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Magazine Gaspésie no. 200 - Quand l'art fait pop!

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MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021


N° 200 :

QUAND L’ART FAIT POP!

5

200e numéro

12

VOTRE MAGAZINE DEPUIS 200 NUMÉROS Marie-Josée Lemaire-Caplette

Jacques Bouchard

14

UN MONDE DE JOUETS : PORTRAIT DE L’ÂME D’UN COLLECTIONNEUR

Jean Pierre Bernard

16

LES TROIS BÉRETS ET LA GASPÉSIE, 1930-1950 : DES MINIATURES POUR LE MARCHÉ TOURISTIQUE

Jean-François Blanchette

19

LE GROUPE DES SIX, TROUBADOURS DE LA SCULPTURE

André Lapointe

20

LE SCULPTEUR RAYMOND BÉLANGER OU L’APPRIVOISEMENT D’UNE VOCATION TARDIVE

Gilles Gagné

22

8

Dossier

REGARD D’UN COLLECTIONNEUR SUR LA SCULPTURE POPULAIRE EN GASPÉSIE Adrien Levasseur

25

Dossier Couverture Réjean Bernier (1939-…) à Grande-Vallée, Autoportrait, peinture sur bois, 42 x 63 x 41,5 cm, 2006. Photo : Jacques Beardsell Collection Chantal Soucy

DE RÊVES ET DE RACINES : RÉJEAN PIPON, SCULPTEUR Émilie Devoe

28

Photoreportage

Vicky Boulay

L’ART POPULAIRE AU MUSÉE DE LA GASPÉSIE

30

UN TOUR DE LA GASPÉSIE MÉMORABLE

Cécile Gélinas

33

HOMMAGE À UNE PIONNIÈRE GASPÉSIENNE : MADELEINE LIZOTTE-BOUCHER, DITE MADO

Adrien Levasseur

HONORÉ HUNT : UN SCULPTEUR À HONORER

Chantal Soucy

39

À COLLECTION D’ENVERGURE… GRAVURES D’EXCEPTION

Jean-Louis Lebreux

41

POLO TOUS AZIMUTS

Priscilla Guy

44

Nos archives

Marie-Pierre Huard

46

Nos personnages

Jacques Bouchard, Bernard et Paul-Roger Boucher

48

Nos Gaspésiennes

Fidèle Thériault et Colette Béchard

PHOTOREPORTAGE D’ERIC GARSONNIN

UNE PASSION QUI DONNE DES AILES Johanne Gaudet

36

Œuvres : Noël Dufresne et la communauté

UNE FAMILLE AUX TALENTS DIVERSIFIÉS

Œuvre : Ernest Bélanger Photo : Philippe LeScelleur Collection Adrien Levasseur

Avril - Juillet 2021 200, vol. 58, no 1

LES ARCHIVES FAMILIALES, UN TRÉSOR RÉGIONAL

LE SOLDAT PAUL OUELLETTE, MATRICULE E-9344

DE QUÉBEC À LA GASPÉSIE : CATHERINE SAMSON-MORRIS-LERHE (1760-1828) Éditeur

50

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Nos évènements

UNE NUIT DANS LA RIVIÈRE CASCAPÉDIA

Raymond Arsenault Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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Avril – Juillet 2021 No 200, volume 58, numéro 1

Éditeur : Musée de la Gaspésie

Fondé en 1963, le Magazine Gaspésie est publié trois fois par an par le Musée de la Gaspésie. Par sa mission, le Magazine vise la diffusion des connaissances relatives à l’histoire, au patrimoine culturel et à l’identité des Gaspésiennes et des Gaspésiens. Il est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Comité de rédaction

Marie-Pierre Huard, Gabrielle Leduc, Marie-Josée Lemaire-Caplette, Paul Lemieux, Danièle Rail et Ginette Roy

Abonnements et ventes

Lindsay Fitzpatrick 418 368-1534 poste 104 boutique@museedelagaspesie.ca

Coordination et publicités

Gabrielle Leduc 418 368-1534 poste 102 coordo.direction@museedelagaspesie.ca

Rédactrice en chef

Marie-Josée Lemaire-Caplette 418 368-1534 poste 106 communication@museedelagaspesie.ca

Recherche iconographique

Vicky Boulay et Marie-Pierre Huard

Auteurs et collaborateurs

Raymond Arseneault, Colette Béchard, Jean Pierre Bernard, Jean-François Blanchette, Jacques Bouchard, Bernard Boucher, Paul-Roger Boucher, Vicky Boulay, Émilie Devoe, Gilles Gagné, Eric Garsonnin, Johanne Gaudet, Cécile Gélinas, Priscilla Guy, Marie-Pierre Huard, André Lapointe, Jean-Louis Lebreux, Adrien Levasseur, Chantal Soucy et Fidèle Thériault.

Conception graphique et infographie Maïlys Ory | Graphiste

Révision linguistique Robert Henry

Distribution en kiosque Jean-François Dupuis

Impression

Deschamps Impression

Plateforme numérique magazinegaspesie.ca

Dépôt légal Bibliothèque et Archives Canada, ISSN 1207-5280 (imprimé) ISSN 2561-410X (numérique) Bibliothèque et Archives nationales du Québec, ISBN 978-2-924362-23-5 (imprimé) Copyright Magazine Gaspésie Reproduction interdite sans autorisation Nous reconnaissons l’appui financier du gouvernement du Canada.

Toute personne intéressée à faire paraître des textes conformes à la politique rédactionnelle du Magazine Gaspésie est invitée à les soumettre à la rédactrice en chef. Cette dernière présente ensuite les articles reçus au comité de rédaction qui décide des textes à paraître, soit dans l’édition imprimée, soit dans l’édition numérique, ou les deux. Les auteurs sont priés de joindre à leurs textes les illustrations pertinentes. Le Magazine Gaspésie n’est pas un média écrit d’opinion, mais encourage le pluralisme des idées pour autant qu’elles reposent sur des fondements. La politique rédactionnelle laisse aux auteurs la responsabilité de leurs textes. Seuls les textes où cela est spécifiquement mentionné relèvent de l’éditeur. Droits d’auteur et droits de reproduction Toutes les demandes de reproduction doivent être acheminées à : Copibec (reproduction papier) : 514 288-1664 | 1 800 717-2022 | licences@copibec.qc.ca

Abonnement

1 an (3 nos) : Canada, 29 $ ; É.-U., 53 $ ; Outre-mer, 77 $ (taxes et frais de poste inclus)

Le 200e numéro du Magazine Gaspésie est tout en couleurs grâce aux caisses Desjardins de la Gaspésie.

Vente en kiosques

Prix à l’exemplaire : 10,25 $ (taxes en sus) - Liste des kiosques sur le site Web

Magazine Gaspésie

80, boulevard de Gaspé, Gaspé (Québec) G4X 1A9 418 368-1534 poste 102 magazine@museedelagaspesie.ca magazinegaspesie.ca


[AVANT-PROPOS]

DIAPORAMA PHOTO DE QUELQUES ARTISTES POPULAIRES

Magella Normand (1921-2000) de Cap-aux-Os dans son atelier, 1993. Photo : Cécile Gélinas Musée de la Gaspésie. Fonds Musée de la Gaspésie. P1/14/3

L

UN ART QUI NOUS RESSEMBLE

’art populaire couvre un large spectre et peut prendre une grande variété de formes. Certains parlent d’abord d’un art pratique ou utilitaire, période où l’on fabrique des objets à la main, des meubles surtout, mais aussi des vêtements et de la literie. Une chaise ornée de fioritures, un beurrier ornementé d’une fleur, une couverture rehaussée de broderies…

Couteau ayant appartenu à Joseph-Bernard St-Onge de Nouvelle, 1905. Il fait ce couteau lui-même à l’âge de 12 ans. Un arbre et des motifs sont sculptés sur le manche de merisier jaune alors que la lame est faite à partir d’une lime. À compter de 1958, il réalisera une série de miniatures avec ce couteau.

Une fantaisie vient enjoliver le côté pratique et c’est là que l’art populaire prend tout son sens : il embellit l’objet du quotidien pour le rendre plus agréable, tout en nécessitant certaines aptitudes. On le définit généralement par « le désir de donner un sens à la routine quotidienne du travail et de la vie domestique, et de l’humaniser »1. S’il est difficile de dater les débuts de l’art populaire avec précision, c’est cependant dans les années 1930 qu’il prend véritablement son essor au Québec. Natif des milieux agricoles, ce mouvement artistique est pratiqué pour combler les périodes

creuses. Les longues soirées d’hiver sont propices à laisser aller son imagination et à s’occuper les mains. On utilise les outils et la matière disponibles, souvent une simple aiguille et des bouts de tissu pour confectionner une courtepointe, ou un couteau ordinaire et un morceau de bois pour sculpter une statuette. Un peu plus tard, des matériaux multiples récupérés, des conserves aux coquillages, sont aussi utilisés. Les appellations de « gosseux » et de « patenteux », qui subsistent encore aujourd’hui, peuvent sembler péjoratives de prime abord. Toutefois, elles sont employées avec

C’est un art qui reproduit le quotidien et qui va l’idéaliser. L’art populaire […] c’est le cri du cœur qui s’exprime dans différentes facettes.2 Christian Denis, conservateur au Musée de la Civilisation

Musée de la Gaspésie Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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REPORTAGE SUR LÉONCE DURETTE ET SA MAISON Maison de Léonce Durette, surnommée « la maison en pin d’épices », à Saint-Ulric, 1993. Plusieurs artistes décorent l’extérieur de leur résidence ou agrémentent leur parterre de leurs œuvres. Musée de la Gaspésie. Fonds Musée de la Gaspésie. P1/14/3

tellement de chaleur, souvent même d’affection et parfois d’admiration, qu’il faut les voir pour ce qu’elles sont : de simples expressions familières.

De l’art pratique… à l’art traditionnel et éclaté

Les gosseux et les patenteux se laissent emporter par la création et se mettent à réaliser des animaux, des saynètes de leur vie quotidienne, des personnages, des crèches, des girouettes, des croix de chemin, des maquettes de bâtiments de leur village, etc. Ces pièces sont souvent très fidèles à la réalité et reflètent les conventions de l’époque. Plusieurs d’entre eux se découvrent un véritable talent. On retrouve dans leurs œuvres une naïveté, une spontanéité et une authenticité. À partir des années 1970, un aspect ludique, fantaisiste et parfois dérou-

tant vient s’ajouter alors que les traditions sont délaissées. Cette nouvelle liberté donne un deuxième souffle au mouvement et permet de créer sans contraintes. On commence à considérer cette forme d’expression comme de l’art, les gosseux deviennent des artistes. Certains d’entre eux ont l’imagination si débordante qu’on parle d’art indiscipliné.

Un art bien vivant

Bien que l’art populaire regroupe toutes créations visuelles issues de la culture populaire (ameublement, textile, céramique, peinture, etc.), on constate une prédominance pour la sculpture et c’est généralement elle qui nous vient d’abord à l’esprit. Le présent numéro va en ce sens. La Gaspésie se révèle une région des plus prolifiques en ce qui a trait à l’art populaire et nous ouvrons ici une petite fenêtre sur cet univers. Nous vous invitons à découvrir ces œuvres, mais surtout à aller à la rencontre de ces artistes talentueux de l’ombre et de ces passionnés toujours en quête de nouvelles pièces pour enrichir leur collection. Cet art, parfois méprisé, souvent incompris, est maintenant davantage reconnu. Les œuvres populaires ont fait leur entrée dans le cœur des gens et elles sont là pour y rester. Je remercie Chantal Soucy pour sa précieuse collaboration à ce numéro.

Un thème rassembleur pour un numéro festif

La présente thématique n’est pas le fruit d’un hasard. Pour son 200e numéro, l’équipe désirait aborder un sujet rassembleur et festif. On a souhaité présenter un thème à l’image du Magazine Gaspésie. Réalisée avec et pour les Gaspésiennes et les Gaspésiens d’origine, d’adoption et de cœur, la publication se veut le reflet de la petite et grande histoire de notre si belle région. Quoi de mieux que cet art qui « appartient au peuple, qui le caractérise et qui est répandu parmi lui »3 ? À l’image des gosseux gaspésiens, le Magazine Gaspésie a su faire preuve de débrouillardise et, au fil des ans, a su se forger une place dans vos cœurs. Le présent numéro s’ouvre ainsi avec un bref retour sur son histoire et son évolution, avec une attention particulièrement sur la vision de ses fondateurs, Michel LeMoignan et Claude Allard. C’est littéralement un tour de force qu’une revue d’histoire régionale soit toujours aussi vivante et c’est grâce à vous, chers abonnés, collaborateurs, bénévoles et partenaires. Je vous lève mon chapeau, bon 200e! Notes

1. Encyclopédie canadienne, « art populaire » 2. Portes ouvertes… au Musée de la Civilisation, « Collection d’art populaire », émission télévisuelle, Québec, Musée de la Civilisation et Télé-Québec pour le Canal Savoir, 2015, 27 min. 3. Trésor de la langue française, « populaire »

Marie-Josée Lemaire-Caplette

Rédactrice en chef du Magazine Gaspésie et responsable des communications, Musée de la Gaspésie

Méganne Perry Mélançon Députée de Gaspé à l’Assemblée nationale du Québec


[200e NUMÉRO]

DIAPORAMA DES 200 COUVERTURES DU MAGAZINE GASPÉSIE Visuel du 200e numéro du Magazine Gaspésie, réalisé à partir des couvertures de la revue, 2021. Graphisme : Maïlys Ory Magazine Gaspésie

VOTRE MAGAZINE DEPUIS 200 NUMÉROS Il faut mettre en évidence cette histoire vécue par les audacieux pionniers qui ont fait reculer la forêt, qui ont dompté les vagues en furie pour arracher à la mer le pain quotidien, qui ont frayé des sentiers de Matapédia à Gaspé, et n’ont pas craint de s’aventurer dans Gaspé-Nord, voyageant sur la grève, au pied des montagnes. […] Mais si nous acceptons que l’histoire englobe toutes les manifestations de la vie, on comprendra plus facilement que nous voulons atteindre toutes les classes de la société gaspésienne. […] de notre désir […] d’édifier un organisme vraiment solide qui fasse l’orgueil de tous les Gaspésiens et de tous les amateurs de la petite histoire. […] nous lançons notre Revue d’histoire afin d’établir un contact, un trait d’union entre tous les Gaspésiens. 1 Michel LeMoignan, cofondateur de la Société historique de la Gaspésie, 1963

Marie-Josée Lemaire-Caplette

Rédactrice en chef

C

’est en 1962 que Michel LeMoignan (1919-2000) de Grande-Rivière et Claude Allard (1923-2015) de Carleton-surMer concrétisent leur projet « de préserver de l’oubli les faits et gestes de nos ancêtres » 2. La Société historique de la Gaspésie voit le jour le 5 septembre 1962 dans un bureau du Séminaire de Gaspé. Dans les lettres patentes datées du 9 octobre de la même année, on y lit que son mandat sera de « colliger et

conserver […] les documents, les objets pouvant servir à l’histoire de la Gaspésie; étudier et faire connaître notre histoire régionale […]; publier une revue historique »3. Hommes passionnés et déterminés, ils se mettent tout de suite dans l’action et c’est le 22 février 1963 que paraît le premier numéro de la Revue d’histoire de la Gaspésie. Claude Allard en est le directeur et rédacteur en chef alors que Michel LeMoignan est le président de la Société.

En 1969, l’équipe accueille de nouveaux membres dont Jules Bélanger (1929-2021) de Nouvelle. Tour à tour responsable de la publicité, collaborateur, membre du comité de rédaction, président, ce dernier exercera divers rôles au sein de la Société historique, puis du Musée de la Gaspésie. Les plus marquants seront certainement celui de chapeauter le projet de musée qui se concrétisera en 1977 et celui de présider la campagne de Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[200e NUMÉRO] financement pour son agrandissement en 2009. Au fil des 200 numéros, la revue a connu différents noms, logos et formats. Son contenu aussi a évolué avec l’apparition de chroniques, dont une sur les femmes, et de dossiers thématiques. Ceux-ci sont maintenant récurrents depuis 2004 et marquent un tournant qui a redonné du souffle à la revue alors que Jean-Marie Fallu reprenait le flambeau de rédacteur en chef. Je vous invite d’ailleurs à relire son texte « Les 50 ans du Magazine Gaspésie : 1963-2013 » qui retrace l’historique avec force détails, en accès libre sur notre site Web. Plus récemment, l’histoire contemporaine a été intégrée alors que la facture visuelle a été actualisée pour devenir le Magazine Gaspésie que vous connaissez, tout en couleurs depuis 2019. Malgré ses hauts et ses bas, ses tentatives heureuses et parfois moins, certains aspects essentiels évoqués par M. Allard demeurent : le souci de la qualité et le souhait de traiter de l’histoire dans sa globalité, de celle des pionniers, des institutions et des organismes, des évènements et des origines, sans oublier « le folklore avec ses manifestations de l’âme populaire »4. Bref, aborder la petite et grande histoire de la Gaspésie sous toutes ses facettes.

La clé du succès

Déjà au départ, on se questionne sur sa survie. Dans son premier mot de rédacteur en chef, Claude Allard prend toute la mesure du défi, « de l’ampleur de l’entreprise » 5 qu’est la réalisation d’un périodique. Certains sont aussi sceptiques, y aura-t-il un intérêt dans la communauté? D’autres s’interrogent sur sa viabilité financière. Ils avaient tous vu juste : encore aujourd’hui, une vigilance de tous les instants est nécessaire. Alors, comment expliquer qu’une revue d’histoire régionale, avec une population relativement restreinte, soit toujours vivante? La réponse est simple : la générosité et l’implication des gens. Lors du 20e anniversaire de la revue en 1983, M. LeMoignan [6]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

témoignait : « Nous avons réalisé tout cela avec peu de personnel, avec des moyens de fortune. Le cœur et la détermination n’ont jamais fait défaut. »6. Près de 60 après la fondation du Magazine Gaspésie, ces mots sont demeurés vrais. Chaque numéro est produit grâce à une panoplie de bénévoles et de

contributions diverses qui rendent possible sa réalisation. Laissez-nous vous les présenter, ils sont le cœur du Magazine. D’abord, les précieux collaborateurs! Ces auteurs qui répondent aux appels de textes ou qui acceptent notre invitation, qui écrivent des articles et relatent des récits, qui effectuent des recherches

Jules Bélanger remet la plaque des fondateurs de la Société historique de la Gaspésie à Michel LeMoignan, années 1980. Musée de la Gaspésie. Fonds Musée de la Gaspésie. P1/16/1

Un bâtisseur et grand défenseur de la Gaspésie nous quitte Au moment de mettre la touche finale au numéro, nous apprenons le décès de monsieur Jules Bélanger (1929-2021). Auteur, historien, et surtout éducateur selon ses propres mots, il a contribué de façon exceptionnelle au développement et au rayonnement de la Gaspésie. Il s’est investi dans de nombreuses causes culturelles et sociales, et il était intimement lié au Magazine Gaspésie et au Musée de la Gaspésie. Je me souviens, entre autres, de cette délicate attention qu’il avait de me téléphoner après chaque sortie d’un numéro pour en discuter. Enthousiaste, l’esprit vif, il avait envie de partager. Je crois que c’était sa façon de garder un lien privilégié avec cette publication qu’il affectionnait particulièrement. Merci M. Bélanger, nous veillerons à ce que votre héritage demeure bien vivant.


