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Et j’ai soupesé maintes fois même l’étoile impondérable…

Auteur : Jean-Baptiste Ernotte


« Dans l'espace personne ne vous entendra chialer. » Socrate, 420 av JC, en off après le banquet.


Les Ailes de l’Enfer, le TT-Raum 666 effilé du Capitaine Fracasse, fend l’espace en silence. Les voiles solaires de plusieurs centaines de mètres se gorgent de l’énergie de la géante rouge Mnémosyne. Le Cap’ calcule rapidement les coordonnées et la trajectoire idéale d’atterrissage, prévoit un back-up de sauvetage et entre une routine de surveillance avant de connecter le pilote automatique. Il compte faire un petit somme pour se présenter frais et dispo à son rendez-vous. Il ne prendra pas la peine de se raser, le mauvais rasage d’après biture lui donne un air baroudeur du plus bel effet. Dans quelques heures, il abordera Silène, planète paumée, planète délaissée mais planète baptisée. Les mines de Silène ont été abandonnées il y a longtemps, mais les galeries qui transpercent sa chair de part en part ne sont pas restées complètement vides. Lorsque le dernier cargo de mineurs a décollé pour ne plus revenir, Silène a été effacée de la mémoire des routes commerciales, et comme tous les trésors qui sortent de leur mémoire, elle s’est mise à briller d’un éclat nouveau pour tous les chasseurs de trésors, les contrebandiers et les pirates de la galaxie. On raconte que le premier forban qui a eu la bonne idée d’y stocker une caisse de rhum cherchait l’héritage de son grand-père crevé dans les mines. En fait d’héritage il n’a trouvé qu’un crâne et de vieux os sans moelle. Depuis ce jour, la tradition veut que chaque fois qu’on aborde Silène on boive un coup à la santé du vieux


Bob, dont le squelette nous surveille toujours en ricanant de ses yeux caves.

Comme sur la plupart des planètes pirates la composition de l’air artificiel a été détraquée volontairement. On l’a saturée d’oxygène. Même après sa petite sieste le dernier délirium tremens a laissé des restes pour le goûter, petites tâches de lumière au coin des yeux, papillons qui bourdonnent dans le colon, alors malgré sa réputation Fracasse enfile gentiment sa combinaison. Il pourra toujours raconter qu’il s’est pris d’amour pour la terre de Bob le mineur et ses trips sous hyperoxie. On l’a vu descendre trop de bouteilles et vider trop de seringues pour douter de ces vantardises de camé. Pourtant il est à moitié clean depuis quelques mois. Bibine, c'est la seule mamelle de maman perdition qu'il tête encore.

L’autre vaisseau s’est visiblement posé un peu plus tôt. Son pilote adresse un signe de la main au Capitaine des Ailes de l’Enfer, qui s’avance, esquisse une moue, déverrouille la sécurité de son blaster et vérifie le stylet sous sa manche gauche. Pourtant, à peine un quart d’heure plus tard les deux pilotes ont échangé leur cargaison. Tout s’est bien passé. On a fait une ou deux blagues, on a égratigné Bob le crâneur pour la forme, on a porté un toast à son petit-fils et à cette foutue Silène, patronne des contrebandiers égarés et des âmes paumées dans le trou du cul de la galaxie. Les précautions sont machinales, elles cassent un peu l’ambiance, la spontanéité et la franche rigolade, mais elles donnent de la confiance et de la stabilité. Un peu d’ambre dans la gorge fera pencher tout ça plus tard. Il faut se protéger. Ne t’engage pas, reste tranquille, encule les mouches de l’espace et passe de la pommade sur les astéroïdes qui te collent aux fesses.


Le Capitaine Fracasse a un vrai nom, et il a eu beau se mettre minable et pisser toute son amertume dans le tonneau des Danaïdes, il s’est rendu à la triste évidence, il n’est pas soluble dans l’alcool. Il a mis aux fers sa vie antérieure, à fond de cale sa cargaison de souvenirs. Mais si les voiles sont grandes l’habitacle est petit, et il faut bien aller chercher quelque part la bouffe pour se nourrir. Et les souvenirs sont toujours là, dans un coin d’ambre, dans un reflet, dans le mouvement d’une mèche, dans le fantôme d’un bruit. Le pire sans doute c’est qu’il reçoit de temps en temps des nouvelles d’Aloïs. Le pire du pire c’est que de temps en temps il se rase, il se coiffe et il va faire un tour du bon côté de la galaxie pour voir toute la petite famille. Ce qui lui fait le plus mal, c’est le souvenir de la lumière et de leurs jours. La rupture fut banale à en chialer des caisses. Quatre ans plus tard Aloïs était marié, deux enfants, et filait le parfait amour avec Ariane pendant que Peter s’enfonçait dans un labyrinthe de haine et de regrets, d’espoirs et de déceptions.

