LES MAQUETTES : MINIATURISER POUR MIEUX SE SOUVENIR
LES BILLETS D’ACADIE : UN TRÉSOR RETROUVÉ
N° 199
magazinegaspesie.ca
VIE ANIMALE ENTRE CIEL ET TERRE CONTACTS PRIVILÉGIÉS ET PARFOIS INUSITÉS L’EMBLÈME DES DÉBUTS DE LA CONSERVATION AU CANADA L’ART DE L’ÉLEVAGE EN GASPÉSIE SOIGNER LES PETITES ET GRANDES BÊTES
MAGAZINE D’HISTOIRE
10,25 $ DÉCEMBRE 2020 – MARS 2021
AIR GASPÉ OU LE TRANSPORT AÉRIEN POUR LES GASPÉSIENS
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MAGAZINE GASPÉSIE | DÉCEMBRE 2020 – MARS 2021
VIE ANIMALE ENTRE CIEL ET TERRE Dossier
N° 199 :
À LA RENCONTRE DES OISEAUX MIGRATEURS DE FORILLON Antoine Plouffe-Lebœuf et Mikaël Jaffré
21
ES OISEAUX MARINS DE PERCÉ : L’EMBLÈME DES DÉBUTS DE L LA CONSERVATION AU CANADA
Marie-Lou Beaudin et Mario Lévesque
8
CONTACTS PRIVILÉGIÉS ET PARFOIS INUSITÉS
Maxime St-Amour
11
UN INCONTOURNABLE : LE CARIBOU GASPÉSIEN
Hugues Deglaire et Margaret Kraenzel
18
L’ART DE L’ÉLEVAGE À VAL-D’ESPOIR ENTRE 1930 ET 1960
Anne et Jean Pierre Bernard
23
A PÊCHE TRADITIONNELLE MI’GMAQUE EN PÉRIL L AU 19e SIÈCLE
David Bigaouette
26
DES HISTOIRES D’EAU
N COMMANDEUR DE L’ORDRE NATIONAL U DU MÉRITE AGRICOLE EN GASPÉSIE André Ruest
Nos Gaspésiennes
30
Christiane Beaudoin et Gisèle Joncas
Couverture
NOS FIDÈLES COMPAGNONS FRED, LA MARMOTTE QUI FAIT JASER!
Roberto Blondin et Marie-Josée Lemaire-Caplette
32
L’INDOMPTABLE PIERRE-À-CALIXTE Chantal Soucy
34 SAVOIR, INSTINCT ET PASSION :
SOIGNER LES PETITES ET GRANDES BÊTES
André Banville et Marie-Josée Lemaire-Caplette
38
LES MASCOTTES : DE L’ARMÉE AU HOCKEY
Jacques Bouchard
40
Nos archives
Marie-Pierre Huard
42
AIR GASPÉ OU LE TRANSPORT AÉRIEN POUR LES GASPÉSIENS Nos objets
LES MAQUETTES : MINIATURISER POUR MIEUX SE SOUVENIR
Vicky Boulay
44
Nos personnages
Philomène Allard
49
ERCLE DE FERMIÈRES DE GASPÉ : C 50 ANS PAR ET POUR LES FEMMES
Paul Lemieux
28 Photoreportage
Cercle de Fermières de Gaspé
46
Dossier
Photo : Omer Beaudoin BAnQ Québec
4
Chronique
15
© Parcs Canada
Décembre 2020 – Mars 2021 199, vol. 57, no 3
LA MORT TRAGIQUE DE CHARLES ALONZO Nos évènements
LES BILLETS D’ACADIE : UN TRÉSOR RETROUVÉ
André Mathieu
DÉCOUVREZ L’HISTOIRE DE L’ORIGNAL DE CARLETON AVEC L’ARTICLE « SOPHIE, LA PETITE TROTTEUSE » PAR JEAN-PAUL DUBÉ, PARU DANS LE MAGAZINE GASPÉSIE, NO 181
Éditeur
Caribou mâle sur le mont Jacques-Cartier. Photo : Hugues Deglaire
Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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DES NOUVELLES DU MUSÉE DE LA GASPÉSIE
Décembre 2020 – Mars 2021 No 199, volume 57, numéro 3
Éditeur : Musée de la Gaspésie
Fondé en 1963, le Magazine Gaspésie est publié trois fois par an par le Musée de la Gaspésie. Par sa mission, le Magazine vise la diffusion des connaissances relatives à l’histoire, au patrimoine culturel et à l’identité des Gaspésiennes et des Gaspésiens. Il est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).
Comité de rédaction
Jean Carbonneau, Marie-Pierre Huard, Danièle Rail et Ginette Roy
Coordination, abonnements, ventes et publicités Alys Favreau et Gabrielle Leduc 418 368-1534 poste 102 magazine@museedelagaspesie.ca
Rédactrice en chef
Marie-Josée Lemaire-Caplette 418 368-1534 poste 106 communication@museedelagaspesie.ca
Recherche iconographique Marie-Pierre Huard
Auteurs et collaborateurs
Philomène Allard, André Banville, Marie-Lou Beaudin, Christiane Beaudoin, Anne Bernard, Jean Pierre Bernard, David Bigaouette, Roberto Blondin, Jacques Bouchard, Vicky Boulay, Hugues Deglaire, Marie-Pierre Huard, Mikaël Jaffré, Gisèle Joncas, Margaret Kraenzel, Paul Lemieux, Mario Lévesque, André Mathieu, Antoine Plouffe-Leboeuf, André Ruest, Chantal Soucy et Maxime St-Amour.
Conception graphique et infographie Maïlys Ory | Graphiste
Révision linguistique Robert Henry
Distribution en kiosque
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Camille Leduc
Impression
Deschamps Impression
Comme tout un chacun, le Musée de la Gaspésie a dû faire face à la situation exceptionnelle liée à la Covid-19 et il continue de le faire. Après une fermeture de plus de trois mois, le Musée a ouvert de nouveau ses portes à la fin juin avec une programmation spéciale autour des histoires de résilience gaspésiennes. Des histoires de pêche, de guerre et de vie à travers le temps ont été proposées aux visiteurs par des expositions animées et la projection de documentaires. Des visites guidées virtuelles ont aussi été mises sur pied. En fait, c’est toute l’offre habituelle qui a été revue afin de respecter scrupuleusement les normes sanitaires. Des visites sur réservations jusqu’aux tarifs, l’équipe du Musée a su relever ses manches et s’adapter. Quel bonheur de constater que vous avez été au rendez-vous! Le Musée a connu une saison estivale inespérée vu la situation. Malgré sa capacité restreinte d’accueil en raison du nombre de visiteurs limité par la Santé publique, l’institution a affiché complet à plusieurs reprises, un achalandage correspondant à environ 25 % d’une saison habituelle. Le Musée de la Gaspésie continue de s’adapter et de suivre les mesures en vigueur. L’équipe est toujours à l’œuvre et se consacre à réaliser plusieurs projets qui verront le jour dans la prochaine année si la situation le permet. Ce n’est pas d’hier que les Gaspésiennes et Gaspésiens ont vécu des épreuves qu’ils ont su traverser avec courage. Inspirons-nous des générations qui nous ont précédés et restons solidaires dans cet épisode historique.
Plateforme numérique magazinegaspesie.ca
Dépôt légal Bibliothèque et Archives Canada, ISSN 1207-5280 (imprimé) ISSN 2561-410X (numérique) Bibliothèque et Archives nationales du Québec, ISBN 978-2-924362-22-8 (imprimé) Copyright Magazine Gaspésie Reproduction interdite sans autorisation Nous reconnaissons l’appui financier du gouvernement du Canada.
Toute personne intéressée à faire paraître des textes conformes à la politique rédactionnelle du Magazine Gaspésie est invitée à les soumettre à la rédactrice en chef. Cette dernière présente ensuite les articles reçus au comité de rédaction qui décide des textes à paraître, soit dans l’édition imprimée, soit dans l’édition numérique, ou les deux. Les auteurs sont priés de joindre à leurs textes les illustrations pertinentes. Le Magazine Gaspésie n’est pas un média écrit d’opinion, mais encourage le pluralisme des idées pour autant qu’elles reposent sur des fondements. La politique rédactionnelle laisse aux auteurs la responsabilité de leurs textes. Seuls les textes où cela est spécifiquement mentionné relèvent de l’éditeur. Droits d’auteur et droits de reproduction Toutes les demandes de reproduction doivent être acheminées à : Copibec (reproduction papier) : 514 288-1664 | 1 800 717-2022 | licences@copibec.qc.ca
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1 an (3 nos) : Canada, 29 $ ; É.-U., 53 $ ; Outre-mer, 77 $ (taxes et frais de poste inclus)
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Prix à l’exemplaire : 10,25 $ (taxes en sus) - Liste des kiosques sur le site Web
Magazine Gaspésie
80, boulevard de Gaspé, Gaspé (Québec) G4X 1A9 418 368-1534 poste 102 magazine@museedelagaspesie.ca magazinegaspesie.ca
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MAGAZINE GASPÉSIE | DÉCEMBRE 2020 – MARS 2021
Les couleurs du Magazine Gaspésie sont une signature des caisses Desjardins de la Gaspésie.
[AVANT-PROPOS]
Couple, probablement les Lafoley de Percé, dans une carriole tirée par un cheval, vers 1880-1900. Musée de la Gaspésie. Fonds Joseph A. Boucher. P96/18
P
LA FAUNE DANS TOUTE SA DIVERSITÉ
ar son emplacement géographique, la Gaspésie recense une faune des plus diversifiées, regroupant autant la vie marine et terrestre qu’aérienne. Ce numéro s’attarde à la cohabitation des animaux avec les Gaspésiennes et les Gaspésiens à travers le temps. L’impact économique, social et touristique de la faune a toujours été important pour la péninsule et le demeure aujourd’hui. En ce qui concerne les animaux sauvages, plusieurs incontournables sont associés à la région. Pensons d’abord aux fous de Bassan, véritables emblèmes de Percé. Ce refuge d’oiseaux marins est le premier à voir
Chat portant des lunettes, vers 1930-1940. Musée de la Gaspésie. Fonds G.G. Mercer. P92/86
le jour au Canada et marquera les débuts de la protection de la faune au pays. Un autre symbole important est bien entendu le caribou, dont la population gaspésienne est désormais la seule au sud du fleuve SaintLaurent. Certaines espèces moins célèbres sont également abordées, de la couleuvre rayée aux oiseaux migrateurs, toutes deux à Forillon où elles ont fait l’objet de recherches. Il suffit de penser au transport pour comprendre à quel point les animaux de trait ont été essentiels. Sur le plan alimentaire, les animaux de ferme ont permis à maintes familles de subvenir en partie à leurs besoins alors que de nombreux agriculteurs en ont fait leur gagne-pain. L’École d’agriculture de Val-d’Espoir a certainement contribué à leur établissement. Ernest A. Dugas est assurément un de ceux qui ont réussi, étant le premier Gaspésien à se voir attribuer la médaille d’or de l’Ordre du mérite agricole. De son côté, Pierre-à-Calixte a plutôt élevé des animaux sauvages! Que ce soit simplement pour nourrir sa famille ou comme activité commerciale, la pêche est indissociable de la Gaspésie. L’abondance et la diversité des espèces de poissons et de fruits de mer ont marqué son histoire, des Mi’gmaqs qui pêchent
à l’aide d’un nigog aux pêcheurs en eau douce ou salée. Sur une note plus ludique, un animal est aujourd’hui bien connu : Fred, la marmotte officielle du Québec qui fait beaucoup parler. Elle nous rappelle que les animaux sont régulièrement utilisés comme mascottes dans des domaines aussi variés que l’armée et le sport. Enfin, toutes ces bêtes ont besoin de soins et elles ont pu bénéficier des services d’un vétérinaire bien tardivement en Gaspésie. Le Dr André Banville est le premier à s’y établir de façon permanente et relate les débuts de la pratique de la médecine vétérinaire dans la région.
Un fidèle bénévole
Depuis 1998, monsieur Jean Carbonneau est membre du comité de rédaction du Magazine Gaspésie. Il a ainsi contribué à de nombreux numéros en sélectionnant et commentant les textes, et en partageant ses connaissances. Votre générosité et votre rigueur nous manqueront. Vous avez toute notre reconnaissance pour ces 22 années d’implication et nous vous souhaitons une bonne continuité.
Marie-Josée Lemaire-Caplette
Rédactrice en chef du Magazine Gaspésie et responsable des communications, Musée de la Gaspésie Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Couple de fous de Bassan et leurs petits sur l’île Bonaventure, années 1950. Photo : Hedley V. Henderson Musée de la Gaspésie. Fonds Hedley V. Henderson. P88/3/1/66
OBSERVEZ DES FOUS DE BASSAN EN VOL DANS UNE VIDÉO DU PARC NATIONAL DE L’ÎLE-BONAVENTUREET-DU-ROCHER-PERCÉ
LES OISEAUX MARINS DE PERCÉ : L’EMBLÈME DES DÉBUTS DE LA CONSERVATION AU CANADA En Gaspésie, le cri des oiseaux marins est indissociable du bruit des vagues. Pourtant, les fous de Bassan, les cormorans, les mouettes et plusieurs autres visiteurs ailés du golfe du Saint-Laurent auraient bien pu être réduits au silence tellement leurs populations étaient menacées dans la seconde moitié du 19e siècle. Grâce à l’acharnement de quelques naturalistes, les colonies d’oiseaux marins de Percé sont le cœur du premier refuge du Canada créé en 1919 et leur protection a d’abord été confiée aux gardiens habitant l’île Bonaventure.
Marie-Lou Beaudin
Biologiste et enseignante, campus de Gaspé du Cégep de la Gaspésie et des Îles Garde-parc naturaliste en 2004 et de 2009 à 2011, parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé
A
u début de l’année 1914, Percy Algernon Taverner, ornithologue au Musée national du Canada à Ottawa (aujourd’hui le Musée canadien de la nature), reçoit de troublantes nouvelles en provenance de la Gaspésie. Une lettre signée par Lucy James, épouse du peintre Frederick et résidente estivale de Percé, dénonce le triste sort bientôt réservé aux cormorans nichant sur le rocher. L’inspecteur des pêches en poste à Gaspé, le commandant William Wakeham, [4]
confirme à Taverner que le Département de la Marine et des Pêcheries a donné l’ordre d’abattre tous les cormorans nichant sur le rocher Percé et l’île Bonaventure, une mesure que Wakeham désapprouve. Selon le gouvernement, les oiseaux n’ont aucune valeur économique et, en plus, ils dévorent les alevins des écloseries de saumons avoisinantes. Quelques mois plus tard, Taverner et ses collaborateurs débarquent à Percé. Ce sera le début d’une bataille de plusieurs années pour
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protéger les oiseaux marins du secteur, une quête menée par de passionnés naturalistes qui deviendra l’accélérateur du mouvement de préservation de la faune au Canada. Dans la toute première édition du Audubon Magazine, en février 1887, les propos d’une dame sont rapportés : « I think there is a great deal of sentiment wasted on the birds. There are so many of them, they will never be missed, any more than mosquitos. I shall put birds on my new bonnet. »1. Cette citation
[DOSSIER]
Percy Algernon Taverner, ornithologue au Musée national du Canada de 1912 à 1942, a joué un rôle important dans l’ornithologie canadienne et la conservation de la faune, 1918. © Musée canadien de la nature
représente bien le « mythe de la surabondance », cette idée répandue et appuyée par les récits des explorateurs que les ressources naturelles en Amérique du Nord sont inépuisables. Jusque-là, la science s’est surtout intéressée à l’anatomie des animaux et l’on ignore presque tout de leur écologie (comportement, déplacements, besoins, reproduction, etc.). Probablement influencés par le travail du naturaliste John James Audubon (1785-1851), les scientifiques choisissent de plus en plus d’observer leurs sujets dans leur environnement, et les associations et les revues d’histoire naturelle se multiplient. Les contours des premiers principes de la gestion de la faune se dessinent alors, au moment même où l’extinction du bison des plaines et celle du pigeon voyageur marque les esprits.
Les oiseaux marins subissent aussi beaucoup de dérangement. Des phares sont construits dans leur lieu de prédilection pour la reproduction, soit les îles et les hautes falaises. Il est aussi souvent rapporté dans les récits de naturalistes que des gens armés s’amusent à tirer dans les colonies pour énerver les oiseaux et en tuer quelques-uns au passage. La situation dans le golfe du SaintLaurent devient ainsi préoccupante : 200 000 fous de Bassan étaient dénombrés en 1830 et il n’en reste plus que 8 000 en 1880.
Un naturaliste en mission
Taverner l’avoue, c’est d’abord par amour pour la nature et les oiseaux qu’il s’investit dans leur protection. Il est toutefois convaincu que les colonies de Percé, une fois protégées, rapporteront gros à la région en attirant de nombreux touristes. Il doute aussi que les cormorans soient responsables de la disparition des alevins de saumons.
De Percé, Taverner se rend à Gaspé afin de rencontrer le commandant Wakeham. Il en profite pour visiter l’écloserie de saumons, assiste à la mise à l’eau d’alevins dans la rivière Saint-Jean et récolte le contenu des estomacs de quelques cormorans. De retour à Percé, il étudie les oiseaux de l’île Bonaventure. Il accède aux colonies par la mer, grâce à une « bonne barge et beaucoup d’agilité »2 ou se rapproche du bord des falaises par le plateau supérieur, à plat ventre et en agrippant une corde attachée à un arbre. Il se risque parfois à descendre afin de photographier des macareux moines. Il y observe aussi des marmettes communes, des petits pingouins, des océanites culsblancs et des mouettes tridactyles. Après deux étés de recherches, Taverner confirme que l’effet des oiseaux marins sur les pêcheries commerciales est nul puisqu’ils se nourrissent non pas de saumons, mais principalement de hareng et de calmar. Il souligne aussi l’importance
Alfred Marshall Baily, ornithologue au Denver Museum of Natural History, collecte des spécimens de fous de Bassan sur l’île Bonaventure, 1924. Photo : Alfred Marshall Bailey © Denver Museum of Nature & Science
Des populations en chute libre
Les populations d’oiseaux marins sont aussi dans un état précaire parce que leurs œufs servent de nourriture aux pêcheurs et que leur chair devient des appâts à morue. Audubon, en 1833, rapporte qu’un groupe de quatre hommes aurait récolté 400 000 œufs en deux mois pour les vendre à Halifax. De plus, lors de son passage aux Îles-de-laMadeleine, il observe pendant une heure six pêcheurs abattre plus de 500 fous de Bassan du rocher aux Oiseaux. Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER] de ces oiseaux pour les habitants du coin. Leurs cris aident les pêcheurs à toucher terre sans heurts les jours de brume, et leurs plongeons permettent de localiser les bancs de poissons servant d’appâts pour la pêche à la morue. En 1915, il soumet donc une proposition à la Commission de conservation du Canada afin que le rocher Percé et les falaises de l’île Bonaventure soient classés à titre de refuge d’oiseaux migrateurs. Ainsi, les habitants ailés des lieux seraient protégés de la chasse, de la récolte d’œufs et du dérangement par les humains. Cette recommandation est appuyée par d’autres naturalistes, dont certains sont impliqués dans la négociation de la Convention pour la protection des oiseaux migrateurs, un protocole d’entente entre le Canada et les États-Unis (ratifié en 1917). La création du refuge se heurte à quelques embûches. Tout d’abord, les autorités fédérales doivent négocier avec la province de Québec puisque la faune, considérée comme une ressource naturelle, est de juridiction provinciale. De plus, le rocher Percé est déjà propriété de la Couronne, mais il faut convaincre les propriétaires terriens de l’île de céder une partie de leur bien. Il semblerait que la plus grande résistance soit venue du directeur de la compagnie de pêche Leboutillier Brothers, Richard Turner. À son décès en 1917, les négociations s’accélèrent et les ententes sont finalement signées. Une publication dans la Gazette du Canada,
L’ornithologue Alfred Marshall Baily et le gardien William Duval photographient les oiseaux marins de l’île Bonaventure, 1924. © Denver Museum of Nature & Science [6]
En-tête d’un article sur les fous de Bassan, rédigé par Percy Algernon Taverner, paru dans The Ottawa Naturalist, 1918. Image tirée de : Percy Algernon Taverner, « The Gannets of Bonaventure Island », The Ottawa Naturalist, vol. XXXII, no 2, mai 1918.
au matin du 3 mai 1919, officialise la fin du long processus : le rocher Percé et les falaises de l’île Bonaventure deviennent le premier refuge au Canada en vertu de la Loi sur la Convention concernant les oiseaux migrateurs, en même temps que le rocher aux Oiseaux aux Îles-de-laMadeleine.
