Skip to main content

Magazine Gaspésie no. 180 - La Gaspésie chantée

Page 1

180

Chanter à la mode d’Isidore Bernard Page 10

La Gaspésie de Félix Page 18

Francis Pelletier de «La Grange» Page 48

JUILLET - OCTOBRE 2014 I 9,75 $

MAGAZINE D’HISTOIRE

DOSSIER

La Gaspésie chantée TEMPS DES ORCHESTRES : . AU LES GRABUGES BÉLANGER, . GILLES TALENT ET ENTÊTEMENT DARAÎCHE, . LES LA FAMILLE ROYALE DU COUNTRY

. LA BOLDUC EN TOURNÉE MAGAZINE GASPÉSIE

www.museedelagaspesie.ca


Juillet - Octobre 2014 180, Vol. 51, no 2

SOMMAIRE 2

Le mot de l’éditeur

3

Le Magazine et vous!

3

DES ANGLOPHONES IMPLIQUÉS DANS LEUR MILIEU Jean-Marie Fallu

Dossier LA GASPÉSIE CHANTÉE

5

LA GASPÉSIE CHANTÉE Jean-Marie Fallu

10

QUAND MARIA CHANTAIT EN MODE ISIDORE Madeleine Bernard

15

LA CHORALE DE ST-JOSEPH- DE-CARLETON Reine Degarie

18

LA GASPÉSIE DE FÉLIX LECLERC Émilie Devoe

20

LES VOIX DU LARGE : 46 ANS D’HISTOIRE ININTERROMPUE Maurice Joncas

Chroniques 43 « Archives »

BARBEAU, ROY ET DESCHÊNES : TROIS GÉNÉRATIONS DE FOLKLORISTES Jeannot Bourdages

45

« Objets de musée »

LA BOLDUC EN TOURNÉE : UN PATRIMOINE MATÉRIEL UNIQUE Vicky Boulay

48

FRANCIS PELLETIER DE « LA GRANGE »

AU TEMPS DES ORCHESTRES : LES GRABUGES Raymond Fallu

26

LE PARCOURS D’UN CHANSONNIER Pierre Michaud

30

GILLES BÉLANGER, TALENT ET ENTÊTEMENT Jean-Marie Fallu

34

LES DARAÎCHE, LA FAMILLE ROYALE DU COUNTRY Carmel Dumas

37

« Personnages »

Bernard Boucher

54

24

LA GÉNÉRATION NUMÉRIQUE : ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ Michèle Ouellet

40

LA MUSIQUE D’UN PEUPLE Alan Côté

« À lire »

AUX SOURCES DE LA CHANSON : LA GASPÉSIE MYTHIQUE Jean-Marie Fallu

Édité par le

PAGE COUVERTURE

Mary Travers, dite La Bolduc, vers 1930. Musée de la Gaspésie. Collection Fernande Marie-Ange Bolduc-Travers. P50/4. Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE

1


Juillet – Octobre 2014 No 180, volume 51, numéro 2 Éditeur : Musée de la Gaspésie Fondé en 1963, le Magazine Gaspésie est publié trois fois l’an par le Musée de la Gaspésie. Par sa mission, le Magazine vise la diffusion des connaissances relatives à l’histoire, au patrimoine culturel et à l’identité des Gaspésiennes et des Gaspésiens. Il est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP). Comité de gestion Louis Bernard, Carole Bouchard, Jean-Marie Fallu, Jean-Paul Fournier et Nathalie Spooner. Comité de rédaction Jules Bélanger, Jeannot Bourdages, Jean Carbonneau, Jean-Marie Fallu, Ginette Roy et Nathalie Spooner. Coordination, abonnements et ventes Carole Bouchard / Tél. : 418 368-1534 poste 102 Courriel : magazine@museedelagaspesie.ca Rédacteur en chef Jean-Marie Fallu, Patrimoine 1534 1155, boulevard de Douglas, Gaspé (Québec) G4X 2W9 Téléphone : 418 360-1245 / Courriel : fallujm@globetrotter.net Recherche iconographique Jean-Marie Fallu et Jeannot Bourdages. Auteurs Madeleine Bernard, Bernard Boucher, Vicky Boulay, Jeannot Bourdages, Alan Côté, Reine Degarie, Émilie Devoe, Carmel Dumas, Jean-Marie Fallu, Raymond Fallu, Maurice Joncas, Pierre Michaud et Michèle Ouellet. Publicité Nathalie Spooner, Musée de la Gaspésie Tél. : 418 368-1534 poste 105 / Téléc. : 418 368-1535 Courriel : direction@museedelagaspesie.ca Distribution en kiosque Camille Leduc Conception graphique et infographie TVA Accès Révision linguistique Roger Lavoie Pelliculage et impression Imprimerie des Anses Plateformes numériques Le Magazine est disponible sur les plateformes numériques ANEL et ÉRUDIT. Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada, ISSN 1207-5280 Copyright Magazine Gaspésie Nous reconnaissons l’appui financier du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du Canada pour les periodiques, qui releve de Patrimoine canadien. Reproduction interdite sans autorisation. Toute personne intéressée à faire paraître des textes conformes à la politique rédactionnelle du Magazine Gaspésie est invitée à soumettre son manuscrit à l’attention du rédacteur en chef. Ce dernier présente ensuite les articles reçus au Comité de rédaction qui décide des textes à paraître, soit dans l’édition imprimée ou dans le site Web. Les auteurs sont priés de joindre à leurs textes les illustrations pertinentes. La rédaction se réserve le droit d’ajouter ou de modifier les textes de présentation, les titres et intertitres dans les textes soumis et d’abréger les lettres des lecteurs. Le Magazine Gaspésie n’est pas un média écrit d’opinion, mais encourage le pluralisme des idées pour autant qu’elles reposent sur des fondements. La politique rédactionnelle laisse aux auteurs la responsabilité de leurs textes. Seuls les textes où cela est spécifiquement mentionné relèvent de l’éditeur. En acceptant que son article soit publié, l’auteur cède sans restriction au Magazine Gaspésie ses droits d’auteur et tout autre droit sur le texte ainsi que le matériel visuel fourni. Cette cession de droits autorise le Magazine à diffuser éventuellement l’article sur son site Web et à l’inclure dans diverses bases de données électroniques et numériques, conformément aux législations en vigueur. Il va de soi que l’auteur conserve ses droits de publier son texte ailleurs, conditionnellement au respect d’un délai de quatre mois suivant la parution de son article dans le Magazine. Droits d’auteur et droits de reproduction Toutes les demandes de reproduction doivent être acheminées à : Copibec (reproduction papier) : 514 288-1664 / 1 800 717-2022 / licences@copibec.qc.ca Prix de l’abonnement (taxes et frais de poste inclus) 1 an (3 nos) : Canada, 27 $; É.-U., 50 $; Outre-mer, 75 $ (Veuillez préciser à partir de quelle parution vous souhaitez commencer votre abonnement : mars, juillet, novembre). Devenez membre actif du Musée de la Gaspésie pour l’année et obtenez un rabais sur le duo abonnement au Magazine et membre du Musée. Vente en kiosques Prix à l’exemplaire : 9,75 $ (taxes en sus). Gaspésie : Tabagies et librairies (liste sur le site web). Rimouski : Musée régional de Rimouski et Librairie L’Alphabet Sept-Îles : Musée régional de la Côte-Nord La Pocatière : Librairie L’Option Québec : Musée de la civilisation Trois-Rivières : Musée québécois de la culture populaire Montréal : Château Ramezay Magazine Gaspésie 80, boulevard de Gaspé, Gaspé (Québec) G4X 1A9 Tél. : 418 368-1534. Téléc. : 418 368-1535 Site web : www.museedelagaspesie.ca/magazine Courriel : magazine@museedelagaspesie.ca Commandité par MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet 2013

Remise du Prix spécial du jury des Grands Prix du tourisme gaspésien 2014 soulignant les 50 ans du Magazine Gaspésie, 4 avril 2014 : Pascal Bérubé, ministre du Tourisme, Nathalie Spooner, directrice générale, Musée de la Gaspésie et Jean-Marie Fallu, rédacteur en chef, Magazine Gaspésie. Photo : Johanne Fournier.

Le mot de l’éditeur La Gaspésie chantée, le thème de ce numéro, vous fera revivre des moments où la fête et les rencontres étaient coutumes. Issus de cette culture, nombreux sont aujourd’hui les artistes ayant émergé de cette Gaspésie qui nous font honneur sur la scène musicale nationale. Loin des grands centres, isolés, mais pas seuls, les Gaspésiens ont appris à chanter au rythme de la mer et des saisons. Certains ont connu le succès, d’autres sont demeurés dans l’ombre, chacun cherchant avant tout à égayer le quotidien. Ces musiciens, chanteurs, conteurs et « fredonneurs » savaient y mettre le ton et la note juste pour transformer une rencontre de famille en fête de village, en veillées inoubliables comme une chanson qui nous reste en tête. Ce numéro portant sur La Gaspésie chantée est un complément parfait à l’exposition « Les veillées en Gaspésie » qui sera présentée au Musée pendant la saison estivale et jusqu’à la fin de janvier 2015. Vous pourrez y revivre ces moments de retrouvailles là où la tradition a rejoint les cœurs.

Prix spécial du jury au Magazine Gaspésie

En avril dernier, nous assistions au 28e gala des Grands Prix du tourisme gaspésien et, à cette occasion, l’Association touristique de la Gaspésie a décerné le prix spécial du jury 2014 au Musée de la Gaspésie pour le rayonnement du Magazine Gaspésie depuis 50 ans. Ce prix d’excellence prestigieux, nous le devons à tous les collaborateurs qui ont de près ou de loin contribué à la mise en œuvre de ce périodique et qui, au fil du temps, ont su mettre les efforts nécessaires à sa survie. En mon nom et au nom du Musée de la Gaspésie, j’aimerais remercier les fondateurs du Magazine Gaspésie, Claude Allard et Michel LeMoignan, qui, en mars 1963, créaient la Revue d’histoire de la Gaspésie (maintenant le Magazine Gaspésie) avec l’intention ferme de préserver de l’oubli les faits et gestes de nos ancêtres. Merci aussi à l’équipe du comité de gestion et du comité de rédaction du Magazine ainsi qu’à nos nombreux bénévoles à qui revient ce prix tant mérité. Nathalie Spooner Directrice générale, Musée de la Gaspésie


Remise du Prix Claude-Allard à Noémie Bernier par Louis Bernard, administrateur du Musée de la Gaspésie et Jean-Marie Fallu, rédacteur en chef du Magazine Gaspésie. Photo Pierre Cyr.

Les récipiendaires Joan Bisson Dow, Valérie Gilker, Phil Doddridge, Georges Kavanagh et Lynden Béchervaise, accompagnés de Louis Bernard, président du Comité de gestion du Magazine Gaspésie et Jean-Marie Fallu, rédacteur en chef du Magazine. Récipiendaires absents sur la photo : Gary Briand, Dorothy Phillips et Don Miller. Photo Pierre Cyr.

Le Magazine et vous! Des anglophones impliqués dans leur milieu

Le lancement à New Richmond, en mars dernier, de l’édition Mars - Juin 2014 (no 179) du Magazine Gaspésie portant sur le thème « La Gaspésie british », a permis à l’éditeur – le Musée de la Gaspésie – de remettre le prix Claude-Allard et d’honorer des anglophones pour leur engagement dans leur milieu, en leur décernant des certificats de reconnaissance. Jean-Marie Fallu Rédacteur en chef

Lauréats et lauréates des certificats - Georges Kavanagh représente une famille d’origine irlandaise. En 1847, son arrière-arrière-grand-père, Patrick Kananagh, originaire d’Irlande, survit au naufrage du navire Carricks of Whitehaven et s’établit à Cap-des-Rosiers. - Dorothy Phillips représente une famille d’origine écossaise. Son ancêtre, David Phillips, un charpentier originaire de Kinghorn en Écosse, s’installe à Peninsula en 1831. Dorothy Phillips est une spécialiste de l’histoire des anglophones de la baie de Gaspé - Philip Doddridge représentant une famille d’origine anglaise. En 1810, son arrière-arrière-grand-père, Thomas Doddridge, quitte Devon en Angleterre pour s’établir à New Richmond. En 1946, Philip participe à la création de la Hong Kong Veterans Association dont il est président depuis 1990. En 2004, il fonde le Bay Chaleur Military Museum (Musée militaire de la Baie-des-Chaleurs). - Valérie Gilker représente une famille loyaliste d’origine anglaise. Son arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père, George Gilker, provenant de Philadelphie, est arrivé comme réfugié loyaliste d’origine anglaise (Liverpool) à New

Carlisle en 1786. Valérie Gilker est une figure bien active dans la communauté anglophone gaspésienne. - Joan Bisson Dow est née à Port-Daniel Ouest d’une famille d’origine jersiaise. Elle fonde en 1989, le Gaspesian British Heritage Village (Village gaspésien de l’héritage britannique) qui conserve et met en valeur 21 bâtiments historiques témoignant de l’importance de l’histoire des Anglo-Gaspésiens et du patrimoine bâti de la péninsule. - Lynden Bechervaise, Gary Briand et Don Miller fondent en 1975 le Committee for Anglophone Social Action – Comité d’action sociale anglophone (C.A.S.A.) afin de promouvoir les intérêts et la défense des droits de la communauté anglophone gaspésienne.

Vous nous avez écrit Bonjour M. Fallu, J’ai connu des McLellan à Caplan (Rivière Caplan) : Aylmer, Cecil et autres. Les McLellan de Caplan étaient-ils de descendance écossaise ou irlandaise ou les deux ? D’autre part, est-ce vrai que lorsque le nom commence par Mac il s’agit d’un Écossais... et que lorsqu’il commence par Mc il s’agit d’un Irlandais ? Je lis toujours le Magazine Gaspésie avec beaucoup d’intérêt. Bravo à vous de tenir le coup ! Roland Gendron, fils de Joseph-Arsène et petit-fils d’Arsène Gendron du magasin général Gendron, Sherbrooke, 30 mars 2014. N.D.L.R. Nous invitons les lecteurs à répondre aux questions de monsieur Gendron par l’entremise du Magazine. ____ Salut Jean-Marie, Bravo pour ton travail au Magazine Gaspésie. On trouve son intérêt dans chacun des numéros. Je veux simplement Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE

3


te signaler que la Commission de toponymie perpétue une interprétation erronée de l’origine du nom de Douglastown. La thèse de l’arpenteur a été clairement réfutée par Al White dans le Douglastown Historical Review (no. 1 Fall/Winter 1999) aux pages 13 à 15. On doit le nom de Douglastown à l’amiral Charles Douglas, un Écossais qui était commandant en chef de la Nouvelle-Écosse et qui avait la responsabilité de protéger les pêcheries sur les côtes gaspésiennes au moment de la Révolution américaine où des corsaires américains effectuaient des raids en Gaspésie. Salutations. Luc Chaput, Douglastown, 25 mars 2014. ____ Bonjour monsieur Fallu, J’ai beaucoup aimé lire le Magazine Gaspésie qui est bien fait. Moi, je suis descendant de John Warren et de Émilie Michel de Cape-Cove ou Cap-d’Espoir et j’ai vu dans le magazine que les Warren sont des descendants d’Irlandais. Aussi, j’aimerais avoir plus d’information sur mes ancêtres. Si c’est possible, j’aimerais vous rencontrer quand je vais aller en Gaspésie l’été prochain. Je demeure au N.-B. Merci Paul-Yvan Warren, Petit-Rocher (N.-B.), 10 mars 2014 ____ Bonjour, J’ai tout lu le dernier numéro qui était très intéressant

4

MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

surtout quand j’ai vu mon nom de famille dans la section sur les Écossais. Raymond Shearer, Edmundston (N.-B.), 20 mars 2014. Correctif Cartouche, page 2. Lire « Imprimerie des Anses ». Article « La Gaspésie british » par Jean-Marie Fallu. - Page 6, l’image du personnage à gauche est celle du juge John Gawler Thompson (et non Hamilton) et la photo du centre est l’ancienne maison du même juge John Gawler Thompson (et non Hamilton). À noter que les articles Le rôle et l’influence de la Gaspésie anglophone par Lynden Bechervaise, John Paterson, pionnier britannique de la baie de Gaspé par John Patterson et Les pionniers britanniques de New Richmond par Kim Harrison ont été traduits par Martine Hubert. ____ Quelle opinion avez-vous du Magazine Gaspésie? Faites-nous part de vos commentaires afin que cette fenêtre historique et culturelle reflète mieux vos attentes. Vos suggestions peuvent porter sur le contenu rédactionnel, la présentation graphique et visuelle ou tout autre aspect de la publication (magazine@ museedelagaspesie.ca ou fallujm@globetrotter.net).


En 1950, Lida Moser, photographe pour le magazine américain Vogue, accompagne en Gaspésie le folkloriste Luc Lacoursière qui lui fait rencontrer plusieurs chanteurs qu’elle photographie dont Jean Leblanc, à Port Daniel et Antoine Clavet qu’on voit sur cette photo. Né en 1903 à Cloridorme, M. Clavet est décédé en 1963 à Rivière-la-Madeleine.

Le Rossignol y chante est l’un des trois ouvrages majeurs publiés par Marius Barbeau comprenant les paroles et musique de plusieurs chansons folkloriques gaspésiennes.

Photo : Lida Moser, BAnQQ, fonds Lida Moser, P728, S1, D1, P15-13.

Source : Jean-Marie Fallu.

La Gaspésie chantée La culture gaspésienne repose sur une riche tradition orale. Pendant longtemps, le bouche à oreille a été pour des Gaspésiens peu lettrés la façon de transmettre leur savoir de père en fils et de mère en fille. Les pêcheurs bretons, normands et acadiens ont apporté sur nos rives d’anciennes chansons françaises qui ont traversé le temps jusqu’à aujourd’hui. La Gaspésie a été une pépinière de chanteurs traditionnels, ce qui incita des chercheurs en folklore à s’y intéresser. Depuis La Bolduc jusqu’à Laurence Jalbert, en passant par Le Village en chanson de Petite-Vallée, jamais la tradition chantée n’a été aussi vivante*. Jean-Marie Fallu

Rédacteur en chef

L

Quelques pêcheurs attardés arrivent au port en chantant. - Auguste Béchard, 18881.

a chanson a toujours fait partie du mode de vie des Gaspésiens, à commencer par les Mi’gmaq, ces premiers Gaspésiens. De passage à Listuguj en 1812, l’évêque de Québec, Mgr Plessis, est tellement impressionné par l’art vocal des Mi’gmaq qu’il trouve « leur chant, préférable du côté des voix, à celui de la plupart des villages du Canada2. » Pour sa part, le postillon Timothée Auclair qui, entre 1856 et 1860, livre la « malle » de Sainte-Anne-des-Monts à Rivière-au-Renard, remarque les belles voix féminines qu’il y a dans ce secteur. « Presque toutes les filles avaient de belles voix et chantaient très bien. Une dame

Mimeault, de Mont-Louis, chantait comme un vrai rossignol. Elle avait la voix très pure et très forte et d’une grande souplesse. Elle montait et descendait toute la gamme sans le moindre effort3. »

La chanson folklorique

Si la tradition orale semble plus forte en Gaspésie qu’ailleurs, on le doit aux pêcheurs gaspésiens qui sont pour la plupart illettrés. La péninsule sera donc un terreau fertile pour les chercheurs en folklore, dont Charles-Marius Barbeau, Luc Lacoursière, Carmen Roy et Donald Deschênes.

Dans les années 1960, la chanson folklorique renait en Gaspésie grâce à l’apport du folkloriste Raoul Roy qui recueille plusieurs chansons auprès de Ti-Lou, dit Séverin Langlois de Cannes-de-Roches, de M. et Mme Joseph Joncas, Mme Alphée Joncas et son fils, Jean-Marie, à Pointe-Jaune. Ces chansons, interprétées par Roy, font l’objet de quatre disques et d’une publication. Image de la couverture du recueil Le chant de l’alouette, 1969. Source : Jean-Marie Fallu.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE

5


Impressionné par la mémoire phénoménale de François Saint-Laurent dont la mémoire est meublée de 310 chansons, Marius Barbeau lui demanda comment il pouvait en retenir autant : « Il me répondit que ces chansons sont le langage de la jeunesse et qu’elles lui avaient toutes servies en temps et lieux. » (Marius Barbeau, Le roi boit, Troisième partie du « Répertoire de la chanson folklorique française au Canada », Musée canadien des civilisations, 1987, p. 388.)

Engagée par Marius Barbeau au Musée national du Canada en 1948, la folkloriste Carmen Roy de Cap-Chat recueille en sa première année 1 230 chansons de la Gaspésie et l’étude de ce corpus lui permet d’obtenir son doctorat à la Sorbonne en 1952. Elle publie, en 1955, Littérature orale en Gaspésie, un ouvrage encore inégalé.

