N° 203
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TOUCHER DU BOIS
LUCIEN MINVILLE, UN FORESTIER HEUREUX LES RISQUES DU MÉTIER LE TEMPS OÙ LA FUMÉE DES CHEMINÉES DE LA GASPÉSIA S’ÉLEVAIT VERS LE CIEL
10,50 $
MAGAZINE D’HISTOIRE AVRIL – JUILLET 2022
N° 203 :
TOUCHER DU BOIS 6
Dossier
Collection famille Veillette
LES NORVÉGIENS SUR LE SAINT-LAURENT : ACHEMINEMENT DU BOIS GASPÉSIEN VERS LES MARCHÉS EUROPÉENS Marc-Antoine DeRoy
10
ZÉNON VEILLETTE ET L’ÉTABLISSEMENT DE LA COMPAGNIE LÉO PERREAULT LTÉE EN GASPÉSIE Carole Veillette
L’EXPLOITATION FORESTIÈRE À GRANDE-VALLÉE NE DATE PAS D’HIER
12
LUCIEN MINVILLE, UN FORESTIER HEUREUX
15
LES RISQUES DU MÉTIER
23
LE TEMPS OÙ LA FUMÉE DES CHEMINÉES DE LA GASPÉSIA S’ÉLEVAIT VERS LE CIEL
Guylaine Fournier
Michel Mainville
Dossier
Marie-Pierre Huard et Marie-Josée Lemaire-Caplette
28 32
Photoreportage
UNE ROUTE SEMÉE D’EMBÛCHES! L’INDUSTRIE FORESTIÈRE À BARACHOIS SOUS L’ŒIL DE L’ARPENTEUR-GÉOMÈTRE Christian Roy
35 LE PARFUM DORÉ DE MARSOUI
36
Anne Sohier
LE RETOUR DU CHANTIER À NOËL Marjolaine Proulx
ELOI BOULAY ET LES MOULINS À BOIS, UNE HISTOIRE DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION À L’ANSE-À-VALLEAU Benoît Tapp
Photo : Parcs Canada / É. Devoe
50
OMER POIRIER : UNE DÉCENNIE À BÛCHER ET DRAVER DU BOIS Omer Poirier et Marie-Josée Lemaire-Caplette
Jacques Bouchard
Comité de développement de Marsoui
30
9
Chronique
18
Avril – Juillet 2022 203, vol. 59, n° 1
44
Nos objets
46
Camillia Buenestado Pilon
LE PATRIMOINE DE MGR ROSS
Nos personnages
GRAND-PÈRE ÉDOUARD POIRIER À ALEXIS À PIERRE À CHARLES André Babin
48
Nos Gaspésiennes
RITA GAGNÉ, URSULINE : « J’AI MARCHÉ LA GASPÉSIE »
André Philippe
UNE BIBLIOTHÈQUE AU BOUT DU MONDE Émilie Devoe
Bûcherons qui transportent, à l’aide de chevaux, des billes de sciage en empruntant des sentiers de fortune dans la région de Gaspé, années 1930. Collection Michel Mainville
LA CRÉATION DE PÉPINIÈRES FORESTIÈRES
Vicky Boulay
Notre histoire
Couverture
39
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Éditeur
Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
[1]
Avril – Juillet 2022 N° 203, volume 59, numéro 1
Éditeur : Musée de la Gaspésie
Fondé en 1963, le Magazine Gaspésie est publié trois fois par an par le Musée de la Gaspésie. Le Magazine vise la diffusion de connaissances relatives à l’histoire, au patrimoine culturel et à l’identité des Gaspésiennes et des Gaspésiens. Il est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).
Comité de rédaction
Marie-Pierre Huard, Gabrielle Leduc, Marie-Josée Lemaire-Caplette, Paul Lemieux, Élaine Réhel et Jean-Philippe Thibault
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Auteurs et collaborateurs
André Babin, Jacques Bouchard, Vicky Boulay, Camillia Buenestado Pilon, Sylvie Bujold, Marc-Antoine DeRoy, Émilie Devoe, Guylaine Fournier, Marie-Pierre Huard, Michel Mainville, André Philippe, Omer Poirier, Louisette Poirier, Marjolaine Proulx, Christian Roy, Anne Sohier, Martin St-Onge, Benoît Tapp et Carole Veillette
Conception graphique et infographie Maïlys Ory | Graphiste
Révision linguistique Robert Henry
Distribution en kiosque Jean-François Dupuis
Impression
Deschamps Impression
Plateforme numérique magazinegaspesie.ca
Dépôt légal Bibliothèque et Archives Canada, ISSN 1207-5280 (imprimé) ISSN 2561-410X (numérique) Bibliothèque et Archives nationales du Québec, ISBN 978-2-924362-26-6 (imprimé) Copyright Magazine Gaspésie Reproduction interdite sans autorisation Nous reconnaissons l’appui financier du gouvernement du Canada.
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Magazine Gaspésie
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[AVANT-PROPOS]
Quai de Sainte-Anne-des-Monts, vers 1930-1940. Musée de la Gaspésie. Collection Chantal Soucy. P247/9/3
VOYEZ UN FILM D’ARCHIVES SUR LE TRANSPORT DU BOIS À CARLETON
LA FORÊT, GRANDE RICHESSE DU PAYS GASPÉSIEN « Toucher du bois » est une expression qui signifie « s’attirer la chance ». Il n’y a pas à dire, l’immense étendue de la forêt, qui couvre 85 % du territoire, porte chance aux Gaspésiens. Le bois permet d’abord de survivre à cette colonie de peuplement. Puis, de la forêt aux moulins, il offre des centaines et des centaines d’emplois à plusieurs générations de Gaspésiens qui auraient sans doute dû quitter la région autrement. Travailler sur les chantiers forestiers l’hiver vient compléter le mode de vie des agriculteurs et même des pêcheurs. Le bois est un moteur économique important, voire essentiel au développement de la péninsule. Surtout, il montre la ténacité et la vaillance de milliers d’hommes, voulant simplement gagner leur vie et nourrir leur famille. Il révèle la force de ces « bûcheux » et de ces « scieux » qui ont le cœur à l’ouvrage, malgré l’éloignement et le froid, malgré le travail éreintant et dangereux. Il révèle aussi la force de ces femmes qui prennent en charge la maisonnée durant de longs mois.
Comme dans l’temps Sylvie Bujold
Artiste peintre et résidente de Saint-Siméon
Historiquement, le cheval est utilisé tant pour dessoucher les terres que pour les cultiver, jouant ainsi un rôle de premier plan dans l’occupation du territoire. Au fil des décennies, ces chevaux ont travaillé fort, dans des conditions difficiles et un climat rigoureux. Maintenant, rares sont ceux qui travaillent encore la forêt de cette manière et je suis très chanceuse d’avoir pu profiter de ce moment unique à Pointe-àla-Croix. C’est très impressionnant de voir l’animal écouter à la voix et se rendre directement au point prévu, sans meneur, ni contrainte, et ce, dans un calme déconcertant. Un moment magique. Je souhaite que mon œuvre soit un humble hommage à ces courageuses bêtes qui nous ont tant donné.
Sylvie Bujold, Comme dans l’temps, peinture acrylique, 76,2 x 101,6 cm, 2022. Collection de l’artiste
Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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Sciotte à cadre, communément appelée scie St-Joseph, tournant du 20e siècle. De fabrication artisanale ou industrielle, elle est l’ancêtre de la sciotte à archet que l’on connaît aujourd’hui. Musée de la Gaspésie
Une industrie en plein essor
Bien que s’amorçant dès la fin du 18e siècle, l’industrie forestière connaît son essor de la fin du 19e au milieu du 20e siècle. L’arrièrepays est lent à se développer, en raison principalement du problème du transport. Avant la construction
des routes, les rivières servent de chemins. Vers 1915, ce sont 120 petites et grandes scieries qui sont recensées partout dans la péninsule, autant dans la vallée de la Matapédia et la baie des Chaleurs que sur la pointe, en Haute-Gaspésie, et ce, jusqu’à Matane. Pour les alimenter,
il faut du bois, beaucoup de bois. Pins, cèdres, épinettes, bouleaux, peupliers, noyers, frênes, érables, etc., tout y passe. La construction navale ayant alors fortement diminué, une partie sert à la demande locale, en bois de chauffage et de construction, ainsi qu’aux traverses ou dormants de chemin de fer, mais la majeure partie est exportée. Aux 18e et 19e siècles, le bois est le deuxième produit d’exportation en Gaspésie, après la morue séchée salée. Le « grand bois » faisant défaut ailleurs au pays, les coûts de transport liés à l’exploitation dans la péninsule sont justifiés. Une grande partie du bois brut ou semi-fini est expédié au Nouveau-Brunswick, aux États-Unis, en Angleterre et même en Norvège et en Amérique du Sud. Il faut patienter jusqu’au tournant du 20e siècle pour que les usines de pâtes et papier fassent leur apparition, entre autres, l’usine du Grand Sault à Rivière-Madeleine et
Des chemins de rivière aux chemins de terre Tout d’abord, mon père Honoré St-Onge (1898-1974) a travaillé sur la rivière Bonaventure à la construction des camps de gardiens. Par la suite, il devient guide et gardien l’été, puis l’automne et l’hiver, gérant du Syndicat forestier de Saint-Alphonse dans les chantiers : coupe de mâts de bateaux, de billots et de bois de pulpe pour des industriels locaux et du Nouveau-Brunswick. Le tout était dravé sur la rivière Bonaventure où il était aussi gérant des draveurs. Les façons de faire de l’époque, la drave et le transport des billes par les chevaux, ne brisaient pas les forêts. De son côté, la forêt se régénérait naturellement, les essences d’ombre poussant au pied des essences de lumière.
Avec la fin de la drave et l’introduction de la mécanisation au début des années 1960, « Noré » a réalisé les chemins de pénétration en arrière de Saint-Alphonse-de-Caplan pour les compagnies forestières, toujours par l’entremise du syndicat. Il dessinait les tracés, s’orientant à l’aide de sa boussole et s’assurant de la meilleure route pour se rendre aux chantiers, puis il ouvrait les chemins. Au fil des ans, il fallait aller de plus en plus loin, la forêt reculait. Martin St-Onge Fils d’Honoré St-Onge et résident de New Richmond
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MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022
Boussole d’Honoré St-Onge, vers 1900. Collection famille St-Onge
[AVANT-PROPOS] la Gaspésia à Chandler, toutes deux ayant fortement marqué la mémoire collective. Bûcherons, mesureurs, draveurs, camionneurs, cuisiniers, contremaîtres, marchands, mécaniciens, scieurs, opérateurs de pâte, meuleurs de rouleaux… des milliers de Gaspésiens ont œuvré à l’exploitation, au transport et à la transformation du bois, et ce, depuis plus de 150 ans maintenant. Comme le souligne si bien Antoine Bernard dans La Gaspésie au soleil : « Une harmonie secrète, un accord mystérieux existe ici entre la forêt, la mer et l’homme qui s’agite entre ces deux immensités. »1.
Yvon Poirier à l’œuvre, vers 1988. Collection famille Poirier
Toute une vie en forêt! Yvon Poirier a 80 ans et travaille toujours dans le bois. Il commence dans les camps forestiers à 14 ans avec son père Léo. « J’ébranchais avec la hache, papa coupait avec la sciotte. »1 Le souvenir de cette première expérience est toujours frais puisqu’en octobre de la même année, soit en 1955, il se perd en forêt et doit y passer la nuit! Une battue s’organise vite, mais il retrouve finalement son chemin le lendemain après avoir marché plus de 35 milles (56 km). Malgré quelques incidents, il garde de bons souvenirs des soirées à jouer aux cartes et à tirer du poignet. En 1973, il achète sa première « timberjack »! La débusqueuse remplace Pitt le cheval pour transporter le bois coupé. Après 66 ans, c’est cette année qu’il tire sa révérence, l’amour de la forêt toujours aussi intact.
Ce n’est qu’un au revoir
Nous saluons deux membres du comité de rédaction qui, après plusieurs années d’implication, se tournent vers d’autres horizons. La rigueur et les connaissances de Ginette Roy, membre depuis 2013, ainsi que la sensibilité et la générosité de Danièle Rail, membre depuis 2016, nous manqueront. Remerciements chaleureux à toutes les deux! Ce n’est toutefois qu’un au revoir puisque votre contribution prendra d’autres formes et que vous demeurez de fidèles amies du Magazine. Note
1. Antoine Bernard, La Gaspésie au soleil, 1925; réédition, Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Lambda, 2018, p. 311.
Yvon Poirier, avec la complicité de son épouse Louisette et de son fils Francis Résidents de Saint-Elzéar
Note
1. Louise Bourque, « La vie dans les chantiers forestiers », Le Journal de l’Association forestière, 19 décembre 1999, p. 3.
Marie-Josée Lemaire-Caplette
Rédactrice en chef du Magazine Gaspésie, Musée de la Gaspésie
• Service professionnel et courtois • Équipement de dernière technologie • Très bel inventaire de montures en vogue
EN VUE GASPÉ 8-A, rue de la Cathédrale
418.368.2122
Vos optométristes de famille : Dre Lucie Tremblay OD et Dr Louis Thibault OD
[DOSSIER]
Cette photo est sans doute familière à certains puisqu’elle a, entre autres, été publiée dans le Magazine Gaspésie il y a plusieurs années. Nous apprenons qu’il s’agit d’Omer Poirier, près du ruisseau Square Forks qui se jette dans la rivière Cascapédia, entre 1955 et 1958. Un affluent de ce ruisseau se nomme justement Valmore Bernard, l’oncle et le contremaître d’Omer. En plus de se reconnaître, M. Poirier identifie clairement son cheval avec qui il a passé sept hivers ainsi que les rênes en cuir qui sont les siens. Photo : Charles-Eugène Bernard Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard et Estelle Allard. P67/B/2a/3/8
OMER POIRIER : UNE DÉCENNIE À BÛCHER ET DRAVER DU BOIS
La décennie 1950, Omer Poirier la passe en forêt à bûcher, charrier et draver du bois, suivant le cycle des saisons. Il raconte avec entrain le détail des camps et du travail à abattre, partageant principalement ses souvenirs le long de la Cascapédia et témoignant du quotidien de nombreux Gaspésiens de l’époque qui partaient de longues semaines dans l’arrière-pays pour gagner leur vie.
Récit d’Omer Poirier
Bûcheron et draveur de 1951 à 1962 et résident de Saint-Siméon
Avec la collaboration de Suzette et Yves Poirier
Enfants d’Omer Poirier
Rédigé par Marie-Josée Lemaire-Caplette
Rédactrice en chef
L
a première expérience dans le bois d’Omer Poirier remonte à 1950 alors qu’il a 17 ans. Il est aide-cuisinier avec sa mère Philomène pour la Bathurst Power and Paper Company dans un camp en Gaspésie. D’août à mars, il donne [6]
MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022
un coup de main à la préparation des trois repas par jour et lave la vaisselle. Ce sont 40 pains qui sont fabriqués quotidiennement, sauf le dimanche, et un nombre incalculable de patates qui sont épluchées! Trois poêles à bois côte à côte sont
utilisés pour la cuisine. Au début des années 1960, des génératrices font leur apparition dans les camps, ce qui facilite le quotidien. Dès l’année suivante et pour la dizaine d’années à venir, Omer est à la fois bûcheron et draveur un peu
[DOSSIER] partout, principalement en Gaspésie, mais aussi en Abitibi et sur la Côte-Nord. « On connaissait des jobbers (entrepreneurs à forfait) qui nous disaient où il manquait de bras. » Les « run » durent généralement de deux à trois mois. Dans un camp, on peut dénombrer jusqu’à 60 bûcherons plus le personnel pour un total d’environ 90 personnes et une trentaine de chevaux. Certains dortoirs comptent 40 hommes sur des lits de paille. Naturellement, pas de douche! Au printemps, on se lave dans la rivière.
Le bûchage
De la mi-août à la mi-décembre, c’est le bûchage. La première année, Omer utilise la sciotte. Dès la suivante, il achète une scie à chaîne McCulloch à Cascapédia, un outil nouvellement disponible. M. Poirier sera le deuxième à s’en procurer une dans le coin. « C’était lourd, 33 livres vide d’essence! On coupait plus de bois, mais ça coûtait pas mal plus cher.
En 1952, j’ai payé ma scie entre 150 et 200 $ et fallait la remplir de gaz. La sciotte, ça allait moins vite, mais ça ne coûtait rien. On passait une lame par mois; la lame était vendue 50 sous. » Tout l’automne, on abat donc les arbres sur d’immenses territoires de forêts gaspésiennes encore vierges.
Le charriage
Après l’avoir mesuré, on transporte le bois à l’aide de traîneaux tirés par des chevaux, environ deux cordes et demie par voyage. Il existe une véritable solidarité entre les hommes et les chevaux, complices du dur labeur à réaliser. Jusqu’au début du mois de mars, le bois est charrié sur des traîneaux jusqu’au cours d’eau le plus près où il est pilé sur ses abords en vue de la drave. Pour donner un ordre de grandeur, lors de la mise à l’eau au printemps, ce sont 100 000 cordes de bois, provenant de dix camps de bûcherons, qui flottent sur la rivière Cascapédia! Lorsque le transport du bois est terminé, les chevaux sont destinés aux cultivateurs de la saison estivale jusqu’aux récoltes, puis ils montent à nouveau aux camps un peu avant les Fêtes.