Il y a eu d’autres labyrinthes.

En remontant assez loin il peut encore ressentir la joie bondissante quand il a vu son nom sur la liste d’admissibilité à l’entrée de l’académie de pilotage. 17 ans à rêver d’étoiles puis trois ans à suer dans les cockpits jusqu’au jour ou Ken, un beau brun, sergent instructeur de l’académie monté sur son cheval blanc lui avait remis son diplôme. Il avait fait ses classes avec Aloïs. Ils avaient flirté dans le dortoir, mais c’est seulement pendant la campagne « Liberté éternelle » qu’ils s’étaient pris de passion l’un pour l’autre. Il lui arrive de raconter deux ou trois anecdotes aux gosses des hôteliers des astroports sur cette campagne, il rajoute les bruitages et il enlève les cadavres trop moches pour ne laisser que les manœuvres de génie et les fameux sacrifices héroïques. Il n’exhibe pas ses médailles. D’ailleurs il les a sûrement laissées en gage quelque part ou ailleurs. Parfois les cauchemars lui secouent les côtes jusqu’à l’asphyxie, il


étouffe dans ses draps d’hôtel de deuxième classe et sa mémoire jette de l’alcool brûlant sur les blessures rouvertes. Il dégueulasse ses draps d’atrabile et de sang ces soirs là. Et le lendemain il appelle Aloïs en larmes. Le seul qui comprenne. Même à l’autre bout de l’univers. Alors de temps en temps il se rase, il arrête de boire, de sniffer ou se piquer pendant deux semaines et il apporte à Aloïs, Ariane et leurs 2,6 mômes quelques cadeaux exotiques. Aimer encore, gniengniengnien, c’est une putain de question qui ne se pose pas en ces termes. Il a fallu qu’il renonce à cette question, qu’il renonce d’abord à y répondre, puis qu’il renonce à se la poser. Parfois dans la nuit éternelle de l’espace il y a juste un gros trou noir en forme de goulot et des regrets à déglutir.

Aujourd’hui a été un bon jour. Il a reçu sur son comlink l’offre de Syrinx Musical Labs et y a répondu le premier. Il est allé prendre le colis et on lui a expliqué ce qu’il fallait en faire et la prime pour cette partie simple mais visiblement illégale du job était substantielle. Et tout s’est bien passé !

La détonation le prend par surprise, il penche la tête de côté et réalise une seconde trop tard l’erreur, trois balles pénètrent ses côtes, la routine de surveillance déclenche les contre-mesures avec un temps de retard, le canon de 110 bombarde le Freejet vide qui explose, et dont le pilote se jette sur Peter pour lui assener un coup de crosse sur le crâne. Une ampoule de morphine est déjà en train de glisser dans ses veines mais la douleur le crispe encore. Il n’y a pas de pensée. Il se protège de la main gauche. Le cartilage éclate. Le stylet tombe de sa manche. Il le ramasse machinalement et évite le tir qui aurait du lui emporter la tête et qui vient de lui crever un tympan. Il hurle et plante le stylet droit dans la gorge de son adversaire.

***


L’androchir retire les balles. Il flotte au paradis des shootés, mais c’est pour la bonne cause pour une fois. Le pirate avait bien préparé son coup. Quand il sera sur pied Peter ira faire un tour dans les vieilles galeries de Silène et il trouvera un autre cadavre à côté de Bob le flingueur de rêves. Le mec avait plutôt bien prévu son coup. Le convoyeur dont il a pris la place a juste eu moins de chance. Il ne pouvait pas prévoir qu’un simple contrebandier comme Capitaine Poivrot pourrait porter une combinaison Kampfenliebe des guerres Oniriques. Bordel, il avait bien prévu son coup.

Frôler la mort requinque toujours. Mais Peter est trop vieux pour grandir encore. Il ne se demande plus s’il a raté sa vie, s’il aimera ou si les mouches de l’espace qu’on encule à sec volent droit. Demain il branchera son comlink et il transmettra juste un message à Aloïs pour qu’il prépare la chambre d’ami pour sa visite annuelle.

Je t’aime sont des mots qui vont très bien ensemble. Très bien ensemble.


Et j'ai soupesé maintes fois...