[200e NUMÉRO]

Claude Allard, vers 1975. Photo : Ladislas Pordan Musée de la Gaspésie. Fonds Jules Bélanger. P40/13/26

et peaufinent leur rédaction, le tout avec enthousiasme et rigueur. Ce sont leurs histoires que vous lisez depuis 200 numéros. De l’historien au conteur, ils sont plus de 780 à avoir collaboré! Les textes sont ensuite lus, commentés et analysés par le comité de rédaction. Ce comité a connu plusieurs membres au fil du temps, tous y ont apporté une contribution remarquable, ne ménageant ni leur temps ni leurs efforts. Ce sont des alliés indispensables. Les photographies et documents qui viennent illustrer les textes proviennent en partie des archives

Des bénévoles font l’ensachage d’un numéro du Magazine Gaspésie, 2015. Musée de la Gaspésie

et des collections du Musée de la Gaspésie, une source incroyable dont bénéficie le Magazine. Ces illustrations sont complétées par vos propres archives que vous acceptez de partager ainsi que par d’autres provenant d’institutions diverses. Du réputé photographe aux musées américains, tous nous autorisent à utiliser leurs images gracieusement, faisant une « exception pour la Gaspésie ». Il faut aussi souligner la fidélité de nombreux partenaires. Le Magazine peut compter sur plusieurs annonceurs, anciens et nouveaux, qui soutiennent sans relâche son mandat. Ils sont essentiels à la survie de la revue. Après avoir été mis en page, alors que le numéro est enfin fignolé, il reste une étape cruciale : la distribution. Ce sont ces « chères dames », ce groupe de femmes assidues qui viennent insérer, étiqueter et emballer vos exemplaires. Ne vous laissez pas tromper, sous les rires et les bavardages, elles sont d’une efficacité impressionnante! Parallèlement, il y a le « bon monsieur Leduc » qui vient chercher les boîtes d’exemplaires et qui part remplir la trentaine de présentoirs un peu partout en Gaspésie, mais aussi à Sept-Îles et Montréal. Toujours de bonne humeur, il réalise la livraison avec minutie, consignant avec attention sa distribution. Puis il y a vous, chers lecteurs, chères lectrices! Vous êtes la raison d’être du Magazine Gaspésie. Contrairement aux appréhensions de départ, vous avez toujours été là, plus ou moins nombreux, à nous suivre. Comme abonnés, vous collectionnez les numéros, vous lisez chaque publication avec une grande attention, vous veillez à ce qu’il n’y ait pas de relâchement. Vos mots et suggestions nous motivent à aller de l’avant, à toujours nous dépasser. Votre rôle n’est pas banal, la continuité d’une des plus anciennes revues d’histoire régionale au Québec dépend des abonnements. Comme le disait si bien Michel LeMoignan : « Elle pourra s’épanouir,

Macaron de la revue Gaspésie, années 1980. Musée de la Gaspésie

se développer, exercer un rayonnement bienfaisant si tous nous font confiance et s’inscrivent immédiatement comme abonné à la Revue. Ce point est fondamental. Nous avons une occasion de prouver notre attachement à la Gaspésie. »7. Du 1er au 200e numéro, nous avons toujours autant besoin de vous. Pour conclure, je pense que je peux exprimer au nom de la dizaine de rédacteurs et rédactrices en chef qui se sont succédé à la barre, avec la collaboration constante de l’équipe du Musée de la Gaspésie et l’appui des membres du conseil d’administration, toute notre gratitude à tout un chacun d’avoir donné une si grande place au Magazine Gaspésie dans vos cœurs. C’est un immense privilège de vous écouter raconter des histoires et de pouvoir ensuite les partager pour que, tous ensemble, nous continuions d’écrire et de transmettre l’histoire de la Gaspésie.

Notes

1-2-3-4-5-7. Revue d’histoire de la Gaspésie, vol. 1, no 1 (no 1), 1963, p. 5-11, 47-48.

6. Michel LeMoignan, « Le 20e anniversaire de la Société historique », Gaspésie, vol. 20, no 4 (no 80), 1982, p. 3-5.

LISEZ L’HISTORIQUE : « LES 50 ANS DU MAGAZINE GASPÉSIE : 1963-2013 »


[DOSSIER]

Deux garçons avec leur chien présentent, sur le bord de la route, des bateaux miniatures en bois à vendre, entre 1950 et 1965. Photo : Charles-Eugène Bernard Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard et Estelle Allard. P67/B/2a/5/14

REGARD D’UN COLLECTIONNEUR SUR LA SCULPTURE POPULAIRE EN GASPÉSIE J’ai sillonné le Québec afin de découvrir ceux que j’appelle affectueusement « mes gosseux » et je me suis penché particulièrement sur ma région natale. À travers 40 ans de collectionnement, j’ai rencontré des centaines d’artistes populaires et développé une expertise sur le terrain. Je vous livre ici ma vision de l’art du peuple à travers ma lunette de Gaspésien.

Adrien Levasseur

Collectionneur, auteur de plusieurs publications sur l’art populaire et originaire de Sainte-Anne-des-Monts

L

a Gaspésie a toujours été reconnue comme une région d’attraits touristiques. Que de couples sont venus en voyage de [8]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

noces pour de près le de la mer, falaises qui

en faire le tour et voir rocher Percé! L’attrait de ses vagues et des longent la péninsule a

attiré nombre de visiteurs et continue d’influencer le touriste lorsqu’il s’agit de choisir un endroit pour les vacances.


[DOSSIER]

Léonce Durette (1932-2011) de Saint-Ulric, peinture sur bois, mâchoire de bœuf, poignées d'armoire, métal et clowns, 30,5 x 40,5 X 28 cm, vers 1975. Photo : Philippe LeScelleur Collection Adrien Levasseur

Dans les années 1950, nombreux sont les enfants et les adultes qui, postés sur le bord de la route 132, offrent aux voyageurs des petits bateaux à 50 sous l’unité et, parfois, un peu plus cher. C’est un peu comme ça qu’a débuté, dans cette belle région, de façon non officielle, l’art populaire sur le plan de la sculpture. Nourris par un touriste friand de souvenirs, ces petits bateaux ont pris le large pour jeter l’ancre dans divers ports des villes du Canada et d’ailleurs. Je me souviens de ces vendeurs, ces enfants, parfois par groupe de deux ou trois avec leur gros chien attelé sur un « banneau » (petite charrette) du temps. Exposés souvent en plein soleil, au détour d’une courbe, du plus haut de leurs bras, ils braquaient des bateaux en arrêtant les autos pour vendre ceux fabriqués par le paternel.

L’art du peuple

divertir. Plus souvent qu’autrement, on ne les vend pas, on les offre en cadeau ou on les garde pour l’utilité familiale. Il va de soi que, pour certains, ces petits bateaux ont eux aussi une fin utile, ils aident la famille à passer à travers la misère. L’art populaire a évolué avec son temps. D’une terminologie de « gosseux », on est passé à une expression plus raffinée « d’artistes populaires ». Ils sont autodidactes, possèdent souvent une formation collégiale ou universitaire, pratiquent une profession libérale, connaissent l’art, mais ne l’ont jamais pratiqué. Souvent, une petite lumière clignote en eux, mais ils attendent avant de passer à l’action. Généralement, l’attente est longue. La retraite donne à plusieurs l’occasion de se lâcher « lousse » et de créer. Il y a aussi, en parallèle, ces jeunes qui débordent d’idées créatrices et qui ne patientent pas aussi longtemps avant de passer à l’action. Fréquemment, le jeune est influencé par sa famille, ayant vu ses parents créer pour le plaisir, le loisir et, parfois, pour le besoin, et il poursuit ainsi la tradition. Dans ce sillon de l’évolution où le modernisme nous entraîne, l’art populaire continue de se définir comme l’art du peuple, un art qui

n’est toujours pas encore enseigné, j’oserais dire même mentionné dans nos universités, un art qui n’est pas paramétré et qui ne se définit que par sa création. Pour certains, il évoque de vieux souvenirs enfouis dans leur subconscient que l’occasion donne la chance de réaliser en les folklorisant et en laissant aller leur imaginaire et leur fantaisie. Ainsi, il ne serait pas surprenant par exemple qu’un quidam sculpte une vache rose avec des boucles d’oreilles et du « cutex » sur les sabots ou encore avec une paire de lorgnons. Il est certain que cette vache n’a jamais existé, mais, dans la tête de l’artiste, elle a pris forme. Pour le collectionneur, elle sera vite convoitée.

Du dépouillement au collectionnement

Il y a, dans les années 1960, un balayage assez radical par les « pickers », aussi appelés « ramasseux » ou revendeurs, qui arpentent les campagnes gaspésiennes pour les dépouiller de leurs antiquités à des prix dérisoires. Celles-ci prennent souvent la route vers les États-Unis. Toujours en parallèle, l’avènement et l’éclatement de l’art populaire à la fin des années 1900

Raynald Cullen (1927-2009) de Carleton-sur-Mer met la dernière touche à un macareux dans son atelier, 1993. Photo : Jean-Marie Fallu Musée de la Gaspésie. Fonds Musée de la Gaspésie. P1/14/3

Ils l’ignorent, mais ces gosseux du temps créent des œuvres d’art populaire. Ils passent leur hiver à fabriquer ces petits bateaux qui les aideront l’été venu à arrondir leurs fins de mois si la pêche n’est pas à son meilleur. Pour plusieurs, cette production de petits bateaux les amène à faire autre chose, tels des oiseaux, des poissons et quoi encore! L’art populaire, c’est l’art du peuple, c’est un art simple. Au début du siècle, c’est un art pratique. On fait des tables, on sculpte des tabernacles, on fabrique des jouets aux enfants, on s’amuse à créer, à se Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER]

Léonard « Léo » Lapierre (1928-2014) de Gaspé, Lapins en raquettes, bois et verre, 107 x 33 x 2,5 cm. Musée de la Gaspésie. Don de Jeanne d’Arc Leblanc

et au début des années 2000 font éclore et sortir au grand jour les collectionneurs. Préalablement, il y avait bien des collectionneurs, mais aussi discrets que peu nombreux. Il y avait, je crois, une certaine gêne de s’afficher tout comme le « gosseux du temps » qui se terrait dans sa cave ou dans son garage. Aujourd’hui, les collectionneurs sont nombreux à se tourner vers cette forme d’expression artistique. L’art populaire est devenu moderne, les designers s’en servent pour mixer leur décor moderne avec de l’art populaire ancien et/ou contemporain. Malgré ce phénomène, les ramasseux poursuivent de façon plus discrète leur tournée, mais les antiquités sont de plus en plus rares dans les régions rurales.

quelques générations passées, mais, aujourd’hui, les femmes font elles aussi des sculptures populaires, lesquelles diffèrent peu de celles des hommes. Il y en a une qui, selon moi, a marqué de façon toute discrète l’art populaire gaspésien : Madeleine Lizotte-Boucher, dite Mado, de Madeleine-Centre. Elle a été une pionnière en ouvrant sa petite boutique face à la mer où elle vendait ses propres créations et celles de son mari. Mes nombreux voyages autour de la Gaspésie m’ont permis de découvrir des êtres attachants par leur personnalité tout comme par leurs créations. J’ai reçu d’eux un accueil bienveillant, plusieurs m’ont raconté leur vie, à travers leurs joies et leurs misères, évoquant surtout la joie qu’ils éprouvent à créer les objets qui leur plaisent. Ces artistes contribuent à enrichir notre patrimoine par leur production et ont sans doute permis de stimuler la relève. Nommons, à titre indicatif, certains de ces créateurs de notre région dont plusieurs de leurs œuvres sont dans des musées : Léo Lapierre de Gaspé, Magella Normand de Cap-aux-Os, Honoré Hunt de Pabos

Des créateurs diversifiés

En art populaire, la création rejoint toutes les classes de la société sans distinction d’ethnies, de professions ou de sexes. Toutefois, on a la forte tendance à attribuer ce rôle à des hommes. Oui, c’est vrai pour [10]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

Magella Normand (1921-2000) de Cap-aux-Os, Paon, peinture sur bois et tiges métalliques, 38 x 43 x 51 cm. Musée de la Gaspésie

Mills, les frères Émilien et Réjean Bernier de Cloridorme, Réjean Pipon et Pierre Bougie de L’Anse-au-Griffon, Léonce Durette de Saint-Ulric, Valmont Bélanger de Matane, Steve Chiasson et Normand Chevarie des Îles-de-la-Madeleine, Raynald Cullen de Carleton-sur-Mer, Yvon Côté de Grande-Vallée et combien d’autres encore… La Gaspésie est sans doute l’une des régions au Québec où l’art populaire s’est le plus développé, elle poursuit son émancipation, mais sur une moins grande échelle. Si la Gaspésie est une région phare pour la sculpture, il est bon de noter que, dans ce coin de pays, les gens ont un sens de la débrouillardise peu commun. Alors, pas surprenant de retrouver de magnifiques courtepointes toutes cousues à la main qui viennent réchauffer les familles dans leurs chaumières. Plusieurs musées, particulièrement le Musée canadien de l’histoire à Gatineau, conservent dans leurs voûtes de très belles courtepointes provenant de femmes gaspésiennes. Cette pratique du « fait maison » se transmet de mère en fille et de père en fils, établissant ainsi une forme de tradition non verbale qui alimente


[DOSSIER] le patrimoine. D’autres formes d’art populaire se sont développées qui répondent non seulement aux besoins de créer, mais aussi, souvent, aux besoins socio-économiques. Dans nos grosses familles gaspésiennes comme ailleurs, cet apprentissage est une forme économique et écologique. On ne jette rien, on « passe » au suivant.

Un art qui persiste

Nous sommes fiers de constater que beaucoup d’éléments favorables semblent vouloir assurer la pérennité et la stabilité de l’art populaire. Disons qu’entre autres : -il y a de plus en plus de sculpteurs à travers le Québec qui assurent une relève; -de nombreuses expositions se sont tenues au cours de la dernière décennie, ce qui favorise la mise en valeur des œuvres et de leurs créateurs; -quelques volumes sont venus vulgariser et illustrer cette forme

d’art rejoignant ainsi un autre public, celui des écoles, des universités et des amateurs d’art; -le public est devenu de plus en plus friand de ce qui se crée, fait à la main, délaissant un tant soit peu le prêt-à-porter; -la Gaspésie continue d’être un centre d’attraction touristique favorisant ainsi l’économie régionale; -les collectionneurs s’arrachent les pièces à gros prix, car la demande est forte. De plus, on constate qu’un public plus jeune, les 35-45 ans, courtise sans gêne ces artistes populaires. On dirait qu’ils se retrouvent dans cette forme d’art, car ils sont capables de marier dans leurs décors le moderne et l’art populaire. Dans toutes sociétés, il y a toujours des vagues, des modes, des courants de pensée. Certains passent, d’autres résistent; l’art populaire persiste et loin de perdre de la popularité, il en gagne. Ses adeptes s’en réjouissent. Et c’est tant

mieux! La Gaspésie garde le cap comme étant un château-phare de la création populaire au Québec; elle partage cette palme avec la belle région de Charlevoix. Pour en savoir plus : Adrien Levasseur, aux éditions Gid : L’art populaire dans le paysage québécois, 2015, 348 p. Les sculpteurs en art populaire au Québec, tome 1, 2008, 244 p.; tome 2, 2012, 216 p.

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Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER]

Magella Brousseau (1948-…) de Petite-Vallée tient une Gaspésienne, entouré de quelques-unes de ses créations, dont plusieurs voitures anciennes et des trains. Collection famille Brousseau

UNE FAMILLE AUX TALENTS DIVERSIFIÉS

« Les petits-enfants à Grégoire » comme les appelle l’ancienne doyenne du village Aurélie Côté, sont connus et reconnus à Petite-Vallée pour leur capacité à fabriquer à peu près n’importe quoi. Natifs de la colonie de Saint-Thomas-de-Cloridorme, les enfants de Gaston Brousseau apprennent très tôt à se débrouiller avec les moyens du bord. Les jouets sont rares, pas de problème, on s’en fabrique. Cette débrouillardise se transforme en loisirs fort utiles avec les années.

Jacques Bouchard

Beau-frère de Jean et Magella, et conjoint de Paulette Brousseau, résidents de Petite-Vallée

L

’aviation étant populaire dans les années 1950, les petitsenfants de Grégoire se construisent un « chef-d’œuvre » d’avion en bois, pour utiliser l’expression de leur mère Élianne Bernier, incluant l’hélice qui aurait pu les décapiter au moindre coup de vent. Le tout est attaché à un arbre qui sert également de balançoire. L’hiver, on se sert de traîneaux à neige non seulement pour s’amuser, mais également comme moyen de transport. La maîtresse d’école est voyagée du [12]

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village jusqu’à l’école de rang tous les lundis matin et est reconduite les vendredis sur le traîneau. Le chien, qui s’appelle « bonhomme », sert de moteur à ce traîneau à neige, dirigé par Jean, l’aîné des garçons.

Jean et ses jouets

Jean a conservé la bonne habitude de fabriquer de magnifiques jouets en bois, aujourd’hui nettement plus sécuritaires qu’autrefois, dont des traîneaux à neige. Il y a quelques années, il s’est lancé le défi de réaliser

une horloge grand-père. Après avoir obtenu différents plans, il en sélectionne un et achète le mécanisme. Puis, il fabrique le splendide meuble qui est composé de différentes essences de bois indigènes et exotiques. Cette sublime horloge orne dorénavant admirablement bien la salle à manger. Quelque peu nostalgique de son enfance, il reproduit en miniature et de mémoire la maison familiale qui était située sur la route de la colonie de Saint-Thomas-de-Cloridorme. Cette


[DOSSIER] fameuses goélettes Gaspésiennes que plusieurs concitoyens lui ont commandées pour décorer leur salon ou pour offrir en cadeau aux anciens propriétaires de ces joyaux de la pêche à la morue.

Paulette et ses vitraux

Paulette, la cadette des filles de cette famille de 13 enfants, ne s’en laisse pas imposer non plus. Elle a conçu l’ensemble des vitraux de l’armoire de cuisine fabriquée par son grand frère Jean. Dans son atelier, elle confectionne ses propres plans inspirés de ces œuvres d’art que l’on peut retrouver un peu partout sur la planète. Son plus récent vitrail a été remis à sa fille Sandra et représente Lily, la fidèle Labrador noire qui était membre de la famille depuis des

années. À une époque, elle devait réparer les avions de chasse de l’Aviation royale canadienne avec le peu de matériel qu’elle avait sous la main. Une partie de son talent s’est certainement développé durant cette période. Grâce à leurs nombreux et différents talents, ces membres de la famille Brousseau permettent à l’art populaire gaspésien de continuer à se développer tout en se maintenant au goût du jour.