La drave
Comme de nombreux Gaspésiens, Omer Poirier se rend parfois dans des camps à l’extérieur de la Gaspésie pour gagner sa vie. Ici, il est bûcheron en Abitibi, vers 1952-1953. Collection Omer Poirier
Après une pause de quelques semaines, c’est le début de la drave. Selon la fonte des eaux, elle s’étend d’avril ou mai jusqu’en juin. Une centaine d’hommes jettent les pitounes à la main dans les ruisseaux et la rivière. Un « boom » (estacade) est installé en travers de la rivière à l’embouchure de la mer pour ne pas que le bois parte à la dérive. Omer Poirier se souvient très bien de sa première fois. « On n’avait aucune expérience, on était jeune! On était 12 hommes dans un canot de 20 pieds de long, aucun de nous ne savait nager… Pas de ceinture! Au décollage, on entendait les pitounes casser! Mais on n’avait pas peur, on n’était pas conscient du danger. » Les hommes suivent donc la rivière jusqu’à la mer, s’assurant que le bois descende. Quand l’eau baisse, les billes de bois restent prises et forment des embâcles. On doit donc
Omer Poirier devant la « cookerie » (cuisine) alors qu’il est aide-cuisinier dans un camp situé à 70 milles (113 km) de la mer (près du mont Albert), 1950. De gauche à droite : Rosa Bujold, épouse de M. Bernard; Valmore Bernard, contremaître; Philomène Poirier, mère d’Omer; et Omer Poirier. Collection Omer Poirier
demeurer trois ou quatre jours au même endroit, le temps de les déprendre. Parfois, la dynamite est même nécessaire. La drave, c’est 12 heures de travail par jour, peu importe la météo. C’est prendre son déjeuner au camp de fortune et deux lunchs d’une demiheure sur le pouce, puis dormir dans des tentes, sur des branches de sapin. « J’ai vu des hommes brailler de mal et de fatigue. » témoigne M. Poirier. Quand le bois est enfin rendu à l’embouchure de la rivière, c’est au tour du « tug » Cascapédia (remorqueur) de poursuivre. Les estacades flottantes, chacune chargée d’environ 3 000 cordes de bois, sont touées à travers la baie des Chaleurs jusque de l’autre côté, au Nouveau-Brunswick. Puis, le remorqueur de la Bathurst Power and Paper Company prend le relais à un mille (1,6 km) de l’usine. Il hale les estacades jusqu’au monte-billes qui achemine les billes de bois dans l’usine de pâtes et papiers, Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Les moulins de New Richmond
Les estacades flottantes retiennent le bois à l’embouchure des rivières ou dans les baies. Estacades à Gaspé, avec Lloyd et Vincent Agnesi, 1954. Musée de la Gaspésie. Fonds Famille Agnesi de Douglastown. P306/3/3/1
enfin rendues à destination. On ne verra plus de bois traverser la baie, passant du Québec au NouveauBrunswick, à partir des années 1960 : pour conserver ses droits de coupe en Gaspésie, la compagnie devra transformer le bois dans la même province, soit au Québec. Elle construira ainsi une usine à New Richmond.
d’hommes venus de partout, la fraternité, le « jouage » de tours… Pour sa part, il a cessé quelques années après son mariage, ayant trouvé un emploi plus lucratif et préférant demeurer près de sa famille. Aujourd’hui âgé de 88 ans, il aime toujours autant se promener en forêt.
Bien connue pour sa cartonnerie mise en service en 1965, New Richmond possède une riche histoire liée à la transformation du bois. Le premier moulin à scie est celui de William Cuthbert, qui deviendra le moulin Montgomery après son décès. En fonction de 1840 à 1925, c’est une dizaine de bateaux chargés de bois qui partent pour l’Europe à son apogée. Puis, les familles Nadeau, Henderson, Starrack, Pardiac, Meigs, Snell, Cyr, Fairservice et Fair y exploitent aussi des moulins entre 1890 et 1960. Dès 1895, la New Richmond Lumber Company Limited voit le jour. Ses actions sont achetées en 1904 pour devenir la Cascapédia Manufacturing and Trading Cie : 40 à 50 employés œuvrent au moulin et 75 à la coupe du bois. Elle se consacrera à la coupe à partir de 1920 et il faudra attendre près de 50 ans pour qu’une usine de pâtes soit implantée.
La maigre paie
Il y a deux types de salariés, ceux à gages et ceux à la « job » (à forfait). Les premiers sont payés 5 $ par jour alors que les seconds sont rémunérés 4 $ par corde de bois pour le bûchage et 2 $ par corde pour le transport. Chaque bûcheron doit débourser 50 cents par jour pour ses trois repas, montant qui est déduit de son salaire. Il doit aussi payer lui-même son voyagement : selon la destination, par train, puis par autobus jusqu’au camp. Les quelques semaines par année où ils sont sans travail, ils reçoivent 7 $ par semaine « chômée ». Afin de pouvoir comparer, Omer raconte qu’il a travaillé à la construction du chemin de fer à Sept-Îles vers 1952. Il est alors payé 80 cents de l’heure, « de la belle argent ». Malgré le travail éreintant et la petite paie, Omer Poirier garde de bons souvenirs de cette période : les retrouvailles chaque année [8]
MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022
Bois le long de la rivière Cascapédia, entre 1955 et 1958. Photo : Charles-Eugène Bernard Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard et Estelle Allard. P67/B/2a/3/5
[DOSSIER]
Groupe de marins étrangers, fort probablement des Norvégiens, accompagnés de gens de Sainte-Anne-des-Monts, tournant du 20e siècle. Photo tirée de : Sainte-Anne-des-Monts : une histoire en images, sous la direction de Francis Pelletier, Société d’histoire de la Haute-Gaspésie, 2011, p. 408.
LES NORVÉGIENS SUR LE SAINT-LAURENT : ACHEMINEMENT DU BOIS GASPÉSIEN VERS LES MARCHÉS EUROPÉENS « Je suis la nouvelle Norvège ». Nelligan ne se trompe pas. Soir d’hiver, publié en 1903, est écrit à l’apogée de la présence norvégienne dans le Saint-Laurent. Sans doute un hasard, mais tout de même révélateur de cette proximité. Ce petit royaume nord-européen est alors une puissance commerciale maritime. Les historiens font remonter ce long processus au 11e siècle. Mais un fait demeure : la navigation est une des spécialités de ce peuple nordique depuis les épopées vikings.
Marc-Antoine DeRoy
Directeur général, Société d’histoire de la Haute-Gaspésie
M
ille ans après la découverte du « Vinland », les Norvégiens mouillent à nouveau dans les eaux du Saint-Laurent. C’est ainsi que se tissent dans la seconde moitié du 19e siècle des liens politiques et commerciaux entre le prospère industriel Théodore-Jean Lamontagne de Sainte-Anne-desMonts et des élites de ce lointain royaume, notamment par le truche ment des capitaines Norcross, Slaisland et Solberg. Lors de leurs passages en Gaspésie, ceux-ci discutent affaires au manoir Lamontagne sur le cap aux Groseilliers. Le puissant Annemontois exercera même des fonctions consulaires pour représenter les intérêts scandinaves dans l’est du Canada. Selon l’historien Mario Mimeault, les navires norvégiens viennent chaque été recevoir leurs cargaisons de bois à Matane, Cap-Chat, SainteAnne-des-Monts et La Madeleine. Édouard Vachon, le gendre de M. Lamontage, est également un important fournisseur pour les Européens : son chantier de coupe forestière est le plus important de toute
la Gaspésie du nord. Rivière-Madeleine lui doit d’ailleurs son premier grand essor économique. Mimeault nous rappelle aussi qu’à cette époque, des projets de colonisation norvégienne ont même été planifiés à Saint-Georges-de-Malbaie. Dans les dernières années de « l’empire » Lamontagne, l’Américaine Effie Molt-Bignell visite SainteAnne-des-Monts (1904 et 1905). Son témoignage à propos de cette présence scandinave est instructif et émouvant. « La vue de tout navire norvégien, en route vers nos rives en quête de bois de fuseau, provoque un intérêt considérable. Les spectateurs de la Côte l’accueillent avec des commentaires sans fin. »1 Les Norvégiens laissent ainsi un grand vide dans la communauté lorsqu’ils quittent à la suite du chargement. Avec leurs « histoires poignantes »2, ces marins étrangers incarnent une ouverture sur le monde. En 1914, l’Empress of Ireland est percuté par un charbonnier norvégien, autre signe de l’omniprésence dans le fleuve et le golfe de cette marine marchande incontournable
pour les échanges commerciaux. À la fin des années 1930, près de 7 % du tonnage mondial transige par cette flotte. Étant un des plus petits pays au monde, le Royaume de Norvège est alors la quatrième puissance navale de la planète. Le ravitaillement en carburant par la marine norvégienne est décisif pour les victoires alliées durant la Seconde Guerre mondiale. Cet effort de guerre a toutefois pour funeste conséquence de réduire de moitié la flotte de ce pays scandinave. Or, au sortir de la guerre, c’est un long processus de reconstruction qui s’amorce. Les Norvégiens disparaîtront graduellement des côtes gaspésiennes. Notes
1-2. Effie Molt-Bignell, Saint Anne of The Mountains, The Story of a Summer in a Canadian Pilgrimage Village, Boston, Badger, 1912; traduit en 1983 par l’abbé Roland Provost : La vie quotidienne en Gaspésie au début du siècle, p. 103-104.
LISEZ UN EXTRAIT DU RÉCIT D’EFFIE MOLT-BIGNELL
[DOSSIER]
Installations de la scierie à Grande-Vallée, vers 1910-1925. Musée de la Gaspésie. Fonds Cornélius Brotherton. P141/3
L’EXPLOITATION FORESTIÈRE À GRANDE-VALLÉE NE DATE PAS D’HIER Le 23 mars 1691, François Hazeur, qui exploite deux moulins à scie à La Malbaie, obtient la concession de la seigneurie de la Grande-Vallée-des-Monts-Notre-Dame par le gouverneur Frontenac et l’intendant Champigny. En principe, l’un des objectifs d’une telle concession est d’encourager le peuplement de la colonie naissante. Cependant, dans ce cas-ci, l’exploitation des ressources forestières bénéficie aux notables qui se voient concéder de si grandes étendues de terrain.
Jacques Bouchard
Notaire honoraire et résident de Petite-Vallée
L
’ère des entreprises forestières débute plus sérieusement en 1899 lorsque Lindesay Beaumont Beaumont1 vend la seigneurie à la compagnie H. Lovell & Sons pour la somme de 25 000 $, soit l’équivalent d’environ 2 700 000 $ de nos jours. L’acheteur autorise le vendeur à conserver la propriété des droits de prospection et d’exploitation des minéraux et des huiles minérales (pétrole). Le 7 mai 1900, H. Lovell & Sons cède la seigneurie à la Grand Valley Lumber Compagny. Dans les faits, ce sont les mêmes actionnaires et administrateurs, car l’acheteur est représenté par Henry Lovell, Moodie B. Lovell, Charles Lovell et Fritz Lovell, tous de Coaticook. Le montant de la [10]
MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022
vente est identique à celui de l’année précédente. Le 7 mars 1919, la Grand Valley Lumber vend à son tour la seigneurie. Cette fois, les représentants sont les administrateurs Stanley D. Boah et Francis G. Busch, tous deux de Montréal puisque le siège social a été déménagé. La vente est effectuée en faveur de William Power de Québec qui s’identifie comme marchand de bois, pour la somme de 225 000 $. C’est donc dire que pendant 20 ans, la Grand Valley Lumber a pu faire le négoce du bois et en retirer des sommes appréciables et qu’en plus, son investissement initial de 25 000 $ en vaut 225 000 $, un rendement annuel de quelque 11,6 %.
À la suite du décès de William Power, sa succession vend la seigneurie et son exploitation forestière à la Peninsula Lumber Company. Le prix convenu le 7 février 1921 est établi comme suit : « l’acheteur s’engage à payer le solde de prix de vente dû à Grand Valley Lumber Company au montant de 140 000 $, en plus d’une participation au capitalactions de l’acheteur, pour une somme de 454 650 $ »2. Encore une fois, un montant nettement supérieur à celui négocié lors de l’achat seulement deux ans plus tôt. La Peninsula Lumber Company exploite la seigneurie jusqu’au 29 novembre 1928, date où la Brown Corporation l’achète pour 550 000 $.
[DOSSIER] Tout comme ses prédécesseurs, le vendeur fait une bonne affaire. C’est dans le cadre de l’acte de vente du 12 mars 1931 qu’Alice Beaumont, la fille de Lindesay Beaumont Beaumont, intervient afin de céder à la Brown Corporation l’ensemble des droits hérités de son père. Le montant pour la cession de la propriété des droits de prospection et d’exploitation des minéraux et des huiles minérales est alors fixé à 1 472,90 $. C’est le 13 septembre 1938 que la Brown Corporation aliène au gouvernement du Québec la totalité des droits qu’elle possède, incluant ceux acquis de Mme Beaumont ainsi que les droits de chasse et de pêche dans l’exploitation forestière de la seigneurie de Grande-Vallée. Le gouvernement, qui est l’acheteur rétroactivement au 1er septembre 1936, y expose en long et en large que le but de cet achat est de favoriser la colonisation en Gaspésie et qu’il est conforme à la politique
Traîneaux chargés de billes de bois à Grande-Vallée, 1942. Photo : Gérard Beaulieu ANQ Québec. Fonds Ministère de la Culture et des Communications. E6,S7,SS1,P6479
du gouvernement de l’époque d’aider au développement et à la prospérité de la Gaspésie et au succès de la colonisation. Ce bref historique démontre que l’exploitation forestière constitue une richesse depuis de nombreuses années à Grande-Vallée.
Notes
1. L’acte juridique l’identifie ainsi. Son père, lui aussi un militaire, s’est enfui avec la solde de ses hommes et a été condamné à la prison. Lindesay a donc ultérieurement changé son nom initial de McCumming pour Beaumont et en a ajouté un autre (Beaumont) pour permettre d’identifier le patronyme de son épouse. 2. Acte de vente publié au bureau de la publicité des droits de la circonscription foncière de Gaspé sous le numéro 4761, 18 février 1921.
Remerciements aux Archives nationales du Québec qui ont mis gracieusement à disposition leur photographie.
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[DOSSIER]
Des bûcherons transportent le bois vers le moulin à Grande-Vallée, 1956. Collection Lucien Minville
LUCIEN MINVILLE, UN FORESTIER HEUREUX Lorsqu’on parle de bois à Grande-Vallée et bien au-delà de ses frontières, Lucien Minville est souvent évoqué. Celui-ci voit le jour en avril 1941 dans une construction en bois rond de la colonie de Grande-Vallée. Bâtie par son père Roméo pour sa douce Irène et la grande famille qu’ils auront ensemble, ça sent déjà, dans cette maison, le cèdre, le sapin… et le bonheur.
Guylaine Fournier
Directrice adjointe, Syndicat des producteurs de bois de la Gaspésie
Roméo
Roméo est alors un forestier d’expérience, laquelle a surtout été acquise à la Mont-Louis Seigniory, une des rares compagnies en Gaspésie œuvrant dans le bois durant la Grande Dépression (1929-1930). Des hommes de toute la péninsule viennent d’ailleurs y travailler, et ce, d’aussi loin que Paspébiac. Pendant 13 hivers d’affilée, Roméo « prend le bois » avec sa sciotte. À l’instar des autres bûcherons, il s’installe d’abord dans une tente le temps de construire les camps qui les abriteront pour [12]
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le reste de l’hiver. Les chevaux sont quant à eux mis à l’abri dans des écuries de fortune. Bon limeur, Roméo fait partie des « chanceux ». Il peut terminer son hiver avec 15 $ en poche alors qu’un travailleur précautionneux, mais moins habile que lui, peut en gagner 10. Il en a vu des aberrations sur ce chantier, Roméo… Des collègues quittant sans leurs chaussures en fin de saison pour défrayer le coût de la facture de l’équipement endommagé en bûchant ; ça le choquait encore, même des décennies plus tard!
Bûcheron toute sa vie, il construit au passage à Grande-Vallée, en 1941, avec Lucien Robinson, un moulin à scie toujours fonctionnel aujourd’hui. Roméo fait partie du premier syndicat coopératif d’exploitation forestière du Québec créé en 1937 : la Société agricoleforestière de Grande-Vallée. Avec aux commandes Esdras Minville, son illustre pionnier, Grande-Vallée trace ainsi la voie pour nombre de colons motivés à se regrouper pour organiser leur force de travail et offrir leurs services en forêt. En
[DOSSIER]
Des milliers de billes de bois flottent à l’embouchure de la rivière Mont-Louis, années 1930. La Mont-Louis Seigniory Ltd. est en fonction de 1924 à 1970. Musée de la Gaspésie. P54 Fonds Robert Fortin. P54/1a/16/14
faisant des affaires avec la Crown Lumber, qui bâtit sa scierie à 10 milles (16 km) du village, le syndicat mise alors sur la maîtrise de son économie en procurant à chacun de ses membres un travail rémunérateur à longueur d’année. Il est prévu que le syndicat distribue les permis de coupe et détermine les volumes de bois à prélever, planifie son abattage et prenne en main les opérations de sciage, puis s’occupe de la mise en marché. En cas de surplus de production, il peut en assurer l’entreposage, la classification et chercher des débouchés. Bref, le syndicat assume des responsabilités trop lourdes et trop exigeantes pour un individu seul.
réalise qu’à travers toutes ses anecdotes racontées au coin du feu les samedis midi, au pied de leur gros cèdre, Roméo, mine de rien, enseignait leur futur métier à ses enfants. Ils étaient privilégiés, dit-il, que leur père leur parle tant. Leur frugal repas, soit toujours du pain grillé au-dessus du feu, garni de beurre et de tranches de porc, était un festin inégalable. Il était heureux, dans le bois, Lucien. Ça sentait le cèdre, le sapin… et le bonheur.
Les années défilent. Alors que Lucien grandit, le syndicat coopératif arrive à prospérer de telle sorte qu’après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’organisation est en mesure de construire son propre moulin. Vers 1947-1948 apparaissent dans le décor les puissants hommes d’affaires du village comme Robert Lebreux, William Hyman ou Georges Fournier, mon grand-père. Principaux détenteurs des liquidités de la place, c’est par eux que transite le bois destiné aux compagnies de pulpe. À l’époque, la « corde officielle », établie à 128 pieds³ (3,6 m3), rapporte généralement 7 à 8 $ au bûcheron. Un produit écorcé, quant à lui, génère 27 $ par corde. En transitant par ces revendeurs, ces producteurs de bois subissent encore trop souvent les conséquences de faire cavalier seul et continuent d’envisager d’autres solutions pour améliorer leur condition.
Un premier regroupement régional de propriétaires
Lucien vient d’avoir 16 ans lorsqu’avec son grand frère, il quitte Gaspé pour Anticosti. Il y a encore de la glace dans la baie lorsqu’on ouvre le pont-levis pour laisser passer le bateau. Au début de cette même année 1957, les propriétaires de boisés privés donnent naissance au
Facture de la Crown Lumber Company, 1941. Collection Lucien Minville
Lucien
Enfant, Lucien passe ses semaines à l’école. Le samedi venu, dès l’âge de 7 ans, avec son traîneau, il « prend le bois » avec ses grands frères et leur père. Même s’il grimace au souvenir du froid aux pieds, il chérit encore ces moments où il apprenait à manier tant bien que mal la sciotte et forçait en vain sur des bûches bien trop lourdes pour ses frêles bras. Au regard brillant de Lucien s’ajoute une étincelle supplémentaire lorsqu’il se rappelle ces si belles journées d’hiver passées en forêt. Il Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Le moulin de la Crown Lumber Company, près de Grande-Vallée, 1940. Collection Lucien Minville
Syndicat des producteurs de bois de la Gaspésie dans le but de demander l’instauration d’un plan conjoint qui négociera des prix avec les compagnies. Encore aujourd’hui, ce dernier voit à la défense des intérêts des propriétaires de boisés privés situés entre Cap-Chat et Ristigouche Sud-Est. Les gens continuent de se regrouper, de s’organiser, de s’adapter. Ainsi, après 1960, alors
Roméo Minville devant la scierie, 1997. Collection Lucien Minville [14]
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que les besoins changent, la Société agricole-forestière de Grande-Vallée cesse ses activités. À la même période, par l’entremise de la Fédération de l’UCC (Union catholique des cultivateurs) aujourd’hui appelée la Fédération de l’UPA (Union des producteurs agricoles), la compagnie Les Entreprises agricoles et forestières gaspésiennes inc., basée dans la Baie-des-Chaleurs, est créée avec pour objectif principal l’exécution de contrats d’aménagement et de sylviculture. À cette entreprise se sont ajoutées au fil des ans des organisations semblables sur tout le territoire gaspésien. Mais revenons à Lucien… C’est près de Port-Menier qu’il amorce officiellement sa carrière en foresterie qui le mènera jusqu’à contremaître pour plusieurs employeurs. D’Anticosti à Clova en Abitibi, en passant par Montréal où il travaille à la Rapid Lumber dans la fabrication de moulures jusqu’à la Gaspésia où il termine sa carrière, il se donne avec la même ardeur. Il s’adapte au marché du travail et fait toutes sortes d’expériences. Il faut voir son sourire lorsqu’il fait allusion aux blocs sanitaires du chantier en arrière de Port-Menier… Une source intarissable d’anecdotes l’anime, comme Roméo. Puis, l’amour et la vie de famille prennent place dans
son existence et il met tout en œuvre pour demeurer proche des siens. Il en profitera pour exploiter pendant plusieurs années l’érablière de son boisé en fabriquant des produits ayant également fait sa renommée. Retraité, il a évidemment poursuivi sa vie de forestier en œuvrant plusieurs années pour la municipalité de Grande-Vallée à aménager des sentiers et à construire des chalets et un pont couvert avec du bois qu’il a coupé, scié, plané, etc. Lucien a fêté ses 80 ans en avril dernier. Dans sa résidence toute neuve, on peut apprécier de belles pièces de bois qu’il se plait à confectionner pour offrir à ses proches. Dans sa maison qu’il partage avec sa chère Marie-May, il est heureux, Lucien. Ça sent le cèdre, le sapin… et le bonheur.