Photo : Marius Bardeau, 1918. Musée canadien de l’histoire, cote 43852.

Photo : archives Centre Mnémo.

Particularités gaspésiennes

L’amour galant est un thème fort de la tradition folklorique française. Image de la couverture de Chansons folkloriques françaises au Canada, 1956. Source : Jean-Marie Fallu

Principalement en 1918, 1922 et 1923, Marius Barbeau sauve de l’oubli un patrimoine oral impressionnant. Il capte sur phonographe et par sténographie la mémoire chantée de plusieurs Gaspésiens. On se réfère à la chanson comme un moyen de sortir de l’ennui et de la misère par le rêve qu’elle procure. La chanson folklorique fut-elle un refuge pour le Gaspésien ? Carmen Roy prétend que « la Gaspésie, avec sa tradition si vivante, est un pays où l’on a inventé plus de chansons que dans le reste du Canada […]4. » 6

MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

Marguerite d’Harcourt, une spécialiste de la musique folklorique, observe en analysant le corpus de Barbeau que la contribution des femmes à la chanson folklorique gaspésienne est « bien inférieure, en nombre et en qualité, à celle des hommes ». « La femme, précise-telle, ne se sert que de son registre de poitrine qu’elle pousse vers l’aigu autant qu’elle le peut, en criant comme une écorchée, sans parvenir ni à monter bien haut, ni à chanter bien juste. » Comme chanteur masculin par excellence, elle cite en exemple François Saint-Laurent qui « savait trouver l’interprétation simple et juste qui convenait à chaque chanson. C’est avec délice qu’il plaçait ses fioritures, savait les modérer ou, au contraire, les accroitre […]. SaintLaurent n’était pas le seul interprète à user du style fleuri qui nous parait avoir été […] un peu plus abondant en Gaspésie qu’ailleurs5. » Si la voix demeure l’unique instrument du chanteur traditionnel, la diffusion de la chanson littéraire ou écrite qui se propage dans les années 1930, entre autres, par La Bolduc et le mouvement de La Bonne chanson, se fait maintenant accompagnée d’un piano ou d’une guitare.

Ce recueil de chansons de Théodore Botrel, paru en 1903, servira de base aux Cahiers de La Bonne Chanson de l’abbé Gadbois. Source : Jean-Marie Fallu.

Veillées et chansons

C’est dans les veillées que la chanson folklorique prend vie. Dans son récit rappelant les années 1860, Timothée Auclair (1838-1929) témoigne de la grande hospitalité des gens et de leurs habitudes de faire des veillées et de chanter. « Ma visite était tout en événement. Là où je devais passer la nuit, tous les gens des environs se réunissaient, le soir, pour recevoir des nouvelles, me faire raconter des histoires et me faire chanter. Chacun y allait aussi de son histoire et de sa chanson. C’était l’usage. Vous ne pouviez pas rester dans une maison pour quelques instants sans que l’on vous demande de chanter. C’était l’amusement favori dans les “veillées”6. » Cent ans plus tard, Félix Leclerc va dans le même sens : « Il y a des maisons où les chansons aiment entrer7. »

Autour du piano : La Bonne Chanson

L’enseignement de la musique dans les maisons d’enseignement aura des repercussions sur le développement du chant choral et du chant classique. Avec l’avancée de la scolarisation après la Première Guerre mondiale, la chanson folklorique commence à décliner au


À Chandler, les Commandinos font la pluie et le beau temps de 1963 à 1967. Sur la photo de 1965 : Nelson Poirier (guitare), Nelson Murphy (chanteur). Marcel Nadeau (batterie) et Roland Brousseau (guitare). Au départ de Murphy 1965, Nelson Poirier le remplace comme chanteur et Yvon Poirier ((basse) intègre le groupe. Lors d’un concours régional d’orchestres tenu à l’aréna de Chandler en 1967, les Grabuges arrivent premier, suivi des Commandinos. D’où venait leur nom? Quand ils étaient dans les scouts, deux membres du groupe avaient le grade de commandos! Un autre groupe, les Mydrym, composé d’Yvon Blanchette et de Jean-Marc Roy, prendra la relève des Commandinos vers 1967.

À Gaspé, de 1964 à 1971, on danse au rythme de l’orchestre Les Atomes-X. Sur la photo, le groupe joue au Ash Inn en 1965 : Arnold Ouellet (basse et trompette), Alfred Cassidy (batterie), Bernard Gérard (saxophone) et Émile Ouellet (guitare). Photo : Albert Cassidy, collection Arnold Ouellet.

Photo : collection Roland Brousseau.

profit de la chanson littéraire. Un mouvement chansonnier, porté en France par Théodore Botrel, aura une grande influence au Québec. S’inspirant de l’œuvre de La Bonne Chanson de Botrel, l’abbé CharlesÉmile Gadbois – professeur de musique au Séminaire de Saint-Hyacinthe – crée en 1937 La Bonne Chanson dans sa version québécoise. Avec l’appui de l’Église, Gadbois prône la « bonne » chanson en opposition à la « mauvaise ». Pour lui, la mauvaise, c’est la chanson grivoise et vulgaire véhiculée dans certaines chansons de folklore et particulièrement par la vedette de l’heure, La Bolduc. De 1937 à 1955, l’abbé Gadbois pourchasse la chanson de mauvais goût diffusée à la radio. En 1951, Gadbois traite même les chansons de Félix Leclerc « d’une insignifiance sans nom8 ».

La chanson country western

Au Québec comme en Gaspésie, la chanson country aura une grande influence sur la chanson populaire. En marge de l’influence américaine, les premières vedettes enregistrent des disques et font des tournées en Gaspésie à compter des années 1940. Parmi eux, deux sont inspirés par la Gaspésie : Willie Lamothe avec Mon

passage en Gaspésie (1950) et Marcel Martel avec son célèbre Un coin du ciel (1952) et Ma belle Gaspésie. La Gaspésienne Julie Daraîche et les frères Duguay de Paspébiac auront une influence énorme sur le country western au Québec.

L’époque des chansonniers

On situe la naissance de la chanson québécoise avec l’avènement de Mary Travers, dite La Bolduc, la première au Québec et au Canada français à composer ses propres chansons dans les années 1930. À la suite de La Bolduc, les interprètes commencent à écrire leurs propres chansons à compter des années 1940. Dans la décennie suivante, Félix Leclerc, le père de la chanson québécoise, ouvre l’ère des chansonniers. Son influence est majeure à bien des égards et surtout pour l’usage de la guitare comme instrument d’accompagnement facile à déplacer. Cette nouvelle vague d’auteurs-compositeurs-interprètes profitent des moyens de diffusion que sont la radio, le disque, la télévision et les boites à chansons. Ces chanteurs à texte ont une soif d’expression. Leurs thèmes sont la liberté, l’amour, la paix et l’attachement au pays. Ils sillonnent le Québec, guitare en bandoulière. L’été

Des chanteurs inspirés par la Gaspésie

Jacques Blanchet : Le ciel se marie avec la mer Hervé Brousseau : La Piouke, Prenez mon bateau Pierre Calvé : Bonaventure Robert Charlebois : Un tour en Gaspésie George Dor : La boîte à chansons Claude Dubois : Ti-Loup Stephen Faulkner : Si j’avais un char Claude Gauthier : Mouette et goéland Plume Latraverse : Gaspoésie Félix Leclerc : La Gaspésie Tex Lecor : Ti-Loup Pierre Létourneau : Percé Paul Piché : La gigue à Mitchounano Gilles Vigneault : Entre musique et poésie venu, la Gaspésie devient le rendez-vous de ces chansonniers dont plusieurs font leurs débuts dans les boites à chansons. À Percé, il y a Le Centre d’art, Le Goémon, L’Étrave, La Saline, La Maison du pêcheur et à Bonaventure, La Piouke.

Nous on est « dans le vent »

Au milieu des années 1960, parallèJuillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE

7


Publicité du spectacle de Georges Dor au Centre d’art de Percé. Source : fonds Musée de la Gaspésie. P1/7/2.

La complainte de Forillon

lement à la vague des chansonniers, surgit un vent de marée déclenché par la Beatlemania. Ce courant yé-yé est caractérisé par le paraître. Avec guitares électriques, cheveux longs, vêtements excentriques, noms farfelus, les groupes yé-yé reflètent une jeunesse « dans le vent ». Contrairement aux chansonniers, les chanteurs et groupes yé-yé ne composent pas de chansons, ils interprètent des versions francophones de chansons anglophones. Cette vague déferle sur la Gaspésie entre 1963 et 1970. On s’inspire de groupes (Les Classels, Les Baronets, César et ses Romains, Les Sultans, etc.) qu’on voit à la télévision à Jeunesse oblige (Radio-Canada) ou à Jeunesse d’aujourd’hui (TéléMétropole). Ces orchestres gaspésiens jouent pour les jeunes dans les salles d’école et pour les adultes dans les bars. Parmi ceux-ci, il y a Les Majories (Vallée de la Matapédia),

Rares sont les auteurs qui réussissent à inscrire une chanson dans la mémoire collective. Avec La complainte de Forillon, Maurice Joncas (paroles) et Pierre Michaud (musique) ont réussi cet exploit en 1970.

8

MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

Les Révoltés (Nouvelle), Les Grabuges (Carleton), Les Corsaires (Newport), Les Commandinos et Les Mydrym (Chandler), Les Atomes-X (Gaspé), L e s C a p r i c e s e t L e s C o ro n e t s IV 9 (Grande-Vallée) et Les Souris blanches et Les Copper King (Murdochville). Ce dernier groupe se produit aussi dans le secteur de SainteAnne-des-Monts/Cap-Chat. Issus de ces groupes, quelques auteurs feront carrière dans la chanson comme Manuel Brault (Les Coronets) et Gilles Bélanger (Les Révoltés).

L’éveil de la chanson gaspésienne

La décennie 1980 est marquée par un éveil sans précédent de la chanson gaspésienne. Des auteurs gaspésiens se démarquent non seulement dans leur région, mais sur la scène nationale. Parmi les acteurs de cette première vague marquant l’éclosion de la chanson, notons le groupe Tracadièche (Raymond Allard, Daniel Paquet, Claire Pelletier), Manuel Brault, Gilles Bélanger, Daniel Deshaime, Nelson Minville, Laurence Jalbert et Kevin Parent. Une grande contribution à cet éveil est la mise en place de salles de spectacles dans les polyvalentes


DOSSIER

Les Coronets de Grande-Vallée, 1969. De gauche à droite : Arthur Fournier, Carol Fournier, Gaston Gérard, Gisèle Mélanson et Marcel Minville (Manuel Brault). L’origine du nom? La batterie, achetée par le groupe, était de marque « Coronets ». En 1968, Les Coronets remportent le Championnat gaspésien des groupes à Gaspé et l’année suivante, le groupe se classe 6e sur 42 groupes au Championnat provincial à Montréal. Photo : collection Manuel Brault.

et d’organisations locales prenant en charge la diffusion de spectacles. Depuis 1983, l’apport du Festival en chanson de Petite-Vallée sera pour beaucoup dans l’affirmation de la chanson en Gaspésie et au Québec. La chanson sera aussi encouragée par des événements comme Cégeps et Secondaires en spectacles et par la création d’écoles de musique. Depuis 1999, la région compte sur un grand orchestre, Mambo Sax. Issu de l’école de musique Mi-La-Ré-Sol de Gaspé, ce « Big Band » de 25 musiciens présente un répertoire des plus varié. Il est le seul du genre à l’est de Québec. De nos jours, plusieurs studios d’enregistrement facilitent la production d’albums en Gaspésie. Et aujourd’hui, où en est la tradition chantée? Curieusement, bien des jeunes renouent avec la tradition lointaine du folklore alors que nombre de « baby-boomers », devenus des personnes âgées, revivent avec nostalgie une tradition rapprochée, correspondant à leur adolescence marquée par les chansons populaires des années 1950-1970.

*La version intégrale de ce texte est disponible dans www.museedelagaspesie.ca Merci de leur collaboration : Marc-André Aubé, Jacques Bélanger, Roland Brousseau, Pierre Cyr, Régis Fournier, Pierre Michaud et Arnold Ouellet. Notes 1. Auguste Béchard, La Gaspésie en 1888, Québec, L’Imprimerie Nationale, 1918, p. 111. 2. Mgr Joseph-Octave Plessis, « Journal de deux voyages apostoliques dans le golfe Saint-Laurent et les provinces d’en bas, en 1811 et 1812 », Le Foyer Canadien, tome 3, Québec, 1865, p. 261. 3. Timothée Auclair, « Gaspé-Nord en 1860 », Revue d’Histoire de la Gaspésie, vol. 1, no4, (no4), octobre-décembre 1963, p. 178. 4. Carmen Roy, La littérature orale en Gaspésie, Ottawa, Musée national du Canada, ministère du Nord canadien et des Ressources naturelles, Division des parcs nationaux, 1955, («Bulletin no 134»). p. 244. 5. Marguerite et Raoul d’Harcourt Chansons folkloriques françaises au Canada : leur langue musicale, Presses universitaires Laval, Presses universitaires de France, 1956, p.12. 6. Auclair, op. cit., p. 178. 7. Félix Leclerc, Le Calepin d’un flâneur, BQ, 2e édition, 1988, p. 69 (1ère édition, Montréal et Paris, Fides, 1961). 8. Jean-Nicolas De Surmont, La bonne chanson : le commerce de la tradition en France et au Québec dans la première moitié du XXe siècle, Montréal, Les éditions Triptyque, 2001, p. 103. 9. À lire dans le site www.museedelagaspesie.ca : Régis Fournier, Historique du groupe Les Coronets IV. Sources - Marius BARBEAU, Le Rossignol y Chante, Première partie du « Répertoire de la chanson folklorique française au Canada », Musée national de l’Homme, 1979, 485 p. - Marius BARBEAU, En roulant ma boule, Deuxième partie du « Répertoire de la chanson folklorique française au Canada », Musée national de l’Homme, 1982, 753 p. - Marius BARBEAU, Le roi boit, Troisième partie du « Répertoire de la chanson folklorique française au Canada », Musée canadien des civilisations, 1987, 623 p. - Théodore BOTREL, Chansons de Botrel pour l’école et le foyer, Montréal, Librairie Beauchemin, 1903, 178 p. - Jean-Nicolas DE SURMONT, Esquisse d’une historiographie de la chanson au Québec, site www.chansonduquebec.com/surmont/historio.html#50, consulté le 6 mai 2014. - Jean-Marie FALLU, Une histoire d’appartenance – La Gaspésie, Québec, Les Éditions GID, 2004, 557 p. - Histoires & Souvenirs : 150 e Port-Daniel, 2005, « Philomène Dorion, célèbre chanteuse folklorique québécoise », p. 353-355. - Carmen ROY, La littérature orale en Gaspésie, Chapitre VIII, « Les Chansons », Ottawa, Musée national du Canada, ministère du Nord canadien et des Ressources naturelles, Division des parcs nationaux, 1955, («Bulletin no 134»). p. 235-245. Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE

9


Isidore Bernard et Marie-Paule Vigneau au piano. Photo : famille Adrien Bernard.

Quand Maria

chantait en mode Isidore Parler de l’histoire de la musique et du chant en Gaspésie sans s’attarder au village de Maria semble à l’auteure impensable sinon impossible, tellement ses années d’enfance y ont été baignées de belles harmonies. Madeleine Bernard Maria

La trame musicale d’une famille gaspésienne

À

Maria, la musique et le chant étaient des parties intégrantes de la vie de tous les jours. À la maison familiale de mon enfance, la musique et le chant étaient au menu de notre 10 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

quotidien et remplissaient l’air dont s’imprégnaient nos jeunes vies. Notre sommeil d’enfant a souvent été bercé par les solos de la voix chaude d’Adrien, notre père, par les chants de la chorale paroissiale les soirs de répétition autour du piano familial et par les sonates, valses, nocturnes et autres œuvres

musicales qui naissaient sous les doigts de Marie-Paule et montaient jusqu’à nos lits. Nous avions la chance d’avoir une mère musicienne qui, gagnante du prix d’Europe1 en piano en 1935, s’était désistée en faveur de sa grande amie, l’organiste Georgette Tremblay. L’année suivante, Marie-Paule épousait Adrien2.


DOSSIER Malgré des mains gercées par la lessive, notre mère a toujours joué du piano; Bach, Beethoven, Chopin, Mozart et autres agrémentaient ses rares moments de détente. Au coucher, surtout les samedis et les dimanches, chacun de nous avait droit à une demande spéciale, que maman nous offrait avec beaucoup d’amour. Elle savait aussi accompagner avec doigté et ce qu’il faut de discrétion les chantres du dimanche aussi bien que les chorales des jours de spectacle et les artistes locaux. Parmi ces derniers, notre grand-père, Isidore Bernard, tenait une place prépondérante. Nous connaissions tout de son répertoire et savourions d’avance autant ses chansons à répondre que ses compositions un peu, si peu gaillardes qui faisaient rager grand-maman.

Le « père Zidore »

Isidore – ou le « père Zidore » comme certains l’appelaient –, pas très grand mais assez robuste de stature, possédait une très belle voix de basse, d’une justesse naturelle, une véritable voix de stentor. J’ai toujours pensé qu’il aurait pu, sans micro, dominer un orchestre. Bien campé à quelques pas du piano, la main prête à enrober la mélodie, grand-papa, de son regard un peu rieur, prenait possession de l’auditoire attendant le moment d’attaquer. En 1959, une équipe de Radio-Canada,

dont le réalisateur Paul Legendre et l’animateur Roland Lelièvre, a enregistré chez nous, à Maria, un épisode de l’émission de radio Fête au village3. Lors de cette veillée, Monsieur Lelièvre décrivait ainsi la façon de faire d’Isidore : « Monsieur Bernard, dans un geste quasi patriarcal, rassemble toute la maisonnée pour chanter avec lui. » Eh oui! Il avait le geste rassembleur, notre Isidore, ainsi qu’un sens inné du spectacle et savait aussi se faire prier juste assez, comme il était de mise de le faire à l’époque. Quelques années avant cette soirée de Fête au village, la famille avait reçu la visite d’une ethnologue de l’Université Laval, Simone Voyer4, en tournée de collecte de données en Gaspésie. Elle était venue chez nous spécialement pour les interprétations folkloriques de grand-papa et d’oncle Philippe Vigneau, le frère de maman. Pour la Fête au village et pour la visite de Madame Voyer, comment le contact avait-il été établi? Nous n’en savons rien. Peut-être par l’auteur de téléromans, Guy Dufresne, qui passait chaque été des vacances à Maria chez ses beaux-parents Lucier. Cette période était ponctuée par de mémorables soirées de chants et de charades à la maison d’Adrien. Le « père Zidore » était aussi chantre à l’église paroissiale. Au petit matin, les jours de semaine, été comme

Isidore Bernard Photo: famille Adrien Bernard

hiver, il n’hésitait pas à franchir le mile qui séparait la maison de l’église pour chanter la « messe du jour », comme on disait. Le plain-chant, ou grégorien, n’avait pas de secret pour lui, et les neumes s’enchainaient avec fougue et vivacité dans la fraîcheur matinale. Grand-papa savait aussi donner à sa voix une teinte un rien caverneuse, qui lui permettait une prononciation latine pas tout à fait orthodoxe.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 11


DOSSIER

Joutes vocales à la grand-messe

À la grand-messe du dimanche, grandpapa chantait toujours avec autant de voix et d’ardeur. Certains dimanches, nous avons assisté à ce qu’il conviendrait d’appeler des joutes vocales entre Isidore et son frère Clovis. Ce dernier, plus réservé mais doté d’une voix tout aussi puissante, n’utilisait pas le même tempo qu’Isidore, avec le résultat que, même installé quelques bancs derrière, grand-papa menait le train, parfois avec presque un verset d’avance sur Clovis qui, bien droit dans le premier banc, maintenait son rythme, imperturbable. La musique instrumentale trouvait aussi des échos chez Isidore. Il ne pouvait pas résister à l’attrait du piano de maman, l’âme du salon. Maintes fois, la veillée a commencé ou pris fin sur un air de rigaudon de sa composition, rigaudon qu’il exécutait au piano en tapant du pied. Cette pièce figure encore au palmarès de nos rencontres familiales.

12 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

Vedette de l’émission la Fête au village

Grand-papa Isidore était d’abord et avant tout un chanteur, non pas de formation, mais un chanteur-né, aurait-on dit. Son répertoire était surtout composé d’airs folkloriques et de vieilles chansons françaises. Il me plait de penser, bien que je n’en aie aucune certitude, que l’enregistrement par RadioCanada de la Fête au village 5, chez Adrien, tout comme la venue à Maria de l’ethnologue et folkloriste Simone Voyer étaient dus à une certaine renommée de grand-papa dans le monde du chant populaire. L’enregistrement fait par Madame Voyer doit sans doute encore exister dans les archives folkloriques de l’Université Laval. Mon chapeau de paille, une des pièces exécutées lors de ces deux enregistrements, est inspirée par la bataille des Patriotes de 1837, à Saint-Denis sur Richelieu. Cette chanson a été popularisée par le folkloriste Conrad

Gauthier vers 1921 lors des Veillées du bon vieux temps6. Isidore savait aussi animer les soirées de ses chansons à répondre, « à répéter », comme il disait à M. Lelièvre, l’animateur de Fête au village; M’en revenant de la Vendée, avec son refrain « tique racotte racotillezvous », est un bel exemple bien français de ce type de chanson.

