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Magazine Gaspésie no. 197 - Ordre et désordre

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LE BON ACCUEIL DE MAURICE GAGNÉ

AU TEMPS DES URSULINES DE GASPÉ

PERCÉ ET CAPE COVE : LA DIVERSITÉ DES ORIGINES

N° 197

magazinegaspesie.ca

ORDRE ET DÉSORDRE LES ARCHIVES JUDICIAIRES GASPÉSIENNES : TRÉSORS ET UNICITÉS HISTORIQUES ENQUÊTES DE CORONER : LA MORTALITÉ EXPLIQUÉE MÉTIS, PARADIS EN PLEINE TOURMENTE : LE MEURTRE DE 1930 QUAND LES ÉLÉMENTS DE PREUVE TOMBENT UN À UN : LE CAS DE KINGSLEY CARTER

10,25 $

MAGAZINE D’HISTOIRE AVRIL – JUILLET 2020


RAYMOND JACOBS Gaspésie, 1954

Exposition

jusqu’au 4 octobre 2020

museedelagaspesie.ca

Photographie ©Raymond Jacobs Photography LLC, 2019-2020. Tous droits réservés [2]Photographie MAGAZINE GASPÉSIE AvrilEstate - Juillet courtoisie de| The of 2020 Raymond Jacobs

VISITEZ L’EXPOSITION AU MUSÉE


ORDRE ET DÉSORDRE

Dossier

N° 197 :

19

DERRIÈRE LA MORUE, LE CASTOR ET SA TRAITE ILLICITE Katherine Yockell

5

LES ARCHIVES JUDICIAIRES GASPÉSIENNES : TRÉSORS ET UNICITÉS HISTORIQUES

Guillaume Marsan

8

ENQUÊTES DE CORONER : LA MORTALITÉ EXPLIQUÉE (1850-1910)

Jean Pierre Bernard

12

MÉTIS, PARADIS EN PLEINE TOURMENTE : LE MEURTRE DE 1930

Alexander Reford

17

ÉVASIONS À LA PRISON DE PERCÉ

André Ruest

21

L’ARCHITECTE STANFORD WHITE : PÊCHEUR DE SAUMON À LA RISTIGOUCHE ASSASSINÉ

Michel Goudreau

Dossier

23

40

Photoreportage DES CAS TRISTEMENT CÉLÈBRES

Nos objets ÉNIGMATIQUES PORTRAITS

DEUX FRÈRES AVOCATS, PUIS JUGES : JEAN-MARC ET ROCH ROY

Sœur Bernadette Marie Roy

26

ET LES FEMMES?

Marie-Josée Lemaire-Caplette

30

LES TITRES DE PROPRIÉTÉ : DES LOIS EXCEPTIONNELLES POUR UN TERRITOIRE D’EXCEPTION

Jacques Bouchard

33

QUAND LES ÉLÉMENTS DE PREUVE TOMBENT UN À UN : LE CAS DE KINGSLEY CARTER

Raymond Laflamme

38

Chronique

28

Photo : Morris Patterson

Avril – Juillet 2020 197, vol. 57, no 1

Nos archives

PERCÉ ET CAPE COVE : LA DIVERSITÉ DES ORIGINES

Marie-Pierre Huard

43

Nos personnages

Maryse Gagné

46

Nos Gaspésiennes

Sœur Bernadette Marie Roy

49

Nos évènements

André Mathieu

LE BON ACCUEIL DE MAURICE GAGNÉ

AU TEMPS DES URSULINES DE GASPÉ ENSEIGNER AVEC AMOUR ET SAGESSE

UN VOYAGE DE 2 000 KM EN CANOT POUR PIERRE ARCENEAU EN 1714

Vicky Boulay

Couverture Montage de documents provenant de BAnQ Gaspé et Rimouski, et du Musée de la Gaspésie

Éditeur Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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Avril – Juillet 2020 No 197, volume 57, numéro 1

Éditeur : Musée de la Gaspésie

Fondé en 1963, le Magazine Gaspésie est publié trois fois par an par le Musée de la Gaspésie. Par sa mission, le Magazine vise la diffusion des connaissances relatives à l’histoire, au patrimoine culturel et à l’identité des Gaspésiennes et des Gaspésiens. Il est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Comité de rédaction

Jean Carbonneau, Marie-Pierre Huard, Danièle Rail et Ginette Roy

Coordination, abonnements, ventes et publicités Alys Favreau 418 368-1534 poste 102 magazine@museedelagaspesie.ca

Rédactrice en chef

Marie-Josée Lemaire-Caplette 418 368-1534 poste 106 communication@museedelagaspesie.ca

Recherche iconographique

Marie-Pierre Huard et André Ruest

Auteurs et collaborateurs

Jean Pierre Bernard, Jacques Bouchard, Vicky Boulay, Maryse Gagné, Michel Goudreau, Marie-Pierre Huard, Raymond Laflamme, Guillaume Marsan, André Mathieu, Alexander Reford, sœur Bernadette Marie Roy, André Ruest et Katherine Yockell

Conception graphique et infographie Coquelicot design

Révision linguistique Robert Henry

Distribution en kiosque Camille Leduc

Impression

Deschamps Impression

DES NOUVELLES DU MUSÉE DE LA GASPÉSIE • Un grand projet de documentation et de numérisation d’éléments patrimoniaux relatifs à la pêche sera mis en ligne sous peu sur la plateforme du Répertoire du patrimoine culturel du Québec grâce à l’appui du ministère de la Culture et des Communications. Ce sont autant des personnages emblématiques, des évènements marquants, des lieux significatifs que des documents d’archives et des objets d’époque liés à l’industrie des pêches qui seront mis en valeur et accessibles au grand public. • Un autre projet est en cours de réalisation et viendra bonifier le programme éducatif. La conception d’un atelier interactif permettra aux écoles de la Gaspésie de bénéficier d’une activité scolaire dans leur établissement. Ainsi, Un musée dans ma valise ira directement à la rencontre des élèves! Cet atelier sera offert prochainement grâce à la contribution de Telus et du ministère de la Culture et des Communications. • L’exposition Raymond Jacobs – Gaspésie, 1954 se poursuit. Cette série de photographies est présentée pour la première fois au Canada. À travers l’œil de ce réputé photographe new-yorkais, paysages, portraits et scènes de vie nous transportent au cœur de la péninsule d’antan!

Plateforme numérique magazinegaspesie.ca

Dépôt légal Bibliothèque et Archives Canada, ISSN 1207-5280 (imprimé) ISSN 2561-410X (numérique) Bibliothèque et Archives nationales du Québec, ISBN 978-2-924362-20-4 (imprimé) Copyright Magazine Gaspésie Reproduction interdite sans autorisation Nous reconnaissons l’appui financier du gouvernement du Canada.

Toute personne intéressée à faire paraître des textes conformes à la politique rédactionnelle du Magazine Gaspésie est invitée à les soumettre à la rédactrice en chef. Cette dernière présente ensuite les articles reçus au comité de rédaction qui décide des textes à paraître, soit dans l’édition imprimée, soit dans l’édition numérique, ou les deux. Les auteurs sont priés de joindre à leurs textes les illustrations pertinentes. Le Magazine Gaspésie n’est pas un média écrit d’opinion, mais encourage le pluralisme des idées pour autant qu’elles reposent sur des fondements. La politique rédactionnelle laisse aux auteurs la responsabilité de leurs textes. Seuls les textes où cela est spécifiquement mentionné relèvent de l’éditeur. Droits d’auteur et droits de reproduction Toutes les demandes de reproduction doivent être acheminées à : Copibec (reproduction papier) : 514 288-1664 | 1 800 717-2022 | licences@copibec.qc.ca

Abonnement

1 an (3 nos) : Canada, 29 $ ; É.-U., 53 $ ; Outre-mer, 77 $ (taxes et frais de poste inclus)

Vente en kiosques

Prix à l’exemplaire : 10,25 $ (taxes en sus) - Liste des kiosques sur le site Web

Magazine Gaspésie

80, boulevard de Gaspé, Gaspé (Québec) G4X 1A9 418 368-1534 poste 102 magazine@museedelagaspesie.ca magazinegaspesie.ca

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MAGAZINE GASPÉSIE | Avril - Juillet 2020

Les couleurs du Magazine Gaspésie sont une signature des caisses Desjardins de la Gaspésie.


[AVANT-PROPOS]

En-tête de The Gaspe’ Gazette, le premier journal imprimé en Gaspésie, 1849. Les journaux jouent un rôle essentiel; ils sont à la fois une source d’information pour le public au moment des évènements et une source inestimable aujourd’hui pour les retracer. Au centre, on aperçoit les armoiries royales du Royaume-Uni indiquant « Honi soit qui mal y pense. Dieu et mon droit » que l’on retrouve encore de nos jours en en-tête de nombreux documents officiels, dont judiciaires, et qui ornent plusieurs cours de justice.

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BANQ Gaspé. E17,S300,SS12,P51

L

COUPABLE OU NON COUPABLE?

a création du district judiciaire de Gaspé remonte à 1788, il y a plus de 230 ans. À cette époque, Gaspé est l’appellation courante pour désigner l’ensemble du territoire de la Gaspésie. Il faudra attendre 1939 pour que le district soit divisé en deux, créant ainsi le district de Bonaventure. Encore aujourd’hui, le district de Gaspé inclut les Îlesde-la-Madeleine. Évidemment, une partie de son histoire judiciaire est reliée à celle du Québec et du Canada. Toutefois, la Gaspésie fera, et ce pendant longtemps, figure d’exception. Certains diront que la raison en est son éloignement, d’autres le manque d’effectifs compétents. Sans doute

Bert Manning, policier œuvrant possiblement à Percé, entre 1921 et 1923. Musée de la Gaspésie. Fonds Ethel Cass

est-ce une partie de l’explication. En me penchant sur le sujet, j’ai aussi eu l’impression que le tempérament des Gaspésiens a joué son rôle… Ils ont trouvé leur propre mode de fonctionnement, concordant avec leur réalité très différente des centres urbains, et se sont organisés. Cela donne lieu à des lois qui seront créées pour les accommoder, sans compter les anecdotes savoureuses! Pour ne donner qu’un exemple, avant l’ouverture des routes, on tentait de tenir les procès au printemps, car il n’y avait pas moyen d’acheminer les prévenus en prison durant l’hiver. Cependant, cela occasionnait d’autres problèmes. Les jurés ne se présentaient pas toujours, car cela tombait en pleine période de pêche! Au fil des siècles, ce sont des délits de toutes sortes qui sont recensés, principalement dans les archives, mais également grâce aux journaux. Il faut beaucoup de patience et de recherche pour les identifier et il y a parfois peu à dire, mais ils représentent à merveille les époques. Est-il nécessaire de dire que le désordre a longtemps régné? Déjà au 17e siècle, la présence de pirates, considérés comme de véritables criminels, et celle des coureurs des bois qui n’hésitent pas à contourner les règles, donne le ton. Puis, le système judiciaire est difficile à mettre en place et son évolution sera lente et ardue. Un bel exemple est celui de la prison de Percé et du laxisme dont font preuve les gardiens. Il en résulte une histoire judiciaire complexe à retracer.

Mario Mimeault a tenté l’exercice lors du 200e anniversaire du district. J’invite les intéressés à consulter son texte en libre accès sur notre site Web qui dresse un excellent portrait de ce passé tumultueux.

Une fascination pour les crimes

Enquêtes policières, arrestations, procès, incarcérations, meurtres parfois non résolus… il faut avouer qu’il y a quelque chose de captivant dans les affaires criminelles et les grands procès! Vu l’intérêt suscité par le sujet, le Magazine Gaspésie l’explore à nouveau. Deux numéros sont déjà parus autour de cette thématique ainsi que plusieurs articles au fil du temps. Pensons au cas de Wilbert Coffin, au scandale du chemin de fer dans la baie des Chaleurs, à la révolte des pêcheurs, au procès lors de l’expropriation à Forillon, à la grève de Murdochville, sans oublier toute la question de la contrebande. Nous revenons ici brièvement sur certains de ces cas célèbres en publiant du matériel inédit. Entre autres, dans le photoreportage, vous trouverez des photographies rarement dévoilées au public. Dans le présent numéro, on remonte d’abord le temps avec le recensement des diverses causes de décès dans la deuxième moitié du 19e siècle, qui sont naturelles, accidentelles et parfois criminelles. On présente aussi de nouveaux cas en débutant avec l’affaire Albéric Taupier à Métis-sur-Mer Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[AVANT-PROPOS] qui implique plusieurs membres importants de la communauté et dont la défense invoquée est l’aliénation mentale, stratégie relativement nouvelle en 1930. Puis, il est question de l’assassinat de Stanford White en 1906; l’histoire est digne d’Hollywood et relie les personnages au Ristigouche Salmon Club. S’ensuit la vérité sur le meurtre d’Arnold Morgan par l’influent Kingsley Carter à Gaspé, dont les rumeurs ont longtemps persisté à le lier à un drame passionnel. Au-delà des crimes, on découvre les méthodes d’enquête de l’époque ainsi que les rouages de la justice. Rappelons

Le sceau de Me Chagnon porte la mention « Commissaire de la Cour Supérieure pour le district de Gaspé ».

que les enjeux sont sérieux, la peine de mort ne sera abolie au Canada qu’en 1976. Ce sont aussi divers corps de métier que l’on voit intervenir, dont plusieurs viennent de l’extérieur. Pour assurer l’ordre, shérifs, avocats, juges, coroners, policiers, enquêteurs, notaires et bien d’autres sont impliqués; vous apprendrez à mieux connaître leur profession et les difficultés auxquelles ils font face.

Un précieux partenaire

Les archives sont une source infinie d’informations. Généralement, le Magazine Gaspésie illustre ses numéros principalement grâce aux collections du Centre d’archives du Musée de la Gaspésie et aux archives personnelles des gens et des organisations qui collaborent. Ce sont des archives privées. Bibliothèque Presse-sceau de l’avocat Marie Joseph Edmour Chagnon (1851-1936). Il a exercé plusieurs années à Montréal avant de s’établir à Rivière-au-Renard. Musée de la Gaspésie. Don de Roger Francoeur

et Archives nationales du Québec (BAnQ) détient, quant à elle, les archives d’État. Partenaires depuis longtemps, BAnQ Gaspé et Rimouski étaient essentiels à la bonne réalisation de ce numéro puisqu’ils détiennent les archives judiciaires : rapports de coroner, registres de prison, déclarations de témoins, dossiers judiciaires, actes notariés... Vous découvrirez ces trésors et ce qu’ils nous révèlent dans les prochaines pages. Plusieurs des textes présentés y font référence, sans compter les nombreux documents iconographiques qui accompagnent les articles. L’année 2020 marque le 100e anniversaire des Archives nationales et les 10 ans de BAnQ à Gaspé; l’occasion est donc parfaite pour prendre le temps de souligner leur implication et leur soutien constant au Magazine Gaspésie. Plus particulièrement, je tiens à remercier André Ruest et Guillaume Marsan pour les nombreux partages de connaissances et les multiples reproductions figurant dans ce numéro, mais aussi dans tous les autres.

Marie-Josée Lemaire-Caplette

LISEZ LE TEXTE DE MARIO MIMEAULT, « LE DISTRICT JUDICIAIRE DE GASPÉ, 1788-1988 », PARU DANS LE MAGAZINE GASPÉSIE, NO 102, 1988, P. 17-53.

Rédactrice en chef du Magazine Gaspésie et responsable des communications, Musée de la Gaspésie

Spécialités : livres, jeux éducatifs, jeux, papeterie, cartes sportives


[DOSSIER]

CONSULTEZ LE DOCUMENT COMPLET

En-tête de Proceedings of the Honourable Board of land Office, 1790. BAnQ Gaspé. E17,S300,SS1,P1

LES ARCHIVES JUDICIAIRES GASPÉSIENNES : TRÉSORS ET UNICITÉS HISTORIQUES Depuis 1788, l’administration du district judiciaire de Gaspé produit et conserve des archives en lien avec ses activités. Ces documents sont, avec les registres d’état civil et les actes notariés, parmi les archives publiques les plus complètes pour documenter l’histoire de la Gaspésie.

Guillaume Marsan

Archiviste-coordonnateur, BAnQ Rimouski et BAnQ Gaspé

S

eulement pour les districts de Gaspé et de Bonaventure, près de 600 mètres linéaires de documents, qui s’étendent principalement sur près de 200 ans (1788-1988), sont conservés au centre d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Gaspé. La diversité des causes entendues, la complexité de son évolution administrative et le manque d’outils de recherche peuvent rendre exigeant de fouiller dans cet ensemble documentaire. Ces archives pourtant exceptionnelles sont donc peu consultées et méritent que les chercheurs en histoire et en généalogie s’y intéressent davantage.

Des archives intrigantes

Au juste, que sont des archives judiciaires et qu’est-ce qui les rend si intrigantes? Evelyn Kolish, spécialiste des archives judiciaires, les caractérise ainsi : « Ouvrant une fenêtre parfois fort détaillée sur le passé, ces archives proposent des pistes de recherche des plus variées, tant sur des individus ou des évènements en particulier que sur des phénomènes sociaux, économiques et politiques, sans parler du fonctionnement du système judiciaire lui-même. »1. Évoquant autant les causes criminelles, pénales et civiles, ces archives sont les rares témoignages que nous avons qui couvrent la totalité de la population, du vagabond au

riche marchand, d’une fille mineure au vieillard infirme. Ces archives se présentent sous la forme de dépositions, d’actes d’accusation, de jugements, parfois de pièces à conviction, et plusieurs autres types de documents qui forment les dossiers des causes. Certains d’entre eux peuvent être très détaillés et enrichir par leur contenu un évènement historique précis.

Reflet moral de la société

Bien entendu, les causes judiciaires célèbres s’étant déroulées en Gaspésie ont déjà été amplement analysées. Ce sont les « causes ordinaires », celles qui n’ont pas fait les manchettes dans les journaux, qui ont été moins traitées. Elles peuvent Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] être tout aussi intéressantes et captivantes à étudier, et elles définissent en quelque sorte les normes de conduite de nos ancêtres à une époque donnée. Même si trop longtemps « le système de justice [a permis] à ceux qui détiennent le pouvoir d’imposer leur volonté, tant sociale que politique »2, il suffit de consulter diverses causes à travers les décennies pour comprendre à quel point le Code criminel et la société ont évolué, entre autres, face à l’homosexualité, l’aliénation mentale ou l’avortement. Autrement dit, comment « le droit qui vous punissait devient celui qui vous protège »3. On peut aussi évoquer les transformations dans une société en interprétant un seul type de délit. Un des plus vieux crimes au monde, le larcin, a bien changé au fil des années au Québec. En cette ère de l’information, où il est plus commun de se faire voler ses données ou même son identité, on volait autrefois en Gaspésie de la nourriture, du linge, des outils, et on pillait des épaves. Ce dernier cas n’ayant pas toujours été considéré criminel, certains marchands connus ont eu un commerce lucratif en lien avec ces opérations dans la première moitié du 19e siècle. Les choses ont changé lorsqu’on s’est aperçu que, parfois, les sauveteurs se souciaient plus des objets que des victimes à sauver. Un exemple intéressant de pillage d’épaves est celui du navire Simonds qui a fait naufrage au nord-est de l’île Bonaventure en mai 1869.

