leur tour.

I.C. : Et les côtés négatifs ?

J.D. : Si c’était à refaire, je ne le referais pas. Je resterais au Québec. Je m’ennuie vraiment du Québec, je trouve ça dur. J’aime l’Australie, c’est un super de beau pays, mais je ne me sens jamais à la maison comme je me sens quand je suis au Québec. Je suis proche de ma famille au Québec et avec la COVID, c’est compliqué. Ma famille n’a pas encore vu mon garçon. Mon amoureux ne veut pas retourner au Québec pour l’instant, mais peut-être d’ici 5 ans. Je me suis adaptée à l’Australie, j’ai ma routine ici, mais j’ai toujours le Québec en tête. Normalement, je retournerais quelques temps au Québec, mais avec la COVID, ça fait deux ans que je ne suis pas rentrée. À Noël et aux anniversaires, c’est plus difficile.

S.A.M. : Je me débrouille très bien en espagnol, mais je ne saisis pas tout ce qu’on me dit. Cependant, les gens sont tellement compréhensifs ici que nous finissons par nous comprendre.

D.C. : Je ne veux pas retourner au Québec de façon permanente. Je pense revenir à la retraite, mais avec un pied à terre dans un autre pays.

C.P.A.: Ne pas avoir été présente physiquement pour ma mère quand elle a perdu ses frères et ses sœurs. Cependant, nous pouvons nous permettre de faire des allers-retours s’il arrive quoique ce soit.

I.C. : Avez-vous des conseils pour les personnes qui hésitent à s’expatrier ?

C.P.A : Je fais tout à pied! Le mode de vie français me plaît beaucoup. D.C. : Ils sont trop nombreux pour les nommer tous, mais les plus importants sont ma rencontre avec ma femme et la naissance de notre enfant qui a maintenant 6 ans.

J.D. : Si tu n’aimes pas la chaleur l’été, ne viens pas en Australie (rires)! Ça coûte quand même assez cher (hôtels, attractions, vols pour s’y rendre, etc.), aussi.

C.P.A. : Il ne faut pas avoir peur de partir. J’ai tout vendu et je me suis dit que le matériel reste du matériel. Je retournerais m’acheter des meubles si je devais revenir. Il ne faut pas rester pour les autres, nous devons nous choisir. Prenez un billet ouvert d’un an s’il le faut!

D.C. : Ils sont aussi trop nombreux, mais le plus important c’est que je ne peux pas élever mon fils dans la culture québécoise près de ma mère.

D.C. : Le plus difficile c’est de prendre la décision de partir. Une fois qu’elle est prise et que tu as déterminé ton but, le reste n’est qu’une question de temps et il ne faut pas abandonner.

I.C. : Est-ce que vous avez envie de revenir au Québec un jour?

Ces inspirants.e.s expatriés m’ont fait comprendre à quel point il est important de se choisir dans ce genre de décision. Que cette nouvelle vie ait débuté il y a 6 mois ou 16 ans, la nostalgie de la famille et de son pays natal sera toujours présente. Malgré cela, ces personnes ont eu le courage de partir explorer un autre pays. De ce courage naît une capacité d’adaptation qui permet de se créer un nouveau chez-soi.

S.A.M. : Ouf ! C’est une question difficile à répondre. Il y a des jours où plus jamais je ne reviendrais au Québec et il y a des jours où je prendrais mes valises et j’y retournerais. J’ai passé 42 ans au Québec, donc oui, il y a de la nostalgie, sauf l’hiver avec la neige (rires). Il y a des moments où tout va mal et je retournerais au Québec, mais en même temps, ces mêmes moments arrivaient au Québec et je voulais partir ailleurs. Nous restons humains même si nous sommes expatrié.e.s.

57

Pour en apprendre davantage sur la vie d’une nouvelle expatriée, voici le site Web de Stacy Ann Murray : https://p34kproductions.wixsite. Mars 2022 — Volume 07 No.2

com/mamanexpat?fbclid=IwAR2oBpzx8IbNsizd-62KCGjcdAw05ADuqkRsrIJi_ J1-pjUgIxo9hvLmRVo


Société et sciences

Deux ans d’exil 58

Le virus SRAS-CoV-2, responsable de la COVID-19, se propage par des gouttelettes lorsqu’une personne tousse, éternue, parle, chante ou respire. C’est dire que chacun.e de nous est potentiellement le maillon d’une chaîne menant à un décès par le seul fait de respirer. Depuis deux ans, la pandémie change profondément les interactions humaines et les rapports que nous entretenons avec les autres. Les confinements successifs ont créé une distance sociale qui rappelle le déracinement de l’exilé.e, de cellui qui rompt volontairement ou non avec son chez-soi. Par Marilou Fortin-Guay, journaliste collaboratrice

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Il y a plusieurs paradoxes dans cette pandémie, comme le fait d’être loin les un.e.s des autres et le besoin criant de réconfort. Il y a aussi le spectre infini des opinions qui expriment la singularité de l’expérience humaine. Les choix de chacun.e sont teintés de préoccupations, de croyances et de valeurs qui viennent à opposer différents groupes. La liberté de penser est un atout pour la démocratie. Elle devient également une raison de diviser et d’assiéger une ville. Les consignes sanitaires tracent les contours d’une nouvelle normalité. Elles font aussi naître des dualités comme les masques et les anti-masques ou encore les vacciné.e.s et les non-vacciné.e.s. S’il est normal

que chacun.e façonne une réponse individuelle à la pandémie en fonction de sa tolérance au risque, de ses croyances, de son degré « d’écoeurantite », la pandémie est fondamentalement une réalité collective. Insidieusement, on appose des étiquettes qui finissent par déterminer avec qui on passera (ou pas) du temps: l’ami.e qui ne porte plus le masque, la tante qui a reçu sa troisième dose, le.a collègue parti.e en voya-ge. Or, il faut se méfier des mots qui trahissent nos appartenances à un groupe sociosanitaire. C’est parce qu’à travers les qualificatifs dans lesquels on se reconnaît ou desquels on se dissocie, on proclame une identité qui fait de nous des adversaires ou des


Société et sciences

Photo par Migag

allié.e.s. L’auteur Amin Maalouf écrivait que : « par facilité, nous englobons les gens les plus différents sous le même vocable, par facilité aussi nous leur attribuons des crimes, des actes collectifs, des opinions collectives » (Les identités meurtrières, Amin Maalouf).