Lucien Minville, forestier, 2021. Photo : Guylaine Fournier
[DOSSIER]
Ouvriers de la Shepard and Morse Company à L’Anse-aux-Cousins (Gaspé), entre 1900 et 1915. Musée de la Gaspésie. Fonds Jules Bélanger. P40/19/36
LES RISQUES DU MÉTIER Dans la région de Gaspé, malgré une présence dès le milieu du 18e siècle, l’industrie forestière devient véritablement un levier économique majeur au tournant du 20e siècle alors que des compagnies installent d’importants moulins à Gaspé et à L’Anse-aux-Cousins. Elles embauchent des centaines d’hommes venant principalement de la péninsule gaspésienne et possèdent d’énormes concessions de forêts dans les cantons environnants, utilisant les rivières York et Dartmouth comme vecteurs de transport de sa ressource primaire. Toutefois, particulièrement durant la première moitié du 20e siècle, que ce soit au moulin à scie, dans les chantiers ou sur la rivière pendant la drave, l’exploitation de la forêt comporte des risques considérables, compte tenu des règles de sécurité rudimentaires et des conditions de travail difficiles qui existent.
Michel Mainville
Passionné d’histoire, originaire de Saint-Majorique
Au moulin à scie
Dans les grandes scieries, outre le bruit infernal qui règne et la poussière de bois omniprésente dans l’air que l’on respire, les risques d’accident sont nombreux et les dispositifs de protection plutôt rares. Coupures de doigts, fractures et contusions, chaque année est marquée par une liste plus ou moins longue de blessés. Fort heureusement, la majorité de ces blessures sont mineures, mais il arrive à l’occasion que le destin frappe plus durement.
C’est le cas pour Lloyd Annett, un jeune ouvrier originaire de Wakeham qui n’a que 15 ans et qui en est à sa première année au moulin de la Gaspe Lumber Company le jour fatidique d’octobre 1904. Alors qu’il s’affaire à ajuster une courroie reliée à une roue faisant mouvoir une scie circulaire, ses vêtements se prennent dans un engrenage et il est immédiatement soulevé du sol. Il perd rapidement connaissance et son corps inerte fait plusieurs rotations avant que l’alarme ne soit donnée et que la machine ne soit arrêtée. Il
n’y a pas encore d’hôpital à Gaspé à cette époque, mais on s’empresse d’aller quérir le médecin qui exerce en ville. Malgré de nombreuses fractures, notamment à un bras et à une jambe, et d’importantes lacérations, le jeune homme survivra à ses blessures après une longue convalescence et vivra même jusqu’à l’âge vénérable de 88 ans. D’autres n’ont pas cette chance. Le 21 septembre 1914, Harold Vibert, âgé de 21 ans et originaire de Sandy Beach, travaille au moulin de la Shepard and Morse Company à Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Moulin de la Shepard and Morse Company à L’Anse-aux-Cousins (Gaspé), années 1920. Les installations restantes après l’incendie de la Calhoun Lumber Company, en opération dès 1900, sont achetées par la Shepard and Morse Company en 1913. Musée de la Gaspésie. P189 Fonds Famille Baker.
L’Anse-aux-Cousins (Gaspé) lorsqu’il est victime d’un malencontreux accident. Vers 23 h 30, une planche qui est restée bloquée dans une scie circulaire, située tout près de l’endroit où travaille le jeune homme pendant son quart de nuit, est projetée violemment vers l’avant et l’atteint directement dans l’estomac. Il perd instantanément connaissance et des collègues tentent de lui venir en aide. Il est amené à l’infirmerie de la compagnie où le Dr MacCartney de Gaspé le rejoint un peu plus d’une heure plus tard. Il mourra finalement au milieu de la nuit sans jamais avoir repris connaissance, probablement d’une hémorragie interne. Allan Kirouac, également employé de la Shepard and Morse, âgé de 15 ans et natif de Douglastown, connaît une mort encore plus tragique le matin du 6 juin 1919. À seulement sa deuxième journée de travail pour cette compagnie, le jeune homme débute tout juste son quart de travail du matin au moulin à bardeaux lorsque, vers 8 h, il doit aller jeter des déchets dans les entonnoirs qui mènent aux fournaises. Un mauvais mouvement le fait tomber dans un des silos et le conduit tout droit vers le feu d’une des fournaises. Il meurt brûlé vif en quelques secondes. Le feu est éteint en urgence avec des boyaux, mais il est trop tard. Les portes de la fournaise sont ouvertes et son corps récupéré [16]
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une vingtaine de minutes plus tard, mais la scène est horrible; plusieurs employés s’éloignent volontairement pour ne pas y assister.
Dans les chantiers
La vie dans les chantiers est tout aussi rude. Les centaines de jeunes Gaspésiens qui « montent aux chantiers » l’hiver doivent supporter l’isolement, des conditions d’hygiène parfois déficientes, une nourriture peu variée et des cadences extrêmement éreintantes. À cela s’ajoute le froid glacial qui peut frapper à certains moments et le risque d’être frappé ou écrasé par des arbres que
l’on coupe et que l’on transporte par dizaines tous les jours. La forêt de Gaspé est le théâtre d’un sauvetage aussi pénible que spectaculaire dans les derniers jours du mois de janvier 1948 lorsque Luc Cloutier, un bûcheron de 32 ans domicilié à Petit-Cap et au service d’André Chrétien, entrepreneur travaillant pour le compte de la Howard Smith Paper Mills de Gaspé, est sérieusement blessé par un arbre qui lui fracture la colonne vertébrale. Incapable de bouger, il est immédiatement transporté en autoneige jusqu’à Gaspé. Les conditions sont difficiles et deux journées complètes sont nécessaires pour franchir les 55 milles (88,5 km) qui séparent l’endroit de l’accident et la municipalité. Le Dr Guy Fortier lui prodigue les premiers soins à l’Hôtel-Dieu de Gaspé, mais son état est jugé assez alarmant pour le transférer en urgence dans un hôpital de la métropole. Mis au courant, le gérant de la compagnie s’empresse de communiquer avec la Rimouski Airlines afin de noliser un avion pour assurer le transport. L’avion quitte Rimouski vers 17 h 15 le 1er février pour arriver à Gaspé vers 17 h 50. Il repart quelques minutes plus tard avec le blessé et deux de ses frères pour arriver à Montréal vers 21 h, dans ce qui est à l’époque la plus importante mission de sauvetage en avion de
Des ouvriers chargent des billots sur un bateau aux infrastructures portuaires de la rive sud de la baie de Gaspé pour la scierie Saint-Maurice Lumber Co’s, vers 1934. Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux. P77/83/16/151/78
[DOSSIER] l’histoire de la province. M. Cloutier survivra à sa mésaventure.
Pendant la drave
Lorsque la fonte du printemps est bien entamée, il faut acheminer tout le bois coupé pendant l’hiver jusqu’aux moulins en utilisant les rivières gonflées à bloc. Debout sur des billots au milieu de la rivière, dans des embarcations à rames ou à partir de la berge, les draveurs doivent s’assurer que les billes se rendent à bon port en utilisant gaffes, crochets, haches ou dynamite. Les risques sont omniprésents. James O’Brien, un draveur sur un chantier à 50 milles (80,5 km) derrière la municipalité de Chandler, l’apprend malheureusement à ses dépens le 7 mai 1930. En manipulant de la dynamite, le pauvre a une jambe complètement broyée lorsque les bâtons explosent avant qu’il n’ait le temps de se mettre à l’abri. Transporté d’urgence à l’hôpital de Chandler, il se fait amputer presque entièrement la jambe avant de succomber le lendemain dans d’atroces souffrances. Dans la région de Gaspé, cependant, aucun évènement n’a marqué l’imaginaire collectif autant que le décès tragique de cinq draveurs originaires de Petit-Cap sur la rivière Dartmouth le jeudi 3 juin 1926. Faisant la drave pour le compte de la Shepard and Morse Company, ils sont six hommes ce matin-là dans leur petit canot à tenter de défaire un embâcle. Le courant est très fort et un billot vient faire chavirer leur embarcation. Luttant désespérément pour leur vie, un seul, William Denis, réussit
à s’accrocher au canot et à atteindre la rive. Les autres, Paul Denis, Joseph Chrétien, Georges Chrétien, Ladislas Chrétien et Wilfrid Curadeau, sombrent à tour de rôle dans les eaux tumultueuses de la rivière, laissant un vide incommensurable dans le village côtier gaspésien. L’unique survivant réussit à rejoindre le campement le plus près pour sonner l’alerte, mais il était trop tard. Quatre des cinq corps sont repêchés dans les jours suivants, seul celui de Wilfrid Curadeau ne sera jamais retrouvé. William Denis ne s’est jamais remis de ce drame et il mourra près de huit ans plus tard d’une pleurésie. Pour remédier aux conditions de sécurité insuffisantes auxquelles les travailleurs forestiers sont soumis, la Commission des accidents du travail (CAT) met le Service d’inspection des camps forestiers sur pied en 1938. Il est clair pour tous que l’exploitation
Draveurs sur la rivière Dartmouth, années 1930. Collection Michel Mainville
forestière ne peut être rentable qu’à condition de prendre en considération la santé, la sécurité et la dignité des travailleurs.
Le camp de la grippe espagnole Paul Lemieux Historien
Non loin de Sainte-Irène, dans la forêt matapédienne, un ancien camp de bûcherons, surnommé le camp de la grippe espagnole, rappelle un évènement tragique survenu en 1918. Cet automne-là, dix hommes, âgés de 17 à 34 ans, montent au camp situé sur le ruisseau Martel pour y bûcher tout l’hiver. Mais, comble de malheur, ils apportent avec eux le virus de la grippe espagnole. Si bien que, du 22 octobre au 2 novembre, huit d’entre eux décèdent, alors qu’un neuvième meurt après avoir marché 20 km pour rejoindre les siens. Un seul homme survit à cette hécatombe. En 1991, un livre publié par l’auteur Roger Delaunais, sous le titre Le camp de la grippe espagnole, permet à ce triste évènement de ne pas sombrer dans l’oubli et de faire de ce site un lieu de mémoire pour les gens de Sainte-Irène et les Matapédiens.
Spécialités : livres, jeux éducatifs, jeux, papeterie, cartes sportives
168, de la Reine, Gaspé, G4X 1T4 Tél.: 418 368-5514
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[DOSSIER]
EXAMINEZ UN CONTRAT D’ACHAT DE BILLOTS AVEC LE SYNDICAT, 1963 Moulin à Cloridorme, 1956. Collection famille Zénon Veillette
ZÉNON VEILLETTE ET L’ÉTABLISSEMENT DE LA COMPAGNIE LÉO PERREAULT LTÉE EN GASPÉSIE
La compagnie Léo Perreault Ltée de Montréal s’installe en Gaspésie en 1951, plus spécifiquement à Saint-Maurice-de-l’Échouerie. C’est le début d’opérations forestières qui s’étendront sur deux décennies. Malgré les efforts des coopératives et des syndicats locaux, il se perd beaucoup de bois. Le partenariat entre la compagnie et ceux-ci va toutefois être gagnant. La venue de cette moyenne entreprise de bois de sciage donne un essor considérable au secteur forestier et procure du travail à bon nombre de citoyens. Dans les années 1955-1956, le secteur Cloridorme sera aussi développé par l’entreprise.
Carole Veillette
Fille de Zénon Veillette et résidente de Rivière-au-Renard
L
e 28 septembre 1951, un premier contrat est signé avec le Syndicat forestier de Saint-Mauricede-l’Échouerie (Gaspé Nord) qui s’engage à céder ses permis de coupes commerciales des Réserves Spéciales des cantons Sydenham Nord et Fox pour une période de cinq ans, renouvelable si les conditions au contrat sont respectées. [18]
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En 1954, à la demande de Léo Perreault, Zénon Veillette prend la direction des opérations forestières. L’élan qu’apporte celui-ci va être déterminant. M. Veillette est natif de Lac-auxSables en Mauricie. Il possède une solide connaissance du monde forestier. Très jeune, il est à l’emploi de l’entreprise familiale Veillette et
Frères Ltée de Sainte-Thècle. À l’âge de 21 ans, il achète d’un oncle un équipement de « jobber » (entrepreneur à forfait), de la gamelle au camion, pour l’emploi de 300 hommes. Au fil des années, il acquiert une expertise sur la coupe, le traitement, les essences du bois, leur transformation et le fonctionnement du marché.
[DOSSIER] En Gaspésie, il se fait connaître comme un homme de terrain, il aime les gens. Il dirige les opérations, de la coupe à la commercialisation. À tous les niveaux, il encourage le travail d’équipe. Il acquiert rapidement la confiance et le respect des gens du milieu et les industriels le considèrent comme un partenaire. Il apprécie les travailleurs et ceux-ci lui donnent dévouement et loyauté.
Saint-Maurice-del’Échouerie, 1951-1968
Un campement temporaire est érigé pour l’abattage. Le tracteur trace les routes pour l’accès par camion. Lors de la coupe, on doit empiler les billots de telle façon qu’ils soient accessibles pour le chargement. Ce campement compte 15 équipes de deux hommes, donc 30 employés. Le site du moulin à scie au petit lac de l’Échouerie comprend une « cookerie » (cuisine), un dortoir, une laverie, un garage, une maison pour le gardien et un « office » (bureau).
Zénon Veillette dans l’entrée de l’hôtel Donat Jalbert à Saint-Maurice-de-l’Échouerie, 1954. Collection famille Zénon Veillette
CONSULTEZ UNE FACTURE DE BOIS, 1964 Moulin à Saint-Maurice-de-l’Échouerie, 1954. Collection famille Zénon Veillette
En dehors du site se trouve la décharge pour le dépôt de bran de scie. Une fois le bois arrivé au moulin, il est transformé en planches, empilé et attaché avec des câbles d’acier, puis déposé dans la cour pour une période de six à huit semaines de séchage avant d’être expédié. Il y a également production de « slabs », tranches plus ou moins épaisses enlevées sur les billots (croûtes d’écorce ou dosses), destinées au marché local pour le chauffage. Un voyage de bois de chauffage se vend alors 10 $. Le moulin de Saint-Maurice fonctionne à plein régime, de 50 à 60 employés y travaillent. Majoritairement, la main-d’œuvre est locale. Il se coupe alors un million de pieds3 (28 317 m3) de bois par année. En plus, la compagnie achète 300 000 pieds3 (8 495 m3) de bois de producteurs indépendants. Des contrats sont aussi signés avec des scieries avoisinantes pour du bois transformé.
Cloridorme, 1955-1968
C’est avec l’expertise des employés de Saint-Maurice que se construit le
moulin de Cloridorme à la hauteur de la colonie Saint-Thomas-deCloridorme, près du lac Long. Celuici est longtemps connu sous le nom de « lac à Veillette » et dans le même courant, on mentionne le moulin comme « le moulin à Veillette ». L’installation à Cloridorme est comparable à celle de Saint-Maurice. Par contre, la cour à bois pour le séchage des paquets de planches est située près du quai puisque la majeure partie du transport vers Montréal se fait par bateau. Pour l’approvisionnement en bois, la compagnie signe des contrats avec deux syndicats forestiers, celui de Cloridorme et celui de Pointe-àla-Frégate. Les contrats stipulent la vente de 500 000 pieds3 (14 158 m3) de bois par année. Le chantier Léo Perreault Ltée, ayant un permis sur les terrains vacants de la Couronne, en coupe tout autant. La production est composée à 98 % de sapins et d’épinettes. À l’automne, les chargements de billots de bois sont déposés près du rivage et sur le lac gelé pour permettre le démarrage du moulin le plus tôt possible au printemps. Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER] Le moulin fonctionne à grand régime, il se transforme 25 000 pieds3 (708 m3) de bois par jour, on le scie en planches et en lattes. Les lattes prennent la direction des États-Unis et de l’Ontario pour la fabrication de clôtures à neige. Un chargement est aussi réservé aux Îles-de-la-Madeleine pour la confection de cages à homards. En temps de forte production, on y travaille sur deux « shifts » (quarts de travail) du lundi au samedi midi. Les conditions de travail sont bonnes, la paie régulière et une nourriture de qualité est offerte, un élément essentiel. Les résidents sont heureux d’avoir du travail dans leur localité, toute cette activité dynamise le milieu.
L’innovation du transport par cabotage
La production des moulins est expédiée sur les marchés montréalais et américains, d’abord par camion jusqu’à Gaspé, puis par train par la suite. Ce mode de transport est très coûteux pour le producteur qui doit assumer ces frais et fragilise constamment la rentabilité des opérations forestières locales. Zénon Veillette observe qu’un
Bateau servant au cabotage au départ du quai de Saint-Maurice, 1955. Collection famille Zénon Veillette
bateau d’acier fait hebdomadairement l’aller-retour Montréal-Halifax et semble faire le chemin du retour sans chargement. Il communique avec le propriétaire du navire afin d’explorer la possibilité de faire transporter la production de bois par bateau; la démarche est positive. Les infrastructures portuaires
Autre bateau servant au transport du bois, vers 1955-1970. Collection famille Zénon Veillette
locales ne permettent pas ce mode de transport. Il fait alors réaliser les travaux nécessaires afin de permettre le chargement de navires de fort tonnage. Le cabotage devient possible pour le transport de la production des moulins vers les marchés des grands centres. C’est au quai de Saint-Maurice-de-l’Échouerie qu’un premier bateau est chargé de bois. Il est suivi de plusieurs autres. Le dernier bateau à faire l’objet d’un chargement de bois à Cloridorme est un bateau allemand qui assure jusqu’en Israël le transport du bois gaspésien destiné à la fabrication de cageots à oranges.