Des pillards se sont emparés de la corde, du fer, du cuivre, des voiles et d’autres gréements, ce qui leur a valu un séjour à la prison de Percé. En effet, ces objets étaient la propriété de George G. Brown, qui avait acheté l’épave et ce qu’elle contenait lors d’une mise aux enchères tenue rapidement après son naufrage. Le dossier judiciaire de cette cause contient près d’une soixantaine de pages de témoignages et donne une description détaillée de l’évènement. Il est parfois insolite de lire certains crimes épisodiques survenus en Gaspésie à un autre siècle, et qui se sont retrouvés devant les cours de justice. En septembre 1870, le cultivateur Jean Ross assistait, du moins physiquement, au service divin à l’église de la paroisse de SainteFlavie. Celui-ci a causé tout un scandale en s’endormant pendant le service, après avoir vomi sur son banc « parce qu’il exallait [sic] l’odeur de la boisson enivrante »4. Il a été déclaré coupable d’avoir troublé le culte religieux et a écopé de 15 jours de prison. D’autre part, en juin 1916, trois pêcheurs ont été incarcérés au cachot de Percé pendant quelques semaines pour pêche illégale, par la « destruction de saumons et de truites dans la rivière du Petit-Pabos à l’aide d’explosifs »5.

Singularité des archives judiciaires gaspésiennes

Pendant ces 200 ans d’histoire judiciaire gaspésienne, il est fascinant de retrouver dans les archives des documents qui ne relèvent pas

toujours des tribunaux judiciaires. Le palais de justice étant souvent le lieu le plus sûr pour conserver des documents à cette époque, certaines perles sont entremêlées avec les causes dans les boîtes. Troisième district judiciaire créé après ceux de Montréal et Québec en 1788, celui de Gaspé a d’abord été constitué à des fins pratiques par son éloignement des deux grands centres. Mais aussi, pour tenter de mieux ordonner ce vaste territoire, qui se colonisait précipitamment à la suite des bouleversements géopolitiques de cette période. Il constitue donc un cas unique dans l’histoire du système judiciaire québécois, et cela est perceptible tout au long de son évolution. Dès 1789, le Conseil des terres de la Gaspésie (aussi appelé Gaspe Land Board) est formé afin de démêler et régulariser les titres des terres. Les revendications des citoyens et les procès-verbaux des rencontres retrouvés dans le fonds du ministère de la Justice démontrent l’ampleur du travail du Conseil, et le désordre qui régnait dans les colonies. De 1807 à 1812, nous retrouvons des rapports du surveillant des pêches en lien avec la surexploitation des rivières Ristigouche et Cascapédia par les Loyalistes, Acadiens et Mi’gmaqs. On tendait des filets sur les deux rives des rivières, ce qui a fait chuter considérablement le stock des saumons. Cela témoigne du début difficile de cohabitation entre ces parties et d’une longue lutte par la nation autochtone pour faire reconnaître ses droits ancestraux de pêche, lutte qui dure toujours aujourd’hui.

CONSULTEZ LE DOCUMENT COMPLET Signatures de Michel Pagé Jr et Al sur un mandat d’assignation de la cour, 1869. BAnQ Gaspé. TP9,S4,SS1,SSS1 [6]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril - Juillet 2020


[DOSSIER] maritime. Le protêt maritime est un document déposé par le capitaine d’un navire auprès des autorités du premier port d’escale lorsqu’il y a eu des évènements à bord qui ont eu une incidence sur le navire, son équipage ou sa cargaison, comme un naufrage. BAnQ Gaspé reçoit encore aujourd’hui des versements annuels provenant de tous les palais de justice de la Gaspésie et des Îlesde-la-Madeleine, et s’assure de conserver ces précieux documents d’archives publiques en tant que gardien de la mémoire de notre société. Notes

1. Evelyn Kolish, Guide des archives judiciaires, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, version révisée 2017. 2. Donald Fyson, Magistrats, police et société : la justice criminelle ordinaire au Québec et au Bas-Canada, 1764-1837, éditions Hurtubise, 2010, p. 362. 3. Patrice Corriveau, L’évolution de la gestion juridique des individus aux mœurs homoérotiques au Québec : l’influence des discours dominants, Bulletin d’histoire politique, vol. 16, no 3, printemps 2008, p. 33.

Vue intérieure du palais de justice de Percé, 1954. Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard. P67/B/1b/5/16

Dès 1824, une loi spéciale est adoptée afin de permettre le dépôt d’actes qui, à défaut d’avoir des notaires pratiquant dans la région, sont considérés légaux. Cela veut dire qu’un curé, un juge ou un marchand pouvait rédiger et déposer pour des citoyens un acte dans les tribunaux de la région. Le district

4. Fonds Cour du Banc de la Reine, Greffe de Rimouski, BAnQ Rimouski. TP9, S19, SS29

judiciaire de Gaspé est le seul endroit au Québec où cette pratique a été permise et encouragée jusqu’à la fin du 20e siècle. Les actes déposés sont, comme les actes notariés, extrêmement variés et riches sur le plan historique, allant du contrat de mariage à l’inventaire de biens, aux actes de vente, jusqu’au protêt

environnement

aménagement

communications

urbanisme

Le district judiciaire de Rimouski englobe une partie de la région touristique de la Gaspésie, comme les MRC de la Matanie, de la Matapédia, et de la Mitis. 5. Registre d’écrou de la prison de Percé, 1912-1923, BAnQ Gaspé. E91, S1, SS2

CONSULTEZ EN LIGNE LE GUIDE DES ARCHIVES JUDICIAIRES

Nous vous accompagnons dans la réalisation de vos projets liés à l’impact des changements climatiques. Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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pescaenv.com


[DOSSIER]

Corbillard monté sur quatre roues et tiré par un cheval habillé d’un châle pour la circonstance, vers 1940. Musée de la Gaspésie. Fonds Musée de la Gaspésie. P1,70.1.2

ENQUÊTES DE CORONER : LA MORTALITÉ EXPLIQUÉE (1850-1910) Pour chaque décès inexpliqué, le coroner est appelé. Ses enquêtes soulèvent des questions et apportent des réponses parfois surprenantes. Le présent texte couvre la période allant de 1850 à 1910 et offre un regard sur des conclusions qui peuvent laisser perplexes.

Jean Pierre Bernard

Chroniqueur historique et résident de Barachois

L

a fonction de coroner est introduite en 1194 à la cour de Richard 1er d’Angleterre. Au e 12 siècle, dans chaque comté, trois chevaliers et un membre du clergé doivent être élus pour être les représentants du roi et de la Couronne sous le titre de coronarius ou coronator que nous pouvons définir comme coroner et crowner. Une des tâches du coroner est d’enquêter sur les décès soudains ou inattendus et d’établir les faits entourant ces décès. [8]

MAGAZINE GASPÉSIE | Avril - Juillet 2020

Au Québec, dès 1764 avec le changement de régime politique, William Conyngham et John Burke sont respectivement nommés par le gouverneur coroners et greffiers de paix à Québec et à Montréal. Tout ça a lieu quelque temps après le procès en cour martiale de Marie-Josephte Corriveau, dite La Corriveau, accusée du meurtre de son second mari. Le corps de La Corriveau est exposé dans une cage pendant cinq semaines pour en faire un exemple.

La cage a d’ailleurs réapparu dans un musée américain pour ensuite être remise au Musée de la civilisation à Québec en 2013. En Gaspésie, plusieurs coroners ont été actifs. Ainsi, de 1850 à 1880, nous retrouvons William Tilly, John Packwood et Louis Laflamme; ce dernier est aussi juge de paix de 1871 à 1875. Puis, de 1900 à 1910, Joseph A. Pidgeon et Joseph Joncas œuvrent comme coroners dans la région.


[DOSSIER] Quels sont les types de décès?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il serait judicieux de préciser que les données de ce texte ne sont pas issues de statistiques précises, mais de fréquence dans l’occurrence des conclusions, c'est-à-dire le nombre de fois où les causes de décès sont rapportées par les coroners nommés précédemment. En tête de liste, c’est la mort par noyade. Plusieurs cas sont éloquents. Un garçon inconnu est retrouvé à Pointe-Saint-Pierre le 26 juillet 1852. Aussi, de nombreux corps noyés sont retrouvés sans tête ni pieds donc difficilement identifiables. Trois hommes, membres d’une même famille, décèdent à l’île Bonaventure en 1856, morts noyés lorsque la glace cède sous leurs pieds.

Tout de suite après la noyade, les plus nombreux cas de décès sont identifiés sous le vocable « Visitation of God » ou « visite de Dieu ». Pendant des siècles, les médecins peuvent difficilement déterminer les causes des maladies ou des décès. Ainsi, le médecin ne peut décrire la cause de la mort que par une fièvre, une apoplexie ou des convulsions, ou ce qu'il peut constater à l’œil, comme une blessure à la tête ou la preuve d'un mode de vie nuisible tel qu'une consommation excessive de nourriture ou d’alcool. Ainsi, il décrit souvent la cause de la mort comme une « visite de Dieu ». Dans un contexte très religieux, cela signifie que la mort est inexplicable et qu’on pense que Dieu a décidé qu'il était temps pour la personne de mourir. La signification Dr Joseph-Arthur Pidgeon, coroner (1845-1916) et trois de ses filles. Musée de la Gaspésie. Fonds famille Garneau. P251/10/3

Télégramme envoyé au coroner Pidgeon lui demandant de venir faire enquête, 1902. BAnQ Gaspé. P9,S4,SS26,SSS1

finit par évoluer vers une personne morte de causes naturelles. C’est un verdict souvent rendu par les jurés du coroner, en particulier au 19e siècle. D’autres cas, notamment le nombre de femmes mortes en couches, se retrouvent en troisième position des causes de décès. Une résidente de Gaspé Bassin est retrouvée morte dans son sommeil par son mari le 8 octobre 1863. Ayant donné naissance peu de temps avant, elle était toujours vivante lors de son dernier allaitement. On croit à une mort par suffocation. Une demande d’enquête est sollicitée par le mari, mais elle sera enterrée avant l’arrivée du coroner (mauvais état des routes) et sur recommandation d’un médecin. Une autre femme, de l’Échouerie, meurt en couches en 1900 aux côtés d’une sage-femme moins expérimentée. Mais le cas le plus étonnant est celui du 29 juin 1901, concernant une femme de Sainte-Adélaïdede-Pabos. Elle serait morte en couches après avoir reçu de mauvais soins du médecin qui lui a administré des médicaments et du Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] gin. Le coroner conclut à une mort inconnue. Selon les témoignages, ses dernières paroles ont été :« Mes enfants, si je meurs, ce sera de la faute du docteur. ». D’autres cas étudiés par l’auteur sont reliés à ce médecin et à ses traitements. Et pourtant, les conclusions restent toujours les mêmes : causes inconnues.

Des conclusions troublantes

Un enfant âgé de 9 ans, de Capdes-Rosiers, est retrouvé mort dans sa chambre le samedi 3 avril 1875. La semaine précédente, il a été frappé par son enseignante avec une règle en bois franc et le dos de sa main. Élève têtu et dissipé, il aurait été absent le vendredi de l’incident. Pourtant, il y a plusieurs témoins dans la classe. De plus, son père témoigne au jury de la santé robuste de son fils. L’enquête révèle des témoignages contradictoires sur les punitions qu’il recevait. Le médecin qui l’examine décèle

des marques à la tête, des lésions ouvertes, un cerveau enflé et un cou décoloré. Cause de la mort par le coroner : inflammation of the brain et mort naturelle. Une conclusion pour le moins troublante. De nombreux cas de négligence envers les enfants sont également enregistrés. Une mère et sa fille décèdent le 19 décembre 1871 dans Gaspé Bassin. La mère accouche en secret et est victime d’épuisement. Le coroner conclut à une enfant morte par négligence de la part de la mère. Un petit garçon est décédé d’un rhume par négligence des parents le 12 décembre 1905. Le médecin n’avait pas été sollicité. Même conclusion. Durant les rudes hivers, l’hypothermie fait également des ravages. Un homme de Cap-des-Rosiers est retrouvé mort le 16 mars 1855, gelé sur la banquise, par un groupe parti à sa recherche. Le 11 janvier 1861, un homme de Grand-Pabos décrit comme perturbé (not of sound mind) quitte la maison contre l’avis

CONSULTEZ LE DOCUMENT COMPLET

Extrait de la déclaration d’un témoin sur le cas du jeune garçon décédé d’inflammation du cerveau à Cap-des-Rosiers, 1875. On y retrouve divers témoignages en français et en anglais, dont un est de William Wakeham et porte sa signature. BAnQ Gaspé. TP9,S4,SS26,SSS1 [10]

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de sa mère durant une tempête pour rendre visite à un voisin et il se perd. Entre 1900 et 1910, la science médicale connaît des avancées prodigieuses. Pidgeon et Joncas rapportent des résultats d’enquêtes plus précis que la seule visite divine. Ils évoquent des termes médicaux comme débilité, angine, maladie cardiovasculaire, saignement vaginal, syncopé du cœur postérieur à de l’anémie, grippe et senile debility. Les enfants sont particulièrement touchés : étouffés par le cordon ombilical, morts par infestation de vers, femmes victimes d’éclampsie foudroyante, décollement du placenta. The infantile debility fait particulièrement des ravages sous le vocable marasmus (condition pour laquelle un nourrisson est incapable d’absorber les éléments nutritifs de la nourriture). Au tournant du siècle, un concept étonnant est introduit : la négligence acceptable (excusable negligence). Ainsi, en 1902, à Malbaie (New Line Road ou chemin Bougainville aujourd’hui), un enfant est brûlé sur une grande partie de son corps. Ses vêtements se sont enflammés par le feu de la cuisinière durant la préparation du pain. Le coroner propose l’hypothèse de l’utilisation d’allumettes par l’enfant, laissées à sa portée. Un cas de commérage de village aurait pu avoir des conséquences funestes pour une jeune fille de Grande-Rivière, visée par une enquête du coroner. Tout commence avec la découverte du corps d’un enfant inconnu de sexe masculin, probablement décédé entre le 16 et le 30 juillet 1865. Le corps est trouvé à Petite-Rivière, sur les berges, près de Grande-Rivière. Une jeune fille du village est accusée d’infanticide après avoir accouché sans aide pour cacher sa grossesse. De nombreux témoignages contraires viennent défendre la femme. Le procès devant jury innocente la jeune fille. Parmi les autres causes de décès sous enquête, nous comptons l’empoisonnement par la consommation de mollusques contaminés ou la mort


[DOSSIER] par l’absorption d’un élixir caustique pris par erreur pour du lait. Les accidents industriels sont évidemment colligés avec des journées plus funestes que d’autres. À SainteAnne-des-Monts, deux draveurs sont morts en mai 1875 en tentant de traverser un embâcle de billots; celui-ci a cédé et emporté les deux hommes. Quelques heures plus tard, un effondrement de poutres dans le moulin à scie Sasseville coûte la vie à deux travailleurs de la scierie. Conclusion du coroner : accident et non-responsabilité de l’entreprise. Finalement, l’intempérance (abus d’alcool) fait également des victimes chez les Gaspésiens. Le 23 juin 1871, un homme fait une chute du Bark Alice Jane amarré à Gaspé Bassin. Il est intoxiqué par sa consommation de whisky à l’hôtel Thomas Cabot. Les témoignages rapportent l’achat de deux bouteilles de gin. Lors de son retour au bateau, il se hisse à bord avec une corde, glisse et coule à pic.

Signatures des coroners Joseph Joncas et Joseph-Arthur Pidgeon, 1902. BAnQ Gaspé. P9,S4,SS26,SSS1

Les jurés du coroner Si la mort ne résulte pas de causes naturelles ou si les circonstances entourant cette dernière laissent présager une mort suspecte, le coroner tient alors une enquête et produit un rapport spécifiant les causes du décès ainsi que l’identification des personnes qu’il croit criminellement responsables de ce même décès. Un jury se compose habituellement de douze hommes honnêtes, sans passé judiciaire, objectifs par rapport à l’enquête et provenant de la localité où le décès est survenu ou de l’endroit où est trouvé le cadavre. Le jury doit rendre son verdict, notamment s’il s’agit d’un infanticide, d’un suicide, d’un meurtre, d’un homicide involontaire, par négligence ou en cas de légitime défense. Il est alors régi par un président qui, comme un juge, guide légalement le jury et reçoit son verdict. Les jurés du coroner, abolis en 1967, sont gouvernés par les mêmes règles que ceux de la Cour supérieure.

Une source précieuse

Comme nous l’avons constaté, les rapports du coroner présentent une richesse de témoignages : membres du corps médical et témoins directs ou indirects de l’incident qui permettent de rendre un verdict. Bien sûr, la médecine, qui évolue tout au long du 20e siècle, produit des rapports d’expertise de médecine légale, appuyés par des recherches en laboratoire, auxquels s’ajoutent les constats policiers. Ils deviennent alors une source riche et précieuse pour les historiens, anthropologues, sociologues, ethnologues et bien sûr généalogistes qui cherchent à retracer différentes composantes, comme les contextes, les attitudes et les perceptions de la mort et de la vie des victimes. C’est une fenêtre exceptionnelle sur la médicalisation

de la société, sur l’évolution des mesures de santé publique, sur le rôle de l’État et sur les causes de mortalité propres à chaque époque de l’histoire gaspésienne. Remerciements à André Ruest de BAnQ Gaspé pour sa gracieuse collaboration. Pour en savoir plus : Mathieu Carrier, Les coroners du Québec et la prévention des homicides, Mémoire de maîtrise, Montréal, École de criminologie, Université de Montréal, 2006.

VERSION LONGUE

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[DOSSIER]

Salon des Dawes, 1930. Des photos prises de la maison, dont celle-ci, servent de preuves lors du procès de Taupier. Les marques (feuilles) sur le mur indiquent où les balles ont percé les boiseries de la résidence d'été. BAnQ Rimouski. TP9,S19,SS1,SSS19,02

MÉTIS, PARADIS EN PLEINE TOURMENTE : LE MEURTRE DE 1930 Dans la soirée du 26 juin 1930, la quiétude de Metis Beach (aujourd’hui Métis-sur-Mer) est perturbée. Depuis l’entrée de la majestueuse résidence d’été de Mme Richard Dawes, une vingtaine de coups de feu viennent troubler le calme de cette communauté estivale normalement si paisible.

Alexander Reford

Directeur, Jardins de Métis

K

enneth Macnider Burke est atteint de seize balles tirées par Albéric Taupier, un jardinier à son service. Pour sa part, Mme Dawes est touchée par quatre balles. Burke succombe à ses blessures en quelques minutes, mais Mme Dawes survit. Les voisins se précipitent sur les lieux du crime dès que les coups de feu retentissent.

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Le grand connétable de Rimouski, Jos. LeBel, arrive à Métis peu avant minuit. Albéric Taupier est appréhendé sans résistance. Les meurtres constituent une nouvelle d’envergure. Le meurtre d’un employeur par un jardinier mécontent fait la une des journaux sur tout le continent. « Un travailleur fou abat deux personnes dans un hôtel de

campagne », clame le Toronto Globe. « Un fou furieux tue 5 personnes », lance le Daily Light, exagérant les faits d’aussi loin que Waxahachie, au Texas.

Mme Richard Dawes

Mme Richard Dawes est le personnage central de cette histoire. Née Edythe Osla Cains à Montréal en 1901, elle est connue de ses amis sous


[DOSSIER] le nom d’Osla. Elle épouse Richard Dawes en 1921. Leur jeune fille est dans la maison au moment du meurtre. M. Dawes est courtier en valeurs mobilières pour la firme de courtage McDougall & Cowans. Il est le fils de James Dawes, brasseur de la bière Black Horse à Lachine, le deuxième en importance de Montréal. La résidence Dawes est l’une des résidences d’été les plus prestigieuses de Métis, occupant une place de choix, rue Beach, l’artère principale du village.