Les impacts de la conservation
Des 8 000 oiseaux marins dénombrés par Taverner en 1914-1915 à l’île Bonaventure, il y en a aujourd’hui plus de 200 000. L’impact anticipé par le naturaliste sur le tourisme s’est avéré fondé, avec des retombées économiques annuelles de plus de 5 M $ pour le milieu, selon Rémi Plourde, directeur du parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-RocherPercé. De plus, une cinquantaine de personnes occupent des emplois saisonniers dans cet organisme de préservation et de mise en valeur de la faune, de la flore, de l’histoire et de la géologie du secteur. Au-delà de l’intérêt économique, les oiseaux marins sont aussi des vecteurs d’éducation, comme l’explique M. Plourde : « Les visiteurs, émus devant la colonie, deviennent ouverts et réceptifs au travail des garde-parcs naturalistes. Ils sont prêts à recevoir ce qu’on leur explique, une information qui servira à les conscientiser. ». Les fous de Bassan font aussi aujourd’hui l’objet de recherche scientifique et ils jouent un important rôle de sentinelles de l’état du
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LISEZ L’ARTICLE (EN ANGLAIS) golfe d u Saint-
Laurent, selon David Pelletier, enseignant-chercheur en biologie au Cégep de Rimouski et doctorant à l’Université du Québec à Rimouski. Comme ces oiseaux se situent au sommet de la chaîne alimentaire marine, leur état de santé est directement influencé par leur environnement. « Si ça va mal pour les fous de Bassan, on peut supposer que ça va mal pour d’autres espèces dans le golfe du SaintLaurent », explique le biologiste. Aujourd’hui, malgré le statut de refuge du rocher Percé et de l’île Bonaventure, les oiseaux marins du secteur demeurent soumis à des pressions en raison des activités humaines et des changements climatiques. D’ailleurs, le succès de reproduction des fous de Bassan a drastiquement chuté ces dernières années. Cela révèle la nécessaire évolution des paradigmes de la préservation de la faune : il ne suffit plus de protéger les espèces, mais il faut aussi préserver leur écosystème. Remerciements au Denver Museum of Nature & Science et au Musée canadien de la nature qui ont mis gracieusement à disposition leurs photographies respectives. Notes
1. Traduction libre : « Je pense qu’on s’en fait beaucoup trop pour les oiseaux. Il y en a tellement, on n’en manquera jamais, pas plus que les moustiques d’ailleurs. Je ne vois pas pourquoi je me priverais de mettre des oiseaux sur mon chapeau. » Celia Thaxter, « Woman’s Heartlessness », The Audubon Magazine, vol. 1, no 1, février 1887, p. 13-14. 2. Percy Algernon Taverner, « The Gannets of Bonaventure Island », The Ottawa Naturalist, vol. XXXII, no 2, mai 1918, p. 20-26.
Les gardiens de la colonie de fous de Bassan Plus d’un siècle après avoir été classé refuge d’oiseaux migrateurs, l’île Bonaventure est aujourd’hui internationalement reconnue pour l’importance et l’accessibilité de sa colonie d’un bel oiseau marin, le fou de Bassan (Morus bassanus). Si la protection de la faune de l’île est désormais la responsabilité de la SÉPAQ et du parc national de l’ÎleBonaventure-et-du-Rocher-Percé, ce mandat est d’abord assumé durant des décennies par trois gardiens dont la vie reste à jamais liée à celle de l’île Bonaventure.
Les fonctions du gardien
Par terre et par mer, la fonction du gardien consiste à l’époque à protéger les fous de Bassan en évitant qu’ils soient dérangés, voire chassés. Le gardien contribue aussi à l’acquisition de connaissances en accompagnant les scientifiques dans leurs recherches et en posant des bagues d’identification sur les oiseaux. Il entretient les aménagements et veille à la sécurité des visiteurs. Du temps des naturalistes à celui des journalistes, photographes, artistes et vacanciers de plus en plus nombreux, la mise en valeur de la faune et de l’environnement prend son essor.
William Duval
Premier gardien de la colonie en 1919, William Duval (1883-1960) est pêcheur, fermier, maître de poste et batelier aux premières années du
[DOSSIER]
tourisme à Percé. On le surnomme capitaine Duval, comme son ancêtre corsaire Peter-John DuVal, établi sur l’île en 1819. Observateur, il prend des notes, lit beaucoup et est considéré par plusieurs comme un véritable naturaliste. Inhumé au cimetière anglican de Percé, Duval a vécu toute sa vie à l’île, comme plusieurs générations de Duval avant lui.
John Edmund Paget
Mario Lévesque
Biologiste et enseignant au programme de Sciences de la nature, Cégep de Matane Guide interprète de 1996 à 2007, parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé
John Edmund Paget (1902-1977) prend la relève de Duval en 1956. Généreux de son temps, le deuxième gardien agit avec intelligence et sagesse, doigté et pondération. Doté d’un sens aigu de l’observation, tant pour le monde naturel que pour le comportement humain, ce passionné de nature s’intéresse aux oiseaux autant qu’aux plantes et aux étoiles. Connu comme le bossu de l’île à la suite d’une chute de falaise durant sa jeunesse, Paget est pêcheur, cultivateur et habile menuisier. Dans les années 1930, sa mère et lui offrent le gîte à des visiteurs. Un accueil chaleureux est proposé dans une demeure construite sur un terrain fleuri surnommé « the garden » où un gramophone meuble l’espace de musique et où l’ampoule électrique relaie la chandelle par un système rudimentaire qu’il met au point avec une génératrice. Très attaché à l’île, Paget y réside à l’année jusqu’à l’automne 1964. Terminant son mandat en 1970, il décède quelques années après et est inhumé à Percé.
David Brochet
Natif de l’île, devenue réserve faunique au lendemain de l’expropriation de 1971, David Brochet (1948-…) devient le troisième et dernier gardien de la colonie. Jusqu’en 1973, il prend la relève de John Paget qu’il côtoyait comme voisin. Habitant le « Middle room », une petite demeure léguée par la famille Brochet, David traverse de temps à autre à Percé avec une chaloupe construite par son grand-père William Duval. Après des études universitaires en biologie et géographie à New York et à Guelph en Ontario, il fait carrière en interprétation puis en enseignement. En tant que descendant des insulaires, cette expérience de gardien a été pour lui une formidable occasion de découvrir comment se déroulait la vie de ses ancêtres. Tout comme le font aujourd’hui la direction et les guides du parc national, William Duval, John Paget et David Brochet ont contribué par leur fonction à la protection et à la mise en valeur de la colonie de fous de Bassan de l’île. Ils sont de ces gens qui marquent le temps et l’histoire d’un lieu. Remerciements à Anita Arbour, nièce de John Edmund Paget, et à David Brochet pour les photographies et les témoignages.
William Duval, gardien de 1919 à 1956, 1937. Musée de la Gaspésie. Fonds George Bertram Wilmott. P76, 82/5/58
John Edmund Paget, gardien de 1956 à 1970, 1940. Collection Anita Arbour
David Brochet, gardien de 1971 à 1973. Collection David Brochet Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER] En juillet 1997, on atteignait la 100 000e personne venue assister au Monde sous-marin de Forillon à Grande-Grave. Photo : Maxime St-Amour
CONTACTS PRIVILÉGIÉS ET PARFOIS INUSITÉS Je suis arrivé à Forillon en juin 1970 à titre de biologiste du parc. Ma tâche première est de faire la reconnaissance de ce territoire, puis d’en commencer l’inventaire botanique, faunique et historique. J’ai vite compris que de constituer une collection photographique de toutes ces ressources et de tout ce qui s’offre à la vue serait un atout important pour documenter, faire connaître et mettre en valeur ce nouveau parc, le premier parc fédéral au Québec.
Maxime St-Amour
A
Biologiste, chef de l’interprétation naturelle, historique et culturelle de 1970 à 1998, parc national Forillon
insi, j’ai beaucoup parcouru ce territoire d’un bout à l’autre pendant les premières années à l’aide d’une boussole et d’une carte topographique. Je l’ai exploré là où personne ne va et cette année encore (après 50 ans), j’ai fait du hors-piste pour découvrir [8]
de nouveaux secteurs probablement oubliés ou même inconnus depuis des générations. Cet enthousiasme pour explorer et pour documenter m’a aussi poussé à faire plusieurs centaines de plongées sous-marines dans la zone marine de 4,4 km2 entourant Forillon. On y trouve un
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monde fascinant par sa grande diversité de fonds, de formes de vies et de couleurs surprenantes. Saviez-vous que la couleur dominante des fonds marins rocheux est le rose bonbon? Les rencontres peuvent y être stupéfiantes allant du plancton lumineux microscopique
[DOSSIER]
La couleuvre rayée est le seul reptile terrestre habitant la Gaspésie. Il est surprenant que le plus gros spécimen du Canada ait été trouvé à Forillon, au bout de son aire de distribution depuis la Floride. Photo : Maxime St-Amour
au requin-pèlerin mesurant 8 mètres (27 pieds), le deuxième plus grand poisson de la planète.
Contacts avec la faune
Mes premières découvertes sont venues contredire (et compléter) la littérature scientifique de l’époque concernant la présence de couleuvres rayées (Thamnophis sirtalis), le seul reptile en Gaspésie. J’en ai trouvé au lac au Renard à 365 mètres (1 200 pieds) d’altitude alors que l’espèce était connue pour ne pas se retrouver au-delà de 213 mètres (700 pieds). En juin 1971, j’ai réussi à capturer à mains nues (!) un spécimen énorme de 102 centimètres (40 pouces) au 3e rang de Cap-des-Rosiers. Il s’est enroulé autour de mon bras comme un boa constrictor et je l’ai porté pendant plus de 3 kilomètres. J’ai découvert quelques jours plus tard que, selon le Dr Cook, conservateur en herpétologie au Musée national des sciences naturelles à Ottawa (aujourd’hui le Musée canadien de la nature), ce spécimen était le plus gros jamais capturé au pays. Depuis, il fait partie de la collection nationale canadienne. Avec passion, j’ai aussi réalisé l’inventaire des micromammifères, ceux qu’on appelle communément des « mulots ». Ce terme populaire vient de la tradition orale française et ne devrait s’appliquer à aucune espèce au Québec. Il s’agit plutôt de souris, campagnols, lemmings, sourissauteuses, musaraignes, taupe, soit une quinzaine d’espèces en tout. Ce trappage (captures-relâches) est
devenu un de mes passe-temps préférés pour accumuler de l’information sur une faune peu connue. Pour en venir à l’essentiel de mes contacts plus fréquents et marquants avec la faune de Forillon, il faut se diriger vers la mer. Déjà sur le bord de l’eau, une foule d’organismes marins peuvent être facilement vus et identifiés. Et ceux de Penouille diffèrent de ceux trouvés sur un littoral rocheux.
Connaître pour faire apprécier
Je dois ici vous dire que parallèlement à la réalisation d’inventaires, je devais documenter chaque espèce, chaque habitat ainsi que leur écologie respective. Aussi, je projetais de mettre sur pied un programme d’interprétation qui mettrait en valeur ce qui caractérise Forillon et ce qui ferait comprendre et apprécier son importance comme territoire à préserver. Cet effort de synthèse fait en sorte qu’un programme d’activités a été élaboré et bonifié avec la participation active des naturalistes d’été au cours des années. Mon objectif était que chaque activité soit pertinente et qu’ensemble, on essaie de joindre et de sensibiliser le plus
de gens possible. Le succès a été étonnant; il a fallu apprendre à gérer les foules. Les randonnées accompagnées, par exemple La vie du bord de mer ou Penouille, un monde à part, attiraient régulièrement une centaine ou plus de participants par présentation. Toutefois, le cœur de la popularité du programme d’interprétation tenait de l’activité vedette Le monde sous-marin de Forillon. L’idée m’est venue alors que je réalisais une petite plongée en apnée le long de la plage de Cap-des-Rosiers. Après quelques minutes à l’eau, des passants se sont rassemblés pour me demander à ma sortie ce que je pouvais bien y voir. Je suis donc retourné à l’eau ramasser quelques spécimens pour leur expliquer la vie simple, mais étonnante de ces animaux. Étoiles de mer, oursins, crabes, bernard-l’ermite, des animaux que l’on connaît de vue et dont chacun a une histoire méritant d’être racontée. Une petite mise en scène aidant, avec une question type comme « Comment une étoile de mer fait-elle pour manger vu qu’elle n’a pas de bouche? », l’attroupement comptait vite une trentaine de curieux et tous voulaient savoir. J’ai
En Gaspésie, la grande gamme de couleurs des fonds marins et des organismes qui y habitent n’a rien à envier aux récifs de coraux. La couleur dominante des fonds rocheux est le rose bonbon, dû à la gaine calcaire que précipite une algue rouge microscopique omniprésente en ces lieux. Photo : Maxime St-Amour
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[DOSSIER] vite réalisé qu’une pareille démonstration annoncée au parc attirerait très certainement de nombreux participants. La première présentation à la plage de Petit-Gaspé en 1974 comptait 175 personnes. En 1976, j’ai appris à plonger avec bouteille et nous avons déplacé l’activité à la plage de Grande-Grave. L’occasion de faire connaître une faune moins manifeste était très attirante pour le public, car nous pouvions aller chercher des spécimens à 20 mètres de profondeur, des espèces qui ne s’échouent jamais sur nos plages et qui sont donc peu connues. La participation a été telle qu’en juillet 1997, après 23 ans d’existence de cette activité, j’ai adressé la parole à la 100 000e personne dans l’assistance. Durant les années 1990, la prestigieuse revue National Geographic a publié deux ouvrages qui mentionnaient de bien s’assurer de passer par Forillon pour assister à cette originale et populaire démonstration de la vie sous-marine.
Histoire de baleine
En 1970, les Québécois n’avaient pas encore cet engouement pour les baleines. Toutes les personnes que j’ai interrogées m’ont dit qu’elles voyaient des baleines bleues. J’ai finalement compris que c’était le seul nom d’espèces qu’elles connaissaient. J’ai eu droit à de nombreuses rencontres avec des baleines à Forillon. Une des dix espèces présentes m’a particulièrement impressionné. Il s’agit d’un rorqual à bosse qui, de 1995 à 1998, est venu voir mon bateau pneumatique. Ces années-là, lorsque
Un curieux rorqual à bosse qui répondait à un appel codé. Photo : Maxime St-Amour [10]
je voyais un rorqual à bosse à distance, je coupais le moteur et je cognais avec mon aviron un code sur le plancher en bois de mon embarcation. Au bout d’une dizaine de minutes, cette baleine, sans se montrer à la surface, venait s’arrêter à côté ou sous mon petit bateau et y restait quelques minutes pour enfin sortir son rostre et souffler « doucement » sans s’éloigner. Je me suis demandé chaque fois ce qui se passait dans cet énorme cerveau d’une bête de 40 000 livres tout près d’une petite embarcation de 212 livres. En 1997, alors que j’accompagnais une équipe de tournage pour faire un documentaire pour la série Great Canadian Parks, on a pu filmer cette relation particulière avec ce rorqual curieux. Je vous raconte en bref l’aventure. En cette fin de juin, à 6 h du matin, nous avions déjà fait du bon boulot en filmant les diverses espèces d’oiseaux marins nichant dans les falaises, un ours sur la grève ainsi que quelques-unes des 35 espèces de plantes rares de Forillon. En contournant le « vrai » cap Bon-Ami (c’est le cap que l’on voit au bout de l’anse depuis le secteur Cap-Bon-Ami), j’aperçois au loin le rorqual en question. Sans préciser ma pensée, je demande à l’équipe si elle m’accorde 10 minutes pour leur préparer une surprise. Je coupe alors le moteur et je commence à frapper mon code avec l’aviron. Au bout de quelques minutes, on commence à me railler en me demandant si j’essaie d’appeler une baleine. J’ai dit oui en ajoutant que si j’étais eux, j’aurais déjà la caméra à l’épaule. C’est à ce moment que le rorqual est venu souffler à 5 mètres de nous en passant lentement. Leurs visages ont affiché une stupéfaction qui était sans prix. Ils se sont exclamés : « It was true! He was really calling a whale! »1. Puis ayant repris leurs esprits, ils m’ont demandé si je pouvais l’appeler de nouveau. C’était à mon tour de les railler : « Je vous avais pourtant avertis d’être prêts . ». Je reprends alors doucement mon appel codé et, croyez-le ou non, la baleine est revenue passer juste à côté du
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Le rorqual à bosse lors du tournage de la série Great Canadian Parks, 1997. Photo : Maxime St-Amour
bateau et cette fois, la caméra tournait… et la stupéfaction demeurait. Le lendemain matin, nous étions là à 5 h avec encore une mer calme à souhait. La baleine dormait à la surface. La veille, j’avais fixé leur petite caméra sous-marine à une perche et en avançant doucement sans bruit avec mon aviron, nous avons filmé l’œil de la baleine à un mètre du bateau. Par la suite, en allant tranquillement nous placer devant la baleine, nous l’avons filmée de face sous l’eau alors qu’elle avançait pour passer sous notre frêle embarcation. Un rêve de caméraman venait de se réaliser. Deux semaines plus tard, nous avons reçu au parc un message de l’équipe disant qu’après avoir passé une semaine dans l’Arctique à filmer au parc national Auyuittuq sur l’île de Baffin, puis une autre semaine au parc national Pacific Rim sur l’île de Vancouver, leur cœur était resté à Forillon. C’est tout dire. Il y a des moments de contact avec les animaux sauvages qui sont de vrais privilèges de la vie. Note
1. Traduction libre : « C’était vrai! Il appelait réellement une baleine! »
VISIONNEZ UN EXTRAIT DE LA SÉRIE GREAT CANADIAN PARKS AVEC LE RORQUAL À BOSSE, UNE PRODUCTION DE GOOD EARTH PRODUCTIONS INC. (EN ANGLAIS)
[DOSSIER]
Caribou mâle au début de la période de rut, dans la roche de serpentine du sommet du mont Albert, 2013. Photo : Hugues Deglaire
UN INCONTOURNABLE : LE CARIBOU GASPÉSIEN
Initialement très abondante au Québec, la population de caribous a drastiquement chuté depuis le milieu du 20e siècle. L’activité humaine : surchasse, exploitation forestière et développement des activités de plein air, a grandement contribué à son déclin. Les quelque 70 caribous gaspésiens sont désormais les derniers au sud du fleuve. Portrait de l’évolution de la population de cet emblème de la nature sauvage gaspésienne.
Hugues Deglaire
Biologiste et photographe nature Guide-parc naturaliste de 2013 à 2017, parc national de la Gaspésie
En collaboration avec Margaret Kraenzel
Biologiste et enseignante, Cégep de Matane
L
e caribou est une des trois espèces de cervidés du Québec. Sa taille se situe entre celle du cerf de Virginie et celle de l’orignal, et sa distribution est la plus nordique des trois. Une seule sous-espèce de caribou est présente sur le territoire
québécois : le caribou des bois, dont le nom latin ou nom scientifique est Rangifer tarandus caribou (référant respectivement au genre, à l’espèce, la sous-espèce ou la race). Cette sous-espèce se divise en trois écotypes : toundrique, forestier et montagnard.
L’écotype toundrique correspond aux grandes hardes migratrices présentes dans le Nord du Québec alors que les caribous de l’écotype forestier sont ces petits troupeaux qui vivent en forêt boréale entre l’Abitibi et le Labrador à travers toute la côte nord du Québec.
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Un chasseur et le caribou abattu, entre 1906 et 1912. Le photographe a noté : « Dernier caribou tué au Nouveau-Brunswick ». Photo : Isaac Erb Archives provinciales du Nouveau-Brunswick. Fonds Isaac Erb. P210-404w
Une population relique
La petite population de la Gaspésie est dite de l’écotype montagnard et elle occupe aujourd’hui la partie gaspésienne des montagnes des Appalaches. Notre caribou a une génétique qui est devenue distincte avec le temps, de par l’éloignement des autres populations dû à la barrière naturelle infranchissable qu’est le fleuve Saint-Laurent au nord, et du fait qu’il fasse partie de la dernière population survivante au sud du fleuve. On dit que c’est une population relique, car il n’y a pas si longtemps, elle s’étendait plus au sud d’où elle a maintenant disparu. Les caribous se sont éteints en 1840 au Vermont, en 1869 au New Hampshire, en 1874 à l’Îledu-Prince-Édouard, en 1914 dans le Maine, en 1927 au NouveauBrunswick et en 1930 en NouvelleÉcosse. Ainsi, depuis 180 ans, la limite sud de l’aire de répartition du caribou remonte inexorablement vers le nord et leurs effectifs sont en baisse constante.