La fin de la compagnie Léo Perreault Ltée en Gaspésie
Un moulin de haute technologie est construit à Saint-Just-de-la-Bretenières, en Beauce, par la compagnie en 1961. Zénon Veillette en assure la direction quatre mois par année, jusqu’en 1964. À la fin des années 1960, Léo Perreault décide de concentrer ses activités forestières à cet endroit. Les installations de Saint-Maurice-de-l’Échouerie et de Cloridorme sont à vendre. Malgré le fort désir de trouver un entrepreneur de la région, c’est finale[20]
MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022
[DOSSIER] ment un industriel de Montréal qui les achète. M. Veillette en assure la transition. Deux ans après l’achat, c’est la fin définitive de l’exploitation des moulins. Aujourd’hui, les lacs nettoyés et vidés des billots ont une vocation récréative.
Une aventure familiale pour les Veillette
À la suite du démarrage réussi, les opérations forestières sont maintenues et le contrat de mon père Zénon est prolongé. Après deux étés passés en famille à L’Anse-à-Valleau, la décision de déménager la famille est prise en 1958 et une maison louée à Pointe-Jaune nous attend. Mon
Extrait du premier contrat avec le syndicat, 1951. Collection famille Zénon Veillette
père installe le bureau Léo Perreault Ltée dans une pièce de la demeure. Il quitte très tôt, rarement nous le voyons au réveil. Mais tous les soirs, il est à la maison et le dimanche est réservé à la famille. Après le départ de la compagnie Léo Perreault Ltée, mon père achète l’Auberge Caribou avec mon frère aîné. Pour la modernisation et l’agrandissement de ce complexe hôtelier, plusieurs anciens employés du moulin sont engagés. Zénon décède le 10 juillet 1991. Certaines personnes marquent leur époque et les gens qu’elles côtoient, mon père est l’un de ceux-là!
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VISIONNEZ UN FILM D’ARCHIVES SUR LES SCIERIES, NARRÉ PAR ZÉNON VEILLETTE
Camion de la compagnie Léo Perreault, Ltée, 1954. Collection famille Zénon Veillette
Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[PUBLIREPORTAGE]
LE TRANSPORT FERROVIAIRE : UN INCONTOURNABLE DANS LA LUTTE AUX CHANGEMENTS CLIMATIQUES Aspect méconnu et souvent négligé de la lutte aux changements climatiques, le transport ferroviaire est un outil majeur et incontournable pour réduire de façon significative les émissions de gaz à effet de serre au Québec. En effet, le transport ferroviaire émet jusqu’à quatre fois moins de gaz à effet de serre par tonne de marchandises transportées¹. Une seule locomotive avec un seul petit litre de carburant peut transporter une tonne de marchandises sur 210 kilomètres, et retirer ainsi plus de 300 camions de nos routes!¹ S’il est relativement bien connu que le secteur du transport est le plus grand émetteur de CO2 au Québec avec 43 % des émissions totales², il faut savoir que c’est le transport lourd par camion qui est le plus grand émetteur de CO2 dans cette catégorie. Et les émissions de cette catégorie ont explosé depuis 1990 avec 190 % d’augmentation. Pour la seule année 2021, la SCFG a expédié plus de 4 600 wagons de marchandises. Ainsi, nos clients ont réduit leurs émissions de CO2 de 11 250 t, soit l’équivalent de 2 455 autos de moins sur nos routes!³ Obtenir le même résultat avec des véhicules électriques signifie près de 32 millions de dollars en subventions, à raison de 13 000 $ par véhicule. Avec la remise en état du chemin de fer jusqu’à Gaspé, la SCFG pourra doubler, voire tripler ces résultats, ce qui en fait la façon la plus efficace et rentable pour obtenir rapidement une baisse significative des émissions de CO2 en Gaspésie. Simplement en priorisant l’option ferroviaire pour le transport des marchandises, on pourrait répondre rapidement à une partie appréciable des cibles de réduction prévues de CO2. Tout est déjà en place, ou presque. Il faut simplement faire l’effort d’ajuster la chaîne logistique actuelle et mettre en place des centres de transbordement locaux. Et surtout, développer le réflexe ferroviaire qui fait cruellement défaut dans les grands projets de développement actuel.
Dans une deuxième phase, l’électrification du transport ferroviaire est simple, efficace, et la technologie est disponible. La plus connue est l’électrification de lignes électriques, solution à long terme qui nécessite des investissements importants. Sur un horizon à court et moyen terme, l’utilisation de technologies hybrides est très prometteuse. On ajoute des locomotives à batterie à des locomotives traditionnelles diesel-électrique. Moyennant quelques modifications mineures, on peut ainsi récupérer l’énergie du freinage et assister les locomotives diesel en mode électrique, exactement comme une auto hybride. Des essais ont actuellement cours sur plusieurs chemins de fer avec cette nouvelle technologie. En combinant les deux modes d’électrification, on pourra parvenir à un mode zéro émission rapidement et à une fraction des coûts de l’équivalent routier.
La Société du Chemin de la Gaspésie est engagée à faire partie de la solution dans la lutte aux changements climatiques, problématique qui touche particulièrement notre belle région. Une priorisation du transport ferroviaire pour le transport lourd moyenne et longue distance, et un service de transport de passagers efficace et fréquent permettra non seulement de diminuer de façon importante nos émissions de CO2, mais aussi de désengorger nos routes, diminuer l’entretien de celles-ci, et éventuellement rendra inutile la construction de coûteux nouveaux liens routiers. Notes
1. Association canadienne des chemins de fer
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2. Inventaire québécois des émissions de CO2, MELCC 3. Calculateur de Gaz carbonique, CN
[DOSSIER]
Moulin à bois et rue principale, maintenant la rue Commerciale à Chandler, vers 1950-1965. Photo : Charles-Eugène Bernard Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard et Estelle Allard. P67/B/1a/5/4
PARCOUREZ LA LIGNE DU TEMPS DE L’HISTOIRE DE L’USINE ET DE CHANDLER
LE TEMPS OÙ LA FUMÉE DES CHEMINÉES DE LA GASPÉSIA S’ÉLEVAIT VERS LE CIEL Intrinsèquement liée aux employés et à la population, elle fait partie pendant longtemps du paysage chandlerois et de son histoire. L’usine de pâte et papier, communément appelée la Gaspésia, est encore bien présente dans la mémoire et le cœur des gens de la région de Chandler et même de la Gaspésie. Aujourd’hui, les seules traces tangibles qui demeurent sont ses archives. Les témoins privilégiés de ce complexe industriel forestier viennent tout récemment d’être acquis par le Musée de la Gaspésie. Son histoire commence au début du 20e siècle.
Marie-Pierre Huard
Archiviste, Musée de la Gaspésie
Marie-Josée Lemaire-Caplette
Rédactrice en chef
C
’est d’abord la St. Lawrence Pulp and Lumber Corporation, une compagnie américaine, qui est à l’œuvre dans la région de la baie du Grand-Pabos au début du siècle. En 1912, ses actionnaires reçoivent plus de 600 milles2 (1 554 km2) de terres de la Couronne qui regorgent d’une forêt luxuriante. Dès l’année suivante, elle récupère le Moulin Rouge de la Pabos Lumber Ltd., qui vient d’être démantelé, connu à l’époque comme le moulin des King puisque fondé par les frères King vers 1908. Plusieurs des maisons de la compagnie sont aussi déménagées. La St. Lawrence Pulp
and Lumber érige d’abord une scierie produisant du bois d’œuvre avec le Moulin Rouge, le temps de construire l’usine de pâte non blanchie. L’usine comprend diverses installations comme la chaufferie, la sécherie et les ateliers d’entretien. Démontrant l’importance de son investissement, c’est du président et propriétaire que provient le nom du village : Percy Milton Chandler.
Les Dubuc à la tête de l’usine
M. Chandler souhaite voir à la direction un homme d’expérience et il recrute nul autre que le « roi de la pulpe », Julien Édouard Alfred
Dubuc. Déjà propriétaire de la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi, première entreprise canadiennefrançaise multinationale dans le domaine des pâtes et papiers, il débarque à Chandler en 1915 avec sa famille. Son fils Antoine débute comme ouvrier et devient le gérant de la compagnie quelques années plus tard. Avec la famille Dubuc, l’équipe de direction autrefois américaine, des chefs d’atelier aux contremaîtres, est maintenant composée de francophones. Il en va de même de plus des trois quarts des employés. Avec la proximité du port et l’arrivée du chemin de fer qui facilitent Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER] personnes sont rassemblées et l’assemblée est présidée par le maire de Chandler Georges-Étienne Blanchard, en présence de plusieurs ministres et députés, et de syndicats. Le premier ministre Duplessis s’est aussi déplacé pour l’occasion. « Le temps n’est pas aux discours, le temps est à l’action. Non seulement nous avons ouvert les moulins de Chandler, mais nous avons ouvert dans les cœurs une pleine flamme d’espérance. »1 clame-t-il. Usine en construction, vers 1913. L’excavation se fait au pic et à la pelle alors que la terre est transportée dans des charriots tirés par des chevaux. Musée de la Gaspésie. Série St. Lawrence Pulp & Lumber. P57/32/2/7
le transport, l’usine fonctionne à plein régime malgré quelques difficultés et le village se développe à grande vitesse. En effet, Chandler a son réseau d’aqueduc et d’égouts. Les maisons se multiplient. Grâce à la compagnie, le premier hôpital de la Gaspésie voit le jour à Chandler. Les Dubuc sont responsables du bon développement du village. Ils demeurent gestionnaires de l’usine jusqu’en 1923. À cette époque, la compagnie éprouve quelques difficultés. En effet, l’aqueduc et les égouts sont vendus à la municipalité et l’usine de Chandler devient la propriété de la Bay Sulphite Company.
Désespoir et allégresse
Dans les années 1920, différents revers financiers font que l’usine passe entre plusieurs mains, dont la Bonaventure Pulp and Paper Company jusqu’en 1931. Un incendie, puis la chute dramatique du prix de la pâte, passant de 100 $ la tonne dans les années 1920 à 34 $ en 1934, font que l’usine demeure fermée pendant près de sept ans. C’est une période très sombre pour Chandler. Les anciens employés logent toujours gratuitement dans les maisons de la compagnie, mais ne reçoivent que le secours direct. L’aide gouvernementale est insuffisante et les habitants ne peuvent plus payer les taxes. La municipalité met donc fin à des services [24]
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essentiels. En 1934, la St. Lawrence et la Bonaventure sont en faillite et l’usine est mise aux enchères. Un seul acheteur est intéressé, mais il ne fait rien pour rouvrir l’usine. Le gouvernement menace alors, en 1936, d’exproprier l’usine à moins qu’elle ne redémarre et fournisse des emplois. La Gaspésia Sulphite Company, Ltée est constituée le 1er avril 1937. L’usine est remise en état et la production de pâte reprend au début de l’été. Le 28 juillet, des milliers de Ouvrier dans l’usine de la Gaspésia, années 1960. Musée de la Gaspésie. P310 Fonds Usine Gaspésia.
Toujours plus de bois
La production passe de 16 000 tonnes en 1937 à 60 000 tonnes au début des années 1950. Il faut donc alimenter l’usine en bois. La compagnie possède ses camps forestiers. Le travail se fait alors à la sciotte et un bûcheron produit environ une corde par jour. Des centaines de chevaux sont aussi à l’ouvrage pour transporter les billes jusqu’au cours d’eau le plus près. Au printemps, elles descendront dans la baie du Grand-Pabos, réserve qui alimentera l’usine l’été venu. Le travail est exigeant, six jours par semaine et 10 heures par jour. Peu à peu, la mécanisation transformera les façons de faire.
[DOSSIER]
Machine à papier servant, entre autres, à la fabrication du papier journal pour le New York Times, années 1960. Musée de la Gaspésie. P310 Fonds Usine Gaspésia.
Rien de moins que le New York Times!
Au début des années 1950, l’avenir de la pâte au sulfite non blanchie est limité puisqu’elle est uniquement destinée aux usines de papier journal. Un atelier de blanchiment est ainsi construit au coût de 3 millions et demi de dollars, c’est alors le plus moderne au monde. Dix ans plus tard, la Gaspésia se tourne vers la fabrication de papier journal. Les propriétaires obtiennent de leurs négociations avec les deux paliers gouvernementaux du bois supplémentaire, la réfection du quai et la possibilité de construire un atelier de pâte mécanique et une machine à papier qui sera appelée « La Gaspésienne ». En 1961, The New York Times Company devient actionnaire de la nouvellement renommée La Compagnie Gaspésia Limitée à 49 % et par le fait même, un client très important. L’autre actionnaire est la Price Brothers and Company. Il est intéressant de noter que la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi est le principal fournisseur de pâte mécanique de l’usine de la New York Times Company à Brooklyn en 1918 alors que la pâte au sulfite provient de Chandler. La Gaspésia a ainsi joué un rôle dans la production de matière première du journal 40 ans avant d’en fabriquer le papier.
Le journal américain comme l’usine gaspésienne sont en pleine expansion. Le premier augmente considérablement sa production de papier et la deuxième nécessite plusieurs types d’agrandissement. Elle a tant besoin d’énergie à son fonctionnement qu’Hydro-Québec construit une ligne de transport de Québec à Chandler en passant par Murdochville pour alimenter aussi la mine! La demande est tellement grande que la compagnie manque
d’approvisionnement en bois autour de la ville. En effet, plusieurs compagnies privées sont propriétaires des terres restantes. Qu’à cela ne tienne, le gouvernement québécois offre plus de 2 000 km2 autour de la baie de Gaspé. Cela va si bien qu’une deuxième machine à papier journal est introduite et se nommera « La Bonaventure » après un vote des employés. Le monde du papier évolue souvent et rapidement. L’usine doit rester un féroce compétiteur. Les années 1970 amènent un nouveau copropriétaire. En 1974, l’Abitibi fait son apparition dans le paysage de la Gaspésia puisqu’elle fait une offre d’achat à La Compagnie Price Ltée déjà présente à Chandler. C’est la fusion entre les deux vers la fin des années 1970 pour devenir Abitibi-Price Inc.; l’usine perd ainsi le nom de la Gaspésia. La compagnie devient la première fabricante de papier journal au monde! Au fil des décennies, elle continue d’investir dans ses infrastructures pour toujours être au diapason de l’évolution du prix du bois et du papier. Dès la fin des années 1960, l’environnement est un enjeu important et plusieurs changements sont réalisés. L’usine se conformera à l’ensemble de la réglementation dans ce domaine.
Panneau installé à New York annonçant la première impression du New York Times sur du papier journal produit par la Gaspésia à Chandler, 1964. Photo : The New York Times Musée de la Gaspésie. P310 Fonds Usine Gaspésia.
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[DOSSIER] de golf est construit tout juste à côté de l’usine. Quelques années plus tard, c’est une installation pour le curling qui voit le jour dans la ville! De nombreux clubs, évènements et festivités vont rassembler les employés peu importe les époques, contribuant à en faire la grande famille Gaspésia. En décembre dernier, le Musée de la Gaspésie a eu la chance d’acquérir les documents d’archives liés à l’usine. C’est plus d’une centaine de cartes et plans, des milliers de photographies, plusieurs films ainsi que des documents textuels qui sont maintenant conservés au Centre d’archives. Remerciements à Denis Michaud pour sa grande contribution et son implication, et à Claude Doiron pour sa collaboration.
Travailleurs cordant le bois sur un chantier forestier de la Gaspésia, années 1980-1990. Musée de la Gaspésie. P310 Fonds Usine Gaspésia.
Le début de la fin
Le premier coup est porté par le retrait du New York Times en 1994. Abitibi-Price devient ainsi propriétaire à 100 % des installations de l’usine. Trois ans plus tard, elle fusionne avec la Stone Consolidated et est renommée Abitibi-Consolidated. Modernisations, nouvelles ententes, tout est tenté. En 1999, une des machines à papier cesse ses activités et 300 des 500 employés de l’usine sont remerciés. Le 28 octobre de la même année, c’est l’annonce de la fermeture officielle, mettant fin au labeur de plus de quatre générations de travailleurs gaspésiens. Une brève relance se révèlera sans succès. Le démantèlement et la décontamination s’étendront sur 12 ans, une difficile étape pour les gens de Chandler. De son côté, la ville amorcera un long processus de reconversion pour redonner un nouveau souffle économique à la Ville. Les Chandlerois ont pu bénéficier de nombreuses infrastructures en raison de la présence de l’usine alors [26]
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Note
1. « L’enthousiasme règne à Chandler où l’activité reprend », L’Action Catholique, 29 juillet 1937, p. 1 et 14.
que les employés ont eu accès à un niveau de vie supérieur à la moyenne gaspésienne grâce aux bons salaires payés par la compagnie. Travailler pour la Gaspésia et vivre à Chandler donne aussi accès à la pratique de quelques loisirs grâce à la compagnie. Dans les années 1950, un club Employés dans l’usine de la Gaspésia, années 1990. Musée de la Gaspésie. P310 Fonds Usine Gaspésia.
DIAPORAMA PHOTO
[DOSSIER]
CONSULTEZ LE PLAN INDIQUANT LA LOCALISATION DES PIEUX DU MANOIR
Le Château Dubuc
Alfred Dubuc n’a qu’une seule requête pour accepter l’offre de diriger l’usine à Chandler. Il exige de la compagnie qu’on lui construise une résidence d’été pour sa famille sur un banc de sable et une résidence d’hiver pour lui et son fils Antoine. Cette offre est acceptée et la villa Marie-sur-mer est érigée dès 1916. La maison d’une ampleur considérable se trouve sur le bord de la mer à Chandler. Possédant un bateau et un train, les Dubuc Villa Marie-sur-Mer, aujourd’hui surnommée le Château Dubuc, années 1960-1970. mènent un grand train de vie. La villa Musée de la Gaspésie. P310 Fonds Usine Gaspésia. est le théâtre de plusieurs visites importantes autant religieuses que politiques. M. Dubuc vendra la villa en 1945. Après plusieurs négociations et à la suite d’un passage chez un particulier, elle passera aux mains de la compagnie vers la fin de la décennie. Au fils des ans, la villa subit quelques rénovations. L’immense maison demeure utilisée tout au long des décennies par la compagnie. Que ce soit pour des départs à la retraite ou des festivités, elle est le lieu de prédilection pour accueillir ses évènements, dont lors du 50e anniversaire de la création de la Gaspésia en 1987. Aujourd’hui, le bâtiment est connu sous le nom de « Château Dubuc ». Cette maison est maintenant victime du temps et de la nature, malgré les efforts soutenus de son propriétaire. En 1916, son emplacement est extraordinaire. Un vrai petit paradis comme le mentionnent certains! Avec l’érosion des berges et le phénomène des grandes marées, la maison qu’habitait Alfred Dubuc à Chandler est en danger. Cette demeure majestueuse menace de disparaître du paysage. Bien que ce soit le seul bâtiment patrimonial lié à l’histoire de la Gaspésia et de la fondation de Chandler toujours debout, si rien n’est fait, il ne restera bientôt du Château Dubuc que ses archives.