DIAPORAMA PHOTO

Jean Brousseau (1940-…) de Petite-Vallée pose avec l’horloge grand-père qu’il a fabriquée. Collection famille Brousseau

maison a été la proie des flammes en 1957 et aucune photographie n’a été retrouvée. Il pousse ce projet jusqu’à inclure des répliques des meubles qui garnissaient cette maison.

Magella et ses bateaux

Magella est tout aussi habile. Il construit des répliques hors pair d’automobiles anciennes ainsi que des voiliers et des navires d’époque. La célèbre Grande Hermine de Jacques Cartier est l’une de ses brillantes réalisations. Après avoir effectué plusieurs recherches exhaustives, il s’applique à la tâche de fabriquer, en miniature, certaines des plus que

Paulette Brousseau (1957-…) de Petite-Vallée réalise un vitrail dans son atelier. Collection famille Brousseau

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[DOSSIER]

DIAPORAMA PHOTO Membre de la famille LePage, Voilier, bois, années 1900. Collection Adrien Collin

UN MONDE DE JOUETS : PORTRAIT DE L’ÂME D’UN COLLECTIONNEUR L’art populaire et les jouets ont toujours fait bon ménage. Lorsque la naïveté croise l’innovation technique, le mélange est explosif et donne aux rêves d’enfants un semblant de réalité. Et lorsque le collectionneur qui les recherche s’intéresse à l’âme du fabricant, la magie opère complètement. Dans ce texte, je vous invite à rencontrer le collectionneur gaspésien Adrien Collin, ce « capteur de rêves », en chair et en os.

Jean Pierre Bernard

Chroniqueur historique, résident de Barachois

L

orsque le collectionneur de jouets sort des sentiers battus et qu’il fait cohabiter le jouet fabriqué à la main avec le jouet industriel, il offre une diversité visuelle large d’interprétations sociohistoriques. Ceux qui connaissent Adrien Collin de Barachois le qualifient plus d’institution que de personnage. Cet expert de l’économie circulaire de l’agglomération de Percé est tout d’abord connu pour ses efforts afin de réduire l’empreinte environnementale des objets qu’il ramasse tout en contribuant au bien-être des individus et des collectivités. Le marché d’Adrien Collin est logé au cœur du village, dans l’ancienne école, premier site voué à l’éducation à Barachois avec l’arrivée des sœurs de Notre-Damedu-Saint-Rosaire de Rimouski en 1883. Modifié entre 1931 et 1951, l’ensemble scolaire est fermé au début des années 2000. L’école Centrale devient alors le lieu d’hébergement de la collection de jouets. [14]

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L’ADN de la collection

La fibre de collectionneur d’Adrien a commencé très jeune à se manifester. Pour lui, la résilience associée à la perte de son père en 1969, une entrée très précoce dans la vie adulte engendrée par la nécessité économique ainsi qu’une volonté de connaître le destin des humains derrière la fabrication de jouets ont forgé son âme de collectionneur. Lorsqu’on demande à Adrien de nous parler de ses jouets, de leur origine et des décisions entourant leur acquisition, on remarque l’étincelle de fierté dans ses yeux et l’étendue des connaissances sur le monde des jouets anciens. Une pièce en particulier est identifiée, celle d’un voilier sculpté par un membre de la famille LePage de Bougainville qui date du tout début du 20e siècle. Une pièce inestimable gardée respectueusement dans une boîte de conservation. On constate rapidement que la coque a sillonné un petit plan d’eau vu son état de détérioration. Le jouet s’inscrit dans l’histoire maritime de cette famille

jersiaise. Apprenti sur le Seaflower de la compagnie Robin en 1835, Thomas LePage fonde avec son beau-frère sa propre compagnie de pêche à la morue à Jersey. Elle est acculée à la faillite en 1843. LePage s’installe alors sur le lot numéro 10 du chemin de Bougainville, l’ancien chemin (New line Road) de Belle-Anse reliant Malbaie à Douglastown par l’intérieur des terres. Son épouse, Mary-Ann Le Marquand, est la fille du capitaine Francis Le Marquand. On voit donc une génétique maritime solidement incrustée dans le voilier miniature.

Artiste inconnu, Camion Gailuron, peinture sur bois, années 1960-1970. Collection Adrien Collin


Dans son imposante collection, Adrien possède aussi un jouet fabriqué par un père pour ses enfants, inspiré de la boulangerie Gailuron. Dans la seconde moitié des années 1960, une première grande marque nationale de pains envahit peu à peu le marché de Québec : Gailuron, issu d’un regroupement de marketing auquel adhèrent des boulangeries de tous les coins du Québec, tout en conservant leur indépendance. Les grandes campagnes publicitaires pour cette bannière bénéficient à chacune de ces boulangeries. Le camion de livraison d’Adrien aux couleurs de la compagnie provient d’un achat fait à Matane où la boulangerie Pelletier de l’avenue D’Amours était dépositaire de Gailuron. La création de ce jouet s’inscrit dans l’essence de l’art populaire tout en s’inspirant fortement de ce nouveau mouvement publicitaire.

Un siècle de jouets

Ainsi, à partir du navire de LePage, la chronologie des jouets de sa collection s’étend sur le siècle au complet, en alternance avec les jouets issus de l’art populaire et de l’industrie du cadeau de Noël. Poupées de porcelaine ou de chiffons datant du début du 20e siècle, chevaux de bois à ressort, véhicules à pédales, camions de la Belle Époque, trains électriques des années 1940, Tonka des années 1960 et superhéros contemporains ne constituent qu’une liste non exhaustive. Tous ces jouets

Le collectionneur Adrien Collin dans son marché. Photo : Maïté Samuel-Leduc

semblent à l’étroit dans cette pièce de 200 mètres carrés. Plusieurs ont une valeur importante, voire patrimoniale. Adrien Collin est de ces personnes dont les paroles viennent du cœur et de l’expérience. Sa collection nous parle de sa propre vie, c’est ce qui le rend si passionné. Car être passionné exige un dévouement, beaucoup de travail et la volonté de ne pas avoir peur de faire des erreurs. De quoi toucher les cœurs d’enfants de 7 à 77 ans.

Pour découvrir d’autres facettes de ce collectionneur d’exception, explorer plus longuement l’univers d’Adrien Collin, ses racines, sa philosophie, son lieu d’exposition et apprendre l’histoire d’autres jouets composant son imposante collection, je vous invite à consulter la version Web de cet article.

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Sonia Servant, Propriétaire Avril – 159 Juilletboul. 2021 | de MAGAZINE GASPÉSIE [15] Gaspé | 418 368-5433


[DOSSIER]

Quelques miniatures produites par André Bourgault pour le marché touristique au cours des années 1930 à 1950. Le violoneux, à l’avant, mesure 13,5 cm de haut. Collection privée

LES TROIS BÉRETS ET LA GASPÉSIE, 1930-1950 : DES MINIATURES POUR LE MARCHÉ TOURISTIQUE Les trois frères Bourgault de Saint-Jean-Port-Joli, Médard (1897-1967), André (1898-1958) et Jean-Julien Bourgault (1910-1996), communément appelés les Trois Bérets en raison de leur couvre-chef, ont su bénéficier du marché touristique gaspésien. Ils créent des souvenirs typiquement québécois qui correspondent à la demande pour des pièces représentant les traditions et la vie paysanne. Cet article présente quelques-uns des produits les plus accessibles qu’ils ont sculptés pour les touristes de la Gaspésie entre 1930 et 1950.

Jean-François Blanchette

Anthropologue et spécialiste de l’art populaire, conservateur au Musée canadien de l’histoire de 1979 à 2014

L

e développement des routes amène une augmentation significative du tourisme au Québec. En Gaspésie, l’inauguration [16]

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du boulevard Perron en juillet 1929 est un évènement marquant dans son développement. Cet afflux de touristes favorise l’économie locale

et le développement de l’artisanat qui est encouragé par les autorités gouvernementales. À cette époque, le tourisme est un moteur de


[DOSSIER] l’économie québécoise, après la pâte à papier et les mines. Le gouvernement ne lésine donc pas dans la promotion touristique, en valorisant les traditions ancestrales, la langue française et les paysages grandioses de la région. Il commandite également un inventaire provincial de l’artisanat que réalisent Jean-Marie Gauvreau et ses équipes à partir de 1937.

Les Trois Bérets et leurs apprentis

C’est l’époque de la mise en valeur des mains habiles. Avec la crise économique qui éclate en 1929, on s’évertue à identifier les artisans débrouillards qui ont du talent et du cœur au ventre. L’ethnologue Marius Barbeau du Musée national de l’homme (aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire) rend visite à Médard Bourgault en 1930. Il réalise le riche talent de ce menuisier qui a décoré l’extérieur et l’intérieur de sa demeure de pièces finement sculptées dans la pure tradition de l’art populaire. Avec l’agronome Georges Bouchard (député de Kamouraska à la Chambre des communes, cofondateur du Cercle des Fermières, auteur de Vieilles choses, vieilles gens) et le lieutenant-colonel Wilfrid Bovey (président du Canadian Handicrafts Guild), ils vantent le

Jean-Julien Bourgault, plaque en bas-relief d’un habitant avec sa tuque, bois naturel, 13 x 13 cm, 1939. Elle est signée au ciseau : « J. J. Bourgault » et on peut lire, au dos : « Percé. P.Q./July 12/39 ». Collection Chamard-Bergeron

talent de ce sculpteur authentique qu’il faut encourager. Médard installe une petite table près de sa maison et se met à offrir ses pièces aux touristes. Ses frères, Jean-Julien et André se joignent à lui en 1931, puis deux neveux, les frères Léon et Alphonse Toussaint, de même qu’une jeune sœur de Médard, Yvonne. Ces derniers produisent des figurines pour le marché touristique pendant que Médard se consacre aux œuvres majeures, comme il l’indique lui-même à Marius Barbeau : « Nous avons beaucoup de travail; l’on ne peut pas fournir à toutes les demandes. Pour moi, je travaille presque toujours dans les grosses pièces »1 que les Canadiens français désirent.

Une production raffinée

La demande du marché touristique dépasse toute attente. On désire des figurines qui représentent les habitants traditionnels du Québec, de petits souvenirs pratiques comme des signets et des coupe-papiers. Les pièces de cette époque sont généralement signées à la plume et elles sont peintes. L’observation des miniatures de cette époque permet de reconnaître le travail personnel des sculpteurs dans la représentation de visages individualisés au travers de cette foule de personnages issus d’une même communauté. Les détails des visages sont tels que, lorsque photographiés, on pense que ces pièces sont plusieurs fois plus grandes. Quand on les observe en réalité, on croit qu’ils n’ont pu être sculptés qu’à la loupe avec de minuscules outils très perfectionnés. Pourtant, il semble bien, selon les témoignages, que ce ne soit pas le cas. Ils auraient tous été sculptés avec des canifs, des ciseaux et des gouges ordinaires, puis peints minutieusement à la gouache. Plusieurs pièces anciennes ont perdu leurs couleurs vives originales, quoi qu’elles aient gagné en patine et empreinte du temps. Chacun sculpte avec raffinement et fins détails, les uns réussissant mieux que les autres. Les touristes sont très nombreux à s’arrêter aux ateliers pour voir travailler les sculpteurs et acheter

Léon Toussaint (Bourgault), couple polychrome d’une hauteur de 10,7 cm, années 1930. Les visages sont très expressifs, dont celui de la dame, ainsi que son châle qui sont sculptés avec beaucoup de précision; ce souci du détail est une caractéristique du travail des deux frères Toussaint au début des années 1930. Devant la base des personnages, on peut lire, écrit à l’encre argenté : « Gaspé/P.Q. ». Léon signe « Léon T. Bourgault », car sa mère Alice Bourgault est une sœur des réputés frères qui sont en demande. On y trouve aussi la première étampe de Saint-Jean-Port-Joli utilisée par les Bourgault : « Fait à St. Jean port Joli ». Collection privée

une pièce. Comme les touristes préfèrent les pièces peintes, les apprentis d’André et lui-même continueront d’ajouter de la couleur, car cela « leur donne de la vie ». Mais une tendance qui commence à s’installer, depuis l’atelier-école de Médard et Jean-Julien en 1940-1942, est de laisser les œuvres au bois naturel. Ces pièces se distinguent ainsi du plâtre peint, aux yeux de Jean-Marie Gauvreau qui parraine cet atelier grâce à un programme fédéralprovincial d’Aide à la jeunesse. Une partie de la production des souvenirs pour les touristes se fait directement chez soi, hors des ateliers. Cela permet un revenu d’appoint pour de nombreux artisans. Il convient de mentionner le rôle des femmes dans ce mouvement artisanal qu’on penserait l’exclusivité des hommes. Il n’est pas négligeable, au contraire. Les filles de Médard Bourgault ont touché à la sculpture ainsi que Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] de nombreuses autres femmes qui ont travaillé aux ateliers des Trois Bérets et dans d’autres ateliers, certaines d’entre elles y consacrant toute une carrière.

La Gaspésie, destination de choix

Dès les années 1930 et 1940, la Gaspésie est déjà une destination de choix. Pour sa part, Saint-JeanPort-Joli est un arrêt agréable en raison de la production artisanale et artistique, dont la sculpture. On trouve de nombreux kiosques de souvenirs sur la route vers Gaspé. Les promoteurs de l’artisanat québécois insistent pour qu’on déve-

loppe la capacité de produire suffisamment pour éliminer les importations de produits étrangers. Les ateliers de sculpture de Saint-JeanPort-Joli alimentent les marchands, les compagnies touristiques et les distributeurs, comme le grossiste Hedley V. Henderson de Bathurst, au Nouveau-Brunswick, qui approvisionne les boutiques de la Gaspésie. Ainsi, de très nombreuses œuvres créées à Saint-Jean-PortJoli se retrouvent en vente dans la péninsule. La valeur de l’artisanat qui sort de Saint-Jean-Port-Joli est imposante. Jean-Marie Gauvreau fait un rapport d’un voyage à Toronto à

Ateliers Bourgault, médaillons représentant un couple avec coiffures traditionnelles, bois polychrome, 5,25 x 3,25 cm, 1940. Au dos, on peut lire, écrit à la plume : « Purchased on Gaspe Peninsula/ 1940’s/Hand Carved ». Collection Charles Breton-Demeule

Oscar Drouin, ministre de l’Industrie et du Commerce, en octobre 1943. Il lui indique que la seule compagnie Robert Simpson Co. Ltd a commandé dans la région, pour le marché canadien, entre 1940 et 1943, des pièces d’artisanat valant 37  260 $. En valeur de 2020, cela équivaut à 556 875 $. Les Trois Bérets sont allés beaucoup plus loin dans le développement de leur art. Ils ont créé un mouvement de sculpture sur bois authentique et identitaire, car en plus de ces petites pièces pour le marché touristique, ils ont créé des œuvres magistrales qui se sont retrouvées sur tous les continents. Remerciements à Charles Breton-Demeule, Louise Chamard-Bergeron et Robert Bergeron pour leur collaboration à cet article. Pour en savoir plus : Jean-François Blanchette : « Les Trois Bérets et les ateliers de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli, 1930-1967 », Rabaska, Revue d’ethnologie de l’Amérique française, vol. 18, 2020, p. 11-42.

Du coq à l’âme, l’art populaire au Québec, Gatineau, Musée canadien de l’histoire et Les Presses de l’Université d’Ottawa, Ottawa, 2014, p. 72-88. Note

Jean-Julien Bourgault, couple polychrome sculpté avec menus détails d’une hauteur de 10,7 cm, peinture sur bois. Les couleurs des deux personnages sont demeurées belles et non affadies. Les deux sculptures sont signées à la plume, sur la base à droite : « Jean-J. Bourgault », et sous la base une étampe indique « Fait à St Jean Port Joli/Québec ». Sous la base de l’homme, on a collé un diachylon sur l’étampe du lieu de fabrication; on peut y lire, écrit à l’encre bleue : « Gaspé/Peninsula/1938 » qui serait le lieu et l’année d’acquisition de l’acheteur. [18]privée MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021 Collection

1. Archives de la Côte-du-Sud, Fonds Médard Bourgault, F050/1/4, Médard Bourgault à Marius Barbeau, 28 décembre 1934.

VISITEZ L’EXPOSITION VIRTUELLE DU COQ À L’ÂME


Le Groupe des Six, troubadours de la sculpture Fondé à Saint-Jean-Port-Joli avant de s’installer à Saint-Ulric vers la fin des années 1970, les six diplômés de l’école Bourgeault organise en toute spontanéité, symposiums et évènements de sculpture en direct. Pendant une dizaine d’années, ils sillonnent le Québec, de Rimouski à Québec passant par Trois-Rivières, Les Méchins et même Saint-Jeande-Cherbourg, village de l’arrièrepays gaspésien. Par la suite, ils se dirigent vers la France pour participer au 40e anniversaire du débarquement à Dieppe et célébrer à Saint-Malo les fêtes 1534-1984. « Troubadours des formes et ménestrels de la paix »1 immunisés contre l’élitisme, le collectif va à la rencontre du public. Leur philosophie, être proche des gens. Emmener l’art au monde, même dans les petits villages, véhiculer une poésie des formes entre la figuration et l’abstraction, entre le rêve et la réalité et transmettre un message de paix.

De 1976 à 1984, ils développent une dimension sociale de l’art, trait marquant des symposiums de sculpture en inventant un nouveau type de « sculpture spectacle ». Enfants, citoyens, touristes, tous sont fascinés par les formes qui apparaissent dans un concert de scie à chaîne. Un véritable rendez-vous avec le public pendant 10 jours de création en direct, jusqu’à la finition lisse et épurée des sculptures qui resteront sur place. Chaque membre travaille sur une pièce unique en ne perdant pas de vue que l’ensemble des sculptures formera une installation qui prendra la forme d’un jardin et laissera une trace tangible de l’évènement. Le Groupe des Six défie le principe que l’art ne saurait trouver place dans les villes, villages et régions périphériques. Qu’il reste un phénomène exclusif aux grands centres urbains. Tout en se distinguant de la production traditionnelle, le Groupe des Six se veut une

Liste des manifestations 1975 : Festival de la Mitis (Mont-Joli) 1976 : Festival du tabac (Saint-Thomas de Joliette) 1977 : Festival du blé d’Inde (Trois-Rivières) 1977 : Festival de la crevette (Matane) 1978 : Festival on reste et on fête (Saint-Jean-de-Cherbourg) 1979 : Festival d’automne (Rimouski) 1980 : Festival d’été de Québec (Québec)

Le Groupe des Six au Festival d’été de Québec, 1980. De gauche à droite : Marcel Larochelle, artiste invité, André Lapointe, Jean Petipas, Raymond Brouillard, Adalbert Lord (Dalo), Mao, Pascale Archambault et Hugo Chouinard. Photo : André Boucher

1980 : Centenaire des Méchins (Les Méchins) 1982 : 40e anniversaire du Débarquement (Dieppe)

[DOSSIER]

André Lapointe Sculpteur

Le Groupe des Six au festival du tabac de SaintThomas de Joliette, 1976. De gauche à droite : André Lapointe, Adalbert Lord (Dalo), Bernard Labbé, et Daniel Hamelin. Collection Groupe des Six

bouffée d’air frais qui n’a rien à voir avec les contraintes imposées par la fin des mouvements modernistes et appuie la remise en question des musées et des galeries. « Un vent de liberté venu de l’Est »2 titre Le Soleil du samedi 12 juillet 1980. Le Groupe des Six, qui doit son nom au poète et écrivain Pierrot Léger, se compose dans sa première cohorte de Hugo Chouinard (Maria), Daniel Hammelin (Saint-Hyacinthe); Bernard Labbé (Saint-Georges); Mario Lamare (Québec) André Lapointe (Mont-Louis-Matane) et Adalbert Lord, dit DALO (Saint-Juste-du-Lac). En 1978, trois membres sont remplacés par Pascale Archambault (Québec); Raymond Brouillard (SaintHyacinthe) et Jean Petitpas (SeptÎles). En 1980, l’artiste Mao (Percé) et Marcel Larochelle (Québec) se sont joints au Groupe lors du Festival d’été de Québec. Notes

1. Serge Fisette, Symposiums de sculpture au Québec 1964-1997, Centre de diffusion 3D 2. Lucie Bernard, « Un vent de liberté venu de l’Est », Le Soleil, samedi 12 juillet 1980.