« Zidore » et la chansonnette

« Zidore » excellait non seulement dans la chanson de folklore, mais aussi dans l’art plus burlesque de la chansonnette. Son sens de la rime, du théâtre et du ridicule lui permettait même d’en créer de toutes pièces, pour le plus grand plaisir de son auditoire. Sur des airs connus, il racontait avec des propos de son cru les hauts faits des politiciens du temps, les situations loufoques de la vie de tous les jours ou tout autre sujet qui lui semblait susceptible de retenir l’attention. Contrairement à celles d’aujourd’hui, ces chansons laissaient


DOSSIER

Gérard Dugas au piano et Marie-Paule Vigneau.

Les Compagnons de la Musique en récital.

Photo : famille Adrien Bernard.

Photo : famille Adrien Bernard.

deviner une pointe de retenue dans l’expression, un certain sous-entendu, un non-dit souvent plus efficace qu’une trop grande précision comme dans L’Empereur d’Autriche ou L’habitant. Quelques autres titres de son répertoire trouvent encore un écho dans notre actualité : Le pont de Longueuil, Les députés, La vaccination, Le petit chasseur, Le Matou et Anna.

Gérard Dugas et les « Compagnons de la Musique »

Il ne faut pas croire que l’histoire musicale de Maria se limite seulement à Isidore et à sa famille. Ceux qui ont eu le bonheur, comme moi, de faire partie des « Compagnons de la Musique » seront sûrement d’accord pour dire que l’avènement de cette chorale fut un point marquant pour la musique des années 50 en Gaspésie. Sous l’habile direction de Gérard Dugas qui avait étudié la composition musicale à Paris, nous avons vécu dès 1952, je crois, une expérience de chant choral vraiment exceptionnelle pour l’époque.

Cet homme cultivé et fin pédagogue a su développer dans ce patelin une activité musicale intergénérationnelle axée sur le folklore, la chanson canadienne-française, ainsi nommée à cette époque et le chant religieux, depuis Palestrina jusqu’aux negro-spirituals. Ce n’est là qu’un pan de l’histoire musicale de Maria et de la Gaspésie. D’autres que moi sauraient sûrement nous faire connaître des voix et des musiciens du passé qui, comme les Bernard et les Vigneau, ont eux aussi contribué à faire chanter et danser la Péninsule. Notes 1. « Le Prix d’Europe est une bourse annuelle d’études créée en 1911 grâce à l’initiative de J.-Arthur Paquet, homme d’affaires et organiste, alors trésorier de l’Académie de musique du Québec. Approuvé par J.-Arthur Bernier, secrétaire de l’Académie et par l’ensemble du conseil d’administration, le projet fut présenté au premier ministre de la province, Sir Lomer Gouin qui donna son plein assentiment. Une «Loi pour favoriser le développement de l’art musical» fut sanctionnée par l’Assemblée législative le 24 mars 1911. » Extrait du site web du Prix d’Europe : www.prixdeurope.ca/historique.html 2. Le 29 janvier 1936, Adrien Bernard (1910 – 1994),

fils d’Isidore Bernard (1882 – 1978) et d’Émilie Guité (1886 – 1964), épousa Marie-Paule Vigneau (1908 – 1989), fille de Jean Vigneau (1864 – 1945) et de Maria Green (1873 – 1928). 3. « Paul Legendre... était aussi l’homme à tout faire de la radio...aussi bien comme auteur, annonceur et animateur que réalisateur. Il s’est mérité le « Canadian Radio Award » pour l’émission Fête au village, qui a régné douze ans sur les ondes de Radio-Canada et l’a mené dans tous les coins de la France et du Canada. M. Legendre a recueilli des documents folkloriques de valeur inestimable qui enrichissent aujourd’hui les archives de l’Université Laval. » Extrait du site web de l’Association des réalisateurs de Radio-Canada. http://realisateur. com/index 4. Simone Voyer, ethnologue, auteure et chercheure, est décédée à Montréal le 6 octobre 2013 à l’âge de 100 ans, selon la notice nécrologique de la Maison Funéraire Urgel Bourgie de Montréal. 5. Site web dédié à la Fête au village de l’été 1959, à Maria : http://zidore.maria.qc.com 6. Laframboise, Philippe. Le répertoire de C’était l’bon temps, no 2 de la collection. Éditions TM, 1979, p. 167-168.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 13


DOSSIER

La chorale de

St-Joseph-de-Carleton Créée en 1931, la chorale de St-Joseph-de-Carleton demeure le chœur liturgique le plus ancien de la Gaspésie. L’auteure relate l’histoire de cette chorale dont le grand-père et le père en ont été des âmes dirigeantes. Un témoignage de Reine Degarie

Carleton-sur-Mer

Dans un petit cahier scolaire, un Sleighing, est écrit d’une main d’homme qui s’applique, sûrement conscient de la solennité du moment : « La chorale de St-Joseph-de-Carleton fut fondée [...] le dimanche douze avril 1931 […]. Les personnes ci-dessous

mentionnées se sont réunies à la demande de Mons. Curé et ont promis de continuer à venir chaque dimanche chanter à la grand’ messe paroissiale et aux vêpres. Étaient présents : […] ». Suivent les noms de deux prêtres et de 18 hommes.

Elphège Degarie. Photo : collection Reine Degarie.

La chorale St-Joseph de Carleton en 1933. 1ère rangée, 1er à gauche : Elphège Degarie ; au centre, le curé Plourde et l’abbé Charles Allard. Photo : collection Reine Degarie. 14 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014


DOSSIER

Au nombre de ces gens, on lit le nom d’Hector LeBlanc, agronome et premier « maître-chantre », puis celui de Louis « Decarie » et d’Elphège « Decarie », soit mon grand-père et mon père. Quand M. LeBlanc meurt subitement, mon grand-père lui succède car il est le seul à savoir lire la musique. Il l’avait appris de sa mère, Florence Porlier, une institutrice. Deux ans plus tard, mon père prend la relève et il sera directeur de la chorale pendant 35 ans.

Une passion

Je pense que pour lui, c’est devenu comme une vocation, une passion. Le soir de répétition était le jeudi, le soir où on est habituellement plus disposé

à cela. C’est aussi le soir, où un plus grand nombre d’hommes souhaitent se faire couper les cheveux. Mon père était alors barbier et vraiment loin d’être au-dessus de ses moyens. Pourtant, il sacrifiait la manne des 0,10 $ la coupe du jeudi, pour la manne spirituelle du chant. Selon des témoignages, les choristes partageaient cette même passion, à fond et avec un cœur grand ouvert. Dans les enregistrements que j’ai récupérés des « vieilleries » de mon père, on entend des extraits joliment interprétés de la messe de Gounod et du Requiem de Perosi! Demandez à une chorale actuelle de s’attaquer à une de ces pièces, du moins chez des amateurs. « Trop difficile! », se fait-on répondre. Pourtant,

nos parents ou grands-parents, ou arrières-grands-parents presque illettrés pour la plupart, ont osé et réussi ces interprétations avec brio! C’était l’époque d’avant la télévision, celle des soirées de fête passées dans les grandes familles et avec des amis. Chez les membres de la chorale, nombreux se rencontraient pour chanter de l’opéra! Relativement à ce sujet, je vous confie une anecdote qui m’a fait bien rire. Enfant, j’allais parfois m’asseoir dans le « barber shop » de papa, au sous-sol de la maison. J’aimais l’entendre chanter des airs d’opéra à ses clients et m’imaginais combien il devait les rendre heureux.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 15


16 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014


DOSSIER

Participation des femmes

Avant les années 1960, les femmes ne sont invitées à chanter qu’à des célébrations spéciales, comme lors des messes de minuit. Mais un cas exceptionnel mérite d’être rappelé, le Concert sacré, présenté le 12 août 1933, avec « Les sept paroles du Christ », un oratorio composé pour un chœur à quatre voix et solistes, fort complexe et grandiose. On a demandé particulièrement la collaboration des demoiselles, membres de la chorale du couvent. « Phénoménal », auront dit à leurs enfants et petitsenfants, les concertistes et auditeurs. Au sujet de la participation féminine, on raconte que vers le début de sa charge pastorale, Mgr Charles-Eugène Roy (curé de 1950 à 1972) souhaite avoir des messes à quatre voix, comme il l’a apprécié ailleurs. Il invite alors les femmes à se joindre régulièrement aux hommes. Toutefois, l’évêque de Gaspé, Mgr Albini Leblanc, reconnu pour sa sévérité, l’interdit rapidement, car pour lui les femmes et les hommes ensemble « ce n’est pas bien vu ». La censure sera levée quelques années plus tard.

Touristes mis à contribution

Dans les années 1940, 1950 et 1960, Carleton-sur-Mer était déjà fréquentée par les touristes, souvent des gens assez huppés, des catholiques qui se rendaient à la grand-messe du dimanche. À la sortie, plusieurs montaient au

jubé pour rencontrer « l’homme à la si belle voix », mon père. Parmi eux, il y avait des chanteurs et musiciens professionnels de réputation parfois internationale. Papa les invitait à la maison et, évidemment, à chanter et à jouer. Les voisins racontaient que les vitres de leurs maisons vibraient! Papa leur demandait également de chanter à la messe suivante ou de revenir pour des occasions spéciales. Les paroissiens ont donc assisté à des « concerts gratuits » de solistes tels les réputés ténors Dosithé Boisvert et Germain McKevin, le baryton-basse et chanteur d’opéra, Robert Savoie (ainsi que son frère, le pianiste AndréSébastien), le populaire chanteur d’opéra et animateur de télévision, Yoland Guérard, ainsi que bien d’autres dont des Américains. Le violoniste et virtuose, Arthur LeBlanc, la pianiste accompagnatrice de vedettes internationales, Jacqueline Richard, l’organiste Jean-Marie Bussières qui donna plus de 40 récitals à la SRC et inaugura une vingtaine d’orgues, ont pour leur part touché l’orgue de l’église (et le piano du salon familial) pour accompagner la chorale. Quelle générosité! Quel bonheur!

Personnes mémorables

Chefs de chœur et organistes - Chefs de chœur : Hector Leblanc, Louis Degarie, Elphège Degarie, Gabriel Tétreault (pendant que mon père était au sanatorium) et Gilbert Chiasson. - Organistes : Émiline Bernard, Virginie Leblanc, Pauline Deschênes, Louise et Camille Bujold et Rachelle Breton. ».

chorales liturgiques de notre paroisse, de nombreuses personnes m’ont raconté être allées à la grand-messe pour « frissonner aux belles voix ». Outre celle de mon père, un baryton-basse, plusieurs se sont aussi pâmés pour celle du ténor, Léopold Degrasse. Dans un but historique, il me semble approprié d’énumérer la liste des chefs de chœur et des organistes qui se sont succédé depuis 1931 avec la chorale de St-Joseph, soit jusqu’à ce que diverses chorales, de même que des solistes, se partagent les messes chantées, dans les années 1970-1980. Dans les chorales qui ont suivi, un nom doit être souligné, celui de Rachelle Breton qui a été organiste pendant près de 30 ans.

Depuis mon retour à Carleton-surMer en 2002, et la production d’un DC soulignant le 75e anniversaire des

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 17


DOSSIER

La Gaspésie de Félix Leclerc Le Musée de la Gaspésie soulignera en 2014 le centième anniversaire de naissance de Félix Leclerc par une exposition levant le voile sur un aspect méconnu de ce grand artiste, soit son amour pour la mer, les paysages et les gens de mer. Émilie Devoe Commissaire de l’exposition, Gaspé

P

oète, conteur, chansonnier, écrivain et auteur dramatique, Félix Leclerc a profondément marqué l’imaginaire québécois.

Félix adorait la mer

Au fil de sa carrière, Félix Leclerc a visité le Bas-Saint-Laurent, la CôteNord, les Iles-de-la-Madeleine et, surtout, la Gaspésie. Il venait y chanter, bien sûr, mais également y jeter l’ancre de façon anonyme, seul ou en famille, pour se reposer, marcher sur la grève, jaser sur les quais. Félix adorait la mer. Les îles, les bateaux et les pêcheurs peuplent d’ailleurs son oeuvre, reflets de sa quête d’authenticité, de paix et de liberté. Quelques extraits de son oeuvre en témoignent. Si je suis pauvre, c’est ma faute; mais si nous le sommes tous, ce n’est plus notre faute. (Un Gaspésien1) À l’âge de dix ans, ils m’ont bolté dans une barge. (Un pêcheur gaspésien2) En face le Groenland, à gauche les Rocheuses, à droite l’Atlantique, Ottawa, je ne sais plus, il est encore plus loin. Comprenez pourquoi nos cris ne sont jamais entendus! (Un Gaspésien3) 18 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

Pub à garder

Félix Leclerc en concert au Séminaire de Gaspé en mai 1961. Photo : Centre d’archives du Musée de la Gaspésie, fonds Liane Coolidge et Clément Thibault.


DOSSIER

Félix Leclerc en tournée en Gaspésie au début des années 1960. Photo : Centre d’archives du Musée de la Gaspésie, collection Andrée Tremblay.

La Gaspésie? Le pays intérieur de chacun de nous,patient, silencieux, inconnu, mystérieux. Le cri qui fera peur à tout le monde, c’est de là qu’il viendra4.

Y a des hommes dans la mer Des femmes qui dorment Y a des enfants dans la mer Pour couvrir tout cela Y a des vagues sur la mer Buveuses de lune

La Gaspésie (extraits) Y a au fond de la mer Des montagnes, des ravins Des villes, des cimetières Y a des épaves dans la mer Dans le creux Parmi les joncs aux grands doigts

[…] Y a le soleil sur la mer Et toi au bord Qui le regarde descendre dans l’eau (Félix Leclerc, 1967)5

* L’exposition Un hamac dans les voiles - La mer de Félix Leclerc, Musée de la Gaspésie, automne 2014. Notes Les extraits cités sont respectivement tirés des ouvrages suivants de Félix Leclerc : 1. Le calepin d’un flâneur (1961), Éditions Fides, p. 53. 2. Rêves à vendre (1984), Nouvelles Éditions de l’Arc, p.60. 3. Ibid, p.25. 4. Le petit livre bleu de Félix (1978), Nouvelles Éditions de l’Arc, p. 24. 5. Tout Félix en chansons, Éditions Nota Bene, Montréal, 2005.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 19


DOSSIER

Les Voix du Large de Gaspé : 46 ans d’histoire ininterrompue Dans le grand livre du passé et de notre propre histoire, c’est tout un défi que d’apprendre à chanter son pays, ses beautés, ses merveilles et ses richesses. Pour ce faire, notre devoir civique consiste d’abord à vouloir rendre hommage à nos origines, à nos racines et, ensuite, raconter avec nostalgie de belles et tendres histoires qui sont si jolies et douces à entendre... Celle de la chorale Les Voix du Large entre dans cette catégorie. Un témoignage* de Maurice Joncas

L’Anse-aux-Cousins

Par amour pour la musique et la chanson

A

ujourd’hui, cette belle épopée de 46 ans revêt à nos yeux l’une des belles réalisations de notre vie. En fait, durant toutes ces années, nous avons eu le bonheur d’y participer à bien des points de vue, de nous faire des amis devenus inséparables, des compagnes et compagnons de musique, qui ont chanté en harmonie dans un climat d’amitié continuelle. Tout cela ressemble à un merveilleux conte, venu du large, commençant par la formule traditionnelle : « il était une fois, dans une somptueuse région,

20 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

appelée Gaspé, en l’an de grâce 1967. » En effet, elle me semble lointaine et pourtant si proche, cette première rencontre, en novembre 1967. Marie Pouliot, Angèle Kavanagh et moimême, par amour pour la musique et la chanson, nous désirions mettre sur pied un groupe choral à Gaspé. Nous étions pratiquement des néophytes en ce domaine. Mais mus par une volonté à tout rompre, avec très peu de moyens, nous avons alors décidé de foncer et d’en jeter les bases. Nous étions bien loin de nous douter que cette belle histoire durerait encore aujourd’hui. Depuis ce soir de novembre 1967, le

temps s’est écoulé à l’horloge des jours. Avec le cumul de toutes ces années, que de magnifiques souvenirs émergent de notre mémoire!

Un jeune homme, « venu de Paris »

C’est dans mon local scolaire de l’École des Métiers, qu’a eu lieu l’assemblée de fondation de ce mouvement choral. Plusieurs futurs choristes se trouvaient là : Noël Marticotte, Georges Gérard, Henri Chrétien, Robert Costisella, Gaby Morissette, Angèle Kavanagh, Marie Pouliot, entre autres. Par contre, était aussi présent un jeune


DOSSIER

La première cohorte des Voix du Large, lors du premier concert en mai 1968. Photo : collection Maurice Joncas.

homme, « venu de Paris », devait-il nous apprendre, « comme coopérant en enseignement ». Je lui demandai alors s’il avait déjà chanté dans un chœur. Il me répondit ceci : - « Oh, j’ai fait partie d’un petit groupe, à Paris, qui s’appelait : l’Ensemble vocal Philippe Caillard. Nous devions apprendre, par la suite, comme vous le constaterez, le rôle joué par cet ensemble, dans l’histoire du chant choral international et francophone, surtout au niveau des chants de la Renaissance française. » Lors de notre première répétition, sur la scène de la salle des élèves de l’École des Métiers, Patrice de la Brosse devait prendre la direction musicale de la jeune chorale. Il demeura à ce poste durant deux années. Que de choses il nous a apprises, durant ce temps! Nous étions une vingtaine dans le chœur de la Cathédrale de Gaspé, durant la nuit

de Noël 1967, pour notre toute première prestation publique. Par la suite, Julien LeBlanc en assuma la direction musicale durant un premier mandat de dix ans. Puis, Suzette Drapeau prit la relève au cours de deux mandats, entrecoupés d’un bref séjour de Rodrigue Joncas. De nouveau, Julien Leblanc reprit la baguette, avant de céder sa place à Carmen Léger, en septembre 1996. Avec Julien, c’était toute une page d’histoire des Voix du Large qui se tournait. Mais nous savions que nous pourrions toujours compter sur sa vaste expérience comme directeur musical. Au cours de l’année 2001-2002, durant un an, Anne Turbis remplaça Carmen Léger comme maître de chœur. En septembre 2002, madame Léger reprit la direction musicale, puis céda sa place à Laurent Normandin, s.c., qui en a assumé la direction durant deux années. Grâce à lui, nous avons

Page-couverture du programme du concert de mai 1968. Source : collection Maurice Joncas.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 21


DOSSIER

Julien Leblanc, deuxième directeur-musical, avril 1971. Photo : collection Maurice Joncas.

Concert lors des célébrations du 450e anniversaire de l’arrivée de Jacques Cartier, en 1984. Photo : Musée de la Gaspésie. Fonds Liane Coolidge et Clément Thibault. P243/4/1/3,4.

pu présenter l’œuvre : Les Sept Paroles du Christ, de Théodore Dubois, à la Cathédrale de Gaspé, accompagnée par Jean Thibault à l’orgue et par le quatuor à cordes St-Germain, de Rimouski. En septembre 2009, madame Léger dirige de nouveau cette formation.

Le mémorial des Voix du Large

En 1974, le Chœur s’est incorporé en compagnie à but non lucratif, auprès de l’Inspecteur des Institutions financières du Québec. Tout au long de ses 46 ans de présence culturelle en milieu gaspésien et ailleurs, la chorale Les Voix du Large s’est donné comme mission de faire connaître et aimer le chant choral et la musique. Pour ce faire, elle a exploré à maintes reprises quelques formules intéressantes. En effet, si on tourne les pages du mémorial des Voix du Large, on constate que des traditions durables se sont établies. D’abord, la tenue d’un concert annuel et d’un concert de Noël, en plus de cette belle coutume de chanter pour les patients des hôpitaux et les personnes âgées de Gaspé. Par contre, histoire d’élargir nos horizons, nous avons mis l’accent sur les échanges avec d’autres 22 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

chorales, d’autres groupes musicaux, d’autres chanteurs et chanteuses en région et dans plusieurs grandes villes québécoises. Quel choriste, en effet, ne se souvient pas de nos mémorables participations à des Choralies internationales, en particulier à celles de Vaison-la-Romaine, en Provence ? De plus, en 1998, à l’occasion du 30e anniversaire, une fructueuse collaboration devait s’établir avec I’Orchestre symphonique de I’Estuaire de Rimouski. Accompagnées par ces musiciens, les Voix du Large ont chanté trois œuvres classiques : la Messe du Couronnement de Mozart, en 1998, l’Oratorio du troisième millénaire: L’amour de Joseph et Marie, opus 23, d’Antoine Ouellette. Finalement, notre dernière collaboration avec l’OSE se produisit, à l’occasion de notre 35 e anniversaire de fondation, avec la présentation du Te Deum

d’Anton Bruckner. Soulignons aussi, parmi nos réalisations les plus marquantes, l’odyssée du Bateau chantant, organisée par l’Alliance des Chorales du Québec en 1984, lors des fêtes du 450e de Cartier, l’opérette « Les Mousquetaires au couvent » et l’œuvre « Elles s’appelaient Marie » de France Levasseur-Ouimet, interprétée lors du 45e anniversaire en 2013.