Extrait d’une correspondance entre J. Clarke et Allan C. Hill de la Gaspésia Sulphite Company Ltée qui résume une conversation entre E. M. Little, président et directeur général de la Gaspésia, et Alfred Dubuc sur l’avenir de la propriété, 1946. On y lit (traduction libre) : « C’est aussi une suggestion de Dubuc de partager les coûts pour la construction d’un mur de soutènement en avant de la propriété - 4 000 $ en tout. E.M.L. a refusé de le faire. »
LISEZ LA CORRESPONDANCE
Musée de la Gaspésie. P310 Fonds Usine Gaspésia.
Sylvain Roy, Député de Bonaventure
« L’industrie forestière a laissé une trace indélébile sur le territoire gaspésien. Plusieurs villages, routes et chemins de fer existent aujourd’hui en grande partie grâce à ce secteur d’activité encore très dynamique. De plus, les travailleurs forestiers méritent notre entière reconnaissance, car ils ont contribué à façonner notre caractère de coureur des bois en inculquant la résilience, la détermination et la tolérance à l’isolement et aux rigueurs de la nature.»Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE [27]
[PHOTOREPORTAGE]
Des hommes, sur un quai, sortent de l’eau des billes de bois qui ont été dravées sur la rivière York à Gaspé, 1951. À droite, on aperçoit le bout d'un navire servant au transport du bois par la Canadian International Paper (CIP). Musée de la Gaspésie. Fonds Lawrence C. Liebrecht. P187/1Archives CSN
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UNE ROUTE SEMÉE D’EMBÛCHES!
out débute par l’abattage des arbres. Cette première étape est plus facile pour les bûcherons pendant l’hiver puisque la sève ne coule pas durant cette période. Les billes de bois sont ensuite apportées jusqu’au cours d’eau le plus près pour leur permettre de descendre la rivière au printemps. À partir de l’eau, elles font leur entrée directement dans les scieries ou les pulperies, grâce au monte-billes. Si elles ne prennent pas le chemin du moulin, les billes prennent celui des [28]
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gares et des quais où elles seront chargées sur des wagons et des navires vers d’autres horizons. Le métier de bûcheron, l’un des plus anciens au Canada, sera transformé de manière significative dans les décennies suivantes. La sciotte sera remplacée par la tronçonneuse dans le milieu des années 1950, et les chevaux par des débusqueuses dans les années 1960. Quoiqu’officiellement interdite beaucoup plus tard au Québec, la drave cessera en Gaspésie dans les années 1960
et 1970, le bois ne faisant pas bon ménage avec le saumon. Les camions sont aussi à l’œuvre. Enfin, les abatteuses, qui combinent différentes opérations, font leur apparition et c’est la fin des camps. Les ouvriers rentrent à la maison le soir venu. Plusieurs photographies subsistent de cette longue route empruntée par les billes de bois : tour d’horizon en images de l’exploitation, du transport et de la transformation du bois en Gaspésie.
[PHOTOREPORTAGE] 1
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1. Bois chargé sur le train de la St. Lawrence Pulp & Lumber, vers 1913. Le train se rendra plus tard jusque dans l’usine. Musée de la Gaspésie. Série St. Lawrence Pulp & Lumber. P57/32/2/15
2. Groupe de bûcherons devant un camp dans le bois, vers 1900-1915. Musée de la Gaspésie. Collection Centre d’archives de la Gaspésie. P57/3a/95/1
3. Chargement du bois au quai de SainteAnne-des-Monts, années 1940-1950. 7
Musée de la Gaspésie. Fonds Conrad Gagnon. P98/12
4. Un travailleur dans la salle des presses de l’usine du Grand Sault à Rivière-Madeleine, entre 1915 et 1929. Musée de la Gaspésie. Fonds Usine du Grand Sault. P33/1/95
5. Le Moulin Rouge avec son monte-billes à Chandler, vers 1913. Musée de la Gaspésie. Série St. Lawrence Pulp & Lumber. P57/32/2/14
6. Intérieur du moulin avec les installations et la machinerie à New Richmond, années 1960. Photo : Charles-Eugène Bernard Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard et Estelle Allard. P67/B/2a/3/32
7. Scierie Nadeau à Port-Daniel, vers 1900. Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux. P77/83/16/150/169 Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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Usine A. Couturier & fils, Limitée à Marsoui, années 1950.
[DOSSIER]
Comité de développement de Marsoui
LE PARFUM DORÉ DE MARSOUI Lorsque je ferme les yeux et repense à mon enfance, je ne vois qu’une couleur : or. La couleur dorée du bois, son odeur aussi. Tout ce bois fraîchement scié et empilé derrière chez moi et qui me grisait à chaque mouvement du vent. Ce mélange d’air marin et de bois est inimitable. Les sons aussi me reviennent dont le plus excitant était celui des sirènes annonçant l’arrivée ou le départ de bateaux au quai. On s’y précipitait pour voir s’il s’agissait d’un nouveau navire jamais vu ou d’un habitué. Le transport maritime était très présent à cette époque.
Anne Sohier
Agente culturelle, Comité de développement de Marsoui
J
’habitais au cœur de Marsoui et derrière chez moi se trouvait l’une des cours à bois du « moulin » d’Alphonse Couturier. Il y en avait plusieurs au village, mais, celle-là, c’était « ma » cour à bois. Pour moi, toutes ces cages qui montaient jusqu’au ciel et qui se dessinaient comme un labyrinthe ont été un espace de jeu incroyable. L’expression populaire « entrer comme dans un moulin » prend tout son sens ici, car on se baladait parmi ces cages de bois sans jamais y croiser un gardien. Ne le dites à personne, mais nous sommes plusieurs jeunes à avoir fumé en cachette dans ces cages… Il n’y a jamais eu le moindre incendie. Quelle chance!
Une histoire de sciage
L’histoire des moulins à scie à Marsoui débute en 1911 alors qu’un [30]
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certain M. Simard de Sainte-Annedes-Monts y érige le premier moulin. Plusieurs autres suivront dont celui de Moïse Gasse et de ses fils qui ont exploité de 1915 à 1950 une scierie de bois de construction (résineux). Ils se sont aussi spécialisés dans la production de barreaux et
de bois à fuseaux (pour le textile). La production étant principalement destinée aux marchés européens, le transport se fait par bateau. Mais c’est sans contredit Alphonse Couturier (1885-1973) qui a marqué l’histoire du village. Originaire de Sainte-Hélène-de-Kamouraska, il
Cages de bois, années 1950. Les planches de bois sont empilées pour sécher, formant ainsi des cubes communément appelés « cages ». Comité de développement de Marsoui
arrive à Marsoui en 1936 à l’âge de 52 ans. Assuré d’obtenir des concessions forestières sur les terres publiques et ayant acheté la scierie Marsoui Lumber, il fonde une entreprise familiale qui sera en activité jusqu’en 1970. Cet autodidacte démontre une grande intelligence pratique. Sans instruction, mais en industriel éclairé, il introduit au fil des ans plusieurs innovations et demeure l’un des principaux producteurs de bois de construction (brut et raboté) de l’Est du Québec. Alphonse Couturier exerce un véritable monopole au village. À peine arrivé, il exploite un moulin, un magasin général, un garage, une écurie. Les affaires sont bonnes! En 1940, une maison de pension est construite pour loger les travailleurs de l’usine. Les chambres sont à l’étage et surtout, une grande salle à manger est au rez-de-chaussée. Avec ses grandes tables et ses bancs comme sur les chantiers, elle sera nommée « La Couquerie » et sera très populaire jusqu’à sa fermeture. Bien sûr, les effets de la guerre de 1939-1945 se font sentir jusqu’ici. On connaît le carnet de rationnement, mais aussi un autre type de coupon servant de monnaie d’échange au magasin général. Les travailleurs de la Couturier sont payés par
Coupon et reçu d'un carnet de coupons d’A. Couturier & fils, Limitée pouvant être utilisé au magasin général par les employés; certains y voient un avantage, d’autres moins. Comité de développement de Marsoui
Cette photo intitulée Chic-Chocs GDS illustre les « montagnes dorées », c’est-à-dire les amas de résidus de bois de l’entreprise GDS à Marsoui, 2019. Photo : René Faulkner
chèque ou en argent comptant. Les coupons, telle une marge de crédit, sont offerts aux employés qui en ont besoin. La valeur du carnet est déduite de leur salaire. On présente au commis du magasin une note qui indique le crédit consenti au porteur. Plusieurs ont décrié cette méthode, mais les institutions financières sont rares à l’époque et c’est certainement une façon sûre pour M. Couturier d’être payé pour les marchandises vendues… C’est aussi une façon de faire courante : de nombreuses scieries offrent des coupons ou des jetons échangeables au magasin, propriété de la compagnie elle-même. La particularité de Marsoui est que le magasin est ouvert à tous, et non uniquement aux employés. Durant ses 60 ans de vie active d’homme d’affaires, par son implication dans la vie sociale et politique (il est député sous Duplessis de 1952 à 1956), Alphonse Couturier n’aura pas échappé aux critiques et aux jugements. Cela dit, les témoignages de sa générosité restent nombreux. Son fils Oscar reprend les rênes en 1967. En 1970, l’usine est rasée par les flammes. Valeur estimée : 2 800 000 $ avec 529 emplois directs et indirects. Trouver les fonds nécessaires à la reconstruction et les garanties d’approvisionnement est une entreprise fastidieuse. Oscar y parvient et forme une nouvelle société : la compagnie Bobois Ltée.
Des Couturier aux Deschênes
Depuis 1994, une autre grande famille d’entrepreneurs forestiers originaire du Témiscouata, tout comme la famille Couturier, exploite une scierie à Marsoui : Bois Marsoui GDS. Fondé en 1947 à Dégelis par Georges Deschênes, le Groupe de scieries (GDS) est devenu l’une des plus importantes entreprises de transformation des produits forestiers dans les régions du Bas-SaintLaurent et de la Gaspésie. Le Groupe exploite trois usines de sciage, soit à Grande-Vallée, Marsoui et Pointeà-la-Croix, un centre de séchage à Lac-au-Saumon, de même qu’une usine de seconde transformation du bois à Matane. Principal employeur de Marsoui, GDS a réalisé des investissements importants ces dernières années. Ils ont donné lieu à l’installation de systèmes d’optimisation et de contrôle à la fine pointe de la technologie appliqués aux activités de sciage et d’éboutage, afin d’assurer la compétitivité de l’usine pour les années à venir. Encore aujourd’hui, même si l’usine est en retrait du village, il m’arrive de sentir, lorsque le vent vient du bon bord, l’odeur du bois fraîchement scié. Si vous passez par chez nous, prenez le chemin de la Rivière : à quelques kilomètres du village, vous pourrez admirer certains jours ce que j’ai baptisé les montagnes dorées. Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Vestiges du moulin de la Sherbrooke Lumber Company à Barachois, 2021. Photo : Jean-Marie Fallu Photo tirée de : Jean-Marie Fallu et Chantal Soucy (Patrimoine 1534), De Coin du-Banc à Prével : un riche passé méconnu, Recherche historique et iconographique du secteur Percé-Est, Ville de Percé, décembre 2021, 315 p.
L’INDUSTRIE FORESTIÈRE À BARACHOIS SOUS L’ŒIL DE L’ARPENTEUR-GÉOMÈTRE
Cette année, Barachois, premier établissement sédentaire en Gaspésie, souligne son 350e anniversaire. Le nom de Barachois serait d’origine portugaise, mais des recherches récentes laissent entendre qu’elle pourrait être basque. Le débat n’est pas clos, mais en 1800, la carte de l’arpenteur-géomètre Samuel Holland montre la concession à Nicolas Cox du lot 27 et mentionne comme bornant du côté sud : « Barre à Echouer MalBay ». C’est sur ce lot qu’aujourd’hui le centre du village de Barachois est construit. C’est aussi sur le banc de sable de Malbaie que se succéderont plusieurs moulins à scie.
Christian Roy
Arpenteur-géomètre de Gaspé et Pointe-Saint-Pierre et membre du comité du 350e anniversaire de Barachois
Robertson et McCallum, sawmills and ship owners, 1893-1901
En 1893, l’arpenteur-géomètre Charles-Arthur Bourget de Pabos est envoyé par le gouvernement du Québec à Barachois afin d’y délimiter [32]
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un emplacement pour établir un moulin à scie. Il crée alors le lot numéro 1 sur le banc de sable, constituant ainsi le premier lot à y être « spécifié ». Son carnet de notes est des plus instructifs : « Samedi matin 25 février, je me suis rendu sur le
banc en compagnie de MM. John McCallum et Albert Robertson, et après avoir choisi l’endroit où ces MM. désirent construire leur moulin, j’ai procédé de suite à mesurer le terrain. […] Ces messieurs, comme vous le savez déjà, ont obtenu de
[DOSSIER] votre Département, dans le canton de Malbaie, quelques milles carrés de limites à bois, riches surtout en cèdre, et se proposent de débarrasser l’été prochain, une des branches de la rivière Malbaie, afin de pouvoir opérer la descente de leurs billots dans le Barachois. Ces billots seront transformés en bardeaux, dormants de chemin de fer, etc. »1. Un autre plan exécuté en 1896 par Bourget montre un dessin de moulin à vapeur sur ledit lot 1. En 1901, c’est la catastrophe : toutes les installations de la compagnie sont incendiées. Le moulin à scie, le magasin, la maison des travailleurs, la forge et une autre bâtisse partent en fumée. La perte s’élève à plus de 3 500 $ (environ 80 000 $ aujourd’hui). C’est la fin des opérations pour la compagnie sur le banc de sable. À la suite de ce sinistre, après quelques transactions, le lot 1 devient en 1906 la propriété de John Caldwell et Thomas Brown Calhoun.
Calhoun Lumber Company, 1904-1907
Originaires d’Albert (Nouveau-Brunswick), les frères Calhoun fondent la compagnie Calhoun Lumber en 1899 et implantent une scierie à L’Anse-aux-Cousins (Gaspé). En 1904, les Calhoun sont propriétaires des lots 1, 2 et 3 sur le banc de Barachois. Sur un plan daté du 2 mai 1904 par l’arpenteur-géomètre Bourget, on y voit le moulin à scie et plus ou
Charles-Arthur Bourget, extrait du plan « Spécification des lots sur le banc de sable au Barachois de Malbaie - Comté de Gaspé », Plan 20, Canton de Malbaie (Barachois), 2 mai 1904. Greffe de l’Arpenteur général du Québec
moins six autres bâtiments ainsi qu’un quai d’assez grande envergure. Rien ne semble alors être construit sur le lot 24, propriété de la Sherbrooke Lumber Co. En 1907, le scénario se répète : un incendie majeur détruit les installations. Ceci est corroboré par un article du journal Le Peuple : « Les moulins Albert, situés à Barachois, comté de Gaspé ont été hier matin complètement détruits par le feu. On estime à 5 000 000 le nombre de pieds de bois consumés par l’incendie. »2 Quelques mois après, selon un acte inscrit le 10 décembre 1907, MM. Calhoun vendent tous leurs intérêts à la compagnie Sherbrooke Lumber, propriété de Francis Nelson McRae, un millionnaire de Sherbrooke, pour la somme de 25 000 $ (environ 590 000 $ aujourd’hui).
Travailleurs à l’œuvre dans la scierie de la Sherbrooke Lumber Company, entre 1903 et 1917. Photo tirée de : Carolyn DeVouge, Patricia Ste Croix, Annett et Vivian Ste Croix, History of Barachois, Bridgeville et Belle-Anse, 1984, p. 15.
Sherbrooke Lumber Company, 1903-1917
Le moulin de la Sherbrooke Lumber est érigé en 1903 et entre en fonction l’année suivante. Plus de 60 hommes y scient 900 billes de bois par jour. En 1907, on compte 150 ouvriers et les salaires sont alors de 20 à 25 $ par mois, pension incluse. « Le bois était remorqué de l’usine sur des chalands et chargé sur des navires, puis exporté vers des pays étrangers. Le bois était également utilisé pour produire des planches à clin, des bardeaux et des lattes. »3 L’approvisionnement en bois est garanti par la coupe sur d’énormes concessions forestières octroyées par le gouvernement du Québec, soit plus de 840 km². À partir des parterres de coupe, le bois descend la rivière Malbaie et est concentré dans des estacades (« boom ») situées dans la lagune, soit en face des moulins situés sur la flèche de sable. Les opérations de la Sherbrooke Lumber auraient cessé vers 1917 vu les coûts élevés d’exploitation. Le 2 janvier 1920, la Sherbrooke Lumber vend tous ses actifs sur le banc de sable à Edmund William Tobin de Bromptonville moyennant la somme de 50 000 $ (environ 1 200 000 $ aujourd’hui). Le même jour, Tobin revend le tout à Alfred Dubuc de Chicoutimi pour la somme de 70 000 $. Un « flip » payant pour M. Tobin! Il semblerait que Dubuc, également gestionnaire du moulin de Chandler, ait entièrement fait financer ce montant. Dans l’index aux Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Élie, Joseph Albert et Oswald Francis devant le moulin Charles H. Nadeau & Sons Limited, vers 1966. Collection Jocelyne Réhel
immeubles, dans la colonne « montant de la dette et conditions », il est inscrit : « 70 000 unpaid ».
Charles H. Nadeau & Sons Limited, 1965-1970
Le 12 mai 1965, la compagnie Charles H. Nadeau & Sons Limited achète un terrain d’Evelyn Joseph de Montréal, pour une somme de 2 500 $ (21 000 $ aujourd’hui). Le 2 août de la même année, l’arpenteur-géomètre Jean-Damien Roy de Chandler fait un certificat de localisation de la propriété. Il y décrit les installations construites sur ledit terrain : « À l’intérieur dudit terrain se trouve également un bassin d’emmagasinement pour les billots. Le moulin à scie et le hangar sont constitués d’une charpente de bois recouverte de contreplaqué avec toiture en tôle. Le hangar repose sur des piliers
de bois et le moulin sur un solage de béton. Le brûleur est constitué de plaques d’acier reposant sur des piliers de béton distancés de 6 pieds en 6 pieds. »4. Au moulin des Nadeau, après avoir écorcé le bois et l’avoir scié, on charge le tout dans des wagons de chemin de fer et le bois est envoyé dans des usines de fabrication de panneaux de particules. Cet établissement emploie, directement et indirectement, une centaine d’hommes. En août 1970, rien ne va plus entre la compagnie Nadeau et les citoyens de Bridgeville et de Barachois. « Plus d’une centaine de citoyens en colère ont en effet bloqué les routes aux camions de la compagnie Nadeau, hier, protestant contre le fait que cette compagnie avait obtenu, il y a quelques années, des droits de coupe sur les boisés appartenant aux localités de Bridgeville et de Barachois, le droit de coupe ayant été accordé à la condition que cette compagnie opère un moulin de sciage à Barachois. Or ce moulin a été effectivement installé. Mais, cette année, la compagnie a décidé de le fermer, prétextant un coût de réparation trop élevé. En conséquence, tout le bois coupé à Barachois et à Bridgeville est acheminé vers le moulin de sciage de Port Daniel, dans le comté de Bonaventure à quelque 50 milles plus loin. »5 Le moulin Nadeau sera démantelé vers 1978-1979. Bien que plusieurs moulins à farine et à carder se soient succédé à cet endroit, c’est fort probablement au moulin à scie Nadeau à qui l’on doit la toponymie de la rue du Moulin.