DIAPORAMA PHOTO

1984 : Fêtes de 1534-1984 (Saint-Malo) Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] Raymond Bélanger (1940-…) de Nouvelle et sa sculpture Cygne chanteur et femme, tilleul naturel, 71 x 79 x 71 cm, 2005. Cette sculpture a demandé environ un an de travail. Photo : Gilles Gagné Collection de l’artiste

LE SCULPTEUR RAYMOND BÉLANGER OU L’APPRIVOISEMENT D’UNE VOCATION TARDIVE Le sculpteur Raymond Bélanger de Nouvelle s’est intéressé à son art sur le tard. Il a 59 ans quand il commence à travailler le bois. Ce n’est pas parce qu’il est autodidacte qu’il se simplifie la tâche pour autant. Plusieurs pièces sont sculptées à partir d’un seul morceau ou sont très détaillées et demandent une minutie particulière.

Gilles Gagné

Journaliste et résident de Carleton-sur-Mer

C

’est en 1999 que tout débute. Ce soudeur de profession prend alors soin de sa mère depuis 14 ans, après 30 ans à rouler sa bosse du Saguenay–Lac-SaintJean à Fort McMurray, en Alberta, en passant par Sept-Îles, où il a vécu 21 ans. « L’état de ma mère se détériorait et elle ne pouvait plus être seule. Je ne pouvais plus trop m’éloigner. Il fallait que je me trouve quelque chose à faire dans la maison. J’étais assez habile en [20]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

soudure et j’ai regardé ce que je pouvais faire en sculpture; on appelait ça « gosser » le bois. » M. Bélanger raconte qu’il a débuté avec des couteaux inappropriés. Puis, des membres de sa famille lui offrent un bon d’achat pour qu’il s’équipe convenablement. Il commande alors pour 100 $ de couteaux dans le catalogue de Lee Valley, et commence à se faire un portfolio. Peu après ses débuts, il se rend à Saint-Jean-PortJoli, mais pas pour suivre des cours. Il

veut apprendre à « acheter les bouts de bois », comme il dit, et prendre des références en Montérégie ou dans les Bois-Francs pour commander les essences désirées.

Des sculptures d’un seul morceau

« Je suis un autodidacte. Il a fallu que je travaille. J’ai acheté des revues, des livres. Je n’ai jamais gaspillé trop de bois. » ajoute Raymond Bélanger. Il opte aussi pour la


[DOSSIER] méthode difficile, c’est-à-dire réaliser des sculptures à partir d’un seul morceau. Ainsi, quand il choisit de faire un longiligne violoneux, il cisèle les bras, les jambes et la tête sans faire de collage, ce qui requiert une maîtrise de mouvement assez remarquable. Seuls le chapeau et le violon sont produits séparément. « Ça prend des couteaux qui coupent beaucoup, beaucoup. C’est facile quand ça coupe. Sinon, ça brise, parce qu’on force. », dit-il. « Il faut être certain de mettre le couteau à la bonne place. Ça aide d’avoir un dessin. Je fais mes croquis

moi-même. Je connais mes notes. », précise-t-il en parlant de ses points de repère sur papier. Matinal, une habitude acquise sur les chantiers de construction, Raymond Bélanger entre souvent dans son atelier à 4 ou 5 h du matin, et déclare sa journée de sculpture complète à midi. « Il faut être seul dans notre bulle. J’ai toujours la radio ouverte, et j’écoute les nouvelles, mais le son n’est pas fort. Je ne pourrais pas sculpter en prenant un verre, avec quelqu’un derrière qui parle. C’est pas possible. Ça aide d’être solitaire. », souligne-t-il.

Des pièces et des sujets variés

Raymond Bélanger, Le violoneux, peinture sur pin, 30,5 x 56 x 20 cm, 2016. Le violon mesure 15 cm de long; la touche et la clé sont en ébène, la tête en érable, la caisse de résonnance en cèdre rouge alors que les cordes sont réalisées avec du fil de pêche. Photo : Gilles Gagné Collection de l’artiste

Les sujets qui l’inspirent sont multiples. « Il doit y avoir un défi, comme essayer de faire une pièce sans collage. Il y a des morceaux qui m’ont pris 7 ou 8 ans à compléter. J’ai plusieurs morceaux en chantier en même temps. », explique Raymond Bélanger. ll réalise aussi des basreliefs, des demi-reliefs et des hautsreliefs en guise de murales, puis des statues, des pièces miniatures, comme des petits bottillons. Là encore, des œuvres requérant beaucoup de minutie. Il n’a jamais essayé la sculpture de la pierre. Ses essences de bois préférées sont le tilleul et le noyer, des espèces rares en Gaspésie. « Le tilleul offre de la facilité en sculpture, et on voit plus les détails, comme pour le noyer, qui est mon deuxième bois préféré. Pour sculpter le bois franc, ça prend des couteaux spéciaux, des burins, des maillets. J’aime moins ça. » Il répond aussi à des commandes. « J’ai fait un oiseau, un aigle à tête blanche d’une envergure de 7-8 pieds (2 à 2,5 mètres) pour JeanClaude Landry, qui vit à Miguasha. Un monteur de lignes vivant à SaintLouis-de-Gonzague, Denis Lavoie, a reçu comme cadeau de sa blonde Mado un monteur de lignes, justement, qu’elle a commandé pour lui. » Il lui est arrivé d’exposer son travail. « J’ai détesté ça. Les gens m’appelaient et ils voulaient négocier. C’était souvent des touristes. C’est l’fun de

Raymond Bélanger, Le monteur de lignes, tilleul naturel, 152,4 x 13 cm, vers 2018. L’œuvre est réalisée dans un seul morceau de bois d’une longueur de 5 pieds à l’exception de la casquette. Les accessoires, lunettes, ceintures, etc., ont aussi été confectionnés par l’artiste. Photo : René-Ian St-Louis Collection Denis Lavoie

se faire dire que t’es vaillant, que t’es bon, mais c’est pas payant. J’en ai vendu beaucoup des pièces, mais je ne vivrais pas avec ça. J’en vends encore beaucoup, mais c’est grâce au bouche-à-oreille. Je préfère ça. », tranche-t-il. Certaines de ses pièces se sont ainsi retrouvées en Alberta et en Nouvelle-Écosse. Il s’est servi de contacts à Saint-Jean-Port-Joli pour faire évaluer certaines de ses œuvres. L’une d’elles valait 8 000 $. Encore vigoureux à 80 ans, il commande maintenant peu de bois. « J’en fais moins. C’est dur dans les jointures. Il me reste bien des pièces à terminer. », dit-il en regardant un bison fort bien amorcé. Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER]

Vue de l’exposition La Promeneuse d’oiseaux et Cie à Percé. Photo : Claude Bouchard Collection Chantal Soucy

UNE PASSION QUI DONNE DES AILES Chantal Soucy a passé les 30 dernières années à sillonner le Québec pour aller à la rencontre des artistes en art populaire. Sa collection de quelque 250 pièces provient de toutes les régions, mais son exposition La Promeneuse d’oiseaux et Cie met surtout en lumière des artistes de l’Est-du-Québec. Rencontre avec une passionnée.

Johanne Gaudet

Fondatrice et directrice de la galerie Go Art

L

es artistes de l’art populaire ont un imaginaire débordant qui emprunte des voies étranges, souvent ludiques, toujours savoureuses. Dans le village où j’ai passé mes étés d’enfance, les parterres regorgeaient de personnages et d’animaux sculptés dans le bois, rappelant des scènes de la vie quotidienne, vécue ou imaginée, avec son curé, ses buveurs de bière, ses pêcheurs et autres pécheurs et pécheresses. Les artistes les fabriquaient l’hiver, saison creuse sur la ferme, et les exposaient l’été pour animer les quelques touristes de passage, et éventuellement leur soutirer une conversation. Quand j’ai visité l’exposition La Promeneuse d’oiseaux et Cie à [22]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

Percé, j’ai pensé à toutes les conversations qu’avait dû avoir Chantal Soucy, l’heureuse propriétaire de cette collection. « 250 pièces, peutêtre plus… » m’a-t-elle confié. « La Promeneuse d’oiseaux », c’est le surnom que lui donnent les artistes dont elle collectionne et promène les œuvres à travers le Québec. « Les oiseaux se trouvent au cœur de ma collection. Les sculpteurs sont aussi des oiseaux rares. Pour mon expo, j’ai commandé une sculpture à l’artiste Réjean Bernier qui l’a réalisée avec tant de générosité qu’elle en est devenue la pièce vedette. Certains trouvent qu’il y a une ressemblance entre la sculpture et la collectionneuse que je suis… Peut-être le sourire! »

Chantal Soucy : drôle d’oiseau, cette collectionneuse!

« Je pense que mon intérêt pour l’art populaire et ses artistes provient de plusieurs sources qui se sont entremêlées et ont fini par guider mes acquisitions. D’abord, je suis née à Miguasha, en Gaspésie, un terreau fertile pour les arts populaires. Et puis, j’ai étudié les Arts et traditions populaires et je suis ethnologue de formation. J’ai aussi eu la chance de travailler dans la nature pour la Sépaq et Parcs Canada, puis au Musée de la Gaspésie. Des années durant, mon contact quotidien avec la nature m’a permis de développer un grand intérêt pour les oiseaux marins et la faune ailée, notamment


[DOSSIER] sur ce fabuleux sanctuaire d’oiseaux qu’est l’île Bonaventure. Quant à ma passion pour la Gaspésie et ses créateurs, ce sont des projets de recherche documentaire et iconographique qui me les ont révélés et fait aimer. » « La première pièce que j’ai acquise est un petit serpent articulé de Réjean Pipon, un sculpteur de L’Anse-au-Griffon. Cette pièce a été présentée dans une exposition de jouets au Musée de la Gaspésie, en 1980. Cette sculpture de l’univers enfantin m’a peut-être inconsciemment donné la piqûre. » Il faudra patienter jusqu’en 1993 pour que Chantal Soucy commence « officiellement » sa collection gaspésienne grâce à Magella Normand de Cap-aux-Os qui l’introduit dans son fascinant univers animalier. Étrangement, c’est à Québec où elle a élu domicile en novembre 1987 que Chantal développe son goût pour les sculptures populaires, surtout les représentations d’oiseaux imaginaires. « Probablement une façon de garder le contact avec ma région natale. » Un début de collectionnement lent, petit budget, petites sculptures, un oiseau à la fois au hasard de ses promenades dans le Vieux-Québec. Les oiseaux panachés de Félicien Lévesque, puis les étranges poules dodues de Roger Dumont. Son appartement devient une volière! Les œuvres que Chantal acquiert se diversifient au fil des

VISITEZ L’EXPOSITION LA PROMENEUSE D’OISEAUX ET CIE AVEC CHANTAL SOUCY

Réjean Bernier (1939-…) à Grande-Vallée, La Promeneuse d’oiseaux, peinture sur bois, 67 x 84 x 58 cm, 2005. Photo : Jacques Beardsell Collection Chantal Soucy

ans et des expositions qu’elle organise. Elle vit maintenant avec toute une ménagerie. « Des pièces coup de cœur, surtout en bois et très colorées. Je n’aime pas les pièces trop parfaites. Les sculpteurs sont des gens vrais. Ils pratiquent un art vrai, souvent ludique et naïf qui émane davantage du cœur que de la culture savante. »

Des rencontres fascinantes

Chantal Soucy, après une visite chez le sculpteur Réjean Pipon de L’Anse-au-Griffon, en juin 2009. Une belle récolte de sculptures : mouche géante et petit chien blanc. Photo : Denis Dufour

« L’activité de collectionnement m’a fait et me fait encore rencontrer des personnes géniales, hors du commun. Des liens d’amitié se sont tissés avec plusieurs des artistes, presque des liens familiaux. J’aime penser que ma collection met en lumière la culture matérielle de ces sculpteurs autodidactes. Les pièces

que j’ai acquises et que j’ai intégrées à mes expositions montrent un pan de l’histoire populaire de l’Est-duQuébec, qui traduit le rapport que ces artistes ingénieux entretiennent avec l’environnement, qu’ils ont contemplé et qu’ils ont reproduit à petite échelle à partir des matériaux que leur offre la nature. »

Un art vivant, joyeux et coloré

On recense près de 350 créateurs en art populaire au Québec, mais bien peu de leurs pièces sont exposées. Il y a des festivals, des salons et d’autres évènements qui font connaître l’art populaire et les artistes de l’heure. Il y a notamment le Festival de sculptures d’art populaire à Saint-Ulric de Matane. Pour Chantal Soucy, « la magie de la création, je la retrouve Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER]

Un bestiaire foisonnant Les animaux arrivent bel et bien au premier rang des thèmes chers aux artistes. Des animaux de la ferme (veaux, vaches, cochons), des animaux sauvages (castors, porcs-épics, mouffettes), mais aussi des animaux exotiques (éléphants, serpents, crocodiles) apparaissent dans la pièce de bois de l’artiste. Chaque animal affiche la fantaisie de son créateur et son imaginaire, que ce soit par le choix des matériaux, des couleurs, la taille de la pièce, les attributs de l’animal. Nul n’est surpris de voir un coq constitué de carapaces de homards, un hibou bleu ou une bête à cornes mi-vache mi-chèvre. Et dans cette animalerie, les coqs sont de loin les sculptures les plus répandues. Coqs, comme objets de décoration intérieure; coqs, comme virevent; coqs, sur le clocher de l’église. D’autres pièces racontent le quotidien de la vie sur la ferme et au village et à ce titre, notre histoire se raconte à travers des pièces mettant en scène les activités de la pêche et de la chasse, les rapports humains, les métiers traditionnels ou les thèmes bibliques. Selon son désir et sa vision des êtres et des choses, l’artiste non seulement sculpte un personnage ou une scène, mais il veut aussi traduire l’esprit qui les anime, parfois avec une pointe d’humour, parfois avec un regard critique sur son époque et ses semblables.

Isabelle Buisson (Mme Gérard Turcotte) (19221990) de Percé, La poule, peinture sur papier mâché, métal et tissu, 26 x 27 x 11 cm, vers 1970. Photo : Alfred Cassidy Collection Chantal Soucy

dans l’atelier du sculpteur, dans la simplicité et la chaleur du lieu. D’ailleurs, j’ai conçu mon exposition La Promeneuse d’oiseaux et Cie dans cet esprit, en recréant un grand atelier chaleureux où chacun des 24 sculpteurs présentés se distingue par son style et ses couleurs. ». « Je suis une collectionneuse qui aime ses pièces, aime les regarder, vivre avec elles et les partager avec les autres. Ma collection emprisonnée dans des boîtes, jamais! Après l’avoir présentée dans des musées depuis 2006, je l’ai enfin déposée chez moi, dans un petit coin de paradis que j’ai aménagé pour la

Sylvain Roy, Député de Bonaventure Porte-parole de la troisième opposition en Agriculture et alimentation,

Enseignement supérieur, Développement régional et de ruralité, [24]

Forêts, faune et parcs, Pêcheries et mariculture, Retraite, Habitation. MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

Pascal Riopel (1985-…) à Sainte-Adélaïdede-Pabos, Le touriste, peinture sur bois, 10 x 24,5 x 7 cm, 2013. Photo : Alfred Cassidy Collection Chantal Soucy

présenter aux visiteurs de passage, ici à Cap-Blanc, à Percé. Éventuellement, elle migrera vers un lieu de diffusion proche des artistes, en Gaspésie. J’ai en tête un lieu de diffusion idéal, il me reste à contacter mes futurs héritiers. » Remerciements à Chantal Soucy d’avoir partagé sa passion. L’exposition La Promeneuse d’oiseaux et Cie est ouverte au public durant l’été au 412, route 132 Ouest, Percé. Cet article est une version remaniée de deux publications en ligne parues sur le site de la galerie Go Art, le 7 décembre 2019 et le 5 janvier 2020.

« Depuis toujours, l’art joue un rôle important dans nos vies, il permet de nous émerveiller, de nous éblouir et d’avoir espoir en l’avenir grâce aux rêves que nous propose les différentes œuvres. Merci à nos artistes gaspésiens et gaspésiennes. »


[DOSSIER]

Maison de Réjean Pipon à L’Anse-au-Griffon. Photo : Eric Garsonnin

DE RÊVES ET DE RACINES : RÉJEAN PIPON, SCULPTEUR

D’abord considéré comme un « placoteux », un « gosseux », Réjean Pipon consacre de nombreuses années à la sculpture. De son atelier de L’Anse-au-Griffon, le sculpteur voit sa renommée grandir et dépasser les frontières de la Gaspésie. Il figure aujourd’hui parmi les artistes en art populaire reconnus au Québec. Son œuvre navigue entre la miniature et le grand format, entre un réalisme minutieux et une fantaisie assumée. Un univers aussi vaste et mouvant que la mer à ses pieds.

Émilie Devoe

Conseillère, gestion des ressources culturelles, Parcs Canada

D

’ascendance jersiaise, Réjean Pipon voit le jour à L’Anse-auGriffon en 1932. Il apprend à travailler le plâtre à l’École d’Arts et Métiers de Montréal dans les années 1950, et gagne d’abord sa vie en fabriquant, moulant et réparant des décors pour des lieux publics et des résidences privées. Après avoir sillonné le Québec et exercé mille métiers, du Lac-Saint-Jean à l’île

d’Anticosti, le Gaspésien revient au bercail et s’initie au travail du bois. Employé saisonnier au parc national Forillon, il profite de l’hiver pour se consacrer à la sculpture.

