Édouard Arnaud et la démocratisation du béton armé Sous la direction de Sophie Paviol S8AM mémoire, 2019-2020 Lucas Lafont
Édouard Arnaud et la démocratisation du béton armé
Master Aedification, grand territoire, ville
Remerciements Je remercie Sophie Paviol pour m’avoir fait confiance au moment du choix de mon sujet ainsi que pour m’avoir accompagné tout au long de cet exercice. J’aimerai également remercier Pierre Belli-Riz pour m’avoir fait découvrir Edouard Arnaud et pour m’avoir fourni les documents qu’il avait lui même collectés lors de ses propres recherches. J’adresse aussi un grand merci à Martial Duvert, galeriste d’art à Crest, pour m’avoir fait part de toutes ses informations durant de longues séances de discussions toutes empreintes de passion pour l’architecture et l’histoire. Enfin je remercie également pour leurs aides ponctuelles, Jean Christophe Grosso, Aysegül Cankat et Monique Vial.
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Avant-propos La démarche de ce mémoire peut s’apparenter à un travail de recherche, cependant il me parait important de rappeler qu’il s’agit d’un modeste exercice d’étudiant. Ce mémoire se rapproche d’avantage d’une introduction à la vie d’Édouard Arnaud et à son œuvre qu’à une réelle biographie. L’objectif est de créer une première base solide pouvant faciliter par la suite d’éventuelles recherches à son sujet. Pour y parvenir je me suis appuyé sur les quelques rares écrits évoquant son rôle dans l’histoire du béton. Ces derniers m’ont également permis d’accéder à des archives d’époques riches en enseignements à son sujet. Parmi ces archives, ce sont les magazines le Béton Armé rédigés par la société de François Hennebique qui m’ont livrés le plus d’enseignements. Enfin, étant originaire de la ville de Crest où il vécut une grande partie de sa carrière, j’ai pu accéder aux bâtiments eux mêmes ainsi qu’à certains acteurs éclairés à son sujet.
fig.1, La tour de Crest
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Sommaire Introduction page 6 Edouard Arnaud, figure de l’éclectisme page 9 Transmettre un savoir précieux page 14 Un parcours lié à François Hennebique page 21 Un des pionniers du béton armé page 25 L’immeuble Hennebique, une première historique page 33 Un regard critique sur le béton armé page 46 Conclusion page 52 Bibliographie page 59 Iconographie page 61 Annexe page 63 7
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Introduction Chaque année ce sont près de 6 milliards de mètres cubes de béton qui sont coulés à travers le monde. Encore inexistant il y a moins de deux siècles, le béton armé est devenu le matériau le plus utilisé dans la construction, loin devant l’acier, le bois ou encore la terre. Son usage est aujourd’hui remis en question, en cause son fort impact écologique. En effet l’industrie du béton représenterait 7% a 8% des émissions mondiales de CO2, de plus des ressources tel que le sable commencent à s’épuiser. Dans ce contexte il parait intéressant de prendre un peu de recul sur ce matériau, son apparition mais également sur l’impact qu’il a pu avoir sur la pratique architecturale. Historiquement l’invention du béton armé est attribuée à Joseph Monier dans la seconde moitié du 19ième siècle. Cependant entre sa création et son utilisation massive il y eut bien des étapes, et c’est à ce moment la que l’architecte Edouard Arnaud a eût un rôle crucial. Né à Lyon le 22 avril 1864, il étudie dans un premier temps à l’école centrale puis dans un second aux beaux-arts toujours à Paris. Etant ingénieur de formation il entame une courte carrière en 1890 au sein d’une entreprise spécialisée dans l’éclairage électrique (Sautter, Harlé et cie). En 1895 il obtient son diplôme d’architecte après avoir pris part à l’atelier Pascal. Un an plus tard il est nommé architecte-expert et intègre la Société Française des Architectes ainsi que la Société des Ingénieurs Civils de Travaux. Lors de sa carrière il a notamment travaillé avec un célèbre inventeur nommé François Hennebique. 9
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Une collaboration qui verra naître le premier immeuble en béton armé à Paris en 1898 au 1 Rue Danton dans le 8ième arrondissement. Associé à la doctrine éclectique, il en fait la promotion en tant qu’architecte mais également en tant qu’enseignant au sein de l’école centrale de construction de Paris ainsi qu’aux Beaux Arts. Il se retire à Crest en 1937, là ou sa famille s’était établit durant des générations, il en profitera pour écrire un livre intitulé «La recherche de la vérité». Il décède en 1943 et est inhumé la où il s’était retiré. Après ce cour résumé sur sa vie, plusieurs questions se posent. Pourquoi Édouard Arnaud a t-il était choisi plutôt qu’un autre par François Hennebique ? Quel rapport entretenait-il avec ce dernier ? Quand était il des autres architectes de l’époque ? Quels enjeux ont guidé sa conception architecturale en béton armé ? Son rôle de professeur a-t-il également eut des conséquences sur l’emploie du béton armé ? Autant de questions auxquelles nous essaierons de répondre à travers la problématique suivante :
nous pencherons plus spécifiquement sur son rapport au nouveau matériau qu’était le béton armé. Pour ça nous décrirons ses réalisations expérimentales dans sa région natale. Ensuite nous analyserons finement sa réalisation pour François Hennebique au 1 rue Danton à Paris. Enfin nous verrons à travers ses témoignages sa vision éclairé sur l’avenir du béton armé.