Kenneth Macnider Burke

Kenneth Macnider Burke, un descendant de John Macnider, le seigneur qui a colonisé Métis au début des années 1800, s’est installé au village pour prendre en charge la gestion de l’hôtel Cascade, le plus important des nombreux hôtels de Métis. Il n’a que 26 ans. Le Cascade a appartenu à son oncle, Sam Macnider, tragiquement tué plusieurs années auparavant par un coup de sabot d’un des chevaux de l’hôtel. Ce dernier est maintenant détenu par la succession et Kenneth est engagé pour rentabiliser l’hôtel. Récemment diplômé du Collège Macdonald de l’Université McGill, Kenneth Burke ne vit dans la communauté que depuis peu de temps. Il a été élevé au Vermont, mais a

souvent visité Métis. On le considère déjà comme le futur maire de la communauté. Célibataire, il ne s’est que récemment fiancé à Harriet Van Wart. Lors du drame, celle-ci est en route vers Métis pour rejoindre son fiancé, ignorant qu’elle y trouvera son futur mari mort, au cœur d’une tragédie qui secoue toute la communauté.

Albéric Taupier

Le meurtrier, Albéric Taupier, est né en 1896 dans le quartier Maisonneuve, dans l’est de Montréal. Les journaux le décrivent comme un « ancien soldat de retour du front »; son dossier militaire indique qu’il s’est enrôlé en juillet 1918. Comme la plupart des recrues, il n’est jamais allé outre-mer et est démobilisé peu après l’armistice. Taupier a travaillé comme mécanicien de locomotive pour la Compagnie des tramways de Montréal pendant neuf ans, la même compagnie qui a employé son père et ses trois frères. Il est de taille modeste (5 pi, 6 po) et d’apparence peu remarquable. En 1930, il est âgé de 34 ans, célibataire, et habite un logement loué aux Boules, le village adjacent à Métis. On ne sait pas exactement comment il s’est retrouvé à Métis. Selon un article de journal de l’époque sur le meurtre,

ses proches ont laissé entendre qu’il a quitté son emploi sur les tramways à cause d’un problème de varices.

L’enquête préliminaire

La roue de la justice tourne rapidement au Québec en 1930. Le lendemain du meurtre, le coroner du comté de Matane, le Dr Eustache Langis, réquisitionne le presbytère de l’Église Unie. L’enquête est menée par Me Perreault-Casgrain, avocat de Rimouski. Le chef de police LeBel témoigne que Taupier lui a confié qu’il « se sentait exploité par les riches et voulait se débarrasser de M. Burke »1. Admettant qu’il a un « tempérament très violent », Taupier reconnaît avoir tiré sur Kenneth Burke parce qu’il se sentait persécuté par lui. Il témoigne sans conseiller juridique. Malgré les recommandations de Me Casgrain et du Dr Langis lui enjoignant de ne pas s’incriminer, Taupier avoue sa culpabilité avec un sang-froid remarquable, témoignant qu’il n’a aucun regret et qu’il va faire face à sa mort « comme un brave »2. La Presse rapporte que : « Le prisonnier ne semble pas du tout inquiet. Il se félicite de ce qu’il a fait. Il dit qu’il a fait ce coup par justice du pauvre contre le riche. Il se dit être communiste. »3. Taupier changera

Le Cascade est le plus important hôtel de Métis, situé sur un site pittoresque, rue Beach. BAnQ. Collection numérique. 2633216

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[DOSSIER]

Maison des Dawes, 1930. Le crime se déroule dans cette prestigieuse résidence d’été. Cette photo a été utilisée lors du procès. BAnQ Rimouski. TP9,S19,SS1,SSS19,01

par la suite de discours. Tout au long de la procédure judiciaire qui suit, il manifeste peu de remords et peu de préoccupations pour ses victimes, mais n’évoque plus les conflits entre riches et pauvres ou entre anglophones et francophones qui ont coloré ses déclarations faites peu après son arrestation. Kenneth Burke est inhumé dans le cimetière de Métis le 29 juin. On dispose de peu de journaux intimes de l’époque évoquant la réaction de la communauté aux évènements. Maysie McIntosh Astle, qui travaille à l’hôtel Seaside House (propriété de son mari) situé à proximité, écrit de façon succincte : « Kenneth Burke a été abattu par un ouvrier francophone des Boules. ».

Le procès

Une fois l’enquête préliminaire complétée, l’affaire est soumise à un procès devant le juge Albert Sévigny, qui a auparavant été président de la Chambre des communes, puis ministre dans le gouvernement unioniste de Robert Borden. L’un des trois seuls députés francophones à avoir voté en faveur de la conscription, Sévigny a été critiqué pour sa position, mais largement admiré pour son expérience juridique et son sens politique. Le procès débute à Rimouski le 23 septembre. Le palais de justice est [14]

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bondé. Les journaux locaux couvrent l’évènement; la Montreal Gazette, le Montreal Star et La Presse ont chacun dépêché des « correspondants spéciaux » pour rendre compte des procédures. Albéric Taupier est défendu par Me Lucien Gendron, un avocat en droit criminel bien connu de Montréal. Le détective Roussin, de la Police provinciale du Québec, déclare que Taupier a été poussé dans son carnage meurtrier parce que Mme Dawes lui a donné un boyau d’arrosage trop court pour être utile et qu’elle l’a fait pour « rire de lui »4. Il ajoute que Taupier a immédiatement confessé avoir commis le meurtre et avoir tiré sur Mme Dawes. Le Dr Rosario Fontaine, du Laboratoire de médecine légale et de police technique de Montréal, témoigne que Kenneth Burke a succombé aux blessures causées par six des seize coups tirés par le revolver du meurtrier. M. et Mme Dawes sont tous deux appelés à témoigner. Richard Dawes indique qu’il a engagé Kenneth Burke pour superviser des travaux en cours et que ce dernier a lui-même suggéré d’engager Albéric Taupier comme assistant. Mme Dawes témoigne que Taupier lui a demandé de lui prêter un tuyau d’arrosage pour arroser son jardin. Lorsqu’elle a suggéré qu’il en parle d’abord à

Burke, Taupier s’est retourné vers Burke et a fait feu sur lui. Il a ensuite tiré trois fois sur elle. Le Progrès du Golfe rapporte que Mme Dawes a affirmé qu’il n’y avait pas de querelle entre le gérant et son personnel. Taupier était « paisible, travaillant et poli avec tout le monde », a-t-elle déclaré. Le voisin des Dawes, M. Hodgson, déclare ensuite qu’Albéric Taupier lui a avoué, le soir du meurtre, avoir tué Kenneth Burke parce qu’il était exaspéré par lui. En contrepartie, la défense présente des témoins pour appuyer son plaidoyer d’aliénation mentale. Il s’agit d’une tactique juridique relativement nouvelle déployée par les avocats de la défense pour aider leurs clients. Certains avocats (Me Gendron étant reconnu comme l’un des meilleurs de la province) invoquent l’aliénation mentale pour obtenir des peines plus clémentes. Les avocats d’Albéric Taupier tentent de démontrer que leur client n’est pas en pleine possession de ses facultés. La propriétaire de son logement aux Boules, Mme Thibault, décrit Taupier comme un locataire ordinaire, qui ne fume pas et ne boit pas et qui va souvent à la plage pour prendre du soleil. Il est poli au point d’en être « exagéré » et salue les gens d’une façon « plutôt étrange »5. Elle termine son témoignage en affirmant qu’Albéric Taupier n’est pas normal. Enfin, des collègues de la Compagnie des tramways de Montréal témoignent que Taupier est généralement considéré comme excentrique et enclin à se parler à lui-même. Il porte des vêtements d’hiver en été. Ils le décrivent comme étant « étrange » et montrant « des signes évidents de folie ». Le père d’Albéric fait ensuite état des antécédents familiaux de maladie mentale : la sœur de sa femme est à l’asile de Beauport et son frère est enfermé à l’hôpital de Saint-Jean-de-Dieu. La Couronne appelle divers témoins pour contredire l’allégation de folie; tous attestent que l’accusé est « ordinaire ». Dans sa sommation, Me Perreault-Casgrain lève son chapeau aux avocats de la défense


[DOSSIER] pour leur grande habileté, tout en rappelant au jury que les témoignages de l’accusé et des témoins démontrent que Taupier savait pertinemment ce qu’il faisait et qu’il devrait être déclaré coupable. Le juge Sévigny résume la plaidoirie de la défense pour le jury. Albéric Taupier est « pour le moins un type des plus étranges, excentrique et plutôt original »6. Il invite expressément le jury à se demander si l’accusé fait partie de ces fous qui doivent être autorisés à tuer sans être punis pour leurs actes. S’ils estiment qu’il n’était pas conscient de ses propres actes, ils doivent l’acquitter.

Le verdict

Après seulement vingt minutes de délibérations, un verdict de culpabilité est rendu par le jury. Le juge

Les balles retirées des murs de la maison ont été analysées par le Laboratoire provincial de recherches médico-légales de Montréal. Ce dernier est fondé en 1914 par le médecin légiste Wilfrid Derome et constitue le premier laboratoire de criminalistique en Amérique du Nord. Cette photographie a été utilisée comme preuve de la correspondance entre les balles provenant du corps de Burke et celles de l’arme utilisée par Taupier, 1930. Musée de la civilisation, collection du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du ministère de la Sécurité publique, photographe : Red Méthot - Icône, 96-1686

Cartouches des balles qui ont tué Burke et qui sont introduites comme preuves, 1930. Elles sont remarquablement bien conservées. Photo : Marjelaine Sylvestre BAnQ Rimouski. TP9,S19,SS1,SSS19

Sévigny présente le verdict à une salle d’audience débordante de curieux. Les juges du Québec suivent alors une coutume ancienne adoptée des tribunaux de la Grande-Bretagne, soit le port d’un chapeau tricorne noir et de gants noirs pour la lecture d’une sentence de mort. Ce geste dramatique a pour but d’illustrer la mort qui attend le criminel avant la lecture tout aussi dramatique de la sentence. Ainsi, lors du prononcé de la sentence le lundi suivant, il récite avec une « émotion impossible à cacher » : « Albéric Taupier, vous avez été trouvé coupable par les petits jurés du meurtre de Kenneth Burke de Metis Beach. Je ne serai pas long, ne voulant pas aggraver votre malheur et celui de votre famille. Je vous condamne donc à être conduit à la prison commune de ce district pour y être détenu jusqu’au 5 décembre prochain, alors que vous serez pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme. »7. Taupier sourit étrangement tout au long de la lecture de sa sentence, puis il serre la main de quelques-uns de ses amis, tout en se frayant un chemin à travers la foule nombreuse jusqu’à sa cellule.

Tentatives de commutation de peine

À la suite de cette sentence de peine de mort, la défense porte la condamnation en appel, invoquant l’état mental de l’accusé. L’appel est rejeté, mais la date du 5 décembre pour la pendaison est reportée au 7 janvier 1931. L’avocat d’Albéric Taupier entreprend alors des démarches pour obtenir une commutation de peine. La commutation d’une condamnation à mort est inhabituelle, mais tout de même possible. Dans le système fédéral, cela implique la présentation d’arguments au ministre de la Justice à Ottawa et nécessite une décision du Cabinet. La famille Dawes s’y oppose. L’affaire est soumise quatre fois au Cabinet avec des documents à l’appui de l’allégation d’aliénation mentale de la défense. Les journaux locaux rapportent chaque tentative avec anticipation. En janvier, l’échafaud de la prison de Bordeaux de Montréal est installé dans la cour du palais de justice de Rimouski. Arthur Ellis (Arthur Bartholomew English), « le bourreau du Canada », prépare sa macabre besogne. À 6 h du matin le jour de son exécution, le prisonnier apprend que sa peine a été commuée. Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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Dr Rosario Fontaine, spécialiste de la balistique du Laboratoire de médecine légale et de police technique de Montréal, 1964. Il en sera le directeur de 1932 à 1964. Musée de la civilisation, collection du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du ministère de la Sécurité publique, photographe : Red Méthot - Icône, 96-1180

Taupier reçoit froidement la nouvelle. « Ça ne me fait rien. Me faire pendre ou interner, cela m’est bien égal », confie-t-il à Willie Morin du Progrès du Golfe. Taupier retourne à Montréal par le même train que le bourreau Ellis pour être emprisonné au pénitencier de Saint-Vincent-dePaul, à Laval. Albéric Taupier a probablement passé le reste de sa vie en prison. Mme Dawes a échappé à la mort, mais elle n’a que rarement reparlé de l’évènement. Une balle est restée logée dans sa jambe jusqu’à la fin de sa vie, la faisant boiter et l’empêchant de danser à nouveau. Le meurtre a mis fin à son lien avec cette maison et avec Métis. Aujourd’hui, son ancienne résidence d’été demeure pratiquement inchangée, ses proportions élégantes bien dissimulées par les arbres et les beaux jardins. Une couche de peinture recouvre les trous laissés par les balles. L’histoire du meurtre de Métis est devenue une légende locale,

mais les faits ont été déformés en une histoire de jalousie entre Kenneth Burke et Albéric Taupier et d’amour partagé pour la belle Mme Dawes. La pierre tombale de Kenneth Macnider Burke se dresse discrètement dans le cimetière de l’Église Unie. Sa mémoire est commémorée par une bourse d’études créée par son frère, le Dr Hugh Burke, et remise chaque année à un étudiant dans le besoin de l’Université McGill. Remerciements au Musée de la Civilisation qui a mis gracieusement à disposition ses photographies Notes

1-2-3. La Presse, 30 juin 1930. 4. Le Devoir, 25 septembre 1930. 5. La Presse, 26 septembre 1930. 6-7. La Presse, 27 septembre 1930.

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Vue du palais de justice de Percé et du logement du geôlier, 1944. Ce bâtiment, construit en 1870, sera opérationnel jusqu’à la construction du palais de justice actuel en 1965.

[DOSSIER]

Photo : Paul Carpentier BAnQ Québec. E6,S7,SS1,P21016

ÉVASIONS À LA PRISON DE PERCÉ Le système carcéral à Percé a pendant longtemps connu ses hauts et ses bas. Son passé judiciaire est peu reluisant, et son évolution sera lente et parfois pénible. Au 19e siècle, on parle de bâtiment de misère, de négligence, de laxisme… ce qui, sans surprise, donne lieu à quelques évasions!

André Ruest

Technicien en documentation, BAnQ Gaspé

C

e n’est qu’en 1816 que les travaux de construction de la première prison gaspésienne débutent à New Carlisle. À Percé, les choses sont un peu plus lentes. En 1827, John Le Boutillier, homme d’affaires avisé, cède au gouvernement provincial sa résidence en construction qui fera office de palais de justice, de prison et de résidence pour le geôlier. Cet établissement est mal adapté à ses nouvelles fonctions et, au cours des décennies qui suivent, il appa-

raît désuet et non conforme aux normes minimales de sécurité que doit offrir habituellement ce genre d’infrastructure. En 1860, les besoins pour une nouvelle construction se font sentir auprès de plusieurs personnalités et membres influents de la société civile et judiciaire qui se plaignent de l’état misérable de la prison de Percé. Ils devront patienter jusqu’en 1870 avant de voir se dresser un nouveau palais de justice et sa prison.

Les registres des écrous

Il existe bien peu de documents qui traitent des évasions de la prison de Percé. Heureusement, au printemps 2018, le centre d’archives de BAnQ à Gaspé recevait du ministère de la Justice le versement de documents relatifs à la commémoration du 200e anniversaire du district judiciaire de Gaspé. Ces documents mis en vedette pour cet évènement touchaient des sujets très variés tels que le développement du chemin de fer, les milices, le bureau de Santé Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] de New Carlisle et la quarantaine de Paspébiac, la famine de 1816, les inspections des routes et des prisons en Gaspésie. Parmi ces trésors, la correspondance touchant la gestion de la prison de Percé. Les registres de la prison de Percé (aussi appelés registres des écrous) ont heureusement été conservés et nous apprennent qu’entre 1841 et 1920, quelques évasions ont eu lieu. Il est étonnant qu’il y en ait eu si peu, considérant les lacunes du bâtiment sur le plan de la sécurité.

Des prisonniers à la pêche!

Les divers témoignages de l’époque décrivent la prison de Percé comme un lieu peu sécuritaire où le laxisme des employés envers les prisonniers est problématique. « On avait jusqu’à tout récemment cru que James Mac Pherson Le Moine, un auteur bien connu du XIXième siècle, avait exagéré lorsqu’il rapportait qu’un inspecteur, passant à Percé, avait voulu rencontrer les prisonniers qui devaient y être détenus, mais qu’il n’avait pu le faire, le geôlier lui ayant dit qu’ils étaient partis à la pêche du côté de Barachois. »1

Quelques évasions

En 1921, une lettre adressée au shérif par l’assistant-procureur général de la province, Charles Lanctôt, fait mention de l’évasion d’un prisonnier nommé Crutty à cause de la négligence du geôlier qui a laissé le prisonnier sans surveillance. Malheureusement, l’histoire ne dit pas si le détenu a été retrouvé.

Six ans plus tard, une lettre adressée à l’assistant-procureur général nous apprend l’évasion d’un prisonnier répondant au nom d’Irving Misson, amené à la prison pour vol par effraction. D’une « force au dessus de la moyenne », le prisonnier prend la clé des champs au petit matin du 18 avril 1927. Le shérif décrit l’évasion en ces termes : « Le 17 avril au soir, il se coucha tranquillement et le tourne chefs [aussi appelé tourne clefs, il s’agit de la personne qui détient et tourne les clefs] qui était malade fut obligé d’aller coucher chez lui et laissa la porte de la prison vers 8 h du soir. Les portes à grillages furent fermées comme de coutume et le geôlier en faisant son inspection dans la soirée ne trouva rien d’anormal. La porte de son logement étant ouverte, il était facile de surveiller la prison. Toutefois, pendant la nuit ou plutôt vers le matin, le prisonnier s’évada en se servant d’un des supports de son lit pour faire sauter le grillage en fonte de la porte de sa cellule et aussi pour faire sauter de leurs gonds les deux portes en fer de la salle des prisonniers. Il semble s’être servi de ce support de lit comme levier. Dans le corridor où se trouve le lit du tourne chefs, il brisa le cadenas fermant la porte en fer qui conduit à la cour des prisonniers et franchit le mur puis marcha vers Barachois où il fut capturé le matin même vers 7 h 30 par le geôlier qui avait constaté sa disparition vers 5 h du matin. »

Vue arrière de la prison de Percé et de la palissade entourant la cour des prisonniers, 1944. Photo : Paul Carpentier BAnQ Québec. E6,S7,SS1,P21017

Détail de la gravure de Thomas Pye, publiée en 1866. Elle nous donne une excellente idée de la localisation à L’Anse-du-Nord du palais de justice et du peu de sécurité que ce bâtiment offrait. On remarque l’absence d’une muraille permettant de contrôler les allées et venues des citoyens et surtout des prisonniers. Musée de la Gaspésie. 99.28.395

En décembre 1928, à la suite de l’évasion du prisonnier Bernier, le procureur général de la Province dénote de la négligence et plusieurs manquements aux règles de sécurité minimales et suspend, pour une période de 8 jours et sans traitement, le shérif et le geôlier. Une évasion qui a fait sensation se déroule à la fin de l’été de 1969. Le jour de l’ouverture de son procès, à la grande surprise des gardiens de la prison, Jacques Mesrine prend la clé des champs, et ce, bien que la prison nouvellement construite soit sensée répondre à des hauts standards de sécurité. Toutefois, le célèbre criminel français, accusé du meurtre d'Évelyne LeBouthillier, propriétaire du motel Les Trois Sœurs à Percé, profitera d’une courte escapade puisqu’il sera repris dès le lendemain. Ce court texte est loin de présenter l’ensemble des tentatives d’évasion de la prison de Percé. Les documents qui nous permettent d’en tracer un portrait exhaustif se retrouvent parmi les centaines d’autres causes judiciaires criminelles conservées dans les boîtes d’archives, et ils attendent qu’on les découvre. Note

LISEZ LA LETTRE CONCERNANT L’ENQUÊTE SUR L’ÉVASION DU PRISONNIER BERNIER [18]

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1. Mario Mimeault, « Le district judiciaire de Gaspé (1788-1988) ». Gaspésie, vol. 26, no 102, juin 1988.