59

Quand nous serons toustes exilé.e.s sur nos terres d’idées, que restera-t-il de notre tolérance et de notre capacité à collaborer? Je redoute le moment où nous serons si loin les un.e.s des autres qu’il deviendra impossible de s’entendre, encore moins de s’écouter. Je me questionne sur ce que cette pandémie sème pour l’avenir. Je me demande à quel point elle nous éloigne de l’ouverture d’esprit et de la bienveillance nécessaires pour s’adapter aux défis collectifs qui prendront de plus en plus de place. En faisant un pas vers quelqu’un qu’on ne comprend pas, de même qu’en portant attention aux défis auxquels chacun.e a dû faire face dans les deux dernières années, peut-être nous rejoindrons-nous quelque part ? Au fond, se préoccuper de nos semblables ne devrait pas être une idée polarisante.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Nos opinions sur la COVID-19 déterminent donc les combats que nous aurons à mener, celleux qui deviendront nos allié.e.s et les antagonistes que nous tiendrons à l’écart. Nous avons avantage à mettre les gens dans des cases dans les situations où il faut agir rapidement. C’est aussi plus simple que de s’attarder à saisir des opinions à première vue incompréhensibles et qui nous paraissent irréconciliables avec les nôtres. Toutefois, la pensée rapide formule des jugements grossiers et inexacts. Pour cette raison, elle constitue un mode de réflexion aussi efficace que destructeur. Les deux dernières années ont été révélatrices des conséquences de cette manière de penser. Il existe un danger à s’en tenir à des positions adoptées dans l’urgence d’agir en formulant des oppositions binaires et réductrices. L’urgence ne peut justifier de mettre systématiquement fin au dialogue avec celleux qui ont des idées contraires, car c’est ainsi que s’amenuise notre capacité à

collaborer. Depuis deux ans, les mesures sanitaires nous contraignent dans des bulles et appauvrissent nos liens sociaux. L’isolement facilite le repli sur ses propres convictions et altère notre capacité à considérer d’autres perspectives. Si les idées peuvent être rejetées sans douleur, les humains, eux, souffrent de l’exil, de la solitude et du fait de demeurer incompris. L’exil laisse quelque part un sentiment d’indignation.


Ludique

La fin de l’exil vidéoludique pour les personnes vivant avec un handicap Le 9 décembre 2021, le jeu Forza Horizon 5 décrochait trois prix au Game Awards, meilleur design audio, meilleur jeux de course et finalement meilleure innovation dans l’accessibilité. Cette dernière catégorie ajoutée en 2020 récompense les jeux présentant de nouvelles technologies et du nouveau contenu permettant à un plus grand auditoire de jouer souligne l’intérêt de plus en plus visible de l’industrie de rendre le monde vidéoludique accessible au plus grand nombre, notamment aux personnes avec un handicap. Par Ludovic Dufour, chef de pupitre société

Mars 2022 — Volume 07 No.2

60


Ludique

Qu’elles soient visuelles, auditives, cognitives ou physiques, les limitations engendrées par un handicap se reflètent tant dans le monde virtuel que réel. Comment tenir sa manette si l'on peine à tenir un crayon, comment entendre le bruit d’un ennemi si l’on est malentendant, comment rester concentré quand on a des difficultés d’apprentissage ? Même des difficultés plus subtiles peuvent devenir d’immenses obstacles. Des allié.e.s qui se distinguent des ennemis seulement par leur couleur restent identiques pour les daltonien.e.s. Heureusement, ces problématiques sont de plus en plus prises en compte par les développeur.euse.s qui incluent des solutions dans leurs jeux. Cependant, ces solutions ne sont pas universellement instaurées et chaque problème a sa solution qui lui est propre, ce qui engendre de nouveaux enjeux et souvent des coûts de production supplémentaires. Pour avoir un regard plus précis sur le sujet, nous nous sommes entretenus avec François Chéné, programmeur chez Bkom Studios et chargé de cours à l’Université Laval.

61

Il note d’abord que plusieurs technologies pour rendre les jeux les plus accessibles possible existent déjà. Par exemple, la possibilité de changer les couleurs des textures ou la taille des textes pour les handicaps visuels ne représente plus un défi de programmation. La plupart des difficultés se retrouvent plutôt, selon le programmeur, du côté du design. Par exemple, pour rester sur l’exemple du visuel, les développeur.euse.s doivent s’assurer que les éléments importants restent distincts, peu importe les teintes pour bien prendre en compte toutes les formes de daltonismes. Cette démarche demande par contre un certain changement de mentalité. Historiquement, l’étape du design, notamment au niveau des interfaces et des menus, se fait avec une approche artistique alors qu’une approche prenant en compte les limitations provoquées par un handicap demande une vue bien plus technique.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Alors qu’il pourrait être tentant d’obliger l’implantation de certaines mesures afin de s’assurer que l’accès aux jeux soit le plus facile possible, monsieur Chéné ne recommande pas cette approche. Il affirme plutôt que ce genre de mesure pourrait être nuisible aux petits studios. Alors que les grandes compagnies ont davantage de moyens financiers et de développeur.euse.s d’expérience, les petits compétiteurs eux, doivent déjà faire avec


Ludique

moins de ressources. Or, ces approches peuvent engendrer des coûts supplémentaires, demander davantage de personnel et augmenter le temps de développement. Le programmeur s’intéresse davantage à l’étiquetage comme approche, c’est-à-dire d'indiquer si un jeu comprend des mécaniques d’accessibilité ou non et à quelle forme de handicap ces mécaniques s’adressent-elle ou encore, ce que le jeu demande au.à la joueur.se, par exemple s’il lui demande des réflexes aiguisés ou de lire de longs textes. Cette méthode évite l’achat de jeux auxquels on est simplement incapable de jouer, ce qui évite la frustration ou la déception.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