Les Voix du Large en tournée

Au cours de toutes ces années, ces contacts avec d’autres chorales, d’autres groupes musicaux, ont amené le chœur à se produire en France, en Suisse,


DOSSIER

Le rallye-choral de mai 1993 à la Cathédrale de Gaspé. Photo : collection Maurice Joncas.

Carmen Léger, cinquième directrice musicale, Noël 1999. Photo : collection Maurice Joncas.

en Alberta, à Winnipeg et à Moncton, ainsi que dans plusieurs villes québécoises: Montréal, Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières, Sainte-Croix, Sept-lIes, les IIes-de-Ia-Madeleine, Baie-Comeau, Trois-Pistoles, Rivière-du-Loup, Sainte-Anne-des-Monts, Les Méchins, Carleton, Amqui, Matane et Rimouski. En 46 ans, on peut évaluer de façon approximative à 500 le nombre de choristes qui ont fait partie des Voix du Large. En plus de remporter le prix Gasp’Art de la Ville de Gaspé, le Chœur s’est vu octroyer, en 2001, le Prix Mérite culturel gaspésien, remis par le Musée de la Gaspésie, en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle au développement culturel de la Gaspésie. En mai 2003, le Ministère des Affaires municipales, du Sport et du Loisir remettait à la chorale le prix Mérite municipal, pour l’ensemble de son œuvre. Cet honneur venait couronner les nombreuses réalisations culturelles des Voix du Large, l’une des plus vieilles chorales à avoir œuvré sans interruption en Gaspésie et dans l’Est-du-Québec, durant plus de 45 ans, en semant autour d’elle la joie, l’harmonie, l’amitié et la musique. * Le texte intégral de ce témoignage est disponible dans www.museedelagaspesie.ca

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 23


DOSSIER

Au temps des orchestres : Les Grabuges La popularité des Beatles est à la base des nombreux orchestres qui se forment au Québec et en Gaspésie à la suite de la tournée américaine du groupe britannique en 1964. Dans la Baie-desChaleurs, un groupe marquant sera celui des Grabuges. Ancien guitariste du groupe, l’auteur, rappelant l’épopée de ce groupe, nous transporte dans la nostalgie de cette belle époque. Un témoignage* de Raymond Fallu

Nouvelle

Suite à un problème de santé, Jacky Sharp a dû nous quitter. C’est alors que Régis Roy entra dans le groupe à titre de bassiste. Le hasard avait bien fait les choses, car Régis et moi nous nous étions rencontrés lors d’un voyage de finissants du secondaire qui nous avait amené jusqu’à Ottawa. Régis m’avait alors dit qu’il partageait mon amour pour la musique. En plus de son talent de Les Grabuges à l’hôtel Shick Shock de Carleton en 1965 : Régis Roy, Pat Briand, Bob Poitras, Hervé Leclerc et Raymond Fallu. musicien en dévelopPhotographe : Charles Bernard, collection: Hervé Leclerc. pement, Hervé Leclerc a v a i t u n e c u l t u re L’époque du « Petit Lutin » les vacances scolaires et Pat Briand particulière reçue de ses parents et our moi, tout a commencé lors me demanda pour aller l’accompa- provenant de son vécu hors région. d’un carnaval à Nouvelle, il y gner au « Petit Lutin », une petite salle Bob Poitras avait le rythme dans les a plusieurs années (50 ans). de danse située à Carleton. Patrice bras et dans les jambes et aussi une Marcel Maltais, professeur au secon- Briand chantait, Charlie Day jouait culture différente; étant originaire du daire, était alors responsable des acti- de la batterie et je jouais de la guitare. Nouveau-Brunswick, il était bilingue vités culturelles. C’est dans ce contexte Et le « Petit Lutin » était plein. et avait le sens des affaires. Pour ce qui qu’il nous a réunis, Gilles Bélanger, Successivement, de nouveaux en est de Régis Roy, ce dernier par son Georges-Réal Bois (surnommé « Titi ») musiciens nous joignirent Pat et calme, son humilité, sa musicalité et et moi afin de présenter un spectacle moi, soit Hervé Leclerc (trompette et sa bonté est venu cimenter l’orchestre. . « musique et chansons ». Et ce fut un saxophone), Bob Poitras (batterie, succès. Je me souviens par la suite chanteur et animateur) et Jacky « G » pour Grabuges d’un autre spectacle que ce même Sharp (contrebasse). Ce fut alors un Sur le plan des spectacles, c’était Marcel Maltais avait monté à l’école nouveau départ pour aller jouer en réussite après réussite. C’est ainsi secondaire régionale de Carleton où d’autres endroits pour différentes cir- qu’un groupe d’admiratrices et d’amis il avait réuni Charlie Day, Patrice constances comme les mariages, les commencèrent à nous suivre un peu Briand, moi, et d’autres musiciens. carnavals, des fêtes spéciales et dans partout où nous allions jouer. Ça bougeait…ces gens disaient qu’ils Ce fut aussi un succès. Puis arrivèrent les bars, etc.

P

24 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014


1986 : retrouvailles des Grabuges et des Révoltés En 1986, il y eut une soirée inoubliable de retrouvailles grâce à Gilles Bélanger, organisateur en chef du Festivoile de Carleton, où l’ancien groupe Les Révoltés – composé de Gilles avec son Richard Bois – firent la première partie de ce qui sera à jamais la dernière prestation des Grabuges. Soirée de rêve! Près de 4000 personnes entassées dans l’aréna pour venir nous entendre et se rappeler cette belle époque.

faisaient du « grabuge ». J’avais proposé comme nom pour notre orchestre « Les Transistors » ce qui faisait moderne. Mais ce nom fut éphémère. En effet, suite à une demande de nos fans – et considérant leur soutien –, dorénavant nous allions nous appeler « Les Grabuges ». Nous portions trois costumes : pantalon noir, « turtle neck » blanc avec un gros « G » rouge sur le cœur; un autre était beige avec Grabuges brodé sur la poche de chemise; un troisième était l’ajout au premier costume d’un veston bleu à col Mao (style Beatles) !

Un répertoire très varié

Pour la vie de l’orchestre, disons que le volet gestion (contrats, transport, etc.) relevait surtout de Bob Poitras. Pour le choix musical, le répertoire vocal principal appartenait à Patrice Briand et sa superbe voix. Nous avions un répertoire très varié : chansons francophones québécoises et françaises, chansons anglaises et, de façon très particulière, les succès d’Elvis Presley. Bob Poitras, en plus d’être un excellent batteur, animait le spectacle et chantait un répertoire anglais et américain. Sur le plan instrumental, disons qu’Hervé Leclerc était l’artiste qui nous permettait de nous distinguer de la plupart des autres orchestres de l’époque. Ainsi grâce à la trompette ou au saxophone, Hervé nous permettait de jouer des pièces à caractère sud-

Retrouvailles après 20 ans des Grabuges et des Révoltés au Centre civique de Carleton en 1986. Photo : collection: Raymond Fallu.

américain (cha-cha, samba, tango, etc.) avec une sonorité toute particulière. Aussi, Hervé, avec l’achat d’un clavier électronique, participait à l’accompagnement de certaines pièces. Et certains soirs, Hervé chantait « Blue Moon » popularisée par Frank Sinatra! Pour ce qui en est de Régis Roy et moi, nous assumions l’accompagnement musical respectivement à la basse et à la guitare. Tous participaient au « back vocal ».

Les concours d’orchestres ou « Bandorama »

Nous avons fait de la musique de Gaspé à Amqui en passant par Campbellton. Nous avons connu l’époque des concours d’orchestres ou « Bandorama ». Comme le rapporte Bob, nous étions soutenus de manière exceptionnelle par nos fans qui nous suivaient un peu partout (parfois dans plusieurs autobus nolisés) et qui portaient le chandail blanc avec un grand « G » rouge comme un de nos costumes. L’appui de nos fans était très encourageant et fort utile lors des concours. Celui de Campbellton nous a permis d’obtenir un passeport d’une semaine à l’Exposition internationale de Montréal en 67. Un autre, gagné à Carleton nous a permis de participer à l’émission « Jeunesse oblige » de RadioCanada à Montréal avec la pièce fétiche « Les Parapluies de Cherbourg ».

Complices de belles rencontres amoureuses

Grimaldi, sa fille Francine Grimaldi, Olivier Guimond et Denis Drouin, même si nous avons déjà joué trenteet-un soirs en ligne en changeant de place chaque soir, trois lieux ont marqué l’histoire des Grabuges. Il s’agit d’abord et avant tout du Motel Shick Shock à Carleton où nous étions toujours bien accueillis par M. Albert Dugas et son personnel. C’était « plein en rond » quand nous y étions. Il y eut aussi l’Hôtel Routhierville , où là aussi nous étions bien reçus et c’était aussi très achalandé. Le troisième lieu est la grande salle de l’École Saint-Donat à Maria où notre clientèle était celle des jeunes. Là aussi, c’était toujours plein à craquer. Et comme le notait Hervé, « nous avons été bons complices de belles rencontres amoureuses »! Bien sûr, il y a eu aussi « La Piouke » à Bonaventure certains mercredis soir…et j’en passe! Les Grabuges ont cessé leurs activités en 1968. Avec le décès de Pat Briand, il y a quelques années déjà, il est donc devenu impossible pour le groupe original de revenir sur scène pour revivre ces bons moments des Grabuges. Bob Poitras a été le seul par la suite, à pratiquer ses talents au sein de 16 orchestres différents. Mais, ce dernier tient à rappeler que pour lui ses meilleurs souvenirs se rapportent aux Grabuges. * Témoignage rédigé avec la précieuse collaboration d’Hervé Leclerc, de Bob Poitras et de Régis Roy.

Même si nous avons fait de la télé à CHAU-TV et à Campbellton, même si nous avons fait une tournée avec Jean Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 25


DOSSIER

Le parcours d’un chansonnier Dans les années 1960, si la Gaspésie et Percé ont été la terre d’accueil de nombreux chansonniers, la région a aussi permis à ses propres chansonniers de se faire connaître. L’auteur, qui est de cette cuvée gaspésienne, relate son parcours. Un témoignage* de Pierre Michaud

Gaspé

y chantait en groupe des chansons de ralliement. La chanson rôdait autour de moi. Ma sœur Deanne qui étudiait à Québec, ramenait des partitions de chants de Félix Leclerc. Ce fut comme un déclencheur, j’avais 16 ans. Imaginez qu’à la même époque, en mai 1962, mes parents m’invitent à assister à un récital de Félix Leclerc présenté au Cinéma de Chandler. Ensuite, ce fut les fameuses « soirées d’amateurs » que nous organisions principalement à la salle du couvent de Chandler.

Mon premier vrai récital

Affiche de Pierre Michaud, chansonnier, vers 1966. Photo : René Derome, collection Pierre Michaud.

L

a chanson a occupé et occupe encore une place importante dans ma vie et cet intérêt a commencé à la maison. Chez mes parents, mon père Georges avait une magnifique voix de basse profonde, chanteur d’église surtout. Il ne cessait de fredonner et de siffler des airs qui accompagnaient toutes ses activités journalières. Il était constamment, comme pour ainsi dire, porteur de bonne humeur. Nous avions un piano que ma mère Léonie touchait à l’occasion pour nous interpréter ses rigodons, turluttes ou mélancoliques 26 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

mélodies qu’elle pigeait dans son répertoire d’origine irlandaise mais également dans celui de la Bolduc. On se faisait des petites soirées d’amateurs à la maison et nos sorties du dimanche en auto, très souvent en direction de Percé, étaient agrémentées de chansons que tout un chacun entonnait à son tour.

La chanson rôdait autour de moi

Ma vie chez les scouts a également nourri cet intérêt pour la chanson, on

À l’été de 1965, Georges Dor était à mettre en place une boîte à chansons à l’Hôtel Grand-Sablon de Chandler et nous l’avions invité pour qu’il puisse faire connaître son projet. À ce moment, j’ai fait la rencontre heureuse de Pierre Sévigny, un des guitaristes de Dor qui offrait de m’accompagner pour un récital d’interprétation de chansons québécoises. Peu de temps après, nous nous sommes retrouvés à Montréal au moment où je suivais des cours de solfège et de chant à l’École de musique Vincent d’Indy comme boursier, suite au concours des Jeunesses Musicales du Canada, en Gaspésie. Ce fut une période très intense. Au retour, nous présentions un récital à l’Hôtel Langlois chez Paulette et André. C’était mon premier vrai récital, j’avais 18 ans. À l’été 1966, lors du 50 e anniversaire de la ville de Chandler, une démarche collective à laquelle j’ai participé, réunissait presque tous les artistes, artisans, musiciens et comédiens du village. Tous étaient impliqués dans la formidable aventure


Albert Blondin, gérant de la coopérative des pêcheurs de Percé, et Séverin « Ti-Lou » Langlois (1907-1994) de Cannes-de-Roches. Ti-Lou, cet homme de tradition, doté d’une fabuleuse mémoire, a sauvé de l’oubli plusieurs chansons recueillies par Raoul Roy dont Belle embarquez, Le 15 d’avrie, C’est la belle Françoise, À la Madeleine, Bas-Canada, La blanche biche, Le bois de l’ail, La soutane du curé, Par un dimanche au soir et C’est aujourd’hui le jour de l’an. Pierre Michaud chante à l’Hôtel de l’île Bonaventure en 1968. Photo : Odette Bourdon.

de création d’une fresque historique rappelant l’évolution de la Seigneurie de Pabos et de la communauté jusqu’à la création de la ville de Chandler en 1916.

Une première tournée de chant

Ce fut aussi l’été d’une première tournée de chant. Jean-Paul Smith au piano, Marcel Nadeau à la batterie, soutenus et encouragés par Marcel Dupuis, nous avons présenté notre spectacle à SaintMaurice-de-l’Échouerie, à GrandeVallée, à Murdochville, à Maria et à Chandler. Au début de l’année 1967, présentation d’un récital au Séminaire de Gaspé où j’étais accompagné par Roland Brousseau à la guitare et par Marcel Nadeau à la batterie, tous deux de Chandler. Une première aventure à Percé. En 1967, à l’Île Bonaventure, je suis accueilli par le propriétaire de l’auberge, Sydney Maloney. Nourri et logé, je chante tous les après-midi pour un tour de chapeau. Quel bonheur! Le petit bar est garni de petits barils qui servent de sièges et de plus gros barils aménagés pour servir de tables.

On affichait complet avec environ 15 personnes. Des soirées meublées des silencieux bruissements de la nature qui veille et des ombres mouvantes de l’éclairage blafard des lampes à l’huile et de lune sentinelle.

La boîte à chansons « Le Goémon »

L’été suivant, Percé m’attire encore plus fort et cette fois-ci c’est l’ouverture d’une boîte à chansons « Le Goémon ». Le gérant de la Coopérative des Pêcheurs Unis de Percé, Albert Blondin, me permet de louer une partie du bâtiment La Neigère, situé dans la route du quai, pour y aménager une boîte à chansons. L’espace y est, mais comment organiser le tout pour y accueillir convenablement des spectateurs et assurer une cohabitation respectueuse avec un autre locataire, une galerie d’art qui occupe déjà la première partie du bâtiment? À la satisfaction de tous, le local est alors séparé en deux parties à l’aide d’une couverture épaisse servant au séchage du papier provenant de l’Usine de papier de Chandler. Ensuite, la Coop me fournit

Photo : Musée de la Gaspésie. Fonds Famille Blondin de Percé. P238/1/181

des filets de pêche à hareng ainsi que des bouées de pêche. Je déniche des cages à homard, des étoiles de mer, des coquillages et voilà le plafond et les murs décorés dans la plus pure tradition des boîtes à chansons de l’époque. Un vieux radeau qui traîne sur la grève est transporté pour servir de scène, une chaloupe inutilisée est renversée sur le radeau pour ajouter au décor et servir d’appui à l’artiste. Restait à assoir les spectateurs, une vingtaine de grosses « pitounes » d’épinettes coupées aux 16 pouces que nous recouvrions d’un léger coussin de mousse et d’une toile pour éviter de se coller de gomme d’épinette et le tour était joué; nous avions une soixantaine de sièges. S’ajoutaient à ce décor on ne peut plus maritime, le bruit des vagues sur la grève et la discrète senteur de varech et de goudron provenant des filets de pêche.

La guitare, un instrument de la Révolution tranquille

La guitare faisait partie des instruments de la Révolution tranquille et il existait bien d’autres endroits à Percé pour y accueillir musiciens, chanteurs, Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 27


DOSSIER

Affiche de la boite à chansons Le Sablier, tenue à Chandler par Georges Dor, en 1965.

Mes parents m’ont toujours encouragé à faire de la chanson. Léonie Twyman et Georges Michaud, en 1981.

Source: Jean-Marie Fallu

Photo : collection John Michaud.

« chantonneurs » et chansonniers de passage : café, bar, restaurant, terrasse, rue, grève, quai. Et le plus important, par la qualité de sa programmation, était le Centre d’Art tenu par Suzanne Guité qui s’inscrivait nettement dans le prolongement estival de la mythique Butte à Mathieu à Val David. Étant moins connu, je me réservais donc l’exclusivité de la nouvelle petite boîte à chansons « Le Goémon ». J’y présentais mon répertoire six soirs par semaine. J’y chantais, en m’accompagnant à la guitare, mes Pesca_Mag-Gaspésie-2014_13janv.pdf créations d’auteur-compositeur aux-

quelles s’ajoutaient des interprétations de chansonniers établis à l’époque. Au guichet, l’approche était plutôt familiale, un prix d’entrée populaire et, pour pouvoir profiter de la présence des parents, les enfants étaient admis gratuitement. Au cours de l’été, un personnage s’ajoute à la programmation, le capitaine Ti-Lou, Séverin Langlois de Cannes-de-Roches, personnalité bien connue de la population locale et du milieu artistique québécois dont il était l’ami respecté. Le capitaine 2014-01-13 15:04 Ti-Lou aimait chanter ses folklores pré-

1

férés (« Belle embarquez », « Le vieux sauvage », etc.) en plus de maîtriser admirablement bien l’art de dire et de raconter de savoureuses histoires et contes aux couleurs maritimes, ce qu’il fit avec aplomb et justesse en première partie de mon récital. Cette belle aventure a duré deux saisons : 1968 et 1969. Pendant cette période, les CEGEP étaient devenus des milieux d’accueil pour les chansonniers et il existait aussi plusieurs boîtes à chansons. À Québec, un passage à la télévision de Radio-Canada dans le cadre de l’émission « La Bohême » a créé

Services-conseils en environnement

DES GENS DE RESSOURCES

1 888 364-3139 pescaenvironnement.com 28 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

· Analyse et gestion de projets · Études d’impact sur l’environnement · Études hydrologiques · Communication environnementale · Plans d’aménagement · Génie environnemental · Cartographie et géomatique · Suivi environnemental


DOSSIER

Affiche « Pierre Michaud - Le Gaspésien » au Cégep de Sherbrooke, 1969. Source : collection Pierre Michaud.

beaucoup d’opportunités. Que dire de l’effet CHAU-TV de Carleton où je fus accueilli à quelques occasions et qui, à chaque fois, devenait le déclencheur d’activités nouvelles. Je me souviens qu’au lendemain d’une émission à CHAU-TV, s’était organisée une petite tournée en Acadie : Paquetteville, Shippagan, Caraquet m’accueillaient quelques mois plus tard.

Une période féconde : 1972 à 1975

Une période particulièrement féconde pour moi fut celle de 1972 à 1975. Étudiant en droit à l’Université Laval, j’ai pu également réserver de bons moments à la création de nouvelles chansons et à la présentation de plusieurs spectacles même si, à ce moment-là, nous pouvions observer une diminution importante des boites à chansons, comme on les connaissait dans les années 60. « La Boîte » dans le quartier Limoilou à Québec, fut un lieu de prédilection. On m’avait comme pour ainsi dire adopté – tout comme François Léveillé que nous connaissons aujourd’hui comme humoriste –, pour y présenter des spectacles, mais

Affiche de Pierre Michaud, Université Laval, 1974.