[DOSSIER]

Détail d’une gravure du cap Baril à Percé. Musée de la Gaspésie. Collection Richard Gauthier. P162/1

DERRIÈRE LA MORUE, LE CASTOR ET SA TRAITE ILLICITE

Au 17e siècle, c’est sans grande surprise que la principale source de revenus de la péninsule est la pêche. Toutefois, sous le couvert de cette activité, un véritable trafic de fourrures a lieu. Saviez-vous que dans l’ombre de la morue se cachait le castor?

Katherine Yockell

Responsable de l’animation, Musée de la Gaspésie

O

n dit de la colonie de la Nouvelle-France qu’elle est une colonie comptoir. Cela signifie que ce sont les marchands, principalement intéressés par le commerce des fourrures et de la pêche, qui ont pour mission d’établir des colons sur les nouvelles terres. Bien que plusieurs personnages, comme Samuel de Champlain, aient misé sur l’essor d’un commerce basé sur la pêche dès les débuts de la colonie, la motivation économique principale est celle des fourrures. Dans cette histoire, la Gaspésie fait preuve d’exception sur tous les plans.

La loi des marchands

Plusieurs personnages devenus illustres sont impliqués dans diverses entreprises qui marquent les balbu-

tiements de la colonisation de la région. Les côtes de la Gaspésie et de l’Acadie sont de belles occasions d’affaires pour les marchands et leurs associés. Pour cause, ces régions sont exemptes de la ferme du roi, c’est-à-dire libres d’impôt et de droits de douane. Cette exemption évite aux propriétaires marchands de la Gaspésie de déclarer leurs pelleteries (peaux destinées au commerce) aux autorités. Évidemment, leurs concurrents crient à l’injustice. Malgré le caractère légal de cette situation, les hommes d’affaires ne semblent pas satisfaits de leurs privilèges. En effet, ils n’hésitent pas à passer outre les ordonnances du roi, que ce soit en privilégiant le commerce de la fourrure à celui de la pêche ou bien en organisant des expéditions de traite illicites.

En 1684, après de nombreuses années de plaintes et de poursuites judiciaires de la part des compétiteurs, les plaignants ont gain de cause. Le roi interdit toute activité de traite à l’Isle Percée. Pour que le message soit bien clair, l’ordonnance royale impose une obligation d’aller déclarer les fourrures à Québec à tous ceux qui en font le commerce.

L’homme qui envoie Radisson à la pêche

Ce sont des expéditions illicites comme celles de 1682 qui mènent à un resserrement de la loi concernant les déclarations des fourrures. Charles-Aubert de La Chesnaye est un personnage important de l’histoire de la Nouvelle-France. Il est détenteur de droits de pêche et de traite de fourrures ici et là dans toute Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] la colonie, entre autres dans l’établissement de Percé depuis 1676. Pierre-Esprit Radisson est pressenti par le marchand qui lui propose d’investir dans une expédition de traite de fourrures à la baie d’Hudson. En septembre 1681, ils rencontrent le gouverneur Frontenac à Québec et lui exposent leur plan. Cependant, le gouverneur refuse d’autoriser l’expédition, ce qui n’arrête pas La Chesnaye. Afin de ne pas éveiller les soupçons de Frontenac, Radisson feint de retourner en France en passant par la Nouvelle-Angleterre. En vérité, le coureur des bois passe l’hiver en Acadie. Pendant ce temps, La Chesnaye rassemble des associés pour ce qui est devenu de

manière officielle une expédition de pêche aux abords de l’île d’Anticosti. Cette couverture et les alliés que La Chesnaye est allé chercher ne sont pas en faveur de Radisson. Lorsqu’il voit arriver à Percé, en juillet 1682, les deux bateaux et ses futurs compagnons, il sait que le voyage ne sera pas de tout repos et il a raison. Pourvues pour une expédition de pêche, les embarcations et leurs équipages ne sont pas appropriés à la nature réelle de l’entreprise. Nul ne sait ce qui pressait tant Radisson à se rendre à rivière Nelson dans la baie d’Hudson. Toutefois, c’est avec ambition qu’en compagnie de son fidèle ami Médart Chouart des Groseilliers, les deux aventuriers partent pour un voyage de 900 lieues. Ils sont accompagnés de 27 hommes pour une expédition qui durera un an et quatre mois. Le plan initial est de revenir à Percé avec les fourrures afin d’éviter de payer la ferme du roi. Malheureusement pour eux, après de très nombreuses péripéties et intrigues, les fourrures sont saisies. La Chesnaye perd ainsi son investissement; s’amorce alors un déclin lent des actifs du puissant marchand. Selon diverses sources, à cette époque, Percé est souvent le rassemblement de fausses expéditions de pêche, qui servent de couverture pour ce qui est, en vérité, des voyages illicites de traites.

Et les autres? Pierre-Esprit Radisson, redessiné à partir d’une rare et ancienne impression à Paris, vers 1785. Bibliothèque et Archives Canada. C-015497

L’histoire de La Chesnaye et de Radisson n’est qu’un exemple de traite de fourrures illicite en Gaspésie, parmi tant d’autres. Le voyage

Un colon à la baie d’Hudson au 17e siècle, représenté selon une ancienne gravure. Aquarelle : Henri Beau Bibliothèque et Archives Canada. 1937-59

de Radisson à rivière Nelson est très bien documenté, d’où mon choix pour cet article. Toutefois, dans son ouvrage La pêche à la morue en Nouvelle-France, Mario Mimeault pointe certains personnages qu’il serait fort intéressant d’étudier sous l’angle de la traite illicite. Je pense, entre autres, à Denis Riverin en Haute-Gaspésie avec ses deux compagnies successives entre 1687 et 1702. Celui-ci, ayant des amis haut placés, semble peu se soucier de l’ordonnance royale. Il privilégie le commerce de la fourrure à celui du poisson dans sa compagnie… de pêche! Comme quoi, la Gaspésie n’a pas fini de nous livrer ses secrets d’histoire les plus étonnants.

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[DOSSIER]

Pêcheurs sur la galerie du « Club House » du Ristigouche Salmon Club à Matapédia, 1888. Photo tirée de : H. Al Carter, The next best place to heaven. The Ristigouche Salmon Club 1880-1998, Matapédia, 1998, p. 59.

L’ARCHITECTE STANFORD WHITE : PÊCHEUR DE SAUMON À LA RISTIGOUCHE ASSASSINÉ Célèbre architecte de New York, Stanford White aime venir sur la Ristigouche y pêcher le saumon. Il est membre du fameux Ristigouche Salmon Club de Matapédia pendant près de 20 ans (1887 à 1906). Voici l’histoire de son meurtre brutal, meurtre qui sera qualifié de « crime du siècle » dans les journaux américains.

Michel Goudreau

Président, Société historique Machault

L

e Ristigouche Salmon Club est très prisé des barons de l’industrie et de la finance aux États-Unis, et Stanford White y voit une occasion de côtoyer cette élite pour lui offrir ses services d’architecte pour la construction d’édifices, de villas et de maisons somptueuses. Durant les étés passés à Matapédia, il fait des plans pour des amis qui veulent établir leurs propres camps de pêche sur les rivières Ristigouche, Matapédia ou Kedgwick. C’est ainsi que cet architecte reconnu de New York laisse sa marque dans la région en dressant les plans de 3 ou 4 camps de pêche, dont les camps Harmony, Kedgwick, Indian House et possiblement le Brandy Brook. White, un homme très créatif, s’intéresse aussi beaucoup à la décoration intérieure des bâti-

ments qu’il réalise et c’est pourquoi ces camps de pêche constituent de véritables petits palais dans la région.

Evelyn Nesbit, la femme au centre de l’affaire

White a un penchant pour les jeunes femmes qu’il séduit dans son luxueux studio de New York. Evelyn Nesbit est d’une grande beauté. Elle est modèle pour des artistes et photographes de renom, tout en étant danseuse dans la comédie musicale la plus courue de Broadway. White l’attire à son studio et la séduit; elle n’a que 16 ans alors qu’il en a 47. Quelque temps plus tard, le millionnaire « play-boy » Harry Kendall Thaw tombe aussi sous le charme de Nesbit. La jeune femme ne l’aime pas vraiment, mais, affublée de cadeaux incessants de

Détail d’une carte postale d’un camp de pêche sur la Ristigouche (probablement le camp Harmony), dont les plans ont été conçus par Stanford White, 1910. Collection : M. Goudreau Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] la part du riche prétendant, elle consent à l’épouser en 1905. Thaw est follement jaloux de White. Sa haine est telle qu’elle mène à ce tragique évènement de cette soirée d’été. Selon le livre souvenir de Matapédia, Harry Thaw est à la pêche au saumon sur la Ristigouche quelques semaines avant le drame. Lui et sa femme Evelyn Nesbit seraient propriétaires d’un camp de pêche conçu par l’architecte Standford White lui-même.

L’assassinat de Stanford White

Le meurtre de ce célèbre architecte a lieu dans le jardin surélevé du Madison Square Garden à New York, un édifice qui a été l’une de ses plus grandes réalisations. Le soir du 25 juin 1906, alors qu’il assiste à une performance musicale, Stanford White est brutalement assassiné par Harry Kendall Thaw. L’affaire est d’abord qualifiée de « crime du siècle » dans les journaux américains, pour ensuite être qualifiée de « procès du siècle » à cause des détails choquants qui exposent le comportement moral et sexuel pervers de certains des hommes les plus riches de New York. Grand consommateur de cocaïne, Harry Thaw se présente au Madison Square Garden armé d’un révolver. S’éloignant de Nesbit qui l’accompagne, Thaw se dirige vers la table de Stanford White, sort soudainement son arme et lui tire trois balles dans la tête. Il est vite arrêté et cité à procès.

Plusieurs œuvres inspirées de cette affaire Livres : -The Traitor (Harry Thaw, 1926) -The Architect of Desire: Beauty and Danger in the Stanford White Family (Suzannah Lessard, 1996; l’autrice est une descendante de Stanford White) -American Eve (Paula Uruburu, 2008) -Eve sur la balançoire : conte cruel de Manhattan (Nathalie Ferlut, 2013) -The girl on the velvet swing (Simon Baatz, 2018) Film : -La fille sur la balançoire (disponible en ligne) et sa version originale The Girl in the Red Velvet Swing (1955, réalisation : Richard Fleischer)

Le procès de Harry Thaw

D’abord, il faut savoir que Harry Thaw est riche, très riche. Sa famille obtient les services des meilleurs avocats du pays. Elle va même jusqu’à financer une pièce de théâtre et un film qui sont basés sur des faits de l’affaire, mais au terme de laquelle l’accusé est acquitté. Voulant influencer l’opinion publique contre Stanford White, le procès devient davantage celui de la victime que celui du meurtrier. L’influence de la richissime famille Thaw est telle que le premier procès, qui a lieu en 1907, ne peut établir un verdict de culpabilité. Selon un journaliste du New York Times, « l’affaire Thaw corrompt la justice, c’est un scandale »1. Le deuxième procès a lieu l’année suivante et, cette fois, sur l’avis de ses avocats, Thaw plaide l’aliénation mentale temporaire. Il est par la suite interné dans un hôpital psychiatrique à New York d’où, quelques années plus

tard, il réussit à s’enfuir et à entrer au Canada. Après négociation, il retourne à New York où un tribunal le déclare, en 1915, « sain d’esprit ». Thaw est libre, mais son comportement violent lui attirera plus tard des ennuis. Après le meurtre de White et la libération de Thaw, Evelyn Nesbit divorce en 1915. Toute cette affaire a nui à la jeune femme, car le public la blâme pour ce crime alors qu’on la compare à Ève, celle qui a provoqué la perte du paradis d’Adam.

L’héritage de cette cause célèbre

Comme mentionnée plus haut, cette affaire, mettant en cause des hommes riches et influents de New York et une jeune femme d’une grande beauté, a alimenté la presse américaine. Il en a résulté la publication de plusieurs livres et la réalisation de films dont un avec des vedettes d’Hollywood. Un excellent documentaire a aussi été produit sur la vie et l’œuvre de Stanford White, The Treasures of New York – Stanford White (2014), qui peut être visionné en ligne (en anglais). Note

1. Jacqueline B. Beaulieu et Georgette S. LeBlanc, Matapédia racontenous… 1903-2003, Matapédia, 2003, p. 618.

Stanford White, 1895; Evelyn Nesbit, vers 1900; et Harry Kendall Thaw, 1910. Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, D.C. 20540 USA [22]

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VISIONNEZ LE DOCUMENTAIRE SUR LA VIE ET L’ŒUVRE DE WHITE (EN ANGLAIS)


[DOSSIER]

DEUX FRÈRES AVOCATS, PUIS JUGES : JEAN-MARC ET ROCH ROY Quelques souvenirs, écrits avec amour, sur deux demi-frères qui n’étaient certes pas banals! J’étais de 30 ans plus jeune qu’eux, aussi l’évocation sera-t-elle celle d’une petite sœur, et non un relevé d’archives judiciaires.

Sœur Bernadette-Marie Roy

Demi-soeur de Jean-Marc et Roch Roy

Roch et Jean-Marc Roy, vers 1949. Collection famille Roy

«

Nous avons été élevés par un père extrêmement bon… » Cette phrase, j’ai entendu Roch la dire et la redire… En ce temps-là, l’instruction n’est pas le fait de tous, mais Sasseville Roy entend en faire bénéficier ses fils. Et une fois révolue la période de leurs études, il obtient qu’ils reviennent tous en Gaspésie, pour œuvrer au développement de la péninsule. À cette époque, l’argent ne coule pas à flot et pour faire instruire ses garçons, Papa est prêt à tout, même à se sacrifier au besoin. Établi définitivement à Gaspé en 1936, il travaille pour le ministère de la Colonisation. C’est donc sous cette égide, avec en perspective l’idéal du développement humain, social, économique, scolaire, que grandissent ses quatre garçons, Paul-Émile, Jean-Marc, Roch et Philippe. Pendant les années d’adolescence des deux inséparables du milieu de la fratrie, Sasseville Roy est député fédéral et donc absent durant les sessions de la Chambre des Communes. Comment vont se comporter Jean-Marc et Roch, non dépourvus d’espièglerie, peu enclins

à la discipline? Il faut pourtant qu’ils réussissent leur cours classique… Sasseville décide de les placer comme pensionnaires, à deux pas de la maison, sous la houlette vigilante des Pères Jésuites. Est venu ensuite le temps de l’université : à Laval, ensemble, les frérots décrochent leur diplôme de droit et passent le barreau. Jean-Marc ouvre ensuite son bureau à Chandler, avec résidence à Sainte-Adélaïdede-Pabos; Roch s’établit à Gaspé.

Une cause passionnante

L’un des deux frères (malheureusement, je ne sais pas lequel, je ne fais que relater un lointain souvenir d’enfance) a un jour à défendre la cause la plus passionnante pour un avocat : une cause de meurtre. Cause passionnante, même si le cas est tragique, car il s’agit de remporter la défense… C’est en élaborant son plaidoyer avec notre père que le jeune avocat monte le dossier. Ici encore, je dois demander l’indulgence des lecteurs : je ne sais de quel meurtre il s’agissait, mais je me souviens que Papa m’a raconté que mon demi-frère a misé sur le fait que le meurtre était passionnel, commis par un homme qui avait tué l’amant de sa femme. Et il a si bien présenté son argumentation, qu’il a gagné, en plaidant coupable. À cette époque, la peine de mort est encore en vigueur; Papa était alors soulagé de savoir que son fils avait sauvé la vie de l’accusé, qui avait échappé à la pendaison.

Jean-Marc (1923-1997), le fougueux Jean-Marc Roy alors qu’il est étudiant, 1943. Collection famille Roy

De tempérament différent, les deux frères ont une manière différente Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] de réagir. Jean-Marc est passionné, fougueux. En tant qu’avocat, il prend les causes de ses clients très à cœur, joue le tout pour le tout. Lorsqu’il plaide, on le voit s’arracher la cravate, mettre un pied sur une chaise, s’emporter, interpeller le juge à voix très haute : « Comment, Votre Honneur, allez-vous condamner cet homme qui…, qui…? ». Doué d’une mémoire remarquable, on dit qu’il sait par cœur non seulement le Code, mais aussi la Jurisprudence. Est-ce pour mettre à profit ses talents qu’on le fait passer de l’autre côté de la barrière? Il est assez vite nommé procureur de la Couronne, selon le titre en usage à l’époque, et donc obligé de prendre pour l’autre partie…

« Que faites-vous ici, ma tante? »

En 1970, Jean-Marc est nommé juge à la Cour provinciale. Il juge habituellement à Percé, mais est parfois appelé à une autre Cour. Un jour, c’est à Sainte-Anne-des-Monts. Il faut d’abord dire que nous avons à

Jean-Marc Roy à la cour de Percé, fin des années 1980. Collection Rachel Roy

Cap-Chat une tante, sœur de Papa, veuve, haute en couleurs : tante Marie-Joseph, qui demeure alors sur sa maison de ferme, dans les « Petits-Fonds ». Comme elle porte le nom de son mari, sa parenté avec les Roy ne paraît pas. Arrivant au tribunal, Jean-Marc la reconnaît, assise, attendant de comparaître. « Qu’est-ce que vous faites ici, ma tante? » Et elle de répondre : « C’est mon voisin qui a déplacé la clôture, il a pris une partie de mon terrain… ». Histoire classique! Tante Marie-Joseph est appelée à son tour et présente sa défense sans avocat. L’autre partie s’exprime avec force… mais le juge trouve le cas limpide : « Rendez à Madame le terrain qui lui appartient. ». Le sens de la famille du deuxième de mes demi-frères a porté un autre fruit auquel nous goûtons encore : il a fait rédiger la généalogie familiale par l’Institut Drouin.

Roch (1924-1985), le réfléchi

Roch Roy, vers 1945. Collection famille Roy [24]

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Dans les réunions de famille, ces caucus que Papa rassemble parfois le soir entre lui et ses quatre garçons, la parole est haute et abondante. Tous ont tant à dire! S’agit-il de questions importantes? Roch, lui, se tait, écoute, analyse, réfléchit. À la fin, quand ses frères ont étalé tous leurs arguments, il prend la parole à son tour, présente

sobrement la situation et donne la solution, la plus sage, la plus réaliste…

Engagement en éducation

Roch est longtemps avocat avant d’être à son tour nommé juge au début de 1978. Parallèlement, il laisse également sa marque en éducation. À ce propos, une de ses réparties m’a été rapportée : dans un village, les gens se plaignaient de tout ce qui était fait pour envoyer les jeunes à l’école, disant que cela ne donnerait que des « chômeurs instruits ». Roch répondait seulement : « Le temps passe plus vite quand on sait lire… ». « En 1973, la Fédération des Commissions scolaires de la province de Québec lui remet un certificat de mérite pour sa contribution à l’éducation, tant au niveau élémentaire, secondaire que collégial. Quatre personnes seulement dans la province de Québec ont droit à cet hommage spécial. À ce moment, Me Roy a œuvré pendant plus de quinze ans dans le domaine de l’éducation. Entre autres activités, il a siégé au Conseil d’administration des Commissions scolaires de la province de Québec. Au début des années 1960, il est l’un des principaux auteurs de l’Association des commissions scolaires de la Gaspésie. Il est président de la Commission scolaire régionale de la Péninsule à partir de


[DOSSIER] Infraction à la loi ou péché d’ange?

