L’APPEL DE LA GASPÉSIE
DE LA BAVIÈRE MÉDIÉVALE AUX ANGLEHART GASPÉSIENS
N° 202
magazinegaspesie.ca
LA « DÉCOUVERTE » DE L’AMÉRIQUE DU NORD REVISITÉE LES VÉRITABLES COUPABLES DE LA DESTRUCTION DE L’ISLE PERCÉE PASPÉBIAC CONSULAIRE : L’AUTRE PORTE DU BOUT DU MONDE LA « GUERRE DU SAUMON » OU LA VOLONTÉ D’AFFIRMATION DES DROITS DES MI’GMAQS MAGAZINE D’HISTOIRE
10,25 $ DÉCEMBRE 2021 – MARS 2022
SŒUR GERTRUDE OU LE PARCOURS D’UNE URSULINE DANS SA COMMUNAUTÉ
N° 202 :
À LA CONFLUENCE DES MONDES 6
Photo : Jeannot Bourdages
Dossier
17
POUR UNE DÉCOLONISATION DES RÉCITS HISTORIQUES : LA « DÉCOUVERTE » DE L’AMÉRIQUE DU NORD REVISITÉE
LE PATRIMOINE BÂTI DES COMPAGNIES ROBIN ET LE BOUTILLIER BROTHERS Jeannot Bourdages
Dossier
Charles-Antoine Lesage
10
LES VÉRITABLES COUPABLES DE LA DESTRUCTION DE L’ISLE PERCÉE
William Lambert
13
UN VOYAGE DÉCISIF POUR CHARLES ROBIN
André Mathieu
21
LA GASPÉSIE AU TEMPS DU CHOLÉRA
André Ruest
24
PASPÉBIAC CONSULAIRE : L’AUTRE PORTE DU BOUT DU MONDE
Camillia Buenestado Pilon
28 Photoreportage
ÉCHOS DE MOBILISATIONS GASPÉSIENNES
31
LE SCANDALE DU CHEMIN DE FER DE LA BAIE DES CHALEURS : LES ACTEURS TÉMOIGNENT
N’OUBLIONS PAS LES 203 GASPÉSIENS À HONG KONG
37
LA « GUERRE DU SAUMON » OU LA VOLONTÉ D’AFFIRMATION DES DROITS DES MI’GMAQS
Pierre Lepage
L’APPEL DE LA GASPÉSIE
Marie-Pierre Huard
Chronique
Nos personnages
MARTIN SHEPPARD : PREMIER NOTAIRE DE LA GASPÉSIE
Marcel Fournier
48
Nos Gaspésiennes
Pauline Curadeau
50
SŒUR GERTRUDE HUET OU LE PARCOURS EXCEPTIONNEL D’UNE URSULINE DANS SA COMMUNAUTÉ Nos familles
DE LA BAVIÈRE MÉDIÉVALE AUX ANGLEHART GASPÉSIENS
Dominic Gagnon
VISITEZ L’EXPOSITION AU MUSÉE DE LA GASPÉSIE!
DES PRODUITS GASPÉSIENS SUR LE MARCHÉ INTERNATIONAL Vicky Boulay
Visuel de l’exposition permanente À la confluence des mondes au Musée de la Gaspésie, 2021. Illustrations : Réjean Roy Conception graphique : Robert Boisvert Musée de la Gaspésie
Nos archives
Nos objets
Anne et Jean Pierre Bernard
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Tom Eden
Couverture
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LES PREMIERS OCCUPANTS DE LA GASPÉSIE IL Y A 10 000 ANS Marc-Antoine Charlebois
8
Photo : Tom Eden
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Décembre 2021 – Mars 2022 202, vol. 58, n° 3
Éditeur
Décembre 2021 – Mars 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
[1]
Décembre 2021 – Mars 2022 N° 202, volume 58, numéro 3
Éditeur : Musée de la Gaspésie
Fondé en 1963, le Magazine Gaspésie est publié trois fois par an par le Musée de la Gaspésie. Par sa mission, le Magazine vise la diffusion des connaissances relatives à l’histoire, au patrimoine culturel et à l’identité des Gaspésiennes et des Gaspésiens. Il est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).
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Magazine Gaspésie
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Voilier Gem, peinture 19e siècle. Musée de la Gaspésie. Fonds Famille Legros. P250/25/1
L
LA GASPÉSIE AU CŒUR D’UNE VÉRITABLE ROUTE MARITIME
a Gaspésie est souvent qualifiée de « bout du monde » ou encore, selon le nom mi’gmaq Gespeg, de « fin des terres ». Pourtant, il suffit de déplacer son regard pour constater qu’elle est entièrement tournée vers la mer. Longtemps, le bateau est le moyen de transport par excellence et le golfe se révèle être une véritable route maritime. Ainsi, la péninsule se retrouve aux premières loges des grandes explorations, des guerres coloniales, de la mondialisation ainsi que de certains évènements nationaux et mondiaux plus récents. Loin d’être isolée, la Gaspésie est à la fois un témoin privilégié de l’histoire et liée au monde extérieur, et ce, depuis des siècles. Déjà, d’un point de vue géologique, les montagnes Chic-Chocs
qui la traversent d’ouest en est et qui constituent la fin des Appalaches sont parmi les chaînes les plus anciennes de la Terre. La Gaspésie est aussi à l’avant-scène du passage de la vie aquatique à la vie terrestre. Un fossile unique en témoigne à Miguasha, celui d’Elpistostege watsoni, âgé de 380 millions d’années. Les premiers humains arrivent à Gespe’gewa’gi (Gaspésie) il y a environ 9 000 ans. Après avoir traversé le détroit de Béring, ils effectuent un long trajet s’étirant sur des milliers d’années pour atteindre la péninsule. Ils sont appelés Planos ou Planoéens et sont rejoints plus tard par un second groupe, rattaché à la famille des Algonquiens de l’Est. Ces deux groupes fusionnent pour donner naissance au peuple
mi’gmaq. À La Martre, les sites de fouilles archéologiques sont d’une grande importance pour comprendre la période de la préhistoire au Québec.
La rencontre de l’Europe et de l’Amérique
Vers l’an 1 000, les Vikings viennent pêcher la morue en Amérique du Nord et la font sécher pour la conserver. Véritable or du golfe, la morue est d’ailleurs la raison pour laquelle les Français, les Anglais, les Espagnols et les Portugais s’aventurent dans les eaux du Saint-Laurent à la fin du 15e siècle. Transformée sur place et ensuite expédiée vers l’Europe et les Antilles, la morue et son commerce donnent naissance à la deuxième entreprise ayant eu la plus grande continuité dans le
Décembre 2021 – Mars 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[AVANT-PROPOS]
En fait, tous les exemples tirés du passé tendent à démontrer que la péninsule est au centre des communications et ouverte sur le monde. Mario Mimeault, historien
temps au Canada : la Charles Robin & Company. Fondée en 1766, elle est présente en Gaspésie et dans les Maritimes pendant plus de 250 ans. Déjà habitués aux échanges commerciaux et aux rencontres avec les pêcheurs européens, les Iroquoiens et leur chef Donnacona accueillent l’explorateur Jacques Cartier en 1534. Ce dernier prend toutefois possession du territoire au nom du roi de France, François 1er. La Gaspésie constitue alors la porte d’entrée de cette nouvelle colonie française et plusieurs y font escale : l’explorateur Samuel de Champlain, le gouverneur Frontenac, l’intendant Jean Talon. D’abord saisonnière, la population s’installe tout doucement de manière permanente dans des seigneuries. Pendant le Régime français, les postes de pêche gaspésiens sont des cibles de choix en l’absence d’un système de défense militaire. Les navires anglais y effectuent facilement des raids pour détruire les installations et s’approvisionner, ce qui nuit considérablement à l’économie coloniale. Entre autres, Percé est entièrement détruite en 1690. En 1758, les soldats britanniques commandés par James Wolfe débarquent dans la région. De Miramichi à Mont-Louis, ils ravagent tout sur leur passage, pour ensuite prendre Québec l’année suivante. Des navires français sont alors envoyés en renfort, mais ils doivent s’abriter dans la baie des Chaleurs, rejoignant les Acadiens, venus eux aussi s’y réfugier après la Déportation, ainsi que les Mi’gmaqs déjà sur place. En 1760, c’est dans l’estuaire de la rivière Ristigouche qu’a lieu le dernier affrontement naval de cette guerre entre la France et la Grande-Bretagne qui met fin à l’espoir de sauver la Nouvelle-France. [4]
La Gaspésie connaît ensuite un afflux massif d’immigrants, surtout en provenance des îles Anglo-Normandes, Jersey et Guernesey, auxquels s’ajoutent des Acadiens, des Loyalistes américains ainsi que des Irlandais, des Écossais, des Basques, des Allemands, etc. La région se peuple à un rythme rapide : entre 1760 et 1900, la population passe de 1 500 à 50 000 personnes. Le rattachement à l’Empire britannique, première puissance mondiale, donne un sérieux coup de pouce aux pêcheries gaspésiennes. Le commerce international de la morue prend de l’envergure. À partir de 1860, Gaspé est décrété port franc
et des fonctions consulaires sont attribuées. Une vingtaine d’années plus tard, c’est au tour de la baie des Chaleurs de voir s’établir trois consulats ainsi qu’une douane. Bien que bénéfiques, cette croissance et ces liens avec le monde amènent aussi son lot de défis et d’encombres. Entre autres, un bureau de santé sera mis en place en 1832 pour contrer le choléra.
Le renouveau
La pêche à la morue connaît des difficultés à la fin du 19e siècle. À Jersey, une grave crise financière entraîne plusieurs entreprises dans la faillite, ce qui a des conséquences directes sur les compagnies de pêche d’ici. À Rivière-au-Renard, la Révolte des pêcheurs de 1909 remet quant à elle en question le système commercial dominé par les compagnies anglo-normandes, ouvrant la voie aux premières coopératives. Partout dans la péninsule, de nouvelles activités économiques commencent à s’imposer, dont la
Permis de pêche accordé à David Dowling, 28 mai 1866. Musée de la Gaspésie. Fonds David et Daniel Dowling. P13/1/12
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[AVANT-PROPOS]
Une partie du Machault, frégate de 1757. L’épave a fait l’objet des premières fouilles subaquatiques d’envergure au Canada. Elle constitue un témoin privilégié de l’affrontement naval marquant la fin de la Nouvelle-France et est aujourd’hui exposée au Lieu historique national de la Bataille-de-laRistigouche à Pointe-à-la-Croix. © Parcs Canada / M. Dupuis
foresterie et les mines. En 1911, le train arrive enfin à Gaspé alors que la route qui ceinture la Gaspésie est parachevée en 1929, ouvrant la porte au tourisme. Jadis centrale, la mer n’est désormais plus la principale voie de communication, mais demeure tout de même importante. Durant la Seconde Guerre mondiale, le Canada joue un rôle de premier plan dans l’approvisionnement des Alliés grâce à son réseau maritime. Décidée à bloquer ce ravitaillement, l’Allemagne envoie ses
redoutables sous-marins U-boot et 19 navires sont torpillés près des côtes gaspésiennes. De plus, pour assurer la défense du golfe du SaintLaurent, Gaspé est choisie pour y établir une base navale. Outre-mer, de nombreux Gaspésiens qui se sont enrôlés livrent bataille en Europe et en Asie. Plusieurs d’entre eux se retrouvent à Hong Kong, au cœur d’une des pages les plus sombres de l’histoire militaire canadienne. Divers évènements du 20e siècle qui prennent naissance en Gaspésie ont aussi des répercussions sur le plan national. Pensons à Wilbert Coffin qui est pendu après avoir été reconnu coupable d’un triple meurtre en 1953 à partir de preuves circonstancielles. Le doute soulevé sur sa culpabilité engage un débat public sur la question de la peine de mort et contribue à son abolition au Canada. Pour sa part, la grève de Murdochville de 1957 est l’une des plus importantes au Québec et mène à une meilleure protection des droits syndicaux. Autre exemple, les initiateurs de la Maison du pêcheur à Percé créent la cellule Chénier du Front de libération du Québec (FLQ) en 1970, menant à une crise sans précédent. Sur les plans artistique et politique, plusieurs personnages gaspésiens rayonnent, allant de Mary Travers dite La Bolduc à René Lévesque.
À la confluence des mondes
exposition permanente intitulée À la confluence des mondes qui met de l’avant la contribution des trois peuples fondateurs à la création d’une Gaspésie diversifiée : les Mi’gmaqs, les Français et les Anglais. Plus de 250 artefacts et documents d’archives, appuyés par des moyens technologiques, relatent l’histoire de la péninsule, de ses balbutiements à aujourd’hui, sous l’angle de ses connexions avec le monde. L’avantpropos ci-dessus est par le fait même fortement inspiré des textes de l’exposition qui ont été rédigés par Jeannot Bourdages et Vicky Boulay. Le présent numéro se veut ainsi une continuité de ce projet en offrant une lecture inédite de certains pans de cette histoire et en vous présentant des textes originaux.
Bonne route M. Leduc!
Depuis 10 ans, Camille Leduc sillonne les routes de la Gaspésie et du Québec pour distribuer chacun des numéros du Magazine Gaspésie dans les divers points de vente. Au-delà des kilomètres parcourus, il est un fidèle lecteur et un précieux ambassadeur de la revue. Nos chemins se séparent, mais sachez que nous vous sommes très reconnaissants de votre implication; votre assiduité et vos jasettes emplies de bonne humeur nous manqueront.
Au début de l’été 2021, le Musée de la Gaspésie a inauguré sa nouvelle
Marie-Josée Lemaire-Caplette
Rédactrice en chef du Magazine Gaspésie, Musée de la Gaspésie
• Service professionnel et courtois • Équipement de dernière technologie • Très bel inventaire de montures en vogue
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Réjean Roy, Des Planos installent leur campement, crayon et aquarelle digitale, 2021. Musée de la Gaspésie
LES PREMIERS OCCUPANTS DE LA GASPÉSIE IL Y A 10 000 ANS
Plusieurs zones grises subsistent quant aux premiers occupants du territoire gaspésien. La théorie généralement reconnue est celle affirmant que des individus auraient profité du couvert de glace durant la dernière grande glaciation afin de traverser en direction du continent depuis l’Asie et de poursuivre le gibier. Cette traversée durera des milliers et des milliers d’années. Grâce aux nombreuses fouilles archéologiques, les connaissances de cette époque lointaine ne cessent de s’accroître.
Marc-Antoine Charlebois
Historien et résident de Sainte-Anne-des-Monts
Les origines
En ce qui concerne la Gaspésie, il est admis que la couverture de glace se serait retirée environ 13 000 ans avant aujourd’hui. Ce changement fait émerger la terre et, par le fait même, une multitude de zones surélevées que l’on désignera plus tard par le nom de terrasses. Le niveau de la mer est considérablement plus élevé à cette époque. L’emplacement de la grande majorité des [6]
villages de la Haute-Gaspésie que nous connaissons aujourd’hui est situé sur une zone qui était jadis une centaine de mètres sous le niveau de la mer. Le site du phare de La Martre est, par exemple, la plage de cette époque. Suivant le retrait des glaces, la première forme de végétation à apparaître est la toundra. On aurait été en mesure d’observer un paysage relativement semblable à ce que l’on
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retrouve à la cime des plus hauts sommets des Chic-Chocs actuellement. Des milliers d’années s’écoulent, puis les épinettes, les bouleaux et les sapins s’installent. Il s’ensuit une réaction en chaîne qui apportera différents mammifères qui, à leur tour, attireront les populations humaines.
La migration
L’occupation humaine de la Gaspésie aurait débuté il y a 9 000 ans. Les
[DOSSIER] alimentaires que la mer peut leur offrir.
Les fouilles
Biface qui va sur une lance, découverte sur le site du phare de La Martre, environ 9 000 ans avant aujourd’hui. Site du phare de La Martre
premiers groupes sont associés à la culture Plano. Différentes vagues de chasseurs auraient très lentement et graduellement migré depuis l’ouest du continent vers l’est afin de profiter du territoire gaspésien nouvellement accessible. La chasse à cette période est axée principalement sur le gros gibier, surtout le caribou. La lance est alors l’arme de prédilection des chasseurs. La technique utilisée consiste en la taille de pierres afin de former une pointe à deux faces symétriques qui servira à être projetée au bout d’une tige. On a plus tard donné le nom de biface à ces pointes caractéristiques. De plus petites pointes servant à la coupe et même au forage sont aussi largement utilisées. La période archaïque qui fait suite au Plano est caractérisée par le début de la délimitation des territoires. Il s’agit d’une période encore méconnue qui n’a laissé que peu de traces jusqu’à aujourd’hui. On peut toutefois affirmer que les humains de cette période ne maîtrisent pas les techniques en lien avec l’agriculture, la poterie et la céramique. Finalement, la période sylvicole (2 000 à 400 ans avant aujourd’hui) est celle qui se rapproche le plus de l’arrivée des Européens. Le point commun entre ces trois périodes est que les populations occupant la Gaspésie sont nomades. Elles s’établissent sur la péninsule principalement durant la saison estivale et peuvent ainsi profiter de l’abondance de gibier et des richesses
Il est impossible de traiter des fouilles archéologiques en Gaspésie sans mettre à l’avant-plan le travail du père Provost. Né en 1914, Roland Provost est ordonné prêtre en 1939. Professeur d’histoire à l’Université Saint-Joseph de Memramcook (Nouveau-Brunswick) de 1941 à 1948, il est attaché à la mission mi’gmaque de Gesgapegiag avant d’habiter, à partir de 1966 et durant de nombreuses années, à La Martre où il y occupe la fonction de curé. Roland Provost est déjà à son arrivée dans la municipalité un personnage bien connu de nombreuses personnalités publiques. Des correspondances avec Henri Bourassa ont d’ailleurs subsisté. C’est donc un heureux hasard si le père Provost se trouve, sans le savoir à ce moment-là, à l’emplacement le plus prolifique de la culture Plano en Gaspésie. En effet, à la fin des années 1960, le cimetière de La Martre est déménagé. Lors du déplacement des sépultures, on découvre de nombreux vestiges semblant dater d’il y a plusieurs millénaires. Le père Provost supervise ses premières fouilles qui ne seront pas ses dernières. Les années suivantes sont marquées par plusieurs fouilles archéologiques, non seulement à La Martre, mais également à Cap-Chat, entre autres. Les nombreuses découvertes intéressent plusieurs archéologues qui se mettent rapidement au travail sur les sites où les artefacts ont été découverts. La multiplication des fouilles dans différents secteurs de la région éclaircit ainsi le portrait de la présence humaine en Gaspésie il y a plusieurs milliers d’années. Durant les décennies 1980 et 1990, de nombreuses recherches sont effectuées sur les sites de Rivière-auRenard, Tourelle, Cap-au-Renard et La Martre. La connaissance du mode de vie de ces habitants du passé ne cesse de s’accroître et permet de préciser leur alimentation et leurs façons de faire. On a ainsi pu établir
que leurs campements temporaires avaient un feu au centre et qu’ils chassaient le caribou ainsi que l’ours noir et le phoque. Au milieu des années 1990, un groupe de passionnés fonde le Centre archéologique de La Martre et organise l’activité Archéofête, tous deux destinés au grand public. Le Centre fermera au milieu des années 2000. En 2008, le père Provost décède, mais la société d’histoire existe toujours et les fouilles continuent de nos jours à révéler une multitude d’artefacts tels que ceux découverts au site du phare de La Martre lors de la décontamination du terrain ou lors des travaux relatifs au projet d’eau potable à l’automne 2020. Le dévouement de nombreux passionnés a ainsi permis d’ouvrir une fenêtre temporelle menant vers la compréhension d’une époque lointaine. L’analyse du mode de vie de ces résidents du passé nous permet de constater que les richesses de la Gaspésie s’étalent sur des millénaires.