Leur importance pour les Mi’gmaqs
Les Mi’gmaqs sont un peuple autochtone qui occupe la péninsule ainsi qu’une bonne partie des Maritimes depuis environ trois mille ans. C’était un peuple essentiellement pêcheur [12]
durant la belle saison, mais il rentrait dans les terres pour occuper la forêt en hiver afin de chasser le castor, le lièvre, le porc-épic, l’orignal et le caribou. Ce dernier, très abondant alors, était utilisé pour sa viande et sa peau. Avec sa fourrure plus douce que celle des chevreuils et des orignaux, la peau sert aux vêtements et aux lits et, sans fourrure, à la confection de tambours, notamment de petits tambours à main. Les Mi’gmaqs de la Gaspésie nomment cet animal Galipu, ce qui signifie « celui qui gratte le sol pour trouver sa nourriture ». Ce nom aurait donné par la suite le nom français caribou et a été retenu pour désigner une des magnifiques montagnes de l’intérieur de notre péninsule qui abrite toujours l’espèce, le mont Xalibu.
entre 700 et 1 500 individus, alors déjà cantonnés dans les montagnes. Au début des années 1980, il en reste environ 250, ce nombre est encore réduit à quelques dizaines d’individus à l’aube des années 2000. Cette population semble se maintenir autour de 70 actuellement. On parle maintenant de trois petites hardes distinctes, soit celle des monts McGerrigle, celle du mont Albert et celle du mont Logan. Quelles sont les causes de ce déclin? Une surchasse sans quotas est historiquement la principale raison de la chute de la population de caribous gaspésiens, notamment les chasses aux trophées du début du 20e siècle. La création du parc national de la Gaspésie en 1937 jette les bases d’un territoire qui va permettre au caribou de respirer, même si les coupes forestières et les activités minières y persistent jusqu’en 1981. Aussi, la chasse au caribou sera interdite en Gaspésie à partir de 1948… sur papier!
Sa cohabitation avec les Gaspésiens
De manière générale, depuis quelques siècles, l’occupation humaine grandissante a largement perturbé l’habitat naturel de l’espèce, notamment par le rajeunissement des forêts matures dû à une exploitation forestière intensive. La cadence de cette exploitation, passée et présente, ne permet pas la conservation des vieux peuplements forestiers.
Une population en fort déclin
À l’arrivée des Européens, on trouve le caribou un peu partout sur le territoire québécois. Certaines estimations à partir des anciens carnets de bûcherons, qui colligeaient leurs observations journalières, donnent des chiffres qui auraient pu avoisiner plusieurs milliers à quelques dizaines de milliers de caribous entre Montréal et Gaspé. Cependant, dans les années 1950, on estime la population de la Gaspésie
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Les guides Edgar Dugas et Samuel (Toune) Côté avec le chasseur Percy Chubb en excursion au mont Albert alors que la chasse au caribou est permise, début des années 1900. Parc national de la Gaspésie
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Caribous dans la forêt montagnarde sur le plateau des monts McGerrigle, 2013. Photo : Hugues Deglaire
Ceux-ci sont indispensables à la présence de lichens arboricoles qui sont la principale nourriture hivernale du caribou dans ces montagnes. Ce fait, correspondant à une perte d’habitat pour le caribou gaspésien, est toujours la première cause en importance de son déclin de nos jours. Bon nombre de chemins forestiers créés un peu partout à des fins d’exploitation forestière ainsi que les zones de régénération de forêts ont changé l’aspect de la forêt gaspésienne. Ils favorisent certaines espèces au détriment d’autres. Ces jeunes peuplements offrent davantage de nourriture à l’orignal ainsi qu’à des espèces prédatrices comme le coyote et l’ours noir. De plus, ils permettent à ces derniers de se déplacer beaucoup plus rapidement qu’auparavant sur de longues distances, favorisant ainsi un accès à leurs proies. Ces deux prédateurs, à commencer par le coyote, seraient notamment responsables du faible taux de survie des faons au moment où ils sont le plus vulnérables, c’est-à-dire dans les six premiers mois de leur vie. On peut aussi relever que la grande présence de l’orignal participe à maintenir une population accrue de prédateurs dans la région, ce qui s’apparente à une concurrence indirecte entre l’orignal et le caribou.
L’engouement croissant pour les activités de plein air ces dernières années favorise une occupation grandissante de bon nombre d’endroits autrefois encore très sauvages et peu fréquentés. Ces activités, de la randonnée aux courses extrêmes de montagne, en passant par le ski hors-piste l’hiver, semblent occasionner des dérangements croissants à l’espèce. Des sonnettes d’alarme ont été tirées récemment par certains spécialistes, relayées dans les grands médias, à propos des coupes forestières abusives et de certaines formes d’occupation du territoire plus
ou moins dommageables à la survie du caribou. Les points de vue des Gaspésiens semblent partagés, le caribou est vu comme nuisant à l’économie locale par les uns et comme un emblème du patrimoine naturel gaspésien à conserver absolument par les autres.
Études sur l’écologie de l’espèce
Plusieurs campagnes de télémétrie, consistant à les équiper de colliers émetteurs, ont été effectuées par la communauté scientifique dans le but de mieux connaître leurs habitudes en vue de les protéger.
Caribous mâles dans leur pelage hivernal, 2011. À gauche, un jeune né l’année précédente. Photo : Hugues Deglaire
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Une femelle et son faon croisent des randonneurs sur un sentier du mont Albert, 2016. Photos : Hugues Deglaire
En ont découlé plusieurs plans de redressement du caribou montagnard, qui ont mené à différentes mesures dont la trappe de l’ours noir et du coyote, l’établissement d’une zone tampon de 10 kilomètres autour des limites du parc national de la Gaspésie favorisant l’absence de coupe forestière, et, plus récemment, des plantations afin de refermer d’anciens chemins forestiers et ainsi ralentir la prédation. Mais il est encore à l’heure actuelle difficile d’évaluer l’efficacité qu’ont pu avoir ces mesures, puisque le nombre d’individus n’a pas encore commencé à réagir favorablement. L’aire qui est présentement protégée pour le caribou inclut les 802 km2 du parc national de la Gaspésie ainsi qu’une aire de protection de son
habitat en bordure du parc qui totalise 290 km2. Une étude de l’utilisation du territoire des trois hardes de caribous gaspésiens par télémétrie démontre que l’ensemble du troupeau utilise une aire de 1 345 km2. Une autre étude recommande des réserves d’habitat d’un minimum de 2 700 km2 pour les grands mammifères de l’est de l’Amérique du Nord. Ces études concluent qu’il y a un manque de superficie à gagner sur le plan de la conservation de l’habitat de cette espèce!
humaine de plus en plus grande, et probablement de manière irréversible pour une grande partie. La diminution du nombre d’individus fait craindre que ces populations puissent ne pas s’y adapter. À l’heure où près de la moitié des espèces animales canadiennes sont reconnues pour avoir un statut de conservation précaire, il semblerait être de notre devoir de tout faire pour protéger cet emblème de la biodiversité régionale et de la nature sauvage gaspésienne qu’est le caribou. Cela passe par une protection élargie de son habitat originel. Ainsi, des projets de protection de vieilles forêts au cœur de la péninsule, tel le projet d’aire protégée des montagnes de la réserve faunique de Matane, permettraient d’assurer la pérennité de l’habitat propice au bien-être des caribous ainsi que de bien d’autres espèces gaspésiennes liées à ces milieux fragiles. Remerciements à Tim Adams de la nation mi’gmaque de Gespeg pour les informations, aux Archives provinciales du Nouveau-Brunswick et au parc national de la Gaspésie qui ont mis gracieusement à disposition leurs photographies respectives.
Un emblème gaspésien et une bonne raison de protéger les monts Chic-Chocs
L’habitat du caribou gaspésien s’est transformé très rapidement au cours de ce dernier siècle par une présence
Véritable « camp de base » du Parc national de la Gaspésie, cette maison ancestrale de 1864 vous assurera un hébergement confortable et de grande qualité. Réservez en ligne ou par téléphone et obtenez 50 % sur les 2e, 3e et 4e nuitées! [14]
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21, 1ère Avenue Est, Ste-Anne-des-Monts
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Un bagueur mesure la quantité de gras d’un oiseau devant son scribe, 2020. On aperçoit au fond les sacs contenant des oiseaux qui attendent d’être bagués. © Parcs Canada
À LA RENCONTRE DES OISEAUX MIGRATEURS DE FORILLON
Alors que l’aube se lève, les bénévoles de l’Observatoire d’Oiseaux de Rimouski sont déjà prêts, jumelles en main. Ils reprennent ainsi des gestes similaires posés il y a près d’un siècle sur la pointe de Forillon par un ornithologue passionné. Son travail les a mis sur la piste de ce lieu potentiellement important pour la migration d’oiseaux. Si aujourd’hui cette escale pour ces globe-trotteurs ailés est protégée, mieux les connaître aidera à assurer leur présence pour les générations futures. Une excursion au cœur de l’ornithologie moderne.
Antoine Plouffe-Lebœuf
Scientifique des écosystèmes, Parcs Canada
Mikaël Jaffré
Responsable, Observatoire d’Oiseaux de Rimouski
Revenir en arrière pour mieux avancer
Dès 1935, la faune aviaire de la presqu’île de Forillon pique la curiosité de l’ornithologue Stanley C. Ball, conservateur en zoologie au Peabody Museum of Natural History de
l’Université Yale. En effet, les caractéristiques géographiques particulières de Forillon, comme ses falaises et son positionnement à l’extrémité de la péninsule gaspésienne, attirent son attention. De 1936 à 1941, il fréquente le secteur pour documenter
les déplacements des oiseaux lors des migrations d’automne ainsi que leur abondance sur le territoire de Forillon. Il détecte les oiseaux grâce aux équipements disponibles à cette époque : ses oreilles, ses jumelles et son fidèle crayon.
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[DOSSIER] paysage, qui est pourtant à couper le souffle à cet endroit. Ces premiers résultats semblent corroborer les observations de Ball : les oiseaux migrateurs se sont bel et bien présentés à ce rendez-vous avec la science.
Pourquoi baguer un oiseau?
Carte illustrant les lignes de déplacement des oiseaux à Forillon dans le secteur de Grande Grève, 1947. Carte tirée de : Stanley C. Ball, « Migration of Red-Breasted Nuthatches in Gaspe », Ecological Monographs, vol. 7, no 4, 1947, p. 501-533.
Il s’intéresse principalement à la migration de la sittelle à poitrine rousse qu’il observe en grand nombre sur le site. En août 1941, il en observe 5 965 en migration sur le site, dont le nombre impressionnant de 1 177 individus dans la seule journée du 16 août. Ball observe aussi plusieurs espèces communes de passereaux en migration, soit le roitelet à couronne rubis, la mésange à tête noire, la paruline à gorge noire, la paruline jaune, la paruline à croupion jaune, la paruline à tête cendrée, la paruline flamboyante, la paruline des ruisseaux, le bruant des prés et le bruant à gorge blanche. Ses conclusions, publiées au milieu
Filets japonais servant à attraper les oiseaux, 2020. © Parcs Canada [16]
du 20e siècle, donnent à penser que la péninsule de Forillon est un carrefour migratoire d’importance pour les passereaux. Près de 85 ans plus tard, les travaux de Stanley C. Ball font germer un projet de suivi des oiseaux migrateurs à l’Observatoire d’Oiseaux de Rimouski (OOR), en partenariat avec Parcs Canada. La première étape de ce projet, amorcé à l’été 2020, est de vérifier si le site est propice à l’installation d’une station de baguage.
Où passe-t-il son temps? Quelle est sa durée de vie? Pour répondre à ces questions, il faut pouvoir identifier l’individu. Pour cela, les scientifiques utilisent le baguage, c’est-à-dire la pose d’une petite pièce métallique au numéro unique autour de la patte de l’oiseau et dont le poids ne nuit pas à son vol. Ainsi, un ornithologue en Argentine, par exemple, est capable de confirmer à un autre au Canada qu’ils ont bel et bien identifié le même individu ailé et ainsi mettre en commun leurs données. Or, pour pouvoir procéder au baguage, il faut d’abord temporairement capturer l’oiseau pour relever
Oiseaux en vue… Prêt? Baguez!
1er août 2020, 4 h du matin. C’est la première journée d’activité à la nouvelle station de baguage au parc national Forillon. L’équipe de l’Observatoire d’Oiseaux de Rimouski est à pied d’œuvre. Ils parlent des oiseaux de Forillon depuis plusieurs jours. Les attentes sont grandes. Tout le monde a travaillé très fort pour que la station soit un succès. La fébrilité se fait sentir. Est-ce que les oiseaux seront au rendez-vous? À 10 h 45, on ferme le dernier filet, un peu essoufflé. L’équipe n’a pas chômé. Ce matin-là, c’est 224 oiseaux qui ont été bagués. Aussi bien dire que l’équipe n’a pas eu le temps de contempler le
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Grive à dos olive équipée d’un émetteur ultraléger, 2020. © Francis Bordeleau-Martin
[DOSSIER] plusieurs informations clés, comme son âge, son sexe, sa quantité de gras et de muscle, sa taille ou encore sa masse, avant d’être remis en liberté. Chaque membre de l’équipe a un rôle et tout doit être exécuté avec la plus grande minutie et dans le plus grand respect de la faune. Les filets japonais ne sont ouverts qu’une période de temps limité le matin et chaque oiseau est délicatement déposé dans un sac et amené à la table de baguage.
Bilan de saison
La saison s’est terminée le 20 septembre 2020. En 45 sessions, la station a fait 8 065 captures et bagué 6 838 oiseaux représentant 66 espèces. Une saison qui semble définitivement confirmer l’importance du site! Par cette collecte de données, l’Observatoire d’Oiseaux de Rimouski, en collaboration avec Parcs Canada, amorce un nouveau chapitre de l’acquisition de connaissances sur les oiseaux migrateurs à Forillon. Parmi les oiseaux bagués, mentionnons l’engoulevent d’Amérique, la grive à joue grise et la paruline du Canada. En plus du baguage, la station a permis l’observation de plusieurs dizaines de milliers d’oiseaux, dont les espèces d’intérêt suivantes : le moucherolle à côté olive, le dickcissel d’Amérique et le quiscale rouilleux. La composition boréale des oiseaux observés dans les derniers jours de la saison laisse à penser que des passereaux de la côte nord et de l’île d’Anticosti utilisent la pointe de Forillon comme halte dans leur
route migratoire, comme Ball le suggérait. La poursuite des travaux de la station dans les années à venir devrait mener à une meilleure compréhension de ce phénomène.
Mieux comprendre pour mieux protéger
La paruline du Canada est une espèce désignée menacée par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). Elle occupe divers types de forêts, mais on estime que son habitat est en régression, en particulier en Amérique du Sud où elle passe l’hiver. Le manque d’information est toujours un défi quand vient le temps de concevoir un plan de protection des espèces en péril, puisqu’ils sont souvent plus rares et donc plus difficiles à étudier. Un projet comme une station de baguage est un outil de veille utile pour mieux comprendre la dynamique de ces espèces vulnérables.
Motus s’ajoute au paysage de Cap-Gaspé
En plus de la station de baguage, le suivi des oiseaux migrateurs de Forillon vient de se faire un allié de taille : la télémétrie. En collaboration avec Environnement et Changement climatique Canada, le parc national Forillon a récemment installé une antenne Motus à Cap-Gaspé. Elle permet de mieux documenter le trajet des oiseaux migrateurs qui passent par le parc et ses environs. Les antennes Motus détectent des émetteurs équipés sur le dos d’oiseaux. C’est le réseau
Cette paruline du Canada porte sa nouvelle bague d’identification à numéro unique, 2020. © Parcs Canada
des antennes Motus distribuées à travers l’Amérique qui permet de suivre le déplacement de chaque individu tout au long de son parcours migratoire. C’est un peu comme suivre sa commande postale sur Internet. La participation du parc national Forillon à ce projet s’inscrit dans un effort de conservation à l’échelle internationale. Pour en savoir plus : Stanley C. Ball, Fall bird migration on the Gaspé Peninsula, Peabody Museum of Natural History, Yale University, Bulletin 7, 1952, 234 p. Remerciements à Francis BordeleauMartin et Jessé Roy-Drainville pour leur implication dans la mise en place de ce projet de station de baguage, ainsi qu’à tous les bénévoles venus prêter main forte cet automne. Remerciements à Andrée-Anne Rouleau du parc national Forillon pour sa collaboration au texte.
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[DOSSIER]
Ensemble des bâtiments de l’École d’agriculture à Val-d’Espoir, 1942. Musée de la Gaspésie. Fonds École d’agriculture de Val-d’Espoir. P275/7
L’ART DE L’ÉLEVAGE À VAL-D’ESPOIR ENTRE 1930 ET 1960 Ils s’appellent Bourque de Val-d’Espoir, Arseneault de Bonaventure-Est, Brotherton de Gascons, Vallerand de « Murdockville », Bourdages de Denison Mines Spragge (Ontario) et Guité de Californie. Ils ont tous en commun une chose : ils font partie des 52 membres de l’Amicale des Anciens de l’École d’agriculture de Val-d’Espoir, y ayant étudié entre 1940 et 1957. En 1940, les Frères maristes publient un manuel d’agriculture, approuvé par le Comité catholique du Conseil de l’Instruction publique de la province de Québec (ancêtre du ministère de l’Éducation) et utilisé par plusieurs écoles d’agriculture de l’époque au Québec. Ce manuel nous a servi d’inspiration pour parler d’élevage en Gaspésie, et ce, plus particulièrement dans l’arrière-pays, à Val-d’Espoir, entre 1930 et 1960.
Anne Bernard Muséologue
Jean Pierre Bernard
Chroniqueur historique et résident de Barachois
La naissance d’un village agricole
En 1914, le curé Antoine Poirier fonde le village de Val-d’Espoir avec comme premier colon ce qui semble être un membre de sa fratrie, Michel Poirier, qui arrive en 1920. Suivront à partir de 1922, les premiers colons de ce village naissant. Comme c’est la tradition en milieu catholique, une première chapelle-école est bénie, de même que sa cloche en 1924. Le tout est fait sous l’œil bienveillant de Mgr François-Xavier Ross, évêque de Gaspé. En 1925, Mgr Ross est un « apôtre » de la colonisation et de la mise en valeur de l’agriculture rurale. Les [18]
débuts de son ministère s’inscrivent dans une tradition de « missionnaire colonisateur » où « coloniser et évangéliser reste aujourd’hui comme autrefois, le lot principal de sa race : la croix et la charrue demeurent ses outils préférés »1 comme le cite bien son biographe Laval Lavoie.
Le mouvement agriculturiste québécois
Dans le Québec du début des années 1920, on assiste à une surproduction, une chute des prix, un endettement des cultivateurs et un exode vers les villes. Le Québec s’urbanise et s’ouvre à l’industrialisation. Alors que la misère sévit en
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milieu urbain, les gouvernements décident d’encourager la colonisation des régions périphériques. Le mouvement agriculturiste de l’époque s’inscrit dans ce contexte historique particulier au Québec. Esdras Minville, professeur et économiste né en 1896 à Grande-Vallée, définit sa pensée économique autour de ce mouvement. Associé à des grands du Québec comme Olivar Asselin, Paul Gouin et l’abbé Lionel Groulx, Minville élabore un programme détaillé de réforme économique pour le Québec de l’aprèskrach boursier de 1929. Émule du chanoine Groulx, la pensée de Minville se consolide dans une
[DOSSIER] de façon équilibrée. Ses propositions incluent la colonisation organisée et planifiée des régions, la transformation des ressources naturelles, la prise de possession du sol par l’agriculture ainsi que la mise en place du modèle coopératif.
L’art de l’élevage en Gaspésie
Couverture du manuel scolaire d’agriculture des Frères maristes, 1942. Image tirée de : Frères maristes, Manuel d’agriculture, Montréal, Granger, Coll. Manuels d’enseignement rural, réédition, 1942, 614 p.
cohabitation entre le concept de nationalisme et celui de décentralisation économique. En 1946, Minville affirme qu’ « une nation n’est donc ni un fait économique ni, en dépit de l’opinion courante, un fait politique. C’est un fait sociologique, une communauté de culture. […] Tout citoyen doit avoir le culte de l’histoire : histoire de son pays, histoire de sa nation, l’une en regard de l’autre. »2. En réponse à la crise économique, cet ancien directeur de l’École des hautes études commerciales de Montréal (HEC), le premier d’origine québécoise, propose des réformes valorisant le monde rural. La décentralisation qu’il suggère est démographique, économique et sociale avec la contribution de l’État-providence
À Val-d’Espoir, les premiers religieux, des Cisterciens, belges et hollandais d’origine, bâtissent un monastère combinant prière et enseignement nommé « Ferme-école Sainte-Marie » et fondent tout d’abord l’Institut agricole entre 1930 et 1936. Après leur départ, ils sont suivis des Clercs de Saint-Viateur et de leur École d’agriculture entre 1938 et 1961. Les bâtiments, outre le monastère, sont principalement une grange-étable, une remise, une porcherie et un poulailler. Les espèces animales vont des bovins Ayrshire à des milliers de poules et de dindons destinés au marché local ou aux marchés extérieurs de Montréal et des villes américaines. Dans le Manuel d’agriculture des Frères maristes, chapitre sur la zootechnie générale, la leçon 408 porte sur le sujet de l’élevage et précise les choses suivantes : « Les animaux doivent avoir des logements appropriés à l’espèce et au genre de vie. »3. On y apprend que la disposition des étables pour les vaches ressemble à celle des écuries pour les chevaux. Des séparations à l’avant empêchent les vaches de se disputer la nourriture. Les moutons de leurs côtés ne craignent pas le froid et exigent beaucoup d’air. Les bergeries doivent donc être vastes
Travaux aux champs, entre 1930 et 1945. On y aperçoit un curé, probablement deux hommes qui entretiennent la ferme ainsi que des étudiants. Musée de la Gaspésie. Fonds École d’agriculture de Val-d’Espoir. P275/41
et sans pente, car les urines sont peu abondantes. Par contre, pour les porcheries, les odeurs étant fortes et incommodantes, il faut les placer à l’écart des habitations. Des tâches et des questions terminent chaque chapitre. : 1. Préparer quatre pages du carnet de poche d’un fermier laitier, une pour chaque saison. 2. Faire des inventaires approximatifs de plusieurs fermes : fonds, bâtisses, animaux, machines, clôtures, etc. 3. À qui incombe la tenue des livres d’une ferme? Réponse du livre à la leçon 1 073 : La fermière (souvent plus instruite que son mari selon l’ouvrage) et les enfants.