Roch Roy déguisé en César lors d’une pièce de théâtre au Petit Séminaire de Gaspé, vers 1944. Collection famille Roy

sa fondation jusqu’en 1972. L’abbé Jude Hughes, directeur du Petit Séminaire de Gaspé et premier directeur général du Cégep, qui l’a bien connu, s’exprimait comme suit : « Si la Régionale de la Péninsule est dotée d’un réseau complet de polyvalentes bien équipées, cela est redevable en bonne partie aux années de travail acharné de Me Roy pour faire reconnaître par le ministère de l’Éducation les besoins particuliers de notre population.» 1.

Ah! Ces avocats qui savent nous répondre si souvent, quand on a une bonne idée : « Ce n’est pas légal… », observent-ils toujours la loi? Sans doute, oui… Mais, s’il est réfléchi, calme, Roch n’est pas lent. Ses réactions, ses réflexes sont rapides et sûrs. Notamment au volant de son auto, où il a aussi le pied lourd… sur l’accélérateur. Comme commissaire de la commission scolaire, il doit aller à Québec chaque semaine chercher les salaires du personnel. Un peu plus de 430 milles pour l’aller seulement, soit une journée de trajet ou, dans son cas comme dans celui de Papa, une nuit. Pas de temps à perdre! Il lui arrive de faire le voyage en quatre heures, oui, quatre, en roulant, ou en volant... C’est du moins ce qu’il me disait, avec un grain de sel peut-être. Le seul danger était d’attirer l’attention des policiers…

de médecine par une spécialité en pathologie. Au cours de sa brillante carrière, il a réalisé quelques autopsies et a témoigné en cour comme pathologiste. Cinquante ans après le décès des bons amis Camille Pouliot et Sasseville Roy, on peut constater la continuité du service rendu à la péninsule par la génération qui les a suivis. Un arbre ne grandit que par la sève qui monte de ses racines… Pour en savoir plus sur Sasseville Roy, consultez les deux articles parus dans le Magazine Gaspésie; novembre 2016, vol. 53, no 3, et novembre 2017, vol. 54, no 3. Note

1. Bernard Bélanger, « Décès du juge Roch Roy, Le départ d’un bâtisseur… », Le Pharillon, octobre 1985.

Héritiers de Sasseville : bonté et dévouement

Il faudrait encore évoquer le sens humain de Roch, celui de mes demifrères que j’ai le plus côtoyé, puisque nous étions voisins. J’ai toujours trouvé chez lui bonté, patience. Il était perspicace et ses conseils m’ont aidée. Je les admirais, lui et ses frères! Ils ont été des « bâtisseurs ». L’aîné des quatre, Paul-Émile, était le bras droit de Papa en construction de routes; le cadet, Philippe, a poursuivi ses études

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[DOSSIER]

Palais de justice de New Carlisle, 1925-1930. Musée de la Gaspésie. P169 Collection cartes postales

ET LES FEMMES? Inexistantes pendant longtemps dans les métiers de policière ou d’avocate, les femmes sont aussi peu présentes, ou du moins sont-elles moins marquantes, comme criminelles. Lors de nos recherches, divers cas nous sont apparus dont nous faisons part ici, démontrant par le fait même quelques particularités féminines.

Marie-Josée Lemaire-Caplette

Rédactrice en chef

Une voleuse se fait passer pour un homme

Xavier Côté commet un vol par effraction dans la demeure de Mme John-Thomas Molson à Métis en 1918. Il s’empare de divers ustensiles en argent et en or, de nappes et autres petits objets totalisant 50 $. Comment le délit en est-il venu à faire les manchettes nationales? C’est à la prison de Rimouski que la vérité éclate : Xavier Côté est en fait une femme du nom d’Eugénie [26]

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Côté. Habillée avec des vêtements masculins et modifiant son nom, elle se fait passer pour un homme. Alors en temps de guerre, la population commence par la défendre. Elle a honoré son devoir patriotique en exerçant le métier de draveur dans une scierie gaspésienne, réussissant à se faire engager sous son identité masculine. Puis, on découvre qu’elle a d’autres vols à son actif, dont celui commis chez une veuve à MontJoli. Elle a donc tenté d’échapper

à la justice. S’habiller en homme constitue également une infraction. Eugénie Côté réussira à s’échapper de prison, mais sera retrouvée deux jours plus tard. Elle sera ensuite transférée à la prison de Kingston où elle portera des habits féminins et devra apprendre à coudre.

Un accouchement en prison

Le 17 juillet 1930 à la prison de Percé est baptisé l’enfant de Mlle Element. Cette courte affirmation


[DOSSIER] nous apprend d’abord qu’un espace y est réservé aux femmes. En effet, dans le Septième rapport des inspecteurs des prisons et asiles pour la province de Québec de 1874-1875, Édouard Moreau visite les institutions carcérales gaspésiennes et y précise, pour celle de Percé, que des compartiments sont réservés aux femmes dans un quartier de la prison. Incarcérée en attente de son jugement, Mlle Element est accusée d’inceste pour avoir eu des rapports intimes avec son frère. Dans le compte rendu du procès, on comprend qu’ils ont été adoptés. Plus âgé, le frère a quitté le domicile alors que la sœur était encore jeune, et ils ne se sont ensuite revus qu’à l’âge adulte. Mlle Element sera libérée, aucune consanguinité n’ayant pu être établie.

Les tenancières de bordels

Dans les années 1930 et 1940, la Gaspésienne Paulette Déry sera tour à tour prostituée et gérante de bordels à Montréal. Également « tenancière de paille », elle se fait arrêter à la place de la propriétaire une bonne dizaine de fois. Paulette Déry témoignera lors de l’importante enquête Caron en 1950, portant sur « la tolérance par le corps policier de la prostitution et du jeu à Montréal ». Remerciements à Alexander Reford pour les informations concernant le cas d’Eugénie Côté.

Extrait de la transcription de l’interrogatoire d’un témoin à propos de l’affaire Element, 1930. BAnQ Gaspé. TL167,S1,SS1

Juge à la Cour suprême Dans un tout autre registre, soulignons la nomination de l’honorable Suzanne Côté comme juge à la Cour suprême du Canada en 2014. Native de Cloridorme, elle exerce comme avocate dans la région de Gaspé pendant huit ans en plus de s’impliquer dans diverses organisations locales telles que la Chambre de commerce de Gaspé, celle de la Gaspésie ainsi que la Société historique de la Gaspésie, maintenant devenue le Musée de la Gaspésie. Elle travaille ensuite dans de prestigieux cabinets montréalais, se spécialisant dans les litiges civils et commerciaux. Suzanne Côté est nommée fellow du American College of Trial Lawyers en 2005 et reçoit la distinction Advocatus Emeritus remise par le Barreau du Québec en 2011. Cette Gaspésienne est la première femme venant d’un cabinet privé à être nommée directement à la Cour suprême du Canada.

L’honorable Suzanne Côté. Photo : Philippe Landreville, photographe Collection de la Cour suprême du Canada Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[PHOTOREPORTAGE]

Extrait de l'avis de recherche de Jacques Mesrine, émis le 3 juillet 1969. C’est probablement à la suite de la diffusion de cet avis partout dans la province que Mesrine se rend à Percé pour fuir. Collection patrimoniale de la Sûreté du Québec

P

DES CAS TRISTEMENT CÉLÈBRES

our des raisons différentes, plusieurs affaires judiciaires liées à la Gaspésie ont fait les manchettes et sont devenues très connues. Pensons d’abord à l’homicide des cousines Maud (15 ans) et Marguerite (17 ans) Ascah qui a ébranlé tout le Québec. Le drame se déroule le 31 août 1933 sur la plage de Penouille. Le Soleil de l’époque écrit : « On se trouve en face d'un double meurtre atroce, le plus abominable qui ait jamais été perpétré dans la province [...] ». Nelson Phillips sera accusé du crime, puis acquitté. D’autre part, des rumeurs lient les meurtres à la contrebande d’alcool, mais la preuve n’a jamais été établie. [28]

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Enfin, le roman Les fous de Bassan d’Anne Hébert (prix Fémina 1982) a certainement contribué à « populariser » cette affaire dont les similitudes sont frappantes, quoique l’autrice déclare son histoire purement fictive. Dans cet autre cas, c’est le criminel qui est fameux! Fuyant Montréal, le Français Jacques Mesrine et sa conjointe sont de passage à Percé en 1969, pensant pouvoir s’embarquer pour l’Europe. Ils y seront incarcérés pour meurtre. Acquittés, ils se réfugieront ensuite au Texas. On ne peut passer sous silence une des histoires judiciaires les plus connues au Canada : celle de Wilbert Coffin qui a contribué à l’abolition de

la peine de mort au pays. Accusé du meurtre de trois chasseurs américains à Gaspé en 1953, Coffin est condamné et pendu le 10 février 1956 à la prison de Bordeaux de Montréal. Encore aujourd’hui, son innocence ou sa culpabilité soulève les débats vu l’absence de preuves directes. Le journaliste Jacques Hébert publie deux livres, en 1958 et 1963, qui soulèvent le doute sur la culpabilité de Coffin et qui engagent un débat public sur la question de la peine de mort. À la suite de ses écrits, une commission d’enquête est mise sur pied pour faire la lumière sur le procès. Le cas refait surface dans les années 2000 lors d’une révision judiciaire, mais aucune conclusion n’en ressort.


[PHOTOREPORTAGE] 1

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1. Les enquêteurs Henri Doyon, Wilfrid Poussard et Jean-Charles VanHoutte sur le balcon du poste de police de Gaspé, 1947. Ce poste servira jusqu’en 1960. Doyon et VanHoutte se pencheront sur l’affaire Coffin en 1954. Collection patrimoniale de la Sûreté du Québec.

2-3-4-5. Différentes pièces à conviction utilisées lors du procès de Wilbert Coffin, été 1954. Photos : Sûreté du Québec Musée de la Gaspésie. P123 Fonds Georges-Étienne Blanchard

2. Camionnette Chevrolet utilisée par les Américains Eugene Lindsey (45 ans), son fils Richard (17 ans) et son ami Frederick Claar (19 ans). 3. Couteau à usages multiples appartenant à Richard Lindsey. Wilbert Coffin a affirmé l’avoir reçu en cadeau. 4. Chemise de Richard Lindsay, avec trois impacts de balle. 5. Carabine retrouvée chargée non loin du corps d’Eugene Lindsey. 6. Pique-nique familial des Ascah quelques jours avant le drame, août 1933. À droite à l’arrière, on aperçoit Marguerite et Maud Ascah. Collection Dorothy Phillips Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER]

Vue du village de Grande-Vallée, vers 1920-1930. Musée de la Gaspésie. Collection cartes postales. P169/11

LES TITRES DE PROPRIÉTÉ : DES LOIS EXCEPTIONNELLES POUR UN TERRITOIRE D’EXCEPTION L’éloignement de la Gaspésie des grands centres urbains et l’absence de voies de communication adéquates ont exigé des législateurs du 19e et de la première moitié du 20e siècle des lois répondant aux besoins particuliers des occupants de ce vaste territoire afin de protéger adéquatement leurs titres de propriété. Nous serons à même de constater que le manque de notaires ayant élu domicile en Gaspésie, à cette époque, a aussi contribué à ce que des statuts législatifs d’exception soient promulgués.

Jacques Bouchard Notaire honoraire

L

’acte concernant les titres de propriété dans Gaspé de 1824 nous apprend dans son préambule, « qu’il convient de rendre valides certains actes ou conventions par écrit […] sous seing privé, et d’une manière régulière, dans le district de Gaspé (où il ne résidait pas de notaires publics à certaines époques), et d’en confirmer la validité ». Voyant le jour pour pallier le manque de notaires, cette loi stipule que tout contrat privé passé de bonne foi avant le 19 mars 1824 peut être soumis à une procédure judiciaire, [30]

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ce qui implique nécessairement l’intervention d’un juge, par exemple un contrat pour la vente d’une maison, aussi bien qu’un contrat de mariage. L’objectif de cette loi est de pouvoir enregistrer ledit contrat afin de le rendre plus aisément accessible au public. Ainsi, elle permet de faciliter, entre autres choses, la certitude des titres de propriété et par le fait même d’être ultérieurement en mesure d’en délivrer une copie comme si c’était une copie authentique d’un acte de la même nature passé devant un notaire.

Un seul notaire en Gaspésie

Toutefois, cette loi d’exception ne pourrait être appliquée s’il devait y avoir deux notaires résidant et pratiquant dans le district de Gaspé au moment où l’acte a été rédigé et signé. L’exigence de résidence d’au moins deux notaires est incluse dans la loi afin d’assurer un service adéquat à la population du district judiciaire. Dans les faits, il semblerait que seul le notaire Martin Sheppard aurait pratiqué dans ledit district de Gaspé de 1825 à 1864. Celui-ci aurait


vainement effectué des démarches en 1826, puis en 1832 (15 ans avant la première loi d’organisation du notariat datant du 28 juillet 1847) afin que le district de Gaspé soit régi par les mêmes règles que celles de ses confrères des autres districts de ce qui est alors le territoire du Bas-Canada.

Des habitudes bien implantées

La procédure implantée en 1824 ne connaît certainement pas un grand succès, puisque le 5 avril 1869 est sanctionné un texte de loi complémentaire qui, à toutes fins pratiques, accorde l’amnistie au manquement des citoyens qui ont oublié, omis ou négligé de publier leurs titres de propriété selon la procédure judiciaire implantée précédemment, en les autorisant à simplement déposer leurs actes aux bureaux destinés à cette fin. La nature humaine étant ce qu’elle est et les habitudes prises par les Gaspésiens de cette époque de rédiger eux-mêmes, ou par l’entremise des curés, leurs documents étant bien enracinées, il ne faut pas s’étonner que la chose n’ait pas été aisée à modifier. Ainsi, le

23 février 1875, le législateur sanctionne le texte législatif pour rendre valides certains actes juridiques, notamment les actes de vente immobilière et documents semblables exécutés dans le district de Gaspé. Rappelons que ce dernier ne sera scindé en deux qu’en 1939 lors de la création du district de Bonaventure. Cette législation maintient le fait que les actes non notariés demeurent valides malgré le fait qu’il y ait deux notaires résidant et pratiquant dans le district qui comprend alors l’ensemble de la Gaspésie. Puis, en 1888, est mise en vigueur une procédure semblable à celle de 1824, pour les actes du district de Gaspé exécutés après le 1er mai 1840, étendant ainsi la période où le contrat privé peut être enregistré.

Toujours des exceptions un siècle plus tard

Les lois d’exception dites « de Gaspé » ne seront formellement abrogées qu’en 1953. Il aura fallu plus d’un siècle pour que le législateur donne suite aux requêtes du notaire Sheppard et que les actes qui, comme ailleurs au Québec, doivent être reçus devant notaire le soient également pour la

Seigneurie Grande-Vallée des Monts, comté de Gaspé-Nord, 1938. Jules-Paul Gastonguay BAnQ Québec. Fonds Ministère des Terres et Forêts. E21,S555,SS1,SSS20,PG.5D

Gaspésie, ou du moins le croyait-on! Pour mieux comprendre les nombreuses particularités du territoire gaspésien, il n’est certainement pas négligeable de mentionner un autre texte législatif concernant, notamment, le cadastre de la Seigneurie de la Grande-Vallée dans le secteur nord

Extrait d’un des premiers actes notariés par Martin Sheppard, et par le fait même, du district de Gaspé, 1825. BAnQ Rimouski. CN103,S1 Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER]

Quelques-uns des notaires en Gaspésie Nom, lieu et années d’exercice Martin Sheppard New Carlisle, 1825-1879

Hector Trépanier New Carlisle, 1864-1903

Delphis-Victor Pelletier Percé, 1872-1880

Joseph-Guillaume Lebel New Carlisle, 1868-1880

Alphonse-Paul-Omer Dumais Percé, 1866-1913

Charles-Édouard Alleyn Chandler, 1916-1956

Louis-Joseph Riopel New Carlisle, 1869-1873

Yves Gosselin Carleton-sur-Mer, 1867-1939

Armand Vaillancourt Gaspé, 1953-1961

Jean-Baptiste-Félix Painchaud Gaspé, 1849-1889

de la Gaspésie. Notons que le cadastre originaire de cette partie du territoire gaspésien est déposé le 17 avril 1925 et qu’il est entré en vigueur le 1er août de la même année. Le 11 mars 1948 est donc sanctionnée la Loi relative aux titres de propriété dans la Gaspésie. Cette loi précise que pour contrer l’incertitude quant aux titres de propriété dans certains districts, notamment celui de Gaspé-Nord où se situe la Seigneurie de Grande-Vallée, le ministre est autorisé à faire dresser des plans et livres de renvoi révisés. En d’autres termes, opérer une rénovation cadastrale. Mais ce qui retient davantage l’attention est le fait que l’article 4 de cette même loi autorise également le ministre à délivrer « un certificat de propriété à tout occupant de l’immeuble avec ou sans titre, même s’il n’est que l’administrateur ou simple exploitant. ». Ainsi donc, ce certificat a pour effet de corriger d’office les vices de titre qui ont pu se produire antérieurement.

Note : Les notaires recensés ici sont ceux dont le greffe a été déposé à BAnQ. Lorsqu’un notaire cesse ses activités, il peut céder son greffe à un collègue pour une durée maximale de 100 ans ou le déposer à la Cour supérieure. Celle-ci le conserve pendant 50 ans, pour un maximum de 100 ( jusqu’en 2007, c’était 100 ans), puis le verse à BAnQ.

Évidemment, une procédure de publication est prévue et un délai raisonnable est également établi avant de délivrer un tel certificat de propriété. Cependant, force est de constater qu’une telle manière de procéder est tout à fait exceptionnelle. En d’autres termes, le législateur fait fi des règles de la prescription acquisitive prévue au sein du Code civil du Bas-Canada qui réfère aux tribunaux (la Cour supérieure) le soin de corriger les vices de titre de propriété au profit d’une prescription acquisitive administrative ne nécessitant plus le recours aux tribunaux. Pour le citoyen, cette manière de procéder facilite énormément la régularisation des titres de propriété tout en réduisant considérablement les coûts pour ce faire.