Roland Provost. Collection Marc-Antoine Charlebois
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[DOSSIER]
POUR UNE DÉCOLONISATION DES RÉCITS HISTORIQUES : LA « DÉCOUVERTE » DE L’AMÉRIQUE DU NORD REVISITÉE Depuis plusieurs décennies, les Premières Nations tentent de se réapproprier l’espace scientifique, particulièrement les disciplines issues des sciences sociales comme l’histoire, l’archéologie et l’anthropologie. Ces disciplines ont, au fil du temps, produit des récits et des savoirs sur les Premières Nations à plusieurs égards hégémoniques et coloniaux. Cette démarche par laquelle les Premières Nations se réapproprient la production de savoirs scientifiques et offrent leurs interprétations de leur propre histoire est appelée la « décolonisation ». Ainsi, la décolonisation n’est pas la production d’un nouveau récit qui devrait remplacer tous les autres et qui deviendrait, à son tour, hégémonique, mais elle est plutôt la production de plusieurs discours qui offrent des points de vue diversifiés et surtout, en opposition aux récits coloniaux traditionnels. Explorons ici l’exemple du récit de la célèbre « découverte » du Canada par Jacques Cartier. Réjean Roy, Le Grand Chef Donnacona, crayon et aquarelle digitale, 2021. Musée de la Gaspésie
L
a version classique du récit de la « découverte » du continent nord-américain par les Français, représentés par le personnage historique qu’est Jacques Cartier, illustre le point de vue du colonisateur. La simple description de cet évènement comme étant la « découverte » d’un territoire occupé depuis des millénaires par de multiples peuples est, à plusieurs égards, absurde. Non seulement, en qualifiant cette arrivée de « découverte », on invisibilise l’existence même des premiers peuples, mais surtout on légitimise par le fait même la prise de possession du territoire qu’elles occupent et qu’elles chérissent. En fait, cette version du récit de l’arrivée des Européens en Amérique du Nord s’insère dans une « doctrine de la découverte » [8]
Charles-Antoine Lesage
Membre de la Nation huronne-wendat, agent de recherche au Bureau du Nionwentsïo et étudiant à la maîtrise en anthropologie, Université Laval
servant de justification juridique et morale à la dépossession territoriale des Premières Nations : si l’on « découvre » un territoire, c’est qu’il est, en théorie du moins, inoccupé. La doctrine de la découverte répond donc à une idéologie coloniale et propre au colonialisme de peuplement, qui vise à s’approprier un territoire pour le peupler. Comme l’indique Patrick Wolfe, un important théoricien des études sur le colonialisme de peuplement, l’accès au territoire est l’élément spécifique et irréductible du colonialisme de peuplement. Comment peut-on alors « décoloniser » ce récit de la « découverte »? Revisitons cet évènement, mais du point de vue des occupants dudit continent, plus particulièrement du
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point de vue de la Nation huronnewendat, pour qui les ancêtres sont ceux et celles ayant accueilli l’équipage de Cartier à Gaspé. Avant tout, un très bref aperçu de la Nation huronne-wendat et de son histoire s’impose.
Mais qui sont ces « sauvages » qui ont accueilli Cartier?
La Nation huronne-wendat, qui est située encore aujourd’hui à Wendake, en périphérie de la ville de Québec, a toujours été présente dans l’estuaire et la vallée du fleuve SaintLaurent, la Grande rivière, jusqu’à la région des Grands Lacs. Avant l’arrivée des Européens, de nombreux villages de type iroquoien, c’est-àdire des villages palissadés où sont
Extrait d'une carte illustrant le trajet du premier voyage de Jacques Cartier en 1534. Les annotations en français ont été ajoutées par J. Camille Pouliot. Musée de la Gaspésie. Fonds Camille-Eugène Pouliot. P16/9/23
rassemblées des maisons longues, sont établis tout le long de la vallée du Saint-Laurent. Ce sont ces villages que décrit justement Jacques Cartier lors de son passage, dans les années 1530, dans l’estuaire du Saint-Laurent. Dans la perspective « traditionnelle » de l’archéologie, ces « Iroquoiens » rencontrés par le navigateur Jacques Cartier sont appelés « Iroquoiens du Saint-Laurent » et auraient formé un peuple distinct des Hurons-Wendat. Or, pour les HuronsWendat, ces « Iroquoiens » sont leurs ancêtres directs et ils en sont les
Léon-Ernest Drivier, buste de Jacques Cartier, plâtre moulé, 1933. Musée de la Gaspésie. Don de l’Honorable Serge Joyal
héritiers légitimes. Dans la perspective huronne-wendat (et de ce fait, décoloniale) de son histoire, c’est le Grand Chef huron-wendat Donnacona qui, en 1534, accueille l’explorateur à Gaspé. En effet, même si Gaspé se trouve en territoire mi’gmaq, les Hurons-Wendat s’y rendaient autrefois de façon saisonnière pour y pratiquer diverses activités coutumières comme la pêche, la chasse et le commerce.
Pour un récit décolonisé
Commençons peut-être par parler de « rencontre ». Cet évènement historique représente une rencontre entre des peuples fondamentalement distincts et marque le début d’une relation forcée, mais à certains égards, réciproque, fondée initialement sur le commerce. Les Hurons-Wendat y voient certainement une occasion diplomatique et commerciale. De plus, le récit des évènements fait par Jacques Cartier décrit les HuronsWendat qu’il rencontre comme un peuple « sauvage », peu développé et primitif. Un argumentaire pourrait être construit pour démontrer toute la complexité de l’organisation politique et sociale huronnewendat traditionnelle, mais mentionnons simplement que ce que Cartier semble démontrer est sa difficulté à traduire et respecter la différence culturelle. Cette différence n’est
d’ailleurs pas unilatérale : les HuronsWendat auraient certainement pu traiter ces pauvres marins de puants, d’édentés et de drôlement costumés, et de « sauvages ». Ils les ont plutôt accueillis et les ont aidés. Un peu plus tard, ils soigneront même Cartier et son équipage lors d’une épidémie de scorbut. Finalement, si cette rencontre est historiquement célébrée par les Canadiens et Québécois (dans les livres d’histoire, à travers la toponymie ou même à travers des monuments), pour les membres des Premières Nations et particulièrement pour les Hurons-Wendat, elle marque le début d’importants bouleversements d’ordre géopolitique. En effet, l’arrivée des Européens en Amérique du Nord, marquée symboliquement par la rencontre entre Jacques Cartier et Donnacona à Gaspé en 1534, représente également l’arrivée de maladies (qui décimeront, dans le cas des Hurons-Wendat, près de 80 % de la population) et de déchirures sociopolitiques engendrées par des luttes commerciales et territoriales entre puissances coloniales. Plus encore, cette arrivée représente le début de relations asymétriques ancrées dans un colonialisme de peuplement visant la suppression de la diversité par l’assimilation des Premières Nations. Alors, peut-on continuer à parler positivement d’une « découverte »?
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[DOSSIER]
Rade de l’Isle Percée, 1686. On y aperçoit quelques bâtiments et de nombreux vigneaux. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
LES VÉRITABLES COUPABLES DE LA DESTRUCTION DE L’ISLE PERCÉE
En août 1690, deux navires anglais arborant le pavillon de la France s’introduisent à l’Isle Percée et s’emparent aisément de quatre navires ancrés en rade. Les habitants ainsi que les marins affairés au travail sont surpris et n’ont d’autre choix que de s’enfuir en forêt. Durant huit jours, les bâtiments, les chaloupes et toutes les installations sont pillés et brûlés par ces corsaires venus de Nouvelle-Angleterre.
William Lambert
Passionné d’histoire et résident de Percé
P
lusieurs historiens ont longtemps porté le blâme sur William Phips puisqu’il mène une expédition contre la Nouvelle-France après s’être emparé de Port-Royal (alors la capitale de l’Acadie dans l’actuelle Nouvelle-Écosse) avec 450 de ses hommes vers le 21 mai 1690. Toutefois, il nie toute responsabilité sur ces actes barbares commis à Percé. « Aussi a-t-on cherché à faire porter la honte de cette triste randonnée sur une expédition privée conduite par un certain William Mason […] »1 [10]
Mais qui est Mason?
Mais qui est donc ce Mason, de son nom d’origine Mayes, que l’histoire semble avoir oublié? Il faut d’abord se situer dans le contexte de l’époque alors que la guerre de la ligue d’Augsbourg (aussi appelée guerre des Neuf Ans, 1688-1697) marque le premier épisode de ce qui va être un long conflit opposant la France à l’Angleterre et les Provinces-Unies (Pays-Bas). En Amérique, ce conflit entraîne des hostilités entre les colonies de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre.
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En 1689, William Mason est marin à bord d’un corsaire français commandé par Jean Charpin. L’équipage capture une frégate espagnole de 16 canons en rade à l’île Santiago (Cap-Vert) et déserte Charpin et son navire. Jean Fantin est nommé capitaine sur cette nouvelle prise. Plus tard, en juillet, Fantin, avec sa compagnie de 140 hommes, a pour mission de descendre à SaintChristophe (Antilles) pour porter assistance aux troupes françaises qui tentent de déloger les Anglais occupant l’endroit. Sur place, il laisse la
[DOSSIER] frégate au mouillage sous la garde de 20 marins, dont douze Français, sept Anglais et un Écossais, parmi lesquels figurent des personnages légendaires de la piraterie : William Kidd et Robert Culliford.
Un équipage formé de pirates
Profitant de l’absence de leur capitaine, les pirates anglais égorgent leurs collègues français dans leur sommeil et s’enfuient avec la frégate. À la suite de l’ajout de quatre canons supplémentaires, la frégate est rebaptisée Blessed William avec Kidd comme capitaine. Ce dernier, qui veut expier son passé de pirate, joint les rangs de la Royal Navy, en s’associant au gouverneur Christopher Codrington. Il reçoit le mandat de joindre un escadron pour s’attaquer aux Français lors d’une bataille navale Malgré le fait que Kidd leur rappelle qu’ils sont au service de la Couronne britannique et qu’ils doivent se soumettre aux ordres de la Royal Navy, l’équipage demeure froid à l’idée de participer à une telle mission.
James Thornhill, William Kidd, huile sur toile, avant 1734. Le capitaine Kidd (1645-1701) est l’un des rares pirates, sinon le seul, dont un portrait existe. La plupart des illustrations sont ultérieures et empreintes de fantaisie. Malgré leur relative notoriété, Mason et Culliford sont surtout reconnus pour avoir collaboré avec Kidd et pour lui avoir pris son navire, le Blessed William, qui servira lors de l’attaque de Percé. Wikimedia Commons
Thomas Pye, Percé, 1866. Bien que la lithographie soit plus récente que l’attaque par la bande de Mason, la scène représente bien le mode de vie de l’époque sur la grave de Percé. Toronto Reference Library, JRR 1591 Cab IV
En février 1690, ce même équipage, sous l’influence de Culliford, dérobe le navire à Kidd et s’enfuit avec le butin amassé au cours des derniers mois. C’est à ce moment-là que Mason est nommé capitaine du Blessed William. Au printemps, il prend la décision de mettre le cap sur New York pour écouler le butin. À son arrivée, la colonie est en pleine crise politique. La milice locale de New York refuse de reconnaître l’autorité du lieutenant-gouverneur Francis Nicholson et sème un vent de rébellion dans la communauté. Un an plus tôt, en 1689, le commerçant Jacob Leisler a pris le contrôle de la ville en s’autoproclamant gouverneur. Il est à l’origine du premier Congrès Intercolonial en Amérique, qui a lieu à New York le 1er mai 1690, dont le but est de mettre en place un plan d’invasion terrestre et maritime de la Nouvelle-France. Au cours de l’été 1690, Leisler envoie donc une expédition navale dans le golfe du Saint-Laurent, sous l’amirauté de William Mason à bord du Blessed William. Il est secondé par le brigantin John & Catherine, commandé par le capitaine Francis Goderis.
Incursion en Acadie
Vers le 20 juin, un peu plus d’un mois après la descente des troupes de Phips à Port-Royal, les hommes de Mason y débarquent à nouveau en brûlant et en saccageant tout sur leur passage. Vers la fin du mois, alors que Joseph Robineau de Villebon, capitaine et gouverneur de l’Acadie, tente de trouver refuge à Jemseg (Nouveau-Brunswick) en amont du fleuve Saint-Jean, l’équipage s’empare de deux ketchs chargés de marchandises et du navire Union, propriété de la compagnie d’Acadie, qui sont demeurés à l’embouchure de la rivière Jemseg. Dans les jours suivants, Mason révise sa stratégie d’attaque et il réussit même à recruter quelques marins. Il transfère la cargaison de l’Union dans le John & Catherine qui escortera les deux ketchs lourdement chargés, pour les acheminer à New York avec l’assistance du pilote de l’Union.
En route vers l’Isle Percée
Le commandement de l’Union, rebaptisé le Jacob en l’honneur de Leisler, est confié à Goderis qui accompagne le Blessed William dans
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[DOSSIER] le golfe du Saint-Laurent. Vers la mi-août, les deux navires s’emparent au large de l’Isle Percée de l’Espérance, dont le commandement est confié à Culliford. Sa mission consiste à ramener la prise à New York. En route, faisant escale à Boston, il apprend avec stupéfaction que les deux ketchs ont été repris par trois corsaires français. Puis, vers la fin du mois d’août, deux navires anglais s’introduisent dans la rade de Percé. Tel que mentionné par le père Jumeau, prêtre récollet témoin de la scène, à son supérieur Chrestien Leclercq, ces deux navires sont, sans aucun doute, le Blessed William commandé par William Mason et le Jacob commandé par Francis Goderis. Les quatre navires capturés à l’Isle Percée sont le Saint-Pierre de Bayonne, le Princesse de Bayonne et deux navires portant la dénomination SaintJean. Après ce raid, environ 150 marins basques qui sont à Percé sont contraints de s’enfuir vers Québec pour tenter d’obtenir de l’aide et prévenir les autorités. Aussitôt que la nouvelle de la destruction du poste de pêche parvient en France, les primes d’assurance pour les navires de pêche augmentent considérablement. Les Récollets qui se retirent de Percé reçoivent une maigre compensation du roi de 500 livres.
Le 10 septembre suivant, le père Jumeau et quelques habitants, qui essaient de se relever tant bien que mal de cette attaque, doivent se résigner et ils s’enfuient à bord d’un petit navire ou d’une barque ayant échappé à la dévastation lorsqu’ils voient apparaître, au loin, sept navires de la flotte de William Phips. Ces navires ont pour mission de détruire sur leur passage tous les postes de pêche du Saint-Laurent. Comme la rade de l’Isle Percée est déjà détruite, les Bostonnais jettent leur dévolu sur les installations de la Petite-Rivière (Barachois) épargnées de l’attaque de Mason. Après 1690, le poste de l’Isle Percée, sous le Régime français, n’est plus qu’un petit poste saisonnier fréquenté par quelques pêcheurs audacieux.
Les coupables
L’équipage du Blessed William se compose majoritairement de pirates notoires ayant déserté le capitaine Kidd dont Robert Culliford, Samuel Burgess, Edward Coat et William Mason. Bien qu’ils possèdent des lettres de marque les autorisant à s’attaquer aux possessions françaises dans le golfe et qu’ils sont considérés comme des corsaires; seuls des pirates sans scrupules ont pu exécuter des actes et des crimes aussi barbares que ceux commis à Port-Royal et à l’Isle Percée.
Cette incursion dans le golfe du Saint-Laurent permet à Mason de rapporter au gouverneur Leisler six navires ainsi que des marchandises diverses comme des fourrures, de la morue séchée, du sel et des spiritueux. Bien que cette mission ne rapporte pas les profits anticipés vu la perte des deux ketchs, cette aventure leur permet de se faire reconnaître sous un statut légal par les autorités de New York. Le groupe de flibustiers se départit ensuite du Blessed William qui est remplacé par le Jacob. Ainsi, le capitaine Mason et ses deux officiers Culliford et Burgess continuent leurs actes de piraterie vers d’autres océans. Six ou sept ans plus tard, après une série d’aventures rocambolesques et ayant accumulé un butin important, Mason prend sa retraite et se retire en Nouvelle-Angleterre sous la protection du gouverneur Benjamin Fletcher. Ce dernier réserve aux pirates un accueil triomphal en échange de quelques généreux présents. Note
1. Abbé C. E. Roy, Percé, sa nature, son histoire, 1947, p. 55.
VERSION LONGUE
[DOSSIER]
Extrait d’une lettre que Charles Robin a écrite à Québec à l’Honorable Nicholas Cox, lieutenant-gouverneur du district de Gaspé, 7 février 1787. On y lit (traduction libre) : « La présente est pour vous informer de mes demandes dans la baie des Chaleurs que je vous prie bien humblement de soutenir et favoriser. », s’ensuit une liste des intérêts de Robin. Musée de la Gaspésie. Fonds Robin, Jones and Whitman. P8/1/1/2/1,2
UN VOYAGE DÉCISIF POUR CHARLES ROBIN
Charles Robin, le futur « roi de la morue », revient à Paspébiac en 1783 après en avoir été chassé en 1778 par des corsaires américains qui ont mis son entreprise en difficulté. Depuis, les Américains ont gagné la guerre contre l’Angleterre, un certain nombre de familles loyales à la Couronne britannique se sont réfugiées dans la « province of Quebec », notamment à Paspébiac et Douglastown, et Lord Dorchester est de retour au pays. Ayant eu vent qu’en février 1787 le gouvernement s’apprêterait à réglementer la pêche sur les côtes de la Gaspésie, Robin décide d’aller y voir de plus près, de se faire connaître, de rencontrer des personnes influentes et de faire valoir son point de vue.
André Mathieu
Passionné d’histoire et résident de Carleton-sur-Mer
A
ujourd’hui, nous dirions que Charles Robin prépare une opération de « lobbying ». Il conçoit donc le projet audacieux de se rendre à Québec en empruntant la vallée de la Matapédia, à pied, en plein hiver, soit un parcours d’environ 650 km! Il lui faudra également refaire le trajet en sens inverse pour revenir! Voici le récit de ce périple que Charles Robin a résumé dans son journal de voyage.
Le départ de Paspébiac
Il part tôt de Paspébiac le matin du 8 janvier 1787 accompagné de James Huard et de son fils, et équipé d’un traîneau à chiens. Il arrête à New Carlisle pour manger chez des amis et récupérer le courrier de l’épouse du lieutenant-gouverneur Nicholas Cox. Il continue en carriole jusqu’à Bonaventure où il loge chez Jean Arsenault et soupe avec le curé Girouard. Le lendemain matin, Robin poursuit en carriole alors que ses hommes le suivent à pied. Il fait une pause à Caplan avant de s’arrêter pour la nuit
chez John Duthie à Cascapédia. Le 10 janvier, le groupe marche jusqu’à Tracadigache (terme mi’gmaq désignant Carleton-sur-Mer aujourd’hui), arrête chez Pierre Loubert et, après avoir parcouru 7 lieues1 dans la journée, arrive chez Urbain Jean à Nouvelle où il loge. Les jours suivants, Charles organise les détails de son voyage, engage deux hommes (Damboise et Louis Laviolette) qui semblent s’occuper de l’approvisionnement et de la logistique, rencontre quelques clients, se procure des provisions et des traîneaux. Il soupe à deux reprises avec Matthew Stewart, marchand et futur propriétaire de la seigneurie de Shoolbred. Dimanche matin, le 14 janvier, c’est le grand départ à travers le bois. Quatre autres individus se sont joints à lui et ses deux hommes, car ils ne connaissent pas la route. Ils seront donc sept à se frayer un chemin avec six traîneaux tirés chacun par un chien. Le groupe quitte Nouvelle à 8 h, se rend à l’église de Ristigouche vers 17 h et emprunte
le presbytère pour la nuit. Ils ont parcouru 9 lieues, la moitié avec des raquettes aux pieds. Le lendemain, ils marchent sur la glace de la rivière Ristigouche jusqu’à la rivière Matapédia qu’ils remontent jusqu’à la tête du lac du même nom, ce qui facilite la marche et permet de régler le problème de l’approvisionnement en eau. Par contre, le danger de défoncer la glace se présente à plusieurs occasions. Parfois, lorsque la glace n’est pas formée, ils doivent portager à travers le bois. Voici leur façon de progresser : un premier homme trace la route en marchant dans la neige avec ses raquettes. Les autres hommes suivent avec les chiens et les traîneaux. Étant donné que le travail du premier est plus épuisant, les hommes se succèdent à ce poste. Damboise semble le plus endurant et le plus expérimenté et c’est lui qui ouvre généralement la voie. La distance parcourue quotidiennement varie de 3 à 7 lieues.