62

La difficulté d’un jeu est un autre aspect à prendre en compte avec les mécaniques d’accessibilité. Plus un jeu demande de bons réflexes ou davantage de raisonnement, moins il sera accessible. On peut alors s’attendre à ce qu’un bon moyen de régler ce problème soit simplement d’offrir plusieurs niveaux de difficulté, mais comme le fait valoir monsieur Chéné, ce n’est pas toujours aussi simple. D’abord certains jeux tels que la série Dark Souls, se font toute une réputation autour de la difficulté qui leur est associée et la seule mention d’un mode facile provoque une levée des boucliers de la part des admirateurs. Mais surtout, ajuster la difficulté ne se fait pas si facilement. Comme plusieurs éléments interagissent entre eux, la modification d’un facteur demande de modifier plusieurs autres aspects, or, on risque par ce procédé de trouver une expérience complètement différente de l’original et éloignée de la vision artistique des créateur.trice.s. Autre aspect à prendre en compte, diminuer la difficulté ne rend pas nécessairement le jeu bien plus accessible. En fait, il y a autant d'aspects à apprendre, à maîtriser et de variables à prendre en compte. Qu’un ennemi vous abatte en six coups plutôt que trois si on est incapable d’éviter une seule attaque, ça ne change rien. Il existe pourtant des jeux qui parviennent à s’accommoder de ce problème, par exemple Forza Horizon 5, mentionné plus haut, offre l’option de simplement ralentir le jeu afin que chacun puisse jouer au rythme qui lui convient. Pour d’autres, les problèmes ne viennent pas directement des jeux, mais plutôt des contrôles. C’est le cas d’Alexandre SaintPierre qui souffre d’amyotrophie spinale. Sa maladie empêche


Ludique

la régénération des cellules nerveuses, ce qui entraîne une perte progressive de sa mobilité. Obligé à se déplacer en fauteuil roulant électrique, ses bras et ses mains moins agiles le limitent dans beaucoup d'activités, mais il a toujours trouvé son plaisir dans les jeux vidéo. Ce passe-temps a même évolué en passion, car quand il a terminé l’école, les occasions de sortir se faisaient plus rares et le fatiguaient de plus en plus. C’était également un moyen pour lui de garder des contacts sociaux sans sortir. Cependant, des problèmes sont apparus avec la nouvelle génération de console. Les nouvelles manettes de PlayStation 5 sont plus lourdes et plus grosses que les anciennes. Si pour plusieurs joueurs la différence est négligeable, pour monsieur Saint-Pierre, ce changement l’empêche de jouer sur de longue période où ses bras s’épuisent. La solution à son problème et toute simple «y pourrait les mettre [les manettes] comme celle de Playstation 4», explique-t-il, «mettre les boutons moins durs, juste ça, ça donnerait une grosse chance». Heureusement, le centre de réadaptation en déficience physique de Charny lui est venu en aide. Ils ont pu lui installer un bras de support qui l’aide à tenir sa manette et ont ajouté une commande plus accessible pour remplacer l’un des boutons de la manette. Ils ont également conçu un système pour faciliter l’utilisation de son ordinateur, mais tout ne devient pas simple pour autant. Le système nécessitant une connexion Bluetooth est parfois capricieux et même quand il fonctionne bien, comme monsieur Saint-Pierre ne peut se servir d’un clavier, chaque touche doit être appuyée par un clic de souris «c’est long, ça prend du temps, mais c’est juste ça que j’ai».

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Par chance, les pratiques évoluent. Bien que ce ne soit pas fait partout, de plus en plus de studios implémentent ces mécaniques, inventent de nouvelles solutions et les partagent. La page Web Game Accessibility Guidelines offre aux développeur.euse.s plusieurs mesures pouvant être prises pour augmenter l’accessibilité de leur jeu. Ces astuces classées par catégorie de handicap et par difficulté d’implantation sont le fruit d’efforts concertés de plusieurs studios et professionnel.le.s du jeu vidéo. Lentement, mais sûrement, on progresse pour mettre fin à cet exil des personnes ayant un handicap et pour leur offrir un environnement accueillant pour découvrir ce loisir, cet art, cette passion.

63


Ludique

Jeux de société Par Jade Talbot, journaliste collaboratrice

Mars 2022 — Volume 07 No.2

64

Des jeux sans retours ou un aller simple vers l’Edo Le thème de l’exil m’a tout de suite fait penser aux jeux de type legacy ou héritage, en français. Des jeux qui présentent une certaine cassure dans leur mécanique où un retour en arrière est impossible. Selon Boardgamegeek.com, les jeux legacy sont décrits comme des jeux où « les règles et les éléments du jeu changent au fil du temps selon l’issue de chaque partie et des choix faits par les joueurs et joueuses. Ils vont souvent subir des changements physiques au niveau du plateau de jeu, par exemple en écrivant sur des cartes, en plaçant des autocollants, en détruisant des éléments ou encore en ouvrant des enveloppes scellées, etc. Ces changements sont permanents. Une expérience de jeu legacy sera jouée dans une campagne qui ne peut être jouée qu’une fois » (traduction libre). Je ne me suis pas encore beaucoup aventurée dans l’univers des legacy, mais je le recommande si vous avez envie de vivre une campagne avec un groupe d’ami.e.s où vous posséderez et personnaliserez pleinement le jeu. Fabulosa Fructus Le thème de ce jeu rappelle difficilement l’exil, cependant sa mécanique un peu à la manière des jeux de type legacy me permet de vous le présenter. Avec une allure très ludique et colorée, Fabulosa Fructus charme par sa simplicité. Bien que la mécanique soit simple, le jeu ne manque pas de profondeur. Dans ce jeu, vous incarnez un animal qui a pour but d’amasser des cartes représentant des fruits afin de pouvoir les utiliser pour créer des jus. La première personne à créer un certain nombre de jus gagne la partie. Six piles de quatre cartes sont disposées sur la table. Chaque carte présente une action possible afin de récupérer des fruits ou alors une recette de jus, soit les sortes et le nombre de fruits nécessaires pour créer un jus. Votre tour consiste à vous déplacer sur une de ces piles et à choisir entre réaliser l’action décrite ou créer le jus de fruit. Par contre, si vous décidez de vous aventurer sur une carte où se trouve le pion d’un autre joueur ou joueuse, vous devrez leur payer une compensation, soit un fruit. Ainsi, au début de la partie, six actions différentes sont disponibles pour les joueur.euse.s. Cependant, créer un jus demande de collecter la carte sur laquelle vous avez posé votre pion. Au moment où une carte quitte la table, une