Des particularités reconnues dans le Code civil

L’article 848 du Code civil du Bas-Canada, entré en vigueur dès 1866, reconnaît également la

Signature de Martin Sheppard, premier notaire en Gaspésie, 1825. BAnQ Rimouski. CN103,S1 [32]

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spécificité particulière du territoire gaspésien. D’ailleurs, l’un de ses articles est fort éloquent : « 848. Des dispositions additionnelles et particulières existent quant au district de Gaspé, pour y obvier au manque de notaires dans la réception des testaments comme des autres actes. » Malgré le fait que cet article se retrouve dans la section traitant plus particulièrement des testaments, le législateur prend bien soin de préciser qu’il s’applique également aux autres actes. Contrairement à la loi de 1953 qui a abrogé les lois d’exception dites « de Gaspé », ce n’est que 27 ans plus tard que l’article 848 du Code civil du Bas-Canada a fait l’objet d’une révocation par l’effet de l’article 3 de la Loi modifiant diverses dispositions législatives, afin que le tout puisse devenir cohérent et conforme aux autres régions de la province de Québec. Ainsi donc, encore de nos jours, il est possible de retrouver des actes privés qui ont été conclus en Gaspésie tout à fait légalement alors que le Code civil du Bas-Canada exigeait la forme notariée dans toutes les autres régions de la province de Québec et que ces actes soient tout à fait valides s’ils ont été conclus antérieurement au 1er juin 1980.


[DOSSIER]

Le Baker’s Lodge, lieu de résidence de Kingsley Carter et lieu du meurtre, entre 1925 et 1935. Le bâtiment à gauche est l’hôtel Baker. Musée de la Gaspésie. Collection Abbé Grenier. P288/48

QUAND LES ÉLÉMENTS DE PREUVE TOMBENT UN À UN : LE CAS DE KINGSLEY CARTER Au début des années 1930, la Grande Dépression qui a suivi le krach de 1929 est en cours; la contrebande d’alcool vit ses heures de gloire. Maurice Duplessis prend le pouvoir au Québec en août 1936. À Gaspé, Kingsley James Carter, 44 ans, homme d’affaires prospère et ancien maire de la ville, occupe des postes clés dans toutes les sphères politiques et socio-économiques de la région. Dans la nuit du 20 novembre, il tue Arnold Morgan de sang-froid.

Raymond Laflamme

Historien amateur, originaire de Saint-Georges-de-Malbaie

L

e 19 novembre 1936, Carter a bu toute la journée et son épouse Elsie Blanche Patterson demande à leur ami le Dr Abraham Ginsherman de venir surveiller son mari, car il a consommé un peu trop d’alcool à son goût. Ginsherman passe une partie de la soirée avec Carter. William « Billy » Baker se joint à eux. Ce dernier est le fils de Walter Baker, propriétaire de l’hôtel Baker. C’est le même William que celui qui prêtera sa

camionnette à Wilbert Coffin en 1953. Vers minuit, le groupe de trois hommes décide d’aller à l’hôtel. Kingsley Carter veut parler à Walter Baker. Sur place, Carter est présenté à Arnold Morgan, jeune homme de tous métiers, âgé de 30 ans et habitant de Douglastown, qui est attablé buvant de la bière. Ce n’est pas un colosse, mais il a fait de la boxe et on le surnomme « Flash Morgan » à cause de la

rapidité de ses poings. « Ah! C’est toi Flash Morgan » de s’exclamer Carter et les exploits de batailleur de Morgan sont racontés à un Carter éméché. Pendant près de deux heures, ils boivent quelques bières à l’hôtel. Tout se passe bien entre les deux hommes. Vers 2 h du matin, Kingsley Carter invite Arnold Morgan chez lui, au Baker’s Lodge, car il a du whiskey et du rhum à la maison. Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] Le meurtre

À 3 h 50 le matin du 20 novembre, le caporal Edgar Saint-Pierre de la Police montée du Canada entend cogner à sa porte. C’est une Mme Carter toute essoufflée qui se tient devant l’entrée : « Venez vite, il y a un étranger du nom de Morgan à la maison et il ne veut pas s’en aller. Mon mari dort et je crains qu’il y ait du trouble s’il se réveille. ». Le caporal s’habille et part tout de suite vers la demeure de Carter, située à quelques coins de rue. Il entre en premier, suivi de Mme Carter. « Où est-il? » demande Saint-Pierre en s’avançant vers le bureau. Il voit alors Kingsley Carter se diriger vers lui : « Il est là, il est mort, c’est moi qui l’ai tué » déclare calmement Kingsley Carter. Saint-Pierre croit que Carter bluffe et ne prend pas la chose au sérieux. « Il n’est pas mort, il est ivre et est tombé » de répliquer Saint-Pierre. « Non, vous pouvez être assuré que cet homme est mort. Je l’ai tiré à trois reprises, deux fois alors qu’il était debout, et une fois quand il gisait sur le plancher, afin d’être bien certain qu’il soit mort. ».

Kingsley J. Carter devant la résidence familiale. Collection Fabien Sinnett [34]

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Carter présente son révolver au caporal Saint-Pierre et lui dit : « Prenez cette arme et amenez-moi ». Il est alors environ 4 h 15 du matin. Bizarrement, Kingsley Carter ne mentionne pas les motifs pour lesquels il a tiré sur Arnold Morgan; il est d’un calme déconcertant. La scène de crime ressemble à première vue à une exécution. En réalité, quatre balles ont été tirées, la dernière balle est entrée à la base du cou lorsqu’il gisait étendu au sol et a pénétré le parquet de bois.

L’arrestation

Le caporal Edgar Saint-Pierre fait les constatations d’usage. Il demande à Carter de venir avec lui pour chercher un médecin et interdit à Mme Carter de pénétrer dans le bureau. C’est le Dr Abraham Ginsherman qui s’y rend, mais ce dernier ne veut pas confirmer la façon dont Morgan est décédé, puisque c’est au coroner de le faire. Le Dr Ginsherman demande de faire venir le Dr Léon Pelletier, qui arrivera vers les 5 h 30. Il constate

Arnold Morgan sur le pont d’un navire, entre 1930 et 1936. Musée de la Gaspésie. Collection Marcel Lamoureux. P77, 83.16.151.142

la mort de Morgan et détermine qu’elle est survenue depuis moins de deux heures. Après le départ du Dr Pelletier, Kingsley Carter mentionne au caporal Saint-Pierre : « Finalement, j’en ai tué un, un bon nombre d’autres devraient être tués autour d’ici à Gaspé. ». À la suite d’une discussion en privé avec le Dr Ginsherman, Carter se rétracte et déclare plutôt à Saint-Pierre avoir agi en légitime défense. Le coroner Eugène Rioux de Rivière-au-Renard arrive accompagné du chirurgien Cyrias BellesIsles vers 8 h 30. Le caporal SaintPierre fait venir les constables Genest et Chapados de la Police montée pour garder la maison et avoir un œil sur Carter. Ce dernier va se coucher dans sa chambre au deuxième étage. Le caporal informe ensuite le chef Rosario Lemire de la Police provinciale de Québec du crime commis. On dépêche le détective Léopold


[DOSSIER]

Le constable J.-Léopold Châteauneuf de la Police provinciale de Québec, qui dirige l’enquête et mène les interrogatoires. Il est tué en 1937 lors d’une fusillade, rue Saint-Jean à Québec, durant une perquisition qui impliquait les dangereux fugitifs Honorat Bernard et Arthur Fontaine. Association des policiers retraités de la Sureté du Québec

Châteauneuf pour prendre en charge l’enquête et les interrogatoires; il arrive à Gaspé dans la soirée. À son réveil, vers 11 h 30 du matin, Carter est placé en état d’arrestation de façon officielle.

L’enquête du coroner

L’enquête du coroner Eugène Rioux se tient tard dans l’après-midi du 20 novembre. Kingsley Carter raconte au coroner sa rencontre avec Morgan et leur soirée passée chez lui. Il dit s’être assoupi sur le sofa, ayant laissé Morgan seul dans son bureau. À son réveil vers 3 h 30 du matin, sa femme se querellait avec ce dernier. Il a alors accusé Morgan d’avoir tenu un langage grossier envers sa femme et d’avoir bu tout son alcool pendant qu’il dormait. Après s’être disputés, Carter est monté au deuxième, a pris son revolver et est redescendu, arme en main. Il a accusé Morgan d’avoir abusé de sa femme et d’avoir fouillé dans son bureau. Il lui a ordonné de ne pas bouger, ce que Morgan n’a pas fait; Carter a donc tiré à mort l’homme ivre. Il y a toutefois un hic dans son histoire. Les policiers affirment qu’il n’y a aucun désordre dans la pièce, aucun signe de lutte, ni de tiroirs ouverts. Le caporal Saint-Pierre a mentionné que Mme Carter, lors-

qu’elle est venue cogner à sa porte aux petites heures du matin, lui a déclaré que son mari dormait et qu’elle avait peur de ce qui pourrait arriver s’il se réveillait, car il était en boisson. Saint-Pierre informe aussi le coroner des aveux faits par Carter. À la suite de l’enquête, Kingsley James Carter est tenu criminellement responsable de la mort d’Arnold Morgan. Carter est conduit à la prison jusqu’à ce qu’il passe devant le juge pour l’enquête préliminaire. Dès le lendemain, le détective Léopold Châteauneuf prend les dépositions des témoins et interroge l’accusé et son épouse sur les circonstances qui ont mené au décès de Morgan. Le détective réquisitionne les services de Napoléon Gérard Jr, photographe de Gaspé, pour prendre des photos de la scène du crime et des environs, et ceux de l’ingénieur Augustin Brousseau de la voirie pour dresser les plans de la maison, des pièces ainsi que de la disposition du corps de Morgan à l’intérieur du bureau. Le 23 novembre, l’expert médicolégal Rosario Fontaine de Montréal arrive à Gaspé pour faire l’autopsie. Celui-ci est aussi un expert en balistique. À la suite de l’autopsie, le Dr Fontaine mentionne que Morgan avait un taux d’alcoolémie de 4,5 et était dans un état de grande ivresse.

Un criminaliste réputé Me Lucien Gendron est le meilleur criminaliste de son époque, sa réputation est à la hauteur de son talent. Respecté de tous, dans le domaine tant judiciaire que politique, professeur de droit criminel à l’Université de Montréal de 1928 à 1949, il cumule un nombre impressionnant de causes célèbres et victorieuses. C’est un expert des causes dites « perdues », connaissant à fond la psychologie des jurés et des témoins, expert dans l’art de semer le doute au sein même des témoins, Me Gendron est un orateur hors pair et fin plaideur. C’est un ami personnel de Maurice Duplessis. Me Lucien Gendron a réussi tout un exploit en 1934, réussissant à faire acquitter en appel, grâce à une question de forme, Nelson Phillips, de Peninsula (Penouille, maintenant Gaspé) qui avait avoué le meurtre de ses cousines Ascah.

L’enquête préliminaire

L’enquête préliminaire a pour rôle de définir si les preuves rassemblées par les procureurs de la Couronne sont suffisantes et valables aux yeux de la loi pour poursuivre l’accusé en justice, et non de déterminer la culpabilité de l’accusé. L’enquête se tient à Percé le 16 décembre 1936 et est présidée par le magistrat Joseph Fabien Bugeaud. Me Léonidas Cloutier est le substitut du procureur général à Gaspé et, pour la défense, Me Ross Drouin de Québec ainsi que Me Dominique Lévesque de New Carlisle (le père de René Lévesque). Plusieurs personnes présentes à l’hôtel Baker la veille du drame témoignent. Les plus importants témoignages sont ceux du caporal Edgar

Lucien Gendron, 1940. Photo tirée de : L'illustration nouvelle, 29 octobre 1940, p. 3. Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[DOSSIER] Saint-Pierre et de l’enquêteur Châteauneuf. Kingsley Carter ne témoigne pas. La défense s’oppose fortement à ce que la confession de Carter au caporal SaintPierre soit versée au dossier, mais le magistrat décide du contraire. Puisque la déclaration a été faite volontairement et librement sans que personne ne lui demande de s’expliquer, elle doit alors être admise. Carter est donc envoyé aux prochaines assises de la cour. Il sera transféré à la prison de Québec le 23 décembre 1936. Le 8 mai 1937, Me Ross Drouin plaide au palais de justice de Percé devant le juge Roméo Langlais de la Cour supérieure pour transférer le procès à Québec; le juge accorde le changement d’endroit. Les aveux de Carter au caporal Saint-Pierre sont en fait une très grosse épine dans le pied de l’accusé et l’argument de la légitime défense est boiteux. Toutefois, Kingsley Carter a d’excellents moyens financiers et il a engagé de bons et jeunes avocats de Québec, les frères Mark et Ross Drouin, issus d’une famille d’avocats et de politiciens. Fait remarquable, il engage également la firme d’avocats Gendron, Monette et Gauthier experts en droit criminel.

Le procès

Le procès de Carter va débuter le 15 juin 1937 au palais de justice de Québec devant l’honorable juge Lucien Cannon. Les procureurs de la Couronne sont Me Léonidas Cloutier,

L’arme utilisée est un pistolet Savage comme celui-ci.

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Photographie de la scène de crime au Lodge, 20 novembre 1936. La victime est couchée sur le tapis, la tête près du mur. Cette photo de scène de crime est la seule que nous ayons trouvée; datant des années 1930 et prise par le photographe Gérard, elle constitue une rareté historique, c’est pourquoi nous avons choisi de la publier. Photo : J. Napoléon Gérard Jr Collection Fabien Sinnett

substitut du procureur général à Gaspé ainsi que Me Antoine Rivard, qui sera associé en 1953 à l’affaire Wilbert Coffin en tant que solliciteur général de la province. Les avocats de la défense sont les frères Mark et Ross Drouin, assistés du criminaliste Lucien Gendron. Également présents, les douze jurés de langue anglaise ainsi qu’un traducteur en la personne de Me Lionel Roy. Kingsley Carter, plaidant non coupable, ne témoigne pas à son procès. Étant donné qu’il n’a pas témoigné lors de l’enquête préliminaire, on n’est donc pas en mesure de connaître les évènements qui ont mené au décès d’Arnold Morgan. Les procureurs ne peuvent le contre-interroger pour s’assurer de la véracité de ses dires. De plus, selon la loi, on ne peut faire témoigner Mme Carter contre son mari. Avant le témoignage du caporal Saint-Pierre, on doit faire une preuve sur voir-dire; le voir-dire vise l'admissibilité d'un élément de preuve et est mené en l'absence du jury. Le juge doit alors déterminer si des extraits de la conversation entre Mme Carter et Edgar Saint-Pierre incriminent ou non son mari. Si, oui, ils ne peuvent être soumis aux jurés. Il reste les déclarations des principaux témoins devant le détective

Léopold Châteauneuf en novembre 1936, déclarations qu’on peut utiliser pour les comparer à celles des versions qui seront déposées par ces mêmes personnes à la barre des témoins. Les avocats peuvent alors les contre-interroger pour les besoins de la cause. Malheureusement, l’enquêteur principal Léopold Châteauneuf est abattu en service lors d’une fusillade à Québec le 25 janvier 1937. En l’absence du témoignage de Châteauneuf, on ne peut mettre en preuve les déclarations incluses dans son enquête, c’est une perte énorme pour le dossier. Ainsi, on a un accusé qui mentionne avoir agi en légitime défense, mais qui ne veut pas témoigner pour clarifier les évènements et on a une épouse qui ne peut témoigner contre son mari. Il ne reste alors que la déclaration compromettante de Carter au caporal Edgar Saint-Pierre. Tous les témoins impliqués se rendent à Québec pour faire leur témoignage devant la cour. La version du caporal Edgar SaintPierre ne correspond pas à celle de Mme Carter lorsqu’elle vient cogner à sa porte pour lui demander de l’aide. Le témoignage du Dr Abraham Ginsherman agace le juge Cannon, ce dernier l’informe


[DOSSIER] qu’il ne tolère aucune réticence de la part des témoins; le médecin se souvient de tout sauf de la conversation en privé qu’il a eue avec Carter le matin du meurtre. Les avocats de la défense tentent alors de discréditer le témoignage de Saint-Pierre en ce qui a trait aux aveux. À la suite d’une brillante performance de Me Ross Drouin et du plaidoyer de Me Lucien Gendron, le doute est soulevé dans l’esprit des jurés. Ils ne peuvent s’entendre sur leur décision et ce, même après leur demande d’information au juge Cannon sur la culpabilité d’un accusé sous les effets de l’alcool. Le juge Cannon va dissoudre le jury et Carter subira un second procès; l’ancien maire restera par conséquent emprisonné jusqu’en novembre 1937. Les efforts déployés par ses avocats portent fruit malgré les aveux accablants de Carter, lui évitant ainsi une accusation d’homicide volontaire.

Le verdict

Connaissant maintenant la preuve qui sera soumise par la Couronne, qui est la même évidemment que celle présentée au premier procès, mais devant de nouveaux jurés, et considérant que tout ce qui s’y est dit ne peut être utilisé au second, les avocats élaborent une stratégie qui consiste à faire témoigner l’accusé. Puisque sa version ne peut être contredite, Carter doit alors convaincre les jurés de sa légitime défense, ce qu’il réussit à faire. Après deux heures de délibérations, le 26 novembre 1937, le jury acquitte Kingsley James Carter du crime dont on l’accuse. À la suite de son acquittement, Carter ne retournera plus habiter à Gaspé. Il acquiert une maison, avenue Western à Waterloo dans les Cantonsde-l’Est, n’allant à Gaspé que pour affaires. Le 10 avril 1939, Kingsley James Carter se suicide chez lui d’une dose massive de poison (strychnine). Il est enterré au cimetière protestant de St. Luke’s Church à Waterloo.

Pierre tombale d’Arnold Morgan, fils adoptif de Daniel Beaudin et de Symphorose Briand, au cimetière de Douglastown, 2015. Photo : Morris Patterson

VISITEZ VOTRE MUSÉE!

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[NOS ARCHIVES]

Charles Biard et sa femme à Percé, vers 1920. Musée de la Gaspésie. Fonds Ethel Cass

PERCÉ ET CAPE COVE : LA DIVERSITÉ DES ORIGINES La Gaspésie a de multiples origines. À une autre époque, les immigrants viennent principalement du grand empire qu’est la Grande-Bretagne. Ils quittent l’Irlande, l’Angleterre, l’Écosse et les îles anglo-normandes appelées Guernesey et Jersey pour s’installer dans la région. Charles Robin est celui qui ouvre la porte à l’immigration jersiaise en Gaspésie. Toutefois, d’autres arriveront aussi des colonies américaines. Certains quitteront après quelques années et d’autres s’installeront dans la péninsule. Grâce à un don de Jill Dumaresq et de sa tante Ethel Cass, le Centre d’archives a la chance de conserver des photographies de membres de ces familles immigrantes.

Marie-Pierre Huard

Archiviste, Musée de la Gaspésie

L

es villages de Percé et de Cape Cove (Cap d’Espoir) sont au centre de cette immigration diversifiée. Voyons de plus près quelques-unes de ces familles venues s’y installer au 19e siècle.

Famille Cass

Les membres de la famille Cass proviennent d’une des treize colonies, le Connecticut. Fidèles à la Couronne britannique, ils quittent le nouveau pays qu’est devenu les États-Unis. Direction la colonie britannique la plus proche : le Canada! Josiah Cass Sr. et sa famille arrivent en Gaspésie à l’été 1784. Un seul s’y établit pour de bon, soit Josiah Jr. Il devient un membre [38]

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important de la communauté de Cape Cove. Il est juge de paix, grand supporteur de l’Église anglicane et alerte en affaires. C’est lui qui donne un terrain pour la construction de l’église Saint-James et il possède même un établissement de pêche dans la région.