Des libellules géantes aux morues miniatures

Les œuvres de Pipon témoignent d’une maîtrise assurée de son matériau de prédilection : le bois. L’artiste

façonne, au fil des ans, un fascinant bestiaire imaginaire en ronde-bosse, composé de poissons et d’insectes gigantesques. Il en orne les murs extérieurs de sa demeure; sa « maison aux bibittes » a d’ailleurs fortement imprégné la mémoire des gens de la région. L’artiste conçoit aussi des personnages grandeur nature et de l’art sacré (des crèches et des croix, notamment). Une statue Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] où les changements se multiplient à un rythme effréné. « Il s’agit d’un élément nouveau de l’art populaire, qui n’avait pas sa raison d’être quand la société était traditionnelle, stable, durable. »3

Quatre œuvres exposées au parc national Forillon

À gauche : Réjean Pipon, détail de L’agriculture, bois naturel, 35 x 20,5 x 22 cm, 2010. Parcs Canada

À droite : Réjean Pipon, détail de La pêche, bois naturel, 35 x 20,5 x 15 cm, 2010. Parcs Canada

de sa création représentant SaintJean-Baptiste a longtemps orné le pignon de l’église du même nom à Cap-aux-Os, sur la rive sud de la péninsule de Forillon. Un Christ en croix de l’artiste s’y trouve toujours au centre du cimetière. D’un naturel très enjoué, l’artiste s’amuse aussi à réinterpréter des objets usuels. On retrouve dans son atelier une « épingle à couche » haute d’un mètre (3,3 pieds), et un couteau de poche atteignant deux mètres (6,5 pieds)! Ces œuvres imposantes, aux proportions souvent improbables, parfois simplement débitées à la scie mécanique, attirent le regard. Elles charment par leur candeur et leur esprit fantaisiste. Elles intriguent par leur facture brute et minimaliste. Passionné du vrai, de l’authentique, Pipon crée pour le plaisir de créer. Tout simplement. Parallèlement à ces grands formats, l’artiste réalise de toutes petites représentations, de véritables « tableaux sculptés » évoquant les activités traditionnelles des Gaspésiens. Cette série de modèles réduits, intitulée Scènes de la vie gaspésienne (La boucherie, La récolte des foins, [26]

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La fabrication du savon, Le barattage du beurre, La transformation de la morue, etc.), se distingue cette fois par son réalisme quasi didactique. Les personnages semblent y avoir été saisis sur le vif, en pleine besogne. Procédant sans croquis, l’artiste crée de manière intuitive, spontanée, sculptant directement le bois à la gouge et au couteau. Plusieurs ethnologues ont longtemps cru que ces modèles réduits, illustrant des travaux de la ferme ou de la forêt, par exemple, témoignaient d’un art populaire traditionnel. On les appelait des « mémoires en bois »1. Or, la compréhension de ces œuvres évolue au fil du temps. Certains spécialistes avancent aujourd’hui que ces mémoires en bois « sont des pièges d’interprétation, car on ne les fabrique que depuis l’avènement de la modernité. Les raisons mêmes de leur fabrication en témoignent : ces traditions n’existent plus! »2. Ainsi, en créant ces modèles réduits, les artistes auraient moins cherché à représenter leur quotidien qu’à exprimer une nostalgie, un attachement pour un passé révolu, dans une société

Inspirée par cette série de modèles réduits, l’équipe de Parcs Canada a commandé à Réjean Pipon quatre sculptures afin de les présenter dans l’exposition Ces Gaspésiens du bout du monde à la Maison DolbelRoberts, dans le secteur patrimonial de Grande-Grave, au parc national Forillon. « Quand on franchissait la porte de son atelier, se souvient Chantal Soucy, ancienne employée de Parcs Canada, ça sentait bon, ça sentait le bois, une odeur d’essences mélangées. On entrait dans un monde enchanté. » Ces œuvres, intitulées respectivement La pêche, La foresterie, L’agriculture et Le tourisme, évoquent les principales activités économiques de la péninsule de Forillon dans les années 1920-1940. Chaque modèle

Réjean Pipon (1932-2012) de L’Anse-au-Griffon dans son atelier, 1993. Photo : Jean-Marie Fallu Musée de la Gaspésie. Fonds Musée de la Gaspésie. P1/14/3


Réjean Pipon, Bibitte, bois naturel, 156 x 120 cm. Musée de la Gaspésie

réduit est un saisissant témoignage de la vie quotidienne et met en scène des petits personnages répétant des gestes appris de génération en génération. Une précieuse illustration du mode de vie des habitants de Forillon, de la main d’un artiste lui-même profondément enraciné au territoire de la région. Les sculptures présentées à la Maison Dolbel-Roberts, à l’image de l’œuvre entière de Pipon, présentent une facture rustique : compositions et formes simples, bois nu, équarrissage et coups de couteau apparents. Le sculpteur affectionne le cèdre et le pin blanc, bois typiquement gaspésiens, et qualifie luimême son style d’art naïf. Selon l’historienne de l’art Michelle Harvey, l’œuvre cadre avec le personnage : « Peu de fioritures, il est ce qu’il est, sans besoin de montrer une personnalité autre que la sienne. »4.

L’artiste est décédé en 2012. On trouve aujourd’hui ses œuvres dans de nombreuses collections muséales et collections privées. Près de chez nous, le Musée de la Gaspésie possède plusieurs de ses créations. Au printemps 2014, le Centre culturel Le Griffon de L’Anse-au-Griffon a présenté une exposition rétrospective de son travail. À Percé, l’ethnologue et collectionneuse Chantal Soucy présente, dans l’exposition La Promeneuse d’oiseaux et Cie, certaines œuvres de Pipon, dont la fameuse porte de son atelier, ornementée de sculptures de personnages et d’animaux, un coup de cœur pour les visiteurs. Selon elle, « l’artiste Réjean Pipon était fait du même bois que ses sculptures ». Un homme entier, enjoué, sans prétention. Ouvrez l’œil! Selon nos informations, certaines « bibittes » de Pipon continueraient d’assaillir des maisons de la région…

Notes

1. Pierre Crépeau, Mémoires en bois, manuscrit inédit de 1981, Musée canadien de l'histoire, Gatineau, cité par Jean-François Blanchette, Du coq à l’âme, l’art populaire au Québec, Presses de l’Université d’Ottawa, 2014, p. 115. 2. Jean-François Blanchette, op. cit. 3. Ibid. 4. Michelle Harvey, « Réjean Pipon, sculpteur », Gaspésie, vol. 21, no 3, 1983, p. 17-19.

Porte de l’atelier de Réjean Pipon sur laquelle sont sculptés animaux et personnages. Photo : Guy Fortin Collection Chantal Soucy

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[PHOTOREPORTAGE]

CHRONIQUE REPORTAGE SUR LÉO LAPIERRE Quinze de Gaspé, Chasseur de baleine en pause, peinture sur bois, 29 x 43 x 35,5 cm. Musée de la Gaspésie. Don de l’artiste

L’ART POPULAIRE AU MUSÉE DE LA GASPÉSIE

Vicky Boulay

Gestionnaire des collections, Musée de la Gaspésie

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ès la mise en place, en 1974, du projet de construction d’un musée régional, l’art populaire compte parmi les formes d’art principales à développer au sein des collections. Au fil des ans, le Musée présente différentes expositions qui lui permettent de bonifier sa collection initiale. Aujourd’hui, ce sont plus de 200 œuvres relevant de cette expression artistique qu’il conserve et met en valeur. À l’image de ce qui se crée en art populaire, l’univers animalier, thématique chère aux artistes, compose une part considérable des œuvres acquises par le Musée de la Gaspésie. Autant la faune aviaire [28]

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que la vie animale aquatique et les animaux de la ferme sont représentés sous diverses formes, parfois de façon très réaliste, mais d’autres fois avec une touche fantaisiste. Véritables gardiens des traditions et du patrimoine immatériel, les artistes populaires savent évoquer la vie quotidienne et les coutumes d’autrefois des Gaspésiens. Bien sûr sont conservées des pièces évoquant des scènes de pêche et de tranchage de morues, mais également des scènes de la vie agricole ou encore certaines où l’on voit s’affairer des femmes au métier à tisser ou au rouet. Si la majorité des œuvres sont faites en bois, d’autres se démar-

quent par leurs matériaux typiquement gaspésiens : des carapaces de crabes ou de homard ou encore des os de morues. Raynald Cullen en fera d’ailleurs sa signature. Les matériaux réutilisés sont également populaires, comme en témoignent les instruments de musique réalisés par Léonard « Léo » Lapierre qui confectionne une caisse de résonnance à partir d’une vieille théière! D’ailleurs, le Musée de la Gaspésie travaille sur un projet d’exposition qui mettra en valeur les créations de M. Lapierre grâce à la centaine de pièces acquises. Nous vous offrons aujourd’hui une petite incursion dans cet univers éclaté!


[PHOTOREPORTAGE] 2

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1. Joseph-Bernard Saint-Onge (1893-1978) de Nouvelle, Attelage de transport de bois, bois, plastique et caoutchouc, 24 x 71,5 x 14,8 cm, 1958. Musée de la Gaspésie. Don de l’artiste

2. Raynald Cullen (1927-2009) de Carletonsur-Mer, Sir Guy Carleton, coquille, fibre et bois, 72 x 29 x 21 cm et Lady Maria, coquille, fibre, coton et bois, 70 x 31 x 20 cm. Musée de la Gaspésie

3. François Mercier (1914-1995) de Mont-StPierre, Oiseaux, bois naturel, 10 x 12,5 x 10 cm. 6

Musée de la Gaspésie. Don de Huguette Guay

4. Yvon Côté (1914-1995) de Grande-Vallée, Coq, crayon de cire ou crayon de bois de couleur sur bois vernis, 33,5 x 27 x 11 cm, 1991. Musée de la Gaspésie

5. Artiste inconnu, fabriqué à Bonaventure, Virevent automate, peinture sur bois et métal, 38,5 x 50 x 37,5 cm. Musée de la Gaspésie

6. Eugène Saint-Onge (1904-1999) de Nouvelle, Battage du lin ou du blé, bois naturel et cuir, 27 x 63 x 25 cm, 1987. Musée de la Gaspésie Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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Certificat de reconnaissance remis à Léo Lapierre par le Musée de la Gaspésie et la Ville de Gaspé, 1993. Musée de la Gaspésie. Fonds Léo Lapierre. P293/4/1

UN TOUR DE LA GASPÉSIE MÉMORABLE Un choix judicieux que ce 200e numéro qui porte sur l’art populaire. Cette thématique m’a souri et m’a remémoré un projet marquant de mon travail de conservatrice au Musée de la Gaspésie. Faire le tour de la péninsule, c’est pour moi un grand plaisir depuis 35 ans. Toutefois, je me souviens d’un tour exploratoire mémorable, à l’automne 1992 et à l’hiver 1993, ayant pour but de repérer des artistes en vue d’une exposition d’art populaire au Musée de la Gaspésie, l’été suivant.

Cécile Gélinas

Ethnologue, conservatrice de 1988 à 1993 et directrice intérimaire de 1989 à 1991 au Musée de la Gaspésie

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e Saint-Ulric à Nouvelle, j’ai rencontré des artistes attachants et inspirants avec lesquels j’ai partagé des instants d’intimité dans leur cuisine et dans leur atelier. Pénétrer dans l’univers des artistes populaires, c’est toujours une aventure, une incursion dans un pays de souvenirs, de traditions, de visions du monde, de création, d’humour et parfois même de nostalgie. Qu’ils abordent leur art avec désinvolture ou avec intensité, ils sont tous accueillants et heureux de partager leur inspiration, soit leur milieu de vie.

Des rencontres fascinantes

Au début des années 1990, le long de [30]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

la côte, on peut repérer les oiseaux mouchetés d’Albert Michaud, les girouettes et les virevents de Magella Normand, les bibittes de Réjean Pipon, les personnages en bois de grève de Gerald Hunt, qui décorent leur maison et leur parterre annonçant ainsi leur passion, leurs couleurs. D’autres dédient des espaces pour présenter leurs œuvres notamment le petit kiosque de Madeleine Lizotte où l’on retrouve ses sculptures en ronde bosse et ses tableaux en bas-relief, aussi le Centre Penouil de Raynald Cullen où l’on découvre un univers fait d’os de morue, de coquillages, de carapaces de crabe et de homard, de varech et de bois de grève. Ces installations sont en

quelque sorte une invitation et si

Léo Lapierre lors du vernissage de l’exposition Un art pas si bête!, 1993. À gauche, on voit l’ethnologue JeanClaude Dupont, président d’honneur de l’évènement. Photo : André Ruest Musée de la Gaspésie. Fonds Musée de la Gaspésie. P1/7/3


quelque sorte une invitation et si vous l’acceptez, c’est à coup sûr une rencontre fascinante. Aller à la rencontre des artistes a permis, bien sûr, de repérer et sélectionner les œuvres pour l’exposition, mais aussi de témoigner de leur démarche et de présenter leur univers.

Une exposition populaire

L’exposition Un art pas si bête connaît un succès d’estime et de fréquentation. Les artistes sont fiers d’y participer et la soirée du vernissage est émouvante pour les artistes et leur famille. Le lancement du catalogue éponyme ainsi que la remise d’un certificat honorifique par le maire de leur municipalité respective en touche plus d’un. Cette rencontre entre les artistes des diverses régions de la péninsule a favorisé la reconnaissance, les amitiés et les échanges. Rappelons que le but de ce projet est d’encourager les artistes populaires gaspésiens à poursuivre leur travail de création et ainsi de contribuer à une meilleure reconnaissance et appréciation de leur art dans le milieu. Aujourd’hui, les créations de ces artistes font partie de plusieurs grandes collections muséales, notamment celle du Musée de la Gaspésie, et de collections privées. Se souvenir d’eux, c’est leur rendre hommage pour les surprises qu’ils nous réservent au détour de la route, pour les parterres animés et colorés qui font le charme d’un tour de la Gaspésie. Encore aujourd’hui, la tradition des sculpteurs populaires marque le paysage. Lors de votre prochain tour de la Gaspésie,

Affiche de l’exposition Un art pas si bête! présentée au Musée de la Gaspésie du 24 juin au 3 octobre 1993. Cette affiche est inspirée de la sculpture Le jars de Magella Normand. Graphisme : Cogitec Design Musée de la Gaspésie. Fonds Musée de la Gaspésie. P1/7/2

ayez l’œil ouvert et vous découvrirez en plus de cette nature sublime et de ces panoramas grandioses, des

espaces de création amusants et inspirants. À vous la découverte!

Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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Le Groupe Ohmega souhaite féliciter l'équipe du Magazine Gaspésie pour la réalisation de son 200e numéro!

Nous sommes fiers de contribuer à la réalisation de cette publication de qualité qui nous est offerte depuis de nombreuses années!

Bonne continuation!

FLEXIBILITÉ ET EFFICACITÉ AU COEUR DE VOS PROJETS • Plomberie • Électricité [32] MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021 • Construction et services

3 des cerisiers, Gaspé info@groupeohmega.com | 418 368-5425


[DOSSIER]

Madeleine « Mado » Lizotte (1918-2003) et Ernest Boucher (1913-1988) de Madeleine-Centre dans leur petite boutique Le Goéland, 1977. Cette photo était dans une carte de Noël adressée à Adrien Levasseur en 2002, avec le texte suivant derrière la photo : « Ceci n’est pas une carte de Noël, mais un souvenir. Mado ». Collection Adrien Levasseur

HOMMAGE À UNE PIONNIÈRE GASPÉSIENNE : MADELEINE-LIZOTTE-BOUCHER, DITE MADO

Bonne vivante, généreuse et débrouillarde, Madeleine Lizotte, que tout le monde appelle Mado, a marqué les arts populaires en Gaspésie, simplement en menant son bout de chemin. Alors que plusieurs ressentent encore une certaine gêne à s’afficher comme artiste populaire, Mado s’assume et ouvre même une boutique. Avec son sens des affaires, elle crée de petites œuvres que les touristes s’arrachent, répandant ainsi un peu de son amour de la péninsule aux quatre coins du continent.

Adrien Levasseur

Ami de Mado Lizotte, collectionneur, auteur de plusieurs publications sur l’art populaire et originaire de Sainte-Anne-des-Monts

M

adeleine Lizotte est née le 2 juin 1918 à Madeleine-Centre en Gaspésie. Le 25 août 1937, elle épouse Ernest Boucher, né le 25 juillet 1913. De leur union sont nés cinq enfants, trois garçons et deux filles. Le travail en Gaspésie en est souvent un saisonnier. Le père travaille dans un moulin à scie non loin de la

maison. De plus, il bûche du bois pour tenter de répondre aux besoins de sa famille. Puis, un jour, en 1965, avec la pénurie d’emploi en Gaspésie et croyant faire fortune dans une grande ville, la famille déménage à Montréal. Ils sont accueillis par le Club social gaspésien du temps qui leur trouve un logis et du travail pour Ernest

et son fils Jean-Guy. L’abîme que creuse le bruit de la ville comparativement à la quiétude de la campagne, mêlé à la nostalgie du golfe et de ses rivages, fait en sorte que moins d’un an plus tard, la famille retourne vivre en Gaspésie. Mado dira que le bruit des vagues est plus doux que le bruit des autobus en ville. Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] Mado est une femme toute menue. Cette artiste manie aussi bien l’archet de son violon pour faire danser le monde que son couteau qu’elle utilise pour « gosser » son bois de mer. Dans ce temps-là en Gaspésie, les familles se réunissent pour danser, chanter, jouer aux cartes et, souvent, pour se raconter des histoires. C’est un peu chacun son tour et, quand ce n’est pas le tien, tu vas veiller chez le voisin. Souvent, Mado anime ces soirées au rythme de son violon et de ses sets carrés. « Tout l’monde balance pis tou’l monde danse… » Dans plusieurs foyers, la télévision n’a pas encore fait son apparition. Ces moments de festivités font souvent oublier les rigueurs de la vie et ils permettent parfois aussi de régler, autour « d’un p’tit blanc », les problèmes de clôtures.

Une première boutique tenue par une femme

Mado est débrouillarde et Ernest est vaillant. Ce retour dans la région a pour effet qu’ils décident d’ouvrir une petite boutique nommée Le Goéland sur le bord de la route 132,

Madeleine Lizotte, Goélands, peinture sur cèdre, fils métalliques et bois de grève, 42 x 27 x 39 cm, 1992. Musée de la Gaspésie [34]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

La boutique à Madeleine-Centre dont l’enseigne indique « Artisanat Le Goéland. Art-populaire M.L », 2003. Collection Adrien Levasseur

non loin de leur résidence à Madeleine-Centre. La « boutique », petite cabane bien rudimentaire, est bien située. Vue de loin, elle donne l’occasion aux touristes de la repérer rapidement et de pouvoir, sans embûches, s’immobiliser dans une large entrée. Ce local n’a rien de luxueux, car Mado ne connaît pas ça, le luxe. Elle fréquente la simplicité qui orne chaque jour de sa vie. Dans la boutique d’une grandeur approximative de 3 par 3,5 mètres (10 par 12 pieds), un simple comptoir et une chaise composent l’ameublement. L’accueil et la bonne humeur compensent la rusticité des lieux. Mado est, selon moi, la première femme à ouvrir boutique, à s’afficher ouvertement en Gaspésie, alors que de nombreux hommes n’osent pas encore exposer au grand jour. Et elle ne se contente pas de s’affirmer comme artiste populaire; la boutique confirme qu’elle assume publiquement son art. Ses créations, particulièrement ses oiseaux, captivent vite notre attention. Pour réaliser ses pièces, Mado arpente le « plain » (les berges) à la recherche de bois rejeté par les marées. Elle choisit ceux qui lui

parlent, l’inspirent à créer. De retour à la maison avec son canif et d’autres outils rudimentaires, elle gosse le nécessaire afin de faire prendre une forme définitive à son œuvre, souvent des oiseaux. L’application des couleurs est simple et les yeux sont souvent en plastique, achetés à la douzaine et à bas prix. Pour les pattes, elle torsade une brindille de fil de fer qu’elle insère dans le bas du corps, puis elle attache l’ensemble à une base avec des « braquettes », rendant son oiseau bien vivant, attachant. Son mari Ernest, ne manque pas, lui non plus, de talents, car il se met à fabriquer des petits bateaux, patenter des virevents et quoi encore. Après le décès de ce dernier en 1988, Mado prend en charge l’entretien de la maison et du commerce. Comme elle habite non loin de sa boutique, soit environ 100 mètres, elle s’y réfugie dans les périodes creuses pour créer ses oiseaux et vaquer à ses obligations quotidiennes. Mado aime jaser avec le monde, parler de tout et de rien, mais elle aime beaucoup que l’on s’intéresse à sa sculpture, sans jamais mettre de pression pour vendre. Ses


[DOSSIER] prix sont raisonnables, ses créations nombreuses et diversifiées. Consciente que les touristes ont souvent peu de place dans leurs bagages, elle se limite à créer de petites pièces. Sa sensibilité la met au diapason de sa clientèle.