autre doit la remplacer, révélant ainsi un nouveau type d’action et une nouvelle recette de jus. Au total, il existe des dizaines de cartes différentes, vous n’aurez donc certainement pas le temps de toutes les découvrir en une seule partie. Le jeu vous permet donc de progresser et d’observer une évolution dans les actions au fil de vos parties, qui seront toujours uniques. Cela permet une bonne introduction aux jeux de type legacy, sans toutefois devoir subir l’aspect d’une évolution irréversible de la mécanique du jeu. En effet, après chaque partie, vous devrez noter votre progression, les cartes sont numérotées. Vous pourrez donc facilement commencer plusieurs parties avec des joueurs et joueuses différentes. Il existe également une extension qui présente une nouvelle sorte de fruit et de nombreuses autres cartes. Nombre de joueurs ou joueuses : 2 à 5 Âge : 8 ans et plus Temps de jeu : 30 minutes


Ludique

Tokaido Tokaido est un jeu qui nous fait voyager au Japon, le long de la route de la mer de l’est qui relie Kyoto à Edo. Dans un parcours linéaire, les joueur.se.s auront à faire plusieurs arrêts afin de profiter des différents attraits que propose cette route mythique. Chaque case représente un attrait qui peut prendre la forme d’une rencontre avec les gens du coin, d’un passage dans une source thermale, d’observation d’un panorama, d’une visite au temple, d’une découverte culinaire ou encore de boutiques souvenirs. Ces attraits permettent aux joueur.euse.s de récolter des points de victoire tout au long du voyage. À la fin de la partie, des points supplémentaires sont alloués aux personnes qui ont visité le plus souvent le même type d'attrait. Le jeu propose une mécanique de déplacement que l’on ne retrouve pas souvent. En effet, c’est le pion qui est le plus loin de la destination qui peut avancer, jusqu’à ce qu’il dépasse un autre pion, qui deviendra à son tour le pion le plus éloigné. Une case ne peut être occupée que par un seul pion et le pion qui se déplace peut avancer d’autant de cases qu’il le souhaite. Ainsi les joueur.euse.s doivent faire un choix entre avancer lentement, afin de profiter du plus grand nombre d'attraits possibles ou faire un grand déplacement afin de s'assurer d'atterrir sur un attrait convoité. La partie se termine lorsque tous les pions atteignent la dernière case du plateau, accordant au jeu une plus grande importance envers le voyage plutôt qu’à la destination. Tokaido est un jeu visuellement très beau, qui réussit à paraître épuré malgré ses mille couleurs. Bien qu’il puisse plaire à tout le monde, je pense que les joueur. euse.s plus expérimenté.e.s pourraient s’en lasser plus rapidement. La mécanique de déplacement et le peu d’interaction entre les joueur.euse.s rend le rythme du jeu plutôt lent. Les stratégies des autres deviennent rapidement évidentes, cependant peu d’options s’offrent à nous pour les contrer. Toutefois, quelques extensions sont disponibles afin d’enrichir le jeu.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Nombre de joueurs ou joueuses : 2 à 5 Âge : 8 ans et plus Temps de jeu : 45 minutes

65


Arts

ÉCOUTE LOCAL

25 ans de CHYZ Nouveautés de l'hiver Nos bénévoles sont de retour derrière la console pour célébrer la 25e année de CHYZ 94.3 sur la bande FM à Québec. Célébration qui a d’ailleurs été soulignée le samedi 29 janvier à 14h, tout comme la première transmission d’une émission en direct du 94.3 FM en 1997. Pour l’hiver 2022, nous avons quatre nouveaux rendez-vous sur notre grille horaire toujours disponible chaque semaine sur le CHYZ.ca/grille

66 Retrouvez les mardis 10h - Pensez-y bien - À chaque semaine, Catherine et Juliette découvrent et décortiquent un sujet d’intérêt général avec leur regard de futures journalistes. Une émission pour les curieux.euse.s, qui aborde toutes sortes de su-jets !

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Le vendredi c'est Jamais 2 sans 3 à 14h. Trois filles en communication, ça jase! Elles abordent notamment la vie universitaire, la santé mentale et quelques critiques culturelles.

Le mercredi 10h c'est Deux gars qui critiquent leur fin de semaine. Revue culturelle et critiques sur les films, jeux vidéo, séries télévisées, livres, podcasts, documentaires et autres coups de cœur.

Le jeudi dès 14h c’est RecycProg, une émission radiophonique qui vous propose une super sélection de chansons rock progressives de toutes les époques à découvrir et redécouvrir.

Après 3 ans d’absence, le dimanche, c'est la contreattaque Des kiwis et des nerds sur nos ondes dès 12h. Science-fiction, jeux vidéos, de société, de rôle, sciences et techno; on t’offre enfin l’émission que tu aurais voulu écouter quand tu te faisais voler ton lunch au secondaire.