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[DOSSIER] Le groupe marche généralement jusqu’à 14 h 30 avant de s’installer pour bivouaquer et dormir. Charles Robin explique que les tâches sont distribuées : deux hommes utilisent leurs raquettes comme des pelles afin de déblayer la neige, deux autres récoltent du bois de chauffage et les autres coupent des branches de conifères afin de constituer une paillasse sur laquelle dormir. On recouvre le tout avec une toile « oznabrig », un tissu résistant de lin et de chanvre. On s’abrie avec une ou deux couvertures et on se couche près du feu. Le samedi 20 janvier, ils traversent le « petit lac Matapédia » (probablement le Lac-au-Saumon) et atteignent le lac Matapédia le lendemain. À 14 h, ils rejoignent six Autochtones qui traversent le lac avec des traîneaux. Une heure plus tard, le groupe de Robin pénètre dans la forêt pour « faire la cabane » (monter un campement temporaire). Ce jour-là, ils ont marché sur une distance de 6 lieues. Avant de repartir au matin du 22 janvier, le groupe dissimule une partie de ses vivres en prévision du voyage de retour et laisse sur place trois traîneaux. La marche s’avère pénible puisqu’en plus de la distance, il faut gravir de hautes montagnes! Ils n’auront avancé que de 3 lieues ce jour-là. Le surlendemain matin, ils débouchent sur le fleuve Saint-Laurent, 2 lieues plus bas que la rivière PetitMétis. Ils poursuivent leur route et s’arrêtent à l’ouest de Grand-Métis
Raquette à neige en babiche.
pour la nuit. À midi le 25 janvier, ils arrivent aux premières maisons de Rimouski. Robin constate que c’est une paroisse pauvre où plusieurs des maisons ne sont pas mieux construites que dans la baie des Chaleurs. Robin et ses deux hommes couchent chez M. McLennan tandis que leurs compagnons trouveront refuge aux alentours. Les jours suivants sont très froids et venteux, de telle sorte que les distances parcourues sont parfois réduites à 3 lieues. Il faut aussi traverser les montagnes du Bic, ce qui ne facilite pas la marche. Toutefois, on peut parfois s’arrêter dans une maison pour se réchauffer ou pour dormir. En effet, la période de camping en plein air est terminée! Le 29 janvier, ils arrivent enfin à Trois-Pistoles. Charles Robin donne alors congé à ses hommes et fixe le rendez-vous pour le voyage de retour. Il poursuit seul, en carriole, dans un froid extrême, jusqu’à Lévis où il traverse le fleuve sur le pont de glace en compagnie d’un guide et arrive finalement à Québec dans la soirée du 2 février. Ne trouvant aucune place pour se loger, il transmet une note à George Allsopp qui l’invite chez lui. Robin et sa troupe ont donc pris 16 jours pour marcher de Nouvelle à Trois-Pistoles. Si on ajoute les trois jours de Paspébiac à Nouvelle, les quatre jours à Nouvelle et les quatre jours en carriole de Trois-Pistoles à Québec, le voyage complet aura pris 27 jours!
MAGAZINE GASPÉSIE | Décembre 2021 – Mars 2022 Musée de[14] la Gaspésie
Charles Robin (1743-1824), huile sur toile, vers 1820. Collection Rosel Manor. Courtoisie de Emma LemprièreJohnston, La dame de Rosel Œuvre tirée de : Alan Le Rossignol, Charles Robin, The Jersey Codfather (1743-1845) and his role in the historic Cod Fishing Industry of the Gaspé, Canada (1766-1802), Ex Libris Books, 2017 et 2019.
Enfin à Québec
Sans doute que son arrivée, même discrète, a dû créer une certaine excitation chez les habitants de la ville, car elles ne devaient pas être nombreuses les personnes se rendant à Québec à pied en plein hiver! Même que les journaux locaux en ont sans doute fait mention, ce qui aurait forcément donné une certaine notoriété à Charles Robin et l’aurait rendu intéressant à rencontrer. Robin demeure à Québec durant trois semaines au cours desquelles il rencontre de hauts fonctionnaires ainsi que Lord Dorchester, gouverneur général, à qui il présente un document sur la situation des pêches dans la baie des Chaleurs le 15 février. Il voit également Nicholas Cox, le lieutenant-gouverneur du district de Gaspé ainsi que son futur successeur Francis LeMaistre, un Jersiais comme Robin. Il s’entretient aussi avec John Collins, arpenteur général du pays, marchand et conseiller législatif, avec James Monk, procureur général de la province de Québec ainsi qu’avec Joshua Winslow, sous-officier payeur des troupes. Il a également l’occasion de manger avec Charles-François Bailly de Messein,
[DOSSIER] curé de Pointe-aux-Trembles, ami de Lord Carleton et futur évêque de Capsa (nom de son titre épiscopal). Ce prêtre a été missionnaire auprès des Mi'gmaqs et des Acadiens de 1767 à 1774 et est devenu ami du frère de Charles, John Robin, à l’Isle Madame au Cap-Breton.
conviés 14 « gentlemen »! Le 5 et le 21, il note qu’il reste à la maison, car plusieurs désirent le rencontrer par « affaires ». D’ailleurs, le 7 février, il dîne à l’hôtel avec le Comité des marchands avant de rencontrer Thomas Alwin, un autre marchand, le surlendemain.
Un intermédiaire important
Le retour vers Paspébiac
Il semble que toutes ces judicieuses rencontres soient le fait de son ami George Allsopp qui agit en quelque sorte comme cicérone auprès de toutes ces personnes. Allsopp est un des fournisseurs de Robin à Paspébiac depuis au moins 1774 et peutêtre même avant. En effet, même si une grande partie des objets transigés dans la baie des Chaleurs proviennent de l’île Jersey, Charles Robin importe de Québec des denrées et victuailles depuis 1767. Allsopp devient, en 1759, secrétaire du lieutenant-colonel Guy Carleton (ennobli depuis sous le nom de Lord Dorchester), puis sous-secrétaire de la province en 1765 et, dix ans plus tard, il accède au Conseil législatif. Comme producteur de farine, il est l’un des principaux commerçants du Québec de 1760 aux années 1790. On dit qu’au 18e siècle, la famille Allsopp est mêlée aux « familles les plus réputées » de Québec. Ainsi, lorsqu’il rencontre Charles Robin en 1787, Allsopp peut le renseigner et le conseiller adroitement sur tout l’appareil gouvernemental et le commerce en général, notamment sur Guy Carleton lui-même qu’il connaît bien. En fait, Robin n’aurait pas pu trouver meilleur conseiller. Allsopp semble apprécier la personnalité de Charles Robin, car dès leur première rencontre, il lui a offert gîte et couvert chez lui. D’autre part, Charles Robin n’est pas un parfait inconnu dans la ville de Québec comme il est client de certains marchands. Ces rencontres sont d’une grande importance et l’on voit, à la lecture de son journal, que durant son séjour à Québec, il ne rate pas une occasion de resserrer ses liens commerciaux. Entre autres, le 18 février, on organise un dîner chez M. Lesters où sont
C’est le lundi 26 février que Robin se met en route pour Paspébiac. Le fils d’Allsopp le reconduit en carriole jusqu’au pont de glace où il traverse à Lévis. Il loue une carriole et se rend ainsi à L’Islet où il dort dans la maison d’Emmanuel Després qui l’a accueilli lors de son voyage vers Québec. Le lendemain, il se rend à « Grand Kamaraska » chez Germain Moreau qui l’accompagne dans sa traversée de la Gaspésie. Damboise, qui aurait dû le rejoindre la veille, ne s’est pas présenté. Robin fulmine, car ce retard l’empêche de parcourir 12 lieues supplémentaires! Le lendemain 28 février, il perd encore une journée à attendre Damboise. Accompagné de Moreau, il se rend le jour suivant jusqu’à la rivière Fouquette (aujourd’hui Saint-Andréde-Kamouraska) en carriole. Damboise les rejoint enfin et tente de se disculper disant avoir été malade. Furieux, Robin note dans son journal que ce dernier est « un animal ingrat »! Depuis deux jours, la neige ne cesse de tomber, de telle sorte qu’au matin du 2 mars, il y a trop de neige dans le chemin pour permettre d’embarquer deux personnes dans la carriole. Damboise doit marcher pendant que Robin se rend jusqu’à Rivière-du-Loup en carriole. Ce soir-là, ils dorment à Cacouna. Le lendemain, Robin se rend à l’Île-Verte et poursuit le jour suivant jusqu’à Trois-Pistoles. Bientôt rejoints par Moreau et Damboise, ils retrouvent Louis Laviolette malade et fiévreux. Robin décide d’attendre une journée pour qu’il se repose. Le 5 mars, le groupe ne parcourt que 7 lieues, désormais à pied, devant traverser les montagnes du Bic, avant de s’arrêter avec Laviolette toujours affaibli. Le
lendemain matin, ils récupèrent les deux traîneaux laissés là le 28 janvier précédent. Les porteurs peuvent enfin y déposer leur fardeau et marcher plus légèrement jusqu’à Rimouski où Robin emprunte une carriole et se rend chez Julien Després qui s’est occupé de leur procurer des provisions. Toute la troupe dort à cet endroit. Tôt le 7 mars, Robin poursuit en carriole avant de retrouver M. McLennan où une partie du matériel de camping a été entreposée. Après avoir marché 5 lieues, le groupe s’arrête vers 17 h pour bivouaquer pour la première fois avant de s’enfoncer dans la forêt en direction de Ristigouche. La traversée de la Gaspésie se révèle difficile compte tenu du froid et des chutes de neige. On ne parcourt que 3 lieues et demie durant les premiers jours où l’on doit traverser les rivières Tartigou et Blanche, avant d’affronter les montagnes et d’atteindre le bassin versant du lac Matapédia. Robin note que ces
Registre des lettres envoyées par Charles Robin entre 1777 et 1783. Le Musée de la Gaspésie conserve le plus important fonds d’archives relatif à la compagnie Robin. Évalué par des experts, il a été qualifié de véritable trésor national. Musée de la Gaspésie. Fonds Robin, Jones and Whitman. P8/1/1/2/1,1
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[DOSSIER] 3 lieues et demie équivalent à 10 en termes de fatigue! Par contre, étant donné qu’ils font le trajet inverse de l’aller, ils croisent leurs anciens campements, ce qui leur facilite la vie. Ainsi, le 10 mars, ils atteignent le lac Matapédia et retrouvent les trois traîneaux qu’ils y avaient laissés et peuvent enfin obtenir de l’eau fraîche dont ils ont été privés depuis Rimouski. Le 13 mars apporte un redoux accompagné de brouillard. Les marcheurs ne peuvent avancer dans ces conditions et doivent demeurer sur place; ils en profitent pour faire provision de bois de chauffage. Le lendemain, ils se rendent au « petit lac Matapédia » et avancent de 7 lieues. Le 15 mars, après avoir croisé une de leurs anciennes huttes, ils trouvent un jeune orignal tué par les Autochtones. Ils s’en découpent un morceau de 30 lb (13 kg) et le font rôtir. Plus tard, ils rencontrent un Autochtone connu de Damboise qui leur propose l’hospitalité d’un wigwam et
leur offre de la viande d’un orignal mort-né qu’ils trouvent délicieuse. Le 16 mars, il fait très beau et probablement plus chaud puisque Charles Robin défonce la glace et se retrouve les deux pieds dans l’eau glacée! À midi, ils sont rendus sur la rivière Ristigouche et à 18 h, ils retrouvent le « presbitaire » de Ristigouche. Ce jour-là, ils ont parcouru 12 lieues! Enfin, le samedi 17 mars, vers 15 h, ils bouclent la boucle et arrivent à Nouvelle. Après avoir remercié ses hommes, Robin loge chez Urbain Jean et soupe avec Matthew Stewart. Robin termine son journal sur les mots suivants : « Que Dieu soit loué pour ses faveurs et sa protection. ». L’année suivant son périple à Québec, Robin est nommé juge à la Cour des plaids communs, juge de paix et membre du conseil des terres du district de Gaspé. Son voyage aura donc été rentable et aura contribué à ce que la Charles Robin & Company domine l’industrie de la pêche à la morue au-delà d’un siècle!
Pour lire le journal de voyage de 1787 : Charles Robin, Journal d’un voyage aller-retour de Charles Robin par voie terrestre entre la baie des Chaleurs et Québec 1787, Library of the Societe Jersiaise, PEO/I/D/ROB; le Musée de la Gaspésie possède une copie dactylographiée. Arthur G. LeGros, « Charles Robin on the Gaspe Coast 1766 », Revue d’histoire de la Gaspésie, vol. 4, nos 3 et 4, juilletdécembre 1966. Anne Leavitt (sous la direction de), The Early Journals of Charles Robin, The Isle Madame Historical Society, Arichat, Nouvelle-Écosse, 2020, p. 203-215.
Note
1. Le dictionnaire anglais Webster indique que dans les pays de tradition britannique, une « league » équivaut à 3 miles ou 3 miles nautiques, soit 4,445 km ou 5,556 km.
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[DOSSIER] Le Site historique national de Paspébiac compte 11 bâtiments classés par les gouvernements du Québec et du Canada, 2020. Photo : Nelson Boisvert
LE PATRIMOINE BÂTI DES COMPAGNIES ROBIN ET LE BOUTILLIER BROTHERS La morue séchée a donné naissance à l’un des premiers grands commerces de l’histoire occidentale. Vers l’an 1000, les Vikings écoulent déjà le produit dans toute l’Europe. Ensuite, vers 1500, des pêcheurs vont jusqu’à traverser l’Atlantique pour exploiter la ressource. En Gaspésie, ce commerce crée deux entreprises majeures, un vaste réseau d’établissements et un patrimoine bâti d’une ampleur surprenante.
Jeannot Bourdages
Conservateur, Site historique national de Paspébiac
Paspébiac, au cœur de l’empire
Peu connue auparavant, Paspébiac est propulsée sur le devant de la scène, en 1766, lorsque l’entrepreneur jersiais Charles Robin choisit d’en faire sa principale base d’opérations. Rapidement, les premiers bâtiments sont construits et, une fois séchée, la morue est expédiée sur les marchés de la Méditerranée, des Antilles et du Brésil. Au 19e siècle, l’économie de la morue séchée connaît une croissance remarquable. La compagnie Robin atteint son apogée. Elle constitue alors la plus grande entreprise
de pêche de l’Est du Canada. Elle possède aussi l’un des plus importants chantiers de construction navale. Beaucoup d’autres entreprises sont également fondées durant cette période, dont plusieurs par d’anciens employés de la compagnie Robin. À Paspébiac, c’est le cas de la Le Boutillier Brothers, fondée en 1838 par David, Amy et Edward Le Boutillier. Cette nouvelle compagnie se hisse bientôt au deuxième rang des entreprises de pêche gaspésiennes. Forte de la présence de ces deux compagnies, Paspébiac est alors le
centre du plus important réseau d’exportation de morue séchée du golfe du Saint-Laurent. Par sa position à l’échelle canadienne, l’endroit constitue également l’une des plaques tournantes de ce commerce dans l’Atlantique. De 1815 à 1870, le nombre de bâtiments passe ainsi de 15 à 68 sur le banc de Paspébiac. Il s’agit principalement de chafauds, d’entrepôts (morue, matériaux, marchandises), d’ateliers de fabrication, de logements et de bureaux administratifs. Deux entrepôts (appelés CRC et BB) dominent le paysage par leurs impressionnantes dimensions.
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[DOSSIER]
L’Auberge du Parc à Paspébiac était autrefois la résidence du gérant général, 2020. Elle fait partie de la ferme Robin, un espace comprenant une dizaine de bâtiments patrimoniaux, entourés d’une forêt ancienne. Photo : Jeannot Bourdages
Aux quatre coins du golfe
Nous avons pu recenser 51 établissements, incluant les postes de pêche, des compagnies Robin et Le Boutillier Brothers autour du golfe du Saint-Laurent. Ils sont répartis dans quatre provinces canadiennes : Québec (35), Nouveau-Brunswick (3), Nouvelle-Écosse (11) et Terre-Neuveet-Labrador (2). Au 19e siècle, Paspébiac constitue le centre décisionnel des opérations pour l’ensemble du réseau. Outre sa fonction administrative, l’établissement se démarque par l’ampleur de ses activités de fabrication, de construction, d’entreposage, d’agriculture et de foresterie. Il met également en évidence la grande autosuffisance de l’entreprise. De leur côté, les établissements affiliés permettent de décupler la production de morue séchée ainsi que le nombre de magasins permettant d’écouler les marchandises importées de l’étranger. C’est grâce à ce réseau que les deux entreprises prennent autant d’importance dans l’Est du Canada. Parmi eux, Percé et l’île Bonaventure occupent une place privilégiée. Depuis le Régime français, l’endroit a toujours été un poste de pêche et de transformation. Ce n’est donc pas un hasard si les deux compagnies choisissent de s’y installer peu de temps après leur fondation. Plusieurs établissements servent à l’expédition et à l’importation sur les marchés internationaux. Par exemple, à Gaspé, la compagnie Robin possède son propre quai, des [18]
entrepôts et un magasin. Tout comme à Percé et New Carlisle, elle peut y profiter de l’absence de droits de douane durant la période des ports francs (1861-1866).
La fin des compagnies jersiaises
Après la crise engendrée par la faillite de la Banque de Jersey (1886), les compagnies de pêche jersiaises amorcent un long déclin. Au 20e siècle, la quasi-totalité d’entre elles disparaissent. En 1923, alors que les premières coopératives de pêcheurs voient le jour, la Le Boutillier Brothers déclare faillite. Seule la compagnie Robin réussit à se renouveler. Elle intègre d’abord plusieurs autres entreprises : De la Perrelle Brothers (1876), Philip Robin and Company (vers 1870), John and
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Elias Collas (1887), etc. À partir de 1904, elle est absorbée par A. G. Jones et A. H. Whitman de Halifax, devenant ainsi une entreprise canadienne. La compagnie tente alors de s’adapter à la modernisation du secteur des pêches. Tout d’abord, une série de nouveaux magasins généraux, visant une clientèle élargie, sont construits en plusieurs endroits. Ensuite, de nouvelles techniques de transformation sont expérimentées, comme les séchoirs artificiels. Finalement, une usine moderne de transformation est construite à Paspébiac en 1954. Malgré ces tentatives, il y a peu de nouvelles constructions et le nombre de bâtiments décroît sur le banc de Paspébiac. Rachetés par la compagnie Robin, plusieurs des édifices de la Le Boutillier Brothers se détériorent et finissent par disparaître. Le 21 juin 1964, un violent incendie donne le coup de grâce. Dix-huit bâtiments de la compagnie Robin sont alors détruits. En comptant le coffrefort, il n’en reste alors plus que 11. À partir de ce moment, l’entreprise délaisse la pêche pour se concentrer sur son réseau de magasins. Dans les décennies suivantes, ses magasins ferment cependant les uns après les autres. En 2004, elle passe bien près de la faillite. Ce n’est toutefois qu’en 2016 qu’elle est définitivement rayée du Registre des entreprises. Avec 251 années d’exis-
Nombre de bâtiments sur le banc de Paspébiac Année
Robin
Le Boutillier Brothers
Total
1815
15
-
15
1845
37
7
44
1870
55
13
68
1927
32
5
37
1963
25
3
28
1964
8
3
11
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[DOSSIER] tence, elle constitue la deuxième entreprise la plus durable de l’histoire canadienne, après la Compagnie de la Baie d’Hudson.
Le patrimoine bâti aujourd’hui
De 1765 à 2016, ce sont plusieurs centaines de bâtiments qui ont été construits par les compagnies Robin et Le Boutillier Brothers autour du golfe du Saint-Laurent. Mais que reste-t-il aujourd’hui de cet imposant patrimoine bâti? Jusqu’à présent, nous avons pu recenser 75 bâtiments, principalement en Gaspésie. Dans la région, les deux sites possédant le plus grand nombre de bâtiments sont Paspébiac (34) et Percé (14). En raison de leur importance historique respective, ils comptent également une plus grande diversité de bâtiments. À Paspébiac, seuls 11 bâtiments bénéficient actuellement d’un classement patrimonial. Mais plus d’une vingtaine d’autres sont situés à l’extérieur de la zone protégée par les gouvernements du Québec et du Canada. L’Entrepôt Le Boutillier, avec sa charpente en bois de cinq étages, est d’une dimension jamais vue dans l’industrie des pêches. Nous n’avons pu trouver aucun équivalent parmi les 200 bâtiments recensés jusqu’à maintenant dans nos recherches sur le patrimoine des pêches de l’Atlantique. À l’époque, il est rare que les bâtiments en bois dépassent trois étages. Pour sa part, la poudrière (1788) se démarque par son ancienneté. En fait, c’est l’un des plus anciens bâtiments en Gaspésie avec la maison O’Hara à Gaspé (vers 1770). Avec l’Office Le Boutillier Brothers, il constitue aussi l’un des rares exemples de construction en pierre. Avant le 20e siècle, pratiquement tous les bâtiments de pêche sont en bois. Outre des entrepôts et des logements, Paspébiac conserve certains spécimens plus rares : des ateliers de construction navale, la grande maison du gérant général (aujourd’hui l’Auberge du Parc), plusieurs maisons d’administrateurs, deux coffres-forts, une écurie, un caveau à légumes et
La maison du gérant de la compagnie Le Boutillier Brothers sur l’île Bonaventure, 2021. Photo : Jeannot Bourdages
même des latrines (communément appelés « bécosses »). De son côté, Percé est aussi classée en tant que site patrimonial québécois. Plusieurs bâtiments font également partie du parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-RocherPercé. Parmi ceux-ci, plusieurs retiennent l’attention par leur ancienneté et leur rareté. Sur la terre ferme, nous trouvons notamment le chafaud, la neigière, le centre administratif, la grange et le magasin général de la compagnie Robin. Sur l’île Bonaventure, la compagnie Le Boutillier Brothers a laissé derrière elle la maison du gérant, des entrepôts, des logements pour les employés (pêcheurs et graviers) ainsi qu’une petite laiterie. Ailleurs en Gaspésie, plusieurs bâtiments sont toujours existants, notamment à Bonaventure, Gascons, Newport, Pabos, Grande-Rivière, Sainte-Thérèse-de-Gaspé, L’Anse-àBeaufils, Barachois, Malbaie et Rivièreau-Renard. Parmi eux, nous comptons plusieurs magasins généraux, mais également des entrepôts ainsi qu’une résidence de gérant. Jusqu’à présent, nous n’avons pu recenser que cinq bâtiments au Nouveau-Brunswick (Bertrand, Caraquet, Lamèque) et deux en Nouvelle-Écosse (Lunenburg, Chéti-
camp). À Halifax, il ne subsiste que peu de traces, même écrites, de la présence de la compagnie Robin. Sur la Côte-Nord, une recherche sur le terrain nous a permis de constater que pratiquement tout a disparu. Par exemple, au 19e siècle, Magpie comptait une vingtaine de bâtiments des compagnies Robin et Le Boutillier Brothers. Aujourd’hui, son anse est vide, il ne reste plus rien. Dans le détroit de Belle-Isle, même si l’Île-au-Bois est aujourd’hui un site archéologique reconnu, il n’y reste aucun bâtiment témoignant de la présence de la Le Boutillier Brothers.