Ferme-école Sainte-Marie, années 1930. Musée de la Gaspésie. Fonds École d’agriculture de Val-d’Espoir. P275/34
Toujours dans le manuel des Frères maristes, certaines sections s’attardent à l’élevage en aviculture. La leçon 554 démontre comment on établit une basse-cour. On y parle d’achat d’œufs d’incubation, de poussins d’un jour, de poulettes prêtes à pondre et de reproducteurs adultes. L’élève à l’École d’agriculture apprendra en 1942 les nombreuses races de poules, ou bien comment rendre un poulailler confortable, ou encore comment construire des « batteries », espèces de cages à poules superposées. Dans la « vallée des Espérances », ceux qui possèdent des animaux (vaches, bœufs, veaux, porcs, chevaux et autour d’une centaine de poules) habitent sur une terre en
[DOSSIER] culture de 40 acres en moyenne, partagent l’équipement agricole et vendent leurs produits à l’extérieur comme la beurrerie de Cap-d’Espoir, sa cousine avec vue sur le golfe du Saint-Laurent.
Le déclin de l’École d’agriculture de Val-d’Espoir
En 1954, un nouveau poulailler est construit à l’École d’agriculture de Val-d’Espoir et l’éleveuse est rehaussée sur deux étages. Une nouvelle école est construite en 1956 et sa bénédiction survient en 1958. Mais il est trop tard pour le village de Val-d’Espoir. En 1961, l’école est fermée faute d’inscriptions pour maintenir ses activités. Le frère Réal Desrosiers est alors obligé de liquider les biens de l’école. En 1962, il y a une tentative de reprendre l’école par la congrégation Pie X, mais cette initiative se termine par un échec. Comme c’est le cas de beaucoup de villages agricoles de l’époque, les lots sont pillés et les
terrains laissés en friche entre 1970 et 1973. Le 5 février 1973, un incendie aux circonstances mystérieuses rase l’édifice principal de l’école. Lors de la Révolution tranquille, les campagnes québécoises franchissent un nouveau pas dans l’ère du développement planifié. Parmi les préoccupations des gouvernements, la modernisation de la production agricole trône en tête de liste. Vers la fin des années 1960 et au début des années 1970, on voit la création du Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ) principalement associée à la recommandation visant à fermer une dizaine de villages de l’arrière-pays du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie.
Une lueur d’espoir?
De l’histoire des écoles d’agriculture au Québec, celle de Sainte-Annede-la-Pocatière est la plus vieille, car on en parle pour la première fois en décembre 1847. Grande rivale de Val-d’Espoir, Sainte-Anne-de-laPocatière pourrait avoir amené la
Nouveau poulailler avec l’éleveuse rehaussée sur deux étages, 1954. Musée de la Gaspésie. Fonds École d’agriculture de Val-d’Espoir. P275/13
disparition de l’institution gaspésienne en attirant la clientèle traditionnelle de la péninsule. Presque 40 ans après la fermeture de l’École d’agriculture, une coopérative a repris la gestion des terres dans les années 2000. En 2015, c’est une microbrasserie qui s’y installe et développe une ferme-brasserie. Elle partage l’espace avec un organisme qui regroupe, entre autres, une épicerie, un café et un moulin à farine. Depuis, c’est en copropriété qu’ils poursuivent la vocation agricole des lieux. Le 6 décembre 2019, le journaliste de Radio-Canada Bruno Lelièvre rapporte que le Conseil municipal de Percé va bientôt connaître les résultats de l’étude de préfaisabilité sur la relance de l’ancienne école. Tel un phénix, l’École d’agriculture de Val-d’Espoir pourrait alors littéralement renaître de ses cendres. Remerciements à Marie-Pierre Huard, archiviste au Musée de la Gaspésie, pour sa précieuse collaboration. Notes
1. Laval Lavoie, Mgr François-Xavier Ross. Libérateur de la Gaspésie, Québec, Éditions Anne Sigier, 1989, p. 131. 2. Esdras Minville, L’agriculture : Étude préparée avec la collaboration de l’Institut agricole d’Oka, Montréal, Éditions Fides, 1943, p. 9. 3. Frères maristes, Manuel d’agriculture, Montréal, Granger, Coll. Manuels d’enseignement rural, réédition, 1942, p. 242.
Certificat du cours à domicile d’économie rurale remis par l’Union catholique des cultivateurs, 1933. Ce cours est destiné aux femmes qui administrent les livres de la ferme. Collection famille Malenfant-Soucy [20]
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VERSION LONGUE
DIAPORAMA PHOTO
[DOSSIER]
Potager et ensemble des dépendances d’Ernest-A. Dugas à Saint-Jean-l’Évangéliste, 1949. Photo : Maurice Saint-Pierre BAnQ Québec, E6,S7,SS1,P70976
UN COMMANDEUR DE L’ORDRE NATIONAL DU MÉRITE AGRICOLE EN GASPÉSIE La Gaspésie est reconnue pour la richesse et la diversité de ses ressources halieutiques. Le développement de son agriculture l’est cependant beaucoup moins. Quoique timide au départ, la création du ministère de l’Agriculture, puis du mérite agricole contribueront à son essor. Je vous présente ici le premier récipiendaire gaspésien de ce prix, Ernest-A. Dugas de la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste, à Nouvelle.
André Ruest
Technicien en documentation, BAnQ Gaspé
E
n Gaspésie, la pratique de l’agriculture est longtemps orientée vers les besoins de subsistance. Quelques volailles, une vache ou deux suffisent aux besoins domestiques de la maisonnée. Les travaux en forêt et la pêche viennent combler les besoins financiers des familles. Le développement de l’agriculture dans la région est lent et principalement localisé du côté sud de la péninsule. L’arrivée des Acadiens et, par la suite, la venue des loyalistes américains à la fin du 18e siècle marquent un jalon important dans son développement. En effet, de par leurs traditions agricoles et leurs
connaissances de la culture du sol, ils permettent un essor de l’agriculture. Les riches terres et le climat de la baie des Chaleurs rendent même possible le développement d’une agriculture de type commercial.
Naissance de différentes instances
La création du ministère de l’Agriculture en 1887, la naissance de cercles agricoles, la crise économique de 1929 et le mouvement de retour à la terre prôné par le clergé contribueront à l’ouverture d’une trentaine de villages dans l’arrière-pays gaspésien. Parmi ceux-ci, Val-d’Espoir qui accueillera une école d’agriculture.
Poulaillers chez Ernest-A. Dugas, 1949. Photo : Omer Beaudoin BAnQ Québec, E6,S7,SS1,P72391
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[DOSSIER] succédé à son père et a repris les rênes de la petite exploitation agricole située chemin du Platin à Nouvelle. La ferme compte 150 arpents de terre dont 70 sont en culture et le reste en bois.
La ferme Dugas Ernest-A. Dugas contemple son champ, 1949. Photo : Omer Beaudoin BAnQ Québec, E6,S7,SS1,P72390
Au cours de sa courte existence, elle permet la transmission de nouvelles connaissances en matières agricoles à plus de 850 fermiers et, par le fait même, contribue au développement de l’agriculture. En 1890, le Conseil d’agriculture, présidé par H.G. Joly de Lotbinière, organise le premier concours du mérite agricole afin de promouvoir l’amélioration des connaissances et des pratiques des agriculteurs, et de hausser la productivité et la qualité de leurs produits. L’Ordre national du mérite agricole existe toujours aujourd’hui. Au cours de ses 130 ans d’existence, quelques fermes gaspésiennes ont reçu des honneurs.
Un premier récipiendaire en Gaspésie
La persévérance d’Ernest-A. Dugas et de sa famille porte fruit. Après quelques participations au concours, il devient en 1959 le premier Gaspésien à recevoir la très convoitée médaille d’or et le titre de Commandeur de l’Ordre national du mérite agricole pour la qualité de son entreprise. En date d’aujourd’hui, seulement deux fermes de la région ont reçu la médaille d’or : la ferme Dugas et la ferme Filbert de Petite-Matane en 1979. M. Dugas est décoré de la médaille d’argent en 1944 alors qu’en 1949, il se classe 7e pour l’obtention de la médaille d’or. Il se retrouve au 2e rang, toujours dans la même catégorie, en 1954 pour enfin se voir attribuer la médaille d’or en 1959. Lors du concours de 1944, Ernest-A. Dugas est déjà propriétaire de la ferme depuis plusieurs années. Il a [22]
Le troupeau est assez modeste; il se compose de huit vaches, d’une douzaine de moutons, de deux chevaux et de quelques porcs. Sa production de légumes est cependant importante. En plus des quelques arpents de culture de pommes de terre, la ferme Dugas récolte des tomates, des carottes, des choux, des betteraves, des panais, des haricots, des oignons, des pois verts, des choux de Siam (rutabagas), de la laitue et du maïs. Cette production maraîchère est écoulée principalement à Campbellton au NouveauBrunswick. Plus que tout, Ernest-A. Dugas est reconnu dans la région comme étant un important éleveur de volailles. Il entretient une bassecour bien organisée et prospère, peuplée de magnifiques spécimens de race Plymouth Rock. La construction récente de nouveaux poulaillers lui permet de garder 500 poules tout au long de l’année. Quelques années plus tard, en 1949, la basse-cour de la ferme se compose de 700 pondeuses et de 2 000 poulets. Les œufs et la chair des poulets sont écoulés également sur le marché du NouveauBrunswick. Les revenus de la ferme proviennent principalement de la production laitière et avicole. Les années passent et le développement de la ferme familiale se poursuit. En 1954, la famille Dugas est logée dans une nouvelle maison plus grande et plus spacieuse que la précédente. Le cheptel se compose dorénavant d’un troupeau de 10 vaches de race Ayrshire, d’un taureau de race et d’une vingtaine de jeunes taures pour l’élevage. La production porcine se résume à l’élevage et à l’engraissement d’une vingtaine d’individus. La production avicole prend également de l’expansion; on compte maintenant
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700 pondeuses, 1 400 cochets et 1 100 poulets logés dans de vastes poulaillers de deux étages. En 1959, année de la prestigieuse récompense, la ferme, à la suite de l’acquisition d’une propriété voisine, compte maintenant 476 arpents dont 323 arpents en boisé et 153 en culture. Les productions avicole et laitière sont toujours les principales sources de revenu de la famille. En 1958, la ferme produit 12 000 douzaines d’œufs. La vente des autres produits de la ferme contribue également au bien-être financier de la famille. Âgé de 60 ans, Ernest-A. Dugas, père de 14 enfants, propriétaire et exploitant d’une ferme exemplaire depuis 35 ans, doit être fier de l’accomplissement de sa vie. Soutenu en tout temps par son épouse Albertine Dugas (née Saint-Onge) et ses nombreux enfants, le succès de l’entreprise familiale des Dugas est un exemple pour tous les producteurs agricoles de la région, mais également de toute la province. En 2001, les vaches laitières sont vendues alors que Roméo, le fils d’Ernest, a 72 ans. La production et la vente de foin et de céréales se poursuivent. Après quatre générations de Dugas, cette ferme sans relève rencontre un agriculteur sans ferme en 2017 : Alexis Richard. Avec son père Denis, il achète la ferme ancestrale des Dugas et élève depuis des agneaux en caressant le rêve d’en refaire une ferme laitière.
La famille Dugas, 1949. Photo : Omer Beaudoin BAnQ Québec, E6,S7,SS1,P72387
Gravure Spearing salmon by night on the Restigouche illustrant la pêche au harpon la nuit sur la rivière Ristigouche, fin 19e siècle. Musée de la Gaspésie. Collection Richard Gauthier. P162/5
LA PÊCHE TRADITIONNELLE MI’GMAQUE EN PÉRIL AU 19E SIÈCLE Depuis fort longtemps, les Mi’gmaqs peuplent les Maritimes et les côtes du golfe du SaintLaurent. Sur ce large territoire, ils se déplacent selon un cycle saisonnier, se rassemblant pendant l’été à l’embouchure des rivières à saumon avant de s’enfoncer dans les bois afin de chasser pendant l’automne et l’hiver, pour ensuite revenir au printemps à l’embouchure des rivières. La pêche occupe donc une place importante dans la culture traditionnelle mi’gmaque puisque les ressources halieutiques comblent une partie de leurs besoins alimentaires.
David Bigaouette
Étudiant à la maîtrise en histoire, Université du Québec à Rimouski, et originaire de Saint-Siméon-de-Bonaventure
A
u 19e siècle, les communautés mi’gmaques (Listuguj, Gesgapegiag et Gespeg), pêchent au harpon. Ce harpon, que l’on appelle
aussi « dard », « trident », « nigog » et « foëne », est un long bâton en bois attaché avec une ficelle, dont l’extrémité peut posséder une ou plusieurs
dents en forme de fourchon. Le harpon est lancé par le pêcheur sur le poisson. Une fois harponné, celui-ci est retenu en place par les dents du
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[DOSSIER] harpon et le pêcheur doit tirer sur la ficelle pour sortir son poisson de l’eau. Cette technique de pêche est pratiquée sur les rives des rivières ou encore en canot à divers moments du jour ou bien pendant la nuit en s’éclairant à l’aide d’un flambeau dont la lumière attire le poisson. Cette technique au harpon perdure pendant tout le 19e siècle malgré l’introduction de stations de pêche au filet par les colons venus s’installer en Gaspésie. Cette dernière technique consiste à installer des tentures avec filets dans l’eau, reliées à une station de pêche.
L’arrivée de nouveaux pêcheurs et d’une nouvelle technique
À la suite de la Conquête, les Mi’gmaqs de la Gaspésie subissent des pressions majeures sur leur territoire et sur leur mode de vie traditionnel avec l’arrivée de colons acadiens, de loyalistes anglais, et plus tard, d’Écossais et d’Irlandais qui s’établissent sur les rives de la baie des Chaleurs, près des établissements des Mi’gmaqs. Un marché important autour du saumon s’est implanté en Gaspésie, ce qui entraîne une compétition entre Mi’gmaqs et colons. En plus d’empiéter sur le
Extrémité d’un harpon avec sa pointe métallique entourée de deux ailettes de bois, solidifiées par une corde en fibre naturelle. Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux
L’adoption d’une nouvelle législation
Au début du siècle, les lois en vigueur dans le Haut et le Bas-Canada ne sont pas assez rigoureuses pour assurer la protection des stocks de saumon. Des lois adoptées au Bas-Canada en 1807, 1824 et 1836 stipulent que les chenaux des rivières doivent être laissés ouverts pour permettre au saumon d’atteindre les zones de frai. Pourtant, les pêcheurs sont nombreux à défier ces lois et à tendre des filets bord en bord des rivières et à trafiquer le saumon avec les Mi’gmaqs. Vers le milieu du 19e siècle, les autorités gouvernementales constatent l’absence d’une législation efficace
Harpon. Malheureusement, nous ne possédons pas d’information sur son année de fabrication, dans quel contexte il a été utilisé ou par qui. Musée de la Gaspésie
territoire mi’gmaq, l’établissement de colons aux abords des rivières contribue à une diminution des stocks de saumon tout au long des 18e et 19e siècles. Cette diminution s’explique par l’emploi du filet par les colons, qui a pour but de ramasser d’énormes quantités de poissons. À l’époque, les autorités font de nombreux rapports de l’état de cette diminution dans plusieurs rivières. [24]
qui vise la protection du saumon. Richard Nettle, surintendant des pêches au Bas-Canada de 1857 à 1864, et les regroupements des pêcheurs sportifs, qui tiennent à avoir une meilleure politique de conservation de la ressource, influencent le gouvernement. C’est ainsi que des lois plus sévères voient le jour afin d’éviter que le saumon ne disparaisse. Cette nouvelle législation a des impacts directs sur les Mi’gmaqs.
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En effet, la loi de 1857 ne prend pas en compte la réalité des Autochtones en interdisant l’utilisation du harpon et en imposant d’autres restrictions sur la pêche. C’est à partir de la loi de 1859 et les suivantes que le gouvernement va graduellement reconnaître un certain droit de pêcher au harpon et, ce, pour les Autochtones seulement. Ce droit de pêche est encadré par un système de licences octroyées par le gouvernement à chaque communauté qui en fait la demande. Des restrictions sont cependant imposées à ce privilège, notamment en ce qui concerne la vente du poisson harponné ainsi que les rivières et les zones où il est permis d’utiliser le harpon. Toutefois, les Mi’gmaqs ont pris l’habitude de harponner des saumons pour ensuite les vendre sur le marché local à un moindre coût si le poisson n’est pas consommé. Cette pratique est jugée défavorable pour les pêcheurs eurocanadiens avec qui les Mi’gmaqs sont en compétition ainsi que pour le gouvernement qui retire un profit sur le marché du saumon et sur la vente de licences pour la pêche dans les stations de pêche au filet. Les autorités jugent que la technique du harponnage déprécie la qualité du saumon une fois sur le marché. Ainsi, la vente du saumon harponné devient illégale. Les surveillants des pêcheries sont chargés de faire régner la loi, ce qui mène à des épisodes d’arrestations, de perquisitions et de distributions d’amendes. De plus, vu l’interdiction, les membres des communautés mi’gmaques vont sur
[DOSSIER] la rivière Ristigouche où le harpon est toléré. Cette situation rend difficile le contrôle du harponnage.
La fin de la pêche au harpon
C’est pour ces raisons que ce privilège du harponnage ne durera pas longtemps. Alors que le Département des Affaires indiennes tente d’accommoder les Mi’gmaqs pour la pêche au harpon, le Département de la Marine et des Pêcheries devient de plus en plus intransigeant et cherche à forcer les Mi’gmaqs à pêcher dans des stations de pêche au filet. Les Mi’gmaqs ont alors le choix de vendre leurs prises sur le marché ou de les garder pour leur propre consommation. Le Département des Affaires indiennes se sent obligé de se conformer aux politiques du Département de la Marine et des Pêcheries parce que les pêches ne sont pas de sa compétence. Au nom de la sauvegarde du saumon, le gouvernement cesse
d’accorder des privilèges de pêche au harpon au tournant de la Confédération, même si cette notion de « privilège » est prévue dans la loi dès le départ. Le gouvernement veut que les Mi’gmaqs pêchent au filet dans des stations comme la population blanche des environs. Cette technique est considérée par le gouvernement comme étant bénéfique pour les Autochtones parce que le système permet d’avoir une plus grande quantité de prises à distribuer dans la communauté. Toutefois, pour les Mi’gmaqs, la quantité de prises capturées dans un filet stationnaire ne permet pas à toutes les familles de tirer des profits suffisants pour en vivre, tandis que la pêche au harpon permet à l’individu qui la pratique de subvenir aux besoins de sa famille, contrairement à la croyance du gouvernement. Des Mi’gmaqs de Listuguj vont même jusqu’à se révolter contre ces stations de pêche imposées en 1873 en les détruisant. Malgré les demandes
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répétées des Mi’gmaqs de conserver le privilège de pêcher au harpon, le gouvernement demeure intraitable. D’une ressource alimentaire de subsistance, le saumon est devenu un enjeu socioéconomique important pendant le 19e siècle. Le gouvernement n’a pas pris en compte les demandes répétées des Mi’gmaqs sous forme de pétitions en vue de conserver leur droit de pêche traditionnelle au harpon. Ce tour d’horizon démontre aussi qu’au départ, si les lois adoptées par le gouvernement se voulaient rationnelles du point de vue de la conservation du saumon, elles servaient plutôt les intérêts des pêcheurs sportifs et commerciaux, sous prétexte d’assurer la conservation de la ressource. Les politiques du gouvernement auront eu, entre autres, pour conséquence de retirer les Mi’gmaqs du marché de la pêche au saumon en Gaspésie.