On accepte toujours les nouveaux projets, si tu veux parler de sports, de politique ou nous partager ton genre musical préféré. Le formulaire d'inscription est disponible au CHYZ.ca/Implication


Arts

PALMARÈS DU MOIS 1

2 Crash Les Louanges

I Thought Of You Julie Doiron

3

4

Chroniques Souterraines Ariel

Shifting Beatrice Deer

5

6

rrrik thffu (l’onomatopée d’un crachat) JP Le Pad Tremblay

Vulgaire démonstration d'ignorance Lary Kidd

Unity The KVB

7

8

9

10

Negative Ekkstacy

Nui Pimuten Natasha Kanapé

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Stock exchange Haviah Mighty

67


Arts

Thor : un héros exilé Par Anthony Lajeunesse, journaliste collaborateur

Mars 2022 — Volume 07 No.2

68


Arts

Décortiquons la franchise Thor du Marvel Cinematic Universe (MCU) Thor était un super-héros inconnu du grand public, et quant à Chris Hemsworth, sa filmographie à l’époque n’était pas la plus impressionnante. Marvel Studios se devait de bien développer le personnage en vue de créer un succès critique et commercial. De plus, le scénario pesait aussi dans la balance. Ainsi, on peut se demander pourquoi avoir choisi de l’exiler et de lui enlever tous ses pouvoirs dans son premier film solo. Est-ce que Peter Parker s’est fait piquer par une araignée qui lui retirant ses capacités dans Spider-Man ? Non, ce choix aurait été douteux. C’est la même situation pour Thor. Pourtant, c’est la route qui a été prise…

Et les suites elles ? Alors, qu’en est-il deux ans plus tard avec Thor : Le monde Obscur ? Alan Taylor, le réalisateur de cette suite, a probablement signé le film du MCU le plus oubliable… Au moins, on peut compter sur la présence de Tom Hiddleston, dans la peau de Loki, pour donner du punch à cette suite. Après deux tentatives, est-ce que la troisième sera la bonne ?

Le nom du grand cinéaste Kenneth Branagh (Belfast, Le Crime de L’Orient-Express) a donné un peu d’espoir à ce projet, tout comme la présence du distingué Anthony Hopkins au générique. Ce n’était cependant pas suffisant pour créer un film mémorable.

S’ensuit Avengers : Infinity War, où le personnage a droit à l’un des moments les plus épiques de ce blockbusters : son retour au Wakanda. Ensuite, dans Avengers : Endgame, c’est la naissance du mémorable « Fat Thor ».

Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi J. Michael Straczynski et Mark Protesevich ont décidé d’écrire un scénario établi sur la notion de l’exil. Selon moi, ce choix a grandement diminué le potentiel du personnage. Thor aurait mérité d’être vu à son plein potentiel afin de le rendre intéressant. En l’exilant sur Terre sans ses pouvoirs, ce n’était plus possible. D’ailleurs, la séquence marquante du film est facilement celle du premier acte où Thor déploie ses aptitudes au combat. Malheureusement, on ne revoit plus ce côté du personnage jusqu’au dénouement. Par conséquent, lors du générique, un sentiment de déception s’installe. Évidemment, le long-métrage fut un succès au boxoffice et une suite vit le jour, en plus de l’apparition du personnage dans The Avengers.

Aujourd’hui, Thor est désormais un des superhéros les plus populaires de Marvel Studios. Le quatrième volet de la saga, Thor : Love and Thunder est attendu de tous.te.s. Je me demande constamment ce qui serait arrivé si l’idée de l’exil du premier volet avait été laissée de côté. Avec Taika Waititi à la barre dès le début, on aurait probablement eu droit à une de plus grandes trilogies de super-héros. Qui sait, à la suite de Love and Thunder, le cinéaste optera peut-être pour un Thor 5 afin de compléter une trilogie ?

Heureusement, oui! On peut remercier Taika Waititi qui est arrivé à la rescousse. Changement complet de direction dans la franchise : Thor est dorénavant un personnage fun. Chris Hemsworth est celui qui sort le plus gagnant de cette décision. Son talent pour la comédie est révélé au grand jour.

69

Si je peux me permettre, voici un petit conseil pour le réalisateur: n’exile pas Thor d’Asgard. Photos du film Thor du Marvel Cinematic Universe (MCU)

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Arts

First man, un exil solitaire à plus de 30 000km de la terre Alors que la surface de la Terre n’est plus qu’un léger point bleu au milieu de l’obscurité, un sentiment de vide nous parcourt. À mille lieues de notre planète, que nous reste-t-il ? C’est ce que nous propose de découvrir Damien Chazelle dans son dernier film en date. Loin de l’univers musical de Whiplash ou de La La Land, le réalisateur s’attaque ici à un personnage historique : celui de Neil Armstrong. Un seul but pour notre héros, arriver à faire le deuil de sa fille; un seul moyen d’y parvenir, s’embarquer pour la lune. Par Camille Sainson, journaliste collaboratrice

70

Alors qu’un tiroir se ferme sur des souvenirs, qu’un lit vide s’impose dans toute sa solitude au milieu de la pièce, que tout lui rappelle son enfant, Neil se plonge dans son travail et se lance dans la formation d’astronaute. Prêt à s’exiler là où règnent le froid et le silence, là où les traces de pas resteront inchangées, là où le vent n’existe pas, où la vie même est un lointain mirage, il enchaîne les entraînements, les déconvenues et les incidents parfois mortels. Le 16 juillet 1969 arrive enfin, l’équipage au complet est prêt à s’élancer pour voguer parmi les étoiles. Le métal oppressant se met à grincer violemment, à hurler presque, tant la brûlure de l’atmosphère est éprouvante. Dernière tentative pour la Terre de garder ses enfants pour elle.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

First Man relate, plus que l’exploit humain et technologique de parvenir à conquérir la lune, le lent travail du deuil sur un cœur en peine. Le soudain vide de l’existence de Neil Armstrong trouve son écho dramatique dans le vide spatial, d’un noir profond, avaleur de lumière. Après avoir aluni, son pied se pose sur de la poussière éternelle, ses souvenirs émergent alors des cratères lunaires, un vestige du passé apparaît, petit bracelet sans poignet. Cet ultime lien avec sa fille, Neil choisit de s’en séparer, de le laisser glisser sur cette mer de la Tranquillité, à jamais.


Arts

Cette histoire de deuil en apesanteur face à une immensité désertique, à l’horizon aussi aride que les veines de notre personnage désormais drainées de toute vie, est accompagnée des mélodies de Justin Hurwitz. La musique mélancolique nous transporte alors dans une lente valse cosmique où les étoiles semblent chanter autour nous.