Une reconnaissance plus grande
Souvent méconnu, le commerce de la morue a pourtant joué un rôle significatif dans l’histoire occidentale. Les Vikings, les premiers pêcheurs européens, la colonisation du Nord-est américain, le commerce triangulaire de l’Atlantique… voilà seulement quelques évènements liés à l’histoire de ce fameux poisson. Dans l’Est du Canada, la Gaspésie se taille une place importante dans l’histoire des pêches par la présence à Paspébiac de deux grandes compagnies possédant un vaste réseau d’établissements affiliés. Au plan
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Ancienne usine de transformation de la compagnie Robin à Lunenburg en Nouvelle-Écosse, 2019. Photo : Jeannot Bourdages
patrimonial, s’il ne s’agit que de résultats préliminaires, une tendance semble toutefois se dessiner. Parmi les régions touchées, la Gaspésie se démarque par une quantité et une
variété importantes de bâtiments des compagnies Robin et Le Boutillier Brothers, notamment deux grands ensembles patrimoniaux classés. Pour mettre les choses en contexte,
nous avons commencé un travail d’inventaire du patrimoine bâti des pêches pour tout l’Atlantique Nord. Se pourrait-il que, parmi tous les territoires et pays liés au commerce de la morue, la Gaspésie soit parmi ceux ayant conservé les ensembles de bâtiment les plus significatifs? À ce moment-là, n’y aurait-il pas là une occasion unique de développement? Pourrait-on même songer à ce que ce patrimoine soit un exemple éminent d’un type d’ensemble architectural illustrant une période significative de l’histoire humaine et, par conséquent, penser à une reconnaissance en tant que patrimoine mondial de l’UNESCO?
Remerciements à Camillia Buenestado Pilon, Thomas Martens et Jean Pierre Bernard
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En juin 2021, le train a dû s’arrêter abruptement à quelques reprises puisque des gens étaient présents et nombreux sur le pont de la Pump House surplombant la rivière PetiteCascapédia à New Richmond. Il faut garder en tête que plus d’un kilomètre peut être nécessaire pour stopper un train.
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Les trains circulent actuellement sur le tronçon ferroviaire s’étendant entre New Richmond et Matapédia et se rendra jusqu’à Port-Daniel en 2023. Leur fréquence sera ainsi augmentée et ramènera le train sur des parties de tronçons inexploités actuellement. Avec le retour éventuel de VIA Rail, la vitesse de circulation des trains pourra atteindre 80 km/h. À la suite de la réfection complète des ponts situés à CascapédiaSt-Jules, l’augmentation de la vitesse de circulation des trains dans ce secteur est à prévoir au cours des prochaines semaines.
Nos équipes voient couramment des comportements inappropriés, par exemple:
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Des enfants qui jouent autour d’un train;
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Des gens qui marchent ou s’activent en ski de fond sur la voie ferrée.
Un cycliste qui passe par-dessus le train pendant des manoeuvres de celui-ci;
L’emprise de la voie ferrée, c’est une distance sécuritaire de 15 mètres de chaque côté dans laquelle il est interdit de circuler sauf dans des endroits spécialement prévus à cette fin. Un accident ferroviaire implique presqu’automatiquement l’amputation ou le décès des victimes.
Et ce ne sont que quelques exemples, la prévention demeure de mise!
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Croquis réalisé sur la première page de couverture du registre de température des voyages par bateau d’Amice LeMoignan, représentant un navire du même type que ceux qui sont interceptés pendant l'épidémie de choléra, entre 1853 et 1860. Musée de la Gaspésie. Fonds Amice Lemoignan. P117/1
LA GASPÉSIE AU TEMPS DU CHOLÉRA La Gaspésie n’échappe pas au choléra, un bureau de santé est mis sur pied au printemps 1832. Apparue en 1826 dans les Indes orientales, la deuxième pandémie connue de choléra se propage rapidement au continent européen. En 1831, le choléra qualifié d’asiatique est aux portes de l’Amérique. Afin de réduire l’impact de l’arrivée de cette infection et de sécuriser la population, la législature du Bas-Canada adopte, en 1831, l’Acte pour l’établissement de bureaux sanitaires dans la province. Cette loi amène, entre autres, la création de l’île de la quarantaine, connue sous l’appellation de la Grosse-Île, et à l’ouverture de quelques bureaux sanitaires dans la province, dont un à New Carlisle.
André Ruest
Technicien en documentation, ANQ Gaspé
C
ette loi oblige tous les navires en provenance de l’extérieur, particulièrement des endroits où sévit l’épidémie de choléra (maladie diarrhéique), à faire halte afin de procéder à une inspection du navire et de ses passagers. Si le vaisseau est jugé non
porteur de maladies infectieuses, le capitaine se voit remettre un certificat de santé par le surintendant du bureau sanitaire. Par contre, si l’on suspecte la présence du choléra, le vaisseau est alors conduit au lieu de quarantaine le plus près.
Émoi et désespoir
Dès juin 1832, la population de Québec est frappée par une épidémie de choléra qui sème émoi et désespoir. À l’automne, malgré les mesures prises par le gouvernement, le bilan dressé par le bureau de santé est lourd. Québec a perdu
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[DOSSIER] plus de 3 000 de ses habitants. Aucun chiffre de cette nature n’existe pour la population gaspésienne. On peut cependant croire que la région a également souffert de l’épidémie qui, au Bas-Canada, fauchera plus de 8 000 citoyens. Contrairement à la station de la Grosse-Île, située en face de Montmagny, qui sera en activité jusqu’en 1937, le bureau sanitaire du district de Gaspé semble avoir une courte existence. Il subsiste peu d’information concernant ce bureau outre les quelques documents conservés par les Archives nationales du Québec à Gaspé. L’examen de ces documents laisse croire que le bureau de santé aurait été en service au cours de la saison de navigation de 1832 et probablement celle de 1833.
Freiner le choléra venu de la mer
À l’époque, les ports gaspésiens sont achalandés, particulièrement à cause du commerce international des marchands de morue et des vagues d’immigration en provenance de l’Europe. L’analyse des rapports d’inspection du docteur George Mellis Douglas nous informe de la provenance des navires. En plus du cabotage interrégional, les navires interceptés proviennent des ports
de l’île de Jersey, de Liverpool et de Londres en Angleterre, d’Aberdeen, de Glasgow et de Greenock en Écosse, de Cork en Irlande et de Cadix en Espagne. Le bureau de santé pour le district inférieur de Gaspé est localisé à New Carlisle et le lieu de quarantaine pour les navires, à Paspébiac. Le bureau se compose d’un surintendant, d’officiers et de plusieurs gardiens de santé publique dispersés sur le littoral sud de la Gaspésie. Fargular McRae se voit nommé président et parmi les officiers, on compte des membres influents de la région comme Joseph-François Deblois, Edward Thibodeau, Martin Sheppard, Amasa Bebee, James Sherar, Duncan May ainsi que le révérend Lucius Doolittle. D’origine écossaise et arrivé au pays quelques années plus tôt, le Dr George Mellis Douglas est juge de paix du district de Gaspé depuis 1831. Il se voit désigner surintendant médical de la station de quarantaine en juin 1832.
Gardiens de la santé
On sait peu de choses sur les gardiens de santé responsables d’appliquer les mesures sanitaires dictées par le bureau de New Carlisle. Heureusement, un document est parvenu jusqu’à nous et permet de
connaître leurs responsabilités et leurs obligations. Le 26 juin 1832, David Poirier est nommé gardien de santé par les officiers du bureau de santé de New Carlisle pour le secteur de la Petite Bonaventure et de ses environs. À ce titre, il voit à l’application des règlements sanitaires. Il doit, entre autres, intercepter tout navire et vérifier si le commandant a en sa possession le certificat de santé émis par le Dr Douglas. En l’absence de ce document, il doit ordonner au navire de se présenter au lieu de quarantaine situé à Paspébiac. Dans le cas d’un refus de collaboration, le gardien de santé doit produire sans délai un rapport au bureau sanitaire de New Carlisle afin que les sanctions prévues par la loi soient appliquées aux récalcitrants. Ce rapport doit préciser le nom du navire et de son commandant, le lieu de départ et des haltes faites en cours de route ainsi qu’une description de la cargaison du navire. Il doit également voir à ce qu’aucun résidu de poisson ne soit laissé sur les rivages ou ne soit étendu dans les champs en guise d’engrais afin d’empêcher les miasmes et les maladies contagieuses de se propager. À cet effet, le rapport du shérif James Ferguson Winter, daté du
Extrait de la nomination de David Poirier comme gardien de santé, 26 juin 1832. Cette pièce précise ses obligations. On y lit : « Je suis commandé par le Bureau Sanitaire constitué et établi pour le District de Gaspé par et sous l’autorité de son Excellence le Gouverneur en chef de cette Province, de vous informer qu’à une séance du dit Bureau tenue aujourd’hui dans le Palais de Justice à New Carlisle vous avez été appointé Gardien de Santé pour Petite Bonaventure et ses environs. ». ANQ Gaspé. Fonds du ministère de la Justice. E17,S300,SS7,D3,P1
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[DOSSIER] Une existence quasi oubliée
VOYEZ LE RAPPORT DU DR DOUGLAS
Rapport d’inspection de la station de quarantaine de Paspébiac rédigé par le Dr George Mellis Douglas pour la période de 1er au 3 septembre 1832. On y découvre que le Dr Douglas a noté que le capitaine Garret du « schooner » (goélette) Jane en provenance de la ville de Québec a souffert de vomissement, de crampes ainsi que d’autres symptômes du choléra asiatique. ANQ Gaspé. Fonds du ministère de la Justice. E17,S300,SS7,D4,P7
13 juillet 1832, dénonce Richard Smith, capitaine de la goélette Unity de New Carlisle et arrivant d’Halifax, pour avoir refusé d’obéir aux ordres de Jeremiah Enright, gardien sanitaire. Le capitaine Smith est allé sur la rive à la rencontre du gérant de la Charles Robin & Company, W. John Hardeley, contrairement aux dispositions de la loi de la quarantaine. Pour la même période, un vaisseau en provenance de Grande-Bretagne s’est présenté à New Richmond sans certificat sanitaire. Un autre navire arrivant de Londres et accosté à Bonaventure,
a été dans la même situation. Le gardien sanitaire de Percé indique que Thomas Moriarty est monté à bord d’une goélette en provenance de Québec et, de ce fait, n’a pas respecté la loi en vigueur. Enfin, le gardien de santé doit, pour obtenir sa rémunération, produire un rapport détaillant chacune de ses interventions auprès des vaisseaux interceptés. La rémunération du gardien pour chaque bateau intercepté est de 10 « cheling », ce qui équivaudrait à environ 300 $ aujourd’hui.
Il est impossible de connaître l’impact réel qu’a eu le bureau sanitaire gaspésien sur la propagation du choléra. Il a certainement permis d’améliorer les mesures d’hygiène et de salubrité du milieu. Pour sa part, le Dr Douglas a poursuivi sa carrière dans le domaine. Il est nommé, en 1836, surintendant à la station de quarantaine de la Grosse-Île et il y sera en poste jusqu’en 1864. Au cours de sa longue carrière à Grosse-Île, il fera face à de nombreuses maladies contagieuses présentes à bord des navires, particulièrement au typhus en 1847 et aux vagues de choléra de 1849 et de 1854. Aujourd’hui, la Grosse-Île est devenue un lieu historique national et un mémorial des Irlandais très fréquentés. Le bureau de santé du district inférieur de Gaspé n’a pas eu cette chance, seuls quelques documents d’archives témoignent de sa brève existence et l’empêchent de sombrer dans l’oubli. Remerciements aux Archives nationales du Québec qui ont mis gracieusement à disLIGNE DU TEMPS position leurs DÉBUT D’UNE archives.
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Le bureau de douane change fréquemment d'endroit et loge dans l'hôtel Poirier de 1960 à 1966 environ, soit jusqu'à la construction du nouveau bureau de poste. Collection famille Nadeau
PASPÉBIAC CONSULAIRE : L’AUTRE PORTE DU BOUT DU MONDE Le développement fructueux des industries de la pêche au 19e siècle entraîne le développement de plusieurs outils de gouvernance et de contrôle maritime en Gaspésie. La fin du siècle verra arriver à Paspébiac des institutions appuyant les activités de la Charles Robin & Company et de la Le Boutillier Brothers telles qu’une douane, des consulats et des agences. Cette recherche porte sur le développement de Paspébiac à titre de lieu de gouvernance capital dans la baie des Chaleurs.
Camillia Buenestado Pilon
Chargée de projets en patrimoine, Ville de Paspébiac
Une situation maritime qui tarde à se régulariser
Charles Robin pose ses pénates en 1767 dans un territoire absent d’une législation rigoureuse sur les pêches. Le climat marqué par la Révolution américaine vulnérabilise les postes de pêche à d’éventuels pillages, les bâtiments américains circulant à peu près librement dans la baie des Chaleurs. Puis, la Convention de 1818 accentue la concurrence entre la Gaspésie et les États-Unis. Ce traité, signé entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, pose les frontières entre les possessions britanniques et américaines, et octroie des [24]
droits de pêche dans le golfe du Saint-Laurent, pour autant que les Américains soient à 5,6 km du littoral. Même s’ils n’ont pas le droit de toucher terre, comme le souligne l’historien Mario Mimeault, ceux-ci achètent à gros prix le poisson des établissements de pêche de la péninsule gaspésienne. En 1827, on relate que des pêcheurs américains sont dans la baie des Chaleurs et que « les marchands de Paspébiac les laisseraient rentrer »1. Des cas de surpêche et d’absence de boëtte notamment y sont recensés, nuisant de manière substantielle à cette industrie.
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En 1852, les autorités coloniales établissent un service d’inspection des pêcheries visant à soumettre les bâtiments internationaux qui pénètrent dans les eaux de la colonie aux lois liées au commerce maritime. Le passage fréquent d’une goélette, la Canadienne, pilotée par l’inspecteur des pêches Pierre Fortin, assure ainsi une surveillance côtière rigoureuse. Ce service de protection des pêcheries amène l’établissement de gardepêches, d’officiers de douane, de cours de justice et de percepteurs dans les ports les plus achalandés. En 1854, le Traité de réciprocité entre en vigueur, favorisant les
relations entre les États-Unis et le Canada. Conséquemment, en 1860, on assiste à la création du port franc (sans droit de douane) de Gaspé. En effet, jusqu’en 1866, tous les bateaux commerciaux doivent obligatoirement s’y enregistrer et les marchandises doivent y passer, occasionnant ainsi un grand détour pour les produits en provenance du Nouveau-Brunswick. Cette situation entraîne une contrebande considérable qui rend nécessaire de doter les principales localités de la baie des Chaleurs d’un imposant corps de douaniers. En 1866, le déplacement de la zone franche vers Halifax, créée par la Confédération, assène un coup supplémentaire aux pêcheries gaspésiennes. De même, le nonrenouvellement du Traité de réciprocité entraîne des infractions en sol paspéya2 toujours grandissantes : « such as frequenting our harbors to transfer cargoes and take supplies, create riots and disturbances, and setting the law at defiance »3. Le commandant Lavoie souligne même qu’il y aurait eu une « scène » à Paspébiac face à un refus des Américains de payer les droits de douane et taxes d’accise. Cette scène aurait créé un état de peur si grand que les habitants auraient été forcés de faire garder leur maison pour
Cette carte montre un bureau de douane (à droite) situé sur le banc de Paspébiac, probablement le premier dans le village, 1872. Carte tirée de : APC National map collection, Plan of the proposed harbour of refuge at Paspébiac, Bay Chaleur..., Henry Carré, C.E., 1872.
prévenir les dommages. Les autorités locales réclament surtout du gouvernement provincial et des municipalités de prendre des mesures concrètes pour permettre de chasser légalement ces contrebandiers de leurs terrains qui, malgré leur interdiction de toucher terre, le font tout de même. Par ailleurs, d’autres désordres sont causés par la rencontre de pêcheurs américains avec la population locale dans les tavernes.
Cette carte postale montre le bureau de douane situé au même emplacement que la Banque Scotia, 1903. Il est fort possible que la douane ait été à cet emplacement avant d'être transférée dans le magasin général Robin. Carte postale tirée de : Raconte-moi Paspébiac
Paspébiac, un port de refuge
Malgré un climat législatif peu favorable pour les pêches dans la baie des Chaleurs, il faut souligner la relative importance du port de Paspébiac, au centre du déploiement de nouvelles structures de gouvernance internationale. En 1870, Paspébiac est déjà un port de refuge pour les pêcheurs locaux et ceux du Nouveau-Brunswick : elle se trouve naturellement avantagée par son havre naturel. L’érection d’un phare la même année et la perspective d’ériger un chemin de fer reliant Paspébiac à l’Amérique du Nord participent d’une volonté de s’assurer d’une sécurité maritime fiable. Corollairement, l’idée de créer un port d’hiver se développe et en 1872, des explorations sont réalisées. La rade de Paspébiac deviendrait ainsi un havre de refuge et de communication transnationale, privilégié par sa situation maritime enviable : la baie est relativement libre de glace l’hiver et son climat est des plus favorables contre les vents de l’est. L’arrivée du télégraphe en 1872 permet de contrer l’enclavement causé par l’hiver et de régulariser le service postal. L’année suivante, on mentionne que Paspébiac est un port sûr, probablement le plus sûr avec Gaspé. Le port sera proclamé le 22 mai 1877 avec la nomination du maître de havre Hugh Christie. Les résultats s’avèrent positifs. En 1888, Paspébiac est le seul port de la province ouvert toute l’année! Un quai finit par voir le jour en 1899, prêt à accueillir les vaisseaux avec les tonnages les plus élevés.
La douane aurait été située dans le magasin général Robin de 1906 à 1959, avant d'être à l'intérieur de l'hôtel Poirier, vers 1890. ANQ Québec, P547,S1,SS1,SSS1,D333
Les douanes de Paspébiac naissent ainsi alors que le trafic maritime demeure fort élevé et que s’érigent des institutions ayant pour but de réguler cette vie économique. Des consulats sont établis à partir de 1880, dont les États-Unis, le Brésil et le Portugal. Les postes qui y sont reliés sont de plusieurs ordres. Ainsi pouvons-nous voir dans les documents les postes d’agent commercial, agent, viceconsul, consul, collecteur de douanes et douanier. Les volumes importants qui sont exportés justifient la présence de ces trois pays
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[DOSSIER] à Paspébiac. Un fort tonnage est aussi destiné aux marchés de la Méditerranée et des Antilles. À cet égard, les pêcheries forment un écosystème de relations politiques et diplomatiques complexes. Malgré une situation politique marquée par les changements successifs, ainsi que le retard dans la construction du chemin de fer, les activités maritimes de Paspébiac sont en pleine expansion.