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Au retour de la pêche, des pêcheurs font le tranchage de la morue sur la grève de Percé avant de la saler, vers 1910-1920. Au sol, les nombreuses têtes de morue laissent supposer que la pêche a été bonne. Musée de la Gaspésie. Fonds G.G. Mercer. P92/85
DES HISTOIRES D’EAU Bon nombre d’auteurs du 19e siècle, voire du début du 20e siècle, ont témoigné du mode de vie des Gaspésiens. Ils étaient religieux, chroniqueurs ou écrivains et, dans leurs écrits, ils ont relaté, parfois avec emphase, la réalité gaspésienne. Plusieurs ont décrit la pêche traditionnelle, les façons de faire et les espèces capturées, le tout selon leur bagage de connaissances ou l’avancement de la science à l’époque. Et parfois, c’est avec un style plutôt littéraire qu’ils ont couché leur prose sur le papier pour raconter ces poissons des eaux gaspésiennes.
Paul Lemieux
Historien et résident de Carleton-sur-Mer
L’incontournable morue
La morue est indissociable de l’histoire gaspésienne et plusieurs auteurs en ont fait état. En 1933, la brochure La Gaspésie – Histoire, Légendes, Ressources, Beautés, considérée comme étant la première publication touristique sur la péninsule, reprend les propos de l’abbé Jean-Baptiste Ferland qui, en 1836, brosse un portrait de la région et la place qu’y occupe la morue : « C’est le pays de la morue! Par les yeux et par les narines, par la langue et par la gorge aussi bien que par les oreilles, vous vous convaincrez bientôt que, dans la péninsule [26]
gaspésienne, la morue forme la base de la nourriture et des amusements, des affaires et des conversations, des regrets et des espérances, de la fortune et de la vie, j’oserais de la société elle-même. »1. L’abbé Ferland a laissé un intéressant journal de ce périple alors qu’il accompagne Mgr Pierre-Flavien Turgeon en tournée épiscopale autour de la Gaspésie. Ses références à la morue sont nombreuses, mais il n’en décrit pas seulement les aspects positifs. Alors qu’il s’arrête à Rivière-au-Renard, il écrit : « Le débarquement se fait sur une belle grève de sable et de gravier;
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mais quelle puanteur s’exhale de ces monceaux de têtes et d’entrailles de morue, qui pourrissent sous un soleil brûlant. »2. L’abbé Ferland enchaîne avec une situation cocasse alors que le groupe de visiteurs se rend à l’église. L’odeur de morue se faisant persistante, Mgr Turgeon demande au curé de la paroisse s’ils font sécher du poisson dans la chapelle. Question à laquelle le curé répond : « Non, monseigneur, mais, en la nettoyant, mes braves gens ont employé du savon fait avec de l’huile de morue. »3. Voilà une utilisation plutôt inédite de l’huile de foie de morue!
[DOSSIER]
La pêche a été bonne : un pêcheur avec deux de ses prises, un saumon et un homard, entre 1930 et 1945. Musée de la Gaspésie. Collection Richard Gauthier. P162/5
Pour sa part, le frère Antoine Bernard, dans son livre La Gaspésie au soleil, publié en 1925, aborde la morue en ces termes : « Le poisson gaspésien par excellence, […] c’est la morue, la bonne morue bourgeoise et gloutonne, qui mord à tous les hameçons, qui se livre aux mains calleuses du vieux loup de mer comme aux doigts élégants du sportsman yankee ou du monsieur de la ville. »4. Cette prose élégamment tournée est d’ailleurs l’une des marques distinctives de l’œuvre de cet auteur originaire de Maria. Ce même Antoine Bernard surprend avec un petit détail pour différencier l’aiglefin de la morue à partir des taches noires présentes au-dessus des nageoires pectorales. « Tous les pêcheurs savent que l’aiglefin porte, de chaque côté de la tête, la marque des doigts de saint Pierre, qui en saisit un, sur la parole du Maître, pour trouver dans sa bouche la pièce de monnaie exigée par les percepteurs d’impôts. »5 Il s’agit bien sûr d’une explication religieuse qui ne ralliera certes pas l’opinion des biologistes!
Des pêches miraculeuses
Plusieurs auteurs ont fait état de pêches quasi miraculeuses traduisant une abondance singulière de
poissons. En 1811, lors d’une tournée épiscopale en Gaspésie, Mgr Plessis s’arrête à Carleton. Dans son journal de voyage, il note : « On prend dans ce barachois, de presque tous les poissons qui se trouvent dans la baie, mais principalement de l’anguille et de la plie. Celle-ci est si abondante que les enfants la pêchent avec la main sans aucun instrument. »6. Si l’anguille se fait abondante, c’est aussi le cas du saumon, cet « aristocrate des eaux gaspésiennes », selon Bernard, qui remonte les rivières où l’attendent les « sportsmen » des clubs privés. Dans son livre New Richmond– Une histoire d’entente et de cordialité, l’historien Yves Hébert rapporte une pêche survenue sur la Grande Cascapédia. En 1879, en une douzaine de jours, quatre invités du Cascapedia Club ont pêché 647 saumons, pour un total de 16 288 livres, dont 135 pesaient un minimum de 30 livres. En une seule journée, l’un des pêcheurs a pris 17 saumons, totalisant 465 livres. Inutile de mentionner que, malheureusement pour l’espèce, la remise à l’eau n’était pas d’actualité à cette époque. Toujours au sujet de l’abondance, l’abbé Ferland raconte une scène survenue à Grande-Rivière. « Un coup de filet, donné sous nos yeux dans le petit port, jette sur le sable un monceau de poisson : poules de mer, tanches, crapauds de mer, capelans, raies, plies, harengs, sardines, truites, loches, homards, se débattent pêle-mêle sur le rivage. »7 Une vraie pêche miraculeuse!
individu de bonne taille suffit pour remplir trois barils; or c’est une assez belle aubaine pour le pêcheur, puisque le prix du baril est de six piastres. Le cheval-maquereau est fort, actif, et se défend vigoureusement lorsqu’il est attaqué. »8. Ce cheval-maquereau fait bien sûr référence au thon, une pêche qui se perpétue encore de nos jours dans l’extrémité de la péninsule. De telles histoires de poissons abondent dans les écrits historiques, car les Gaspésiens ont toujours eu un mode de vie tourné vers le large. Et la conclusion à ces histoires d’eau revient à l’abbé Ferland qui, en 1836, résume les liens entre les gens et la mer : « Aux riches la mer offre les mets les plus délicats; aux pauvres elle fournit des aliments sains et peu coûteux. »9. Notes
1. La Gaspésie – Histoire, Légendes, Ressources, Beautés, Québec, ministère de la Voirie, 1933, p. 84. 2. Jean-Baptiste Ferland, La Gaspésie, Québec, Imprimerie A. Côté et Fils, 1879, p. 54. 3. Ibid, p. 59-60. 4. Antoine Bernard, La Gaspésie au soleil, Saint-Jeansur-Richelieu, réédité par Les Éditions Lambda, 2018, p. 195. 5. Ibid, p. 198. 6. Mgr Joseph-Octave Plessis, « Journal de la mission de 1811 », Revue d’histoire de la Gaspésie, vol. 6, no 1, 1968, p. 43. 7. Jean-Baptiste Ferland, Op. cit., p. 162. 8. Ibid, p. 85. 9. Ibid, p. 166.
Une espèce étrange
Dans son récit de voyage, dans le secteur de Paspébiac, l’abbé Ferland fait la description d’une espèce de poisson bien étrange. Il écrit : « Depuis 1832, un poisson jusqu’alors inconnu a servi à augmenter les profits des pêcheurs; c’est, par la forme et les habitudes, un véritable maquereau géant, ayant une longueur de 3 mètres (10 à 11 pieds) qualités qui lui ont valu le nom de cheval-maquereau. Telle est la grosseur de ce poisson, qu’un seul
L’expression « cheval maquereau » apparaît, en anglais, sur une carte postale datée entre 1880 et 1900, et illustrant une scène de chasse au thon dans la baie de Gaspé. Utilisée par l’abbé Ferland en 1836, cette appellation pour désigner le thon a perduré pendant plusieurs décennies. Musée de la Gaspésie. Collection Richard Gauthier. P162/5
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[PHOTOREPORTAGE]
Deux chiens attelés à un tombereau, 1934. Musée de la Gaspésie. Fonds George Bertram Wilmott. P76, 82/5/43
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NOS FIDÈLES COMPAGNONS
es animaux occupent une place de choix dans la vie des Gaspésiens, et ce, depuis toujours. D’abord utiles, ils facilitent grandement le travail aux champs. Ils sont aussi essentiels pour le transport, autant de passagers que de marchandise. Carioles et charrettes se transforment en traîneaux pour l’hiver. Particularité gaspésienne, les chiens sont souvent attelés à un tombereau (petite charrette) pour transporter la morue, des biens ou même des enfants. Nombreuses sont les [28]
familles à détenir un cheval ou un bœuf pour leur donner un coup de main. Plusieurs possèdent également une petite ferme. Une vache, quelques chèvres, moutons ou cochons, sans oublier les poules, viennent combler une partie des besoins alimentaires de la famille. Souvent, un chat chasse les souris dans la grange alors qu’un chien tient la garde. Bien que ce ne soit pas des animaux de compagnie tels qu’on l’entend aujourd’hui, ils sont des aides appréciés dont on prend soin.
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Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1960 que se répand la notion d’animal domestique ayant comme seule utilité de tenir compagnie à la maisonnée. Chats et chiens deviennent très populaires, puis on voit apparaître d’autres espèces dans les familles vers les années 1980 comme la perruche, le hamster, le furet, le lézard et même certains animaux exotiques. Peu importe de quel animal il s’agit, pas de doute qu’ils ont été et demeurent de fidèles compagnons.
[PHOTOREPORTAGE] 1
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1. Une femme nourrit une vache, années 1940. 4
Musée de la Gaspésie. Fonds Edward Béchervaise. P31/3b/2
2. Trois enfants et un chien, années 1930. Musée de la Gaspésie. Collection Lynden Béchervaise. P57/26/12/65
3. Une femme tient un chat sur une raquette de tennis, entre 1916 et 1929. Musée de la Gaspésie. Fonds G.G. Mercer. P92/12
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4. Un mouton avec un collier rectangulaire au cou l’empêchant de traverser les clôtures, 1937. Musée de la Gaspésie. Fonds George Bertram Wilmott. P76, 82/5/46
5. Edward Béchervaise à côté d’une femme et d’un veau, années 1940. Musée de la Gaspésie. Fonds Edward Béchervaise. P31/3b/43
6. Probablement James William Brochet avec un attelage tiré par un bœuf sur l’île Bonaventure, entre 1950 et 1965. Photo : Charles-Eugène Bernard Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard. P67/B/2a/1/2
7. Une femme à côté d’un cheval, vers 1900. Musée de la Gaspésie. Série Marguerite Patterson. P57,84.39.110 Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Cérémonie du Jour de la marmotte sur le parvis de l’église à Val-d’Espoir. Fred la marmotte officielle du Québec
FRED, LA MARMOTTE QUI FAIT JASER! Le Jour de la marmotte est un évènement bien connu servant à prédire l’arrivée du printemps. Sérieuse pour les uns et amusante pour les autres, la coutume ne date pas d’hier et continue de faire parler d’elle. Au Québec, cette célébration est plutôt récente et sa marmotte officielle se trouve à Val-d’Espoir. Retour sur une initiative gaspésienne comme on les aime : rassembleuse et chaleureuse.
Entretien avec Roberto Blondin
Initiateur du Jour de la marmotte à Val-d’Espoir
Récit rédigé par Marie-Josée Lemaire-Caplette
Rédactrice en chef
L
e 2 février de chaque année, les États-Unis et le Canada soulignent le Jour de la marmotte. Cet évènement tire ses origines de l’Europe médiévale alors que cette date correspond à la fête de la Chandeleur, jour où des chandelles sont allumées. Située à michemin entre le solstice d’hiver et l’équinoxe du printemps, des proverbes apparaissent établissant un lien entre l’éveil des animaux et la durée de l’hiver. Cette coutume traverse sur le continent nord-américain par l’entremise des Allemands qui ont perpétué la tradition à leur arrivée en Pennsylvanie en 1887. C’est la marmotte qui est adoptée comme animal de prédiction. Depuis, de nombreux états américains possèdent leur marmotte. Au Canada, Willie fait ses prédictions en Ontario depuis 1956. Plusieurs provinces emboîtent le pas. [30]
Les débuts québécois… et gaspésiens
Tout commence par un beau matin du 2 février 2009 alors que Roberto Blondin boit son café devant les nouvelles où l’on fait mention des prédictions des diverses marmottes. Curieux, il fait quelques recherches sur Internet pour constater que le Québec ne prend pas part à la coutume et ne possède pas de marmotte officielle… Voyant l’ampleur de la visibilité faite à l’évènement, il se dit que ce serait une bonne façon de mettre la Gaspésie sur la « map ». Ne faisant ni une ni deux, il convainc la communauté de Val-d’Espoir d’embarquer dans cette idée un peu folle. Dès l’été suivant, il part rencontrer le propriétaire de Sam, la marmotte de la NouvelleÉcosse, pour glaner quelques trucs. Pendant un an, tous les jours, il s’assoit dans l’enclos, jase et nourrit sa
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marmotte qu’il prénomme Fred afin de l’apprivoiser.
Fred se régale de son mets préféré. Fred la marmotte officielle du Québec
Le 2 février 2010, c’est le début de l’aventure! Fred participe au Jour de la marmotte et les festivités prennent place dans le village de Val-d’Espoir. Le rassemblement a lieu dans l’église où des crêpes sont servies dès 5 h 30 et où animation et chansonnier assurent une ambiance festive. Puis, tout le monde sort pour que Fred puisse faire sa prédiction sur le parvis. Le fonctionnement est assez simple : s’il fait soleil, la marmotte verra son ombre et prédira un printemps tardif. À l’inverse, si le temps est gris, elle ne la verra pas, ce qui assure un printemps hâtif. Quoique peu scientifique, une partie du phénomène est valable puisque le soleil hivernal correspond généralement à un froid intense alors qu’une journée maussade s’avère souvent plus douce.
Les statistiques des marmottes; Fred se distingue par ses bonnes prévisions. MétéoMédia
Des résultats inespérés
Pendant 10 ans, Fred, maintenant surnommé « Gros-Fred », a réalisé ses prédictions avant de passer le flambeau à sa progéniture « Ti-Fred » qui a fait ses débuts en 2020. Les deux marmottes sont dorlotées par leur gardien Lucien Blondin, cousin de Roberto. Il les nourrit trois fois par jour de céleri, salade, carotte et autres légumes. Sachez toutefois que leur mets préféré demeure le blé d’Inde dont la récolte concorde avec le moment où ils engraissent le plus en prévision de l’hiver. Abordant la coutume avec une touche humoristique, Roberto Blondin n’a pas perdu son objectif de départ : rassembler son village autour d’un évènement et faire parler de la Gaspésie. Un pari plus que réussi! Avec le temps, Fred a acquis une crédibilité et une notoriété inespérées. Elle est maintenant considérée comme l’équivalent de Phil, la célèbre marmotte de Pennsylvanie. Ses résultats sont excellents, certains diront même les meilleurs, aussi fiables que MétéoMédia! Chaque 2 février, les villageois se rassemblent, auxquels se joignent des fidèles d’un peu partout. Malgré l’heure plus que matinale, c’est un rendez-vous qu’on ne veut pas manquer. On y aperçoit même plusieurs adolescents qui ont reçu la visite de M. Blondin et de sa mascotte Fred dans leur école et qui restent assidus à la tradition. Et
Roberto Blondin et Fred la marmotte. Fred la marmotte officielle du Québec
oui, M. Blondin fait la tournée des écoles de la MRC du Rocher-Percé pendant les deux semaines qui précèdent l’évènement et les élèves de la 1e à la 6e année doivent réaliser une recherche en lien avec cet animal emblématique. Au-delà de la fête qu’il parraine, Roberto Blondin enchaîne aussi les entrevues dans les médias et ne manque pas de parler de sa région bien-aimée. C’est le cas de le dire, tout le Québec parle de Fred! Bien que le moment fort demeure le 2 février, les retombées se font sentir jusqu’à l’arrivée du printemps. Il ne faudrait surtout pas se priver de commenter le pronostic de Fred et de se féliciter de sa clairvoyance!
VISIONNEZ LA CÉRÉMONIE 2020
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[DOSSIER]
Pierre Landry prend la pose avec son chiot et ses chiens de traîneau. À gauche, son petit chevreuil apprivoisé est attaché au fusil de chasse. Collection Pierre Landry
L’INDOMPTABLE PIERRE-À-CALIXTE Âgé de 96 ans, mon oncle Pierre Landry regarde quotidiennement ses albums photographiques lui rappelant la panoplie d’animaux qui ont embelli sa vie. Nostalgique, il n’hésite pas à partager à ceux qui le visitent ses photos du passé pour en faire un perpétuel présent! Je ne sais pas combien de fois, j’ai feuilleté ces albums qui racontent son histoire et sa passion.
Chantal Soucy
D
epuis sa tendre enfance, oncle Pierre a toujours vécu entouré d’animaux. Deuxième fils de Calixte Landry et d’Estelle Arsenault, de Drapeau dans la municipalité de Nouvelle, il fait partie d’une famille nombreuse de 17 enfants, 12 garçons et 5 filles. Il ajoute toujours avec humour que sa mère n’en a pas écrasé un seul!
Doué d’une curiosité inépuisable
L’amour des animaux d’oncle Pierre lui vient de son père qui était cultivateur et gardait du gros et petit [32]
Ethnologue, originaire de Miguasha
bétail. Étalons, bœufs, cochons… la ferme familiale élevait des animaux reproducteurs comme des verrats ou des taureaux. Les voisins y apportaient leurs truies ou leurs vaches pour les faire accoupler. « En ce temps-là, raconte oncle Pierre, on ne gardait pas des bœufs à tous les perrons de portes. Il y avait un bœuf à tous les trois ou quatre habitants. » Plus tard, dans les années 1980, d’un naturel curieux, l’éleveur qu’est oncle Pierre achète un âne et essaie des croisements. Ses expériences ne lui donnent pas toujours le succès
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escompté. « J’ai croisé un âne avec un poney pour mettre au monde un bardot. Je l’ai vendu au zoo de Bonaventure. Deux, trois ans après, le bardot est devenu furieux… J’ai été obligé de le racheter. Puis, je l’ai revendu. »
Se faire prendre à son propre piège
De sa passion pour les animaux de la ferme, oncle Pierre ajoute une nouvelle corde à son arc : l’élevage d’animaux sauvages. D’après lui, il était plus facile d’obtenir un permis pour élever des chevreuils « si l’on
était habitant ». En novembre 1949, il demande un permis au département provincial de la Chasse et de la Pêche pour garder un petit chevreuil (cerf de Virginie), qu’il a apprivoisé et mis dans un enclos. L’année suivante, ce passionné aussi ratoureux que naïf se fait prendre à son propre piège en demandant un permis additionnel au cas où le chevreuil qu’il détient donnerait jour à un petit chevreuil. Entre-temps,
Pierre Landry, dit Pierre-à-Calixte, dans son habit de tous les jours, sauf le dimanche. Photo : Pierre Carter Collection Pierre Landry
oncle Pierre a sûrement trouvé un compagnon à sa biche esseulée. Mais, le fonctionnaire n’est pas dupe et lui répond : « Nous ne voyons pas trop comment un petit chevreuil pourrait naître alors que vous n’avez pas un permis pour garder un couple. »1. Le petit chevreuil apprivoisé a fait des petits aux dires de l’oncle Pierre et des photos à l’appui. Dans un parc ceinturé d’une clôture de 2 à 2,5 mètres (7 à 8 pieds) de haut, « j’avais un mâle et une femelle et au printemps, elle avait des bébés, presque toujours deux… Le
chevreuil quand il s’accouple… C’est presque comme un lapin quand il s’accouple. »
Professeur de chant
Comme plusieurs à l’époque, il est chasseur, trappeur et même braconnier à ses heures. En tant qu’éleveur de bestiaux, oncle Pierre a mille tours dans son sac pour attirer et capturer les animaux à poil ou à plumes. Sa plus grande force : imiter les sons d’animaux. Il a enregistré une cassette audio contenant autant les sons d’un orignal mâle en rut, les cris du renard ou du coyote que les chants d’oiseaux. Son imitation la plus curieuse : le croassement du corbeau, au printemps, annonçant du mauvais temps. Il appelle ça « vider leur cruche », en ajoutant : « Plus que les corbeaux le font souvent, plus que le mauvais temps sera gros. ». D’imitateur de chants d’oiseaux, oncle Pierre devient professeur de chant aux jeunes serins quand il en faisait l’élevage. « J’ai commencé à leur chanter des chansons, pis ils poignaient toutes sortes d’air. C’est de même que je les commençais… puis, quand je venais à les vendre, ils étaient prêts pour la chanson. »
En captivité et en promiscuité dans sa basse-cour
Le courant passe entre oncle Pierre et les animaux de sa basse-cour. Les oiseaux sauvages et domestiques se partagent un petit étang dans un enclos. Ainsi, les outardes (bernaches du Canada) qu’il capture vivent en bon voisinage avec les paons, les poules, les coqs… Oncle Pierre a domestiqué quelque 22 outardes et des paons. « L’hiver, j’les rentrais dans le shed à l’abri et elles passaient l’hiver là. »
Le trappeur trappé par le temps
Pierre Landry en face de son enclos à chevreuils sur la ferme familiale. Collection Pierre Landry
sur le mur de son shed pour la période du séchage. « Avant que j’aie eu un ski-doo, j’avais des chiens pour atteler. Des fois, j’allais trapper jusqu’à Brébeuf [Saint-Jean-de-Brébeuf, une colonie derrière Nouvelle]. Puis, je descendais de la fourrure. J’avais ma traîne en arrière… Je leur parlais à ces chiens-là et ils me comprenaient… Ils étaient très intelligents… c’était presque du monde. » La passion des animaux a toujours habité et habite encore l’indomptable oncle Pierre. Aujourd’hui, les meilleurs compagnons qui lui restent sont ses albums photographiques qui le font voyager dans son merveilleux monde des souvenirs, mariant la forêt à sa basse-cour. Remerciements à oncle Pierre Landry pour son précieux témoignage, ses photographies et sa cassette audio de sons d’animaux, à tante Marie-Adèle Soucy et à Jean-Marie Fallu.