71

Mais cette parenthèse hors du monde doit se terminer. Nouvelle entrée dans l’atmosphère, amerrissage au milieu du Pacifique, rapatriement puis quarantaine. Qu’en sera-t-il de la vie de Neil Armstrong après qu’il ait côtoyé d’aussi près les étoiles ? Pourra-til retrouver une vie de famille depuis si longtemps ébréchée ? Damien Chazelle répond subtilement à cette question avec le dernier plan de son film où une simple vitre résume parfaitement l’isolement solitaire et l’éloignement interstellaire qui sépare Neil de sa femme. La mer de la Tranquillité est devenue un havre de paix, une terre d’exil pour les voyageur.euse.s en quête de sens, un endroit où vie et mort n’existent pas, où le silence est la seule réponse face à l’immensité.

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Arts

Coups de cœur littéraires du mois Par William Pépin

72

Femme forêt – Anaïs Barbeau-Lavalette – Éditions Marchand de feuilles

Q

uand ils ont tiré les rubans jaunes réservés aux scènes de meurtre tout autour du parc, j’ai quitté la ville, ma famille sous le manteau. Soulagée de pouvoir protéger.

«

Cet hiver-là, je m’installe dans la Maison bleue. Je ne fais pas que passer. Je ne vacance pas. Nous vivons, à deux familles, dans la forêt. Quatre adultes et cinq enfants, de trois à neuf ans. Mes parents, plus loin sur le rang, prennent racine dans la Maison rouge.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

La vallée sera notre refuge des mois à venir. »

L’amour aux temps d’après – Sous la direction de Joshua Whitehead – Alto

Q

« uand je pense à la trajectoire de la littérature queer, particulièrement celle qui s’adresse aux jeunes adultes, je constate la longévité de son étendue et, au long de cette trajectoire, ce n’est qu’en 1982, avec l’irruption sur la scène du Bildungsroman Annie on My Mind de Nancy Garden, que nous avons pu assister à notre premier « dénouement heureux ». Dans son billet de blogue intitulé Queer Fatalism, Sara Ahmed évoque le fatalisme et la fatalité comme étant indissociables de certaines catégorisations du phénomène queer dans la mesure où « le fatalisme queer = la queeritude fatale ». Dans les façons autochtones de vivre avec le terme queer que nous en sommes venu.es à tresser dans nos systèmes linguistiques, nous sommes bien au fait du fatalisme de la queeritude depuis que l’expansion a pris pied sur l’île de la Tortue en 1492, jalon dérisoire dans la longévité de nos temporalités. »


Arts

Les ponts de Prague – Danielle Dussault – Lévesque éditeur

A

« s-tu déjà fait l’expérience d’être un homme? Ou encore une femme? Peut-être as-tu l’impression d’être les deux. Ou même ni l’un ni l’autre. Mais seulement un esprit qui flotte au creux d’un univers décalé. Éprouves-tu parfois l’étrange sentiment de venir d’ailleurs? D’un lieu que personne n’a encore jamais vu? Comme si depuis toujours, tu étais un étranger dans ta propre ville? »

Noces de coton – Edem Awumey – Les Éditions du Boréal

73

I

« l faut bien qu’un jour j’accepte cette évidence que tout ce que je possède, c’est un pauvre corps et non pas ce qu’on pourrait appeler une terre à soi, un pays, un bercail. J’ai regardé la photo que m’a offerte un jour un vieillard quelque part dans un bourg paumé du Liberia. J’ai regardé la photo, le corps grêle, souffreteux et le dos meurtri de Samuel Brown. Samuel fouetté à mort par le sieur James Hoogan, contremaître discipliné, un matin de l’année 1850, par un beau soleil dans un champ de coton de l’Alabama. Et le fils de Samuel, le petit Abraham, pleure, serré contre la robe aux couleurs du printemps de sa mère, la vertueuse Winnie qui tente de détourner ses yeux du spectacle. » Mars 2022 — Volume 07 No.2


Arts

Entre deux mondes Par Sarah-Kate Dallaire, journaliste collaboratrice

J’aime lire la nuit. C’est ici que je me permets de fuir mes pensées. Fuir tout ce qui m’entoure, me perdre. J’allume la lumière de ma table de chevet et je regarde ma bibliothèque. Une infinité de possibilités s'ouvrent à moi, mais un choix difficile m’est imposé. Il ne s’agit pas uniquement de choisir les mots que je vais lire et les personnages que je vais rencontrer, mais le monde dans lequel, pour un instant, je fuirai, je vivrai. Quelques soirs, les yeux fermés, il m’arrive de laisser ma main glisser sur la reliure des livres de ma bibliothèque. Portée par le hasard, je me laisse guider vers les bras réconfortants des fantômes de mes auteurs préférés. D’autres soirs, je m’assois pendant des heures à contempler ces portes vers des milliers de mondes, incapable de décider dans lequel plonger.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

74

Je me souviens alors d’une phrase cachée au fond de ma mémoire : « En lisant un livre, lit-on le noir ou le blanc des pages ? ». Certes, le noir remplit mon esprit, mais le blanc remplit mon imagination. Quant à la combinaison des deux – le gris – remplit mon âme. C’est dans cette même combinaison de mots et d'imaginaires que ces pages me font voyager. Ainsi, en feuilletant un livre, je ne suis plus qu’une simple lectrice. Je partage la vie d’un autre, tout en la contemplant de l’extérieur. Sans jamais vraiment m’atteindre, je vis chacune de ses peines et chacune de ses joies. Dans la plus discrète intrusion, je partage le monologue de ses pensées et ses secrets les plus intimes. Dans ces moments de lecture, séparés de par nos mondes respectifs, nous ne formons plus qu’un.