En quoi le parcours et les réalisations d’Édouard Arnaud ont-ils contribué à l’essor d’un nouveau matériau ? Dans un premier temps nous nous consacrerons à la compréhension de son parcours. Dans ce cadre nous étudierons son rôle au sein de la mouvance éclectique. Ensuite nous nous pencherons sur sa carrière d’enseignant et plus particulièrement à son cour de construction qu’il dispensait alors à l’école centrale ainsi qu’aux Beaux Arts. Dans un second temps nous 11
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Edouard Arnaud, figure de l’éclectisme
Le style éclectique se définie également par son positionnement particulier vis à vis de l’histoire. Les différents styles antérieurs sont connus et considérés par les adeptes du courant. Ils sont même parfois mobilisés à nouveau lorsque leurs qualités esthétiques et constructives sont jugées pertinentes pour de nouveaux projets. Cette ouverture d’esprit, cette capacité à regarder en arrière, cette liberté de s’affranchir de règles précises ont eu également pour effet de permettre l’innovation. En effet n’étant aucunement contraints par des dogmes pré-établies, les architectes de l’époque disposaient de la liberté d’expérimenter de nouveaux matériaux.
L’éclectisme est un courant architectural qui s’est étendu de 1860 jusqu’à 1920. Souvent méconnu des architectes, ce mouvement relève d’avantage d’une attitude que d’un style à proprement parlé. En effet le propre de ce courant est de s’affranchir de tout dogme esthétique dominant au profit d’une réflexion spécifique à chaque projet. L’architecte est libre de déterminer les matériaux qu’il emploie, la façon dont-il les met en œuvre, ou la façon dont-il décide de les associer. Le terme de «composition» est d’ailleurs régulièrement évoqué à cette époque pour qualifier les projets réalisés. Cependant cette liberté de choix a un prix, celui de la connaissance. Pour pouvoir décider de ce qu’il considère comme être la solution la plus adapté, l’architecte doit connaître les caractéristiques de chaque matériau. Il doit en connaitre les aspects esthétiques mais aussi les caractéristiques constructives. Ce qui nous mène au second point, le rôle de l’architecte. L’éclectisme est apparu lors d’une période de transition du milieu de l’architecture. N’étant plus sous le protectorat d’une tutelle politique où même institutionnelle, l’architecte doit se recréer une nouvelle place dans la société. En devenant maître de la dimension technique, il brigue la place de coordinateur des différents acteurs de la construction. La question architecturale redevient centrale et prédomine sur les autres enjeux du projet. A ce titre l’architecte devient le garant de la conception du projet mais aussi de sa réalisation. 13
1. Terme employé par Jean Pierre Epron dans son ouvrage , 1997, p.93
Ayant étudié à l’école centrale, Edouard Arnaud maîtrisait parfaitement les questions constructives. Il est même ingénieur de formation avant d’être architecte. En effet ce n’est qu’en 1895 qu’il obtient son diplôme d’architecte à l’âge de 31 ans. Bien qu’il en eut toutes les compétences Edouard Arnaud ne s’affirma jamais comme un défenseur de la mouvance éclectique. Il ne se revendique d’ailleurs d’aucun courant architecturale adoptant ainsi une position «indifférentiste»¹. Malgré sa posture, l’architecte drômois est reconnu comme l’une des figures importantes de l’éclectisme. Cela s’explique notamment par l’esthétique de l’ensemble de sa production qui se rapproche énormément des codes éclectiques. Dans la plupart de ses projet il n’hésitait pas à combiner différents matériaux tel que le bois, la brique ou encore la pierre. Il n’hésitait pas non plus à s’inspirer de techniques de mise en œuvres antérieures afin de les intégrer à ses réalisations. Il semblerait que 14