Une dernière jasette

C’est en mai 2003, soit le 20, que nous nous sommes vus pour la dernière fois. Elle m’a dit : « Viens à la maison », elle voulait me montrer sa nouvelle fenestration et jaser. Les touristes n’étaient pas encore arrivés, elle avait du temps et moi aussi. Ensemble, nous nous sommes rappelé de vieux souvenirs dont celuici qu’elle n’a jamais oublié, cette fois où elle et sa famille ont déménagé à Montréal et que je les ai reçus et aidés. Pour moi, c’était un souvenir Mado Lizotte avec son violon, et Ernest Boucher, 1977. Collection Adrien Levasseur

Adrien Levasseur et Madeleine Lizotte lors de leur dernière rencontre le 20 mai 2003; Mado avait 85 ans. Photo : Philippe LeScelleur Collection Adrien Levasseur

lointain, 1965-2003, mais, pour elle, je sentais qu’elle revivait ces beaux moments. Puis, en août de la même année, sa fille Bibiane me contacte à la demande de sa mère pour me prévenir qu’elle a fait un AVC. Je me dis qu’elle va s’en sortir… Malheureusement, quelques jours plus tard, le téléphone sonne à nouveau pour m’apprendre la triste nouvelle. C’était le 22 août 2003. Ses nombreuses sculptures et peintures ont été vendues après sa mort. Mado demeure, pour moi, une femme d’une grande simplicité avec

qui il était facile de se lier d’amitié. Madeleine Lizotte a certes contribué pour beaucoup à faire connaître et aimer l’art populaire, non seulement en Gaspésie, mais aussi à beaucoup de touristes du monde entier! Repose en paix Mado! Remerciements à la famille de Madeleine Lizotte et Ernest Boucher

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Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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HONORÉ HUNT : UN SCULPTEUR À HONORER Nul n’est prophète dans son pays. Né en 1958, le sculpteur Honoré Hunt de Pabos Mills, connu et reconnu par de nombreux collectionneurs privés et plusieurs musées du Québec, demeure plutôt méconnu en Gaspésie. Pourtant, doté d’une créativité foisonnante, il est l’un des sculpteurs en art populaire des plus singuliers qui mérite d’être découvert, redécouvert et… honoré!

Chantal Soucy

Collectionneuse, Percé Honoré Hunt, Arbre aux oiseaux, peinture sur bois, 49 x 73 x 31 cm, 2006. Photo : Jacques Bearsell Collection Chantal Soucy

Des œuvres du silence

Comme l’exprime si bien Pierre Gauvreau, « […] si on parle des patenteux ou des artistes naïfs ou tout ce que vous voulez, c’est à des fins académiques que ces termes-là sont employés. Ça ne les définit pas. Ce qui les définit, ce sont leurs œuvres. »1. Fort discret, peu volubile, Honoré Hunt crée dans le silence et laisse toute la place à ses sculptures qui parlent d’elles-mêmes. Les œuvres qu’il réalise peuvent alors en dire plus long et révéler les véritables passions de son créateur : la nature, le bois, et la sculpture bien sûr. Guidé par celles-ci, Hunt choisit la forêt comme lieu d’inspiration et de prédilection. À l’image de l’arbre, Honoré Hunt s’enracine peu à peu à son milieu de vie. Il raconte que dès l’âge de 12 ans, il affectionne tout particulièrement les branches d’arbre qu’il « pleume » pour connaître ce qui se cache sous l’écorce. Autodidacte, à 14 ans, il sculpte ses premières sculptures à l’aide d’un couteau à patates : une couleuvre à deux têtes et une petite baleine. D’après lui, son oncle Gerald Hunt, qui a pratiqué l’art de la sculpture populaire, n’a pas eu d’influence sur sa propre démarche. [36]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

Les branches d’arbre deviennent tôt sa signature reconnaissable entre toutes celles des sculpteurs de sa génération. Hunt trouve ses branches en marchant dans la forêt, en observant les détails du bois, les formes, les couleurs et les textures. Il découvre aussi sur la plage des bois de marée aux formes inspirantes. Il sculpte ensuite à l’exacto de petits personnages en s’appropriant les courbes naturelles des branches pour traduire les mouvements du corps.

Pierre Riverin. Les sculptures de ces artistes, nommés « phares » par Riverin, ont servi à illustrer leur vision de l’art populaire au Québec dans l’exposition Pièces de collection et regards en coin présentée en 2002 et 2003 dans différents musées québécois. Le collectionneur Riverin est fasciné par la démarche sculpturale de Hunt qui privilégie « les branches de

Une forêt de petits personnages

Très prolifique, Honoré Hunt donne libre cours à sa créativité débordante qui se traduit par des suites de petits personnages semblables, au même physique filiforme, mais toujours différents. À ses débuts, il utilise le bois naturel épousant la couleur de la peau qu’il rehausse de motifs à la mine de plomb. Il protège souvent le bois d’une couche de vernis. Plus tard, il illumine ses pièces en les peignant de diverses couleurs. Ses petits personnages ne laissent personne indifférent. Les commissaires Valérie Rousseau et Jean Simard ont choisi Honoré Hunt comme l’un des huit artistes les plus significatifs parmi l’impressionnante collection d’art populaire de

Honoré Hunt, Adam et Ève, peinture sur bois, 21,5 x 53 x 14 cm, 2006. Photo : Jacques Bearsell Collection Chantal Soucy


[DOSSIER]

Honoré Hunt (1958-…) de Pabos Mills pose devant deux de ses sculptures présentées dans l’exposition La Promeneuse d’oiseaux et Cie, Percé, 2016.

saynètes évoquant à sa manière les récits bibliques d’Adam et Ève dans le jardin d’Éden et l’Arche de Noé. Suscitant la convoitise des passionnés d’art populaire, Hunt sculpte encore et encore ces sujets religieux en différents formats, mais il a soin de placer les personnages ou les animaux dans des positions ou des postures différentes, donnant ainsi lieu à de nouvelles compositions. Entre ses mains, des arbres chargés de poésie jaillissent de son

imagination fertile. Arbres aux oiseaux, arbres à feuilles, arbres à fleurs… Ces arbres fantaisistes avec des personnages colorés et des fleurs composent un grand nombre de saynètes. Il crée aussi pour garder la mémoire des siens. La sculpture James, l’Homme-Écureuils rend hommage à son père James Hunt, grand ami des écureuils, décédé en septembre 2010. Aussi, il honore à sa façon la mémoire de personnages gaspésiens comme Mary Travers dite La Bolduc et René Lévesque.

Photo : Claude Bouchard

petite dimension qui portaient l’essentiel des membres du personnage qui en émergerait. Il lui arrivait d’ajouter ce qu’il manquait, des oreilles pour le singe, des seins pour cette petite danseuse nue au corps impubère […] Les personnages se ressemblent, comme s’ils appartenaient à une même famille, sveltes et muets; les femmes aux courbes sinueuses et sensuelles, les hommes à la moustache fine et au sexe proéminent. Les œuvres d’Honoré semblent retenir une charge émotionnelle. Le ton est juste, calculé. Les pièces offrent une intimité directe légèrement dérangeante. Et le format, parce qu’il tient dans la main, accentue cet effet. »2.

De la poésie dans les branches

L’artiste Honoré Hunt porte sur le monde un regard ironique, humoristique, candide et nostalgique. Il crée au fil du temps une grande variété de sculptures aux couleurs éclatantes et de toutes dimensions par plaisir, sans se soucier de les commercialiser. Il parsème son art sylvestre de petites créatures, mais il y ajoute des personnages plus bedonnants s’il a la chance de dénicher des loupes ou des excroissances dans le bois. Ce maître de la sculpture imaginaire crée autant de pièces humoristiques et même franchement osées que de pièces religieuses abordées avec un brin d’ironie bien à lui. Du bois, il fait naître des

Honoré Hunt, La fille de la promeneuse, peinture sur bois et cheveux synthétiques, 39 x 77,5 x 35 cm, 2006. Photo : Jacques Bearsell Collection Chantal Soucy

Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] Un art bienfaisant

Un admirateur de ces sculpteurs, dits populaires, comme Honoré Hunt, traduit leur importance dans nos

Honoré Hunt, La Bolduc, peinture sur bois, métal et élastique, 33 x 43,5 x 28 cm, 2007.

vies : « Nous sommes les héritiers de ces gens humbles, collés à la terre, à sa faune, à sa flore, sans histoire, mais combien généreux, débrouillards et soucieux d’alléger le fardeau des jours, leur dureté en scrutant et mettant en œuvre ce qui peut donner saveur au vécu et capable de révéler la qualité des âmes habitées de tant de vaillance, grâce à leur aptitude à se requinquer, à se remonter le moral pour l’épanouissement de leur vie et celle des leurs. »3. Accompagné dans son élan créatif par son épouse, Lyne Beaudin, l’artiste Hunt coule de beaux jours entouré de ses œuvres qui agrémentent sa vie et son milieu de vie. Il est difficile de déterminer le nombre exact d’œuvres qu’il a réalisées. Par contre, chose certaine, l’artiste de la forêt a toujours le feu sacré. Son art est plus vivant que jamais… il cherche sans cesse des branches, ses muses inspirantes.

Honoré Hunt sculpte à l’exacto de petits personnages en s’appropriant les courbes naturelles des branches pour traduire les mouvements du corps. Honoré Hunt, Sans titre, peinture sur bois de mer, 21 x 11 x 13 cm, 2005. Photo : Chantal Soucy Collection Jean-Marie Fallu

Je tiens à exprimer toute ma gratitude au sculpteur Honoré Hunt et sa conjointe Lyne Beaudin. Merci également à JeanMarie Fallu pour ses précieux commentaires.

Notes

1. Gauvreau ou l’obligation de liberté, documentaire, réalisateur : Charles Binamé, Québec, Vivavision, 2001, 60 min. 2. Valérie Rousseau, Jean Simard et Sarah Lombardi, Chassé-croisé : Art populaire et art indiscipliné, Montréal, Société des arts indisciplinés, 2002, p. 20. 3. Courriel de Ludger Lavoie, Cap-Santé, 2019.

Photo : Jacques Bearsell Collection Chantal Soucy

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Jocelyne Arsenault de Bonaventure, L’oiseau moqueur, gravure, 7 x 9,5 cm, 2019. Collection de l’artiste

À COLLECTION D’ENVERGURE… GRAVURES D’EXCEPTION

L’art populaire n’a pas toujours eu bonne presse auprès d’un certain public. Celui-ci, peut-être par appréhension du qu’en-dira-t-on ou par méfiance des béni-oui-oui, se targue de lever le nez sur cette forme d’expression artistique considérée marginale, négligeable, parce qu’issue du monde agricole. Paradoxalement, ce même public, dubitatif à coup sûr, curieux certes, se découvre spontanément enclin à vouloir ouvrir les yeux sur une telle création, pittoresque et fascinante, comportant sa pléthore de chefs-d’œuvre ne demandant qu’à se laisser admirer, et qui dévoile un univers tout aussi fantastique qu’onirique n’ayant de cesse d’émerveiller notre âme d’enfant.

Jean-Louis Lebreux

Directeur, Musée Le Chafaud - Percé

D

epuis des temps déjà anciens, certains excentriques, souvent issus du milieu rural, parfois guère aisés, de surcroît autodidactes, toutefois dotés d’une indéniable sensibilité, cherchent à travers cette forme d’expression artistique des plus authentiques à laisser libre cours à un avide

besoin de créativité. Faisant souvent preuve d’un talent méconnu et d’une habilité manifeste, ceuxci, munis d’un minimum d’outillage rudimentaire, comme invités à se surpasser, souhaitent traduire, avec poésie, humour et fantaisie, l’esprit de la culture issue de leur terroir.

Une exposition en hommage à ces « poètes »

D’insolites sculptures évocatrices de personnages familiers, d’animaux plus chimériques que sauvages, d’arbres au feuillage bigarré, d’activités de pêche pas toujours miraculeuse, d’objets aussi insolites que ludiques, apparaissent comme Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] autant de créations émouvantes, d’une valeur inestimable. Aujourd’hui, certaines de ces sculptures font figure de véritables trésors nationaux dont la physionomie est susceptible de faire naître chez un amateur d’art… l’âme d’un collectionneur. À propos de collection d’art populaire, vous connaissez « La Promeneuse d’oiseaux »! Chaque œuvre que possède Chantal Soucy fascine; d’un enchantement à l’autre, c’est l’invitation au voyage! Elle a permis à l’artiste Jocelyne Arsenault de faire la connaissance de ces objets remplis de mystère. Peut-être que ces pièces lui rappellent, dit-elle, les dessins de ses petits élèves de maternelle de jadis. Elle s’est mise à aimer de plus en plus ces sculptures colorées, aux formes simplifiées, conçues par des gens sans formation artistique. Possédant pour sa part une impressionnante formation artistique universitaire, acquise tant à Sherbrooke qu’à Paris, à Québec qu’à

Antibes, polyvalente, car céramiste à ses heures, musicienne de surcroît, originaire de Bonaventure, Jocelyne Arsenault, Percéenne d’adoption, peint avec brio, et qui plus est, s’adonne avec maestria à l’art de la gravure à l’eau-forte, à l’aquatinte et au burin. Lentement, mais sûrement, un projet d’exposition s’échafaude. Jocelyne Arsenault sollicite auprès de Chantal, devenue une amie, un prêt d’une quinzaine d’œuvres majeures, très représentatives de l’intérêt d’une telle collection. L’enthousiasme de Chantal à l’égard de ce projet réconforte Jocelyne dans son dessein de vouloir rendre hommage à ces poètes en traduisant par des gravures d’exception dont la fraîcheur n’a d’égale que celle de ces sculptures, son admiration pour l’une ou l’autre de ces créations des plus originales. Ainsi soit-il, voilà qu’aujourd’hui, « La Promeneuse d’oiseaux » devient la source d’inspiration d’une prodigieuse exposition d’une vingtaine

Félicien Lévesque (1916-1997) de Cacouna, L’oiseau moqueur, peinture sur bois et métal, polychromie, 20 x 15 x 8 cm, vers 1985. Photo : Jacques Beardsell Collection Chantal Soucy

de gravures sur cuivre, toutes récemment créées, spécifiquement conçues pour cet évènement présenté à l’été 2021, comme le dit Jocelyne Arsenault : « au légendaire musée Le Chafaud de Percé ». Éblouissante exposition en effet, car elle présente simultanément sculptures et gravures, les unes et les autres faisant l’objet du catalogue de l’exposition Collection d’envergure… gravures d’exception, indispensable complément au bonheur du visiteur qui, à la sortie du musée, aura le sourire aux lèvres et le cœur en fête.

FÉLICITATIONS AU MAGAZINE GASPÉSIE POUR SON 200 NUMÉRO E

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MAGAZINE GASPÉSIE | Avril –FIER Juillet PARTENAIRE 2021

DES TRADITIONS GASPÉSIENNES DEPUIS 1952


Priscilla Guy et Jean-Paul Rousseau dit Polo avec des œuvres de ce dernier.

[DOSSIER]

Salon58

POLO TOUS AZIMUTS Le choix de démarrer un projet d’art contemporain en milieu rural peut parfois surprendre. C’est pourtant le pari de Salon58, un espace culturel loti entre les montagnes et bordé par la rivière Marsoui qui accueille des artistes dans le cadre de résidences de création, pour le plus grand plaisir des publics locaux qui viennent les applaudir. Néanmoins, la personne la plus populaire de l’équation, c’est mon voisin Jean-Paul. Artiste autodidacte et homme au grand cœur, il s’est imposé comme une figure incontournable de Salon58. Récit d’une rencontre improbable entre l’art expérimental et l’art populaire!

Priscilla Guy

Artiste, cofondatrice de Salon58 et résidente de Marsoui

J

’entends un vrombissement sourd au loin. Je jette un œil par la fenêtre. Entre les sapins qui encadrent le chemin, je vois se dessiner la silhouette de Jean-Paul chevauchant sa motoneige. Il éteint le moteur. Vêtu d’un massif chapeau de fourrure, d’une combinaison fluo et de gigantesques bottes d’hiver, il marche vers ma maison. J’ouvre la porte et tombe sur le visage enjoué de Polo, c’est comme ça que ses proches le surnomment, suivi de près par son chien qui bondit joyeusement dans tous les sens. Polo est venu m’offrir sa dernière toile, peinte le jour-même. On y voit une maison aux grandes lucarnes qui ressemble vaguement à la mienne, avec un

chemin sinueux, de grands arbres et un ciel inquiétant. Je l’ajoute à la collection : j’ai déjà plusieurs œuvres peintes par Polo chez moi.

Peintures, coupoles et création spontanée

Son art est inspiré de la vie que nous menons ici, avec ses montagnes, ses tracteurs, ses cabanes et ses chevreuils. C’est un art créé dans la spontanéité, avec les moyens du bord et surtout, avec beaucoup d’instinct et de soin. Parfois sur toile, sur carton ou sur foam industriel, ses œuvres peintes sont étonnantes. On y trouve des formes appliquées grossièrement, mais aussi des images complexes réalisées avec beaucoup

Jean-Paul Rousseau et ses coupoles, en compagnie des artistes Eric Asselin et Valérie Poulin. Salon58 Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] de précision. C’est en accumulant ses œuvres que j’ai découvert la fibre artistique de Polo : son style changeant, son sens esthétique singulier et son souci du détail. Les scènes de la vie quotidienne qu’il peint sont empreintes d’une beauté étrange, de ciels tumultueux, de ruisseaux étincelants et de personnages sympathiques. Impossible de passer sous silence les fameuses « coupoles » de Polo. Il s’agit d’anciennes antennes paraboliques sur lesquelles il peint des fresques illustrant la vie marsoise : ici, l’église; là, la montagne; plus loin, la rivière et sa cabane à sucre. Toutes les surfaces sont bonnes pour y peindre des vies colorées! Exposées sur son terrain ou accrochées sur des poteaux en bord de route, les

Fontaine Leriche, Jean-Paul et les feuilles, crayons, pastel et numérique, 2020. Ce croquis inspiré de Jean-Paul a été réalisé durant une semaine de résidence à Salon58. © Fontaine Leriche

coupoles de Polo sont de véritables objets d’art in situ qu’on peut admirer en passant en voiture. Rondes et creuses, petites et grandes, les coupoles semblent nous inviter à plonger dans un univers parallèle, comme si on observait une autre dimension par le trou de la serrure!