Arts

Au centre de ces univers opposés, piégée dans les limbes, mon âme erre. Itinérante de mon propre corps, je ne suis que l’hôte d’une fragilité en constant déplacement. Hors de moi, sa fiction me guide vers ma vérité, et je me laisse bercer par l’encre de ses maux et la musicalité de ses mots. Submergé par son univers magnifique, mon esprit ne peut résister à ce déracinement profond de mon être. Je rêve d’appartenir à cet autre monde, sans devoir quitter le mien complètement. M’y téléporter, ne serait-ce qu’un instant, m’offre une sérénité que lui-même ne saurait imaginer. Bien que mon univers soit plus réel, je ne saurais y appartenir pleinement sans vivre dans le sien. Cette barrière transparente du livre est à la fois le reflet du miroir qui nous sépare et le portail entre nos deux mondes. Mais la fin de son histoire n’est pas une fin en soi, puisqu’en quittant sa réalité, j’en rejoindrai une autre. Après tout, la lecture est bien plus qu’une aventure…

75

C’est mon exil.

Mars 2022 — Volume 07 No.2


Arts

Terre des hommes Par Camille Sainson, journaliste collaboratrice

76

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Photo par Flameng François


Arts

« La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. » Ces premiers mots ouvrent le roman de Saint-Exupéry. Saint-Ex pour les intimes. Tout le monde le connaît de près ou de loin, du Petit Prince à Vol de Nuit en passant par Courriers Sud. Écrivain français majeur du XXe siècle, ayant connu la guerre, aventurier des grands espaces, pionnier de l’aéropostale, ses récits à la portée philosophique sont désormais connus mondialement. Attardonsnous aujourd’hui sur son petit roman, Terre des hommes, paru en 1939. Juste avant la guerre. Rien que le titre fait office de manifeste, d’un legs dédié à l’humanité. Composé de plusieurs récits autobiographiques, c’est à travers les yeux de l’écrivain que nous survolons des paysages français comme des provinces lointaines, arides, désolées, loin de toute humanité. On se glisse dans ces pages de papier comme si nous étions dans la carlingue d’un avion, un amas de tôle, fine épaisseur entre nous et le vide, entre nous et le monde vu d’en haut. Explorateur.trice.s, nous survolons les Andes, ces montagnes qui font rêver, mais qui s’avèrent être aussi mortelles qu’un écueil à fleur d’eau. Qu’en est-il de la vie et de la mort, perché tout là-haut ? Lorsqu’on peut toucher du doigt la voûte céleste, quand nos seuls compagnons sont les doux fanaux d’étoiles lointaines, quand le silence est tout ce qui nous reste ? « Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort. »

77

L’écrivain nous raconte alors comme il a de peu échappé à la mort, alors qu’il s’était écrasé au milieu du Sahara libyen. Noyé dans cette immensité de sable, la soif devient sa pire ennemie. Il redoute le moment où ses yeux se rempliront de lumière, moment qui annoncera la fin, la chute du corps, l’évaporation de l’âme. On peut tenir dix-neuf heures sans boire au milieu du désert. Les mirages entourent l’aviateur, le tentent et le distraient, le font avancer, parfois reculer, mais il continue de marcher. Il le faut. S’il s’arrête, il mourra, il le sait. Il sera finalement sauvé par un Bédouin, un homme à qui il devra la vie. Cet épisode au centre du désert est celui de la solitude, de la peur, du courage aussi. Loin d’être un récit de fiction, le caractère authentique de l’œuvre nous prend aux tripes: serions-nous capables de faire de même ? Face à l’adversité, à la force meurtrière de la nature, aurions-nous la volonté de nous relever ? De continuer d’avancer ? L’engagement de l’auteur dans la résistance, son dévouement pour sa patrie et ses qualités littéraires font de lui une figure particulière, quasi mystique, une force humaine qui a su rivaliser avec la nature, dompter les tempêtes, apprivoiser la nuit. C’est en 1944 qu’il s’évanouit, dernier reflet de fer sur la mer, englouti par les flots, dans la carcasse de son avion. Terre des hommes devient un testament, un appel lancé depuis les ténèbres en quête de sens, de vérité, d’humanité. Saint-Exupéry avait foi en cette terre parfois hostile, dangereuse, inhospitalière, mais qui, parce qu’elle est la terre des hommes, renferme un espoir, celui de la fraternité.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

« Je renonce donc peu à peu au soleil. Je renonce aux grandes surfaces dorées qui m'eussent accueilli en cas de panne… Je renonce aux repères qui m’eussent guidé. Je renonce aux profils des montagnes sur le ciel qui m’eussent évité les écueils. J'entre dans la nuit. Je navigue. Je n'ai plus pour moi que les étoiles… Cette mort du monde se fait lentement. Et c'est peu à peu que me manque la lumière. La terre et le ciel se confondent peu à peu. Cette terre monte et semble se répandre comme une vapeur. Les premiers astres tremblent comme dans une eau verte. »


Arts

Virginie Fortin : Temps et humour disloqués Dans quelques semaines, la tournée du deuxième one-woman-show, Mes sentiments, de Virginie Fortin débutera à travers le Québec. Le 17 février dernier, j’ai eu la chance d’assister à l’un de ses derniers rodages au théâtre du Petit-Champlain. Après Du bruit dans le Cosmos, l’humoriste revient avec un spectacle brillant, un peu absurde, mais lucide surtout. Par Emmy Lapointe, rédactrice en chef

Impact Campus : Le stand up reprend un peu les codes de l’autofiction, c’est-à-dire que le.la narrateur.rice et l’auteur.rice sont confondu.e.s. Comment joues-tu avec la frontière entre la réalité et la fiction ?