États-Unis (1880-1920)
Les États-Unis assurent une présence consulaire à Paspébiac sous
la forme d’une agence depuis au moins 1880, alors qu’ils importent de Paspébiac des produits de la pêche, des bardeaux et des traverses de cèdre pour la construction de chemins de fer. William T. Meagher est vice-consul des États-Unis de 1880 à 1889. En 1888, on peut voir que l’agence de la Henry Fry and Co a un sous-agent à Paspébiac, et ce, au moins pendant deux ans. Le frère de William T. Meagher, Ernest, y est aussi agent consulaire de 1887 à au moins 1901. Les Meagher sont ensuite remplacés par le commerçant Daniel Bisson fils, qui est inscrit
comme agent commercial à partir de 1901. On le mentionne régulièrement comme agent consulaire, dès 1890 et jusqu’en 1917. Enfin, on le cite comme vice-consul entre 1905 et 1918. En 1918, Frederick Conger Johnson est employé comme le dernier agent consulaire connu. Il a antérieurement travaillé sur les chemins de fer des États-Unis entre 1914 et 1918. Parti l’année d’après pour Gaspé, il grimpe un échelon et devient viceconsul à Rivière-du-Loup en 1919, puis vice-consul à Fredericton en 1921. Il termine sa vie comme consul de Cardiff au Royaume-Uni en 1948. À partir de 1921, plus aucune mention d’un consulat des États-Unis à Paspébiac. Il faut estimer que le consulat des États-Unis ferme vers 1919-1920, après le départ de Frédérick Conger Johnson. Ne reste plus que les consulats du Brésil et du Portugal, tous deux présents jusqu’en 1926 au moins.
Brésil (1884-1926+)
En 1883, Pierre Fortin transmet au ministre des Finances une requête signée par des marchands. Celle-ci dénonce le fait que les douanes du Brésil prélèvent de forts impôts sur le poisson du Canada. Par ailleurs, l’un des signataires de cette lettre est Eduardo Hue, futur consul du Portugal à Paspébiac! La première mention du consulat du Brésil à Paspébiac émerge aussi tôt qu’en 1884 alors que la morue de moins bonne qualité y est exportée. C’est le Jersiais Walter F. Hamon, également gérant de la compagnie Robin en 1896, qui en est le viceconsul. On le voit présent en poste tout au moins jusqu’en 1919. Pour sa part, l’agent commercial Eugène Auguste Bouillon, aussi à l’emploi de la compagnie Robin pendant 67 ans, œuvrera pour ce consulat dès 1899 et au moins jusqu’en 1926. En 1917, au départ de Hamon de la compagnie Robin, c’est lui qui prend le relais comme gérant.
Portugal (1892-1926+) Réginald Nadeau, douanier à Paspébiac de 1949 à 1983, devant l’hôtel Poirier. [26]famille MAGAZINE Collection Nadeau GASPÉSIE | Décembre 2021 – Mars 2022
Le troisième consulat à Paspébiac est celui du Portugal. Le poisson de
[DOSSIER] vice-consul depuis 1898, « it said post being vacant by the death of William Fauvel »4, et ce au moins jusqu’en 1925. De 1915 à 1926, il est dit « viceconsul intérimaire ». Celui-ci est enterré au cimetière de l’église anglicane de Paspébiac.
Douanes de Paspébiac et de New Carlisle
Le dernier douanier de Paspébiac, Claude Spratt, exerce ses fonctions de 1984 à 1991 dans l'actuel bureau de poste, 1990. Collection famille Spratt
meilleure qualité y est destiné. La consommation de morue, et surtout celle qui est qualifiée de « Gaspé Cured », est fortement prisée des Portugais. On retrouve le consulat dans les documents dès 1892, alors qu’on voit apparaître le consul Eduardo Hue Estanislan, qui serait présent au moins jusqu’en 1901. En 1894, le Jersiais William Fauvel LeBoutillier est vice-consul du Portugal à Paspébiac, en plus de cumuler plusieurs autres fonctions, dont celle de maire de New Carlisle. À Paspébiac depuis 1884, il est aussi député libéral pour le Comté fédéral de Bonaventure, marchand, propriétaire de bateaux, et surtout… gérant de la Le Boutillier Brothers! Celui-ci fera même partie des créanciers qui rachètent la compagnie à la fin du 19e siècle. Dans ses études passées, il s’est rendu en Norvège pour étudier les différents modèles de préparation du poisson. Il meurt en 1897 de la fièvre typhoïde. John Corbel Le Quesne est aussi
Il existe une confusion notable entre les douanes de New Carlisle et de Paspébiac. Dans le Courrier du Canada de 1897, on donne une précision importante : « Par une anomalie difficile à comprendre, le port de Paspébiac s’appelle le « Port de New Carlisle ». C’est à Paspébiac que se trouve le bureau de douanes. »5. Toutefois, les mentions de New Carlisle sont nombreuses dans la littérature et une évocation hâtive se trouve dans les journaux de Mgr Joseph Octave Plessis, datant de 1811, qui précise qu’il existe une douane dans une « petite ville en herbe nommée Carlisle »6. Comme celui-ci distingue bien la bourgade de Paspébiac de la ville de New Carlisle, il semble y avoir aussi une douane à New Carlisle. Dans tous les cas, nous pouvons inférer avec certitude de la présence d’une douane à Paspébiac avant 1872, celle-ci étant reproduite sur une carte du banc de Paspébiac datée de cette année. La première douane pourrait toutefois être antérieure. Après la fermeture des consulats à Paspébiac vers 1926, le ralentissement des activités économiques liées à la pêche cause l’annexion de certaines postes de douane vers
Gaspé et Paspébiac. En 1934, Percé est placé sous la gouverne de Paspébiac pour la collecte des douanes. En 1936, c’est au tour du bureau de Chandler. Les douanes de Paspébiac et de Chandler ferment leurs portes autour de 1991, au profit de Rimouski et Montréal. Quant à celles de Gaspé, elles ferment en 1996 en raison de politiques de centralisation, alors qu’elles sont établies depuis 1767.
Notes
1. Report on Canadian archives, Archives publiques du Canada, 1904.
2. « Paspéya » est le gentilé de Paspébiac selon la Commission de toponymie du Québec. 3. Traduction libre : « la fréquentation de nos ports pour transférer des cargaisons et s’approvisionner crée des émeutes et des troubles, en plus de défier la loi »
Review of President Grant's recent message to the United States Congress, relative to the Canadian fisheries and the navigation of the St. Lawrence River, Queen's University, 1870.
4. Traduction libre : « on dit que le poste est vacant depuis la mort de William Fauvel »
Vice Consul for Portugal at Paspebiac, John Corbel de Quesne, not aware of any objection - Sec'y of State [Secretary of State] reports, Bibliothèque et Archives Canada, 1898.
5. Courrier du Canada : journal des intérêts canadiens, 20 octobre 1897. 6. Joseph Octave Plessis, Journal de deux voyages apostoliques dans le Golfe Saint-Laurent et les provinces d’en bas, en 1811 et 1812, Bureaux du Foyer Canadien, 1865.
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La foule écoute le syndicaliste Jean Marchand lors de la marche sur Québec en appui aux ouvriers de Murdochville, 4 septembre 1957.
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Archives CSN
VIDÉO SUR LE 60E ANNIVERSAIRE DE LA GRÈVE À MURDOCHVILLE
ÉCHOS DE MOBILISATIONS GASPÉSIENNES
A
u cours de son histoire, la Gaspésie est maintes fois témoin de rassemblements. Certains sont religieux, d’autres commémoratifs ou sportifs, et ce, sans compter les mobilisations diverses particulièrement présentes au 20e siècle. Ces évènements sont généralement connus, mais leurs échos le sont moins. Plusieurs ont une portée nationale et résonnent au-delà de la péninsule. Le 4 septembre 1909, plusieurs centaines de pêcheurs se rendent à Rivière-au-Renard pour contester le prix de vente du poisson dicté par des marchands de compagnies étrangères. Ils remettent en question ce système qui perdure depuis près de 200 ans. La Révolte de Rivière-auRenard ouvre ainsi la voie aux coopératives qui verront le jour en 1923, puis à la création de la fédération des Pêcheurs-Unis du Québec en 1939. Elle contribuera aussi à faire reconnaître la municipalité comme Capitale québécoise des pêches maritimes. D’un tout autre ordre, c’est en octobre 1914 dans la baie de Gaspé que se réunissent 31 navires formant [28]
le convoi transportant le premier contingent de soldats canadiens vers l’Angleterre. Il s’agit alors de la plus imposante mobilisation de troupes au pays. Plus de 31 000 soldats entraînés à Valcartier sont rassemblés, majoritairement nés en Angleterre. Très peu d’entre eux sont des Canadiens nés au pays; leur place dans l’armée est questionnée. Le bataillon canadien-français, le Royal 22e Régiment, sera d’ailleurs formé à l’automne. C’est à Murdochville, en 1957, qu’une page importante du syndicalisme s’écrit. Devant le refus de la Gaspé Copper Mines de leur accorder la reconnaissance syndicale, 1 000 travailleurs de la mine déclenchent une grève illégale. En guise de solidarité, 500 grévistes et sympathisants marchent le 19 août 1957 à Murdochville, dont Louis Laberge, Michel Chartrand, René Lévesque et Pierre Elliott Trudeau. Puis, le 4 septembre, entre 4 000 et 7 000 personnes, incluant des représentants de la FTQ, de la CCTQ (aujourd’hui la CSN) et de la CTC, se réunissent lors d’une deuxième marche devant le Parlement
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à Québec. Après sept mois, les travailleurs n’ont toujours pas fait de gains, mais cette grève d’une grande violence n’est pas vaine. Elle est à l’origine des réformes du Code du travail adopté en 1964, garantissant le droit d’association et interdisant les congédiements pour raison syndicale, et inspirera des législations canadiennes et américaines. Enfin, il y a 30 ans, le Ralliement Gaspésien et Madelinot a rassemblé près de 8 000 personnes à Chandler pour dénoncer la situation difficile dans la région et faire la lecture d’un manifeste, véritable cri d’alarme pour le développement régional. Le Ralliement trouve ses racines dans le mouvement de mobilisation issu des États généraux du monde rural, tenus à Montréal en 1991, à l’initiative de l’Union des producteurs agricoles du Québec. L’organisme soutiendra le développement des communautés du territoire jusqu’à ce qu’il cesse ses activités en 2005. Remerciements à Vicky Boulay pour sa collaboration.
[PHOTOREPORTAGE] 1
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1. Estampe, Canada's Rally to the Empire - Answering the Call of the Motherland, publiée en 1914 en supplément du journal The Family Herald and Weekly Star, Montréal, Canada. Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux
2. Les grévistes de la Gaspé Copper Mines revendiquent leurs droits et rendent hommage à leur collègue décédé Hervé Bernatchez lors de la marche sur Québec, 4 septembre 1957. Archives CSN
3. Grand rassemblement du Ralliement Gaspésien et Madelinot à Chandler, 26 mai 1991. 4
Musée de la Gaspésie. Fonds Ralliement Gaspésiens-Madelinots. P35/13/1
4. Les grévistes et leurs sympathisants, avec le syndicaliste Michel Chartrand en tête, lors de la marche à Murdochville, 19 août 1957. Archives CSN
5. Usine de Sainte-Thérèse-de-Gaspé, 1944. Musée de la Gaspésie. Fonds Pêcheurs-Unis du Québec. P52/00/45/48
6. Banderole à l’effigie du ralliement Gaspésien et Madelinot, 1991. Musée de la Gaspésie
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[PUBLIREPORTAGE]
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[DOSSIER]
Groupe travaillant à la construction du chemin de fer, vers 1900. Musée de la Gaspésie. Fonds Jean-Thimothée Lévesque. P84/28
LE SCANDALE DU CHEMIN DE FER DE LA BAIE DES CHALEURS : LES ACTEURS TÉMOIGNENT Projet né dans la corruption et la controverse, le chemin de fer entre Matapédia et Gaspé connaît depuis près de 130 ans son lot de difficultés. Le premier train à entreprendre le périple en 1911 s’ouvre sur des décennies d’obstacles à son développement. L’histoire de cette ligne ferroviaire est étroitement liée au destin du premier ministre du Québec, Honoré Mercier. De nombreux textes relatent cet épisode de l’histoire du Québec connu sous l’appellation « Scandale du chemin de fer de la baie des Chaleurs » (CFBC). Le présent article vise à explorer les témoignages de la Commission Jetté et les conséquences sur les travailleurs gaspésiens qui ont construit pendant presque 40 ans ce lien important pour la région.
Anne Bernard Muséologue
Jean Pierre Bernard
Chroniqueur historique, résident de Barachois
E
n nous penchant sur ce drame sociopolitique, nous sommes à même de comprendre toute la ténacité et la résilience du peuple gaspésien qui tenait à être relié au reste du Canada par un lien sûr de transport pour les passagers et les marchandises. Alors qu’à peine un tiers des rails sont posés en 20 ans, et ce, malgré de nombreuses subventions, une commission est mise
sur pied pour faire la lumière. En arpentant les 1 073 pages du rapport de la Commission d’enquête royale présidée par le juge Louis-Amable Jetté paru en 1892, nous découvrons les témoignages d’acteurs privilégiés qui ont été à même de constater les implications directes du scandale sur les travailleurs de Bonaventure et de Cascapédia, et sur leurs familles.
Des acteurs politiques, économiques et ecclésiastiques
Plusieurs acteurs de soutien sont impliqués, comme le député provincial et fédéral de Bonaventure (dualité légale à l’époque), Théodore Robitaille. Installé à New Carlisle, il est, avec son frère Louis, l’un des principaux médecins de la Charles Robin & Company. Il se lance alors
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dans une carrière politique où il sera élu successivement à partir de 1861, à 27 ans, et ce pendant 18 ans. Son rôle exact dans le scandale est nébuleux, car il ne témoigne pas lors de la Commission d’enquête. L’historien Marc Desjardins tente cependant de circonscrire son implication en tant qu’actionnaire de la Compagnie du chemin de fer de la baie des Chaleurs (CFBC) fondée en 1871. « Cependant, malgré plusieurs subventions, la compagnie n’avait pas encore commencé ses travaux en 1877. […] En dépit de généreuses subventions provinciales et fédérales, d’une politique provinciale permettant le renouvellement des subventions et de l’octroi de grandes surfaces de terres publiques, la compagnie fait faillite en 1890. Elle ne possède alors en propre aucun fonds et a été accusée par des adversaires politiques d’avoir détourné plusieurs subsides. »1 Et puis, il y a le commerçant William Le Bouthiller Fauvel, député fédéral de Bonaventure. De son témoignage, nous apprenons qu’entre 1887 et 1889, certains des travailleurs gaspésiens, payés par les entrepreneurs mandatés par la compagnie avec des bons aux porteurs, les échangent à 50 % de leur valeur afin de pouvoir mettre du pain sur la table de leurs familles. Selon lui, l’ire de l’opinion publique du comté est alors à son comble alors qu’il considère lui-même que ces bons ne valent pas le papier sur lequel ils sont imprimés. Épicentre de la crise du CFBC, Cascapédia s’en ressent si intensément que son curé de 1883 à 1890,
Construction d’un tronçon du chemin de fer, 1905. Musée de la Gaspésie. Fonds Joseph et Hermine Clarke. P276/38 [32]
Bon au porteur de la Baie des Chaleurs Railway, 1889. On y voit sur celui-ci que John (Jean-Baptiste) Duguay de Paspébiac a été payé pour 8 jours de travail à 2 $ par jour et a dépensé 4,08 $ au magasin qui a été soustrait de sa paie. ANQ Gaspé, E105 Fonds Commission royale d’enquête sur l’affaire du chemin de fer de la baie des Chaleurs : Commission Jetté
Antoine-Philippe Bérubé, se donne le mandat d’intervenir directement auprès des instances politiques. Lors de son passage à la Commission, il présente la lettre envoyée à Mercier où il décrit la misère dans laquelle se trouvent ses ouailles avec des dettes accumulées qui dépassent les 20 000 « piastres » depuis l’abandon des travaux en 1889. Le curé qualifie alors l’atmosphère de mécontentement généralisé et d’une « agitation considérable »2 qui caractérise l’état d’esprit des quelque 75 familles nombreuses qui composent sa paroisse. Vers la fin de sa comparution, le curé Bérubé est questionné par le député Louis-Joseph Riopel, ancien actionnaire du CFBC et beau-frère de Robitaille, qui lui demande s’il est vrai qu’il a en sa possession des bons des travailleurs échangés en provisions et le curé acquiesce. Il se fait demander par la suite pourquoi il ne s’est pas adressé directement à la compagnie plutôt qu’à ses sous-traitants. Bérubé tente alors de sauvegarder sa réputation, car il est également accusé de libelle à l’endroit de Robitaille. D’autres témoignages d’ecclésiastiques sont soumis à la Commission Jetté, dont celui de Cyprien Larrivée, curé de Paspébiac, qui estime à 400 le nombre d’hommes recrutés à Maria et à Caplan pour travailler au chemin de fer et qui recueille quelque 160 signatures pour dénoncer l’interruption des travaux. Le témoin
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Napoléon Thivierge, curé de Bonaventure, récolte autant de signatures, mais il est soupçonné d’être associé au pouvoir politique par l’entremise du député du comté, soit le premier ministre Honoré Mercier. Louis Crépault, de son côté, médecin et maire de New Richmond, se plaint auprès des commissaires des difficultés à rejoindre les soustraitants de la compagnie quand c’est le temps pour les ouvriers de se faire payer, mais souligne en même temps l’avancement des travaux depuis l’été 1891. Et puis, également du côté des élites politiques, témoigne François Dion, fermier et maire de Caplan, sur les conditions dans lesquelles se sont déroulés les travaux sur la ligne Matapédia– Port-Daniel. Il caractérise les travaux de « languissants » et mentionne la grève près de Cascapédia. « À ce moment, les voitures ont été arrêtées et les rails ont été pris pour rendre le moteur prisonnier parce que les hommes n’étaient pas payés. »3 Du côté des élites économiques, deux marchands de la Gaspésie sont entendus par les commissaires, soient Jean-François Guité et Henry Clapperton, marchands de Maria, qui ont des témoignages tout aussi édifiants. Guité témoigne que la société du CFBC paye très mal et que tout ce que les travailleurs de Grande Cascapédia veulent, c’est d’être payés alors qu’ils ne le sont pas. Maria, dont les habitants sont
surnommés les Bouts-de-Ligne, démontre comment la construction du chemin de fer est difficile en Gaspésie. Celle-ci est interrompue par une grève des employés non payés et la faillite de la compagnie. « Lors de la reprise des travaux et afin de toucher une subvention pour permettre la pousuite de sa construction, le contrat stipulait que la locomotive devait être à New Carlisle avant le 1er décembre 1896. Les entrepreneurs sachant que la construction du chemin de fer ne pourrait être achevée décident d’utiliser les ressources naturelles dans le but d’arriver à leurs fins. On construisit un bout de ligne de la voie ferrée principale jusqu’à la mer. De là, la locomotive bien installée sur un chaland et après une dure traversée de la baie des Chaleurs, on réussit à livrer la précieuse cargaison avant la date promise. Ce bout de ligne improvisé est demeuré plusieurs mois en plein centre du village de Maria, ce qui renforçait le sobriquet « bout de ligne ». »4
L’implication de Mercier
Lors de l’arrêt des travaux en 1889, Honoré Mercier demande une enquête sur les subventions versées à la CFBC. Il est alors premier ministre depuis 1887, et sera élu dans le comté de Bonaventure en 1890. C’est
Honoré Mercier (1840-1894), vers 1880. J.E. Livernois ANQ Québec, P560,S2,D1,P1717
Registre de paie et tickets de la Baie des Chaleurs Railway ayant servi de pièces à conviction lors de la Commission Jetté, 1889. Les numéros attribués aux employés sur le registre de paie se retrouvent sur les tickets. Nous ne savons pas à quoi servaient ces derniers, mais il est permis de penser que les travailleurs, principalement des journaliers, devaient présenter leur ticket pour être rémunérés par le sous-traitant Macfarlane & Son. ANQ Gaspé, E105 Fonds Commission royale d’enquête sur l’affaire du chemin de fer de la baie des Chaleurs : Commission Jetté
en 1891 que le comité des chemins de fer du Sénat canadien découvre que 175 000 $, provenant du provincial, ont été détournés. « Charles Newhouse Armstrong [actionnaire de la CFBC] avoue avoir remis 100 000 $ à Ernest Pacaud [secrétaire du parti libéral provincial]. L’étude des comptes révèle par la suite que l’argent a servi à rembourser des dettes du parti, des dettes de politiciens et que 5 000 $ ont été envoyés pour couvrir des dépenses de luxe de Mercier en Europe. »5 Au début du scandale, Mercier est lent à se défendre devant le lieutenant-gouverneur Auguste-Réal Angers. Avant le rapport final de la Commission, n’ayant plus confiance envers son premier ministre, Angers le renvoie. Lorsque le rapport est rendu public, Jetté déclare clairement : « qu’en désaccord avec ses collègues qui soumettent un rapport accablant pour le gouvernement, il conclut qu’à son avis aucun ministre ne connaissait l’existence de la malversation. »6. Dans toute cette saga, Mercier est ruiné financièrement et physiquement par le diabète. Il sera finalement emporté par la maladie en octobre 1894, clamant toujours son innocence. Qu’il soit associé
dans cette affaire au rôle de victime ou de martyr pour certains, et pour d’autres, un leader inutile qui détournait les fonds publics, le projet de chemin de fer restera à tout jamais relié à ce politicien. Remerciements aux Archives nationales du Québec qui ont mis gracieusement à disposition leurs archives.