Note
1. Lettre de Charles Frémont, Surintendant général du département de la Chasse et de la Pêche du Québec, à Pierre Landry, le 16 octobre 1950.
À Nouvelle et dans les environs, oncle Pierre était reconnu entre 1950 et 1990 comme un chasseur d’ours noir. Il pouvait, dit-il, en capturer une vingtaine par année. Les peaux, une fois lavées, étaient suspendues Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[DOSSIER]
Dr André Banville, premier vétérinaire permanent à Gaspé. Collection André Banville
SAVOIR, INSTINCT ET PASSION : SOIGNER LES PETITES ET GRANDES BÊTES L’évolution de la médecine vétérinaire est intimement liée à celle de la société et a dû faire face à de nombreux changements. En Gaspésie, l’accès aux soins animaliers est tardif et couvre un large spectre. Le parcours du Dr André Banville illustre les débuts de la profession dans la région et le dévouement dont lui et ses collègues font toujours preuve aujourd’hui alors que le manque de relève est criant.
Entretien avec le Dr André Banville
Vétérinaire, Clinique vétérinaire de Gaspé
Récit rédigé par Marie-Josée Lemaire-Caplette
Rédactrice en chef
A
u Québec, villes et villages sont peuplés d’animaux, mais il faut patienter jusqu’en 1866 pour qu’une première école vétérinaire anglophone soit fondée, à laquelle s’ajoute une section francophone en 1877. Trois autres écoles voient le jour dans la décennie suivante. [34]
À la fin du 19e siècle, de nouvelles normes apparaissent relatives à l’hygiène dans les abattoirs, à la pasteurisation du lait, mais aussi au contrôle des maladies contagieuses. Le recours à la science vétérinaire est donc nécessaire, entre autres dans les laboratoires. Parallèlement, la demande de praticiens auprès
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des animaux de ferme, appelés « grands animaux », s’accélère au tournant des années 1920, particulièrement en région. À cet effet, l’École de médecine vétérinaire de Montréal, fondée en 1886, déménage à Oka en 1928 où une école d’agriculture est établie. Elle déménage à nouveau en 1947, cette fois
[DOSSIER] à Trois-Pistoles, Mont-Joli, Amqui, Matane et Causapscal. »2. En 1952, des cliniques vétérinaires voient le jour à Matane et Amqui. Il faudra attendre encore 30 ans pour qu’un vétérinaire s’établisse de façon permanente dans la région administrative de la Gaspésie. À Douglastown, les Drs Marcil et Johnston (promotion 1978) seront les premiers, mais le couple restera moins d’un an au début des années 1980. Classe d’anatomie avec le Dr François-Théodule Daubigny (assis), entouré de ses élèves, à l’École de médecine comparée et de science vétérinaire de Montréal, 1902. Société de conservation du patrimoine vétérinaire du Québec
à Saint-Hyacinthe dans des bâtiments désaffectés de l’armée. C’est la seule des quatre écoles à survivre au 20e siècle. La crise économique, l’industrialisation et l’avènement de l’automobile qui vient remplacer le cheval sont quelques exemples des changements qui ont de fortes répercussions sur la médecine vétérinaire. Les années 1930 marquent une période difficile pour la profession. « Véritables missionnaires de la santé animale, ils parcourent les rangs des campagnes québécoises pendant de longues journées, récoltant de
bien faibles revenus. »1 Au contraire, les années 1950 sont florissantes avec la modernisation des fermes. Certaines cliniques se consacrent aux « petits animaux » dès les années 1930, mais elles sont rares et situées en milieu urbain. C’est à la fin des années 1960 que les soins aux chats et chiens se répandent, suivant le nouveau mode de vie des Québécois. En 1968, l’École de médecine vétérinaire s’affilie avec l’Université de Montréal et la Faculté deviendra à la fine pointe, tant pour la recherche que pour l’enseignement. Les décennies suivantes apportent leur lot de nouvelles technologies en plus de marquer le début de la médecine pour les animaux sauvages et exotiques au Québec. Celle-ci s’étendra ensuite aux mammifères marins et aux oiseaux de proie notamment. La médecine vétérinaire est en constante évolution et demeure un acteur clé tant pour la santé des animaux et des humains que pour l’environnement, entre autres en ce qui concerne la santé publique.
Des débuts très timides en Gaspésie
André Banville alors finissant de la Faculté de médecine vétérinaire, 1982. Collection André Banville
Les premières consultations par un vétérinaire en Gaspésie sont attribuées au Dr Benoît Dumas qui s’établit à Rimouski en 1945. Il est alors le seul à exercer au privé. Il raconte : « Le gros inconvénient dans le temps, c’étaient les distances. Mon voisin à l’ouest, Rivière-duLoup (110 km). Aucun à l’est. J’allais
Un pionnier : le Dr André Banvillle
Lors de sa deuxième année d’études en médecine vétérinaire, André Banville accepte un emploi saisonnier pour le MAPAQ qui comprend deux études en Gaspésie : établir un questionnaire et un inventaire des élevages de moutons, et réaliser des prélèvements sanguins sur des visons, entre autres dans le portage de Rivière-au-Renard. Il en profite pour établir un nouveau système de fonctionnement des prélèvements qui sera adopté par la suite. L’été suivant, il travaille auprès d’une clinique vétérinaire œuvrant auprès des petits et grands animaux à Matane. Puis, il se voit offrir de remplacer le vétérinaire pour petits animaux lors de ses vacances. C’est ainsi qu’il passe quelques semaines à examiner, soigner et opérer des animaux… alors qu’il n’est toujours pas diplômé! Cette expérience sera le reflet de sa carrière : un véritable passionné qui n’a pas froid aux yeux. Vers 1979-1980, alors qu’il circule dans un couloir de la Faculté, l’étudiant Banville remarque une lettre encadrée faisant mention du grand besoin de vétérinaires en Gaspésie. Cette lettre n’est signée par nul autre que Michel Lemoignan, professeur, député et membre fondateur de la Société historique de la Gaspésie. À l’automne 1981, lors de sa dernière année d’études, André Banville est convoqué par le sous-ministre de l’Agriculture en personne. Le gouvernement a décidé d’octroyer une subvention à un vétérinaire pour qu’il établisse sa clinique à Gaspé et couvre l’entièreté du territoire
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[DOSSIER]
Le Dr Banville exerce de sa maison à Gaspé en attendant l’ouverture de la clinique; on le voit ici en train d’opérer un chat, 1982-1983. Collection André Banville
de la Gaspésie et des Îles-de-laMadeleine. Le sous-ministre lui fait directement cette proposition. Natif de Matane et ayant un oncle à Gaspé, il accepte. Entre temps, le Syndicat des médecins vétérinaires praticiens du Québec a vent de cette offre et force le ministère à ouvrir un concours au printemps. Les Îles et la Gaspésie sont séparées et la subvention scindée. Le candidat des Îles recevra un montant de 30 000 $ par an récurent alors que celui de la Gaspésie se voit octroyer 30 000 $ étalés sur 3 ans. Trois candidats postulent pour les Îles et un seul pour Gaspé : André Banville. « Je comprends, c’était la vraie misère, il y avait des miettes pour Gaspé. Il fallait être un peu fou ou inconscient! » La subvention du MAPAQ est loin de couvrir les frais engendrés : local, médicaments, équipements, etc. C’est ainsi qu’en 1982, âgé de 23 ans, le Dr Banville arrive à Gaspé, achète une maison et un bâtiment qu’il transformera en clinique. Il se voit toutefois forcé de louer une chambre pendant 4 mois, ses locataires refusant de quitter la maison! Premier constat : de nombreux charlatans vendent des « médicaments » pour soigner les animaux alors que d’autres exercent leur « pouvoir de guérison » sur les bêtes. À son arrivée, ces pratiques aléatoires cessent. [36]
Il réalise également qu’en l’absence d’un vétérinaire, on s’organise comme on peut. D’une part, les fermiers échangent des trucs entre eux. D’autre part, le Dr Marc-André Pouliot, il s’agit bien ici de celui qui soigne les humains, donne un coup de main aux gens à l’occasion avec leurs petits animaux, en leur retirant par exemple des poils de porc-épic. André Banville raconte même que le Dr Paquin, dentiste, l’a déjà aidé à opérer un odontome (tumeur d’une dent) sur un cheval! Petits animaux, grands animaux, animaux exotiques, le Dr Banville fait de tout. La première année, il fait ses consultations à domicile, le temps de rendre fonctionnelle la clinique. Il opère donc de petits animaux directement sur la table ou sur le dessus du congélateur dans la cuisine des gens. Il se promène de L’Anse-Pleureuse à Chandler, couvrant un territoire considérable. La Baie-des-Chaleurs accueille elle aussi ses premiers vétérinaires, à Chandler et New Richmond, entre autres. Le plus dur, dit-il, ce sont les grands animaux : « C’est du 7 jours sur 7, 24 h sur 24. La vache ne choisit pas le moment où elle va vêler et elle ne se déplace pas en clinique. Je me souviens d’un appel en pleine nuit pour Rivière-Madeleine. Il y avait tempête dehors, tout était si blanc autour, pas de trace sur la route,
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c’était vraiment irréel. Je me suis contraint à ouvrir la fenêtre pour me convaincre que je ne rêvais pas : le banc de neige qui a pénétré dans la voiture m’a bien convaincu! On se souvient encore de ça après 30 ans quand on a risqué sa vie. ». Le travail est si exigeant, qu’aujourd’hui, il ne reste que deux vétérinaires qui soignent les grands animaux et se partagent la grande région de la Gaspésie, le Dr Banville et la Dre C atherine Landry dans la Baie-des-Chaleurs. La clinique ouvre ses portes à Gaspé en 1983 : salles d’attente, d’examen et de chirurgie ainsi qu’un chenil la composent. Le Dr Banville maintient aussi un bureau à GrandeRivière où il exerce depuis 1983 une fois par semaine, et ce, jusqu’à tout récemment, ayant dû le fermer à cause de la Covid-19. Sans oublier les déplacements pour les grands animaux! La clinique initiale fait place à une nouvelle clinique, plus grande et plus moderne, en 1997.
Une véritable passion
Faire soigner ses animaux peut coûter cher. Conscient de ce que cela peut représenter pour certaines familles, le Dr Banville ne se pose pas de questions : il soigne. Il avoue qu’il a eu très peu de revenus pendant les dix premières années. « Je vis simplement, mais il faut vivre et les frais
Le Dr André Banville dans la salle d’opération; l’appareil suspendu au plafond sert à prendre des radiographies, années 1990. Collection André Banville
[DOSSIER] sont énormes. » Nouveaux appareils, médicaments, déplacements, la facture monte vite pour le client et les coûts pour le vétérinaire aussi. Depuis 1971 au Québec, il existe l’assurance-santé animale contributoire (ASAC), mise sur pied par le gouvernement. Elle permet aux agriculteurs, dont ceux qui possèdent uniquement une vache et un cochon, d’avoir accès aux soins pour leurs bêtes à tarifs fixes, ce qui est grandement apprécié. Toutefois, dans les années 1990, on exige un revenu minimal de 5 000 $, ce qui prive les « gentlemen farmer » de ces services subventionnés. Encore aujourd’hui, le Dr Banville n’est pas très « chérant ». Il confie que ses collègues lui interdisent d’être dans les parages lors de la facturation! André Banville raconte qu’un jour, une dame est venue faire soigner son chat à la clinique pour un blocage urinaire. Après plusieurs récidives, elle fait le douloureux choix de le faire euthanasier, car les coûts deviennent élevés. La dame signe les papiers et part. Ne réussissant pas à se résigner, le Dr Banville décide d’opérer le félin à ses frais, « c’était tellement un bon chat! ». Un peu hésitant, il finit par appeler la dame après s’être assuré que le chat allait bien quelques mois plus tard, « soit elle était contente, soit elle me poursuivait! ». La réaction a été heureuse, mais quel choc de savoir son compagnon en vie!
Les animaux sauvages
Uniquement autorisé à intervenir sur la faune sauvage sur appel du ministère des Forêts, de la Faune
et des Parcs, le Dr Banville n’hésite pas à le faire pour aider un animal, que ce soit un orignal pris dans un piège ou un oiseau de proie blessé. Certaines consultations sont aussi fortuites. Une personne a déjà téléphoné à la clinique pour venir déposer une portée de chiots trouvée. À son arrivée, on constate qu’il s’agit plutôt de renards qui seront donnés au Bioparc de la Gaspésie à Bonaventure. D’ailleurs, il n’hésite pas à recommander ses collègues au besoin, dont la Dre Linda Plourde : « Je ne suis pas un spécialiste, je ne concocte pas du lait pour les chevreuils. » Autre anecdote, il y a plusieurs années, il est appelé pour un ourson orphelin à Grande-Vallée. Il en prend soin le temps de contacter le Dr Robert Patenaude au Zoo de Québec. Celui-ci le prendra et l’ourson sera éventuellement transféré dans un zoo… en Argentine! Les histoires fusent, les témoignages aussi. Il paraît qu’il n’est pas rare qu’il se lève la nuit pour jeter un œil sur les animaux dont l’opération a été délicate et qu’il creuse jusqu’à trouver ce qui compromet la santé d’une bête. Il n’a pas peur des cas compliqués, hors-normes, même qu’il aime ça. Depuis maintenant plus de 38 ans, le Dr André Banville, à l’instar de ses collègues gaspésiens, se dévoue au bien-être des animaux. En plus d’un savoir et d’un instinct sûrs, il est évident qu’une grande passion l’anime. De garde nuit et jour, il a pris peu de vacances ces dernières années. La clinique est toujours bondée, le téléphone sonne sans arrêt. À la fin de l’entretien, il jette un œil à son
Un harfang des neiges blessé à une aile attend d’être envoyé par avion au Centre des oiseaux de proie de Saint-Hyacinthe par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, années 1990. Collection André Banville
téléavertisseur : « On a été chanceux, on n’a pas été interrompu… ». Un coup de main serait grandement apprécié, mais il y a peu de relève. L’Université de Montréal travaille actuellement avec l’Université du Québec à Rimouski afin de mettre sur pied un programme de médecine vétérinaire dans l’Est-du-Québec; la première cohorte pourrait être accueillie en 2022. Pour en savoir plus : Dr Michel Pepin, Histoire et petites histoires des vétérinaires du Québec, Montréal, Éditions François Lubrina, 1986, 351 p.
Remerciements à la Société de conservation du patrimoine vétérinaire du Québec qui a mis gracieusement sa photo à disposition. Notes
1. Ordre des médecins vétérinaires du Québec, « Historique de la profession ». 2. Benoît Dumas, « La médecine vétérinaire… avanthier », L’Estuaire généalogique, no 115, 2010, p. 82.
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Vos optométristes de famille : re LucieGASPÉSIE Tremblay Décembre 2020 – Mars 2021 |D MAGAZINE [37]OD et Dr Louis Thibault OD
[DOSSIER]
Club de hockey les Castors de Carleton, entre 1950 et 1965. Photo : Estelle Allard Musée de la Gaspésie. Fonds CharlesEugène Bernard. P67/B/3c/3/15
LES MASCOTTES : DE L’ARMÉE AU HOCKEY L’utilisation de mascottes remonte à plus de deux siècles et la majorité d’entre elles sont à l’effigie d’un animal. D’abord et avant tout symboles, elles servent à la fois à identifier les organisations et à porter chance. On les retrouve dans des domaines aussi variés que l’armée et le sport. La Gaspésie ne fait pas exception, revêtant ainsi ses couleurs locales.
Jacques Bouchard
Capitaine (retraité) et résident de Petite-Vallée
Les mascottes militaires
Parmi les traditions militaires, le recours à une mascotte est assurément l’une des plus anciennes. Déjà au cours de la Première Guerre mondiale, un officier acquiert une oursonne qui devient la mascotte officieuse de son régiment. Dotée du nom de « Winnipeg » en référence à la ville natale de cet officier, la petite oursonne devient rapidement « Winnie » et inspirera le célèbre livre pour enfants Winnie the Pooh. Au Québec, l’une des mascottes les plus [38]
connues est sans doute « Batisse », le bouc du Royal 22e Régiment qui a élu domicile à la Citadelle de Québec. Ce qui est moins connu est le fait qu’une mascotte militaire n’est pas nécessairement un animal vivant. Nombreuses sont les unités qui adoptent le symbole d’un animal en tant qu’emblème. La Gaspésie a aussi connu des entités militaires ayant adopté de telles mascottes. Au cours de la Bataille du SaintLaurent, le NCSM (Navire Canadien de Sa Majesté) Racoon a pour
MAGAZINE GASPÉSIE | DÉCEMBRE 2020 – MARS 2021
Le raton laveur est l’emblème du NCSM (Navire Canadien de Sa Majesté) Racoon.
[DOSSIER]
Une rare image de l’insigne du Régiment GaspéBonaventure. Image tirée de : Antonio Lechasseur, « Le Régiment de Gaspé-Bonaventure, le lieutenant-colonel Joseph Pineault et la défense des côtes gaspésiennes durant la Seconde Guerre mondiale », Revue d’histoire du Bas Saint-Laurent, vol. XI, no 1, janvier-mars 1985, p. 22.
emblème un raton laveur. Ce yacht, construit en 1931 pour un riche américain, est acquis par la Marine royale du Canada en mars 1940 et modifié pour les besoins militaires. Affecté au NCSM Fort Ramsay à Gaspé le 25 mai 1942, sa mission consiste à escorter les navires de la marine marchande qui naviguent en convois. Au cours de la nuit du 6 au 7 septembre 1942, le sousmarin allemand U-165 attaque le convoi parti de Québec en direction de Sydney. Le NCSM Racoon se met aussitôt à la recherche de l’ennemi, mais le sort a voulu que le yacht soit perdu ainsi que tout son équipage. À la même époque, l’unité qui va devenir le régiment d’infanterie Gaspé-Bonaventure fait appel à un castor, situé au pied de la croix de Jacques Cartier, pour orner son insigne régimentaire. Ce bataillon est constitué en réponse à la demande des Gaspésiens de vouloir prendre en charge la défense de leur territoire. Après la frayeur causée par les deux premiers torpillages survenus le 12 mai 1942 devant Cloridorme et Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, la population craint un débarquement allemand. Celui-ci serait facilité par le fait que plus de 300 kilomètres
des côtes du secteur nord sont sans aucune défense. Le ministre de la Défense Ralston ne peut fournir de troupes et incite les Gaspésiens à s’enrôler pour assurer la sécurité de leur région. Le recrutement connaît un tel succès que ce 3e bataillon des Fusiliers du SaintLaurent est modifié afin de devenir un régiment distinct le 15 août 1944 sous l’appellation de « Régiment Gaspé-Bonaventure ». Celui-ci peut compter sur un effectif de 49 officiers et de 1 877 sous-officiers, caporaux et soldats; son démantèlement est officialisé quelque temps après la signature de l’armistice, le 31 mars 1946.