Sur le territoire de Barachois, on dénombre également une succession de propriétaires de moulins à scie qui ont existé sur des périodes plus ou moins longues, à savoir : Elie Boucher, Wilfred Boucher, Clem Chicoine, Reggie Mabe, Claire McCallum, Tom McCallum et Duncan Robertson. Un des plus importants est sans doute Charles H. Nadeau. Le village de Barachois, à la fin du 19e et au début du 20e siècle, est un centre d’activité industrielle important où l’on retrouve principalement des scieries et de la construction navale. Cette période correspond à l’âge d’or du village, autant au plan démographique (297 familles pour 1 233 « âmes ») qu’au plan économique. Aujourd’hui, que reste-t-il de tout ça? Rien ou seulement quelques vestiges et des briques rouges qui témoignent de ce passé industriel prospère. Notes
1. C. Arthur Bourget. « Rapport de l’arpenteur-géomètre, de Ste Adélaïde de Pabos, à l’honorable E. J. Flynn, Commissaire des Terres de la Couronne, 18 mars 1893 » dans Carnet M133, Canton de Malbaie (Barachois), 9 mai 1904; ANQ Québec, fonds ministère des Terres et Forêts, E21, S60, SS3, PM133. 2. Le Peuple, 27 septembre 1907, p. 5. 3. Traduction libre de : Carolyn DeVouge, Patricia Ste Croix, Annett et Vivian Ste Croix, History of Barachois, Bridgeville et Belle-Anse, 1984, p. 15-16. 4. Jean-Damien Roy, « Certificat de localisation », 2 août 1965 sous le numéro 314 de ses minutes; greffe de l’arpenteur-géomètre Denise Roy. 5. Lionel Bernier, « Barachois et Bridgeville dans une situation analogue à celle de Cabano », Le Soleil, 14 août 1970.
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MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022
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[DOSSIER]
LE RETOUR DU CHANTIER À NOËL
Photo prise sur le chantier de Louis Rail à Chandler, 1959. De gauche à droite, 1re rangée : Louis Rail, contremaître et à l’extrême droite, Thomas Proulx, père de Marjolaine; 2e rangée : Libert Rail et Lionel Rail.
Comme chaque automne, papa est parti travailler au chantier de Louis Rail, appelé chantier 74, à Chandler (Rivière Ouest). À l’époque, les hommes travaillent à la sciotte et à la hache et partent du chantier à pied ou à cheval pour se rendre dans leur zone de coupe respective. Dans le temps, on disait « il est parti faire une run de trois mois ». Durant ce temps, maman voit à tout pour que la vie continue le plus normalement possible dans la famille.
Marjolaine Proulx
Fille de Rose-Anne Dégarie et Thomas Proulx de Cap d’Espoir
Collection famille Rail
N
ous sommes en 1957, c’est la période des Fêtes et on attend papa avec excitation malgré une très grosse tempête de neige. Tout est prêt pour le réveillon : les pâtés à la viande, la traditionnelle dinde, les biscuits, le gâteau aux fruits; l’abondance des Fêtes est à son rendez-vous, mais papa n’arrive pas. Je sens l’inquiétude de maman, bien qu’elle semble nous sécuriser continuellement : « votre père va arriver, votre père va arriver les enfants ». Le jour avance, il neige de plus en plus, le vent souffle tellement fort, on peine à voir l’entrée de la maison. Maman, avec toute la subtilité
possible, se rend au salon jeter un coup d’œil à la fenêtre dans l’espoir d’apercevoir une lueur de « snowmobile » (autoneige). À un certain moment, l’inquiétude commence à apparaître sur tous les visages, car la noirceur s’installe et on ne reçoit pas de nouvelles.
Une lueur d’espoir
Il est tard maintenant, bientôt on devra aller au lit et papa n’est toujours pas là. Pourtant, je garde espoir et, avec mon cœur d’enfant de 7 ans, je décide de faire le guet devant la fenêtre du salon. J’observe intensément la neige et les bourrasques lorsque j’aperçois des mouvements,
Rose-Anne Dégarie et Thomas Proulx de Cap d’Espoir, 1993. Photo : Louise Houde Collection famille Proulx
comme le déplacement d’une personne. Et là, distinctement, je réalise que c’est papa! Un sac sur le dos, tout courbé pour se protéger du froid, tout plein de neige sur ses vêtements, il arrive enfin. Je crie à ma mère : « Maman, maman, papa arrive! ». On court d’une fenêtre à l’autre, pour finalement courir à la cuisine accueillir notre père. Maman ouvre toute grande la porte et nous, les huit enfants, on essaie de trouver une place le plus près possible de papa pour l’enlacer. Maman nous calme comme elle peut : « laissez votre père entrer, il fait froid, il est gelé ». C’est le brouhaha dans la cuisine, la neige coule par terre, on saute sur place, les rires fusent, y’a pas de plus grand bonheur. Le calme revient et papa nous raconte que les routes étaient impraticables en raison des vents. Il a dû se résoudre à faire le chemin à pied pour se rendre à la maison, c’està-dire des milles et des milles et encore des milles. Lorsque j’y pense, il n’y avait pas de plus beau père Noël avec sa barbe glacée blanchie et dans ma mémoire, il demeure mon papa Noël à tout jamais. Remerciements à Danièle Rail.
Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Deuxième moulin à scie d’Eloi Boulay à L’Anse-à-Valleau, 1974. Collection famille Boulay
ELOI BOULAY ET LES MOULINS À BOIS, UNE HISTOIRE DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION À L’ANSE-À-VALLEAU Toute mon aventure s’est passée dans l’anse du village et j’avais neuf ans… Je suis derrière la vieille bâtisse dans le tas de « brin de scie », comme on disait, sur le bord de la mer. Je lève la tête, un voile de petits copeaux me tombe dessus sans prévenir le moins du monde. Des images atroces m’envahissent. « Je vais être enterré » et là, je hurle de tous mes poumons.
Benoît Tapp
Auteur, originaire de L’Anse-à-Valleau
U
n cri venant de la butte se fait entendre : « Vite les gars, fermez la « fanne » et monte icitte mon jeune! ». Je monte péniblement et, à l’aveuglette, je rejoins la personne qui s’impose à moi. Voilà mon premier contact avec le propriétaire du moulin à scie, Eloi Boulay de L’Anse-à-Valleau… J’arrive près de lui, il rit comme un fou et m’enlève le « brin » de scie dans le nez, dans les yeux et dans les oreilles. Il termine sa « job » avec un souffle éolien et enfin je respire. [36]
MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022
Eloi Boulay a été comme un beau gros caillou de la grève dans la mémoire de notre village. Il a été un bâtisseur, un donneur d’ouvrage et un homme bon pour tout le monde. Ce souvenir déclenche dans ma tête un pèlerinage de connaissances de l’histoire de ce vieux moulin. Voilà qu’un beau jour, alors que j’étais au restaurant de Camille Dupuis, le Roitelet, je me suis fait raconter cette épopée par Camille et Victorice, les deux garçons de M. Boulay. L’année 1969, j’entends encore leurs voix…
Bûcherons sur des billes de bois, 1966. De gauche à droite : Claude Gaudreau, Gaétan Boulay (enfant derrière) et Victorice Boulay, fils d’Eloi. Collection famille Boulay
[DOSSIER]
Les Boulay devant une autoneige, 1957. De gauche à droite : Eloi; Camille, fils d’Eloi (sur le toit); Palmyre, épouse d’Eloi; Victorine, fille d’Eloi; Rébecca, mère d’Eloi et Eugène, père d’Eloi. Collection famille Boulay
(Camille) « Savais-tu que mon père a « starté » le moulin en 1948 avec 500 $ dans ses poches? Avant ça, mon père était en compagnie avec Émile Cloutier de Petit-Cap. La finition du sciage du bois s’effectuait au moulin de Thomas Dupuis situé près de la maison de Georges Dupuis. Dans ce temps-là, dans la plaine, il y avait deux lacs. Aujourd’hui, ils sont enterrés et les arbres ont poussé en les recouvrant complètement. » (Victorice) « Je te dis qu’il y avait de bons employés. Les premiers étaient : Léonidas Boulay à la scie, Donat Gaudreau « claierait » la scie, Alcide Boulay au piano pour démêler le bois, Thomas Gaudreau avec une sciotte coupait la « slab » : 12 cordons et 5 $ du voyage livré directement aux maisons, Arthur Gaudreau et Jean-Paul Dupuis « cageaient » le bois et mon père, lui, aiguisait les scies le matin, le midi et parfois le soir. » (Camille) « Il fallait un camion. Alors mon père fait l’achat du premier camion, un Ford 1948, acheté au garage de Daniel Côté de GrandeVallée au coût de 2 000 $. Mon père était le chauffeur attitré jusqu’en 1952 alors que cette année-là, Victorin Boulay et Rodolphe Boulay ont été engagés avec un Ford 1952 acheté à Québec. Plus tard, c’est moi et Victorice qui avons pris la relève du camion de mon père. »
(Victorice) « Les heures de travail, ce n’était pas comme aujourd’hui. La semaine de travail s’effectuait du lundi au samedi soir, à 10 heures par jour. En 1960, les gars n’ont pu travailler que cinq jours et demi alors que le travail se terminait le samedi midi au lieu du samedi soir; 5 $ et 7 $ par journée et le chômage 17 $ pour les jeunes et 31 $ pour les gens mariés par 15 jours. »
(Camille) « En 1948, le ministère des Ressources naturelles autorisait la coupe de bois en octroyant des permis annuels. Ayant reçu son permis, mon père avait accès à l’abattage des arbres. Cette année-là, la coupe s’est faite dans la forêt côté sud de L’Anse-à-Valleau. Les hommes étant à la pêche pendant l’été, l’accès à la forêt, selon le fameux permis, s’étendait du premier octobre au 31 mars de l’année suivante. Père bâtissait son camp afin d’abriter les hommes et bâtissait l’écurie pour les chevaux. » (Victorice) « Mon père engageait une douzaine de bûcherons avec leurs scies mécaniques de marque McCulloch et Pionneer. Ces hommes provenaient de L’Anse-à-Valleau et des villages alentour. Avec une dizaine de chevaux, l’objectif de la coupe était atteint en mars. » (Camille) « La nourriture provenait de chez Brochet & Tremblay de Rivière-au-Renard. Le meilleur cuisinier dans les coupes à mon père était Léonidas Boulay; avec lui, on était certain que tous les bûcherons allaient rester toute la « run ». Dans un camp de bûcherons, le cuisinier était l’élément le plus important après les chevaux. »
Camion Mercury 1961 déversant des billes de bois dans la « dam » (petite étendue d’eau formée par une digue) à L’Anse-à-Valleau. Collection famille Boulay
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[DOSSIER] L’histoire passe parfois par les pieds…
En foulant le terrain de l’ancien moulin, mes souvenirs me reviennent. Je vois la grosse barge au quai de L’Anse-à-Valleau. Les camions à M. Eloi charroyaient les 2 par 4, les 2 par 6 et les 2 par 10. Il me revient en tête que j’observais les chorégraphies de transbordement du bois jusqu’à la barge avec la « crinque » (grue). Quelle beauté! J’entends M. Eloi dire que ce bois s’en va chez Daigle à Trois-Rivières. En plus du bois du moulin, M. Boulay achetait le bois des cultivateurs pour environ 10 $ pour mille pieds; un beau revenu d’appoint pour les habitants du village. Je me souviens également de Mme Palmyre, la femme de M. Eloi. Elle était la secrétaire particulière de son homme. Elle notait avec intérêt les quantités de ce bois lors des chargements. Lorsque les gars se blessaient, elle s’improvisait infirmière et se servait de la gomme de sapin; c’était, paraît-il, un remède à la mode dans ce temps-là. Ménagère, elle gardait à leur maison les employés qui venaient de l’extérieur de la paroisse. Professeure pour M. Eloi, elle lui a montré à multiplier, car, au début, il savait seulement soustraire et additionner. Quelle femme que cette Palmyre Dupuis!
Roberto Boulay à l’œuvre sur une débusqueuse, 1991. Machineries Les Forestiers Boulay
Il arrive parfois que le destin s’en mêle…
Un beau jour en milieu d’après-midi, « Christ de Christ », le juron de M. Eloi, il regarde la marée montante; il savait ce qui allait se passer en regardant la mer monter de plus en plus. Le « brin » de scie s’étend sur l’eau et forme des îles de résidus de copeaux de bois. Pour moi, le jeune, je voyais une toile de peintre sur fond bleu et je trouvais ce tableau très impressionnant. M. Eloi dit que les pêcheurs ne seront pas contents. Pendant ce temps, nous allons à la course sur le quai pour constater les dégâts. Les bateaux sont remplis de poissons, mais on entend sacrer et blasphémer. Les pompes à l’eau des bateaux de pêche sont bloquées par le « brin » de scie, l’écorce de bois est pleine de sève et entre dans les tuyaux de ces pompes. En plus, les rets des pêcheurs sont remplis de « brin » de scie qui colle aux flottes et au mince filet de coton. Quel phénomène! C’est ce même phénomène, en 1960, qui a provoqué le déménagement du moulin dans le bout d’en haut du village, en face du garage de Ludger Gaudreau sur le bord de la rivière. En 1964, M. Eloi ajoute une autre corde à son arc et devient, avec son frère Hyacinthe, sous-traitant pour la Gaspésia. Ils ont ouvert des chantiers, coupé et transporté jusqu’à 22 000 cordes de bois de pulpe par année.
Eloi Boulay à son bureau, années 1980. Collection famille Boulay
Toutes ces années, M. Eloi s’est occupé de son entreprise jusqu`à ce que la vie l’arrête à l’âge de 80 ans. Son fils Camille, qui a toujours été aux côtés de son père, a repris le flambeau en 1994, à son tour avec son fils Simon. Ils ont modernisé le moulin pour l’électrifier, un grand rêve de M. Eloi. La crise du bois d’œuvre a amené la fermeture du moulin en 2000. Aujourd’hui, son petit-fils Roberto, qui a travaillé pour son grand-père dès l’âge de 13 ans, est toujours dans l’univers du bois avec son entreprise Les forestiers Boulay. Il fait de la coupe de bois, de la vente de bois de chauffage et, comme son grand-père, avec un petit moulin, la vente de bois de construction. Il a repris le sentier avec les nouvelles techniques dans ces forêts bien aimées. Je retourne sur les lieux 50 ans plus tard et c’est là que je constate que ces travailleurs sont probablement restés des enfants dans leur tête, car, tel un terrain de jeux, toute leur vie, ils rêvaient camions, chevaux, scies mécaniques et tracteurs…
DIAPORAMA PHOTO [38]
MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022
[DOSSIER]
Pépinière de la Gaspésie à Paspébiac, 1943. Photo : J.W. Michaud ANQ Québec. Fonds Ministère de la Culture et des Communications. E6,S7,SS1,P14393
LA CRÉATION DE PÉPINIÈRES FORESTIÈRES Au tournant du 20e siècle, les besoins de reboisement dans la province de Québec augmentent radicalement pour les régions ayant été ravagées par des phénomènes naturels tels que les incendies et par l’activité humaine. Pour régénérer le couvert forestier, les deux paliers de gouvernement adoptent un ensemble de mesures au 20e siècle pour réglementer les coupes du secteur privé, procéder à la création de pépinières et mettre en place des régimes de réserves forestières fédérales et provinciales.
Camillia Buenestado Pilon
Chargée de projets en patrimoine, Ville de Paspébiac
A
vant la seconde moitié du 19e siècle, très peu de réglementations portant sur les concessions forestières existent au Québec et conséquemment, en Gaspésie. Il faut attendre 1867 pour que les forêts publiques soient officiellement sous la gouverne provinciale, et le début du 20e siècle pour que l’on adopte des lois liées à la transformation du bois d’œuvre.
L’instauration de pépinières gouvernementales remonte au début du 20e siècle, la première pépinière provinciale étant celle de Berthier, en 1908. Celle-ci réalise des tests d’implantation d’espèces étrangères et stimule la recherche sur l’adaptation des espèces aux différents types de sol. En plus de pallier le problème de la déforestation liée aux causes naturelles, les pépinières
gouvernementales visent à rééquilibrer les ressources qui ont subi les ravages de la guerre, comme ceux causés par la Deuxième Guerre mondiale qui a épuisé les ressources d’érable à des fins d’exportation comme bois de chauffage et de construction. À ce moment, plusieurs pépinières sont rattachées à des projets de fermes expérimentales du Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER] gouvernement fédéral. À Paspébiac, une de ces fermes naît dès 1913 sur le terrain de la pépinière. Celle-ci est opérée par un certain E. M. Legallais, qui loue d’ailleurs 10 acres de terre au gouvernement fédéral. Cette ferme expérimentale a une vocation plutôt similaire à celle d’une pépinière : elle « exécute des travaux de recherches et de démonstrations »1. En 1920, on mentionne que le but des stations de démonstration (autre vocable que l’on rencontre pour qualifier l’initiative) est de cultiver les variétés de grains, trèfles, graminées, maïs, racines, etc., adaptées aux sols et aux climats dans lesquels se trouvent ces stations. Ces fermes visent ainsi à conduire des essais sur différentes espèces. Des expositions agricoles y sont aussi organisées, E. M. Legallais représente d’ailleurs le comté de Bonaventure dans l’une d’elles en 1914. En 1919, le gouvernement canadien présente même à l’exposition industrielle de Lyon le fruit de ses recherches liées aux fermes expérimentales! En Gaspésie, une deuxième ferme expérimentale s’érige également à New Richmond dans les années 1920. Ces fermes subsisteront jusqu’au siècle présent. D’ailleurs, une dénommée V. Lelièvre, de Paspébiac, souligne l’importance en 1973 de ces fermes pour contrer les taux de chômage et pallier le problème des terres abandonnées.