Notes
1. Marc Desjardins, « Théodore Robitaille », Dictionnaire biographique du Canada 2-3. Commission royale d’enquête sur l’affaire du chemin de fer de la baie des Chaleurs; Enquête dans l’affaire du Chemin de fer de la baie des Chaleurs : rapports des commissaires, procédés de la Commission, déposition des témoins, etc., Québec : Imprimerie Israel Turcot, 1892. clxxviii p., A11D6 A28 C441. 4. Bout-de-ligne de Maria, « Histoire » 5. Gilles Gagné, « Le scandale de la Baie des Chaleurs », Cap-aux-Diamants, no 83, 2005, p. 20-23. 6. Dictionnaire biographique du Canada, « LouisAmable Jetté »
VERSION LONGUE
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[DOSSIER]
Pierre tombale de Frank Cormier, de New Richmond, père de trois enfants, mort le jour de Noël 1941, au cimetière militaire Stanley à Hong Kong. Photo : Tom Eden
N’OUBLIONS PAS LES 203 GASPÉSIENS À HONG KONG Le 8 décembre 1941, les forces japonaises lancent une attaque contre la colonie britannique de Hong Kong. Parmi les soldats en poste, il y a 1 976 Canadiens, les premiers de nos soldats à participer à des combats terrestres pendant la Seconde Guerre mondiale. De ce nombre, 203 sont des Gaspésiens. Ce sombre chapitre de notre histoire militaire a été largement oublié.
Tom Eden
Passionné de l’histoire militaire gaspésienne et résident de New Richmond
À
l’été 1940, l’effort de guerre des Alliés ne va pas bien en Europe. Les forces allemandes ont traversé l’Europe, envahissant la Pologne, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, la Belgique et la France. Les forces britanniques ont été repoussées du continent à Dunkerque, et Paris est tombé aux mains d’Adolf Hitler. La Luftwaffe s’apprête à lancer le blitz, une campagne de bombardements visant le cœur de l’Angleterre. C’est dans ce contexte que le Royal Rifles of Canada, une unité d’infanterie basée à Québec, entreprend une [34]
campagne de recrutement sur la côte gaspésienne.
Une vague de volontaires
En l’espace d’à peine quelques semaines, des recruteurs parcourent chaque kilomètre de la côte, de Matapédia à Grande-Grève, à la recherche de jeunes hommes aptes à joindre leurs rangs. Pratiquement chaque ville, village, rang et réserve est visité par les Royal Rifles of Canada. À l’instar des campagnes de recrutement de la Première Guerre mondiale, la côte gaspésienne se révèle encore une fois un terrain
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fertile, offrant une récolte de jeunes hommes, anglophones, francophones et autochtones, disposés et motivés à se porter volontaires. « Il n’y avait pas d’emplois ni d’opportunités pour les jeunes de la région à cette époque », déclare Philip Doddridge qui s’est joint aux Royal Rifles of Canada à New Richmond à l’âge de 18 ans. « L’armée offrait un chèque de paie, une aventure et une chance de voir le monde. » Il était loin de se douter de l’enfer qui l’attendait, tout comme ses camarades. Doddridge et les nouvelles recrues gaspésiennes des Royal Rifles se
[DOSSIER]
Ernest Bourget, de Cape Cove (Cap-d’Espoir), s’enrôle à 23 ans et est fait prisonnier à Hong Kong. Collection famille Simone Rail et Ernest Bourget
retrouvent, dans les jours et les semaines qui suivent leur assermentation, à la base de Valcartier, à quelques kilomètres au nord-ouest de Québec. C’est ici qu’ils se joignent à des recrues issues principalement des Cantons-de-l’Est, de Québec et du Nouveau-Brunswick pour entamer la formation de base au cours de laquelle ils apprennent les rudiments du métier de fantassin.
d’installations telles que les aéroports de Gander et de Botwood, ainsi que de la ville de Saint-Jean. Pendant ce temps, l’état-major de l’armée canadienne à Ottawa planifie le déploiement prochain de cette unité d’infanterie, dans le plus grand secret, à un endroit dont ils ne pouvaient se douter. Si bien qu’à l’automne 1941, après s’être vu accorder une permission le temps de retourner voir leurs proches dans leur ville et village respectif, les soldats des Royal Rifles sont équipés d’uniformes adaptés au climat tropical, sont soumis à une batterie de vaccins et montent à bord d’un train qui se dirige vers l’ouest. Destination finale inconnue… Le 27 octobre 1941, un contingent de 1 976 militaires canadiens, composé de deux bataillions d’infanterie, les Royal Rifles of Canada et les Winnipeg Grenadiers, quitte le port de Vancouver à bord du NCSM Prince Robert et le SS Awatea. Ce n’est que quelques jours plus tard que les soldats sont informés de leur destination : la colonie britannique de Hong Kong. Léo Murphy de New Richmond était représentatif de la majorité de ses camarades quand il a déclaré : « Je n’avais jamais entendu parler de Hong Kong. Hong Kong pour moi était peut-être la Chine, j’avais beaucoup entendu parler de la Chine. Mais Hong Kong? Je n’avais jamais entendu parler de Hong Kong! » Ce n’est qu’après de courtes escales à Honolulu et Manille que le contingent canadien, la « Force C »,
arrive finalement à Hong Kong le 16 novembre 1941. À la suite de leur débarquement, les soldats canadiens entament une marche d’une distance de près de 6 km le long de Nathan Road, l’artère principale, au pas cadencé et au son des tambours et trompettes, jusqu’à leurs baraques à Sham Shui Po. Rien de ce que les jeunes Gaspésiens des Royal Rifles ont vécu auparavant n’aurait pu les préparer aux scènes qui défilent devant eux. « Hong Kong débordait de réfugiés provenant de la Chine, au nord. Il y avait des cadavres humains et des chevaux morts qui flottaient dans la baie. Les gens dormaient dans la rue. J’ai même vu une femme donner naissance à un enfant sur le trottoir. Terrible… » se rappelle Philip Doddridge, près de 80 ans après les faits. Mais bien que la misère règne à Hong Kong à cette époque, les jeunes soldats canadiens s’en tirent quand même très bien dans les jours qui suivent leur arrivée, en grande partie grâce à la valeur avantageuse du dollar canadien face à la devise locale. « Nous vivions comme des rois », a affirmé le Gaspésien Bill MacWhirter lors d’une entrevue accordée en 2004. La vie de pacha dont les soldats bénéficient sera de courte durée.
Une attaque brutale et inégale
Le 8 décembre 1941, les forces de l’Armée impériale du Japon assaillent Hong Kong de façon quasi
Une destination inconnue
À la suite de cette formation des plus élémentaires, les Royal Rifles sont mutés à Sussex au NouveauBrunswick. Quelques mois plus tard, ils se retrouvent du côté de TerreNeuve où ils assurent la sécurité Mur commémoratif à la défense de
Décembre 2021 – Mars 2022 Hong | MAGAZINE [35] Kong àGASPÉSIE Ottawa, érigé en 2009.
Photo : Tom Eden
Philip Doddridge, de New Richmond, après sa libération, 1945. Collection Phil Doddridge
Philip Doddridge lors de la commémoration du 75e anniversaire de la bataille de Hong Kong à Québec, 2016. Photo : Tom Eden
simultanée avec les attaques contre Pearl Harbor, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande et les Philippines. Très rapidement, les Japonais parviennent à percer la première ligne de défense, la « Gin Drinkers’ Line », située au nord de la colonie. Ils réussissent aussi à détruire les minces ressources aériennes et navales britanniques ainsi que l’aéroport Kai Tak. Hong Kong est maintenant isolée et fait face à une force aguerrie qui bénéficie d’un avantage numérique de l’ordre de 5 contre 1. Les soldats gaspésiens parmi les Royal Rifles of Canada sont responsables du secteur correspondant à la partie est de l’île de Hong Kong. Ce n’est que le 18 décembre qu’ils se retrouvent face à face avec les soldats nippons. La semaine qui suit est d’une brutalité déconcertante. Une série d’escarmouches sanglantes a lieu sur le terrain montagneux de l’île jusqu’à ce que les forces des Royal Rifles soient coincées dans la partie sud-est, près du village de Stanley le jour de Noël. C’est alors que l’état-major canadien ordonne à la compagnie « D » des Royal Rifles d’attaquer les Japonais dans ce qui va s’avérer un acte désespéré, quasi suicidaire. « On nous a ordonné d’attaquer les Japonais qui se trouvaient dans un petit bungalow près d’un cimetière. À l’origine, on nous avait dit qu’ils n’étaient qu’une quinzaine. Il s’est avéré qu’ils étaient beaucoup plus que cela… », se rappelle Philip Doddridge. « Nous étions environ 110 à participer à cette attaque et
seulement 45 d’entre nous en sommes sortis. Un désastre. »
Un supplice de 44 mois
En tout, 290 Canadiens sont tués durant la bataille de Hong Kong, mais pour les survivants, le supplice ne fait que commencer. Après que le gouverneur britannique de la colonie, Sir Mark Young, se soit rendu le 25 décembre 1941, les soldats canadiens se retrouvent prisonniers de guerre. Durant les 44 mois qui suivent, 263 décèdent dans les camps dans lesquels ils ont souffert de malnutrition, d’épidémies de maladies tropicales, de sévices physiques et psychologiques. Les survivants sont libérés après la capitulation du Japon en août 1945. En 2021, 80 ans après l’horreur de la bataille de Hong Kong, seulement quatre des 1 976 Canadiens à y avoir pris part survivent. Le dernier parmi les 203 Gaspésiens à être encore en vie, Philip Doddridge de New Richmond, aura 100 ans en avril 2022.
DOCUMENTAIRE LES SURVIVANTS DE LA BATAILLE DE HONG KONG, DE JEAN GUÉNETTE ENTREVUE AVEC TOM EDEN
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Le Mi’gmaq Donald Germain est arrêté lors de l’intervention policière, 11 juin 1981. Photo : Sterling Keays
DOCUMENTAIRE LES ÉVÉNEMENTS DE RESTIGOUCHE, DE ALANIS OBOMSAWIN ÉMISSION SUR LA CRISE DU SAUMON AVEC SERGE BOUCHARD
LA « GUERRE DU SAUMON » OU LA VOLONTÉ D’AFFIRMATION DES DROITS DES MI’GMAQS Le 11 juin dernier marquait le 40e anniversaire d’un évènement douloureux, l’intervention en force de la Sûreté du Québec et d’agents de conservation de la faune dans la petite communauté mi’gmaque de Restigouche (aujourd’hui Listuguj). Largement médiatisée, cette intervention policière musclée est passée à l’histoire comme l’un des points culminants de la « guerre du saumon ».
Pierre Lepage
Anthropologue et agent d’éducation de 1976 à 2009, Commission des droits de la personne du Québec
E
n Gaspésie et sur la Côte-Nord, entre 1975 et 1983, les incidents violents se multiplient entre Autochtones et non-Autochtones : arrestations, saisies de filets, coups de feu, manifestations, gestes de défiance, interventions de l’escouade antiémeute, mobilisations d’associations de chasseurs et de pêcheurs sportifs, campagnes de salissage dans la presse sportive (chroniques de chasse et pêche), propos incendiaires lors de tribunes téléphoniques de stations de radio locales, et quoi encore. Voilà en résumé ce qu’a été la « guerre du saumon ».
Cet article se veut un retour sur cette période mouvementée et malheureusement peu connue, qui témoigne de la volonté d’affirmation des droits des Autochtones et de l’amorce, au Québec, des revendications territoriales contemporaines.
Étrangers sur leurs propres rivières
Comment comprendre que des évènements d’une telle ampleur aient pu se produire? D’abord, les Mi’gmaqs de la Gaspésie et les Innus de la Côte-Nord sont devenus « des étrangers sur leurs propres
rivières » pour reprendre l’expression des chercheurs Panasuk et Proulx qui ont consacré leur thèse de maîtrise aux différentes étapes de cette dépossession. C’est à la fin des années 1850 qu’un système de location des rivières à saumon est instauré en Gaspésie et sur la CôteNord. Les rivières sont louées pour la pêche sportive à des particuliers ou à de riches entrepreneurs. Dans les estuaires et sur le littoral, des permis de pêche commerciale au saumon sont octroyés et la pêche intensive s’y pratique à l’exclusion des Autochtones. Devenus étrangers sur
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Que vos pétitionnaires se sont installés sur la Restigouche depuis un temps dépassant la mémoire de l’homme, subsistant par l’agriculture et la pêche au saumon Que depuis plusieurs années, la pêche au saumon pratiquée par les colons européens a sensiblement diminué le saumon tant dans la Ristigouche que l’affluent de la rivière; l’abondance des saumons est maintenant presque épuisée Captain R.G.A. Levinge, Salmon spearing by torchlight, gravure, 1846. Des Mi’gmaqs pêchent le saumon au flambeau sur la rivière Ristigouche.
Qu'un tel système, s'il persévère, va, dans deux ou trois ans tout au plus, détruire complètement le saumon de la Ristigouche, et priver vos pétitionnaires de leurs principaux moyens de subsistance
Illustration tirée de : George MacBeath, The Story of the Restigouche: Covering the Indian, French and English Periods of the Restigouche Area, New Brunswick Museum, 1954, 25 p.
leurs propres rivières, c’est la plupart du temps dans la clandestinité que les communautés des Premières Nations doivent alors exercer leurs activités de pêche de subsistance au risque d’être l’objet de poursuites et d’encourir des amendes.
L’Opération gestion faune
Mais l’Opération gestion faune ou opération dite de « déclubage », amorcée au Québec au milieu des années 1970, contribue également à l’escalade des tensions sur les rivières à saumon. Un mouvement tout à fait légitime s’enclenche au sein de la population québécoise pour l’abolition des clubs privés et la restitution de territoires inaccessibles à l’usage de tous les citoyens du Québec. Au moment où l’Opération gestion faune débute et que le « déclubage » des rivières à saumon va de l’avant, les communautés des Premières Nations n’y sont pas les bienvenues. Elles se retrouvent dans la situation anachronique d’être considérées comme des hors la loi sur toutes les rivières à saumon du Québec. Une exception prévaut toutefois, celle de la rivière Betsiamites sur la Côte-Nord, où les Innus se voient octroyer un droit de pêche commerciale sur la partie aval de la rivière. Or, sur cette rivière jadis poissonneuse, le saumon de l’Atlantique y est pratiquement disparu en raison de la construction de barrages hydroélectriques dans les [38]
Traduction libre d’extraits d’une requête des « Indiens de la tribu mi’gmaque établie à Restigouche » (aujourd’hui Listuguj) aux membres du Parlement provincial du Canada, 29 août 1842. ANQ Gaspé, P9,S6,SS4,D1,P5
années 1960. Tel est l’état de la situation à l’époque.
À Restigouche, une intervention démesurée des forces de l’ordre
Dans le cadre de mon travail en tant qu’agent d’éducation à la Commission des droits de la personne du Québec, j’ai été appelé à suivre de près ces évènements, à me rendre sur place, à multiplier les rencontres, à poser des gestes de conciliation et à conseiller la Commission dans ses actions. Je dis souvent à la blague que durant cette période, partout où il y avait de la chicane avec les Premières Nations, j’étais là. De nombreux conflits relatifs aux droits de chasse et de pêche des Autochtones et particulièrement les conflits sur les rivières à saumon sont d’ailleurs portés à l’attention de la Commission dès 1976. À la suite de plaintes, la Commission doit rappeler à l’ordre certains chroniqueurs de chasse et pêche de journaux francophones pour des propos jugés discriminatoires et offensants à l’égard des Autochtones. Le 11 juin 1981, la Commission des droits de la personne du NouveauBrunswick nous informe qu’une opération policière d’envergure est en cours au sein de la communauté mi’gmaque de Restigouche et sur la rivière Ristigouche. Il est question de nombreux abus qui seraient commis par les forces de l’ordre dans le cadre
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de l’opération. D’autres appels pressants réclamant l’intervention de la Commission québécoise nous viennent aussi de la communauté de Restigouche elle-même et d’organismes privés voués à la défense des droits de la personne. La Commission me délègue sur place à titre d’observateur. J’y suis le soir même, accompagné de membres de la Ligue des droits et libertés et du Mouvement québécois pour combattre le racisme. Le Conseil de bande de Restigouche nous informe alors que le 9 juin, le gouvernement du Québec a lancé un ultimatum à la communauté mi’gmaque pour qu’elle retire ses filets de la rivière. Devant le refus d’obtempérer, le ministre québécois du Loisir, de la Chasse et de la Pêche de l’époque, Lucien Lessard, ordonne une opération d’envergure dans la communauté et sur la rivière Ristigouche afin d’y saisir les filets des pêcheurs mi’gmaqs qui s’adonnent à une pêche au saumon jugée illégale. Selon les informations fournies par le chef de la communauté, Alphonse Metallic, et par le Service de Police amérindienne de Restigouche, ce jour-là aux alentours de 11 h, plus de 500 policiers et agents de protection de la faune envahissent le territoire de la réserve, suspendent les pouvoirs du conseil de bande, empêchent la libre circulation des personnes, bloquent l’entrée et la sortie de la réserve,
[DOSSIER] saisissent de nombreux filets de pêche dans des hangars et sur la rivière et procèdent à l’arrestation d’une douzaine de pêcheurs mi’gmaqs. L’opération aurait été musclée, et des policiers auraient commis des actes de brutalité et formulé des propos racistes. La petite communauté mi’gmaque est alors en état de choc. Elle vient de vivre un envahissement général touchant tout le tissu social de la communauté. Le directeur général du Service de la Police amérindienne Maurice Tassé nous informe que la veille de l’opération policière, il a expressément demandé par écrit à la Sûreté du Québec de ne pas intervenir en force dans la communauté puisqu’il appréhendait une forte résistance de ses membres. Dans les jours qui suivent le « raid de la SQ », un sentiment d’état de siège s’installe. Il est renforcé par les rumeurs d’une deuxième intervention des policiers de la Sûreté du Québec. Celle-ci a bel et bien lieu le 21 juin suivant : nouvelle saisie de filets, mais cette fois-là, uniquement sur la rivière Ristigouche. Des coups de feu sont tirés et l’intervention aurait pu tourner au drame. Le dialogue est complètement rompu et c’est l’impasse totale. Rappelons qu’à la même période, un désaccord existe également entre le Québec et le gouvernement fédéral relativement au saumon de la Ristigouche. Le 27 mars de la même année, le ministre de Pêches et Océans Canada annonce « que le ban sur la pêche commerciale du saumon dans le secteur fluvial de la Restigouche, exploitée conjointement par le Québec et le NouveauBrunswick, serait levé à partir du 8 juin 1981 ». Aussitôt, le Québec exprime son opposition sur cette levée du ban, alléguant la pauvreté des stocks et la fragilité de l’espèce. Pourtant, on imagine que ces deux gouvernements doivent avoir en main les meilleures expertises scientifiques en la matière. Comment s’y retrouver? Concrètement, cela signifie que du côté québécois de la rivière, là où précisément est située la communauté
Malgré son arrestation, Donald Germain sera acquitté, 11 juin 1981. Photo : Sterling Keays
mi’gmaque, la pêche au saumon est interdite par le Québec alors que le fédéral permet la pêche commerciale au saumon tout juste en face, au Nouveau-Brunswick, de l’autre côté de la rivière.
Vers une sortie de crise
Le géographe de grande renommée Louis-Edmond Hamelin m’a confié que le premier ministre du Québec de l’époque, René Lévesque, n’était assurément pas très fier de ce qui s’est passé à Resigouche. M. Lévesque lui-même s’est rendu expressément à Trois-Rivières pour rencontrer M. Hamelin afin de lui demander son aide pour trouver une solution à la crise. De leurs échanges découle la mise sur pied du Comité de surveillance sur les pêches à Restigouche. Ce comité tripartite est composé de Louis-Edmond Hamelin lui-même, de Michael Isaac, aîné très respecté de la communauté de Resigouche, et du biologiste Yvon Côté, un spécialiste du saumon de l’Atlantique. À l’improviste, les membres du comité peuvent survoler la rivière ou débarquer sur la rivière Ristigouche pour s’assurer que les modalités de la pêche au saumon convenues vont être respectées. Cela s’avère la solution à la sortie de cette crise mémorable qui dure finalement plus d’un mois.