ses confrères de l’époque estimaient ses réalisations. L’année 1900 voit même sa consécration au concours de façade grâce à sa réalisation au 16 rue Octave Feuillet (Fig 1.1). Ces concours de façade mis en place par la mairie de Paris distinguent chaque année la composition jugée la plus esthétique. Ces concours sont typiques de l’aire éclectique, ils permettaient de mettre différents acteurs autour de la table (politiques,architectes,témoins), et de discuter des projets réalisés. Au delà de l’aspect de la façade, le concours aborde également les questions programmatiques mais aussi la démarche conceptuelle. A cette occasion l’on observait les différentes réalisations, les limites esthétiques de éclectisme mais aussi les nouvelles innovations. Techniquement Edouard Arnaud était particulièrement à l’aise grâce à ses formations initiales. Charpente en bois élaborée, maçonnerie en brique, structure en acier, autant de matériaux et de techniques de mises en œuvre qui n’ont aucun secret pour lui. Une aisance technique qui lui permettra de se risquer à l’utilisation de nouveaux matériaux. Il sera parmi les premiers à envisager l’emploie du béton armé dans des projets architecturaux. Il pris même l’initiative d’expérimenter le béton armé à l’occasion de petites réalisation domestiques. Certaines de ces réalisations sont encore visibles aujourd’hui à Crest, sa ville d’origine, mais nous y reviendrons par la suite. C’est cette volonté d’innover combinée à ses nombreuses connaissances techniques qui le mèneront par la suite à collaborer avec François Hennebique. 15
Fig 1.1 Façade 16 rue octave feuiller, Chevojon, Paul Joseph Albert (en 1865 - en 1925), photographe
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Malgré son grand talent d’architecte, ce n’est pas pour sa production que l’on retient Edouard Arnaud comme l’un des piliers de l’éclectisme. En effet sa capacité à transmettre ses propres connaissances en tant qu’enseignant à largement supplantée sa capacité à les mobiliser en tant qu’architecte.
Transmettre un savoir précieux Edouard Arnaud est âgé de seulement 24 ans lorsqu’il obtient son diplôme à l’école centrale des arts et manufactures de Paris. L’année suivante en 1889 il intègre les beaux arts où il étudiera avec brio jusqu’à son diplôme d’architecte qu’il obtint en 1895. Après avoir exercé en tant qu’ingénieur chez «Harlé et Cie», Édouard Arnaud fait son retour à l’école centrale en 1910 , mais cette fois ci en tant qu’enseignant. Pour rappel l’école centrale fut fondée à Paris en 1829, elle reste à ce jour considérée comme l’une des écoles d’ingénieries les plus prestigieuses. Le jeune professeur sera chargé de reprendre le cours de construction, mais il ne se cantonnera pas à l’enseignement de l’ingénierie pure et dure. Edouard Arnaud considère la mission de l’architecte comme devant être complète et ne distingue en aucun cas les questions esthétiques et les questions constructives. A travers sa démarche, l’enseignant prépare les étudiants à l’application de la doctrine éclectique et c’est en ce sens qu’il sera reconnu par ses pairs comme une figure importante du mouvement. En 1927, il devient également enseignant de construction au sein de l’école des Beaux Arts. Animé par la conviction que la question constructive n’est pas dissociable de l’esthétique d’un projet, il décide par conséquent de dispenser exactement le même cours qu’à l’école centrale. Jamais un enseignant n’avait entrepris une telle démarche par le passé, et de nos jours encore, les cursus n’intègrent pas
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la question constructive à ce niveau la. Ce cours est par ailleurs un témoignage de l’ensemble des connaissances d’Édouard Arnaud, c’est pourquoi il est intéressant de l’analyser un peu plus en profondeur. A travers une quinzaine de cours et des centaines de planches, le jeune professeur offre une vision globale de l’architecture de l’époque en expliquant les systèmes constructifs propres à chaque matériaux. L’idée est de permettre à l’architecte d’énoncer des grands principes pour son projet, puis de piocher dans ses différents savoir-faire constructifs pour concrétiser ses intentions architecturales. Chaque