Les mascottes sportives
Notre sport national accapare depuis longtemps une bonne partie de la faune terrestre et aquatique. C’est tellement vrai que cela est devenu une coutume acquise que de voir des logos de certaines de ces équipes sportives arborant des animaux. Au moins onze équipes de la Ligne nationale de hockey (LNH) ont un animal représenté sur leur uniforme. Pensons entre autres aux Panthers de la Floride et aux Coyotes de l’Arizona qui y ont recours. Ces exemples sont souvent imités par les différentes ligues de hockey, incluant évidemment celles de la Gaspésie. Le hockey mineur de la péninsule est organisé depuis plus de 50 ans par de dévoués bénévoles et regroupe actuellement un nombre impressionnant d’équipes : 42 de niveau novice à midget simple lettre (A), plus 11 autres équipes double
lettre (BB) de niveau atome jusqu’à bantam. Ces équipes permettent aux jeunes (incluant les filles) âgés de 4 à 17 ans de participer à une saine activité sportive et de canaliser leur talent afin de les amener beaucoup plus loin. Des hockeyeurs comme Cédric Paquette qui vient de remporter la Coupe Stanley, Pascal Trépanier, Jean-François Plourde, Jean-François Morin, Ken Dufresne, Yan Bouchard et Mathieu Bernatchez ont tous appris les rudiments de notre sport national au sein de ces organisations gaspésiennes et ont su se démarquer en atteignant des sommets impressionnants. Tout comme les grands de la Ligue nationale, certains logos de ces équipes locales peuvent avoir recours à des animaux. Dans le secteur Forillon, plusieurs équipes utilisent de telles mascottes. L’ours polaire est utilisé par l’équipe éponyme alors que les Prédateurs sont imagés par un félin qui n’a rien d’un charmant et doux chaton. Dans le secteur du Rocher, les Mooseheads sont illustrés par un gros « buck » au panache énorme, et un chien bulldog représente l’équipe du même nom. Ces quelques exemples démontrent que les humains, grands et petits, tant sportifs que militaires, sont pris d’affection pour la faune et sont capables de s’identifier à celle-ci en l’adoptant comme mascotte ou logo significatif et de s’en servir pour atteindre leurs objectifs. Remerciements à Myriam Lagacé pour l’obtention de plusieurs informations concernant le hockey mineur en Gaspésie.
Logos des clubs Ours polaires de Forillon et Mooseheads du Rocher. Associations hockey mineur Forillon et du Rocher Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[NOS ARCHIVES]
L’avion HS 748; on aperçoit probablement Michel Pouliot en avant, début des années 1970. Collection Michel Pouliot
AIR GASPÉ OU LE TRANSPORT AÉRIEN POUR LES GASPÉSIENS Le transport en Gaspésie n’a jamais été une mince affaire. Par bateau, par train, puis par automobile, il faut attendre les années 1950 pour s’y déplacer par avion. Ce transport dans la péninsule à un nom : Michel Pouliot. Voyons ici un bout du parcours de cet homme généreux, intronisé au panthéon de l’air et de l’espace du Québec en 2014.
Entretien avec Michel Pouliot Pilote et fondateur d’Air Gaspé
Récit rédigé par Marie-Pierre Huard Archiviste, Musée de la Gaspésie
A
vant le décollage, précisons qu’il arrive que les sujets d’actualité et les archives se trouvent liés. Avec l’annonce d’Air Canada du retrait des liaisons de plusieurs villes régionales dont Gaspé, quoi de mieux que de parler de la compagnie d’aviation Air Gaspé et de son fondateur qui a fait don de ses archives au Musée de la Gaspésie.
Les débuts
Michel Pouliot est un passionné de l’aviation. Encore aujourd’hui, il en mange et il en rêve. Dès l’âge de 6 ou 7 ans, il sait qu’il en fera un métier. Il entre à l’Académie de Québec [40]
le moment venu et s’assure durant sa scolarité d’obtenir tous les documents nécessaires pour obtenir son brevet de pilote. Pas question d’être docteur comme ses frères et son père. Toutefois, c’est ce dernier qui lui donne sa première chance de voler régulièrement. Étant député du comté de Gaspé-Sud et ayant des fonctions de ministre, CamilleEugène Pouliot doit se déplacer sur un grand territoire difficilement praticable. Il décide de s’acheter un avion et le pilote jusqu’à ce que Duplessis l’apprenne et l’interdise. Dès lors, c’est Michel qui en devient le pilote et voyage son père au gré de ses besoins politiques.
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À cette époque, les pistes d’atterrissage à l’est de Mont-Joli n’existent pas. Qu’à cela ne tienne! Michel Pouliot atterrit sur les plages, dans les champs ou au milieu des chevaux et des cochons. Il devient rapidement une attraction pour la population locale et il décide d’organiser des tours d’avion dans les villages. Cette activité devient très populaire!
En route vers Air Gaspé
En parallèle, vers 1951, Michel Pouliot fonde sa compagnie d’aviation nommée au début Transgaspésien et construit quatre aéroports dans la région. À cinq minutes à pied de
la maison familiale à Cap-d’Espoir, il construit une petite piste d’atterrissage et un hangar pour son avion. Pour les besoins de la compagnie minière, il fait de même à Murdochville. Un service de traversier relie Sainte-Anne-des-Monts à Sept-Îles, il décide donc d’y bâtir un aéroport. L’aéroport de Gaspé est construit avec l’aide de sa famille et de la Consolidated Paper Corporation Limited détenant les droits de coupe à l’île d’Anticosti. La compagnie doit transporter son bois et le bateau voyageant ses employés ne s’y rend qu’une fois par semaine et n’a pas la réputation d’être à l’heure. Matane et Rimouski sont jugées éloignées et coûteuses, Gaspé est ainsi choisie pour le transport aérien de cette entreprise forestière. L’aéroport devient le quartier général de la compagnie d’aviation. Au fil des années 1950, elle change de nom et devient Air Gaspé. La ville est maintenant l’endroit idéal pour les chasseurs et les pêcheurs américains souhaitant atterrir près de leurs chalets le long des rivières. Les activités foisonnent à Gaspé et la population en profite. C’est le début d’une grande aventure.
Le HS 748
Au tournant des années 1970, les activités d’Air Gaspé vont très bien, trop bien même! La compagnie possède des avions de 4 places, de 10 places, des bimoteurs de 5 ou 6 places pour voler au-dessus de l’eau, des DC-3 de 28 places, etc. Les pilotes se rendent régulièrement
aux Îles-de-la-Madeleine et vont sur la Côte-Nord les lundis, mercredis et vendredis. Ils vont aussi à Montréal et à Québec. La compagnie possède 23 avions en plus d’en louer deux l’été. Ça va tellement bien qu’Air Gaspé fait concurrence à Québecair et Air Canada! Elle en paiera d’ailleurs les conséquences, subissant de fortes pressions politiques pour vendre. Il faut maintenant un plus gros avion. Michel Pouliot se fait toujours un devoir d’un acheter des neufs. La sécurité de ses passagers est primordiale. L’Angleterre vient d’en construire un nouveau de 48 places. La compagnie fait une tournée de promotion sur le continent et n’en vend aucun. Le seul transporteur intéressé est Air Gaspé, jugé non important. Homme tenace, M. Pouliot leur écrit et décide de se rendre sur place pour obtenir une démonstration! L’achat se fait au printemps 1971. Ce sera le premier HS 748 sur le continent! Au Canada, une quarantaine suivra.
Le visionnaire au service de la population
Il est très difficile de résumer le parcours de Michel Pouliot. Toutefois, il importe de parler de la vision qu’il se faisait à l’époque d’un transporteur aérien. Durant toute sa carrière, il souhaite être au service de la population et de la Gaspésie. Longtemps, il transporte des travailleurs dans le nord du Québec. Il donne une première chance à un jeune Robert Piché, futur commandant, et il transporte gratuitement
Avion acheté par Camille-Eugène Pouliot, posé à L’Anse-au-Griffon, années 1950. Collection Michel Pouliot
Michel Pouliot aux commandes de l’avion HS 748, début des années 1970. Collection Michel Pouliot
Camille Huard, futur olympien, à certains championnats. De plus, le prix pour se rendre aux îles de la Madeleine est dérisoire. Air Gaspé dessert des petites municipalités qui seront ensuite abandonnées par Québecair qui l’achète en 1974. Lorsqu’elle passe aux mains de ce transporteur, Michel Pouliot se désole de la situation dans la région. Il dit : « Ce fut un moment de grande tristesse […]. Je me rendais malheureusement compte que les temps changeaient et que, graduellement, l’est du Québec perdait le contrôle de son transport aérien au profit de compagnies beaucoup moins personnalisées dont le siège social était situé en ville. » 1. Pour lui, il ne faut jamais oublier la population qui souhaite bénéficier de ce service. Il est affligé de voir certains transporteurs l’oublier. Selon lui, la situation du transport aérien en 2020 fait reculer la Gaspésie d’un demi-siècle. Nous venons de terminer notre voyage à bord d’Air Gaspé et une question demeure. À quand le retour d’une compagnie aérienne d’ici pour les gens de la région? Note
1. Jacques Bouchard, Bienvenue à bord, Caraquet, Éditions de la Francophonie, 2018, p. 140.
DIAPORAMA PHOTO
CONSULTEZ UN PLAN DE VOL D’AIR GASPÉ
[NOS OBJETS]
Maquette du « village des Normand », soit Cap-aux-Os, réalisée par Léo Normand, années 1960. On sait, entre autres, que la maison à droite au toit bleu est celle de l’artiste populaire Magella Normand. Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux
LES MAQUETTES : MINIATURISER POUR MIEUX SE SOUVENIR Les maquettes sont autant des objets artistiques qu’instructifs. Nécessitant un talent certain de la part de leur artisan, elles sont grandement utiles pour suivre l’évolution des modes de construction et se souvenir d’un passé révolu. Résultat d’un travail de longue haleine, elles sont parfois des représentations simplifiées de lieux, d’embarcations ou de bâtiments ou sont parfois réalisées à l’échelle, avec un souci du détail très pointu. Parmi la grande quantité de maquettes conservées au Musée de la Gaspésie, voici quelques exemples de maquettes de bâtiments typiques de la région.
Vicky Boulay
Gestionnaire des collections, Musée de la Gaspésie
Les camps de chantier forestier
Artiste populaire bien connu de la région, Réjean Pipon, natif de L’Anseau-Griffon, s’est surtout fait connaître pour ses sculptures d’insectes surdimensionnées. Plusieurs se souviennent des araignées ou encore des fourmis accrochées aux murs extérieurs de sa maison et sculptées à l’aide d’une scie mécanique. Toutefois, sa production est très vaste et l’artiste a consigné sous [42]
plusieurs formes les souvenirs de son enfance. C’est ainsi qu’il a produit un complexe de camps forestiers avec chacun sa propre vocation. Entre autres, un contient les « beds », c’est-à-dire les dortoirs des travailleurs, et un autre la « cookerie », soit la cuisine et la salle à manger avec ses tables et ses longs bancs. Une ouverture a été pratiquée dans le toit de ces deux maquettes pour nous permettre d’y voir les détails à l’intérieur.
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Maquette de la « cookerie » en bois rond, réalisée par Réjean Pipon, vers 1965. Musée de la Gaspésie. Don de l’artisan
[NOS OBJETS] Le « village des Normand »
Réalisée par Léo Normand dans les années 1960, cette maquette se veut une représentation des maisons construites par les membres de la famille Normand du village de Cap-aux-Os. Elle offre le détail des maisons avec leurs couleurs originales et représente des scènes de la vie quotidienne. On y voit, entre autres, des animaux et des gens s’affairant aux champs, la coupe du bois au moulin, etc. Chaque maison offre un décor paysager original. Certaines des maisons représentées sont toujours debout aujourd’hui. De plus, grâce à une note manuscrite conservée dans le dossier de l’objet, nous savons à qui appartenaient les maisons qui figurent sur la maquette.
Sur la photo de la maquette du « village des Normand », le petit bâtiment dans la rangée du bas à gauche, entre la maison au toit rouge et celle au toit gris, serait le magasin général de Lucien Normand. On voit ici le magasin général de Capaux-Os qui lui ressemble beaucoup, vers 1960.
qui s’ouvre de façon latérale. Un système d’éclairage y a été intégré et elle est aussi munie d’un dispositif permettant d’actionner les cloches de l’église. M. Savage a fabriqué plusieurs maquettes; certaines illustrent d’autres bâtiments, mais la représentation de machineries lourdes demeure sa spécialisation. Il s’agit toutefois ici de sa seule maquette d’église à l’échelle. Cette dernière, réalisée au courant des années 1990, a nécessité un an de travail.
Le complexe agricole
Cette maquette a été réalisée par Marcel Arsenault, artisan de Bonaventure, en 1999 et a été présentée dans le cadre de l’exposition Terre en vue! L’agriculture en Gaspésie, d’hier à aujourd’hui. Il s’agit d’un modèle de grangeétable typique comme on les construisait autour des années 1850 et qu’on retrouvait beaucoup entre New Richmond et Percé. Les fenêtres sont peu nombreuses. Ce bâtiment est recouvert de planches placées à la verticale et de bardeaux peints à la chaux et à l’ocre rouge. Le toit, de bardeaux également, est laissé au naturel. Les grandes portes de gauche donnent accès à la batterie, la petite porte centrale à l’étable, et celle de droite à la remise pour la voiture. Au deuxième étage, les murs aux planches
Vue intérieure de la maquette de l’église de Saint-Maurice-de-l’Échouerie, réalisée par Raymond Savage, années 1990. Musée de la Gaspésie. Don de l’artisan
ajourées laissent circuler l’air qui sèche le foin entassé dans le fenil. La maison, de taille moyenne, est agrémentée d’une lucarne centrale en forme de « A », une influence des communautés anglophones. N’oublions pas la « bécosse », sorte de toilette sèche, qui vient compléter le décor. Objets de beauté et de minutie, les maquettes constituent de véritables archives tridimensionnelles, en plus de susciter l’admiration.
Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux
L’église de Saint-Mauricede-l’Échouerie
Cette imposante maquette est une réplique de l’église du village de Saint-Maurice-de-l’Échouerie, réalisée par Raymond Savage, originaire de Petit-Cap. Construite à l’échelle à partir de bois franc et peinte aux couleurs de l’église actuelle, elle a été reproduite dans les moindres détails. Elle comprend le clocher, la sacristie, les bancs, l’autel, le siège et même… le curé! Il est possible d’admirer tous ces détails architecturaux intérieurs grâce au toit
Maquette du complexe agricole, ici la grange-étable, réalisée par Marcel Arsenault, 1999. de la Gaspésie. l’artisan Décembre 2020 – Mars 2021 |Musée MAGAZINE GASPÉSIEDon de [43]
[NOS PERSONNAGES]
Une croix est érigée à la mémoire de Charles Alonzo Allard à l’endroit précis où s’est déroulé le drame du 6 mars 1934, dans la montagne de Carleton, sur un sentier s’embranchant à celui de l’Éperlan, 2008. Collection Philomène Allard
LA MORT TRAGIQUE DE CHARLES ALONZO Nous sommes le 6 mars 1934. Le temps est calme et doux, un soleil pâle éclaire le fond de la baie. Comme chaque hiver, les hommes du village qui possèdent une terre à bois profitent de la croûte de fin d’hiver pour faciliter le halage. Cette année-là, il y a beaucoup de neige et ce jour-là, le redoux, très vite arrivé, provoque une avalanche. C’est ainsi que mon frère Charles Alonzo, le deuxième des 11 enfants de Léonie et Frank J. Allard de Carleton, perd tragiquement la vie.
Philomène Allard
Sœur de Charles Alonzo
I
l est environ 11 h 30 quand nous revenons de l’école pour le dîner. Je suis en 4e année et François en e 2 année. Henri, notre petit frère, accourt à notre rencontre, essoufflé et bouleversé : « Charles Alonzo est enterré dans le bois, sous la neige, avec le cheval, mais Hervé est en vie. ». Nous savions que nos deux frères étaient partis le matin avec le cheval attelé au traîneau, pour rapporter le dernier voyage de billots de bois de chauffage. Avec Henri, nous courons à la maison. Maman est assise dans la grande chaise, toute pâle, et prie à voix haute. Elle nous fait mettre à genoux pour prier avec elle. Ensuite, elle nous raconte qu’Hervé est arrivé en vitesse, tout pâmé, disant que Charles était enterré [44]
sous la neige avec le cheval et le traîneau. Une avalanche les a pris par surprise alors qu’ils sortaient le dernier billot.
L’espérance
En quittant la forêt en courant, tout le long du chemin, Hervé s’est arrêté aux maisons pour demander de l’aide et des gens se rendent en hâte sur les lieux avec leurs pelles. Mon père Roland, Hervé et les voisins partent à la course vers le lieu du drame, à environ deux milles (3,2 km) de chez nous. De la maison, on voit le docteur passer en carriole, puis le curé avec une grande croix noire et le saint viatique. L’homme qui l’accompagne sonne une clochette. Nous savons que quand le prêtre passe
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ainsi, c’est que c’est grave. Les femmes du voisinage, tout affligées, viennent rapidement porter aide et réconfort à ma mère. Je n’oublierai jamais le repas qui nous attendait ce midi-là. Dans un grand plat de granit, du bœuf avec des patates, des carottes et du navet. Un repas que nous aimons, mais nous mangeons très peu. Ça ne rentre pas… Ma mère garde dans ses mains son livre « d’orémus ». Elle récite les prières des agonisants et des défunts. Devant le lampion qui brûle, tous prient pour que les hommes réussissent à dégager Charles Alonzo vivant. L’atmosphère est lourde et le temps suspendu. La tragédie est arrivée vers 10 h 30. Moi je marche sur les grandes chaises alignées dans le passage et je répète sans
[NOS PERSONNAGES]
Charles Alonzo Allard. Collection Philomène Allard
cesse : « Mon Dieu, faites qu’il vive, faites qu’il vive! ». Je vais dans la cuisine regarder par la fenêtre avec les autres, et je reviens prier très fort. Mon père nous a dit de surveiller du côté ouest. Si une voiture s’en revenait à la course, c’était bon signe. Mais le chemin reste blanc et désert. Une tension forte enveloppe la maison. Ma mère attend, mais n’espère plus.
La triste réalité
Vers 15 h, la vérité s’impose, brutale. Sur le chemin, au loin, comme une procession mortuaire, s’avance un long cortège de traîneaux. C’est une « ligne de file » (bateaux naviguant ensemble) sombre dont la vue donne le frisson. Un soleil pâle descend au-dessus de la pointe de Miguasha et accompagne la triste réalité. Dans la maison règne un silence à peine meublé de murmures.
Le traîneau plat s’arrête devant la maison. Charles est étendu sur une peau de carriole, tête nue, le teint rosé, des bottes de loupmarin aux pieds et encore vêtu de son « makina » bleu marin. Il est mort. Le curé entre le premier et récite une prière avec nous. Les hommes installent des planches sur deux chevalets pour y déposer mon frère qui semble dormir. Il a 26 ans. Charles Bernier, un voisin menuisier, arrive avec un cercueil qui s’avère trop étroit du haut, car mon frère est large d’épaules. Il va le modifier et revient. Robert Lefebvre, qui savait procéder à la toilette des défunts, se fait aider pour l’habillement. Une bonne quantité de gros sel est déposée au fond de la tombe. Des ornements funéraires sont installés dans la fenêtre et sur les murs, et deux candélabres allumés. L’ombre nous enveloppe tous, comme le voile noir d’une réalité trop forte et trop soudaine. Maman est écrasée par le chagrin. Mon père, les larmes aux yeux, répète : « 26 ans, dans la fleur de l’âge! ». J’ai 11 ans et j’ai peur de la mort, peur que le mort se réveille soudain et cause tout un émoi. Je guette s’il va ouvrir les yeux ou remuer les lèvres. La dépouille de Charles Alonzo est exposée durant près de trois jours et deux nuits. Mes frères François et Henri, et moi couchons en haut dans une même chambre. Nous entendons les gens parler tout bas ou réciter des prières, disant le chapelet chaque heure, et restons éveillés par le va-et-vient des visiteurs. À minuit, on sert un lunch à ceux venus « veiller au corps ». Durant tout le temps que dure l’exposition, notre bon chien Miro reste couché sous la tombe, l’air abattu.