Une légende locale

Au fil du temps, sa bonne humeur et son art sont devenus des incontournables auprès des dizaines d’artistes qui passent par Salon58 chaque année, mais aussi auprès d’un auditoire plus large qui entend parler de lui comme d’une légende locale, à la radio ou par le bouche-à-oreille. On dit de quelqu’un ou d’un art qu’il est « populaire » parce qu’il est connu et qu’il nous est familier, parce qu’il est rassembleur et accessible. C’est bien le sentiment que j’ai quand je pense à Polo. Il reste proche des traditions qui ont sculpté sa vie, ici dans la forêt. Autodidacte, il s’engage dans la création en puisant dans son bagage personnel. Et pourtant, il est aussi porté vers l’inconnu et assiste avec enthousiasme à toutes les soirées d’art expérimental qui sont tenues à Salon58. Sa curiosité pour la performance, le cinéma expérimental, la poésie et la musique semble sans limite! Si Polo s’inspire de son entourage pour créer, force est de reconnaître qu’il est une grande source d’inspiration pour plusieurs artistes de passage à Salon58 : Emilie Monnet lui a dédié un poème; Kim-Sanh Châu et Anatoli Vlassov ont tourné des images en sa compagnie;

Jean-Paul est parti à la chasse Bernard est parti à la chasse L’ori-gnal est dans l’garage On l’pleme c’est l’heure du grand ménage [...] Attention Jean-Paul dans le salon Joue du tam-tam Bernard un rigodon Attention dors pas dans ton camion Si t’es r’fredi fais le tour dans la nuit Philémon Cimon, extrait de la chanson Merci Marsoui - la Colonie, composée durant une semaine de résidence à Salon58, 2020. Fontaine Leriche l’a intégré dans ses dessins; Philémon Cimon a écrit une chanson à son sujet! La culture populaire qui l’habite est reproduite dans les œuvres des artistes qu’il côtoie, qui à leur tour laissent une trace dans la vie de Polo à travers la rencontre. Cette heureuse collision se fait tout naturellement.

Faire le pont

Finalement, Polo semble faire le pont entre plusieurs pôles : le populaire et l’expérimental; la tradition et la nouveauté; l’amateur et le professionnel; l’apprentissage et la transmission. Il se déplace d’un pôle à l’autre avec aisance et naturel. Il donne et reçoit dans la plus grande joie. Et cette joie est contagieuse, voire guérisseuse. C’est donc en attendant notre prochain café sur le coin du comptoir, notre prochaine rencontre sur la route de la rivière à Marsoui ou encore ta prochaine toile que je te dis merci, cher Polo. Longue vie à toi et à ton art!

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MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021


[PUBLIREPORTAGE]

LA SADC DE GASPÉ : 30 ANS EN SOUTIEN AU MILIEU Nous sommes en 1990. La grande ville de Gaspé vit des moments difficiles en raison du vieillissement de sa population, de l’augmentation du taux de chômage, de l’exode des jeunes et de son caractère mono-industriel qui favorise difficilement son développement économique. En regard de la situation et dans l’espoir de voir s’amorcer une revitalisation de la région, une demande d’implantation d’un CADC (Comité d’aide au développement des collectivités) est soumise au ministère du Développement des ressources humaines du Canada. C’est ainsi que Gaspé ouvrira les portes du quatrième CADC de la péninsule, que l’on connaît depuis 1995 sous le nom de SADC (Société d’aide au développement des collectivités). Dès le début de son mandat, l’organisme établit une base solide et un lien profond avec les différentes localités du Grand-Gaspé. L’initiative vise à mobiliser les citoyens et les acteurs économiques afin de créer des comités locaux qui pourront, éventuellement, assurer leur pleine gestion. La réponse est immédiate. Des comités – pour la plupart composés uniquement de bénévoles – se forment. De L’Anse-à-Valleau jusqu’à Douglastown, les projets de revitalisation se multiplient. Les communautés peuvent désormais compter sur le soutien technique, financier et surtout moral de ce nouveau partenaire. C’est ainsi que la SADC jouera un rôle déterminant, en soutien des bénévoles du milieu, dans notamment le rapatriement du phare de Pointe-à-la-Renommée, la sauvegarde du Moulin des Plourde à Rivière-au-Renard et, dans les années 2010, le dossier des croisières. Véritable levier institutionnel, la Société a permis au milieu de se mettre en état de produire en leur donnant les outils et le soutien nécessaires. Depuis 2012, le territoire desservi par l’organisme s’est étendu jusqu’à Murdochville et l’Estran. Au fil du temps, des centaines d'entreprises et de projets ont bénéficié de l’expertise des ressources de la SADC. Grâce à la flexi-

Le conseil d'administration, 2019.

bilité des programmes de prêts et d’aides techniques en place, c’est une clientèle extrêmement diversifiée qui peut se prévaloir de ses services, ce qui contribue fortement à consolider le sentiment d’appartenance à la région et à retenir les entrepreneurs dans la communauté. Une mission de premier plan que se donne l’organisme. Dans une vision d’avenir, la SADC souhaite que la culture entrepreneuriale grandissante procure suffisamment d’entrepreneurs dynamiques pour lancer de nouvelles entreprises et assurer la relève des entrepreneurs âgés. De plus, participer au maintien de la qualité de vie du milieu est un enjeu primordial puisque cela contribue pour beaucoup à l’arrivée et au maintien de nouveaux arrivants, ainsi qu’à un retour plus important des jeunes partis étudier à l’extérieur. C’est dans cette vision, et avec une approche humaine, personnalisée et valorisante que toute l’équipe de la Société d’aide au développement des collectivités travaille, depuis 30 ans, à préserver la vitalité économique de la région.

Nos programmes signatures Mentorat d’Affaires :

Stratégie Jeunesse :

Ce service est prodigué par des personnes d’expérience qui ont choisi de se former pour offrir un accompagnement de qualité. Le service de mentorat se concentre sur l'entrepreneur et le développement de ses compétences.

Le programme « Stratégie Jeunesse » offre une aide financière sous forme de prêt personnel sans garantie pouvant varier entre 5 000 $ et 25 000 $ avec un congé d’intérêts de 24 mois.

Gaétan Denis et Marco Fournier de la clinique physiothérapie Arsenault, Joncas, Fournier. Photo : Roger St-Laurent

Guillaume Molaison et Éloïse Bourdon du Chic-Chac.

Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE [43] Photo : Roger St-Laurent


[NOS ARCHIVES]

Famille de Louis Rail de Cap-d’Espoir, années 1920. Musée de la Gaspésie. Fonds Fernand Nicolas. P138/4

LES ARCHIVES FAMILIALES, UN TRÉSOR RÉGIONAL Les familles gaspésiennes ont travaillé sans relâche pour se faire une belle vie dans la péninsule. Venues, entre autres, de la France, de l’Angleterre, de l’Irlande, de l’Écosse et des îles anglo-normandes, elles ont su donner une identité et un visage à la région. Au Centre d’archives, les documents historiques et patrimoniaux de toute une population sont conservés : des compagnies de pêche aux personnalités publiques, en passant par les organismes. Souvent sous-estimés, oubliés et même négligés, les fonds d’archives de familles gaspésiennes sont tout aussi importants pour la sauvegarde de l’histoire. En voici quelques exemples.

Marie-Pierre Huard

Archiviste, Musée de la Gaspésie

Fonds Famille Duval

Les archives de ce fonds sont données en 2015 par la petite-fille de William Duval, premier gardien du sanctuaire d’oiseaux de l’île Bonaventure. Il est possible de découvrir des documents évoquant certains pans de la vie des habitants de l’île. Le public peut en apprendre [44]

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beaucoup grâce aux registres de présence des élèves en classe ainsi que ceux des inspecteurs d’école du début du 20e siècle. Par exemple, la fille de William Duval, Edith, est inscrite aux registres de présence en classe vers 1923. D’autres documents, certains plus personnels comme un certificat de mariage,

permettent de se renseigner davantage sur cette famille et la vie de l’époque sur l’île.

Fonds Famille Grenier

Le fonds Famille Grenier est principalement constitué de photographies. C’est une chance puisque ce type de document est très évocateur!


Ces photographies témoignent de la vie de la famille maternelle Côté, originaire de Cap-Chat et celle de la famille paternelle Grenier de Percé, avant le mariage de Marcelle Côté et de Paul-Émilien Grenier. Les gens peuvent admirer les nombreux clichés pris lors de leurs activités quotidiennes comme le ski et la baignade. Les photographies témoignent aussi de la vie de la famille Côté-Grenier avec leurs deux enfants à Gaspé. Le fonds contient des clichés des chalets à Penouille avant la création du parc national Forillon, car la famille y passait quelques jours en vacances l’été. Conservés au Centre d’archives depuis 2014, ces documents viennent d’être numérisés pour la diffusion et la préservation.

Fonds Famille Georges Arsenault

Petit fonds textuel, le fonds Famille Georges Arsenault, acquis en 2012,

Extrait d’une prière pour arrêter le sang, début du 20e siècle. Musée de la Gaspésie. P103 Fonds Famille Caron

renseigne sur les activités de cette famille native de la baie des Chaleurs. Né en 1881 à Bonaventure, M. Arsenault épouse en 1902 Arthémise Poirier. Ensemble, ils ont 17 enfants. Principalement composés d’une correspondance entre les membres de cette famille, les documents permettent de suivre leur évolution aux quatre coins du Québec. Le public peut en apprendre un peu plus sur la vie en communauté religieuse (au moins deux filles prendront le voile), sur la santé de la fratrie et sur leur expérience de voyage.

Fonds Famille Caron

Acte de baptême de Edith Duval, fille de William Duval, 1916. Musée de la Gaspésie. P277 Fonds Famille Duval.

Le fonds Famille Caron comprend plusieurs thématiques. Il est très varié et riche en informations diverses sur la vie des Gaspésiens d’une certaine époque. Le fonds contient une bonne quantité de cartes mortuaires de gens de la région de Grande-Vallée et Madeleine, notamment sur Alexis Caron, premier résident de ce village. Les généalogistes en seront ravis, car ces documents contiennent des informations pertinentes pour eux. Le fonds renseigne aussi sur les diverses activités de la famille. Grâce à ces documents, le chercheur peut voir que les Caron ne transigent avec nul autre que l’homme d’affaires et politicien John Leboutillier! Les nombreux livres de cuisine et les prières populaires témoignent de la culture culinaire sur la côte gaspésienne ainsi que sur les croyances populaires au début du 20e siècle. Si vous souhaitez connaître la recette qui explique comment arrêter le

sang, vous trouverez un document pertinent pour vous! À ne pas oublier, le fonds contient aussi plusieurs photographies et autres documents très intéressants que le public peut découvrir, il suffit de venir les consulter sur place!

Fonds Fernand Nicolas

Il est important de rappeler que les photographies sont des documents témoignant à elles seules de beaucoup d’informations. Nous n’avons qu’à les regarder pour connaître les activités d’une famille, leur mode de vie. Données en 1996 par Fernand Nicolas lui-même et prises lors de la première partie du 20e siècle, les photographies permettent de voir que la famille participe à la culture des pois de Cap-d’Espoir ainsi qu’aux festivités du 400e anniversaire de l’arrivée de Jacques Cartier à Gaspé en 1934. Il y a aussi plusieurs photographies des membres de la famille Nicolas, de celle de Louis Rail et de celle de Charles Bouchard. Les familles gaspésiennes regorgent de documents précieux dont elles ne soupçonnent quelques fois même pas l’importance pour l’histoire et le patrimoine de la Gaspésie. Que vous soyez un Blais, une Couture, un Anglehart, un Coffin, une Ouellette et j’en passe, vous faites partie intégrante de l’histoire d’ici. Vos documents familiaux méritent d’être conservés. Dans le doute, gardez tout!

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[NOS PERSONNAGES]

Mur situé à Rots en Normandie, honorant notamment les militaires du Régiment de la Chaudière ayant participé à la libération de Rots et qui y ont fait le sacrifice ultime, 2019. Collection Paul-Roger Boucher

LE SOLDAT PAUL OUELLETTE, MATRICULE E-9344

Vous connaissez peut-être la route Paul-Ouellette à Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine. Mais savez-vous que cette rue commémore le sacrifice du seul soldat natif de Manche-d’Épée mort au champ d’honneur au cours de la Seconde Guerre mondiale? Il a, entre autres, pris part à la plus vaste offensive militaire jamais déployée, soit le débarquement de Normandie.

Jacques Bouchard

Capitaine (retraité) et résident de Petite-Vallée

En collaboration avec Bernard Boucher et Paul-Roger Boucher

Membres de la famille de Paul Ouellette

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aul Ouellette naît à Manched’Épée le 15 juin 1918. Il est le troisième enfant de Wilfrid et d’Émilia Fournier, qui auront 6 filles et 2 garçons. Au cours de sa jeunesse, il fréquente évidemment l’école et termine avec succès son cours primaire. Tout comme plusieurs à son époque, Paul vaque aux travaux agricoles, halieutiques et forestiers, tout en réalisant ici et là divers menus travaux rémunérés pour tout un chacun.

Un brave parmi les braves

Dès l’âge de 22 ans et malgré la forte désapprobation de son père, Paul décide de s’enrôler volontairement [46]

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au mois d’août 1940. Comme beaucoup d’autres Gaspésiens, il y voit une occasion unique d’améliorer son sort et de vivre enfin l’aventure. Pour ce faire, il joint le Régiment de la Chaudière qui sera la seule unité francophone d’infanterie à prendre part à la plus vaste offensive militaire jamais déployée, soit le débarquement des troupes alliées en Normandie. Dès son enrôlement, l’histoire de Paul se confond avec celle de son régiment. Le 23 septembre 1940, le régiment, incluant Paul, se retrouve à Sussex au Nouveau-Brunswick pour parfaire sa formation. Après

plusieurs mois d’entraînement, c’est le départ en bateau (le H.M.T. Strathmore) pour le Royaume-Uni le 21 juillet 1941. « Au moment de partir pour outre-mer, le régiment pouvait se vanter de posséder une organisation solide, disciplinée et efficace, dotée d’un esprit de corps remarquable et d’une identité bien à elle, bref, ayant tous les éléments requis pour devenir une unité de choc, rôle qui lui fut d’ailleurs assigné sur les plages de la Normandie. »1 Arrivé en Angleterre, les manœuvres se poursuivent tout en veillant à la défense de ce pays. Ainsi s’entame une longue attente jusqu’au jour J.


[NOS PERSONNAGES] Pour le militaire, la pire défaite c’est l’oubli.2 Allen Cormier, préfet de la MRC de la Haute-Gaspésie

Le 6 juin 1944, notre jeune Gaspésien se retrouve à bord d’une péniche sur une mer déchaînée, ayant probablement le mal de mer, en direction des plages de Bernières-sur-Mer. Il navigue tout en sachant que lui et ses camarades seront accueillis par des soldats allemands qui ont ordre, coûte que coûte, de ne pas les laisser passer. Le baptême du feu ne pouvait pas se faire à pire endroit où tout fait penser à l’enfer pour cet homme habitué à la quiétude des côtes gaspésiennes. On peut penser que la peur le tressaille, celle que tout soldat sain d’esprit ressent en pareille situation. Il voudrait certainement se retrouver à Manched’Épée en train de chevaucher Fanfan, la jument de son père qu’il a jadis domptée, mais cette période

Soldat Paul Ouellette. Son calot est inséré sous son épaulette gauche. Les différents emblèmes cousus sur son bras gauche sont, de haut en bas : l’identification de son unité (Régiment de la Chaudière), son pays (Canada), le rectangle bleu pâle permettant de savoir que son régiment fait partie de la 8e Brigade lors de l’opération Overlord et, sur son avant-bras, la qualification d’estafette motocycliste (Despatch Rider). Collection Roger-Paul Boucher

de sa vie est déjà très loin derrière lui et ne reviendra jamais. Malgré cela, tout comme les autres militaires canadiens, il fera vaillamment son devoir. Advienne que pourra. Tant bien que mal, Paul survit au débarquement de Normandie, ce jour fatidique qui a changé l’issue de la guerre de 1939-1945. Il progresse avec les membres de son régiment, lentement, mais sûrement, jusqu’au village de Rots. La prise de ce village par nos soldats francophones n’est certainement pas de tout repos. « Les Allemands, faisant alors appel à tous leurs moyens, ouvrirent le feu. Un violent duel d’artillerie s’ensuivit auquel vint bientôt s’ajouter le feu des mortiers et même le tir de nombreuses bombes fumigènes. »3 Les gars du Régiment de la Chaudière ont acquis rapidement une réputation de soldats aguerris, des durs à cuire capables de compléter efficacement leur mission. Même les membres du 46e Royal Marine Commando britannique qui les accompagnent le long de leur parcours et qui en ont vu de toutes les couleurs, préfèrent nettement les avoir de leur bord. Ils reconnaissent les fantassins du Régiment de la Chaudière comme étant « the thoughest babies this side of Hell »4. Le 14 juin, un éclat d’obus et une balle ennemie atteignent Paul, le blessant gravement. Il est alors transféré d’urgence en Angleterre dès le 17 juin et décède quelques jours plus tard. Année après année, les citoyens de Rots en Normandie (France) rendent un vibrant hommage à nos vaillants militaires canadiens. La dépouille de Paul ayant été enterrée en Angleterre, les Rotiers n’apprennent qu’en 2017 le lieu de sa sépulture. Cette découverte est l’occasion de commémorations bien spéciales de leur part en 2019, en présence d’une délégation de Gaspésiens, dont des membres de la famille du soldat Paul Ouellette.

Croix dédiée au soldat Paul Ouellette au cimetière de Brockwood en Angleterre, avant que la pierre tombale actuelle ne soit installée. Collection de Bernard Boucher

Un devoir de mémoire

Paul Ouellette est le seul soldat natif de Manche-d’Épée mort au champ d’honneur au cours de la Seconde Guerre mondiale. Pour le 100e anniversaire de sa naissance en 2018, Bernard Boucher prend l’initiative d’amorcer des démarches pour honorer sa mémoire. Joël Côté, maire de Sainte-Madeleinede-la-Rivière-Madeleine, accepte d’emblée cette proposition. À l’aide d’un comité de dévoués bénévoles, il décide d’y donner suite en installant une plaque commémorative sur le bord de la mer et de nommer une rue pour assurer la pérennité du sacrifice de Paul Ouellette. La présence du commandant du Régiment de la Chaudière, de dignitaires et de nombreux anciens combattants rehausse d’autant le décorum de cet évènement.