cours traite d’un élément spécifique nécessaire à la conception globale d’un projet architectural. Parmi ces détails on retrouve: les fondations, les murs, les planchers, les fermes, les couvertures, les escaliers, les menuiseries ou encore les sanitaires. Dans chacun de ses cours, Edouard Arnaud expose les différents matériaux pouvant convenir pour la réalisation du détail. Il définie également les différentes méthodes de mise en œuvre possible et en présente les caractéristiques techniques. Formellement les cours sont principalement composés de dessins techniques annotés qui facilitent la compréhension. Prenons pour exemple le cours sur les planchers qui illustre parfaitement la démarche proposée par l’enseignant. Ces quelques planches sélectionnées mettent en évidence la diversité des méthodes enseignées mais aussi la qualité du dessin et le soin apporté par l’enseignant. A noté que ces trois planches sont extraites d’un cour de trente pages environ. 19
Fig 2.1 Illustration extraite du cour de consrtuction d’Edouard Arnaud
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Fig 2.2 Illustration extraite du cour de consrtuction d’Edouard Arnaud
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Fig 2.3 Illustration extraite du cour de consrtuction d’Edouard Arnaud
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L’ensemble des cours dispensés par Edouard Arnaud portent sur des éléments d’architecture à l’exception d’ un seul qui est directement consacré à un matériau spécifique. Il s’agit bien évidement du béton armé. Le cours présente les méthodes de mise en œuvre de cinq ingénieurs. Les méthodes les moins explicitées par Edouard Arnaud son celles des frères Demay et de Considère avec seulement une planche dédié. En revanche Arnaud fait la part belle aux systèmes constructifs de Piketty et d’Edmond Coignet. Des schémas annotés expliquent le placement du ferraillage, et l’intérêt structurel des différents procédés. Incontestablement, sa capacité à expliciter les différents procédés témoigne d’une réelle maitrise de la technique associée au béton armé. Mais parmi toute ces méthodes, il a décidé d’en mettre une plus en avant encore, celle de François Hennebique. Dans ce cours sur le béton armé, ce ne sont pas moins de six planches qui sont dédiées aux brevets d’Hennebique. Concernant la méthode en elle-même, elle ne révolutionne pas l’industrie du béton armé. Le principe est simple, il intègre une agrafe qui maintient le ferraillage de manière à reprendre les différents efforts tout en utilisant le moins d’acier possible. En positionnant une barre d’acier de biais, il limite les efforts tranchants à moindre coût (voir fig 2.4). Cette illustration du cours montre par ailleurs l’utilisation du béton armé en tant que structure de façon analogue à la construction en bois, dans un assemblage dît «poteau poutre». 23
Fig 2.4 Illustration extraite du cour de construction d’Edouard Arnaud, Le béton armé, page 2
Bien que la méthode soit intéressante, il est compliqué d’affirmer qu’Arnaud l’ai choisit uniquement pour ses performances. D’autant plus que les autres méthodes présentées avaient également de nombreuses qualités. Comment expliquer alors cette sur-représentation de la méthode Hennebique?
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Un parcours lié à François Hennebique
de la dissociation entre bureau d’étude de calcul et entreprise de construction est également d’instaurer une confiance autour de l’utilisation du béton armé. En dissociant les intérêts financiers de chacun, cela permet de garantir une mise en œuvre optimale de ce matériau. D’une part les entreprises s’engagent en collaborant avec la firme Hennebique à respecter précisément les recommandations de mise en œuvre fournis par le bureau d’étude. D’autre part le bureau d’étude est composé d’ingénieurs expérimentés et indépendants qui ne sont pas tentés de faire des économies de matière afin de réduire les coûts de mise en œuvre et d’augmenter les profits.