78

Virginie Fortin : C’est vrai que le stand up, c’est un peu bizarre, parce que c’est un texte que tu as dit plusieurs fois et que tu dois faire comme si c’était la première fois à chaque spectacle. Après ça, c’est facile de faire comme si c’était la première fois que tu le dis, parce que c’est réellement la première fois que tu le dis à ces gens-là. On est toujours devant une nouvelle salle, devant une nouvelle ambiance. Mon personnage de scène, il n’est pas calculé, c’est-à-dire qu’il arrive quasiment tout seul. Virginie avant le spectacle, c’est certain qu’elle est stressée, qu’elle a peur de tout oublier, mais une fois sur scène, le personnage en contrôle embarque. Je ne choisis pas délibérément un personnage de scène, c’est seulement que je deviens la personne que j’ai besoin d’être au moment où j’ai besoin de l’être. I.C. : La cognition (et la dissonance cognitive) et le langage semblent jouer un rôle majeur dans l’articulation de tes textes. Qu’est-ce qui t’intéresse dans les mécanismes cognitifs/langagiers ? Quels autres procédés utilises-tu ? V. F. : Dans mon stand up, c’est certain qu’il y a beaucoup d’éléments qui partent de la sensation étrange que j’ai par rapport au fait qu’on fait des choses qu’on ne devrait pas être en train de faire. Ça m’est souvent arrivé de mettre de l’avant mon propre manque de cohérence, le « il me semble qu’on ne devrait pas être en train de faire ça ». Et dans ce deuxième spectacle-là, c’est un état que j’ai constamment. Ce que je veux dire, c’est que je suis consciente que je fais des choses comme travailler, devenir quelqu’un tout en ayant la vague impression que tout ceci n’est pas supposé exister. Alors j’imagine que comme c’est mon état de base, ça se retrouve dans toute ma façon d’écrire. J’aurais de la difficulté à te dire comment je le fais exactement, mais pour faire comprendre mon sentiment aux autres, je le déguise en blagues.

Mars 2022 — Volume 07 No.2

I.C. : La troisième saison de Trop a été présentée l’an dernier. As-tu d’autres projets de jeu dans les mois à venir ? C’est vrai que Trop, c’est le truc le plus fun que j’ai fait de ma vie, mais j’ai aussi eu la chance de tourner dans une série dramatique à l’automne qui s’appelle Pour toi Flora. Ça devrait sortir sur Tou.tv, puis sur Radio-Canada. Je viens aussi de commencer un tournage pour un film de Noël, 23 décembre, scénarisé par India Desjardins et réalisé par Myriam Bouchard, avec un super casting. Alors, je suis contente de pouvoir continuer à être comédienne et humoriste.


Arts

Photo par Agence M

Quiz années 2000 79 Constat : Virginie Fortin est plutôt une enfant des années 90, mes calculs n’étaient pas bons. Nathan ou Lucas ? Moi, c’est certain que je suis team Chad Michael Murray qui est donc Lucas. Edward ou Jacob ? Comme je viens de la génération Buffy contre les vampires, Edward. Mais en même temps, ça a l’air que Robert Patinson n’a pas nécessairement la meilleure hygiène. Ramdam ou Watatatow ? Moi, j’étais plus Watatatow, mais je choisirais Ramdam pour les habiles apartés à la caméra. Personnage préféré de Gilmore Girls ? Je ne me rappelle plus trop des personnages, mais je dirais Jess, parce que je le trouvais sexe. Avoir comme alarme matinale « Embarque ma belle » ou « Un ange qui passe » ? Mars 2022 — Volume 07 No.2

Définitivement « Embarque ma belle » comme réveille-matin.


Arts

80

Coco Chanel ´- Photo par Henry Clarke

Tunnel Cachemire

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Par Gabriel Tremblay, directeur général Matante Lainage, c’était comme ça qu’on l’appelait mes soeurs du moins de leurs souvenirs elles ne l’ont jamais vue porter deux fois le même tricot Maman nous racontait même va savoir si c’est vrai qu’elle avait creusé un walk-in souterrain qui traversait le village de bord en bord

Longue histoire courte (pointe) Matante Lainage dans une autre vie fut une couturière de renommée régionale Les fashion victims des quatre coins de la Mauricie s’arrachaient ses créations tandis que les traîneux de bottines devaient prendre rendez-vous des mois à l’avance pour réparer leurs bas de pantalons

Si Batiscan sonne pas mal moins glamour que Milan ou Londres Tatie n’avait rien mais rien à envier aux célèbres designer du Vieux Continent


Arts

81

Vivienne Weswood - Photo par Robin Laurance

Sans ses 16 frères et soeurs je suis persuadé qu’elle aurait pu devenir une pionnière de la mode Vivienne Westwood Coco Chanel

à se demander si elle ne sacrifiait pas moutons alpagas

J’ignore si la légende de Matante Lainage est romancée inventée de toute pièce elle aura le mérite de me donner le sourire quand j’essaye sans sacrer de réparer mes bas troués

Mars 2022 — Volume 07 No.2

Lorsque mes frangines se faisaient garder son atelier au grenier était un lieu culte sanctuaire cadenassé la chambre des secrets

inondée en mérinos parfois elle s’y enfermait pendant des journées des nuits entières sans vitamine D


Arts

Par Camille Sainson, journaliste collaboratrice

Mars 2022 — Volume 07 No.2

82

J’attends secrètement Que les pas des géants M’emmènent et me traînent Là où roulent les océans. Perdue sur la grève La sécheresse sur mes lèvres J’attends ton baiser au goût salé Depuis trop longtemps emporté, Ballotté, noyé peut-être Par la fougue d’une marée inconnue. J’attends, solitaire, comme un marin Perdu en mer, un éclat, un reflet, une voix Soufflant parmi les goélands. Espérant que le vent m’emporte Survoler les mers à la poursuite d’un rêve J’attends ton appel, celui du large, d’un souvenir égaré, Appel à te suivre, Sans me retourner.


Arts

aquaforme Par Érika Hagen-Veilleux, journaliste collaboratrice

83

Mars 2022 — Volume 07 No.2

j’ai l’argile de la face mouillé le clergé call une messe d’urgence veut éponger le déluge je ris les cathédrales manquent de lubrifiant je me pousse avec mes liquides je vais dormir dans les piscines la nuit lâche lousse les chiennes qui vivent dans mes cuisses

Photo par pixabay


OUVERTE ET SÉCURITAIRE POUR TOUS

La plus grande équipe en médecine du sport à Québec 418 656-5501


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Exil - Mars 2022 by Impact Campus - Issuu