Un village en deuil
Hervé Allard, rescapé de l’accident, sur les lieux du drame quelques jours après l’évènement, 1934. Collection Philomène Allard
Le jour des funérailles, le curé vient faire une dernière bénédiction. Quand arrive le temps de clouer le cercueil, les enfants sont mis à l’écart. Puis, les porteurs franchissent la porte et le cortège se met en marche vers l’église. Au loin, on entend sonner le glas. Ma mère,
trop affligée, reste à la maison. Les cierges sont éteints, le crêpe enlevé de la porte et aussi les autres ornements, qui appartiennent à l’église. J’ai souvenir de trois banderoles noires avec franges de soie, qui portent en lettres dorées les inscriptions « Ne m’abandonnez pas », « Une prière s’il vous plaît » et « Au revoir au ciel ». La mort de Charles Alonzo secoue tout le village de Carleton, dont ses amis, qui l’estiment beaucoup. Tous
Arrivée du corbillard à l’église, 1934. Collection Philomène Allard
deux capitaines, mon père perd son bras droit, un homme fort, intelligent, sérieux, et bon navigateur. Ma mère perd un fils précieux, affectueux, d’une rare générosité, et reste très affligée par ce décès. Elle qui craignait toujours que l’un des hommes, fils ou mari, périsse par la mer, ne s’attendait pas du tout à ce que l’un d’eux perde la vie dans la forêt. Et nous, les frères et sœurs, perdions un grand frère que nous admirions et qui nous entourait de son affection. J’avais 11 ans lors de la mort de Charles Alonzo. Tous les moments et faits qui ont entouré ce drame ont imprimé en moi des images très fortes et très claires et m’ont laissé pour longtemps une « souleur » au cœur et à l’âme. Remerciements à Charlotte Leclerc pour la coordination.
Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[NOS GASPÉSIENNES]
De nombreuses Fermières de la Gaspésie ont mis leur talent à contribution pour confectionner une courtepointe soulignant le 100e anniversaire des Cercles de Fermières du Québec. La Fédération de la Gaspésie a ensuite fait don de la courtepointe au Musée de la Gaspésie. Ici, des Fermières de Gaspé à l’œuvre, 2015. Cercle de Fermières de Gaspé
LE CERCLE DE FERMIÈRES DE GASPÉ : 50 ANS PAR ET POUR LES FEMMES
Fondé le 20 novembre 1969, le Cercle de Fermières de Gaspé tient sa première réunion au sous-sol de la Caisse populaire de la ville sous la direction de Laurette Forest, secrétaire de la Fédération régionale et de Gabrielle Martin, conseillère au ministère de l’Agriculture. Trente dames sont alors présentes. Cinquante ans plus tard, les membres sont toujours actives dans leur milieu et s’inscrivent dans un grand mouvement féminin.
Christiane Beaudoin
Présidente depuis 2019, Cercle de Fermières de Gaspé
Gisèle Joncas
Présidente de 2009 à 2017, Cercle de Fermières de Gaspé
L
e mot « Fermières » témoigne des racines de la plus grande association de femmes de la province créée en 1915. L’appellation demeure même si, aujourd’hui, elles n’habitent plus sur des fermes et qu’elles sont très impliquées dans la communauté moderne. On les appelle aussi les gardiennes du patrimoine culinaire et artisanal, car elles transmettent généreusement leurs connaissances. De par leurs actions et les différentes œuvres qu’elles [46]
soutiennent, les Fermières contribuent à l’amélioration des conditions de vie des femmes et de leur famille. Les Cercles de Fermières du Québec travaillent pour de nobles causes. D’abord, ils donnent à la fondation OLO qui permet aux futures mamans de milieux défavorisés de donner naissance à des bébés en santé. Ils contribuent aussi à la fondation Mira qui permet d’accroître l’autonomie des personnes
MAGAZINE GASPÉSIE | DÉCEMBRE 2020 – MARS 2021
Une partie du premier conseil d’administration en 1969 alors composé de : Adrienne Bisson, présidente; Jeanne A. Lamy, vice-présidente; Noëlla Côté, secrétaire; Alfréda Cotton, Alma Ouellet et Laurette Lemieux, conseillères ainsi que Gertrude Marticotte, bibliothécaire. Cercle de Fermières de Gaspé
[NOS GASPÉSIENNES] Il y a 9 ans déjà, j’entrais dans le Cercle de Fermières de Gaspé dans le but d’apprendre à tisser. J’ai appris beaucoup plus. Les Fermières, très généreuses de leur temps, partagent au quotidien leur savoir-faire, que ce soit en tricot, crochet, couture, peinture, etc. J’ai été heureuse et privilégiée d’apprendre des Fermières plus expérimentées et c’est avec joie que je partage mon savoirfaire avec de nouvelles recrues. C’est un monde de partage où nous développons de belles amitiés. Adélina
handicapées et de favoriser leur intégration sociale en leur fournissant des chiens entraînés pour répondre à leurs besoins. Enfin, ils soutiennent l’association ACWW dont le mandat est de financer des projets à travers le monde pour aider les femmes pauvres à changer leur avenir ainsi que celui de leurs enfants.
Quelques évènements marquants
C’est Adrienne Bisson qui initie la fondation d’un Cercle à Gaspé, avec le soutien d’Alphonse Morin. Lors d’un congrès régional tenu à Rivière-au-Renard au printemps 1969, Gabrielle Martin de la Fédération provinciale se demande pourquoi il n’y a pas de Cercle de Fermières à Gaspé. C’est alors qu’elle est informée qu’il y en a déjà eu un, mais qu’il a été fermé. Les Fermières du temps, qui s’étaient jointes au Cercle de Saint-Majorique, ont alors manifesté leur intérêt à revenir à Gaspé si une personne initiait la fondation d’un Cercle. C’est alors que notre chère Adrienne se met en action et ce souhait se concrétise la même année. Malgré l’absence d’un local permanent, les Fermières se promènent d’un endroit à l’autre selon les disponibilités en espérant qu’un jour, elles auront leur propre local. Les années passent et en 1973, le congrès régional a lieu à Gaspé et près de 400 membres y sont accueillies. L’évènement est renouvelé en 2017 alors que 240 Fermières y soulignent le 45e congrès régional. Gaspé reçoit également les congrès de la Fédération lors
du 50e anniversaire en 1992 et du 75e anniversaire en 2017 sous la présidence de Monique Kavanagh Samuel, membre du Cercle de Fermières de Rivière-au-Renard. En 1980, en raison d’un incendie, les archives sont détruites. Les Fermières se mettent à l’œuvre et, ensemble, de mémoire, réussissent à réécrire leur histoire. L’année suivante, elles confectionnent une murale à l’effigie
du sigle de la ville de Gaspé. Une autre grande réalisation en 1981 est le livre de recettes À table, chez les Fermières de Gaspé. Au fil des ans, les membres s’impliquent dans leur milieu de diverses façons. Entre autres, elles participent, avec l’aide d’organismes du milieu tel qu’Escale Gaspésie, à l’accueil des bateaux de croisières. Depuis plusieurs années, elles collaborent avec Héma-Québec pour la collecte de sang et avec PrémaQuébec dont le but premier est de sensibiliser la population sur la prématurité et de soutenir les familles. De 2016 à 2020, dans le cadre du programme Nouveaux horizons pour les aînés, le Cercle de Fermières de Gaspé reçoit des subventions lui permettant de se procurer métiers, machines à coudre, surjeteuse et ameublement. Cet équipement permet de réaliser un plus grand nombre
Courtepointe représentant les différents blasons des Cercles de Fermières en Gaspésie, 1979. La péninsule représentée au centre a été utilisée en couverture de la publication Histoire orale en Gaspésie de Carmen Roy. Musée de la Gaspésie. Don de la Fédération des Cercles de Fermières de la Gaspésie Décembre 2020 – Mars 2021 | MAGAZINE GASPÉSIE
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[NOS GASPÉSIENNES] Ma mère était une Fermière très assidue et impliquée. Dès mon jeune âge, elle m’a initiée aux différentes techniques artisanales et je l’accompagnais de temps en temps à son activité. Que d’admiration pour ces pièces artisanales et les arts culinaires! Et oui, dans ce temps-là, il y avait exposition et concours. Je rêvais moi aussi d’être une Fermière. Je suis maintenant membre du Cercle de Gaspé depuis plusieurs années. C’est toujours une passion pour moi d’apprendre et de partager. Merci d’être là chères Fermières. Gisèle
d’activités de formation. En plus d’initier plusieurs nouvelles Fermières en couture et en tissage, il permet d’offrir du perfectionnement aux membres plus anciennes. Plusieurs activités sont réalisées année après année pour informer et soutenir les femmes ainsi que pour amasser des fonds qui sont versés aux causes endossées : expo-vente annuelle des pièces réalisées par les artisanes, fabrication de bonnets en tricot pour nouveau-nés, ateliers de faux vitrail, peinture décorative,
cartes en scrapbooking, divers ateliers sur la santé, l’environnement, etc. Aujourd’hui, le Cercle de Fermières de Gaspé compte 74 membres actives et passionnées qui se réunissent deux fois par semaine dans leur local, rue de la Cathédrale. La fédération 02, représentant notre Gaspésie et qui s’étend de Cap-Chat à Saint-François-d’Assise, regroupe 33 cercles et 1 374 membres sous la présidence régionale de Monique Kavanagh Samuel.
Couverture du livre À table chez les Fermières de Gaspé, 1981. Collection Jeannine Turbide
Desjardins Fier partenaire de notre histoire.
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Extrait du bordereau de retranscription du billet d’Acadie concernant Joseph Terriaux daté du 16 avril 1757, 1767-1768. On y lit : « Visé Boishébert … 90 tt à Joseph Terriaux pour une vache et un veau fournis aux réfugiés ». Bibliothèque et Archives nationales du Québec
LES BILLETS D’ACADIE : UN TRÉSOR RETROUVÉ
En juin 2018, j’ai visité le Centre d’études acadiennes situé à la bibliothèque AnselmeChiasson à l’Université de Moncton afin d’en apprendre un peu plus sur la percutante découverte de « billets acadiens » dévoilée par le journal Acadie Nouvelle en 2017. Un archiviste de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a en effet découvert une source inédite touchant le Canada et l’Acadie dans les dix dernières années de la Nouvelle-France, soit entre 1750 et 1760.
André Mathieu
Historien amateur et résident de Carleton-sur-Mer
C
es billets acadiens concernent l’Acadie française, relevant de Québec, sur le territoire actuel du Nouveau-Brunswick. Ils constituent des paiements pour biens et services fournis au gouvernement de la Nouvelle-France. En quelque sorte, il s’agit d’un chèque ou « ordre de paiement » que le commandant d’un poste militaire ou son commis remettait à un Acadien pour le payer pour ses produits ou son labeur. À cette époque, le numéraire est en très petite quantité dans la Colonie ainsi les « billets » équivalent à la monnaie courante. Comme de l’argent, ces billets circulent de main à main et doivent être transformés en espèces sonnantes à Montréal ou à Québec. Après la fin de la guerre entre la France et l’Angleterre, on procède à la liquidation des papiers du Canada, qui incluent les billets de l’Acadie. Très peu de ces « ordres de paiement » seront honorés à leur juste valeur. Ces demandes de remboursement des certificats en circulation ont donné lieu à la production de bordereaux en 1767-1768. Lorsque ces billets sont transcrits sous forme de bordereaux, les rédacteurs abrègent les textes pour en
faire des résumés. Ce sont eux qui ont été récemment découverts de façon fortuite par l’archiviste de BAnQ lors de recherches aux Archives nationales de France. Les 1 250 pages de documents originaux repérées aux Archives nationales de France sont d’abord photographiées avant d’être transcrites dans un fichier en suivant l’orthographe originale. Lorsque je me présente à la bibliothèque Anselme-Chiasson, ce fichier contient 4 553 entrées! N’ayant pas prévu une telle abondance de sujets, je me contente de faire une recherche par mots-clés pour mes deux ancêtres, les Arsenault et les Terriot. Le résultat est d’environ 40 billets pour les Arsenault et de 7 pour les Terriot.
Analyse de ces « billets d’Acadie »
Les billets d’Acadie constituent une sorte de diaporama des évènements se déroulant en Acadie à cette époque, mais au lieu d’images, ce sont des textes qui illustrent certaines actions indépendantes et dispersées à plusieurs endroits du territoire. À noter que la date des documents doit être utilisée avec précaution. Elle correspond à la signature du
document par les autorités et non à la date de la transaction. Dans certains cas, des semaines ou des mois peuvent s’être écoulés entre les deux. À la lecture de ce fichier, on constate que des paiements sont faits à plusieurs Arceneau : Pierre, Claude, François, Jean, Joseph et Cointin. Il en est de même pour les Terriot : Pierre, Joseph, Paul. Il sera intéressant de rattacher chacune de ces personnes à la généalogie des familles!
Un éclairage nouveau sur la Déportation
Durant les années précédant la Déportation brutale, certains diront le « Grand Dérangement », les billets décrivent des activités courantes se déroulant autour d’un fort français (Beauséjour) abritant des militaires et constituent des paiements tels que des salaires pour services rendus, la construction d’un pont, la fourniture de bois de chauffage ou le charroi de marchandises, de munitions ou de personnes entre la Baye Verte et le fort Beauséjour. Alors que les Britanniques, aidés par les rangers anglo-américains, tentent de capturer et de déporter
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En-tête du bordereau de retranscription des billets d’Acadie concernant les Arcenau de 1752 à 1760, 1767-1768. Bibliothèque et Archives nationales du Québec
les Acadiens de la « Nova-Scotia » à l’automne de 1755. Certains ont réussi à fuir au nord de la baie Française (baie de Fundy) et au nord de la rivière Mésagouèche (frontière entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse) dans l’actuelle province du Nouveau-Brunswick, là où ils se croyaient en sécurité, en territoire français. Plusieurs se dirigent alors vers le fleuve SaintJean, à Cocagne et sur la rivière Miramichi. Or, les Britanniques con-
Arceneau
sidèrent cette région comme la leur, aussi loin que la baie des Chaleurs! Ainsi, au printemps de 1756, après avoir fait le ménage en Nouvelle-Écosse, les soldats britanniques poussent plus au nord leurs chasses aux Acadiens. Ces derniers, aidés par les Mi’gmaqs et les Malécites, créent le village de Grimrose (Gagetown) en 1755, suivi du camp d’Espérance en 1756, résistent et tentent de survivre avec le soutien des Français.
Ainsi, à partir de juillet 1756, soit après la déportation des Acadiens, les billets d’Acadie mentionnent maintenant le transport de plomb, de tabac et de « vermillon » fourni aux « Sauvages Mikmaks », de fourniture de bœufs aux réfugiés, de trajets entre Miramichi et Louisbourg, du camp d’Espérance à Cocagne ou entre Petkoudiac (village menant à Moncton) et Sainte-Anne (probablement Fredericton). Il est troublant de constater avec quelle lucidité les réfugiés acadiens vivotent; en se rendant sur la rivière Miramichi, ils espèrent jouir d’un délai et d’un répit face à la férocité des Britanniques. Ce lieu est, semblet-il, rapidement nommé « camp d’Espérance ». Le camp d’Espérance sur la rivière Miramichi est mentionné sur plusieurs billets pour payer du bois de chauffage, du savon, des bœufs et une vache « fournis aux familles réfugiées » ainsi que pour un voyage entre le camp d’Espérance et port Toulouze, et trois voyages, probablement en canot, entre le camp d’Espérance et la rivière Saint-Jean dont deux
Exemples de billets émis en 1757 et 1759
Date
Évènements
6 octobre 1757
Certificat du garde magasin de Miramichi à Pierre Arsenault pour 36 lb de tabac et 80 lb [de] Vermillon fournis aux Sauvages allant à Louisbourg
18 mai 1759
Promesse au nom du Roy faite par M. Boishébert, commandant au poste de Miramichi, de tenir compte à Joseph Arceneau dit Bernech de 2 500 tt par mois pour fret du bateau le S. Charles de 50 tonneaux, qui devait être employé à transporter des familles acadiennes de l’Isle St-Jean (port de Malpecq) conformément à la Soumission du dit Arceneaux (1758-05-08); Certificat de M. De Boishébert pour prouver que le Bateau le St Charles a été employé aud. [au dit] Service l’espace de 6 mois, à compter du 8 May 1758 jusqu’au huit 9bre [novembre] de la même année faisant a raison de 2500 tt par mois, Suivant le marché passé avec led. [le dit] Arcenaux, la Somme de 15 000 tt
19 juin 1759
… à François Joël, capitaine du bateau le St-Jean, … pour transport des réfugiés du camp d’Espérance à Ristigouche
12 septembre 1759
… Bourdon … Benjamin Allain échouage Shippagan … en revenant de Cascampeck à Restigouche chargé pour le compte du Roi de familles acadiennes
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VOYEZ LA TRANSCRIPTION DES BILLETS SUR LES ARCENEAU ET LES TERRIOT
[NOS ÉVÈNEMENTS]
Carte « du cours du fleuve de Saint-Laurent », 1757. Musée de la Gaspésie. Collection Richard Gauthier. P162/5
pour la réparation de la maison du commandant. Après la chute de Louisbourg à la fin de juillet 1758, les Britanniques estiment qu’il est trop tard pour attaquer Québec, mais décident de « nettoyer » la région afin d’éviter que les Acadiens et les Gaspésiens renforcent l’armée française au printemps 1759. Pour ce faire, l’amiral anglais Edward Boscawen ordonne au brigadier général Wolfe de détruire tous les postes de pêche gaspésiens et, dès le 8 août, confie au lieutenant-colonel Andrew Rollo la déportation des habitants de l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) et la destruction de leurs villages. Ainsi, le billet du 18 mai 1759 indique que Joseph Arseneau et son bateau le Saint-Charles ont été nolisés afin de transporter des familles acadiennes de l’île Saint-Jean (port de Malpecq). Le 31 mai, deux autres billets rapportent des voyages de l’île Saint-Jean à Miramichi. En effet, Andrew Rollo n’avait pas réussi à capturer les Acadiens de Malpèque, situé quelque 70 kilomètres au nord-ouest de Port-Lajoie (l’actuelle Charlottetown), de telle sorte qu’il était encore possible d’évacuer ces familles sans se faire capturer et c’est ce qu’a fait Pierre Arceneau. Bientôt, les réfugiés du camp d’Espérance sont déplacés à Ristigouche par un capitaine François Joël, comme en fait foi le billet daté du
19 juin 1759. On apprend aussi que l’on fournit 20 fusils aux « Sauvages de Ristigouche » se rendant à Québec. Le magasin du Roy a entretemps été déplacé à Ristigouche où le commandant Jean-François Bourdon de Dombourg signe deux billets pour des voyages entre Cascampeck (Île-du-Prince-Édouard) et Ristigouche à la fin de l’été 1759. C’est ainsi que 14 familles Arsenault comprenant une cinquantaine de membres se retrouvent à la PetiteRochelle. Ayant dorénavant sous sa responsabilité quelque 1 500 réfugiés acadiens, des Mi’gmaqs et des prisonniers anglais, le commandant doit nourrir toutes ces personnes et l’hiver de 1759-1760 est particulièrement difficile. Les réfugiés sont réduits à manger « des peaux de bœuf, peaux de castor, et des chiens ». Le billet du 8 avril 1760 fait état du paiement à Jean Arceneau pour 7 paires de souliers de bœuf fournis pour des réfugiés. Ces souliers ont-ils été mangés comme le laissent croire plusieurs écrits? Le 17 juin 1760, le sieur Grand Pré de Niverville, lieutenant de Deschamps de Boishébert, signe un billet pour un voyage de Joseph Arceneau de la rivière Saint-Jean à la Mission (référant probablement à Pointe-àla-Mission ou Mission Sainte-Anne), sans doute via la rivière Ristigouche. Lorsque les Britanniques ont décidé de détruire la Gaspésie et d’éva-
cuer les habitants de l’île Saint-Jean, ils ont aussi ordonné au lieutenantcolonel Monckton de faire de même sur le fleuve Saint-Jean. Dès le 20 septembre 1758, il se rend à l’embouchure du fleuve et construit le fort Frederick sur les ruines du fort Ménagoueche, détruit en 1755. Au début d’octobre, il détruit Grimrose et Jemseg et capture une trentaine de familles acadiennes. Les habitants qui ont réussi à fuir se réfugient plus haut sur la rivière à Sainte-Annedes-Pays-Bas. Mais en février 1759, une escadre dirigée par le lieutenant Moses Hazen détruit ce dernier village et force ainsi les quelques rescapés à fuir plus au nord encore. Certains s’arrêtent au Madawaska actuel et d’autres poursuivent vers la Côte-du-Sud et Québec. Les deux derniers billets répertoriés, émis au nom de Pierre Terriot, font état de cette fuite vers le nord alors que ces réfugiés tentent d’atteindre le fleuve à Kamouraska via le lac Témiscouata.
Une mine de renseignements
Les billets d’Acadie renferment une multitude de détails qui ont toujours fait défaut à l’historien. Certaines traditions orales se voient confortées tandis que d’autres devront laisser la place à la réalité du passé. Les généalogistes y trouveront des liens encore insoupçonnés et pourront sans doute compléter plusieurs arbres généalogiques. Toutefois, il s’agit là d’un travail de moine qui nécessitera la collaboration de plusieurs chercheurs. Heureusement, il n’est plus nécessaire de se rendre dans un centre d’archives, tel celui de Moncton, car, dorénavant, tous peuvent consulter les Certificats du Canada et les billets d’Acadie grâce à Bibliothèque et Archives nationales du Québec qui les a numérisés et mis en ligne au mois d’août 2019.
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