Nous sommes en 1892 lorsque François Hennebique abandonne son statut d’entrepreneur pour se consacrer pleinement à son activité d’ingénieur. A cette époque l’ensemble des procédés de mise en œuvre du béton semblent se valoir, et les principaux acteurs s’affairent à convaincre les maîtres d’œuvres de les employer pour la double mission étude/réalisation. En délaissant son statut d’entrepreneur, François Hennebique se détache de l’ensemble de la partie réalisation, car à cet instant il semble avoir compris que la bataille du béton armé ne se jouerait plus sur le chantier mais dans les bureaux. En effet il développe cette année la le concept même de bureau d’étude ce qui lui permet de proposer ses techniques brevetées à l’ensemble des constructeurs qui se chargerons eux mêmes de les imposer aux maîtres d’œuvre. En se débarrassant de la partie réalisation, il dégage un temps précieux qui lui permettra d’accroître l’expansion de ses procédés techniques. C’est cette distinction entre ingénierie et mise en œuvre qui lui permettra par la suite de mettre l’ensemble de la concurrence à l’amande tout en s’assurant peu à peu le monopole du matériau. Mais la mise en place de ses bureaux d’étude est en réalité très complexe et nous allons l’étudier à présent plus en détail. C’est également au cour de cette année 1892 que François Hennebique se résout à breveter ses inventions, lui assurant ainsi une exclusivité pour les exploiter. L’un des principaux enjeux 25
C’est donc dans ce cadre historique que François Hennebique commande à Édouard Arnaud la réalisation d’un immeuble destiné à accueillir les futurs bureaux de son entreprise mais pas seulement. En réalité il compte sur ce projet pour en faire une référence à montrer à ceux qui seraient tentés de construire en béton en ville. En effet dans le journal Béton Armé, rédigé au sein même de l’immeuble Hennebique, et plus précisément dans le numéro 41 (octobre 1901) on découvre les intentions démonstratives qui étaient associées au projet confié à Édouard Arnaud : 2 Le Béton armé, Octobre 1901, p.63
« La maison de la rue Danton est, comme maison de rapport à Paris, un type qui pourra servir très heureusement de modèle aux propriétaires soucieux de leurs intérêts.»²
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La primeur de cet ouvrage n’est pas anodine, elle implique de grands enjeux, c’est une grande partie de l’imaginaire d’un nouveau matériau qui se joue à ce moment la. A cette époque ou l’essentiel des constructions sont réalisées en pierre, en brique ou même en bois selon le courant éclectique.
Fig 3.2 Photo de chantier de l’Immeuble Hennebique
Leur collaboration professionnelle interroge quand à l’importance accordée aux systèmes Hennebique au sein même du cours d’Édouard Arnaud. A-t-il mis en avant ces méthodes du fait de les avoirs lui-même utilisés dans ses propres projets ? Cette hypothèse semble probable d’autant que son cours est illustré par les photographies du chantier de l’immeuble du 1 rue Danton.
La stratégie de bureau d’étude ayant portée ses fruits, la société Hennebique pris rapidement le monopole de la conception en béton armé. Ce succès obligea son créateur à embaucher une armée d’ingénieurs pour répondre à la demande toujours grandissante. Des ingénieurs qui par ailleurs sortaient pour la plupart de l’école centrale où Edouard Arnaud avait pris le soin de les former aux techniques de la firme.
Fig 3.1 Photo du chantier de l’immeuble Hennebique
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En somme, les parcours des deux hommes sont étroitement liés, que ce soit par l’attribution de la conception de l’immeuble de la société Hennebique ou par l’enseignement d’Édouard Arnaud des méthodes de cette même société. Une question subsiste, comment François Hennebique en est-il arrivé à faire appel à un jeune architecte alors que les enjeux liés à cette commande étaient cruciaux ?
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Un des pionniers du béton armé
court à ses essais. Cependant l’histoire lui reconnaitra d’avoir perçu très tôt les potentiels liés au béton armé.
Dessiner le premier immeuble en béton armé de l’histoire requiert de nombreuses connaissances mais surtout de beaucoup d’audace. L’architecte originaire de la Drôme à su démontrer ces deux qualités aux travers de petites réalisations expérimentales. L’une d’entre elle se trouve à Crest, il s’agit d’une petite maison de ville intégrant des éléments en béton armé. Avant de l’étudier on se propose de la situer dans son contexte historique.