Retour à la chanson, 2014.

Source : photo de John Michaud, collection Pierre Michaud.

Photo : Mathieu Roy.

aussi pour faire la première partie de chansonniers plus connus à cette époque. Parmi eux, je me souviens particulièrement de Jean-Pierre Ferland, de Renée Claude et de Claude Léveillé. Ailleurs au Québec, et à d’autres moments, j’ai vécu des expériences semblables avec Pauline Julien, Claude Gauthier, Alexandre Zelkine, sans oublier Les Jérolas au Café Campus de l’Université de Montréal. Après un contrat d’animation musicale de huit semaines à l’Auberge de jeunesse de Mont-Saint-Pierre à l’été 1973, je terminais l’automne comme finaliste pour un 2e prix « Auteurcompositeur-interprète » au Festival de la chanson de Granby. Les étés 1974 et 1975 ont été consacrés exclusivement à la chanson et aux spectacles, mais dans un rapport tout à fait différent. En 1974, contractuel du ministère des Affaires culturelles du Québec, j’étais chargé d’assurer la présence d’artistes, d’artisans, de chanteurs et de musiciens de toutes les régions du Québec, au Festival International de la Jeunesse francophone qui avait lieu à Québec. En 1975, ce fut une autre merveilleuse aventure,

celle de la « Chant’aôut » à Québec également. L’objectif de cet événement était d’encourager la relève en permettant à des jeunes provenant de toutes les régions du Québec d’y présenter leur spectacle afin de mieux se faire connaître. Parfois, la vie nous conduit à des carrefours et, encore une fois, j’ai dû choisir entre la poursuite du droit en m’inscrivant à l’École du Barreau et une association de production artistique majeure qui me proposait la grande ville de Montréal. J’ai choisi le droit. Mais, 32 ans plus tard, c’est la retraite! À nouveau : vive la chanson ! Mais cette fois-ci, dans une perspective différente, teintée par le goût de revoir mes hiers, mais aussi d’inventer des futurs imaginaires florissants et respectueux de mes valeurs humaines et des épuisables richesses que nous offre la nature, en pensant à ceux qui nous succèderont. *La version intégrale de ce témoignage est disponible dans www.museedelagaspesie.ca

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 29


DOSSIER

Gilles Bélanger, talent et entêtement Poète, chanteur, auteur de chansons, Gilles Bélanger a toujours su que sa vie était destinée à la chanson. Originaire de Nouvelle, Bélanger a fait son bonhomme de chemin dans ce domaine comme un « chanteur de fond » qui, malgré les obstacles, n’a jamais lâché prise. Et il a eu raison. Lors de son 33e gala, en 2011, l’ADISQ lui décerne deux Félix pour son projet « Douze hommes rapaillés chantent Miron ». Parcours d’un auteur, d’une réussite durement gagnée sous le signe du talent et de l’entêtement. Une entrevue* de Jean-Marie Fallu

Rédacteur en chef

J

’ai connu Gilles à l’automne 1968. Quand je monte dans l’autobus à Carleton qui transporte les étudiants du Cours préparatoire aux études supérieures (C.P.E.S., aujourd’hui le Secondaire V) qui se donne à Caplan, il y a un troubadour à bord embarqué à Nouvelle. Durant les cours de science, il n’est pas rare de voir Gilles quitter la classe pour aller composer des poèmes et gratter la guitare. Déjà, il n’avait toujours en tête que la musique.

Gilles Bélanger dans une boite à chansons. Photo : collection Gilles Bélanger.

30 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

D’où te vient le goût de la musique et de la chanson? – Ça vient de la famille. On était une grosse famille. J’étais le 15e de 18 enfants. Et le piano a toujours eu une grande importance dans la maison. Je me rappelle des soirées avec le cahier de la Bonne Chanson. Ma mère touchait le piano et papa giguait. Il chantait le Minuit Chrétien à l’église de Nouvelle car il avait une belle voix de ténor. On est une famille d’artistes : Jules l’écrivain, Roger le photographe, Raymond le sculpteur, Reine la pianiste classique, Jacques le pianiste populaire, Claude le peintre et Angèle, Lucette et Paulette courant la planète pour chanter avec les choralies. Aussi, ma sœur Reine, qui a enseigné le piano, jouait souvent la Sonate au Clair de Lune et ça me


« J’ai été batteur dans Les Révoltés et même avant pour Les Grabuges au P’tit Lutin à Carleton, vers 1964-65. À l’hiver 65 et au printemps 66, on fait un groupe à Nouvelle, mon frère Jacques et moi avec les frères Georges-Rhéal et Richard Bois, nos cousins par alliance. On était très populaire. On avait un fan club et on passait à CHAU-TV. Et de 1966 à 1968, on va écumer la Baie-des-Chaleurs, tout comme Les Grabuges. » Sur la photo : Georges-Rhéal Bois (guitare), Gilles Bélanger (batterie), Richard Bois (basse) et Jacques Bélanger (piano) en juin 1965.

« Forgeron, mon père avait une belle voix de ténor. » Photo : collection Gilles Bélanger.

Photo : collection Jacques Bélanger.

transportait dans mes rêves. J’ai toujours adoré la musique classique qu’on écoutait le dimanche à Radio-Canada. Même si je suis autodidacte, cette influence se ressent dans mes mélodies. Depuis quand composes-tu des chansons? – C’est avec Les Révoltés que j’ai commencé à écrire des chansons. On faisait beaucoup de chansons anglaises. Y’avait une mode dans les années 60 de faire une traduction française de tout ce qui sortait en anglais. Or, ces traductions vite faites par des groupes surtout de Montréal ne rendaient pas tellement justice aux chansons originales. Mais, comme les gens nous demandaient des chansons en français, je me suis mis à en composer, paroles et musique. Il s’agissait pour la plupart des chansons d’amour dont une qui s’appelait Donne-moi. Jusqu’à ma rencontre avec Denise Boucher et Chloé Ste-Marie en 1998, j’avais déjà composé environ 150 chansons dont une dizaine de bonnes tounes. Quel impact a eu sur toi cette période effervescente des chansonniers dans les années 1960? – Curieusement, en 1962, je suis au Séminaire à Gaspé et je n’ai pas

envie d’être là du tout. Et je fais une sorte de rejet de tout ce qu’on entend, soit du Leclerc et du Vigneault que j’identifiais au clergé. Par après, évidemment, j’ai appris à les apprécier. À part mes chansons, je ne faisais pas de Paul Piché ni de Beau Dommage, je m’inspirais davantage du Boris Vian et du vieux blues, du Ricet Barrier et du Bob Dylan. Comment s’est fait la transition entre la période des Révoltés et le retour seul à la chanson? – Dans les années 70, je trainais ma guitare par monts et par vaux dans les brasseries, les boites où je faisais à la fois mes chansons et de l’interprétation. De 75 à 80, j’ai joué tous les étés chez Gaspard aux Îles-de-laMadeleine avec Aurélien Jomphe. Ce fut une sorte d’école d’apprentissage. Durant ces années 70, j’ai chanté un peu partout dans l’Est entre Rimouski et les Îles. D’ailleurs, le premier projet de tournée auquel j’ai participé s’appelait « Culturlutte ». On a fait une dizaine de villes dans l’Est-du-Québec.

L’album « La traversée », Éditions de l’Anse-aux-Corbeaux, 1980. Source : archives Jean-Marie Fallu.

Dans quel contexte as-tu sorti ton premier disque? – En 1979, j’avais du matériel intéressant pour faire un album et la gang Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 31


DOSSIER anniversaire de Rimouski et l’année suivante, je fais « Hymne au fleuve ». Comment en es-tu venu à la fin des années 1990 à collaborer comme auteur-compositeur avec Chloé Sainte-Marie? – La rencontre déterminante pour ma carrière sera celle avec Denise Boucher en 1998 qui me demande de mettre ses textes en musique pour Chloé pour qui je ferai trois albums comprenant 34 pièces dont 6 textes de Gaston Miron et c’est vraiment là que ma carrière de metteur en chanson de poèmes prend forme.

Gilles triomphe à l’ADISQ en 2011. Photo : Jean-François Leblanc.

de Rimouski voulait que je le fasse à Rimouski. Mais, moi je voulais sortir des sentiers battus. Et comme Pierre Flynn du groupe Octobre venait de faire un album avec Jocelyn Bérubé, c’est comme ça qu’on s’est rencontré. Pierre qui aimait bien mes textes a réalisé les arrangements musicaux de mon premier album « La traversée ». Mon album, comme bien d’autres, marchera très peu. On est au début des années 80 et on assiste à une fièvre du disco. Alors je m’en vais travailler dans l’Ouest. Comment s’est orchestré le projet de spectacle « La Saga du Golfe » en 1984? – En 1983, je suis à Edmonton et je reçois un téléphone de ma sœur Angèle qui me parle des fêtes importantes qui se préparent à Gaspé pour souligner le 450e anniversaire de la présence de Cartier sur nos côtes. Or, j’étais en train de concocter mon prochain album qui allait s’appeler 32 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

« La Saga du Golfe » qui raconterait l’épopée des premiers Européens qui ont navigué jusqu’en Amérique. J’ai donc transposé ça sur un canevas de comédie musicale que j’ai présenté aux organisateurs des fêtes à Gaspé qui se sont montrés tout de suite emballés par le projet. À l’été 1984, La Saga du Golfe a été présentée à Gaspé et à Québec et mettait en scène plusieurs artistes connus dont Pierre Flynn, Geneviève Paris, Claire Pelletier et Calixte Duguay. Comment a muri ton second album « Mama Lucy »? – Après une période difficile à la fin des années 80, je fais « Mama Lucy » en 1993 grâce à une levée de fonds provenant de ma famille et d’amis. Cet album a produit un effet de renouveau et de reconnaissance auprès de Radio-Canada et dans le milieu artistique. Et ç’a ouvert la porte à d’autres projets : en 96, j’écris « Rock et Fleuve » lors du 300e

D’où t’est venu l’idée de mettre en chantier un projet aussi imposant que la réalisation de « Douze hommes rapaillés chantent Gaston Miron » dont le premier volume est paru en 2008? – Quand j’ai mis en musique pour Chloé « Ce monde sans issue » de Miron, je trouvais que c’était une chanson de gars et je voyais Daniel Lavoie chanter ça. En 2005, j’arrête de travailler avec Chloé mais je continue de mettre du Miron en musique. Deux ans plus tard, en me référant à l’œuvre de Miron L’homme rapaillé, je m’amuse à imaginer avec ma blonde qui pourrait chanter quoi. C’est là que surgit le concept des Douze hommes rapaillés qui chantent Miron. Pour donner plus de crédibilité au projet, je développe l’idée de mettre en musique 12 poèmes de Miron qui seraient chantés par 12 auteurs-compositeurs qui ont connu Miron et qui ont du métier. Que représente pour toi le succès remporté à l’ADISQ en 2013 où on t’a décerné deux « Félix » dont un pour la réalisation du volume deux de « Douze hommes rapaillés chantent Gaston Miron » et l’autre te couronnant l’auteur-compositeur de l’année? – J’ai été toute ma vie un rassembleur. Le projet Miron est une affaire de


DOSSIER

Les 12 hommes rapaillés en compagnie d’Alan Côté à l’église de Cloridorme, 1er juillet 2012. Photo: Nathalie Dion, collection Festival en chanson de petite-Vallée.

gang et d’amitié autour de la poésie. C’est toujours un plaisir pour ces douze artistes de se retrouver et de célébrer un poète qu’ils aiment. Avec Miron, on démocratise la poésie. Le projet Miron, ce n’est pas rien car on est rendu à jouer avec l’orchestre symphonique

Dans quelles mesures, tes racines gaspésiennes t’accompagnent encore dans ton travail de création? – Je dis toujours que j’ai les sandales sur le plateau Mont-Royal et le cœur dans la Baie-des-Chaleurs. Mon imaginaire est toujours là.

À quoi peux-tu attribuer ta réussite dans la chanson? – Sans vouloir être prétentieux, je pense que le succès du projet Miron est une sorte de reconnaissance par le monde artistique et la critique de mon talent de mélodiste. Ma carrière est donc le fruit de mon talent et de mon entêtement sans oublier l’appui indéfectible de Johanne, ma conjointe.

* Entrevue réalisée le 19 mars 2014. Le texte intégral de cette entrevue est disponible dans www.museedelagaspesie.ca

Sur quel projet travailles-tu présentement? – Je table sur un projet « Les Porteuses » qui consiste à mettre en musique des poèmes de femmes québécoises qui seront interprétés par des chanteuses.

Les 6 et 7 mai dernier, les 12 hommes rapaillés se sont joints à un orchestre de 24 musiciens de l’Orchestre symphonique de Montréal afin de présenter à la Maison symphonique de Montréal un nouveau spectacle en hommage à la grandeur de la poésie de Gaston Miron mise en musique par Gilles Bélanger. Album La symphonie rapaillée. Source : Jean-Marie Fallu.

Et Gilles Bélanger rève à Paris… « Gilles Bélanger, c’est le rapailleur de la première heure. Déjà en octobre 2007, cet autodidacte était à pied d’œuvre pour lancer son grand projet Miron qui, dans son panthéon poétique, côtoie Neruda et Rimbaud. “ La seule différence est que Gaston Miron parle de nous autres... ” L’instigateur du plus vaste projet de mise en musique de l’histoire de la poésie québécoise et compositeur des 28 mélodies des deux CD des 12 hommes rapaillés dit avoir eu “ des papillons ” en entendant ses mélodies reprises dans La symphonie rapaillée. […] Ce projet symphonique marque-t-il la fin du rapaillage musical de Gaston Miron? […] “ Ici, on a vendu 75 000 CD de chansons tirées de poèmes: ce n’est pas rien. On a chanté sur scène, en folk rock et en country: ça marche. Mon rêve est d’amener ça à Paris pour que les Français retrouvent la poésie de Gaston Miron.” » - Daniel Lemay, La Presse, 31 mars 2014.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 33


DOSSIER

Les Daraîche, la famille royale du country Spécialiste de l’histoire de la chanson populaire au Québec, l’auteure* situe l’importance et le rayonnement d’une famille bien gaspésienne, la famille Daraîche, dans le monde de la chanson et de la musique country western au Québec. Carmel Dumas Outremont

Première photo officielle de La Famille Daraîche (Katia, Dani, Paul et Julie), 1990. Photo : archives Julie Daraîche.

S

i l’on dessinait une carte géographique représentant la popularité du country western au Québec, le relief accordé à la Gaspésie et aux Iles-de-la-Madeleine sauterait tout de suite aux yeux. Au milieu des années 50, avant même d’enregistrer Dans mon pays qui deviendrait le thème de l’émission Le Ranch à Willie, l’icône Willie Lamothe saluait le « monde gentil » et le « paysage comme un beau livre d’images » de la péninsule. Vingt ans plus tard, Julie et les Frères Duguay gravent Mon passage en Gaspésie de Willie sur leur premier 33 tours, le même qui allait immortaliser Un verre sur la table et Que la lune est belle ce soir. C’est sur cette production 34 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

phare, enregistrée à la va-vite, que s’est bâti l’empire musical de la famille royale du country, la Famille Daraîche.

Les Daraiche forment un chœur

L’appellation comme telle date seulement de 1990, alors que l’adolescente Katia rejoint officiellement sur scène son père Paul, sa tante Julie et sa cousine Dani. Le mariage des voix s’avère fabuleux. Tout naturellement, les Daraîche forment un chœur. Julie ouvre le bal en meneuse de claque, entraînante et disciplinée, installant d’emblée un contact électrique avec le public qui la vénère. Paul tient le rythme, solide sur sa guitare, le sou-

rire réjouissant comme un soleil de printemps, sa voix chaude et rauque faisant surgir des images de fond de bar et de lit. Arrive Dani en uniforme de rockeuse. Elle ferme les yeux, fait pirouetter son micro en l’air pour le rattraper au vol et installe dès les premières notes une vigoureuse ambiance de Nashville Tennessee. Aux côtés de ses trois durs à cuire en pleine possession de leurs moyens, Katia fait figure d’ange immaculé. La sympathie du public lui est gagnée d’avance, car tout le monde connaît le courage avec lequel elle surmonte ses problèmes de vision et de motricité 1. Mais plus personne n’y pense lorsque s’élève sa voix pure, onduleuse, profondément mélodieuse. Katia a un don qui tient du jamais vu au monde des trois accords où les pionniers ne se sont jamais formalisés trop trop d’une fausse note : elle a l’oreille absolue. Depuis le début des années 80, une sorte de troupe composée de collaborateurs, d’admirateurs et de protégés évolue constamment autour de ce clan du tonnerre, les suivant d’un bar à l’autre et d’un festival à l’autre, sans relâche. Qu’ils en soient conscients ou pas, tous ces gens sont un peu le fruit de l’union artistiquement prolifique de Julie Daraîche et de Bernard Duguay, deux Gaspésiens réunis par un bon coup du destin dans les débits de boisson fréquentés par la diaspora alors que Montréal tentait de se défaire de sa réputation de ville ouverte. Début 1970, les grands cabarets vivaient leur


DOSSIER

Disque d’or reçu par Julie Daraîche et Bernard Duguay, 1977.

Pochette de l’album « Western heavy, Julie et les frères Duguay ». Source : Musée de la Gaspésie. P190 Collection d’enregistrements sonores.

Photo : archives Julie Daraîche.

déclin, mais du côté du Rocher Percé, rue Rachel près du Parc Lafontaine, les habitués continuaient de lever allègrement le coude pour noyer leur nostalgie de bord de mer et plonger dans la belle ambiance des « partys » de cuisine de leur enfance.

Les frères Duguay brûlaient les planches !

Ces partys-là, Bernard et Fernand Duguay les avaient dans le sang. Ses 75 ans bien sonnés, Bernard se rappelle : « Les gens de la Gaspésie adorent le country. J’ai appris à jouer sur un tas de fumier, dans la grange en arrière de chez nous à Paspébiac, sur une vieille guitare Stella. Je suis arrivé à Montréal à dix ans et à quatorze ans je couraillais les clubs. Ça a bien fonctionné. Je jouais des sets carrés, tout le kit. » Cette école de la rue a formé bien des musiciens d’envergure, le jazzman Vic Vogel en étant un des plus connus. Vedette du western du temps, « le p’tit gars de Shippagan » Aldéi Duguay2 garde un souvenir admiratif de Bernard Duguay, toujours bien mis, la voix forte et saisissante, l’entregent facile, accompagné de Fernand, son frère plus timide, qui jouait du violon comme si Rose Latulippe se trouvait dans la salle. On raconte que lorsqu’il était temps de

« caller » et danser la gigue, les frères Duguay brûlaient les planches ! Pendant ce temps-là, Julie travaille dans les manufactures et s’occupe de ses petits, Danielle et Richard. Elle était venue rejoindre ses frères et sœurs ainés à Montréal en 1954, deux ans avant que ses parents Rose et Daniel ne se résignent à quitter Saint-Françoisde-Pabos avec les deux derniers, Rose et Paul, pour gagner eux aussi les rangs des Gaspésiens à l’affût d’emplois devenus rarissimes sur la côte.

Le duo vedette : Julie et Bernard

La future figure de proue country est dans la jeune trentaine, elle a la bougeotte au corps et cherche à arrondir les fins de mois. Son charme attire l’attention du propriétaire du Bistrot du Plateau qui l’engage comme serveuse. En peu de temps, elle est repêchée et promue barmaid par le copropriétaire du Rocher Percé, grouillant soir après soir d’Acadiens, de Madelinots et de Gaspésiens, pour la plupart débardeurs ou ouvriers. Les musiciens se succèdent sur la scène, mais le pouvoir d’attrait de l’orchestre maison doit beaucoup au talent des frères Duguay qui aiment bien faire chanter la salle. Et pourquoi pas la délurée derrière le bar ?