Un scénario fort différent sur la rivière Cascapédia
Sur la rivière Cascapédia, la situation se révèle fort différente. Dans
le cadre d’une entente avec le ministère québécois du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, le conseil de bande de Gesgapegiag accepte à l’été 1981 le principe de réduire graduellement l’effort de pêche, voire même de cesser la pêche dans une zone identifiée en échange de l’implication concrète de la communauté dans la gestion de la rivière Cascapédia. C’est ainsi que les Mi’gmaqs de Gesgapegiag et certaines municipalités riveraines de la rivière Cascapédia travaillent à la création de la Société de gestion de la rivière Cascapédia. Il s’agit d’une société de gestion mixte composée à parts égales d’Autochtones et de non-Autochtones. Encore aujourd’hui, cette société administre et loue à des sportifs des camps de pourvoirie pour la pêche au saumon. Ses activités sont désormais une source importante d’emploi pour des personnes de la communauté mi’gmaque, à titre de guides, de garde-pêches ou de cuisiniers et elles constituent un levier de développement économique pour toute la région.
Des progrès importants dans la reconnaissance des droits ancestraux
De nos jours, la situation au plan juridique est loin de ce qu’elle était au moment de la « guerre du saumon ». Il faut désormais prendre en considération les protections accordées dans l’acte constitutionnel de 1982
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[DOSSIER] reconnaissant que les Autochtones représentent des peuples distincts bénéficiant de droits ancestraux. Il faut tenir compte tout autant d’une décision majeure rendue en 1990 par la Cour suprême du Canada dans l’arrêt Sparrow, décision qui concerne spécifiquement la pêche au saumon et qui établit par ordre de priorité les éléments suivants : en premier, la protection de la ressource, deuxièmement les droits ancestraux des Autochtones et en dernier lieu les droits des autres utilisateurs (pêcheurs sportifs et pêcheurs commerciaux). En 1999, un jugement similaire dans l’affaire Marshall, du nom d’un pêcheur mi’gmaq de la Nouvelle-Écosse, a marqué une étape importante vers la reconnaissance du droit des membres de la Nation mi’gmaque de pêcher et de vendre du poisson afin de leur « assurer une subsistance convenable ».
L’engagement des Autochtones dans la gestion des rivières à saumon
La bataille pour la reconquête des droits des communautés autochtones sur les rivières à saumon donne des résultats probants. En 1993, décidée de démontrer qu’elle peut gérer ses pêcheries et encouragée par l’arrêt Sparrow, la communauté de Listuguj adopte sa propre loi sur la pêche au saumon (Loi sur la pêche de la Première nation mi’gmaque de Listuguj) et met sur pied sa propre équipe de Rangers pour patrouiller la rivière et voir à l’application de la réglementation adoptée par la communauté.
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En 1995, la Fédération du saumon atlantique remet au Listuguj Mi’gmaq Government un prix pour la meilleure gestion des rivières de la province. Listuguj met également sur pied une équipe scientifique de huit personnes afin d’assurer le suivi des stocks de saumon. Sur la Côte-Nord, des progrès tout aussi importants surviennent dans la gestion de certaines rivières à saumon et l’implication pleine et entière des communautés innues. Qu’il suffise de mentionner que depuis plusieurs années, la communauté d’Ekuanitshit (autrefois Mingan) assume avec succès la gestion de la Pourvoirie du complexe Manitou-Mingan. En 1986, le conseil de bande de la communauté se voit même remettre un trophée Salar, prix prestigieux décerné par la Fédération québécoise pour le saumon atlantique, soulignant ses efforts dans la préservation et la mise en valeur de la ressource du saumon. À Natashquan en 1984, les 48 premiers kilomètres de la rivière sont cédés au Conseil des Innus. Aux Escoumins, après des conflits qui auraient pu tourner au drame, les parties mettent fin à leurs hostilités et imaginent un modus vivendi en fondant la Corporation de gestion de la rivière au saumon des Escoumins. Cette corporation, formée du Conseil de la Première Nation des Innus d’Essipit, de la Municipalité Les Escoumins et de représentants des pêcheurs, veille au grain. La paix est revenue et le saumon aussi puisqu’un important travail de restauration de la rivière a été entrepris.
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Évènement commémorant les 40 ans de l’intervention policière appelé « Migwite'tm'neg » qui signifie « Nous nous souvenons », 11 juin 2021. Photo : Gilles Gagné
En somme, ces quelques exemples démontrent bien que la recherche d’intérêts communs est gage de paix et d’harmonie. Les différents intervenants ont vite réalisé que ce n’est pas en transformant les rivières à saumon en champs de bataille que les objectifs de la préservation du saumon de l’Atlantique et le respect des droits des différents utilisateurs peuvent être garantis. Une approche de concertation est essentielle et la seule voix prometteuse est le dialogue entre tous les groupes d’utilisateurs, sans exception. Les propos exprimés dans le texte n’engagent que l’auteur. Remerciements à Gilles Gagné pour sa collaboration à la recherche d’images.
DOCUMENTAIRE PLAMU, DE FÉLIX ATENCIO-GONZÁLES
[PUBLIREPORTAGE]
UNE FONDATION AU SERVICE DE SA COMMUNAUTÉ Entretien avec Ronald Arsenault, directeur général de la Fondation. La Fondation communautaire Gaspésie – Les Îles recueille des dons pour créer des actifs permanents qui contribuent, avec leurs revenus de placement, à soutenir de façon pérenne les organismes communautaires de notre milieu. Après 20 ans de sollicitation dans la région, comment maintenir l’intérêt des donateurs? Le secteur de la philanthropie est en pleine mutation. La fibre philanthropique se développe progressivement dans nos communautés, particulièrement chez les francophones. Pour un même revenu annuel, un anglophone redonnait 3 fois plus à sa communauté qu’un francophone au cours des dernières années. Cependant, devant le désengagement de l’État et avec des besoins de plus en plus criants, nous observons une tendance vers une philanthropie plus émancipée et davantage ouverte à toutes les catégories de portefeuilles. De nombreux outils sont accessibles aux donateurs et les façons de contribuer financièrement à sa communauté ne manquent pas. Le plus souvent, elles sont aussi avantageuses pour le donateur que pour la cause soutenue. Bien des gens croient ne pas avoir les moyens de devenir philanthropes, mais quand ils réalisent que ces outils rendent le geste simple et avantageux, on constate leur enthousiasme. Parce que donner rend heureux et permet de nous réaliser davantage, avec humanité.
Lorsqu’il est bien planifié, le don testamentaire n’est pas contraignant pour le patrimoine familial et permet au donateur de contribuer à sa communauté selon ses valeurs et les causes qui lui tiennent à cœur. À titre d’exemple, une personnalité bien connue en Gaspésie, qui nous a quittés dernièrement, avait prévu, il y a plus de 10 ans, de donner sa résidence secondaire. Ce don aura permis de consolider plus de 250 000 $ dans des fonds de dotation et permettra de verser chaque année plus de 10 000 $ à la communauté, pour des décennies! Parmi d’autres options, notons le don de police d’assurance vie et le don en actions. Ce dernier présente un avantage fiscal sans précédent, puisque le gain en revenu ne compte pas alors que le don compte à 100 %. Regardons un cas réel : un donateur dont les placements ont coûté 10 000 $ et qui valent maintenant 100 000 $ bénéficiera d’un reçu d’impôt de 100 000 $ et son gain en capital (de 90 000 $) ne sera pas comptabilisé. Ceci peut faire une différence importante dans un dossier fiscal et par le fait même, dans le soutien à un organisme.
Au Canada, nous sommes dans la période où l’on enregistre le plus grand transfert de patrimoine financier de l’histoire avec des montants de plus de 700 milliards de dollars. En considérant les pertes fiscales et les legs sans héritiers, les dons testamentaires peuvent faire une réelle différence.
Pouvez-vous décrire ces outils et donner des exemples? On rassemble ces outils dans un coffre que l’on appelle les dons planifiés. Il s’agit d’un processus de planification où l’on procède à une analyse financière et fiscale, où l’on peut aussi prévoir notre contribution dans le temps. Les approches sont nombreuses. Par exemple, le legs testamentaire consiste à indiquer dans notre testament le don planifié : bien immobilier, montant en argent ou pourcentage du patrimoine financier (p. ex., 15 %). Soulignons que lors d’un héritage, les actifs doivent être évalués à leur juste valeur marchande, et dans bien des cas, les héritiers doivent payer de l’impôt. Ainsi, le don prévu au testament permet de compenser cet impôt et libère les héritiers du fardeau fiscal. La Fondation en bref • 20 ans d’existence • Plus de 20 M $ d’actif • Une contribution annuelle de plus de ½ M $ dans la région • Près de 100 fonds de dotation
Les dons planifiés peuvent donc contribuer à l’autonomie et la pérennité des services communautaires de notre région? Absolument! C’est un immense potentiel permettant, comme collectivité, de bâtir un actif permanent pour notre région, soutenir à long terme les secteurs vitaux de nos communautés (éducation, culture, santé, loisirs, patrimoine, etc.) et ainsi assurer un milieu de vie sain et riche pour les générations futures.
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[NOS ARCHIVES]
Vida Trachy et Aldemaro Agnesi probablement dans le salon de leur maison, 1962. Musée de la Gaspésie. Fonds Famille Agnesi de Douglastown
L’APPEL DE LA GASPÉSIE La Gaspésie est une porte ouverte sur le monde. Le commerce d’exportation de morues salées séchées fait rayonner la péninsule dans les Caraïbes, en Amérique du Sud et en Europe. La morue gaspésienne est bien connue et plusieurs immigrants débarquent en Gaspésie pour venir travailler auprès de compagnies déjà bien établies dans le domaine. D’autres décident de créer leur propre entreprise. C’est le cas des frères Aldemaro et Renato Agnesi venus directement d’Italie.
Marie-Pierre Huard
Archiviste, Musée de la Gaspésie
A
ldemaro Agnesi naît le 30 avril 1905 à San Remo en Italie, près de la frontière française. Il est le plus jeune fils de Rosina Ferrari et Nicola Agnesi. À la suite du décès de leur mère, son frère Renato et lui vont dans un pensionnat en Suisse, puis en Autriche. Catholique pratiquante, la famille respecte les règles culinaires imposées par la religion : pas de viande le vendredi. Les Agnesi se tournent donc vers la morue! Provenant de la Gaspésie, elle suscite leur curiosité. Mais d’où provient exactement cette célèbre « Gaspé Cured »?
Arrivée au Canada
Nicola Agnesi est chirurgien et possède son propre cabinet à San Remo. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que les enfants sont plus grands, il vend son cabinet de [42]
pratique et continue d’exercer son métier sur les navires transatlantiques. Alors qu’il arrive à Halifax, il décide de prendre le train jusqu’à Barachois. Il souhaite enfin voir de ses propres yeux d’où provient cette célèbre morue qu’ils ont dans leur assiette depuis tant d’années! Il se rend aussi à Pointe-Saint-Pierre, endroit bouillonnant d’activités portuaires, et y voit une occasion d’affaire pour ses deux plus jeunes fils. Aldemaro et Renato s’installent ainsi à Pointe-Saint-Pierre au début des années 1930 et créent The R Agnesi Co Reg'd, indépendante de la puissante Robin, Jones and Whitman. Ensemble, ils travaillent avec les pêcheurs et leurs agents pour exporter en Europe leur morue salée séchée. Leur entreprise florissante est présente sur la côte gaspésienne de Grande-Vallée jusqu’à Caraquet au
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Nouveau-Brunswick. Les deux frères demeurent chez Clarence Bond en attendant la construction de leur maison qui arrive en pièces détachées. Au village, ils font la connaissance de la famille Legros présente sur les lieux depuis plusieurs décennies. Ayant envie d’un changement, les deux frères vendent leur entreprise. Aldemaro s’installe à Douglastown en 1941 et Renato quitte pour Montréal quelques années plus tard. Le cadet fait construire dans son nouveau village d’adoption un magasin général sur une terre achetée quelques années plus tôt près de la plage. N’ayant pas d’endroit où demeurer, il loge au Wayside House, pension tenue par Laura et Edward Trachy. Il y fait la rencontre de la benjamine des huit filles de la famille, Vida. Le couple se marie le jour de la SaintJean-Baptiste en 1944.
[NOS ARCHIVES] Vie de famille à Douglastown
Jusqu’à la construction de leur maison en 1950, le jeune couple réside avec la mère de Vida devenue veuve l’année précédente. Rapidement, les premiers enfants s’ajoutent à la famille : Nina et Vincent, puis Dennis, Florence, Angela et Maria. Aldemaro travaille dans son magasin général et une belle vie de famille commence dans le village. Photographe talentueux ayant l’œil artistique, Aldemaro s’évertue tout au long de sa vie à capter les moments importants de sa famille. Le magasin général est ouvert six jours par semaine. En plus des denrées alimentaires et des articles de quincaillerie, il est même possible de s’y procurer un téléviseur. Vida et les enfants y travaillent. Les Agnesi font aussi la livraison. Le dimanche, c’est la messe suivie d’un tour en voiture ou bien d’un piquenique. L’hiver à Douglastown n’est pas pour déplaire à la famille. Aldemaro fabrique une patinoire à côté de la maison. Elle devient un lieu de
Vincent et Dennis Agnesi à l’extérieur de la maison à Douglastown, années 1950. Musée de la Gaspésie. Fonds Famille Agnesi de Douglastown
Patinoire près de la maison, années 1950. Musée de la Gaspésie. Fonds Famille Agnesi de Douglastown
rencontre; les enfants y jouent au hockey ou y patinent tout simplement. Les déplacements sont toutefois plus ardus, car l’hiver amène la fermeture de la plupart des chemins. Il faut attendre le printemps pour voir apparaître les grosses souffleuses du gouvernement. Et cela crée tout un rassemblement! Grand amateur de chasse et de pêche, Aldemaro trouve en Gaspésie son meilleur terrain de jeux. Bernaches, lièvres, orignaux et ours sont prisés. Les frères Agnesi se retrouvent même avec des amis sur l’île d’Anticosti, terre des chevreuils. La famille possède un camp bordé par un lac en arrière de Saint-Yvon. Un endroit magnifique pour passer du temps avec famille et amis lorsque l’année scolaire se termine. Les enfants y pêchent et y nagent régulièrement. La vie à Douglastown de la famille Agnesi continue d’évoluer. Les enfants profitent de la plage comme du cinéma au Holy Name Hall. Vida tient la maison d’une main de maître. Cuisinière hors pair et joueuse de cartes invétérée,
Méganne Perry Mélançon Députée de Gaspé à l’Assemblée nationale du Québec
elle s’implique aussi dans la CroixRouge. Aldemaro vend le magasin général en 1981 à Billy Mulrooney. Il continue de s’occuper de ses fleurs à la maison qu’il chérit. Vida et Aldemaro vivent ensemble dans leur résidence de Douglastown pendant plus de 50 ans. Le grand Italien devenu Gaspésien s’éteint en 2007 à l’âge vénérable de 102 ans, suivi de sa bien-aimée en 2015. Le couple aura été marié pendant 63 ans. Remerciements à Florence Agnesi pour sa collaboration. Pour en savoir plus : Vous pouvez consulter plus de 1 000 photographies liées à la famille au Centre d’archives du Musée de la Gaspésie à la suite d’un don des Agnesi en février dernier.
DIAPORAMA PHOTO
Cette étiquette identifie les boîtes de fer-blanc de homard commercialisées par la Charles Robin, Collas and Company de Paspébiac, entre 1888 et 1904. Elle provient d’André Méthot de Percé. Musée de la Gaspésie
DES PRODUITS GASPÉSIENS SUR LE MARCHÉ INTERNATIONAL La Gaspésie est reconnue pour la qualité de ses différentes espèces de poissons et de crustacés qu’elle expédie à travers le monde. Par le passé, le produit d’exportation par excellence est la morue en raison de son abondance, mais aussi de sa grande durée de conservation et de ses qualités nutritives. Toutefois, avec l’amélioration des moyens de conservation et le développement des transports, d’autres produits prennent la route des marchés internationaux comme le saumon et le homard. Principaux témoins de ces périples, les pochoirs qui ont servi à identifier les caisses ou barils de transport ou encore les emballages eux-mêmes donnent de précieux renseignements sur les destinations des denrées ainsi que sur les différents intervenants dans ce commerce.
Vicky Boulay
Conservatrice, Musée de la Gaspésie
De la « Gaspe Cured » en Méditerranée
Ce pochoir sert à identifier les boucauts ou barils de morue séchée de première qualité que la Charles Robin, Collas and Company expédie sur les marchés européens de 1888 à 1904. Le boucaut contient 448 livres (203 kg) de morue séchée. Le pochoir indique sur le dessus du boucaut la nature du contenu et la provenance : « Gaspe Cod » (morue de la Gaspésie). Il désigne aussi la qualité de la morue : « Prime » (première qualité), en plus d’identifier le nom de la compagnie : « C-R-C » (Charles Robin, Collas and Company). [44]
Le climat froid et sec de la péninsule fournit les conditions parfaites pour faire la morue « Gaspé Cured » de renommée internationale. Pour être classée de première qualité, la morue doit être très dure, la chair de couleur ambrée, à l’aspect transparent, avec une légère poudre blanche en surface. La morue de qualité supérieure est écoulée sur les marchés méditerranéens.
La Charles Biard and Co de Percé
Originaire de Jersey, Charles Biard s’installe d’abord à Port-Daniel avant de s’établir, en 1901, à Percé comme
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charpentier et marchand de morue séchée salée. Les pochoirs de sa compagnie, la Charles Biard and Co, laissent deviner les destinations de la marchandise expédiée. Deux portent les noms de Trinidad et de Naples, lieux bien ancrés dans les réseaux maritimes commerciaux du 19e siècle. Un autre pochoir est plus détaillé. La « Fox River Brand » est, il est possible de le supposer, pêchée à Rivière-au-Renard et mise en caisses sur la côte gaspésienne (Gaspe Coast). Comme « Baccala » désigne la morue salée en italien, nous pouvons conclure que les boucauts ou barils avec cette
[NOS OBJETS] inscription prennent la route de l’Italie.
Saumon gaspésien à New York
Au début du 20e siècle, le saumon gaspésien est expédié par chemin de fer, dans la glace, en boîte ou en baril. Le poisson est vendu à des restaurateurs ou à des grossistes au Fulton Fish Market à Manhattan, l’un des plus importants marchés de poissons et de fruits de mer des États-Unis. L’un des pochoirs indique que le saumon est destiné à la S. B. Miller & Co. C’est Jos. B. Allain de Carleton qui, avant la fondation de la Coopérative de pêcheurs de Carleton en 1923, vend ses captures à ce commerçant de poisson en gros. Sur un autre pochoir, la marchandise est plutôt destinée à la Chesebro
Le pochoir de A. J. Cass provient de la famille Cass de L’Anse-aux-Cousins. Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux
Brothers, une des plus anciennes compagnies de commerce en gros du Fulton Market. Il est également inscrit que c’est un dénommé A. J. Cass qui est son fournisseur. Il s’agit du pêcheur de saumon Alvin James Cass (1873-1945) de L’Anse-aux-Cousins (Gaspé).
Les conserveries de homard
Le pochoir utilisé par la Charles Robin, Collas and Company pour les marchés européens de 1888 à 1904. Musée de la Gaspésie
Les Américains de la NouvelleAngleterre figurent comme les pionniers de l’industrie de la mise en conserve du homard en Gaspésie au début des années 1870. Un dénommé Campbell est le premier à commercialiser le homard dans la baie des Chaleurs, en 1871. Quinze ans plus tard, la Gaspésie compte 18 conserveries entre Carleton et Cap-aux-Os, dont celle de la Robin Jones and Whitman de Paspébiac
Sylvain Roy, Député de Bonaventure
et la Mabe Brothers de Coin-duBanc. Puis, d’autres conserveries s’installent sur la côte nord de la péninsule dans les années 1890. Les homards sont mis en marché dans des contenants de fer-blanc scellés. On ne met en conserve que la chair de la queue et des pinces. Le reste du homard est utilisé comme engrais dans les champs. L’avènement du moteur à essence au début du 20e siècle favorise une forte augmentation des casiers utilisés par les pêcheurs, entraînant la rareté de la ressource. En 1941, il ne reste qu’une conserverie. Ce texte est une adaptation de fiches techniques rédigées par Chantal Soucy. Remerciements à Fabien Sinnett pour les informations sur Alvin James Cass.