Edward et Elias De La Parelle

Originaires de l’île Jersey, les frères Edward et Elias De La Parelle ou De La Perelle s’établissent à Cape Cove en 1857. Comme plusieurs personnes auparavant, c’est la Charles Robin and Company qui fait en sorte que les frères quittent l’île. Les compagnies jersiaises engagent à cette

Couverture d’un registre quotidien de bateau, vers 1887-1889. Ce registre semble avoir été complété par Elias Cass de Cape Cove, neveu de Daniel Cass. Musée de la Gaspésie. Fonds Ethel Cass

époque des gens de l’île anglonormande.Ils sont à la base pêcheurs, commis, marins, ouvriers


[NOS ARCHIVES] spécialisés ou artisans et viennent travailler l’été pour leurs compagnies de pêche en sol gaspésien. Les frères De La Parelle finissent par quitter la compagnie Robin pour établir à Natashquan leur propre entreprise de pêche. Ils seront marchands sur la Côte-Nord et en Gaspésie.

Peter Winter

Joseph et Anne Egar Winter sont originaires de Durham en Angleterre. Ils traversent l’Atlantique et s’établissent à Québec vers 1775. C’est dans cette ville que naît Peter Winter le 25 février 1808. Avocat de formation, il s’installe à Percé et devient en 1847 greffier à la Cour supérieure de l’endroit. Il devient aussi le premier inspecteur d’école en Gaspésie à une époque où le système éducatif dans la région est difficile à instaurer et respecter. Il produit plusieurs

Daniel Cass, originaire de Cape Cove, fils de Josiah Jr., entre 1850 et 1890. Musée de la Gaspésie. Fonds Ethel Cass

rapports dont celui de 1851 nous donnant une excellente vue d’ensemble sur les besoins de la région en matière d’éducation. Ce rapport instaure les bases des règles du système d’éducation en Gaspésie. Il marque un début de changements et de réformes dont les jeunes bénéficient grandement. En 1858, Peter Winter est nommé juge à la Cour supérieure du district de Bonaventure. Il est transféré dans le district de Gaspé dix ans plus tard. Il vit ses années de retraite à New Carlisle où il décède en 1891. Le juge Peter Winter, entre 1840 et 1870.

Charles Biard

Il y a malheureusement peu d’informations sur ce commerçant de Percé. Nous savons qu’il vient de Jersey. Il s’installe à Port-Daniel avant de s’établir à Percé comme charpentier et marchand. Georges Le Feuvre fait un pèlerinage en Gaspésie en 1964 qu’il raconte dans un livre publié en 1983 et disponible au Centre d’archives. Selon l’auteur, Charles Biard est le principal commerçant du village lors de sa première visite à Percé. Il se rappelle cette rencontre dont voici un extrait savoureux en jersiais, langue qu’il a maîtrisée malgré ses nombreuses années en Amérique : « La preunmié fais que j’visitis Pèrcé, y’avait acouo des Jèrriais là. Ch’tait en 1926 ou 1927. Y’avait un charmant bouanhomme dans sa septantaine, lé Sieur Charles Biard (1856-1936) tch’avait un conmèrce d’pêque dé mouothue. Il ‘tait hardi entrépanneux et avait deux-s’trais fis à li’aidgi. I’ gardaient boutique, étout et avaient des cabannes pour

Musée de la Gaspésie. Fonds Ethel Cass

les touristes. Iun d’ses fis est acouo vivant et un p’tit-fis fait valer un restaurant. »1 Aujourd’hui, les descendants anglais et jersiais sont encore présents. Moins nombreux qu’à l’époque de l’empire de la morue, ils restent très fiers de leurs racines. Pour voir l’histoire de Percé et de Cap d’Espoir où s’entremêlent diverses origines, il n’y a qu’à se promener dans les cimetières. Ces endroits nous révèlent tout un pan de l’histoire de la Gaspésie.

Note

1. Traduction libre : « La première fois que je visitais Percé, il y avait encore des Jersiais là. C’était en 1926 ou 1927. Il y avait un charmant bonhomme dans sa soixantedizaine, le monsieur Charles Biard (1856-1936) qui avait un commerce de pêche à la morue. Il était un entrepreneur hardi […]. Il gardait boutique et avait des cabines pour les touristes. Un de ses fils est encore vivant et un petit-fils fait rouler un restaurant. »

George F. Le Feuvre, Jèrri jadis, édition le don Balleine, 1983, p. 147-148.

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[NOS OBJETS]

Couple; une inscription au verso indique qu’il s’agirait de monsieur et madame Sullivan de Grande-Rivière. Fusain et crayon Musée de la Gaspésie

ÉNIGMATIQUES PORTRAITS Ces portraits sont en effet bien mystérieux. D’une part, ils paraissent être des photographies lorsque nous les regardons de loin, mais lorsque nous nous attardons aux détails, nous reconnaissons l’utilisation de différents médiums pour en améliorer le rendu. D’autre part, ils intriguent de par l’anonymat de ceux qui les ont réalisés ou même parfois de ceux qui sont représentés. Ces portraits sont en fait des agrandissements au crayon ou épreuves solarisées, résultat d’un tirage photographique grand format, renforcé par l’ajout de crayon ou à l’aide d’un autre médium.

Vicky Boulay

Gestionnaire des collections, Musée de la Gaspésie

À l’origine de la photographie

À peine la photographie vient-elle de connaître son éclosion que l’on cherche par des moyens divers à tirer des grands formats des clichés. En effet, au milieu du 19e siècle, les dimensions d’une photographie sont les mêmes que celles du négatif. Ainsi, la volonté d’obtenir de grands tirages apparaît quasi simultanément avec l’invention de la photographie elle-même. On attribue à l’Américain David A. Woodward l’invention et la popularisation [40]

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des agrandissements au crayon avec la sortie de sa « Woodward Solar Enlarging Camera  » en 1857. Les agrandissements au crayon auront la cote de 1860 jusqu’à la Grande Dépression. Un agrandissement est réalisé à partir d’un négatif qui a subi différents traitements chimiques afin d’obtenir un résultat optimal. Il est ensuite installé à l’arrière de l’agrandisseur, lui-même placé dans une chambre noire à l’embouchure d’une fenêtre. Ce dernier « capte et condense la lumière du soleil au

travers du cliché projeté […], soit sur un papier photographique, soit une sur une toile ou un carton sensibilisé au pinceau […] »1.

La retouche de photo avant Photoshop

Toutefois, l’image résultant de l’agrandissement est de faible densité, floue, donc de moindre qualité. De plus, l’agrandissement accentue les imperfections du négatif. C’est pourquoi on a recours aux services d’un artiste qui peut alors


[NOS OBJETS] L’entreprise T. Eaton Co offre même le service d’agrandissement de photo dans son édition automnehiver 1899. Projection en chambre noire, 1891. Image tirée de : J. A. Barhydt, Crayon portraiture. Liquid water colors and for making French crystals, dans Appleton’s Annual Encyclopedia, New York, 1892, p. 40.

grandement améliorer l’épreuve photographique en la rehaussant de couleurs, en accentuant ses contrastes ou en corrigeant ses imperfections. Pour ce faire, il utilise le crayon, le pastel, l’aquarelle, la gouache, la craie ou le fusain qu’il applique à l’estompe, au doigt, au pinceau ou encore à l’aérographe à compter des années 1880. Les portraits sont généralement encadrés et viennent dans une multitude de formes : rectangulaire, ovale, plat ou convexe. La réussite du portrait dépend du talent de l’artiste. Parmi la vingtaine de ces œuvres conservées au Musée de la Gaspésie, seulement quelques-unes portent la mention de leur artiste, dont une série de quatre portraits qui ont été réalisés chez Montminy et frères à Sherbrooke. Le sujet n’ayant pas besoin d’être présent pour que soit réalisé l’agrandissement, il est possible qu’un cliché ait été envoyé à un studio dans les grands centres.

Souvenirs… périssables?

L’agrandissement au crayon a permis aux gens de la classe moyenne de pouvoir faire réaliser leur portrait ou ceux de leurs proches à un coût abordable. À l’endos d’un des portraits conservés au Musée, on retrouve l’inscription « 5,50 $ », ce qui donne une idée du prix. Bien que ce ne soit pas accessible à tous les portefeuilles, il demeure commun d’en retrouver dans les archives familiales encore aujourd’hui. Toutefois, la nature des matériaux entrant dans la composition de ces portraits les rend particulièrement vulnérables. En effet, selon l’Institut canadien de conservation, les papiers et les cartons utilisés comme support sont généralement friables et facilement sujets aux dommages mécaniques. Le site Web de Paris photos indique également que ces supports sont composés de matières chimiquement instables qui interagissent avec les composantes du surpeint pouvant causer des altérations. De façon plus générale, avec le temps, les retouches faites à la main risquent de pâlir ou de perdre de leur coloration. Note

1. Michel Lessard et Francine Rémillard, Photo Histoire au Québec, Sillery, Photo sélection, 1987, p. 14-15.

Femme inconnue. La toile a été montée sur un carton convexe qui a ensuite été découpé en forme ovale. Le portrait a enfin été placé à l’intérieur d’un cadre joliment ornementé de motifs floraux. Pastel et crayon Musée de la Gaspésie. Don de Victor Langlois

DIAPORAMA DE PORTRAITS

Jeune enfant inconnu.

Soldat inconnu.

Honoré Bernard, fils de Joseph Bernard et de Marguerite Leblanc de Carleton. Une inscription au bas dans le coin droit indique que le portrait a été réalisé chez « Montminy et frères » à Sherbrooke.

Pastel et aquarelle Musée de la Gaspésie

Pastel et crayon Musée de la Gaspésie

Fusain et crayon Musée de la Gaspésie. Don de Gabrielle Dubé Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[PUBLIREPORTAGE]

LE CLUB PHILATÉLIQUE ET NUMISMATIQUE DE LA GASPÉSIE ET DES ÎLES-DE-LA-MADELEINE : LIEU DE RAISON ET DE PASSION

L’année 2015 marque la fondation du Club philatélique (timbres) et numismatique (monnaies) de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine (CPN-GÎM). Comme son nom l’indique, le CPN-GÎM souhaite offrir à l’ensemble de notre magnifique région une organisation reposant sur des liens de confiance qu’offrent la communauté et la proximité géographique. Déjà, le Club est présent dans la MRC du Rocher-Percé (siège social) et la MRC Avignon. Il le sera bientôt dans la MRC de La Côte-de-Gaspé. Le Club est membre de la Fédération québécoise de philatélie (FQP).

Bienvenue aux jeunes de tous âges!

Le Club vise à fournir à ses membres un lieu de rencontre et d’échange, l’accès aux catalogues spécialisés, l’achat groupé de consommables et des liens de réseautage et d’expertise. Il regroupe des adeptes de tous les niveaux qui partagent leurs connaissances et enrichissent leurs collections. Les jeunes et les aînés sont invités à se joindre au Club, soit pour démarrer une collection, soit pour en assurer la continuité.

Des collectionneurs qui partagent

Le CPN-GIM participe régulièrement à des activités publiques (conférences, Journées de la Culture, expositions muséales) afin de promouvoir les plaisirs qu’offrent la philatélie et la numismatique. De plus, deux fois par année (à l’automne et au printemps), il organise un Salon des collectionneurs, qui regroupe des passionnés de tous types de collections pour un échange avec le grand public. Le Club s’inscrit dans le courant de la conservation du patrimoine et accepte les dons de collections afin de leur assurer une pérennité dans notre région. Ainsi, nous recherchons particulièrement les anciens « timbres de chômage » portant la marque distinctive au secteur de la pêche, soit un poisson.

Prenez note que le prochain Salon des collectionneurs aura lieu à la Place Jacques-Cartier à Gaspé le 26 avril 2020. C’est le temps pour les exposants de s’inscrire. Contactez-nous : cpn.gim@gmail.com ou mlfrechette@hotmail.com / 418 782-5192 151, route 132 Ouest, Pabos Mills (QC) G0C 2J0

Desjardins Fier partenaire de notre histoire.

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MAGAZINE GASPÉSIE | Avril - Juillet 2020


[NOS PERSONNAGES]

L’hôtel Bon Accueil, 1935-1945. Musée de la Gaspésie. Fonds Robert Fortin. P54/1b/1/84

«

LE BON ACCUEIL DE MAURICE GAGNÉ

«

Bon Accueil (akaye) Means hearthy welcome

M

aurice Gagné a toujours rêvé d'être son propre patron! Invité à une partie de pêche en Gaspésie, il découvre ce petit bijou surplombant le village et d'où la vue de la baie s'étirant jusqu'au phare de la Madeleine est grandiose. Lui dont toute la famille a dû quitter son Charlevoix natal (Saint-Siméon) pour s'exiler à Montréal à la suite du krach boursier de 1929. Lui qui, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, s'est presque entièrement consacré au travail, pratiquant à la fois les métiers de machiniste, de mécanicien automobile et de chauffeur de taxi, afin de se sortir de cette pauvreté qui était le lot de tant de gens à l'époque.

Lorsqu'en mai 1952, Maurice Gagné aperçoit ces mots gravés à l'entrée du petit hôtel à vendre à RivièreMadeleine, il est loin de se douter qu'il y passera les 40 prochaines années de sa vie.

Maryse Gagné

Fille de Maurice Gagné

Un hôtel bien établi

Franchissant la porte du Bon Accueil pour la première fois, le jeune homme de 27 ans, d'un caractère tout aussi timide que vaillant et déterminé, ne manque pas de faire bonne impression auprès de la propriétaire de l'hôtel, MarieJeanne Bérubé (née Bernier). Celle-ci est une figure emblématique de la région, reconnue pour son érudition et son tempérament d'Irlandaise bien trempé. Pionnière de l'hôtellerie en Gaspésie aux côtés de son mari Camille et mère de 13 enfants, cette ancienne institutrice ne tarde pas à reconnaître en Maurice Gagné toutes les qualités requises pour assurer une digne relève à leur institution. Il faut dire que le temps presse, le couple et

Maurice et Gisèle dans le lobby du Bon Accueil, vers 1953. Collection famille Gagné Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[NOS PERSONNAGES] leur benjamine étant les derniers membres de la famille à y œuvrer de mai à octobre. Construit à même la maison familiale, le Bon Accueil jouit alors d'une réputation sans faille depuis plus de 20 ans et ce, tant auprès de la classe politique et religieuse que touristique, grâce entre autres aux voyages organisés en autocar. En effet, les passagers de la célèbre compagnie Tauck Tours de New York y séjournent déjà plusieurs nuitées par semaine : une clientèle loin d'être négligeable à cette époque! Si bien qu’avec 12 000 $ de dépôt sur la table, sur un total de 30 000 $, les rêves de tous deviennent réalité, au grand bonheur de celle qui deviendra ma grand-mère. En effet, 9 mois plus tard, soit en février 1953, mon père épouse en justes noces sa toute première employée et petite dernière de la famille Bérubé : la belle Gisèle! Et c'est ainsi que débute pour Maurice cette grande et belle histoire d'amour au cours de laquelle cohabitent sous le même toit couple, enfants, employés et touristes, majoritairement des Américains à la découverte d'un des plus beaux coins du continent.

Un succès familial

En Gisèle, Maurice trouve une compagne aimante et dévouée, tant

familialement que professionnellement. Sans contredit, mes parents forment une des équipes les plus solides et efficaces que je connaisse, et ce, malgré les épreuves de la vie et du métier. Car de l'esprit d'équipe, de l'amour et du courage, il en faut énormément au cours de ces premières années d’exploitation. L'hôtel construit vers 1930-1932 à la suite de l'ouverture du boulevard Perron (route 6) nécessite de nombreuses réparations et d'une saison à l'autre, d'importantes rénovations. Fini les pots de chambre, salles de bain à l'étage, lampes à l'huile et petit moteur Delco de 25 watts pour subvenir aux besoins de l'hôtel et de sa salle à manger. Idem pour la cuisine où les poêles à bois et les (parfois trop chauds) fourneaux servent aussi au séchage des draps suspendus au-dessus des comptoirs, les jours de pluie et de brouillard. Sous la gouverne de mon père pour qui la plomberie et l'électricité semblent n'avoir aucun secret, d'importants travaux sont donc réalisés afin de moderniser les lieux. Par la suite, pour répondre aux besoins d'un développement touristique en plein essor, des petites cabines (qui deviendront des motels) sont construites, au rythme de l'arrivée des trois enfants : Michel (1954), JeanFrançois (1957) et moi-même (1959).

Maurice Gagné, sa femme et leurs trois enfants devant le Cessna CF-PLD de Maurice, 1964. Collection famille Gagné

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MAGAZINE GASPÉSIE | Avril - Juillet 2020

Gisèle et sa mère Marie-Jeanne Bérubé, vers 1943. Collection famille Gagné

À cet élan s'ajoute l'achat des deux autres établissements hôteliers du village, l'Auberge du Golf et le Madeleine-sur-mer, ainsi que la création d'une piste d’atterrissage permettant à mon père de s'envoler aux commandes de son Cessna 182 CF-PLD lorsque des achats à l'extérieur de la région s'avèrent nécessaires.

Un hôtelier attentionné

D'une saison touristique à l'autre, grâce à ses talents d'homme à tout faire et à une solide santé, mon père peut s'adonner à sa passion d'hôtelier 7 jours sur 7, de 6 h à 23 h et même la nuit, en cas d'urgence. À ses débuts, il n'était pas rare de le voir aussi se transformer en chauffeur


[NOS PERSONNAGES] pour les clients des voyages organisés lorsque leurs autocars s'enfonçaient dans la boue des hautes côtes de la Madeleine, les jours de pluie. Il fallait alors décharger ces gros véhicules de leurs occupants et de leurs malles afin qu'ils puissent gravir ces hauts sommets en marche arrière pour une meilleure traction, faute de quoi tous revenaient trouver refuge... au Bon Accueil! Ayant vécu mes 24 premiers étés sur place, je peux témoigner de la vie et de l'effervescence que ces entreprises créèrent dans la région, accordant d'une saison à l'autre un revenu annuel à une vingtaine d'employés. J'ai aussi souvenir de la patience et de l'attention que mon père portait à chacun de ses clients, expliquant avec force détails toutes les beautés du coin à découvrir. Idem pour tous ces groupes de

Un autobus de Tauk Tours devant le Bon Accueil, 1937. Collection famille Gagné

DIAPORAMA DE PHOTOS L’hôtel-motel Bon Accueil, vers 1964. Collection famille Gagné

retraités américains à qui il offrait, après l'heure du souper, des projections de films dits « travelogues » loués à l'Office national du film du Canada (ONF). Des œuvres comme Percé on the Rocks de Gilles Carle et Le Jean-Richard / La construction de la dernière goélette en bois de Pierre Perreault étaient régulièrement projetées. Le lendemain matin, tel un rituel sacré, mon père ne manquait jamais d'aller saluer ces mêmes touristes à l'heure du départ, leur envoyant la main jusqu'à ce que leur autocar disparaisse dans les montagnes. Tous ces petits gestes qui font la différence sont, entre autres, responsables du succès du Bon Accueil comme institution familiale ayant vue défiler trois générations, de 1930 à 1994. Aujourd'hui propriété de la famille Patterson, l'hôtel arbore encore et toujours les mêmes couleurs jaune et rouge choisies par mon père et qui lui ont toujours porté chance.

Une passion qui se poursuit

En 1983, un autre défi se présente avec l'achat de trois hôtels d'importance à Percé, un petit village aux grands pouvoirs apprécié depuis toujours par mon père. Acquis par l’entreprise familiale en partenariat avec l'homme d'affaires Jacques Deschênes, Le Bonaventure, Le Côte Surprise et Le Pic de l'Aurore sont alors entièrement gérés et exploités par mon frère Jean-François, diplômé des HEC et désormais Percéen à temps plein. Depuis 2003, ce dernier poursuit la tradition familiale du haut de son Village Chalets Au Pic de l'Aurore qui surplombe Percé et son rocher, et où mon père (95 ans) continue encore et toujours d'accueillir les visiteurs éblouis par tant de beauté.