Julie n’entrevoit pas de carrière d’interprète, mais elle sait pousser une chanson. Habituellement, elle y va avec Si le chapeau te fait, succès récent de Daniel Guérard. À la demande générale, elle se voit rapidement forcée d’enrichir son répertoire et s’approprie Mister John B., un tube des Beach Boys relancé en français par Sylvie Vartan en 1966 et repris sur son album Une Lettre par Laurence Jalbert au tournant du deuxième millénaire. Avec cette chanson de marin qui rentre au port, la légende de la Famille Daraiche prend le large, bien que le capitaine, pour l’instant, se nomme Bernard Duguay. Le vent est dans les voiles. Témoin de l’impact de Julie et Bernard sur leur clientèle, Aldéi Duguay en glisse un mot à Jean Chaput, le propriétaire de quincaillerie qui possède aussi la compagnie Budget Musique. Bernard rencontre le patron, l’entente est conclue, dix chansons sont bientôt enregistrées en quelques heures et quatre mois plus tard le résultat des ventes se traduit en disque d’or. Sur la lancée, Julie et les Frères Duguay retournent en studio et reçoivent en octobre 1973 une cassette d’or, un trophée pour souligner la vente de 100 000 cartouches huit pistes3. Chez les Gaspésiens mordus du country western, Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 35


DOSSIER c’est le délire tout enveloppé de fierté : enfin, ils ont leurs propres vedettes, « leurs » stars. Les années à applaudir Willie Lamothe, Marcel Martel, Paul Brunelle et les autres sont récompensées. « Ç’était bizarre pour nous, raconte Bernard. On était passé par-dessus les tops. On vendait plus que Marcel et Paul. »

Paul, le talentueux guitariste chanteur

Les disques suivants mettent en vedette Julie et Bernard, devenus un couple dans la vie comme sur la scène. Ils sont propriétaires de bars et ils font la tournée jusqu’aux États-Unis, se frottant aux grands du showbiz et récoltant de plus en plus l’affection du public. Sur les entrefaites, ils vont chercher du renfort musical du côté du jeune frère de Julie, Paul, qui sillonne la province depuis une dizaine d’années avec son groupe yé-yé, d’abord appelé « Les Loups blancs », puis « Le Soleil ». Le talentueux guitariste chanteur est nouveau papa et les écueils de la vie de musicien en cavale l’ont un peu écorché. Dans les fonctions de producteur, directeur artistique et chanteur, Paul s’investit rapidement et complètement

dans ce nouvel univers musical qu’il est destiné à faire évoluer et dont il émergera, des décennies plus tard, grand gagnant, étoile consacrée à 65 ans, artiste accompli considéré avec respect par tous les auteurs-compositeurs-interprètes du Québec qu’il devance sur le palmarès et dans les ventes depuis la sortie en 2012 de son album duos Mes amours, mes amis. L’hommage qui lui a été rendu dans l’église bondée de Cloridorme lors du Festival en chanson de Petite-Vallée 2013 donnait la pleine mesure de son apport à la chanson québécoise dans tout ce qu’elle comporte de beaux métissages. Peut-être encore plus que le Félix qu’il est allé chercher au Gala de l’ADISQ ensuite, 34 ans après avoir reçu avec Julie la première statuette attribuée dans la catégorie western, en 1979. La route a été longue. La famille Daraiche a porté à bout de bras le trésor de chansons que Julie et les Frères Duguay avaient commencé à amasser, créant un des bassins les plus importants du répertoire. Bernard et Julie se sont laissés au faîte de leur gloire, dans des circonstances pénibles. Animée par une force de

caractère et un sens de la survie dignes de la lignée de Gaspésiennes pure laine qu’elle perpétue, l’ancienne barmaid s’empressa de relever les manches, composant avec le talent autour d’elle pour créer une des entreprises familiales les plus originales et tenaces de toute l’histoire du show-business québécois. Avec son fils Richard à la batterie, sa fille Dani aux chœurs, son frère Paul à ses côtés sur scène et partout en coulisses, la fille de Daniel Daraiche et de MarieRose Aubut de Saint-François-de-Pabos aura propulsé la chanson country western francophone dans une modernité qui ne se dément pas. *Originaire de Saint-Georges-de-Malbaie, Carmel Dumas poursuit une carrière d’auteure, de scénariste, de réalisatrice et de directrice artistique. Notes 1. Katia souffre de cécité depuis sa naissance. Elle doit aller en Chine en mai 2014 pour recevoir des injections de cellules souches dans l’espoir de pouvoir voir. À 16 ans, elle a aussi été frappée par un autobus, accident à la suite duquel elle a failli perdre une jambe, ce qui la menace toujours. 2. Aldéi Duguay, aussi surnommé « L’homme en noir », du titre d’une autre de ses chansons, s’est fait connaître avec Le P’Tit gars de Shippigan. Il a souvent travaillé aux côtés de Julie et les frères Duguay, au Rocher Percé et Au Bout du Quai. 3. Les grosses cartouches huit pistes sont les ancêtres des cassettes et des Cds.


DOSSIER

La génération numérique : entre tradition et modernité Forte d’une identité culturelle musicale qui s’est forgée au fil des époques grâce aux traditions et aux nombreux métissages, la musique gaspésienne d’aujourd’hui représente certes, la continuité dans la tradition mais toujours avec une bonne dose d’ingéniosité et de perpétuel renouvellement. Michèle Ouellet*

Matane

Depuis La Bolduc, Laurence Jalbert – originaire de Rivière-au-Renard – est sans contredit la plus importante chanteuse québécoise d’origine gaspésienne. Elle sort en 1990 un premier disque qui connaît un vif succès avec des chansons marquantes comme Tomber et Au nom de la raison. De 1990 à 2011, elle lance onze albums dont les succès lui méritent plusieurs prix, dont trois Félix. Profondément attachée à sa Gaspésie, elle vient en aide, entre autres, au Magazine Gaspésie en 1995 et à ses concitoyens de Rivière-au-Renard lors des inondations de 2007. Photo : Jean-Charles Labarre.

D

ès l’an 2000, l’évolution rapide des nouvelles technologies, la révolution numérique soutenue par un accès démocratisé à Internet et une possibilité accrue pour l’enregistrement maison ou en studio à même notre territoire donnent de nouvelles ailes aux artistes désirant se produire eux-mêmes et partager leur talent avec un public. On ne peut passer sous silence la notoriété de plus en plus grandissante des nombreux concours et festivals qui contribuent à la découverte et à la reconnaissance des talents régionaux. On n’a qu’à remonter aux années 1980, alors qu’on laissait présager un avenir sombre pour la chanson d’expression française (défaite souverainiste, récession économique, essoufflement de la contre-culture1). Des fervents défenseurs de l’identité musicale gaspésienne créent en 1983 Le

Festival en chanson de Petite-Vallée. En regard des 31 ans d’histoire de ce festival, nous ne pouvons plus nier l’effet de cette initiative sur la relève gaspésienne d’aujourd’hui. Parallèlement, dans la décennie 90, une vague d’auteurs gaspésiens 2 (Nelson Minville, Laurence Jalbert, Kevin Parent, Isabelle Boulay) déferle sur le Québec. Ils ouvrent déjà la voie à une autre génération.

Originaire de Grande-Vallée, Nelson Minville marque la chanson québécoise au début de la décennie 1990. Après avoir été le lauréat du concours musical de Petite-Vallée en 1988, il remporte le prix de la meilleure chanson au Festival de Granby en 1989. L’année suivante, sa chanson Les bras de Satan le propulse au sommet de la chanson au Québec. Il sort trois albums : « Premières Nuits » (1990), « Pour la suite des choses » (1992) et « Centre-Ville » (1998). Au cours de sa carrière, en plus de composer des chansons pour lui et pour d’autres, Minville s’adonne à l’écriture dramatique et à la production et à la formation artistique. Pochette du premier album de Nelson Minville. Source : Nelson Minville.

Le renouveau francophone

Le nouveau millénaire amène cette no uvel le g én érat i on d ’au teu rs compositeurs-interprètes à se réinventer tout en perpétuant la tradition orale en chantant le quotidien. Leurs textes sont basés sur le récit, sur ce qu’ils observent et sur ce qui les interpelle. Ils se racontent ou inventent des vies qui touchent le public. La simplicité est de mise et elle est souvent transposée

Prestation de Guillaume Arsenault lors du « Coup de chapeau Paul Daraîche » au Festival en chanson de Petite-Vallée, 6 juillet 2013. Photo : Nathalie Dion, collection Festival en chanson de Petite-Vallée. Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 37


DOSSIER

Patrice Michaud avec Denis Ferland, Rimouski, été 2012. Photo : Caroline Vukovic.

avec une légère pointe d’humour et d’autodérision propre aux Gaspésiens. Ces jeunes artistes apportent de la fraicheur au quotidien, avec une touche de romantisme, des souvenirs d’enfance, d’occupation du territoire, de fratrie ou même d’alcool. L’authenticité et la sincérité des paroles interpellent rapidement l’auditeur et dès lors la mélodie, qu’elle soit plutôt blues, folk, country, pop ou rock, accentue la valeur de modernité de la chanson. La Gaspésie a été bien représentée ces dernières années sur la scène musicale et dans les médias québécois. Le rayonnement et la renommée de ses artistes dépassent largement la région et les critiques musicaux sont élogieux à leurs égards. Voici le parcours de quelques-uns d’entre eux.

Parcours d’artistes

Originaire de Bonaventure, Guillaume Arsenault, fervent défenseur de la langue française et fier ambassadeur

38 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

Avec une formation en piano classique et en théâtre musical, Viviane Audet, de Maria, se lance dans la chanson. En 2006, elle sort son premier album, Le long jeu. Depuis, sa jeune et riche carrière est partagée entre la chanson, le métier d’actrice et la composition de musique de films. En février dernier, elle lance son dernier album, Le couloir des ouragans. Audet insuffle à la chanson une dose de modernité faisant de chacune un petit film métissant la poésie à un folk pianistique. Viviane Audet lauréate interprète du Festival en chanson de Petite-Vallée en 2003 et le parrain du festival, Robert Charlebois. Photo : Jacques Gratton.

de la Baie-des-Chaleurs, a été lauréat du Festival en chanson de Petite-Vallée en 2001, son premier album « L’arbre » suivra dans l’année. En 2010, il réalise un album avec les jeunes écoliers pour les 250 ans de Bonaventure et il sort son 4e album Oasis Station-Service en 2013. Toujours aussi généreux pour sa région, on ne compte plus ses collaborations musicales. Natif de la Baie-des-Chaleurs, Irvin Blais lance son premier album en 2003. Prolifique et fort d’un appui du public (près de 25 000 adeptes de sa page Facebook), il sort son 9 e au printemps 2014 et remplit les salles partout où il passe. De Rivière-au-Renard, Jonathan Savage est diplômé de l’école de la chanson de Granby et il a autoproduit son premier album en 2006. Six ans après, il concocte son 2e album à l’ancienne. Il présente ses chansons aux médias 45-tours après 45-tours avec des pochettes réalisées par des jeunes du

secondaire. L’ensemble, réuni en album complet, s’intitule Le très honorable Jonathan Savage. Patrice Michaud de Cap-Chat fait figure de proue au Festival en chanson de Petite-Vallée en 2008. L’année d’après, il sera le lauréat du Festival international de la chanson de Granby. Rapidement, son premier album Le Triangle des Bermudes (2011) attire la curiosité des critiques, mais surtout du public. Il dépasse rapidement les frontières de la région. Récipiendaire de deux Félix au Gala de L’ADISQ en 2012, son nouvel album est maintenant disponible depuis janvier 2014. Marie-Pierre Arthur roulait déjà sa bosse musicalement lorsqu’elle nous présente son premier album solo en 2009. Cette native de Grande-Vallée sera porte-parole du concours les Francouvertes en 2011 et son 2e album Aux alentours parait en 2012. Ses deux albums ont été encensés par la critique et elle ne cesse de récolter les éloges


Daniel Boucher, lauréat du Festival en chanson de Petite-Vallée en 1998 et parrain de l’édition 2007, en compagnie des chansonneurs. Photo: Alain Lauzier, 3 juillet 2007.

depuis. Après une tournée qui la mène en Europe, elle prend une petite pause. Plus récemment, Les Sœurs Boulay récoltent le 1 er prix des Francouvertes en 2012 et rapidement un premier album Le poids des confettis voit le jour en 2013. L’engouement est tel qu’elles sont parmi les 50 femmes de l’année 2013 d’après le magazine Elle Québec. Quoique le duo existe un peu par hasard, les sœurs Boulay ont su toucher, là où il faut, la petite corde sensible de bien du monde. Ayant grandi à Sainte-Anne-desMonts, Klô Pelgag (Chloé PelletierGagnon), lauréate de plusieurs prix dont celui des diffuseurs européens à la bourse RIDEAU, lance son premier album en 2013. Enfin, à surveiller : Jonny Arsenault Band (Daniel Essiambre, Benoît Cantin et Christian Leblanc), Dans l’Shed (Éric Dion et André Lavergne) et le duo Joséphine (Julianne Pinard et Jean-David Palmer), les petits nouveaux dans le paysage musical de la Baie-des-Chaleurs.

L’héritage musical : un gage de continuité

Il y a ceux pour qui le passé, le folklore et les légendes sont signe de continuité. Ils savent trouver un juste équilibre entre la tradition et la modernité et ils puisent leur inspiration dans cette ligne du temps qui forge l’identité gaspésienne. La Bande à Firmin a réussi cet équilibre avec brio. Après un premier album à sonorité folk-blues Grand Panache (2002), la bande, composée d’Éric Dion (guitares-chant), d’Éric Proulx, (percussion), d’Étienne

Gauvin (podorythmie), de Jean-Guy Leblanc (basse) et de Christian Leblanc (piano, orgue, clavier), s’embarque dans le projet artistique Bottines et racines. Un travail de recherche musicale colossale les a guidés dans leur démarche consistant à puiser à même le répertoire folklorique québécois des chansons pour les réadapter musicalement. La structure musicale ne ressemble en rien à la mélodie d’origine, seules les paroles sont conservées. L’obtention d’une bourse leur a permis d’enregistrer quatre chansons et d’en permettre un téléchargement gratuit. Encouragés par le résultat de cette activité de promotion, ils ont décidé d’autoproduire un album complet sorti en 2011. Dans un autre registre musical, la formation Bodh’aktan, dont deux des membres sont madelinots, se définissent comme un groupe de rock à saveur celtique-punk-trad. Dans un style festif, ils redynamisent à leur manière les chansons de marins et les chansons à « boire ». Avec deux albums francophones et un anglophone, les titres sont issus du répertoire folklorique traditionnel maritime et leurs spectacles sont toujours aussi endiablés et métissés musicalement.

Les ambassadeurs

Avec une ouverture sur le monde, facilitée par les nouvelles technologies, plusieurs artistes ayant un héritage familial gaspésien ne se gênent pas pour affirmer leur appartenance à la région, peu importe la langue chantée et où ils se trouvent sur la planète. On n’a qu’à penser, entre autres, à Pat

The White, Lily of the Valley, Anick Jean, Quimorucru, Mel Cotnoir ou Bonnie Ste-Croix. Inversement, il y a ceux qui ont choisi la Gaspésie comme terreau fertile à la création et qui en ont fait un port d’attache temporaire ou permanent : Juan Sebastien Larobina, Dédé Vander, Amélie Laflamme (The blue seeds), Daniel Boucher, Phile, Jay Keating, et tout récemment Gaëtan Essiambre. Ces derniers sont de très bons ambassadeurs de la région et contribuent largement à l’émergence du renouveau musical gaspésien. Évidemment, faire un survol des artistes ayant émergé à partir des années 2000 à aujourd’hui est un exercice difficilement exhaustif, car la Gaspésie a créé au moins un musicien par famille, peu importe les époques. Une chose est sûre, la Gaspésie détient un bassin de musiciens talentueux, créatifs, évolutifs et franchement débrouillards. * Bachelière en Animation et Recherche Culturelle à l’UQAM, Michèle Ouellet revient dans sa région natale en 2001 après avoir travaillé auprès de la maison de disques Indica et de l’agence de spectacle Preste à Montréal ainsi que l’agence Sriracha-Sauce à Paris. De 2005 à 2012, elle est musicothécaire de Radio-Canada Gaspésie-Les Îles et a coproduit plusieurs spectacles dans les salles de spectacles de Matane. Depuis, elle est recherchiste pour le Groupe PVP. Notes 1. Encyclopédie du Patrimoine Culturel de l’Amérique française. http://chanson.ameriquefrancaise.org/parcours3-1/ http://chanson.ameriquefrancaise.org 2. À lire dans le site www.museedelagaspesie.ca : Richard Morisset, Ils sont nombreux nos gens, à nourrir la scène musicale.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 39


DOSSIER

La musique d’un peuple Au Québec, Petite-Vallée est considéré comme une sorte de village gaulois de la chanson. Au fil du temps, son Festival en chanson est devenu au sein de la francophonie un véritable laboratoire de la chanson et de la musique. On le doit à l’implication de toute une communauté et du timonier de la chanson, Alan Côté*, qui relate la petite histoire d’un grand succès. Alan Côté

Directeur général et artistique, Village en chanson de Petite-Vallée

Alan Côté, cofondateur et grand timonier du Festival en chanson de Petite-Vallée, 2011.

Jean-Maurice Lebreux, cofondateur du Festival en chanson de Petite-Vallée avec la chorale de l’endroit, 1984.

Photo : Jean-Charles Labarre, collection Festival en chanson de Petite-Vallée.

Photo : Festival en chanson de Petite-Vallée.

La naissance d’un village en chanson

Cette même année, avec quatre jeunes médecins venus s’établir à Grande-Vallée et quelques jeunes du village, nous avons transformé la boutique de forge de mon grand-père en Café-théâtre. Une folie douce, sans prétention, sans intention autre que celle de se rencontrer, d’écouter de la musique, puis éventuellement de créer et d’accueillir des spectacles. En 1998, nous avons procédé à la fusion des deux corporations, du Festival et du Café-Théâtre pour mettre en place une nouvelle corporation avec l’objectif de créer le Village en chanson qui a vu le jour en 2001.

M

on grand-père, Alfred LeBreux, homme de tous les métiers, forgeron, palefrenier, pêcheur, charpentier, bûcheron, entrepreneur, était un bon vivant, amoureux de la vie et chantre du village. C’est en allant vivre chez lui, après la noyade de mes deux oncles, et en le côtoyant quotidiennement que j’ai acquis le goût pour la chanson. En 1979, alors que j’étais en secondaire 5, un groupe de citoyens appuyé par la municipalité ont décidé de mettre sur pied un festival en été à l’instar du Festival d’été de Québec. Le Festival de la Parenté était né. J’y siégeais en tant que représentant étudiant. En 1983, on intégrait à la fête populaire, un concours de chansons, d’où le nom Festival en chanson.

40 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

La couleur et la voix de la Gaspésie

Comme notre festival avait été calqué sur le modèle de celui de Granby, les administrateurs de l’époque souhai-

taient que nos lauréats obtiennent des laissez-passer de ce concours prestigieux. Après y avoir participé en tant qu’artiste, j’ai fait le constat qu’en agissant ainsi, nous nous retrouverions toujours à jouer les seconds violons. À compter de ce moment, nous avons cherché à trouver notre propre couleur. Qu’est-ce qui pouvait nous démarquer, nous particulariser? Cet accueil simple et cette générosité propres aux Gaspésiens, ce plaisir de recevoir les artistes, mais aussi de chanter avec eux, tout naturellement, respectueusement, mais sans complexe. C’est cet élan qui a d’ailleurs donné naissance aux spectacles « Hommage aux parrains », puis à la Petite école de la chanson. C’est de cette façon que nous sommes devenus peu à peu porteurs de l’héritage chansonnier du Québec,


DOSSIER

Lors de l’édition 1998 du Festival en chanson de Petite-Vallée, Plume Latraverse en est le parrain et Gilles Vigneault, le sourcier. Photo Jacques Bérubé, juillet 1998.

Les chanteurs du Village : Marie-Josée Roy, Fanny LeBreux, Gilles LeBreux, Danielle Vaillancourt, Jérôme Béland et Alan Côté, cofondateur et grand timonier du Festival en chanson de Petite-Vallée. Photo: collection Festival en chanson de Petite-Vallée.

Un trait d’union entre deux clochers « J’ai réalisé que loin d’être virtuelle, l’appellation «Village en chanson» dépasse largement son concept. Trait d’union entre les deux clochers qui l’entourent, il s’agit d’une communauté authentique, vivante et rayonnante qui se bâtit avec des hommes et des femmes, des jeunes et des aînés, sur des valeurs fortes et inspirantes profondément inscrites dans l’ADN de chacun des autres villages qui la composent. » – Extrait d’Annie Bélanger, présidente, Village en chanson de Petite-Vallée, lors des cérémonies entourant les obsèques du musicien Dan Gaudreau en 2010.

tout en faisant une grande place à la nouvelle chanson et à ses nouvelles expressions; comme si nous avions ouvert les portes de nos maisons pour laisser entrer les festivaliers dans nos veillées de familles alors que nous recevions de la Grande visite. Aujourd’hui, on ne retrouve plus de traces réelles de l’héritage de Granby. Le Festival est entièrement original, il a trouvé son créneau, son vocabulaire, ses rites et son rythme de passage. Les jeunes candidats sélectionnés sont devenus les chansonneurs du Festival; on les retrouve en première partie d’artistes reconnus ou de nouvelles révélations. Le Camp chanson accueille, pendant le Festival, des artistes de la francophonie canadienne, des Amériques et de la France pour Les Rencontres qui chantent.