Bâtiments de la Pépinière de la Gaspésie à Paspébiac, 1943. Photo : J.W. Michaud ANQ Québec. Fonds Ministère de la Culture et des Communications. E6,S7,SS1,P14398
La pépinière de Paspébiac ou la Pépinière de la Gaspésie
La pépinière de Paspébiac, aussi appelée Gaspesia nursery ou Pépinière de la Gaspésie, est une initiative née du ministère des Terres et des Forêts du Québec en 1941. En 1945, elle fait partie des trois pépinières principales du Québec, avec celle de Berthierville dans Lanaudière et de Proulx en Mauricie. C’est elle qui fournit, en 1949, tous les jeunes arbres destinés au reboisement et qui approvisionne ce que l’on appelle les pépinières volantes, qui héritent des plants des
Chargement de billes de bois à la Pépinière de la Gaspésie, 1943. Photo : J.W. Michaud [40] MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – JUILLET 2022 ANQ Québec. Fonds Ministère de la Culture et des Communications. E6,S7,SS1,P14391
pépinières-mères. Ainsi transférés, les plants s’acclimatent à la région dans laquelle ils sont implantés. Ces pépinières jouent un rôle essentiel dans la survie future de nos forêts. À noter que même si elle est publique, la pépinière de Paspébiac bénéficie de l’aide du secteur privé, et tout particulièrement de la Stone Pulp and Paper Company de New Richmond à un moment de son histoire. En 1958, le gouvernement a déployé 18 petites « nurseries » (pépinières) et trois « nurseries » principales, qui permettent également l’expérimentation et l’ornementation. La même année, celle de Paspébiac produit sur ses 107 acres 1,5 million d’arbres destinés à la reforestation. Elle cultive aussi pour l’ornementation : sorbiers, tilleuls, marronniers, érables à sucre, etc., et ce, jusqu’aux années 1970. À cet égard, en 1975, la pépinière de Paspébiac inaugure un laboratoire, soutenu par la Direction de la conservation des forêts du ministère des Forêts du Québec, afin d’effectuer une recherche sur la tordeuse des bourgeons de l’épinette. À la suite de cela, la pépinière s’adonne uniquement à des activités de reboisement et plante surtout des épinettes blanches, noires et de Norvège. Toujours selon la monographie de Paspébiac, en 1977,
[DOSSIER] 3 millions d’arbres sont produits par la pépinière sous la direction de l'ingénieur forestier Étienne Lavergne. Fondée en 1982, la pépinière SARGIM de New Richmond s’incorpore en coopérative en 1998, et acquiert la pépinière de Paspébiac. La coopérative s’inscrit aujourd’hui comme leader du développement durable en Gaspésie. Plus récemment, SARGIM a élaboré un programme de compensation des émissions de carbone par la vente de plants d’arbres. Ils sont acquis par des gens de la région qui peuvent les planter où ils veulent, mais un terrain est aussi mis à leur disposition, une gracieuseté de SARGIM. Aujourd’hui, la coopérative participe à des activités de reboisement grâce à des partenariats avec le ministère des Forêts et Irroko, le service pancanadien de compensation de carbone. Ce service augmente à un rythme d’environ 25 % chaque année. La coopérative produit 5 millions d’arbres annuellement.
Production de plants forestiers servant au reboisement en forêt publique et privée, 2020. Photo : France Isabelle SARGIM
Remerciements aux Archives nationales du Québec qui ont mis gracieusement à disposition leurs photographies.
Note
LISEZ L’ARTICLE CONSTRUIRE PASPÉBIAC ET L’AILLEURS
1. Ministère de l’Agriculture du Canada, Guide des fermes et stations expérimentales, Ottawa, 1913.
SARGIM est une coopérative de travailleurs œuvrant dans la production de plants forestiers servant au reboisement en forêt publique et privée, et ce, depuis plus de 40 ans. Depuis quelques années, Sargim offre également une grande variété de plants ornementaux pour le public, que ce soit des conifères, des feuillus, des arbustes ou des arbres fruitiers. Sargim a également mis sur pied un service de compensation carbone afin d’aider les citoyens et les entreprises à contrer les émissions de gaz à effet de serre. Ce service de compensation carbone tente, d’une part, de réduire l’ampleur des changements climatiques et, d’autre part, de sensibiliser la population à cet enjeu majeur.
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[PUBLIREPORTAGE]
PORTRAIT DU GROUPE OHMÉGA, UNE HISTOIRE DE 40 ANS! Fondé en mai 1982, le Groupe Ohméga en est maintenant à sa troisième génération de dirigeants. Au fil des années, l’entreprise et ses filiales ont embauché des centaines de Gaspésiens, Québécois, Canadiens et maintenant Américains. Aujourd’hui, alors que le Groupe Ohméga et sa division construction sont reconnus comme des leaders en électricité et en plomberie sur le territoire gaspésien, les autres entreprises dont les racines proviennent du Groupe Ohméga se démarquent elles aussi. Ganex (automatisation et informatique industrielle) possède des points de service en Ontario, en Alberta ainsi qu’à Chicago alors que GONOCC (centre de contrôle 24/7) supervise des projets d’énergie renouvelable situés partout en Amérique du Nord. C’est pendant la récession des années 1980, alors que le taux de chômage au Canada atteignait les 12 % et que le taux directeur de la Banque du Canada avoisinait les 21 %, que M. Évangéliste Bourdages fonda Le Groupe Ohméga. À cette époque, une alternative s’offrait à lui : soit s’exiler vers les grands centres par manque d’emploi chez les employeurs de la Gaspésie, comme plusieurs travailleurs gaspésiens ont dû le faire, soit mettre en œuvre sa propre stratégie en devenant entrepreneur et en créant l’entreprise que nous connaissons maintenant. C’est alors comme entrepreneur en électricité que l’entreprise fit ses débuts. Avec quelques employés et ayant comme quartier général le sous-sol de la résidence de M. Bourdages, l’entreprise a su se démarquer dans la réalisation de plusieurs projets structurants de la région de Gaspé. Quelques années plus tard, le Groupe Ohméga ajouta la mécanique et l’automatisation à son offre de services. En œuvrant dans ces trois axes de services complémentaires, l’entreprise a su se positionner comme intégratrice de solutions industrielles complètes, tout en innovant et en mettant constamment la technologie à l’avantplan. Vers la fin des années 1990, cette démarche a mené l’organisation à réaliser des projets d’envergure, notamment dans les usines de sciage, dans les réseaux d’aqueduc et d’eaux usées de la Gaspésie ou à fournir des systèmes innovants et uniques à l’époque de contrôle anti-coup de bélier dans les conduites d’eau. Ces derniers systèmes ont d’ailleurs été installés dans
plusieurs municipalités du Québec ainsi qu’ailleurs au Canada. Cette expertise, la maitrise de la télémétrie industrielle et la vision du fondateur ont alors permis à l’entreprise gaspésienne de se positionner comme un chef de file du développement de l’industrie éolienne au Québec. Le département de technologies du Groupe Ohméga a alors mis au point une des premières solutions d’enregistrement des données de vent. Cette technologie d’enregistrement, de télémétrie et de tours météorologiques temporaires, en plus d’avoir été au cœur de la caractérisation du potentiel éolien du Québec, a par la suite été exportée dans plusieurs pays. Ces activités ont ensuite été scindées dans une entreprise distincte nommée AAT en 2007. Au même moment, M. Bourdages prenait officiellement sa retraite du monde de la construction et cédait son entreprise à un groupe de sept employés, dont l’actionnaire majoritaire et le président était M. Charles Bernier. M. Bernier est un technicien, électricien et plombier de
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métier, il possédait plus de 25 années de service à ce moment-là et connaissait très bien l’organisation. Tout en continuant d’œuvrer activement dans le secteur de la plomberie, de l’électricité et de l’automatisation en général, en 2006 l’entreprise a su se démarquer par son offre de services en automatisation et informatique industrielle adaptée au secteur de l’énergie éolienne. Depuis, les solutions de l’entreprise ont été intégrées sur plus d’une cinquantaine de projets éoliens, solaires ou hydroélectriques. Avec le ralentissement de la filière éolienne au Québec après les appels d’offres d’Hydro-Québec, c’est en 2018 que les succursales de Kanata (Ontario) et Calgary (Alberta) ont vu le jour. En 2015, Martin Boulay devint l’actionnaire unique de l’entreprise. Il est ingénieur électricien et a acquis une partie de son expérience dans le secteur des télécommunications chez Nortel Networks, avant de revenir s’établir dans sa région en 2005 avec sa famille. En conservant la contribution de ses six anciens coactionnaires au sein de l’équipe, il a positionné l’organisation sur plusieurs projets importants et a conservé les trois champs d’activité de l’électricité, de la plomberie et de l’automatisation. En décembre 2015, le Groupe Ohméga mit sur pied un service de centre de contrôle 24/7 indépendant. Cette division est alors appelée GONOCC, pour Groupe Ohméga Network and Operation Control Center. À ce moment-là, Cartier Énergie Éolienne (maintenant Innergex) lui confie la supervision de cinq de ses parcs éoliens. Dans les six années qui suivirent, 22 autres projets éoliens, solaires et hydroélectriques se sont ajoutés au nombre. Depuis le 1er décembre 2015, 24 heures/24, 365 jours/année, un opérateur est assis derrière les écrans de GONOCC et veille à la production des actifs qu’il supervise ainsi qu’à la sécurité du personnel sur les sites. Depuis avril 2021, le Groupe Ohméga est revenu à ses origines et se concentre à nouveau sur son offre de services en électricité et en plomberie. En plus des équipes de construction qui s’affairent aux projets importants
de la région, son équipe de service est toujours disponible pour soutenir sa clientèle de Gaspé et des environs ou via ses antennes de Petite-Vallée, Chandler ou Cap d’Espoir. Pour leur part, le service d’automatisation et d’informatique industrielle et le centre de contrôle ont été scindés dans des entités indépendantes du Groupe Ohméga. Ganex développe et maintient des solutions de contrôle et d’informatique partout au Canada et aux États-Unis alors que GONOCC continue de superviser à partir de Gaspé les parcs de production d’énergie renouvelable installés partout en Amérique du Nord. Le Groupe Ohméga, Ganex et GONOCC, sous la gouverne de Martin Boulay et de son équipe de direction, emploient près de 100 employés et continuent de croître dans leurs secteurs respectifs, tout en s’impliquant activement dans leur milieu.
ET EN MAI, ILS FÊTERONT LEUR 40E ANNIVERSAIRE!
[NOS OBJETS]
Machine à écrire, tournant du 20e siècle. Le modèle classique des machines Oliver est de couleur verte comme ici. Musée de la Gaspésie. Don des Augustines de la Miséricorde de Jésus du monastère de Gaspé
LE PATRIMOINE DE MGR ROSS Le 25 novembre 2022 marquera le 100e anniversaire de la nomination de François-Xavier Ross (1869-1945) à titre de premier évêque du diocèse de Gaspé. Le Musée de la Gaspésie conserve plusieurs objets lui ayant appartenu, certains témoignant de sa vie de clerc, comme des costumes et des objets de cérémonie et de culte, et d’autres dont la vocation s’inscrit dans le cadre de la vie quotidienne. Voici quelques objets issus de cette collection hétéroclite.
Vicky Boulay
Conservatrice, Musée de la Gaspésie
La nécessité d’écrire
L’épiscopat de monseigneur Ross est marqué par plusieurs avancées notables en Gaspésie, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’économie sociale par la mise en place de coopératives. Pour mener à bien ces nombreux projets et pour assurer les [44]
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communications avec les prêtres de son diocèse, Mgr Ross entretient de multiples correspondances avec différents intervenants. La façon la plus efficace de communiquer à l’époque est certainement par la voie postale. Ce n’est donc pas étonnant de retrouver dans sa collection une
machine à écrire. Il s’agit plus précisément d’une machine du modèle n°5 de The Oliver Typewriter Company. « Son inventeur, Thomas Oliver, est un Canadien ayant immigré aux États-Unis pour devenir pasteur. Il fait breveter son invention puis s’associe avec un investisseur en 1895 pour fonder sa compagnie […]
Les machines Oliver remporteront un bon succès jusque vers 1915, puisqu’elles permettent de voir le texte lors de l’écriture, au contraire des machines à écrire qu’on retrouve le plus sur le marché à cette époque. »1 On retrouve également parmi les items lui ayant appartenu un portedocuments en cuir à glissière sur lequel on retrouve inscrit en doré « M. S. Frs. Xavier » dans le coin, datant des années 1930.
L’homme religieux
En plus de gérer le diocèse et de superviser la liturgie, Mgr Ross, à titre d’évêque, est le premier dispensateur de tous les sacrements. Sa collection contient donc plusieurs accessoires de costume liturgiques comme des chasubles, des étoles, des manipules, des bourses. Ses pièces viennent en plusieurs couleurs,
Relique constituée d’une mèche de cheveux de Mgr Ross. Musée de la Gaspésie. Don des Augustines de la Miséricorde de Jésus du monastère de Gaspé
chacune d’elle évoquant la signification spirituelle des rites et célébrations. Par exemple, si le blanc est l’une des couleurs les plus utilisées, le violet est quant à lui réservé pour l’Avent et le Carême alors que le rouge sert lors du dimanche des Rameaux, du Vendredi Saint, de la Pentecôte, des célébrations dédiées à la Passion du Seigneur, des fêtes des Apôtres, des Évangélistes et des Saints Martyres. Parmi les pièces les plus somptueuses, on retrouve une chape lui ayant appartenu et qu’il a donné à mère Sainte-Catherine-de-Sienne, fondatrice des Ursulines à Gaspé, à l’occasion de son jubilé d’argent le 16 juillet 1929. « Une chape est un long vêtement de cérémonie, ouvert sur le devant, généralement de forme semi-circulaire, porté pardessus tous les autres et servant pour les messes pontificales et autres cérémonies solennelles. La chape est souvent bordée sur le devant d’un galon ou d’une bande de tissu, portant parfois un décor, appelé orfroi. Elle est maintenue fermée, soit par une attache en tissu munie de crochets, soit par une ou deux boucles en métal, réservées aux évêques ou au pape et appelées mors de chape ou fermail ou encore formal. La chape est souvent en soie, en drap d’or ou d’argent, doublée, et sa couleur varie en fonction du temps liturgique ou du degré dans la hiérarchie ecclésiastique du clerc qui la porte. »2 Il est un objet qui soulève davantage la curiosité dans la collection de Mgr Ross. Il s’agit d’une mèche de ses cheveux. Celle-ci est attachée
Chape, vers 1922. Musée de la Gaspésie. Don de Thérèse Caron pour les Ursulines de Gaspé OSU
par une corde et collée sur une feuille circulaire qui est insérée dans un boîtier de montre de poche. On retrouve l’inscription « Cheveux de Notre Vénéré Père Fondateur Mgr F.X. Ross 1934 ». Donné par l’intermédiaire de Sr Laurette Caron en 1990, cet objet a pu être utilisé comme relique après la mort de Mgr Ross. Notes 1. Musée de la civilisation, « Machine modèle n° 5 de The Oliver Typewriter Company », Collections en ligne 2. Joël Perrin (dir.), Thesaurus des objets religieux du culte catholique, Paris, Ed. du patrimoine, 1999, p. 312.
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[NOS PERSONNAGES]
La barge d’Édouard Poirier, années 1930. Le jour, la barge sert à la fois à la pêche et aux promenades en famille alors que la nuit, elle permet de récupérer de l’alcool de contrebande. Elle sert aussi de moyen de transport, entre autres pour aller jouer au baseball au Nouveau-Brunswick. Collection famille Poirier
GRAND-PÈRE ÉDOUARD POIRIER À ALEXIS À PIERRE À CHARLES
Les noms de famille étant peu nombreux dans plusieurs villages de la Gaspésie, il est de coutume, encore aujourd’hui, de nommer les gens selon leur lignée. On peut ainsi distinguer Édouard à Alexis à Pierre à Charles de Édouard à Pierre à Charles… histoire de payer ses dettes à la bonne personne! Notre Édouard (1878-1954) est agriculteur, pêcheur et ouvrier de construction. À Bonaventure, il mène une vie bien remplie entre la famille, les champs et la mer, à l’instar de beaucoup d’autres. Édouard possède toutefois un petit côté hors-la-loi, probablement hérité de ses ancêtres.
André Babin
Petit-fils d’Édouard Poirier et résident de Bonaventure
S
on père Alexis était agriculteur et possiblement instituteur. Il a aussi été le premier maire de la municipalité de Bonaventure entre 1861 et 1875. Pierre, le grandpère d’Édouard, était capitaine de goélette. Charles, dit « Commis », était l’arrière-grand-père d’Édouard. Une forte tradition orale veut qu’un ancêtre Poirier ait fait carrière comme pirate. Lors de recherches pour une exposition, le Musée acadien du Québec aurait identifié cet ancêtre, Jack, comme pirate dans les Antilles…
La vie sur la pointe aux Pirates
Édouard est marié à Suzanne Arsenault à Lazare à Philippe. Ils ont 11 enfants, cinq filles et six garçons. [46]
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Ils sont établis à Bonaventure Est, sur la « pointe aux Pirates » (lieu distinct de l’île aux Pirates). « Au début du 20e siècle, les habitants de Bonaventure-Est étaient surnommés « les Pirates » par les gens du village. Les jeunes aimaient en effet faire des coups pendables : ils tendaient des embuscades, prenaient des gens en otage, les amenaient sur la pointe de Bonaventure et leur faisaient faire leurs quatre volontés avant de les relâcher… La pointe de Bonaventure aurait ainsi été surnommée la pointe aux Pirates. »1 Édouard et Suzanne possèdent une grande propriété qui borde le delta de la rivière Bonaventure. On y trouve un ensemble de bâtiments : une grande maison, un hangar à bois, un hangar à instruments, un tet
à cochons (porcherie), une bergerie, un poulailler, une boucanerie (ou fumoir) et une grande étable. On trouve aussi une éleveuse, un petit bâtiment muni d’un poêle à bois où grandissent les poussins, futurs poules pondeuses et poulets à chair. Durant la période estivale, Édouard est occupé aux travaux de la terre et à la pêche en mer. Étant situé en bordure du barachois de Bonaventure, il peut y ancrer sa barge, avec d’autres pêcheurs de la pointe aux Pirates. Ma mère Thérèse, la plus jeune des enfants d’Édouard, me disait : « Papa partait après les récoltes pour les États et revenait au printemps pour les semences. Maman accouchait neuf mois plus tard. ». La vie est bien occupée sur la pointe aux Pirates : la ferme, les champs,
[NOS PERSONNAGES] le grand verger d’une quarantaine de pommiers, le jardin, l’immense champ de patates et quelques terres pour le bois de charpente et le bois de « chauffe ». Il en faut beaucoup pour chauffer cette grande maison qui loge père, mère et 11 enfants. C’est une maison très fréquentée. Il y a un petit balcon au deuxième étage où, certains dimanches d’été, on joue de petites pièces de théâtre pour les voisins et les visiteurs.
Un commerce nocturne
Certaines nuits, durant la prohibition, Édouard sort en mer avec sa barge accompagné de voisins pour aller à la rencontre de Valmont Leblanc, le « bootlegger » (contrebandier) de la baie des Chaleurs, pour acheter les réserves de canisses de Saint-Pierre et de petits tonneaux de rhum. Aux dires de ma mère, quand grand-père partait à la rencontre du « bootlegger » la nuit, grand-mère Suzanne passait la soirée à genoux à prier pour qu’il ne se fasse pas prendre.