Fig 4.1 La barque imputrescible
Les premières expérimentations de béton armé sont attribués à Joseph Lambot en 1849 et à sa barque imputrésible. Il dépose un brevet pour son invention dans lequel il mentionne l’ambition qu’il porte pour ce nouveau matériau : « Mon invention a pour objet un matériau nouveau servant à remplacer le bois en construction navale et partout ailleurs où il est confronté à l’humidité, comme les planchers en bois, les réservoirs d’eau et les bacs à plantes. Ce nouveau matériau de substitution consiste en un treillis métallique constitué de barres et d’étrésillons ligaturés entre eux ou assemblés en une corbeille de forme déterminée. Je donne à ce treillis la forme la plus adaptée à l’objet que je veux produire et le noie ensuite dans du ciment hydraulique, ce qui règle aussi le problème des joints éventuels » ³ Son invention n’ayant pas suscitée un grand intérêt à l’époque il sera contraint de couper 29
3 Construire en béton: conception des bâtiments en béton armé, Kindbarkauskas Friedbert, 2006, Ppur, p.13
Parmi les pionniers du béton armé on compte également Joseph Monier, un jardinier qui expérimentera le béton dans le cadre de sa profession. En effet c’est en voulant confectionner des pots pour l’horticulture plus résistant qu’il se risquera à mélanger du fer au béton. Cernant également le potentiel de ce matériaux il tend à se diversifier progressivement vers le domaine de la construction. En effet il se dirige peu à peu vers la réalisation de terrasse ou encore de réservoir d’eau. En 1880 il commence à breveter son nouveau matériau à l’international et plus précisément en Autriche et en Allemagne. Par ailleurs il revendra rapidement les droits de ses différents brevets à des locaux. Malheureusement suite aux nombreux impayés des exploitants, l’entreprise de construction Monier fait faillite et est mise en liquidation. Malgré cet échec, l’histoire retiendra Monier comme l’un des inventeurs du béton armé. 30
Nous l’aurons donc vue l’expérimentation du béton armé dans le bâtiment n’est venu que dans un second temps. Une étrange maison4 dans les hauteur du centre historique de la ville de Crest laisse à penser que Édouard Arnaud ce soit également essayé à ce nouveau matériau. En effet cette petite bâtisse attribuée à l’architecte Drômois intègre quelques éléments en béton armé. Ayant probablement perçu l’intérêt structurel du matériau, il décide de le tester pour réaliser deux ouvrages modestes en porte à faux. Le premier donne sur l’espace public, c’est un petit balconnet arrondit dont l’usure permet aujourd’hui de voir l’armature. On peut apercevoir en partie supérieure la tranche courbée d’un fer plat qui est intégré dans le béton. Les archives ayant disparues, il n’est pas possible de dater précisément cette réalisation. Cependant l’emploie d’un fer plat pour ferrailler son béton laisse à penser que cette réalisation précède ses collaboration avec François Hennebique. Bien qu’intéressante cette petite réalisation ne nous en apprend que très peu sur son rapport au béton. Le second élément quand à lui est bien plus riche d’enseignements. Ce balcon sur cour à la portée plus conséquente nous livre un vrai témoignage sur la pratique d’Édouard Arnaud en tant qu’architecte. En le regardant aujourd’hui ce balcon5 d’environ 1 mètre de profondeur n’inspire que très peu confiance. Et pour cause, les deux poutrelles en acier soutenant l’édifice semblent flamber dangereusement. Le béton également très abîmé laisse apparaître un ferraillage qui semble avoir était placé un peu trop proche du coffrage. 31
4. Voir annexe A
5. Voir annexe A2
Fig 4.2 Détail balcon en coupe
du
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Hormis ces étonnantes poutres en I pour consolider la structure on notera également l’étrange forme du tablier. Le fait que ce dernier soit incurvé pose de nombreuses questions. Voulait-il limiter la quantité de matière afin de réduire le poids à l’endroit ou le bras de levier est le plus conséquent ? Comment le béton a été mis en œuvre dans la mesure ou une telle sous-face semble être compliqué à coffrer ? L’aspect artisanal de cette sous-face laisse entendre qu’elle a été reprise à la main après avoir été coulée. Enfin, on note également l’usage de béton pour le mur perpendiculaire au balcon. Ce dernier présente également des affleurement en partie basse. Ces derniers permettent d’apercevoir le ferraillage qui semble être maintenu par le biais de petites agrafes. Il est compliqué d’en affirmer d’avantage à partir de ce simple affleurement, cependant il est possible que ces agrafes soient similaires à celle brevetés par François Hennebique en 1892. Fig 4.4 Détail du mur en axonométrie