Notes

1. Jacques Castonguay et al., Le Régiment de la Chaudière 1869-2004, Lévis, Le Régiment de la Chaudière, 2005, p. 154. 2. Dominique Fortier, « Le parc de la paix prend forme à Rivière-à-Claude », L’avantage gaspésien, 8 octobre 2018. 3. Jacques Castonguay, Armand Ross et Michel L’Italien, Le Régiment de la Chaudière 1869-2004, Lévis, autopublication, 2005, p. 266. 4. Traduction libre : « les plus redoutables jeunes de ce côté-ci de l’enfer »

L.S.B. Shapiro, « Québec Chaudières Now in France Held Toughest of Canadian Units », The Gazette, 24 juillet 1944.

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Village de Douglastown, 1954. Catherine Samson et sa famille y emménagent en 1784, soit 170 ans plus tôt. Collection famille Agnesi

DE QUÉBEC À LA GASPÉSIE : CATHERINE SAMSON-MORRIS-LERHE (1760-1828)

Après la prise de Québec par la Grande-Bretagne, de nombreux émigrants des îles britanniques viennent tenter fortune au Canada, et ce, tout au long de la seconde moitié du 18e siècle. Parmi ceux-ci, plusieurs Irlandais catholiques dont certains s’unissent à des Canadiennes françaises, comme ce sera le cas pour Catherine Samson. La religion est commune, mais pas la langue. Les enfants de ces familles peuvent souvent s’exprimer autant en anglais qu’en français, mais bien souvent l’anglais prédomine.

Fidèle Thériault Historien

En collaboration avec Colette Béchard

G

râce à de nombreuses recherches, entre autres dans plusieurs registres, nous avons retracé les grandes étapes de la vie de Catherine Samson et sa descendance. Bien que le texte soit plutôt factuel, il est possible d’imaginer en partie ce qu’a été sa vie, probablement à l’image de tant d’autres femmes de l’époque. Il est plutôt exceptionnel de pouvoir suivre son parcours qui date de plus de 200 ans, elle qui aura deux époux auxquels elle survivra, de nombreux enfants et vivra un déménagement en Gaspésie, un défi de taille en 1784. Sa famille sera parmi les huit premières à s’établir dans le lieu qui deviendra la [48]

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Généalogiste

paroisse Saint-Patrick de Douglastown près de 100 ans plus tard, en 1845.

Thomas Morris

Thomas Morris, un jeune Irlandais catholique, arrive à Québec vers 1775 en qualité de matelot à bord d’un navire marchand anglais. Il est appelé à défendre la ville de Québec contre l’attaque des Américains en 1776. Il va ensuite poursuivre son service militaire au lac Champlain où il est blessé. Revenu à Québec, il épouse, le 9 janvier 1781, Catherine Samson, fille de Jacques Samson et de Louise Belisle. Thomas est originaire du comté de Wexford dans la province de Leinster

en Irlande, fils de Matthew Morris et de Marthe Murphy. Pour sa part, Catherine Samson est née à la Pointe-àLévy (Lévis) le 15 août 1760. Quelques années après sa naissance, son père déménage avec sa famille à Québec où il exerce son métier de forgeron. On ne sait pas si Thomas Morris pouvait parler français ou encore si Catherine Samson pouvait parler anglais, mais cela ne semble pas avoir été un problème à leur union. À Québec, Catherine donne naissance à ses deux premiers enfants : Thomas Morris en 1781, et Mathieu en 1783. Thomas fils décède à Québec en 1784 et son père va, la même année, s’établir avec sa petite famille


[NOS GASPÉSIENNES] à la rivière Saint-Jean près de Gaspé. Il est, avec plusieurs amis et compatriotes, un des pionniers du village qui sera appelé Douglastown. Là, il exerce le métier de pêcheur et le couple aura d’autres enfants. Thomas Morris possède une éducation qui lui permet de signer son nom de famille de façon convenable. Ce nom est orthographié différemment dans les registres, dépendamment de la personne qui l’a écrit : Morris, Morice. Morisse, Maurice, Morriss, etc.

Jacques/James Lerhe

On ne connaît pas la date du décès de Thomas Morris, mais c’est probablement vers 1794. Veuve, Catherine Samson convole en secondes noces, vers 1795, Jacques Lerhe (Lary, Larray, Larai, Lery, Lerhé, Le Rhe, etc.), qui est un pêcheur d’origine jersiaise. Il décède à Douglastown le 6 mars 1827 à l’âge d’environ

Acte de sépulture de Catherine Samson dans le registre de l’état civil de Saint-Michel–de-Percé, 1828. On peut y lire : « Le vingt-huit août mil huit vingt huit nous prêtre missionnaire soussigné avons suppléé les cérémonies de l’Église aux funérailles de Catherine Samson morte le vingt-sept avril dernier âgée de soixante et six ans, épouse de défunt James Larai de Douglastown. Présent : Thomas Brillan et James Enriet qui ont déclaré ne savoir signer. A. Boisverd, ptre. ». BAnQ Rimouski, CE102,S19

72 ans, ce qui le fait naître vers 1755. Selon une information recueillie sur Ancestry, un Jacques L’Her serait né à Saint-Hélier (Jersey) en 1753 du mariage de Jean L’Her et de Marie LeGresley. Il y a de fortes chances qu’il s’agisse de celui qui vient s’établir à Douglastown. Catherine Samson a trois enfants de ce second mariage : Suzanne, née le 23 avril 1796, Élisabeth, en 1798, et Louis, en 1800.

Erreurs dans les registres

Sur ce détail du plan du canton Douglas figurent la rivière Seal Cove, le village de Douglastown, la rivière de L'Anse à Brillant, la baie de Gaspé, une partie de la rivière Malbaie, les bornes, les barachois, le numéro et la dimension des lots, les chemins, l'église, le relief et les profils proposés de chemins de colonisation. Plan of the residue of the township of Douglas county of Gaspé with profiles of range-lines and out-lines; copié par M. Garneau à partir de l'original de Henry O'Sullivan, copié en 1938 d'après l'original créé en 1881. BAnQ Québec, Fonds Ministère des Terres et Forêts, E21,S555,SS1,SSS1,PD.21B

Il y a deux erreurs dans les actes des registres paroissiaux concernant la famille de Catherine Samson. La première serait que son deuxième enfant est un garçon et non une fille. L’acte de baptême au registre de la paroisse Notre-Dame de Québec l’identifie comme étant une fille du nom de Marthe, mais c’est un garçon que l’on retrouve plus tard sous le nom de Mathieu. En effet, on ne trouve pas d’acte de décès ou de mariage pour Marthe Morris, mais deux mariages et un décès pour Mathieu Morris. L’âge donné au décès de ce dernier le fait naître vers le mois de juillet 1783, qui est la date de naissance donnée pour Marthe. Cette erreur est probablement due à une mauvaise transcription du nom, une erreur courante dans les registres. L’écriture manuscrite est parfois mal déchiffrée et l’erreur se perpétue.

L’autre erreur est la date de naissance donnée pour son fils Étienne Olivier Morris, soit le 16 avril 1796. Cela est impossible, car la fille de son second mariage, Suzanne Lerhe, est née le 23 avril 1796. Elle est baptisée la même journée qu’Olivier, soit le 30 août 1796. Cela cause bien entendu de la confusion. L’erreur est qu’Olivier est né en ou vers 1794. C’est ce que nous confirme son acte de mariage du 1er septembre 1814 qui le dit majeur. Catherine Samson décède à Douglastown le 27 avril 1828, à l’âge de 67 ans. Elle a un frère, Nicolas Samson, né en 1758, qui épouse le 4 septembre 1796 Josette Pecquerel, fille de Jacques Pecquerel et de Josette Lefebvre. Il décède à L’Anseau-Griffon le 15 septembre 1836. Ses enfants nés en Gaspésie seront tous baptisés à Douglastown ou à Barachois, se marieront et fonderont une famille. Une de ses filles s’établira au Nouveau-Brunswick alors que les autres resteront dans la région. Ils sont, avec leur époux ou épouse, presque tous enterrés à Douglastown, c’est pourquoi leur nom de CONSULTEZ TOUTES famille s’est perpétué et LES INFORMATIONS est encore RECENSÉES SUR familier LES ENFANTS DE aujourd’hui.

CATHERINE SAMSON


[NOS ÉVÈNEMENTS]

Une partie de la Transgaspésienne, reliant Cascapédia à Sainte-Anne-des-Monts, entre 1950 et 1965. Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard. P67/B/5 b/1/48

UNE NUIT DANS LA RIVIÈRE CASCAPÉDIA À l’automne 1958, mon frère Willie Arsenault et moi sommes victimes d’un grave accident de la route qui aurait pu nous coûter la vie. Alors vicaires à Sainte-Anne-des-Monts, nous étions sur le chemin du retour après une visite dans notre famille à Bonaventure. Cet accident rocambolesque est demeuré dans la mémoire populaire.

Raymond Arsenault

Résident de New Richmond et originaire de Bonaventure

W

illie et moi sommes ordonnés prêtres en avril 1958 et nommés vicaires à la paroisse de Sainte-Anne-des-Monts. Nous nous occupons des loisirs des jeunes dans les différents secteurs de la paroisse. Pour réaliser cette tâche, nous nous sommes vite rendus à l’évidence que ça nous prendrait une voiture pour être efficaces. Une occasion se présente justement nous permettant d’en acquérir une d’occasion. Pour ce faire, ça prend une permission de l’évêque, mais on ne veut pas perdre notre occasion. Le curé nous dit : « Achetez-la et j’arrangerai cela avec l’évêque. ». [50]

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Après l’achat de la voiture, nous décidons d’aller visiter la famille à Bonaventure et de lui montrer notre acquisition. D’une visite à l’autre et d’un incident à l’autre, il est 9 h 30 du soir, ce 11 septembre 1958, quand nous partons de Bonaventure pour retourner à Sainte-Anne-des-Monts.

Une nuit dans la rivière

Déjà, il fait noir. Nous prenons la route 99 qui traverse le parc : une route de gravier. Il a plu pendant les derniers jours, le chemin de terre est détrempé et les trous ne manquent pas. Nous roulons sur cette route en sautant d’un trou à l’autre; la voiture vibre et saute d’un bord à l’autre du

chemin. Un moment donné, j’ai cru que nous plongions dans le canal! C’est comme si la voiture frappait dans une « bouillée » d’aulnes; mais nous nous rendons vite compte que ce ne sont pas des aulnes, mais des éclaboussures de la rivière qui frappent dans la vitre avant. Nous nous trouvons dans la rivière Cascapédia! « Willie, nous sommes dans la rivière! Vite, il faut sortir d’ici. » Celui-ci essaie d’ouvrir la portière de son côté, rien à faire, elle est submergée. J’essaie de mon côté, mais rien n’y fait non plus. Willie me dit : « Passe-moi ta place que j’essaie! » alors je saute en arrière et je constate que la vitre de côté arrière


[NOS ÉVÈNEMENTS]

Raymond Arsenault, années 1960. Musée de la Gaspésie. P268 Fonds Ladislas Pordan

est moins submergée. De toutes mes forces, je réussis à l’entrouvrir. « Willie, ça ouvre ici! » m’écriai-je. Je n’ai pas eu le temps de dire cela que Willie, me tassant de côté, réussit à sortir et à grimper sur le coffre arrière, ce que je fais après lui. Ma première réaction est d’enlever ma soutane au cas où il faudrait nager. Une fois que nous sommes sortis de la voiture, celle-ci se trouve déstabilisée et se décroche de la grosse roche sur laquelle l’arrière repose. Elle se met à descendre dans le courant et à s’enfoncer. Alors, nous passons du coffre arrière au toit de la voiture. Pendant quelques instants, à quatre pattes sur le toit, nous descendons la rivière, emportés par le courant. Puis, nous sentons que la voiture touche au fond et gratte dans le gravier. Elle s’arrête et se stabilise. À ce moment, nous sommes toujours à quatre pattes sur le toit. Nous nous interrogeons à propos de la possibilité de rejoindre la rive à la nage. Toutefois, une question s’impose : où sont cette rive et ce chemin qu’on a laissés? Willie dit : « Il est à gauche », moi je dis : « Il est à droite ». Il fait un temps humide et un peu brumeux, on ne voit ni le chemin ni

la rive, seul un halo de lumière projeté par les phares qui sont restés allumés jusqu’à minuit nous éclaire. Nous sommes seuls au milieu de nulle part, sur notre banquise de métal. Toujours à quatre pattes l’un à côté de l’autre, je dis à Willie : « Si on ne sait pas de quel côté nager, il va falloir s’organiser pour passer la nuit ici. ». Willie me répond : « On va commencer par faire une prière. ». Nous nous mettons alors à chanter à pleins poumons Ave Marie Stella. Ça nous calme. Après, nous élaborons un programme pour la nuit qui divise chaque heure en quatre temps : 15 minutes de prières assis dos à dos, 15 minutes de gymnastique à genoux (cela nous réchauffe), 15 minutes de chants et 15 minutes de jasette. Et ainsi la nuit passe.

Un sauvetage rocambolesque

Avec l’arrivée du matin et la lumière du jour, nous commençons à voir passer des voitures, mais on ne nous voit pas à cause de la courbe du chemin. Nous avons beau crier, lancer nos chaussures, rien n’y fait jusqu’au moment où un camion chargé de planches arrive dans le paysage, venant de Sainte-Annedes-Monts. Il a lui aussi à faire une courbe avant d’arriver à nous, mais dans le sens contraire, si bien qu’il nous a dans son champ de vision. Il ne peut pas ne pas nous apercevoir : deux hommes vêtus de blanc et pantalons noirs, debout au milieu de la rivière. On ne peut plus voir la voiture, la rivière a monté durant la nuit et l’a complètement recouverte. Le camion s’arrête enfin et nous évoquons les différentes solutions pour nous tirer de là. Alors, j’ai eu une idée : le camion est chargé de planches qui sont, pour le voyage, retenues avec des chaînes. Je suggère d’attacher une planche au bout d’une chaîne et de la lancer en amont de notre voiture. Ce que font les hommes avec succès. La planche descend lentement jusqu’à nous. Je suis le premier à m’exécuter. Je la prends sous mon bras, je me lance à l’eau

et ils me tirent sur la rive. J’en suis quitte pour une bonne baignade. On recommence le stratagème pour aller chercher Willie qui se doit de sortir le dernier, étant donné qu’il était le conducteur. Pendant ces manœuvres, des voitures venant du sud commencent à s’arrêter dont une est occupée par des Berthelot de la famille du curé Berthelot qui demeure à Rivière-àClaude. La parenté va le visiter et lui rapporte un sac de linge que la belle-sœur a lavé. Il y a de beaux bas de laine, des pantalons, des chandails de laine, tout ce qu’il nous faut pour nous changer! Ce que nous faisons avant de filer vers SainteAnne-des-Monts avec les Berthelot. À notre arrivée au presbytère, le curé est dans son bureau, tout occupé à compter la dernière quête. Nous rentrons avec nos vêtements mouillés sous le bras. En nous voyant dans cet état, il s’écrit : « Avez-vous tué? » pensant que nous avions passé la nuit à braconner et que nous arrivions de la chasse. Notre première préoccupation est de téléphoner à nos parents pour les

Willie Arsenault, années 1960. Musée de la Gaspésie. P268 Fonds Ladislas Pordan Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[NOS ÉVÈNEMENTS]

Une partie de la Transgaspésienne, 1959. On remarque la route de gravier et la proximité de la rivière. Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard. P67/B/5 b/1/61

rassurer, car le bruit court à Bonaventure qu’il y en a un de noyé et l’autre à l’hôpital. C’est difficile de parler à notre mère qui ne veut pas parler au téléphone, croyant qu’on ne lui dit pas la vérité. Après avoir rassuré tout le monde, nous allons à l’église dire nos messes, moi dans l’église et Willie à la sacristie, avec chacun notre servant de messe que le curé a fait venir.

Dans l’après-midi, c’est l’opération récupération de la voiture. Nous constatons rapidement qu’il y a eu éclatement d’un pneu, de ces pneus réchappés qui ne sont pas toujours sécuritaires dans les mauvais chemins. Tout en observant l’opérateur de la remorqueuse, je suis intrigué par les traces de la voiture. La trace du côté gauche passe sur un petit amoncellement de terre qui a été laissé là par les travailleurs de la route. Un tout petit amoncellement, mais qui a permis à la voiture de garder son équilibre et de ne pas verser en descendant dans la rivière.

Une aventure ancrée dans la mémoire populaire

Nous avons été chanceux que la voiture passe sur le petit tas de terre. Nous avons été chanceux aussi que l’arrière de la voiture reste accroché quelques instants sur une grosse roche, ce qui a permis à une portière arrière de rester suffisamment hors de l’eau pour qu’on puisse l’ouvrir à force de bras avant qu’elle ne s’enfonce.

Mais est-ce seulement de la chance? Nos anges gardiens ont peutêtre joué un rôle? Soixante ans plus tard, je ne peux pas m’empêcher de penser à Exode 19,4 : « Vous avez vu comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle pour vous amener jusqu’à Moi. »… Quoi qu’il en soit, notre aventure est restée dans la mémoire populaire. Partout où l’on allait, on nous reconnaissait comme ceux qui étaient tombés dans la rivière. Pendant des années, je me suis fait poser la question : « C’est-ti vous autres qui avez tombé dans la rivière? » Trente ans après l’accident, j’étais desservant de la paroisse SaintEdgar. On m’a demandé d’aller faire une prière à l’hôpital pour un vieillard qui était dans le coma depuis une couple de jours. En arrivant près de lui, je lui ai pris la main et dit bonjour. Il a ouvert les yeux et m’a dit : « C’est-ti vous qui avez tombé dans la rivière? ». Il était gardien dans le parc lors de notre aventure!

Paroisses et secteurs pastoraux de l’Église catholique de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine

Notre Église diocésaine est composée de soixante-quatre paroisses formant un réseau qui s’étend depuis Cap-Chat jusqu’à Pointeà-la-Croix et se prolongeant jusqu’aux Îlesde-la-Madeleine. Partout, on y trouve des groupes de chrétiens et chrétiennes impliqués pour le mieux-être de leurs frères, de leurs soeurs et de leur milieu. Gaétan Proulx, O.S.M., évêque de Gaspé


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Prochain thème 1 001 traverses d’eau

Correctifs

LISEZ LE TEXTE SUR L’ÎLE DE 1966 À 1969

-p. 7, « Les gardiens de la colonie de fous de Bassan » : à la suite de la publication du texte, nous avons appris que l'Université Laval avait réalisé des recherches et assuré la protection de la colonie de 1966 à 1970. Lisez un complément dans la section « extra, no 199 » sur notre site Web. -p. 39, « Des mascottes : de l’armée au hockey » : il faut lire Jean-Philippe Morin au lieu de Jean-François

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Avril – Juillet 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE

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MAGAZINE GASPÉSIE | Avril – Juillet 2021

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Le Côté obscur 2 SAMEDIS PAR MOIS

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Jean-René Lebreux et Laurette Jeannotte

Yannik Bergeron, Dave Ferguson et Maxime Heim

Félicitations pour le 200e numéro du Magazine Gaspésie!

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Magazine Gaspésie no. 200 - Quand l'art fait pop! by Magazine Gaspésie - Issuu