Me Isabelle SIMARD Me Marie Christine CÔTÉ Me Jean-François MONETTE

INFORMER. ACCOMPAGNER. PROTÉGER.

156, rue de la Reine, Gaspé (Québec) G4X 1T4 T 418 360-0363 360-0091 Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIEF 418 [45] www.scmnotaires.com


[NOS GASPÉSIENNES]

Les mères de France en visite à Gaspé pour le 300e anniversaire de l’arrivée des Ursulines au Québec, septembre 1939. Musée de la Gaspésie. Fonds Augustines de Gaspé. P46/3a/2/6

AU TEMPS DES URSULINES DE GASPÉ ENSEIGNER AVEC AMOUR ET SAGESSE En 1923, Mgr François-Xavier Ross souhaite favoriser l'éducation des jeunes Gaspésiennes. Il fait alors appel à la communauté des Ursulines pour fonder l'École normale de Gaspé en 1924. Dans les années qui suivent, les Ursulines possèdent et gèrent une école normale, un institut familial, un pensionnat et une école primaire mixte. Elles offriront aussi le cours classique aux jeunes filles. Retour sur la fondatrice et première directrice de l’École normale, mère Sainte-Catherine-de-Sienne, et sur celles qui l’ont entourée, puis lui ont succédé.

Sœur Bernadette Marie Roy

Ancienne élève des Ursulines (Marie Roy)

L

es Ursulines! En 1639, un voilier venu de France a amené à Québec les premières enseignantes, groupées autour de Marie de l’Incarnation. Depuis, jusqu’à Gaspé, leur réputation s’est répandue. Mon arrière-grand-père a envoyé ses filles étudier au vieux monastère de Québec fin 19e et début 20e siècles : elles partaient en bateau à l’automne, pour revenir de même à la fin de l’année scolaire. Et elles en revenaient avec un nouveau bagage de connaissances, qui en [46]

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avait fait les musiciennes bien formées du village de L’Anse-auGriffon. Pensez donc! Elles savaient chanter et toucher l’orgue, ou tout au moins l’harmonium, à l’église paroissiale. Et puis, comme des fleurs dont le parfum attire, les Ursulines ont essaimé dans la belle Province, jusqu’à Gaspé. C’est là qu’ont étudié Maman et ses sœurs; c’est encore là, ou au monastère de Rimouski, que la génération suivante a appris à lire et à écrire, et sans faute, s’il vous plaît!

Blanche Goulet, mère Sainte-Catherine-de-Sienne, fondatrice des Ursulines à Gaspé. Les Ursulines


[NOS GASPÉSIENNES] Le monastère juché sur la montagne

À Gaspé, sur la montagne qui surplombe la ville, il y avait le monastère des Ursulines. Mais surtout, il y avait le haut monastère, dont le dernier étage était celui des grandes, de l’École normale. Nous, les petits, y allions une fois par année pour toute une semaine, pendant le stage des normaliennes, à qui nous servions, non pas de cobayes, mais de banc d’essai. C’était inouï, ce qu’on était gâtées! À l’heure de la récréation, elles nous apprenaient à danser la valse. Et elles allaient jusqu’à nous donner un cours d’étiquette, de bonnes manières à table, sur de petites tables garnies de nappes blanches. Tout ce petit et ce grand monde avait une mère, mère Sainte-Catherine-de-Sienne (sœur Thérèse Caron), directrice de l’École normale. Elle était grande, mince et belle, si attrayante. Peut-être faudrait-il l’appeler mère SainteCatherine II, car elle avait certainement été ainsi nommée en souvenir de la fondatrice du monastère de Gaspé, mère Sainte-Catherine-deSienne, Blanche Goulet (1882-1936). Cette dernière mériterait de voir sa vie écrite, et sa contribution à la formation des Gaspésiennes reconnue.

Une éducatrice animée par l’amour

Native de Saint-Gervais dans le comté de Bellechasse, Blanche obtient le prestigieux prix du Prince de

Galles à l’issue de ses études à l’École normale de Québec, en 1901 ou 1902. Aujourd’hui, on la verrait appelée à une haute carrière universitaire, avec un avenir des plus prometteurs. Elle a préféré se donner à Dieu en entrant au monastère des Ursulines de Québec, d’où elle est désignée pour la fondation du monastère de Rimouski. C’est là qu’elle fait une rencontre qui va orienter sa vie, celle du vicaire général du diocèse de Rimouski et principal du monastère, François-Xavier Ross, un « saint » prêtre qui unissait l’esprit de prière à la science. Il est devenu le bras droit de Mgr Léonard, évêque de Rimouski. Mgr Ross a apprécié mère Sainte-Catherine-de-Sienne pendant les années où ils ont collaboré. Devenu évêque de Gaspé, il lui demande de fonder un monastère dans sa ville épiscopale. Il faudrait recourir au théâtre ou au cinéma pour représenter les débuts de Mgr Ross et de mère SainteCatherine-de-Sienne à Gaspé. Pensons qu’en débarquant, au sens littéral du mot, le 3 mai 1923, Mgr Ross doit escalader la falaise, faute de route, de pont… Songeons que mère Sainte-Catherine-de-Sienne arrivera dès l’année suivante, avant que le monastère ne soit bâti. Plus encore, pour bien relater l’histoire, on doit la raconter de l’intérieur : qu’est-ce qui anime François-Xavier et mère Catherine pour les conduire à pareille aventure, sans compensation humaine proportionnée?

Le monastère des Ursulines à Gaspé, vers 1928. Musée de la Gaspésie. Collection Centre d’archives de la Gaspésie. P57,74.1.15

Sœur Laurette Caron, avec son habit de postulante, et sa cousine Jean-Hunce Caron, 1928. Musée de la Gaspésie. Collection Centre d’archives de la Gaspésie. P57,74.1.34

Mère Catherine aime l’étude, elle aime communiquer, elle aime celles qui lui sont confiées et se donne tout entière. Ses élèves se sont rappelées longtemps « le souffle d’enthousiasme qu’elle faisait passer dans l’enseignement de l’histoire du Canada, dans l’analyse des beautés littéraires qu’elle se plaisait à faire briller aux yeux de leur esprit; l’entrain qu’elle savait susciter… Elle possédait cette qualité d’aimer ses élèves et de s’en faire aimer. Elle savait faire accepter plutôt qu’imposer ses vouloirs, visant à fortifier plutôt qu’à plier les volontés. »1. De Bellechasse à Québec, de Québec à Rimouski, de Rimouski à Gaspé, mère Sainte-Catherine-deSienne est amour. « Pour elle, rien de beau comme Gaspé, dont les horizons plongeants, les collines aux teintes marbrées, les côtes aux capricieuses découpures la jetaient Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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[NOS GASPÉSIENNES] Des mères « vraies »

Une normalienne, 1928. Musée de la Gaspésie. Collection Centre d’archives de la Gaspésie. P57,74.1.34

dans une admiration que le temps ne put émousser. Mais dans Gaspé, rien de beau […] comme sa communauté, ses filles, ses enfants dont elle est véritablement la mère. Aussi comme on l’entoure, comme on la vénère, comme on se sent fort, appuyé sur cette âme lumineuse que rien ne peut assombrir, sur cette sérénité solide que rien ne peut ébranler! »2

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Pour celles qui n’ont pas connu mère Sainte-Catherine-de-Sienne, la première, il y a eu une suite. Car les sœurs plus jeunes ont continué dans la même veine; Maman a retrouvé le même souffle d’enthousiasme dans les cours d’histoire et de littérature donnés par mère Sainte-Angèle (sœur Rose-Anna Bélanger) ou par mère Sainte-Thérèse (sœur Alice Duval). Quelques décennies plus tard, une douzaine d’entre nous, devenues adolescentes, se sont rencontrées derrière les pupitres du cours classique pour écouter avec le même intérêt mère Sainte-Jeannede-Chantal nous introduire à la poésie de Claudel. Celle de cette époque dont je garde le souvenir le plus ému est mère Marie de Saint-Jean, dont la transparence était un apostolat. En elle, nous voyions une véritable religieuse, un témoin du Christ. Mais cela ne m’a pas empêché d’être turbulente… au point de la faire pleurer, un jour. J’ai réalisé, sans doute avec l’aide de mes compagnes, qui m’apportaient un nécessaire supplément de conscience, que j’étais allée trop loin… Bravement, je me suis dirigée vers la porte marquée « cloître », que j’ai osé franchir… Mère Marie de Saint-Jean pleurait, assise sur une chaise tout de suite à gauche de la porte. Je me suis excusée de

bon cœur, avec un regret sincère, et l’incident est demeuré, de cette manière, un de mes souvenirs préférés. Elle est devenue plus tard missionnaire en Amérique latine, preuve du feu qui brûlait en elle. Plusieurs autres noms mériteraient d’être cités; je demande pardon à celles qui sont passées sous silence, sachant que mon amie Raymonde en aurait long à dire sur mère SaintJean-de-la-Croix, chargée de l’Institut familial. Pourquoi évoquer ces souvenirs, puisqu’ils appartiennent au passé? D’abord pour faire revivre ces femmes extraordinaires qui n’ont jamais cherché à être connues pour elles-mêmes. Et surtout parce que, si leur institution visible n’existe plus, l’amour avec lequel elles l’ont animée ne passera jamais. Pour en savoir plus sur l’histoire des Ursulines de Gaspé : Sœur Thérèse Caron, Sous les ailes de l’aigle, un monastère est né, Ville Saint-Laurent, Fides, 1996, 358 p. À lire dans le prochain numéro : Au temps des Ursulines de Gaspé - Regards et souvenirs Notes

1. Sœur Rose-Anna Bélanger (mère Sainte-Angèle), « La fondatrice, Mère Sainte-Catherine-de-Sienne Goulet », Revue d’histoire de la Gaspésie, avril-juin 1974, no 46, pp. 96-97. 2. Ibid., pp. 97-98.


[NOS ÉVÈNEMENTS]

Sketches on the Cascapedia, vers la deuxième moitié du 19e siècle. Musée de la Gaspésie. Collection Richard Gauthier. P162/1

UN VOYAGE DE 2 000 KM EN CANOT POUR PIERRE ARCENEAU EN 1714 Le fils de l’ancêtre de tous les Arsenault acadiens a parcouru près de 2 000 km en canot. En 1895, l’archiviste du Canada publiait son Report on Canadian Archives 1894, lequel comporte le récit suivant : « A declaration and journal of the voyage of Peter Arceneau inhabitant of Beaubassin going from said place a trading as far as Cape Gaspe the 28th of May 1714 in a birch canoe. »1

André Mathieu

Historien amateur et résident de Carleton-sur-Mer

N

é à Beaubassin en 1696, Pierre Arceneau (II) est un des fils de Pierre Arceneau, navigateur côtier, et de son épouse Marguerite Dugas. Le couple a un autre enfant nommé Abraham. Devenu veuf, le père se remarie avec Marie Guérin en 1689 qui lui donne six autres fils et une fille, tous nés à Beaubassin. Vers 1728, le clan Arsenault se déplace à Malpèque sur l’isle Saint-Jean (l’actuelle l’île du Prince-Édouard) avant d’en être chassé après la chute de Louisbourg en 1758. Il se réfugie à l’embouchure de la rivière Ristigouche à La Petite-Rochelle. Eux-mêmes et leurs descendants

peupleront les deux rives de la baie des Chaleurs et perpétueront le patronyme Arsenault, si présent en Gaspésie.

Pourquoi ce long voyage?

Il y a déjà longtemps que l’Angleterre désire s’emparer de l’Acadie et de la Nouvelle-France. De 1613 à 1710, Port-Royal, capitale de l’Acadie, subit de nombreuses attaques et occupations. Le 13 octobre 1710, le gouverneur français Subercase capitule devant les forces britanniques très supérieures du colonel Francis Nicholson. Port-Royal devient Annapolis Royal, la rivière Dauphin est renommée Annapolis River et

l’Acadie, dorénavant appelée NovaScotia, appartient dès lors à l’Angleterre. Le traité d’Utrecht, signé en avril 1713, confirme la perte de l’Acadie que la France abandonne définitivement à l’Angleterre. Afin sans doute de mieux connaître les environs du pays dont il est maintenant responsable, le lieutenantgouverneur Thomas Caulfield mandate alors un citoyen afin de visiter la côte Atlantique et de lui faire rapport de l’activité commerciale s’y déroulant. Ce citoyen, Pierre Arceneau, fera ce voyage en canot entre le 28 mai et le 16 septembre 1714. À son retour à Annapolis Royal, il résume son périple au gouverneur Avril - Juillet 2020 | MAGAZINE GASPÉSIE

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Détail d’une carte du golfe du Saint-Laurent, 1764; cette carte est la plus ancienne que possède le Centre d’archives du Musée de la Gaspésie. La première partie du voyage d’Arceneau y est tracée en rouge et la deuxième partie en bleu. Musée de la Gaspésie. Centre d’archives de la Gaspésie. P57/5/1

Nicholson, qui est de passage en Nouvelle-Écosse, en présence de plusieurs officiers britanniques. Sa déposition orale est sans doute traduite et transcrite par Paul Mascarene, un huguenot français capitaine dans l’armée britannique, seul francophone présent lors de son témoignage.

Le trajet

Selon sa déclaration, son long trajet en « canot » débute à Baie Verte. De là, il monte vers le nord et s’arrête successivement au cap Tourmentin, à Indayque (Shédiac?), Richibouctou, Miramichi, Poemons (?), Shippagan, [50]

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l’île Caraquet, Pespabiacque (aussi connu comme Pontchartrain), Percé et l’île Bonaventure, Pointe St-Pierre, Gaspé et retour vers Baie Verte. Cette première partie du voyage dure environ trois semaines. À la fin de juin, on repart de Beaubassin vers l’île Royale (île du Cap-Breton) au départ de Baie Verte, Menchip (Tatamagouche?), Pictou, cap St-Louis (?), le passage de Fonsacque (détroit de Canseau), île Madame, St-Peters (Fort-Toulouse) et enfin, Louisbourg. Au retour, on s’arrête à St-Peters, île Madame, cap St-Louis et finalement à Baie Verte.

Arceneau se repose une quinzaine de jours auprès des siens à Beaubassin avant de s’embarquer sur un navire marchand pour Annapolis Royal où il narre son voyage au général Nicholson le 16 septembre 1714.

Le récit de voyage

La déclaration de Pierre Arceneau comporte des observations précises sur les distances parcourues (fournies en lieues), les ports visités et leurs commodités pour la préparation et le séchage du poisson, la présence d’Autochtones et de wigwams (type d’habitation), le


[NOS ÉVÈNEMENTS] nombre de bateaux à l’ancre et leurs chaloupes, le chargement de ceux-ci, etc. En particulier, il note qu’à Caraquet, un navire basque est chargé de 4 000 quintaux (un quintal équivaut à 112 livres) de poisson et entouré de douze chaloupes. Visitant les côtes canadiennes depuis 1500, les Basques semblent toujours très actifs dans le golfe du Saint-Laurent puisque Arceneau dénombre deux navires basques à Paspébiac, six à Percé, quinze ou vingt à Pointe St-Pierre, un à Gaspé rempli de 5 000 quintaux de poisson et entouré de treize chaloupes. À Louisbourg, il observe le déchargement d’artillerie d’un bateau du Roi (français) en provenance de Placentia (Plaisance) à Terre-Neuve. À noter que les habitants de Plaisance et les militaires ont dû se déplacer à Louisbourg à la suite du traité d’Utrecht qui a redonné à l’Angleterre la possession de la côte est de Terre-Neuve. De plus, il y constate la présence de cinq ou six vaisseaux marchands pêchant la morue en plus de deux voiliers anglais chargés de pains de sel et autres choses. Il décrit la rade de Louisbourg ainsi : « très pratique pour toutes sortes de navires et un excellent port, adéquat pour la pêche et le séchage du poisson ». On pourrait s’étonner que, lors de ce voyage, Pierre Arceneau ne s’arrête pas à Pabos ou Grande-Rivière. Il est possible que ces graves ne soient pas encore exploitées avant la venue du seigneur De Bellefeuille, qui y fera son arrivée après 1720. Certains passages plus personnels indiquent l’intérêt de Pierre Arceneau pour la nourriture et la boisson. Ainsi, à Poemons, « les Indiens pêchent l’anguille où elles sont en abondance à la lueur de torches […] et cela nous a donné beaucoup de plaisir ». À l’île Caraquet, il apprécie l’hospitalité de monsieur Héneau où « nous demeurâmes sept jours et furent bien traité au brandy et autres choses ».

Le fameux « canot »

D’après le titre de la déclaration, il appert que tout ce voyage d’environ 2 000 km a été fait à bord d’un canot

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Extrait de la déclaration et du journal du voyage de Pierre Arceneau (voir la note), 1714. Douglas Brymner, Report on Canadian Archives 1894, printed by order of Parliament, Ottawa, 1895. Bibliothèque et Archives Canada. C-9120

d’écorce. Il est en effet probable que le début du voyage jusqu’à Caraquet se soit fait à bord d’un ou des canots. Par contre, on constate que lors de son passage à l’île Caraquet il achète une « chaloupe tout équipée pour la somme de 90 livres » et il raconte avoir vendu dix moutons à Louisbourg! Il serait plus raisonnable d’admettre que les déplacements subséquents ont dû se faire dans des embarcations plus conséquentes. On peut imaginer qu’à la veille de traverser la baie des Chaleurs vers Paspébiac et plus tard jusqu’à Louisbourg, l’utilisation d’un esquif plus gros et plus lourd qu’un canot soit apparu préférable! De plus, le titre de la déclaration laisse à penser que Pierre Arceneau a fait le voyage seul à bord de son « canot ». Or, dans sa narration, il utilise le pluriel lorsqu’il parle de ses escales, par exemple : « nous y sommes restés 2 jours ». On peut donc penser que Pierre Arceneau n’était pas seul, mais accompagné d’un certain nombre de compagnons, fort possiblement des Autochtones. Il semble que notre grand voyageur n’appréciait pas vivre sous la domination britannique, car vers 1728, il quitte Beaubassin pour s’établir avec ses enfants en terre française à Malpèque sur l’isle Saint-Jean (île du Prince-Édouard). Il décède avant 1760, sans doute victime des turbulences entourant

la déportation des habitants de l’île en 1758. Sa bru, Marguerite Cormier, est recensée à La PetiteRochelle en 1760. Ce récit confirme que même à cette époque lointaine il était possible de parcourir de grandes distances à bord de solides embarcations menées par des gens compétents ayant tout le respect requis pour la mer. Le fait que Pierre Arceneau ait été choisi par le lieutenantgouverneur de la Nouvelle-Écosse laisse penser qu’il jouissait d’une certaine renommée et d’une réputation de compétence. « Déclaration et journal du voyage de Pierre Arceneau » dans Douglas Brymner, Report on Canadian Archives 1894, printed by order of Parliament, Ottawa, 1895. Pour en savoir davantage sur les Arsenault : Collectif sous la direction de Michel Goudreau, Familles rebelles de La Petite-Rochelle : Les Acadiens de la résistance sur la Ristigouche 1760, Société historique Machault, 2017, 296 p.

Note

1. Traduction libre : « Déclaration et journal du voyage de Pierre Arceneau habitant de Beaubassin se déplaçant de cet endroit aussi loin que Cap Gaspé le 28 mai 1714 dans un canot d’écorce. »

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