« Accueillant autrefois des consulats étrangers de partout à travers le monde, la Gaspésie, qui à l’époque était perçue comme la clé du Canada, est aujourd’hui considérée comme un incontournable pour les touristes internationaux selon le National Geographic. De plus, la péninsule constitue une véritable terre d’accueil pour une population aux origines diverses. Changeons de perspective, la Gaspésie, ce n’est pas au bout, c’est auDécembre début.2021 » – Mars 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE [45]
MARTIN SHEPPARD : PREMIER NOTAIRE DE LA GASPÉSIE
Extrait de l’acte de mariage de Martin Sheppard et de Jane Adams à New Carlisle, 18 mars 1837. ANQ Rimouski, CE103,S17
Au printemps 2020, j’ai entrepris une importante recherche sur les migrants originaires des îles de Jersey et de Guernesey établis au Québec entre 1713 et 1860. À ce jour, 498 migrants anglonormands ont été recensés dont la plupart se sont installés en Gaspésie. Voici ici le parcours de l’un d’entre eux, Martin Sheppard (1801-1884) qui sera le premier notaire à exercer en Gaspésie.
Marcel Fournier
Historien et généalogiste
Ses origines anglo-normandes
Martin Sheppard est né ou est baptisé le 17 juin 1801 dans la paroisse Saint-Pierre-Port, sur l’île de Guernesey. Il est le fils de William et d’Anne Grut et le frère de Peter et de William-Grut Sheppard. Ses frères arrivent au Canada vers 1812 et s’établissent comme marchands dans la ville de Québec. Après ses études primaires à Guernesey auprès de son oncle le révérend Thomas Grut, Martin étudie à Twiford, dans le Wiltshire en Angleterre, puis au collège de Saint-Servan à SaintMalo et à l’Académie de Rennes en Bretagne. Il arrive au Canada à l’automne 1818 pour rejoindre ses frères à Québec. Dès son arrivée, il travaille comme commis pour son frère William-Grut Sheppard, président de la banque de Québec. Le 8 février 1820, il s’engage comme clerc auprès du notaire Lachlan T. McPherson à la suite d’un acte passé devant le notaire Edward Clarkemeyer. Martin Sheppard obtient une commission de notaire à Québec le 11 février 1825. Il y pratique quelques mois et il y rédige plusieurs actes entre le 24 février et le 11 novembre 1825.
pratique à Paspébiac de 1825 à 1827, à Bonaventure de 1827 à 1829, puis à New Carlisle de 1830 à 1879. Son premier acte est daté du 9 décembre 1825. En 1833, il est nommé shérif de Gaspé, puis de Bonaventure en 1859. Il semble qu’il soit le seul notaire à pratiquer dans le district de Gaspé avant 1850; Gaspé faisant alors référence à tout le territoire de la Gaspésie. Sheppard épouse, le 18 mars 1837 à l’église anglicane St. Andrew de New Carlisle, Jane Adams. Née en 1810 à New Carlisle, elle est la fille de William et d’Ann McKenzie. De leur union naissent quatre
enfants entre 1837 et 1842, dont William Mansell (1838-1925) qui sera aussi registraire du comté de Bonaventure en 1878. Au recensement de 1861, il réside toujours à New Carlisle. Le 20 février 1861, le gouvernement lui concède 31 acres de terre dans le canton de Cox. Aux recensements de 1871 et de 1881, il est notaire et registraire du comté de Bonaventure. Il cesse la pratique du notariat en 1879, sa santé étant chancelante. Son testament est rédigé le 4 novembre 1882. Martin Sheppard décède à New Carlisle le 22 février 1884 et il est
En route pour la Gaspésie
À l’automne 1825, probablement à l’invitation de la Charles Robin & Company, il se rend dans la baie des Chaleurs, puis il décide de s’y établir comme notaire. Premier à exercer cette profession en Gaspésie, Sheppard [46]
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Thomas Pye, gravure illustrant le village de New Carlisle, 1866. Musée de la Gaspésie. 99/28/395
[NOS PERSONNAGES]
L’église Saint-Pierre-Port (Town Church), sur l’île de Guernesey, où est baptisé Martin Sheppard le 17 juin 1801. Jerripedia
La première église anglicane St. Andrew à New Carlisle (1826-1894) où se sont mariés Martin Sheppard et Jane Adams le 18 mars 1837. Collection Héritage New Carlisle
inhumé dans le cimetière anglican St. Andrew. L’inventaire des biens de la communauté est dressé le 21 mai 1884 par le notaire Joseph-Guillaume Lebel qui avait aussi rédigé son testament. Sa veuve décède le 6 avril 1886 dans la même localité.
Pour en savoir plus : Marcel Fournier, Les premières familles anglo-normandes au Québec, 1710-1860, Éditions GID, à paraître en 2022.
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SŒUR GERTRUDE HUET, OU LE PARCOURS EXCEPTIONNEL D’UNE URSULINE DANS SA COMMUNAUTÉ Cette année, nous célébrons le 30e anniversaire de l’Accueil Blanche-Goulet à Gaspé, organisme communautaire fondé en 1991 par sœur Gertrude Huet. Pour mieux comprendre l’apport exceptionnel de celle-ci à la communauté, nous proposons ici un aperçu du cheminement de cette femme extraordinaire et des défis auxquels elle a fait face pour mettre sur pied et développer cet organisme dont les services sont toujours aussi essentiels.
Pauline Curadeau
Sœur Gertrude Huet.
Directrice, Accueil Blanche-Goulet
Accueil Blanche-Goulet
S
r Gertrude, comme les gens l’appellent communément, a choisi l’Accueil Blanche-Goulet comme nom pour l’organisme qu’elle a créé et cela n’est pas fortuit. En fait, Blanche Goulet (sœur Sainte-Catherine-de-Sienne) fonde en 1924 le monastère des Ursulines de Gaspé. On dit d’elle qu’elle avait toujours à cœur de faire préparer à manger pour ceux qui avaient faim et qu’elle distribuait le tout discrètement. Pour Sr Gertrude, il ne peut y avoir meilleure personne pour symboliser l’œuvre que l’organisme voulait accomplir, soit celle d’aider les personnes dans le besoin.
Une population dans le besoin
Remontons quelque peu le temps. Dans les années 1960 et 1970, il y a encore bon nombre de personnes qui vivent dans l’indigence dans le « Grand Gaspé » et l’expropriation en vue de la création du parc national Forillon n’aide en rien. La population fait face à une instabilité économique et, dans ce contexte, plusieurs rejoignent les rangs des personnes démunies. À l’époque, la pratique veut que ce soient [48]
principalement les organismes religieux ou encore les clubs sociaux (Les Filles d’Isabelle, Chevaliers de Colomb, etc.) qui répondent aux différents besoins des personnes touchées par la pauvreté. Dans les années 1980, la situation ne s’améliore pas, les organismes et le clergé se retrouvent en quelque sorte dépassés par les demandes grandissantes d’aide et les problématiques se complexifient davantage (problème de santé mentale, de dépendance, etc.). En 1986, ces organismes, chapeautés par le Centre d’action bénévole, se concertent afin de trouver une solution plus « adaptée » à ces problématiques sociales. La situation vécue, autant par les organismes que par les personnes démunies, préoccupe Sr Gertrude et celle-ci se sent appelée intérieurement par la cause. C’est dans ce contexte qu’elle songe à mettre sur pied un organisme, mais elle attendra quelque temps avant de parler de son projet.
1990, Sr Gertrude se met en branle pour concrétiser son projet, soit celui de mettre sur pied un Centre de dépannage. Pour commencer, question d’en apprendre un peu plus sur le travail des organismes de bienfaisance, elle prend une année de « repos » à Montréal. Elle profite de son séjour pour faire la visite de différents organismes d’aide et elle donne un peu de son temps comme bénévole à la Maison du Père dans le centre-ville. Quelques mois plus tard, bien qu’ayant très peu de moyens à sa disposition, elle fonde, en février 1991, l’Accueil Blanche-Goulet à Gaspé. L’enthousiasme d’offrir aux
Une détermination qui ne se dément pas
Enseigne identifiant les organismes communautaires logés au Cégep de la GaspésieLes-Îles, 1999.
À sa retraite du milieu scolaire en
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Accueil Blanche-Goulet
[NOS GASPÉSIENNES] Une quête d’équité qui porte fruit
Le nouveau bâtiment, rue de la Reine à Gaspé, est acquis au printemps 2000 pour loger l’Accueil Blanche-Goulet, 2001. Accueil Blanche-Goulet
personnes démunies une ressource répondant à leurs besoins se confronte rapidement à la réalité. Dès les premiers instants, il y a de la résistance. Cela débute avec du mécontentement lorsqu’il est question que l’Accueil intègre des locaux dans les résidences du Cégep de la Gaspésie. Sr Gertrude ne se laisse pas intimider par les sorties fracassantes de certains lors de rencontres et elle réussit à faire accepter l’organisme aux résidences. Elle y travaille d’arrache-pied avec ses acolytes pendant neuf ans dans des conditions pas toujours faciles. En fait, les locaux se révèlent somme toute peu adaptés pour le type de services offerts, soit l’hébergement de personnes en situation d’itinérance et le dépannage alimentaire. Pour pallier ce problème, la directrice et le conseil d’administration se mettent à travailler à l’obtention d’un nouveau local plus grand et plus adapté aux services dispensés par l’Accueil. La chance leur sourit et l’organisme procède en 2000 à l’achat d’un bâtiment situé en plein cœur du centre-ville. Cependant, l’annonce du déménagement se heurte à l’opposition cette fois-ci des commerçants et l’expression « pas dans ma cour » se révèle réalité. Un article paru dans Le Soleil du 10 avril 2000 démontre bien la résistance qu’a dû à nouveau affronter l’équipe. Nous pouvons y lire que la nouvelle du déménagement de l’Accueil BlancheGoulet ne plait pas au directeur d’un établissement hôtelier, son
voisin immédiat. Selon l’homme d’affaires, l’arrivée de l’Accueil au centre-ville nuira à l’image de la ville ainsi qu’aux services offerts dans son complexe. « Nous entrevoyons des problèmes. Ça peut nuire, et ça va nuire. », affirme-t-il, tout en précisant que d’autres propriétaires sont également mécontents. Par ailleurs, avec le calme que nous lui connaissons, Sr Gertrude mentionne ne pas être étonnée de cette réaction : « C’est certain que, où qu’elle aille, la maison des pauvres n’est jamais la bienvenue… ». À sa défense, elle évoque non sans fierté, qu’elle n’a reçu aucune plainte en neuf ans du Cégep ou encore des commerçants aux alentours. Les craintes et les préjugés quant aux impacts anticipés ne se cristalliseront pas davantage et l’intégration dans ce nouvel environnement se fera somme toute bien pour l’Accueil et le voisinage.
Jusqu’en 2003, année où Sr Gertrude prend sa retraite comme directrice de l’Accueil, elle a toujours su défendre avec doigté la mission de l’organisme. Elle a tout mis en œuvre pour démontrer que les personnes vulnérables et marginalisées ont elles aussi leur place dans la société. Par ailleurs, bien que vivant désormais à Rimouski, la fondatrice demeure très près de l’organisme et malgré son âge avancé (fin 80 ans), elle est toujours aux côtés de l’équipe. Elle nous téléphone régulièrement et elle ne manque pas de participer à l’assemblée générale annuelle et d’être fière de l’évolution de l’Accueil. Il faut la voir aller avec d’anciens résidents ou encore d’anciens élèves pour comprendre tout le respect et l’admiration que les gens lui portent. Bref, par sa quête inlassable d’équité pour tous et par son engagement indéfectible envers autrui, Sr Gertrude a marqué indéniablement toute une communauté. Trente ans après sa création, nous pouvons affirmer sans nul doute que l’Accueil Blanche-Goulet est devenu un organisme hautement reconnu autant par les professionnels, les commerçants que par les organismes communautaires et la population en général. Remerciements à Gervais Pigeon pour la mise en relation.
L’équipe souligne le départ de Sr Gertrude que l’on voit au centre, 2003. Accueil Blanche-Goulet Décembre 2021 – Mars 2022 | MAGAZINE GASPÉSIE
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DE LA BAVIÈRE MÉDIÉVALE AUX ANGLEHART GASPÉSIENS
Catherine Anglehart, née en 1916 à SainteAdélaïde-de-Pabos (le rang est renommé Saint-François-de-Pabos dans les années 1930), et ses frères Philippe et Hyppolite, 1933. Tous les Anglehart de la Gaspésie sont des descendants de Jean-Baptiste Anglehart arrivé vers 1780 à Paspébiac.
L’origine du pionnier gaspésien Jean-Baptiste Anglehart (vers 1755-1826) est longtemps restée un mystère. Marié à Anne Chapados en 1787 à Paspébiac, l’ancêtre se disait allemand de naissance, mais sans plus. Faute de documentation complète, il était impossible d’en identifier la provenance précise en Allemagne. Des recherches récentes menées sur son chromosome Y viennent répondre à cette question et mettent en lumière le riche passé de cette famille.
Dominic Gagnon
Co-administrateur, projet Québec ADN
Collection Jean-Yves Huard
L
’analyse du chromosome Y des Anglehart, une propriété génétique transmise de père en fils, a été rendue possible grâce une collaboration entre le projet Québec ADN, un candidat gaspésien volontaire et trois porteurs du même chromosome, tous originaires d’Europe. Cet article démontre comment des concordances exactes entre quatre Engelhardt, forme originale du nom, permettent de découvrir un parcours migratoire et une origine commune. C’est l’évolution phonétique vers les formes Englert et Engler qui se voit confirmée du même coup par la transmission paternelle du même chromosome Y.
Les souffleurs de verre de Neuhütten, Spessart
Dans le nord de la Bavière se trouve la forêt du Spessart, connue pour avoir donné aux frères Grimm leurs contes légendaires, entendus chez de vieilles dames de l’endroit. Au Moyen Âge, le bois de cette forêt sert de ressource première pour la fabrication du verre, une industrie [50]
pratiquée par de petits clans familiaux et dont le savoir se transmet de père en fils, selon les règles d’une guilde. Grâce à la lignée complète d’un participant Englert, porteur du même chromosome Y que notre candidat gaspésien, nous avons pu remonter à Johann Englert, né vers 1650 à Neuhütten, au cœur de la forêt. La présence des Engelhardt dans ces lieux est ancienne. Dès 1406, un registre note la présence d’un Engelhardt Glaser parmi d’autres artisans du verre. Remarquons que « Glaser » (verrier) joue le rôle de nom de famille et « Engelhardt » de prénom. Deux autres participants à notre recherche sont cependant venus brouiller les cartes : Peter Engler et Grzegorz Engelhardt se disent tous deux descendants de familles prussiennes de Schöneck (aujourd’hui Skarszewy) en Pologne. Eux aussi partagent les mêmes caractéristiques du chromosome Y à l’étude. La grande distance géographique avec le Spessart pose donc problème :
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Travailleurs collectant du sable pour fabriquer du verre, au mont Memnon; plus bas, souffleurs de verre dans un atelier, vers 1420. Mandeville manuscript, illustration © The British Library Board, Add. 24 189, f.16
[NOS FAMILLES] L’origine commune des Engelhardt
Schöneck et ses environs, en Prusse occidentale, 1893. Carte tirée de : Meyer Gazetteer, Karte des Deutschen Reiches, Berlin, Kartographische Abteilung der Königlichen Preußischen Landesaufnahme, 1845-1916.
laquelle des deux régions est le point de départ de la souche?
Les souffleurs de verre de Englershutte… en Prusse occidentale
Grzegorz Engelhardt nous informe que sa famille est mêlée à l’industrie du verre jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale. Se peut-il qu’une lignée d’hommes ait exercé le métier sur près de cinq siècles? À la manière de l’ADN-Y, le métier aurait été transmis jusqu’au grand-père de notre correspondant polonais! De plus, il existe alors près de Shöneck un hameau nommé Alt Englershutte, voisin d’un autre, Neu Englershutte. Le terme désigne la « hutte des Engler », exactement à la manière de Neuhütten, « la nouvelle hutte », fondée dans le Spessart au Moyen Âge, pour fondre le verre. L’histoire locale en Pologne raconte que ce hameau a pour origine une famille Engler, souffleurs de verre, et ce, dès 1667. La découverte d’un papier de 1611 va ensuite révéler une collaboration entre ces Engler et les Wenzel, une autre famille verrière originaire du Spessart. Les pièces du casse-tête prennent tranquillement place. Des verriers Engelhardt du Spessart ont dû quitter leur région natale pour aller pratiquer le métier dans les établissements de l’Est. Il nous reste à découvrir la date approximative de cette migration et déterminer si notre souche gaspésienne peut y avoir été mêlée.
Jean-Baptiste Anglehart provient ainsi d’une ancienne famille du Spessart. L’analyse plus poussée de son ADN-Y nous démontre qu’il ne partage pas les mutations apparues chez les lignées prussiennes analysées. Stefan Krimm, spécialiste des verriers du Spessart, souligne l’impact de la Guerre des paysans de 1525, autour de Mayance, sur le métier. Des artisans de divers milieux se sont ligués contre leurs seigneurs pour protester contre une hausse des impôts. Après l’échec du soulèvement, le métier est banni pendant un moment, par mesure punitive. Cela pousse certains verriers à quitter Neuhütten pour aller pratiquer ailleurs. D’autres abandonnent simplement la profession pour devenir agriculteurs, comme la souche Englert de notre étude. Dès 1545, des membres de la famille Wenzel, verriers, quittent le Spessart pour entreprendre la longue route menant aux établissements de l’Est, la future Pologne. Cela concorde avec l’analyse complète du chromosome Y de nos participants qui nous donne l’année 1562 comme date estimative pour atteindre la souche commune. Il est donc concevable que, dès cette époque, un Engelhardt ait suivi le chemin de la Prusse, et qu’un cousin soit plutôt resté autour de Mayance, pour ensuite voir son petit-fils partir en Amérique.
Johann Carl Engler, né en 1834 à Demlin en Pologne. Il s’agit d’un lointain cousin des Anglehart de la Gaspésie. Collection Peter Engler
Une lointaine parenté avec les Imhof
Dans le même document de 1406 répertoriant les verriers du Spessart se trouvent deux individus Imhof : Heintz et Henne der Junge Imhof (le Jeune). Or, surprise, notre chromosome Y correspond également avec deux individus Imhof vivant maintenant aux États-Unis, mais dont les origines remontent à la Bavière du Nord. Le chromosome Y commun aux Imhof et Engelhardt nous ramène probablement au moment de la création des premiers patronymes dans les années 1300. Un verrier semble être l’ancêtre en
Hyppolite Anglehart, né en 1845 à Percé, et sa femme Johanne Blais. Collection Gertrude Dupuis Cousineau
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[NOS FAMILLES]
commun aux deux groupes : un fils aurait pris le nom « Im hof » qui veut dire « travaillant au manoir », et l’autre aurait mérité le surnom de « lance/ange dur ». Cette découverte a le mérite d’appuyer solidement la présence de notre souche Engelhardt dans le Spessart, dès 1406, aux côtés des Imhof, leurs proches cousins. Encore ici, c’est le partage et la transmission du même chromosome Y, et d’un même métier de pères en fils, qui appuient cette lointaine parenté.
L’ADN-Y relie sans équivoque notre souche gaspésienne à celle du Spessart. L’hypothèse des origines mercenaires de Jean-Baptiste Anglehart se voit renforcée par le fait même. Le Spessart fait partie des régions où le régiment de Brunswick a été levé. Les registres de Paspébiac donnent le nom d’Anne Kuhlwein comme celui de la mère du pionnier et l’information concorde avec la présence de ce nom de famille en Bavière du Nord au 18e siècle.
Du Spessart à la Gaspésie
Remerciements à Maurice Germain, à Steve Gilbert qui a analysé les SNP obtenus et a produit les calculs dérivés, à Pierre Gendreau-Hétu pour ses observations sur la linguistique derrière le patronyme et la révision de l’article. Tous font partie de l’équipe de Québec ADN.
Nous savons maintenant que les Engler et Engelhardt de Prusse proviennent d’anciennes familles verrières du Spessart. Cette découverte est renversante pour nos participants originaires de Pologne et n’aurait pas été possible sans la participation en amorce d’un Anglehart gaspésien. Marielle Lebrun, Léonard Anglehart et son père Antoine Anglehart, 1947. Collection Maurice Anglehart
[VOTRE MAGAZINE]
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Correctif du n° 201 -p. 50 : on aurait dû lire que la photo a été prise par Yolaine Sirois
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