Bilan de santé de la chanson

La chanson est le vecteur de l’âme humaine prisé par les Québécois. Si

plusieurs pays de l’Amérique latine se définissent par la poésie, c’est probablement par la chanson que s’affirme le plus le Québec. Chanson populaire ou chanson d’auteur, elle se décline de diverses façons et dans tous les styles musicaux : folk, country, rock, indie, techno, rap, hip-hop, slam, autant de façon de prendre la parole sur des mélodies et des rythmes. La chanson populaire occupe le haut de palmarès grâce aux mégaproductions Star-Académie et La Voix qui mettent en lumière les nouvelles vedettes de demain. Mais à l’ère des nouvelles technologies, demain c’est aujourd’hui, car on navigue dans l’instantané. L’un des principaux problèmes auxquels sont confrontés les jeunes créateurs de chansons se situe au niveau du manque de tribunes pour rencontrer leur public. La mutation de l’industrie du disque a des répercussions sur l’industrie Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 41


Laurence Jalbert, artiste passeur, et Paul Daraîche lors du Coup de chapeau à celui-ci, Église de Cloridorme, 6 juillet 2013.

Zachary Richard avec la Petite école de la chanson, 26 juin 2010. Photo: collection Festival en chanson de Petite-Vallée.

Photo : Nathalie Dion, collection Festival en chanson de Petite-Vallée.

du spectacle et les jeunes créateurs ont de plus en plus besoin de tribunes professionnelles pour aller à la rencontre de leur public et de leurs pairs. La chanson d’auteur a de la difficulté à rencontrer un large public. Les prestations scéniques n’ont pratiquement plus de place à la télévision publique. Alors, pour voir les nouveaux artistes à l’œuvre, il reste la scène. Paradoxalement, on est de plus en plus outillé pour communiquer et rejoindre les spectateurs, mais c’est de plus en plus difficile d’y parvenir. Le public, sollicité de toutes parts par les nouvelles technologies, est de plus en plus difficile à attirer dans les salles de spectacles. Toutefois, malgré tous ces embâcles, la chanson ne cesse d’attirer des jeunes Québécois qui rêvent de pratiquer ce métier de la scène. La pression de cette offre, qui ne cesse de croître sur les différentes plateformes et chez les diffuseurs de spectacles, est constante et dépasse largement la demande. À titre d’exemple, au Réseau d’organisateurs de spectacles de l’Estdu-Québec (Roseq), on constate pour l’été 2012 que sur les quelque 549 offres de spectacles, 279 étaient en chanson et, de celles-ci, 27 ont tourné. Donc, c’est seulement 10 % de l’offre qui a pris la route de l’Est du Québec.

Une grande question se pose : y’ en a-t-il trop?

La réponse n’est pas aussi évidente qu’elle ne le laisse présager, car cette question en entraîne plusieurs autres. Si on est si créatifs en chanson et si on 42 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

a une telle qualité de créateurs et un tel impact sur la scène internationale, n’est-ce pas une conséquence de cette émulation? Comment peut-on contingenter davantage l’entrée de nouveaux artistes sur ce marché? Y’ a-t-il trop de festivals qui soutiennent sans cesse de nouveaux artistes? Contribuent-ils à faire miroiter la possibilité de carrières à un trop grand nombre ou participentils au contingentement de ceux-ci? Quel impact a la gratuité des concerts dans les grands festivals sur la diffusion en salle, sur la valeur même du spectacle, sur le développement des artistes, sur le secteur même de la chanson?

La Gaspésie, territoire... de résistance

La Gaspésie premier refuge des chansonniers québécois nourrit la chanson québécoise en y apportant ses plus beaux fleurons. Les Isabelle Boulay, Kevin Parent, Paul Daraîche, Patrice Michaud, Nelson Minville, les Sœurs Boulay et de nombreux autres sont chantés sur toutes les plateformes. Pour une première fois dans l’histoire, des Gaspésiens comme Guillaume Arsenault et ses comparses sont à relever le défi de vivre de leur art en région. Des studios d’enregistrement professionnels germent à tous les coins de la Gaspésie : le studio Tracadièche à Carleton, le studio de la Vieille-Usine de L’Anse-à-Beaufils, le studio de Manuel Brault, ce routier de la chanson qui est revenu s’installer dans sa Grande-Vallée natale après 40 ans de carrière.

Parlant d’avenir, un sujet s’impose : la place de la chanson à l’école

La chanson pourrait devenir l’outil par excellence de la promotion de notre langue auprès des élèves de tous les niveaux. Nous devons aller à la rencontre du public avec la chanson dès le plus jeune âge. Depuis plus de vingt ans, le projet de La Petite-École de la chanson rayonne. Plus de 300 jeunes de partout en Gaspésie chanteront Vincent Vallières cette année et nous avons dû refuser une centaine de jeunes. Plusieurs d’entre eux auront acquis lors de leur passage dans cette Petite-École un héritage chansonnier imposant. Nous faisons le pari que ces chansons laisseront des traces dans le bagage identitaire de ces citoyens une fois devenus adultes.

Chanter plus fort que la mer… et plus loin, la Gaspésie

Ma mère, quand nous sommes allés vivre avec les grands-parents dans la grande maison familiale au bord de la mer, se mettait des bouchons dans les oreilles car elle était furieuse contre la mer qui lui avait enlevé ses deux frères. Maintenant, si on chantait ensemble, on pourrait arriver à « Chanter plus fort que la mer ». * Avantageusement connu en tant que « développeur de la chanson au Québec », comme l’a si bien qualifié Jacques Bérubé, Alan Côté est d’abord un auteur-compositeur-interprète qui en 2011, a trouvé le temps de sortir un premier album Chercher son ours.


ARCHIVES

Barbeau, Roy et Deschênes : trois générations de folkloristes La Gaspésie fut une terre particulièrement fertile pour la recherche sur le folklore. Provenant d’une péninsule isolée du reste de la province, les anciennes traditions semblent y avoir perduré plus longtemps qu’ailleurs, et ce, pour le plus grand bonheur des chercheurs. Le portrait de trois d’entre eux est retracé à partir des fonds d’archives et de la documentation du Musée. Jeannot Bourdages

Archiviste, Centre d’archives du Musée de la Gaspésie

Les « Gaspésiades » de Marius Barbeau

P

ionnier de la recherche sur le folklore, Marius Barbeau (18831969) a recueilli plus de 7 000 chansons au cours de sa carrière. À compter des années 1910, il parcourt inlassablement les régions du Québec afin de graver, sur des rouleaux de cire, de vieilles chansons tirées du répertoire français. Il nous raconte, avec beaucoup d’enthousiasme, son premier voyage en Gaspésie (1918) : « Gilbert Marin avait plus de 80 ans. Il chantait encore les mêmes chansons tous les soirs, sur la plage, en préparant ses lignes. Il avait survécu à son temps. Peu importe, il chantait encore, par habitude. Sa manière de chanter me surprenait, elle était si archaïque. Il me semblait entendre un jongleur tombé des pages enluminées de quelque ancien parchemin du moyen âge. C’est de ce moment que j’ai aimé la Gaspésie. J’avais entendu sa voix. Étrange et sauvage, elle était encore tendre et enchanteresse. [...] Plusieurs chanteurs du terroir – Marin, Saint-Laurent, les Miville, et le vieux Samson – commencèrent à me communiquer leurs chansons. Je les recueillais au phonographe et à la sténographie, pour le Musée national. Les chansons étaient nombreuses et bien conservées – mieux qu’ailleurs. On les chantait dans l’ancien style et si bien1! » À lui seul, François Saint-Laurent, un pêcheur de Tourelle, permet à

Barbeau de recueillir plusieurs centaines de chansons traditionnelles. Le célèbre ethnologue est marqué par cette visite et reviendra à plusieurs reprises en Gaspésie, une région qu’il décrit comme un « monde fantaisiste », où il est « passé imperceptiblement du réel au féerique ».

Carmen Roy, sur les traces du maître

Carmen Roy (1919-2006) est née à Bonaventure et a grandi à Cap-Chat. Dès son adolescence, elle démontre une grande curiosité au plan intellectuel. Elle fait alors ses premiers pas du côté de l’écriture, en publiant de petits poèmes dans les journaux, sous le pseudonyme de « Mousse Des Bois ».

Marius Barbeau effectuant la transcription des chansons enregistrées sur rouleau de cire. Photo : Musée Marius-Barbeau.

JE VOUDRAIS Que je voudrais donc écrire! Avec amour, avec ardeur Je pourrais alors décrire Ma Gaspésie et ses splendeurs. Pouvoir à l’étranger dire Sa grandeur, son immensité Afin qu’il l’aime et l’admire Est mon rêve à réaliser2. Mousse Des Bois

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 43


ARCHIVES

Le « Dre Carmen Roy », une folkloriste d’origine gaspésienne. Photo : Musée de la Gaspésie. Fonds Carmen Roy. P106/2.1, 2.

C’est en 1947, durant ses études à l’Université Laval, que Carmen Roy fait la rencontre de Marius Barbeau. Dès l’année suivante, elle se lance dans un vaste projet visant à recueillir – non seulement des chansons – mais aussi des remèdes traditionnels, des comptines, des toponymes, des superstitions issues de la culture populaire gaspésienne. Grâce à des bourses, elle poursuit ses études en France et complète un doctorat à la Sorbonne (1953). De retour au pays, une petite fête est organisée à Cap-Chat pour souligner le travail du « Dre Carmen Roy », probablement la première Gaspésienne à terminer des études doctorales. En plus de sa thèse3, Carmen Roy a publié plusieurs articles sur l’histoire de la région. C’est donc par la voie de l’ethnologie – plutôt que la poésie – qu’elle contribue à faire connaître la « Gaspésie et ses splendeurs ». Carmen Roy suit les traces de Marius Barbeau au Musée national du Canada. Elle y développe la Division de Folklore, devenue ensuite le Centre canadien d’études sur la culture traditionnelle. En tant qu’ancienne employée, ses archives y sont toujours conservées et constituent l’un des plus prestigieux fonds de folklore. De son côté, le Musée de la Gaspésie possède les archives personnelles de Carmen Roy : photographies d’enfance, carnets de notes, livres, souvenirs de voyage... tous autant de témoins qui rappellent l’œuvre de cette grande chercheuse; et surtout, le travail d’une vie consacrée à la sauvegarde du patrimoine.

Donald Deschênes et la scène traditionnelle

Affiche d’un spectacle du folkloriste Donald Deschênes. Source : Fonds Musée de la Gaspésie. P1/7/2.

44 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

Cette lignée de chercheurs compte une troisième génération en la personne de Donald Deschênes. Né à Saint-Octavede-L’Avenir en 1952, il a publié plusieurs articles dans le Magazine Gaspésie ainsi que deux ouvrages sur le folklore gaspésien. Le premier, intitulé « Excusez-la » (1977), est un recueil 4 contenant quelques-unes des nombreuses chansons recueillies auprès de personnes âgées du

centre d’accueil de Cap-Chat. Travaillant alors comme animateur, il y fait la rencontre d’une chanteuse gaspésienne possédant une « mémoire aux ressources inépuisables », Angélina Paradis-Fraser. « C’est ainsi qu’en une quarantaine de rencontres, j’ai pu fixer sur ruban 165 chansons. Puisqu’il m’en coûtait de laisser dormir ce trésor dans une chambre froide d’archives, ce qui le rendait difficilement accessible, je décidai de consacrer un recueil entier à cette chanteuse5. » Ce second ouvrage paraîtra en 1982, sous le titre de C’était la plus jolie des filles. Influencé par le chanteur Raoul Roy6, Donald Deschênes interprète les chansons recueillies au cours de ses recherches. Il fait ses premiers pas sur la scène de La Saline, à Percé, en 1974. Par la suite, en collaboration avec la folkloriste acadienne Charlotte Cormier, il présente des spectacles dans des écoles et des festivals au Québec, au NouveauBrunswick, aux États-Unis et en France. Ensemble, ils produiront un disque de chansons folkloriques acadiennes, intitulé « Ma mie tant blanche » (1983). Par ces interprétations du répertoire gaspésien et acadien, Donald Deschênes participe à ce renouveau de la musique traditionnelle qui, avec l’émergence de groupes tels que La Bottine Souriante, aura permis à la population de se réapproprier ces airs du passé. Notes 1. Marius Barbeau, « Gaspésiades », Le Canada Français, vol. XXX, no 10, juin 1943, p. 727. 2. Musée de la Gaspésie. Fonds Carmen Roy. P106, 2. 3. Publié en 1955, Littérature orale en Gaspésie, (389 pages) demeure encore aujourd’hui l’ouvrage de référence sur la culture immatérielle de la région. 4. Donald Deschênes. Excusez-la : recueil de chansons folkloriques. Cap-Chat, Centre d’accueil de CapChat, juin 1977. 51 pages. 5. Donald Deschênes, C’était la plus jolie des filles : répertoire des chansons d’Angélina Paradis-Fraser, Montréal, Quinze, 1982, p. 9. 6. À noter que Raoul Roy a lui-même effectué des collectes de chansons en Gaspésie, notamment à Pointe-Jaune, Cannes-de-Roches et Rivière-Madeleine. Il est également à l’origine de l’ouverture de la boite à chansons La Saline à Percé, où le duo Breton-Cyr a débuté sa carrière.


OBJETS DE MUSÉE

La Bolduc en tournée : un patrimoine matériel unique La collection Mary Travers, dite La Bolduc, du Musée de la Gaspésie compte quelque 300 objets qui relèvent, pour la plupart, de la sphère privée de la famille Bolduc. Cependant, certaines pièces moins connues de la collection sont tout à fait inusitées, car elles offrent un regard unique sur la vie culturelle et l’industrie du spectacle des années 1930 au Québec*. Vicky Boulay

Conservatrice, Musée de la Gaspésie

La Bolduc à ses débuts. De gauche à droite : Albertine Villeneuve, La Bolduc et Gustave Doiron. Photo : Musée de la Gaspésie. Fonds Madame Édouard Bolduc. P11/8.

E

n effet, La Bolduc, considérée comme étant la première auteure-compositrice-interprète québécoise, doit son succès et sa popularité aux nombreux disques qu’elle a enregistrés, mais aussi, et surtout, aux multiples spectacles présentés aux quatre coins du Québec ainsi qu’en Ontario et en Nouvelle-Angleterre. Les objets issus des spectacles ou en lien avec les tournées auxquelles a participé La Bolduc nous informent donc sur les débuts bien modestes de l’industrie du spectacle au Québec et nous révèlent toute l’ampleur de la carrière de scène de « Madame Édouard Bolduc ».

La « Troupe Bolduc » en 1936. À l’arrière : La Bolduc, Armand Lacroix, Jean Grimaldi, André Carmel. À l’avant : Collette Ferrier, Manda Parent. Photo : Musée de la Gaspésie. Fonds Madame Édouard Bolduc. P11/8.

Ses débuts

Née à Newport le 24 juin 1894, Mary Travers est la fille de Lawrence Travers, anglophone d’origine irlandaise, et d’Adéline Cyr, Canadienne-française. Très tôt, son père l’initie à différents instruments de musique traditionnels, dont le violon, mais aussi l’harmonica et la guimbarde. En 1907, à 13 ans, Mary s’exile avec sa demi-sœur à Montréal. En 1927, elle se fait remarquer lors des Veillées du bon vieux temps au Monument National. Deux ans plus tard, elle sort son premier disque La Cuisinière. Et c’est le succès. En 1931, elle s’initie aux rudiments de l’organisation de spectacles

de tournée à l’invitation de Juliette d’Argère qui l’invite à se joindre à sa troupe burlesque. Durant trois mois, de mai à juillet, elle se produit avec cette troupe dans plusieurs villes et villages, de Hull à Sept-Îles. Au même moment, madame Bolduc se rend compte qu’elle n’a que peu d’occasions d’enregistrer ses chansons. En effet, la crise économique perdure et met à mal l’industrie du disque qui éprouve de graves difficultés financières. Ne pouvant se faire entendre par la voie des enregistrements, Mary décide de se tourner vers les spectacles dans les petites villes du Québec et de fonder, à Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 45


OBJETS DE MUSÉE l’instar de Conrad Gauthier, sa propre troupe ambulante qu’elle nomme la Troupe du Bon Vieux Temps.

L’ère des grandes tournées

La Bolduc veille maintenant à la gestion et à l’organisation de ses tournées de spectacles. Toutefois, elle fait appel à ses relations pour trouver l’appui nécessaire à la réalisation de ses projets. Ainsi, elle s’associe, selon les tournées, avec Jean Grimaldi, chanteur et directeur de tournée de théâtre burlesque, et Henri Rollin, avec qui elle codirige notamment sa première tournée en Nouvelle-Angleterre en 1934. Que ce soit sous la codirection de Grimaldi ou de Rollin, le spectacle présente presque toujours le même modèle, soit le canevas souple des spectacles de burlesque. En outre, une représentation se compose d’une partie vaudeville ou burlesque et d’une partie folklorique, mais les performances de madame Bolduc demeurent toujours l’attrait principal.

Vous aimez le Magazine Gaspésie ? Alors, abonnez-vous !

Les premières tournées se déroulent surtout à Montréal et dans les environs, mais s’ajoutent rapidement des tournées ailleurs au Québec et dans les régions francophones de l’Ontario et du nord-est des États-Unis. D’ailleurs, les différentes affiches de spectacle s’avèrent fort utiles : elles nous permettent d’identifier les villes et les villages visités et elles nous renseignent sur le genre d’établissements dans lesquels la troupe se produisait. À cette époque, ce type de spectacles ne bénéficiant d’aucune aide financière externe, on performait dans les soussols d’église, les salles paroissiales et dans les cinémas ou les théâtres.

Le patrimoine matériel de ses tournées

L’organisation des spectacles, c’est-àdire la préparation et la distribution des affiches ainsi que la coordination de la publicité, occupe beaucoup Mary. Certains artefacts de la collection de La Bolduc sont, à ce point de

Il n’y a que des avantages. Pour vous: • Vous le payez moins cher qu’en kiosque. • Vous êtes parmi les premiers à le recevoir. • Vous êtes assurés de pouvoir le lire encore longtemps car vous aurez contribué à sa viabilité. Pour nous: • La santé du Magazine en dépend !

vue, révélateurs des moyens et du matériel employés pour assurer cette activité. Tout d’abord, on utilisait des caractères typographiques mobiles pour faire la reproduction de lettrage ou encore apporter des corrections sur une affiche. Une fois celle-ci terminée, on avait recours à un marteau d’affichage pour l’apposer. Pour produire des affiches uniformes, on utilisait un support d’imprimerie, sorte de pièce de bois rectangulaire munie d’une poignée et d’une traverse de métal dans laquelle on insérait les lettres afin de les reproduire. Pour des fins d’impression, on utilisait également différents types de blocs d’imprimerie en demi-teintes. Il s’agit d’un procédé photomécanique qui utilise le négatif d’une photo pour ensuite la briser en milliers de petits points afin de reproduire une gamme complète de tons. L’image est ensuite transposée sur une plaque de zinc ou de cuivre et est collée ou clouée sur un bloc de bois. On peut enfin utiliser le

Avis à nos abonné(e)s: Pour plusieurs d’entre vous, l’adresse postale est maintenant votre adresse civique sans mention de numéro de case postale. Si la direction du magazine n’en est pas informée, la livraison postale de votre magazine devient impossible. Plusieurs abonné(e)s ont malheureusement connu cette déception. S.v.p., avisez-nous de tout changement à votre adresse. Merci !

Vous voulez réfléchir avec nous sur l’histoire du développement de votre région? Veuillez : me réabonner m’abonner abonner la personne ci-dessous désignée Je paie à l’ordre du Magazine Gaspésie par : chèque mandat-poste J’utilise une carte de crédit : Visa Master Card Paiement Desjardins Expiration

Carte no

Tarifs d’abonnement (taxes incluses) /

/

Signature ______

Mon adresse Nom _____________________________________________________________________________________ Adresse _______ Code postal Tél. : ( _ ) ________ Je veux que l’abonnement débute avec : juillet

novembre

mars

Je désire abonner Nom _________ Adresse ________ Code postal

Tél. : ( _ ) ___________________________

Abonnez-vous. 46 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

1 ans / 3 numéros 2 ans / 6 numéros 3 ans / 9 numéros État-Unis Outre-mer

27 $ (Canada) 52 $ (Canada) 75 $ (Canada) 50 $ 75 $

Ces tarifs sont sujets à changement sans préavis.

Magazine Gaspésie 80, boul. Gaspé Gaspé (Québec) G4X 1A9 Tél. : (418) 368-1534 poste 102 Téléc. : (418) 368-1535 Courriel : magazine@ museedelagaspesie.ca


Disque 78 tours de la chanson « La cuisinière », qui a lancé la carrière de « La Bolduc » en 1929. Source: Musée de la Gaspésie. Fonds Madame Édouard Bolduc

Bloc d’impression en demi-teinte, utilisé pour reproduire des photographies sur des recueils de chansons de La Bolduc. Source : collection Musée de la Gaspésie. 1984.21.80.