La tablée familiale, vers 1945.
La famille devant la maison sur la pointe aux Pirates à Bonaventure-Est, 1938. On voit Édouard Poirier en avant-plan à gauche et sa femme Suzanne Arsenault sur le perron. Collection famille Poirier
Les gens de la pointe aux Pirates sont avantagés par leur situation géographique. Comme ils n’accostent pas au port, situé de l’autre côté de l’estuaire, ils échappent plus facilement à la surveillance des autorités. Au retour de leurs sorties en mer, ils partagent le précieux liquide. Une partie du butin est caché dans les îles du barachois, destiné aux habitants qui vivent en amont de la rivière Bonaventure. D’ordinaire, ceux-ci récupèrent ensuite leur part en canot pour éviter la surveillance policière sur les routes. On raconte qu’une nuit, une tempête aurait enseveli leur part. Dans les années 1970, j’ai été guide de pêche au saumon avec Paul Ferlatte. Résident du chemin de la Rivière, en amont du barachois,
celui-ci m’a raconté que, à la suite de cette tempête, son père et quelques voisins se sont rendus à la cachette habituelle, mais n’ont jamais retrouvé les canisses et tonneaux. Y aurait-il de petits tonneaux de rhum qui roulent encore au fond de la baie des Chaleurs? Tous ces gens vivant sur la côte sud de la Gaspésie, comme Édouard, ne sont pas de véritables trafiquants. Ils cherchent surtout leur juste part pour faire la fête… Qu’ils possèdent un peu de sang de pirate ou non, ils ont gardé le côté un peu hors-la-loi de ces anciens flibustiers. Note
1. Josée Kaltenback, Les plages et grèves de la Gaspésie, Montréal, Fides, 2013, p. 148.
Collection famille Poirier
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[NOS GASPÉSIENNES]
ÉCOUTEZ UNE ENTREVUE SUR LA CATHÉDRALE DE GASPÉ
Ressourcement à Maria, à l’occasion du lancement de l’année pastorale, 2010. Photo : André Philippe
RITA GAGNÉ, URSULINE : « J’AI MARCHÉ LA GASPÉSIE »
À l’aube des 100 ans du Diocèse de Gaspé, qui comprend la Gaspésie et les Îles-de-laMadeleine, nous avons tout de suite pensé à Rita Gagné. Sr Rita, ursuline, première femme appelée à coordonner la pastorale d’ensemble au diocèse, incarne l’ère du renouveau amorcée lors de la Révolution tranquille. Pour la région, elle a écrit une page importante de l’histoire de l’Église. Retour sur cette période avec celle qui a « marché l’Église de Gaspé » pendant 20 ans.
André Philippe
Agent de pastorale de 1972 à 2014 et résident de Nouvelle
Retour sur l’histoire
Entre 1962 et 1965, pendant le concile Vatican II, l’Église universelle apporte un élan spectaculaire de rajeunissement à son institution. Elle se donne une nouvelle définition d’elle-même « dans la présence aux personnes, la communion entre ses membres et son service au monde »1. Les catholiques sont invités à passer d’une « organisation pyramidale… à une Église-communauté »2. L’élan dynamique donné par le concile enthousiasme les gens avides de changements. Dans cette nouveauté, au Québec, l’Église se donne des instruments, des services et des fonctions orientées vers ce nouveau concept, où les femmes sont appelées à apporter leur contribution de façon inestimable, tel que précisé dans la Commission d’étude sur les laïcs et l’Église dirigée par Fernand Dumont en 1971. Chez nous, on apprend par le troisième évêque de Gaspé, Mgr Paul Bernier, que les laïcs sont appelés à [48]
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prendre plus de place dans l’Église. Pour signifier ce renouveau ecclésial, son successeur Mgr Jean-Marie Fortier donne au diocèse de Gaspé en 1967 un symbole évident : une cathédrale tout à fait surprenante, la « Maison du Peuple de Dieu » se plaît-il à dire. Mgr Gilles Ouellet, premier évêque de Gaspé à présider dans la nouvelle cathédrale, « crée un début de prise en charge des communautés chrétiennes par leurs propres membres grâce à l’implication de laïcs en pastorale, bien qu’embryonnaire »3. En pleine Révolution tranquille, le diocèse, qui vient de souligner son 50e anniversaire en 1972, accueille Mgr Bertrand Blanchet en plein chantier du renouveau. Il fait appel à Sr Rita Gagné pour animer les services de l’éducation aux adultes et, quelques années plus tard, coordonner et animer l’ensemble de la pastorale au diocèse puisqu’il faut compter sur la collaboration des laïcs. « Non pas faire vivre aux gens
l’année de la Réconciliation 1975, mais la vivre avec les gens, telle était ma préoccupation quand Mgr Blanchet, nouvellement arrivé, m’a demandé de coordonner le comité
Intérieur de la cathédrale du Christ-Roi à Gaspé, 1969. À l'origine, il n'y avait pas de croix à l'avant selon la théologie du Peuple en marche. Seule cathédrale en bois en Amérique du Nord, elle symbolise le renouveau au sein de l’Église et est reconnue monument historique en 2011. Photo : Albert Cassidy Musée de la Gaspésie. Fonds Cornélius Brotherton. P141/1/1-6-43
préparatoire à l’année sainte. » se souvient Sr Rita.
Sœur Rita en quatre temps
Rita Gagné est compétente : elle a enseigné pendant 10 ans aux Écoles normales de Rimouski et Gaspé et vient de compléter des études en théologie. Excellente pédagogue, elle sait comment s’adresser au monde ordinaire. Comme ursuline, Sr Rita puise dans le trésor profond de ses fondatrices. À la suite d’Angèle Mérici, elle encourage toujours les gens à « avancer avec allégresse dans l’œuvre entreprise »4 et tout comme Marie de l’Incarnation, elle le fait « avec un grand amour pour le salut des âmes »5. Sr Rita est capable de saisir, dans les évènements de la vie, le passage de Dieu dans chaque pas et d’avancer avec confiance et audace. Rita est fille de Gaspésie, de Grande-Vallée, ce qui lui donne un ancrage solide au milieu du pays gaspésien et madelinot. Elle est spontanée, proche, chaleureuse et inventive. Rita est femme, femme d’Église. Même si les femmes ont été toujours très actives dans l’Église, Sr Rita est la première femme appelée à
Affiche du 100e anniversaire du Diocèse de Gaspé, 2022. Diocèse de Gaspé
coordonner la pastorale d’ensemble au diocèse. Elle apporte une voix et une parole féminines dans l’exercice de son service dans l’Église.
Témoignage de Rita
À l’occasion du 100e du Diocèse, Sr Rita Gagné aime se rappeler son passage au diocèse. Toujours aussi enthousiaste, elle est la mieux placée pour raconter les réalisations accomplies. Engagée par Mgr Blanchet pour l’éducation de la foi, secteur « adultes » à l’été 1974, nommée, en 1986, coordonnatrice de la pastorale d’ensemble, avec une généreuse équipe, j’ai quitté au printemps 1994, peu après l’exaltante démarche synodale, appelée pèlerinage. En équipe avec notre évêque, riches d’un texte évangélique à partager, nous avions rencontré divers groupes, dans les écoles, en milieu hospitalier, jusqu’en prison… Je revois des personnes penchées sur la carte géographique pour suggérer des regroupements respectueux de l’identité de chaque communauté. Notre souci pastoral était la vie des communautés paroissiales. J’ai vite appris à préférer les visites aux envois postaux. Pour connaître les besoins des communautés, rien comme les visites, planifiées ou non, de jour, de soir. Que d’accueils nourrissants! Nous participions aux réunions de zone avec laïques, prêtres, religieux et religieuses. Les week-ends bibliques, les grands rassemblements dont ceux, inédits, de la formation du Conseil diocésain de pastorale et du Ralliement gaspésien à Chandler, et ceux du Renouveau charismatique, des Chantiers du Carême, des aînés, des professeurs, des jeunes, des femmes en Église, autant d’occasions privilégiées de « faire-Église ». Nous avons vécu bien des projets rassembleurs! Vingt années sur les 100 du diocèse, j’ai « marché » notre Église de Gaspé et des Îles-de-la-Madeleine avec des personnes inoubliables, vivantes ou disparues. J’aimerais afficher leurs noms et leurs visages, faire entendre nos rires et nos pleurs, discerner et
Sœur Rita Gagné, années 1990. Collection Rita Gagné
arroser les bourgeons d’espérance… dire mille mercis!
Un grand chantier qui se poursuit
Les multiples visites de Rita Gagné dans la communauté ont porté fruit. Vu de l’intérieur, beaucoup de gens ont animé ce grand chantier. Si bien que pour accueillir le nouvel évêque, en 1994, Mgr Raymond Dumais, dans les circonstances ecclésiales que nous connaissons, l’évènement a dû se tenir au centre sportif de Gaspé tellement il y avait de monde. Et son successeur, Mgr Jean Gagnon, propose avec le Conseil diocésain un énoncé de mission stimulant pour « les nombreux collaborateurs, les agents de pastorale, qui jouent un rôle indispensable pour la construction, le soutien des communautés chrétiennes… et un bon nombre de fidèles dans chaque communauté »6. Merci Rita! Notes
1. Lucien Lemieux, Une histoire religieuse du Québec, Montréal, Novalis, 2010, p. 132. 2. Lucia Feretti, Brève histoire de l’Église catholique au Québec, Montréal, Boréal, 1999, p. 155. 3. Paul Joncas, Les 75 ans du diocèse de Gaspé, Gaspé, La Fondation du diocèse de Gaspé, 1988, p. 125. 4. Rita Gagné, Pasteur pour notre temps, Angèle Mérici, Sainte-Foy, Éditions Anne Sigier Inc., 1985, p. 51; texte rédigé pour le 450e de la fondation des Ursulines. 5. Rita Gagné, Marie de l’Incarnation, Textes choisis II, Gaspé, Maison générale des Ursulines, 1992, p. 51; retraite donnée au Japon. 6. Mgr Jean Gagnon, Homélie prononcée le 17 janvier 2003 à l’occasion de son installation à Gaspé.
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[NOTRE HISTOIRE]
Ces couvertures textiles assemblées et cousues à la main ont protégé les livres des nombreuses petites mains les ayant transportés et feuilletés depuis la seconde moitié du 19e siècle. Photo : Parcs Canada / É. Devoe
UNE BIBLIOTHÈQUE AU BOUT DU MONDE Pirates, pionniers du Far West, explorateurs polaires ou intrépides aventurières? Garçons espiègles ou pieuses fillettes? Quels personnages peuplaient l’imaginaire des adolescents gaspésiens au siècle dernier? C’est ce qu’on découvre en feuilletant les romans jeunesse de la bibliothèque de l’église St. Peter’s de Petit-Gaspé, l’une des rares collections de livres anciens associées aux « Sunday School Libraries » du 19e siècle au Canada.
Émilie Devoe
Conseillère, gestion des ressources culturelles, Parcs Canada
P
arcs Canada a récemment confié au Centre d’archives du Musée de la Gaspésie, suivant la volonté du Diocèse anglican de Québec, la conservation des livres de cette bibliothèque paroissiale. Ce corpus de 92 livres anciens est en grande partie composé de romans jeunesse publiés entre 1860 et 1915.
Des romans à l’église?
Comme la plupart des églises protestantes au 19e siècle, St. Peter’s propose une école du dimanche (Sunday School), à laquelle est associée une petite bibliothèque. Ces [50]
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bibliothèques paroissiales visent à offrir un éventail de lectures divertissantes et, surtout, édifiantes. Rappelons que chez les protestants, la capacité des fidèles de lire la Bible par eux-mêmes est, et demeure encore aujourd’hui, très importante. L’Église encourage donc enfants et adultes à développer leurs aptitudes en lecture en lisant à la maison. À l’école du dimanche, l’élève assidu, ponctuel, respectueux ou qui mémorise bien les saintes Écritures obtient le privilège d’emprunter un livre à la bibliothèque paroissiale. Puisqu’il s’agit d’une récompense, l’élève ne peut ni prêter ni échanger
La très grande majorité des romans portent une inscription (imprimée ou manuscrite) les associant à la bibliothèque paroissiale de l’église St. Peter’s de Petit-Gaspé. Photo : Parcs Canada / É. Devoe
ce livre avec d’autres enfants. Il est toutefois encouragé à le partager avec les membres de sa famille. Le déploiement de ces bibliothèques paroissiales protestantes coïncide avec l’émergence d’une « littérature jeunesse » moderne. Alors qu’aux 17e et 18e siècles, les lectures enfantines se résument aux traditionnels contes de fées, aux manuels didactiques et aux fables moralisatrices, apparaissent au 19e siècle des livres écrits spécialement pour divertir les enfants et stimuler leur imaginaire. Les auteurs y adoptent un ton léger (parfois même humoristique) et abordent des thèmes correspondant aux goûts et intérêts des jeunes lecteurs.
Que lisaient les jeunes anglicans gaspésiens?
Rappelons qu’au tournant du siècle, en Gaspésie comme dans l’ensemble des régions rurales du pays, les livres sont rares, coûteux et difficiles d’accès. Les bibliothèques paroissiales comme celle de l’église St. Peter’s représentent donc, à l’époque, une indéniable richesse pour les jeunes fidèles et leur famille. Les églises s’entraident d’ailleurs en se partageant les livres. Certains romans qui garnissent les rayons de la St. Peter’s Church Library portent des inscriptions les associant préalablement aux bibliothèques des paroisses anglicanes St. Paul’s de Gaspé et St. Matthew’s de Penouille.
Plusieurs romans de la bibliothèque paroissiale St. Peter’s proposent des histoires héroïques, des récits d’aventures sur terre et sur mer. Photo : Parcs Canada / É. Devoe
Les « romans pour enfants » de la bibliothèque paroissiale St. Peter’s sont marqués par les thèmes vedettes de la littérature jeunesse victorienne. Plusieurs proposent des histoires héroïques, des récits d’aventures et d’exploration de contrées exotiques : Fast in the Ice – Adventures in the Polar Regions (1863), Pirate’s Creek – A story of Treasure Quest (1883), Athabasca Bill – A Tale of the Far West (1899), Lost or Mislaid – A True New Zealand Story (1899),
The Frozen Treasure – A Tale of Artic Russia, (1910), etc. D’autres mettent en scène des enfants évoluant dans leurs jeux quotidiens, à l’école ou à la maison, avec leurs amis ou leurs animaux de compagnie : The Snowball Society – A Story for Children (1877), Mick, an Ugly Dog (1906), Wild Gwen - A Story of School Life (1918), etc. La quasi-totalité des ouvrages de cette collection a été publiée par la Society for Promoting Christian
L’église St. Peter’s Une première église anglicane est érigée à Petit-Gaspé dès les années 1840 pour desservir la congrégation établie sur le littoral sud de la péninsule de Forillon. À cette époque, la population de Forillon forme une étonnante mosaïque de cultures, de langues et de religions. D’origine guernesiaise, jersiaise, canadienne-française, anglo-américaine, écossaise, irlandaise, russe ou italienne, les familles de Forillon parlent le français, l’anglais, le franco-normand, le yiddish, l’italien… Elles sont de confession catholique, anglicane, méthodiste, juive et autres. La construction de l’actuelle église St. Peter’s, débutée en 1864, s’achève en 1885. Plusieurs familles fondatrices de Grande-Grave pratiquent le culte anglican et fréquentent l’église St. Peter’s, dont les Dolbel, les Roberts, les Bartlett et les Gavey.
Église St. Peter’s, secteur de Petit-Gaspé, parc national Forillon. Photo : Parcs Canada / M. Fournier
Avril – Juillet 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[NOTRE HISTOIRE] Knowledge, maison d’édition londonienne. Ces romans ainsi « approuvés par l’église » (et abordables pour les paroisses) visent à contribuer au développement d’une morale chrétienne chez les jeunes lecteurs. Les personnages s’y démarquent par leur honnêteté, leur empathie, leur sens de l’initiative, leur sincérité, leur courage et leur maîtrise d’eux-mêmes. Dans les contextes coloniaux (comme au Canada), l’enseignement dispensé dans les écoles du dimanche de l’Église anglicane valorise également l’effort, l’ordre, l’épargne et le patriotisme, valeurs transmises notamment par les livres disponibles à l’église. Fait à noter : plus de la moitié de ces livres sont écrits par des femmes. Si certaines signent de leur véritable nom, d’autres utilisent des pseudonymes. Parmi ces autrices pouvant être lues par les fidèles de St. Peter’s, notons la prolifique romancière anglaise Bessie Marchant. Cette dernière a bousculé les codes de la littérature victorienne à la fin du 19e siècle en s’appropriant le roman d’aventures, un genre perçu alors comme « réservé aux garçons ». Ses héroïnes, fortes et audacieuses, explorent seules des contrées éloignées : Australie, Nouvelle-Zélande, Inde, Amérique du Sud, Sibérie, etc. De 1894 jusqu’à sa mort en 1941, Marchant publie plus de 130 romans jeunesse dont la plupart célèbrent la capacité des jeunes filles britanniques de relever tous les défis qui se présentent sur leur chemin. Ces livres portent aujourd’hui l’émouvante trace des nombreuses petites mains qui les ont transportés,
Groupe d’étudiants à Grande-Grève, 1909. De droite à gauche, 1re rangée : Arthur Minchinton, Violet Gavey, Marjorie Dolbel, Flora Price, Muriel Jones et Earl Dolbel; 2e rangée : Flor Minchinton, Mabel LeHuquet, Amy Gavey et Irène Bartlett. Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux. P77/83/16/151/172
manipulés, feuilletés au fil du temps. Grâce à leur couverture rigide recouverte d’un tissu (une « protection maison » soigneusement assemblée et cousue à la main), la plupart de ces ouvrages sont demeurés en bon état. Certains portent des inscriptions manuscrites, d’autres le tampon « St. Peter’s Church Library, Little Gaspe ». Presque tous sont numérotés, ce qui suggère la présence d’un système de classement et de prêt structuré. Les bibliothèques paroissiales comme celle de l’église St. Peter’s de Petit-Gaspé témoignent éloquemment des idées et des valeurs
Ouvrir le Magazine Gaspésie, c’est effectuer un voyage au cœur de notre histoire, en découvrir ses multiples facettes et en ressortir grandi et fier. Bonne lecture!
Méganne Perry Mélançon [52]
Députée de Gaspé nationale du Québec
àJUILLET l’Assemblée MAGAZINE GASPÉSIE | AVRIL – 2022
véhiculées par les églises protestantes au 19e et au début du 20e siècle. L’équipe de Parcs Canada est heureuse de permettre aux chercheurs d’ici et d’ailleurs d’accéder à cette collection et, du même coup, aux histoires et aux personnages qui ont su divertir et stimuler l’imaginaire de générations de Gaspésiens.
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MC
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