Marteau servant à clouer les affiches sur les poteaux.

Matériel d’impression.

Source : collection Musée de la Gaspésie. 1984.21.50.1-2

Source : collection Musée de la Gaspésie. 1984.21.82 et 1984.21.81-1-257

bloc d’impression pour la reproduction d’images ou de partitions de chanson. En effet, parmi les quatre blocs que nous possédons, deux sont des portraits de La Bolduc et les deux autres représentent les paroles et les partitions des chansons « Gaspésienne pure laine » et « As-tu vu l’éclipse? ». On sait que La Bolduc, durant les intermèdes, vendait des livrets des paroles de ses chansons. Ainsi, ces blocs d’impression ont peutêtre servi à reproduire, à de moindres coûts, les paroles et les partitions de ses chansons.

Une courte carrière, un grand héritage

Un triste événement assombrit la tournée entreprise à l’été 1937. Alors qu’ils quittaient Rivière-du-Loup pour aller en direction de la Gaspésie, les membres de la troupe sont victimes d’un accident de voiture et Mary est la plus grave-

ment blessée. Comble du malheur, alors qu’elle est hospitalisée pour soigner ses fractures et sa commotion cérébrale, les docteurs lui découvrent un cancer. C’est le début pour La Bolduc d’une lutte qu’elle ne pourra gagner. Toutefois, avec toute sa détermination et sa persévérance et malgré ses traitements de radiothérapie, Mary Bolduc trouve la force nécessaire pour remonter sur scène en 1938, 1939 et 1940. Elle se produit sur scène pour la dernière fois le 19 décembre 1940 à Saint-Henri. Mary Bolduc s’éteindra le 20 février 1941 à l’Institut du radium de Montréal. Personne ne peut rester indifférent devant l’ampleur de la carrière de cette pionnière des tournées de spectacles au Québec. D’autant plus que parallèlement à cette vie de tournées, La Bolduc continuait de mener une vie de famille on ne peut plus traditionnelle. D’ailleurs, quand elle le pouvait, elle

amenait sa famille avec elle en tournée. Femme courageuse et déterminée, madame Édouard Bolduc a réussi à bien vivre de son métier d’artiste de la scène, et ce, durant la dure crise économique des années 1930. * La version intégrale de ce texte est disponible dans www.museedelagaspesie.ca Sources - Andréann Dupuis, « La Bolduc : une pionnière de l’émancipation des femmes au Québec », Magazine Gaspésie, juillet 2013, no 177, p. 47-49. - David Lonergan, La Bolduc : La vie de Mary Travers, Gaspé, Isaac-Dion Éditeur / Musée de la Gaspésie, 1992, 212 p. - Claire Versailles, Claire. « Bolduc, La ». Encyclopédie Canadienne. Toronto: Historica Canada, 2006, [en ligne], http://www.thecanadianencyclopedia. ca/fr/article/la-bolduc/, Consulté le 6 avril 2014. - « Madame Édouard Bolduc (Mary Rose Anne Travers), folkloriste et chansonnière (1894-1941) », dans Bibliothèque et Archives Canada [en ligne], http:// www.collectionscanada.gc.ca/gramophone/0280111031-f.html, Consulté le 4 avril 2014.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 47


PERSONNAGE

Francis Pelletier de « La Grange » Une noble histoire que celle de Francis. De la noblesse du cœur. Les vrais poètes, écrivains ou lecteurs, et même ceux qui le sont moins, affirment qu’on ne devient pas poète, qu’on nait ainsi. Telle fut l’origine de Francis. Ainsi né, cela lui accorda le privilège de découvrir dans la doublure des mots une texture que l’usager habituel ne sent pas. Une faculté qui détermina le déroulement de sa vie. Bernard Boucher Concarneau, Bretagne

Francis, tous les oiseaux du monde Viendront te chanter une ronde - Félix Leclerc dans la pierre lissée de notre naissance ...laisser des traces.... - Francis

Francis Pelletier Photo : archives Yolande Fortin

T

andis que son Alphonse père vaquait à ses affaires d’État1, sa Marguerite mère se consacrait à ses grands et petits avec bon sens et équité. Elle leur transmettait un esprit de partage que son septième enfant, Francis, respectera comme un principe toute sa vie. De son père industriel et politicien, on peut penser qu’il hérita de son sens de l’organisation et de la vie publique. 48 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

L’enfant de choeur: un goût précoce pour la scène

Non seulement le garçon grandissait-il en âge et en sagesse, comme le voulait l’expression de l’époque, mais il le faisait entre l’église de Sainte-Anne-des-Monts et la grange de la propriété familiale, sise au fond du cul-de-sac, sur la 1re rue du village. Une localisation qui s’avérerait déterminante dans la genèse des goûts, des valeurs et de la sensibilité

du futur homme de théâtre. L’enfant de chœur enthousiaste ne rechignait pas à se lever aux aurores pour servir la messe. D’une affaire à l’autre, un bedeau clairvoyant se dit que ce petit débrouillard lui ferait un bon adjoint pour tout ce qu’il y avait à monter et démonter dans la nef et l’arrière-scène de l’église. Francis, qui dirigeait déjà des bouffonneries, saynètes, sketches et autres spectacles dans la maison familiale et à


PERSONNAGE

Francis, l’enfant de chœur, novembre 1951.

Sœur Antonine Maillet et les comédiens en 1966.

Photo : archives Yolande Fortin.

Photo : archives Yolande Fortin.

La Grange à Francis en 1989, dernière année d’opération. Photo : archives Yolande Fortin.

l’école, se prit à concevoir sa fréquentation des arcades du temple comme une grande mise en scène. Son programme se déroulait selon le calendrier liturgique aussi bien que les événements de la vie paroissiale. Les décors des fêtes de Noël, de Pâques et des messes solennelles faisaient l’objet d’accrochages, d’éclairages, de costumes, de rideaux de scène et d’accessoires. Un mariage, une messe des morts ou un baptême,

ça commande une régie différente en coulisses. Et Francis y allait de toute sa curiosité, pendant qu’à l’école il récitait des fables et autres poésies apprises par cœur, sur le bout de ses doigts. Puis, la journée finie, il faisait un crochet par la grange pour nourrir les animaux et les volailles, et rêver aux études qu’il entreprendrait bientôt. Après des séjours au séminaire de Gaspé et au collège de Matane, c’est à

Moncton qu’il poursuivra sa vie d’étudiant. Pour celui qui se délectait des mots, le plaisir d’être enseigné par Tonine en décuplait la saveur. Parce que, pour Francis, Antonine Maillet était et restera Tonine. Professeure et écrivaine. Chez les Acadiens, le bedeau adjoint prolonge sa découverte de la scène : il joue au théâtre, il dirige des artistes. Des apprentissages qu’il mettra en réserve, le temps d’aller s’instruire ailleurs. Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 49


PERSONNAGE Même lorsque le détour est grand, le Gaspésien sait que sa destination demeure la Gaspésie. Quand il est parti étudier l’ethnographie à l’Université Laval, Francis le faisait pour se rapprocher de l’art populaire, des contes, des légendes et chansons du pays natal, qu’il viendra recueillir au moyen de ses techniques nouvellement apprises. Notre langue orale, notre parler, nos dires lui donnent matière à goûter de l’émotion et de l’esprit des gens. Il en fait des poèmes, des récits et il en conservera pour étoffer ses futures mises en scène. Pendant ce temps-là, à SainteAnne-des-Monts, la grange familiale, au bout de la rue, a vu son bétail s’en aller.

50 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

Ailleurs, on en fait des boîtes à chansons, des centres d’art, des théâtres. Les années 1970 font bouillonner un mélange de modernité et de retour aux sources, une réappropriation de l’identité par la culture, tant d’organisations restent à créer. Francis sait que la grange ne pourra rester vide.

Gérant et régisseur pour la tournée de La Sagouine

Mais, une lettre arrive, le téléphone sonne, c’est Tonine. Le Rideau vert part en tournée canadienne avec La Sagouine et elle veut que Francis en soit le gérant et le régisseur. Voilà, se dit-il, mes savoirs faire emmagasinés depuis l’arrière-scène de l’église

vont me servir. Il accepte et prend la route qui l’amènera à effectuer cent trente escales entre l’Atlantique et le Pacifique. Plus il en monte et en démonte des scènes et plus il se dit qu’il aura la sienne bientôt. Sauf que Tonine ne lui laisse pas de répit. Elle lui demande de transporter sa Sagouine en Europe pendant trois ans. Francis repart sur les scènes de France, Suisse, Belgique et Allemagne pour qu’elles lui apprennent d’autres manières d’opérer, qu’il ajoutera à son coffre d’outils. Il sait qu’il reviendra, dans la boussole du Gaspésien le nord est son pays. Et qu’il se bricolera un théâtre comme il en rêve dans son « Gasparadis », à sa façon de le nommer.


PERSONNAGE Francis Pelletier (1944-2011) Né à Sainte-Anne-des-Monts, Francis complète un Bac ès arts à l’Université de Moncton et des études en littérature canadienne et ethnographie à l’Université Laval de Québec. Il enseigne la langue française et la littérature à SainteAnne-des-Monts, Gaspé et Ottawa entre 1968 et 1972. Il sera gérant et régisseur de la tournée canadienne de la pièce La Sagouine d’Antonine Maillet, de Halifax à Vancouver (130 spectacles) 1972-1973 et de la Tournée européenne : France, Suisse, Belgique et Allemagne, 1973 et 1976. En 1976, il fonde la Corporation de La Grange à Francis, puis en devient le directeur artistique, l’administrateur et le gestionnaire (théâtre, spectacles, ateliers, cinéma, expositions, etc.) Il mettra en scène une trentaine de pièces de théâtre, de nombreuses soirées de variétés, de poésie et organisera une foule d’ateliers : photo, théâtre, poterie, cuir, ciné-club, folklore, formation de technicien en théâtre et en cinéma, etc. Il termine sa carrière comme directeur de la Maison de la culture et de la Bibliothèque Blanche-Lamontagne de Sainte-Anne-des-Monts de 1991 à 2007. Entre 1981 et 2000, il occupe divers postes au Comité régional Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine et au conseil d’administration de Télé-Québec. À compter de 1984, il accepte divers postes au conseil d’administration du Conseil de la Culture de l’Est du Québec et à partir de 1991 à celui du Conseil de la Culture de la Gaspésie. Plusieurs distinctions couronnent sa fructueuse carrière : Prix du Mérite municipal (catégorie employé), en 2006; Prix ExcÉlan (catégorie Excellence-individu), en 2007; Médaille de l’Assemblée nationale, en 2007 et du Prix du bénévolat Dollard-Morin, en 2007.

Le père de la culture annemontoise et, en arrière-plan, la photo de Félix Leclerc, le père de la chanson québécoise. Photo : Pascal Lévesque.

Francis se tient derrière ses comédiens de la pièce « Oh! Gerry, Oh! ». À gauche, Yolande Fortin, sa conjointe et fidèle complice. Photo : archives Yolande Fortin.

Du théâtre La Grange à Francis à la Maison de la culture

La scène est une reine. Elle mène ses sujets à la dure et réclame d’eux une dévotion ardente. Elle a aussi le pouvoir de les faire grandir, de les récompenser et de les ennoblir. Le théâtre La Grange à Francis a été fondé en 1976, année marquante s’il en est. Une scène qu’il lui fallut bâtir de bric et de broc en additionnant son inventivité à celle de Yolande, qui sera sa compagne jusqu’au bout. Francis organise, dirige, régit et

met en scène. Yolande2 décore, affiche, costume et écrit. Une débrouillardise de génie. À toute femme tout honneur, le théâtre de la Grange présente sans tarder une pièce de Tonine, puis d’Ionesco, de Barette, Meunier, Gélinas ou Félix Leclerc, parmi tant d’autres dont Georges Guy, un Annemontois. On y joue du théâtre, oui, mais aussi des bouffonneries, des sketches et récitals qui occupent la minuscule scène et remplissent ses quatre-vingts places sur des bancs provenant de la sacristie, plus une vingtaine de chaises au besoin. Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 51


Procurez-vous vos billets dès maintenant !

SOUTENEZ LE MUSÉE DE LA GASPÉSIE ET PARTICIPEZ À L’HISTOIRE! TOUT DON, QUEL QUE SOIT SON MONTANT, EST UN APPORT PRÉCIEUX POUR VOTRE MUSÉE RÉGIONAL

DON IMMÉDIAT

MERCI DE VOTRE GÉNÉROSITÉ !


PERSONNAGE

En 2007, à l’Assemblée nationale, Francis reçoit des mains de la ministre Michelle Courchesne, le prix Dollard-Morin du bénévolat en loisirs et en sports. Photo : archives Yolande Fortin.

On le voit, Francis avait de la suite dans les idées, même dans le choix des sièges. Son petit théâtre s’est révélé un essai expérimental qui le mènera à la réalisation de la Maison de la culture de Sainte-Anne-des-Monts avec galerie, bibliothèque et salle de spectacles. La scène sait aussi être une reine juste et elle ennoblit ses plus dévoués artisans : du garçon passionné elle a fait un homme des arts, Francis Pelletier de La Grange, une reconnaissance le consacrant « père de la culture annemontoise3 ». Le 18 juin 2011, Francis est parti. Ce jour-là, il a traversé le mirage qui isole le Gasparadis de tous les jours de l’autre, l’inconnu, qui se répand en éternité. Il a franchi la ligne, mince, qui sépare le pays de la fin des terres de celui de l’infinitude. L’ami Francis, monsieur Pelletier de La Grange s’en est allé non sans avoir réussi sa dernière mise en scène : Changer le monde un poème à la fois. Une noblesse du cœur et de l’art. Et désormais, la salle de spectacle de la Maison de la culture porte son nom. Notes 1. Joseph-Alphonse Pelletier (1901-1988), député provincial de Gaspé-Nord, 1936-1939, 1944-1948 et maire de Sainte-Anne-des-Monts, 1939, 1945-1951. 2. Yolande Fortin, artiste multidisciplinaire. 3. « Francis Pelletier : le père de la culture annemontoise s’éteint », Le Riverain, le mercredi 29 juin 2011.

Juillet - Octobre 2014 – MAGAZINE GASPÉSIE 53


À LIRE

Aux sources de la chanson : la Gaspésie mythique Jean-Marie Fallu

Rédacteur en chef

Dans les années 1950-1960, les Québécois urbains meublent leur imaginaire d’une certaine Gaspésie mythique. À Montréal, en 1960, le chansonnier Pierre Létourneau compose Percé sans même y être allé. Pour lui comme d’autres, la Gaspésie symbolise la liberté, la mer, l’amour : Peut-être que la mer n’est pas si cruelle / Que vienne une mouette / Et je pars avec elle. Ainsi, Percé devint rapidement le rendez-vous estival des chansonniers québécois. Pour leur part, des Gaspésiens exilés en ville seront aux sources de la chanson québécoise. Parmi eux, La Bolduc et la famille Daraîche.

LA FAMILLE DARAÎCHE : UNE PAGE DU COUNTRY AU QUÉBEC par Carmel Dumas, Éditions Pratiko, 2012, 320 p. Il n’y a pas un genre musical plus populaire que le country. Et ici, il faut donner au mot populaire son sens véritable : plus proche du peuple, du monde ordinaire. Longtemps boudé par les élites, le country est de plus en plus apprécié. S’il y a une famille qui a beaucoup contribué à développer et à populariser ce genre, 54 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014

c’est bien les Daraîche, une famille d’origine gaspésienne. En relatant l’histoire de cette famille, l’auteure met en contexte les liens qui unissent les gens de la diaspora gaspésienne de Montréal et l’attachement indéfectible de ces derniers à leur patrie d’origine. Carmel Dumais est, entre autres, la scénariste de la série télévisée « Pour l’amour du country », animée par Patrick Norman.

MONTRÉAL SHOW CHAUD par Carmel Dumas, Fides, 2008, 315 p. Le titre est trompeur car ce livre déborde Montréal. Il explore une époque, les années 1960-1970, où, de Montréal tout le Québec est saisi d’un bouillonnement culturel et artistique. L’effet déclencheur est L’Osstid’show qui, en mai 1968, avec Charlebois, Mouffe, Deschamps et Forestier branche la chanson québécoise sur un courant de modernité. L’été, cette effervescence culturelle se transpose en Gaspésie comme l’évoque bien l’ouvrage : les boites à chansons, La Piouke, Le Centre d’art de Percé, l’épisode de la Maison du pêcheur (p. 186-190, 264-267). Voilà une belle page à lire sur la Révolution tranquille au Québec et en Gaspésie.

SUR LE CHEMIN DE LA ROCHE PERCÉE. DERNIÈRES HISTORIETTES DE LA BOHÈME par Jean-Claude Germain, Hurtubise (collection L’Arbre), 2013, 187 p. Dramaturge, metteur en scène et conteur, l’auteur relate cette période bohème de sa vie où il fait un voyage initiatique en Gaspésie à la quête de paysages, d’aventures et de rencontres. Comprimé dans une minuscule Volks, il part « avec deux amis peintres et une muse écossaise ». À cette époque, écritil, « Les bohémiens urbains désertent leur royaume pour mettre le cap sur Gaspé, à l’ombre de la mythique Roche percée, alors que le tourisme échevelé est encore un concept inconnu des gens du lieu. » (Couverture arrière). C’est le début des années 60. C’est Bonaventure, le rêve, « la mer à perte de vue et la bière à volonté » (p. 56). C’est Percé et ses artistes. Et ce sont les paysages. « La Gaspésie m’a initié à une nouvelle liberté du regard : la contemplation des paysages. » (p. 120). Ce livre est une visite de la Gaspésie sous le regard amusé d’un observateur qui sait redonner vie à l’histoire.


À LIRE

À SIGNALER

(Parutions d’auteurs gaspésiens ou d’intérêt pour la Gaspésie)

MICHEL BOURGET, SAUVER DES VIES par Simon Girard, Les 400 coups, 2011, 187 p.

DANS LA CAMÉRA DE L’ABBÉ PROULX. LA SOCIÉTÉ AGRICOLE ET RURALE DE DUPLESSIS

Ce récit biographique raconte les souvenirs de Michel Bourget de Percé qui a sauvé douze vies dans des circonstances particulières. On y croise certains personnages et traverse des événements comme l’épisode de la Maison du pêcheur (p. 108-110).

par Marc-André Robert, Septentrion, 2013, 231 p. Ce regard sur l’œuvre d’un pionnier du cinéma québécois est d’un grand intérêt pour la Gaspésie. Dans les années 1930-1940, où s’ouvre l’arrièrepays gaspésien à la colonisation,

l’abbé Maurice Proulx, cinéaste pour le gouvernement du Québec, tourne les premières images filmiques de la péninsule. Ses films sur la Gaspésie mettent en valeur les attraits touristiques de la péninsule et les efforts déployés par le gouvernement pour y marier la tradition et la modernité. La production de Proulx laisse croire qu’il porte une affection particulière pour la Gaspésie. 1938 : En pays pittoresque. Un documentaire sur la Gaspésie. 1939 : La pêche au saumon et à la truite en Gaspésie et Percé et l’île Bonaventure. (Extraits d’En pays pittoresque). 1949 : Congrès catéchistique de vocation de la Gaspésie. 1950 : Les ailes de la péninsule. 1957 : La Gaspesie pittoresque. Classés patrimoine national en 1977, les films de l’abbé Proulx sont conservés à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec.


GASPÉ Uniprix Martin Gagnon et Vicky Fournier Place Jacques-Cartier 418 368-5595

Rivière-au-Renard Uniprix Desneiges Plourde 418 269-3351

GASPÉ Uniprix Santé Martin Gagnon et Vicky Fournier Carrefour Gaspé 418 368-5541

56 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014


Prius branchable À partir de 37 235 $

Prius C À partir de 22 060 $

Prius V À partir de 29 100 $

Prius À partir de 27 740 $

York Sud, Gaspé 400, boul. York Sud, Gaspé 400,Tél.:boul.(418) 368-1575 Tél.: (418)400, 368-1575 400, boul. York Sud, Gaspé boul. York Sud, Gaspé Tél.: (418) 368-1575

400, boul. York Sud, 20,Gaspé boul. Perron Est, Caplan Tél.: (418) Tél.:368-1575 (418) 388-5544 ou 1 800 404-5595

20, boul. Perron Est, Caplan

20, boul. Perron Est, Caplan Tél.: (418) 388-5544 ou 1 800 404-5595 Tél.: (418) 20, 388-5544 1 800 404-5595 boul. Perron Est,ou Caplan 20, boul. Perron Est, Caplan

Tél.: (418) 388-5544 ou 1 800 404-5595 Tél.: (418) 368-1575 Tél.: (418) 388-5544 ou 1 800 404-5595


c4 MAGAZINE GASPÉSIE – Juillet - Octobre 2014


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Magazine Gaspésie no. 180 - La Gaspésie chantée by Magazine Gaspésie - Issuu