Fig 4.3 Détail du balcon en axonométrie
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Cette maison ayant était habité avant 1900, il est probable que sa construction soit antérieure à celle de l’immeuble Hennebique à Paris. Ce petit projet expérimental n’est pas l’unique réalisation d’Édouard Arnaud dans la ville de Crest. Nous sommes en 1901 lorsqu’il réalise une petite maison de ville pour un membre de sa famille, un certain Mr.Vinard. Le bâtiment étant en bon état, il fut difficile d’en tirer des enseignements quand aux techniques de mise en œuvre employées au sein de ce dernier. On retrouve en façade des éléments typiques du style éclectique avec notamment cette charpente apparente très stylisée. N’ayant pas eu accès au bâtiment, il est compliqué d’affirmer une quelconque vérité quand à l’emploie du béton armé. Seul ces trois piliers en Rez de chaussée permette de confirmer l’emploie de béton dans le cadre de ce projet. Une certitude apparait tout de même, cette réalisation est bien plus aboutie et soignée que celle étudiée précédemment. En somme bien que ces expérimentations soient très intéressantes elles ne suffisent pas à affirmer que Édouard Arnaud ai réellement contribué à l’élaboration de techniques de mise en œuvre nouvelles. Cependant elles témoignent de l’audace d’un jeune architecte, une qualité que François Hennebique a dû apprécier au moment de choisir un architecte pour dessiner ses futurs locaux.
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Fig 4.5 Maison de ville construite par Édouard Arnaud en 1901
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L’immeuble Hennebique, une première réalisation historique Comme nous l’avons vu précédemment, c’est en 1892 que François Hennebique se décharge de son entreprise de construction pour se consacrer pleinement à son nouveau concept de bureau d’étude. Il fera le choix de l’architecte drômois Édouard Arnaud pour imaginer et suivre la construction du siège de l’entreprise. Désireux de faire la promotion des ses procédés de construction, François Hennebique impose naturellement que cet immeuble soit intégralement réalisé en béton armé. C’est la première fois que le matériau est employé pour un édifice de ce type. Jusque la, seul quelques rares industriels s’étaient risqués à l’emploie du béton dans le cadre de projet d’usine. En plus des bureaux, il est demandé à Édouard Arnaud d’intégrer du logement dans son programme. L’objectif est de montrer que le béton peu convenir à tous types de construction y compris les plus nobles. La primeur de cet ouvrage n’est pas anecdotique, elle implique de grands enjeux, c’est une grande partie de l’avenir de ce nouveau matériau qui est en jeu à ce moment précis. A cette époque ou la majorité des constructions sont construites en pierre, en bois ou encore en brique. Édouard Arnaud n’a donc pas le droit à l’erreur pour ce premier immeuble en béton armé. La tache n’est pas aisé d’autant plus que la mairie de Paris impose certaine contraintes et que le terrain retenu présente de nombreuses difficultés supplémentaires. 37
Fig 5.1 Photographie de l’immeuble en chantier
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Au vu des ambitions d’Hennebique et de son entreprise, il était indispensable d’implanter son nouveau siège social au cœur de la capitale, et c’est dans le sixième arrondissement qu’il trouvera le terrain adapté. C’est au 1 rue Danton non loin de la place St-Michel que se trouvait cette étroite parcelle non bâtit qui servira de terrain de jeu pour Édouard Arnaud. La configuration particulière de cette dernière et notamment sa forme triangulaire avec sa pointe très aiguë l’avait rendu jusque la inconstructible. En effet les techniques de constructions de l’époque induisaient une épaisseur de mur relativement importante rendant impossible l’implantation d’espaces viables au sein d’une bande si étroite. François Hennebique saisit l’opportunité tout en sachant que la finesse de ses murs en béton armé permettrai de réaliser un immeuble parfaitement adapté, témoignant ainsi des qualités plastiques de son nouveau matériau.
tégrer au projet une dimension technique supplémentaire. Cette difficulté aura des conséquences notables sur la conception des fondations du bâtiment. Ces dernières sont pensés comme un caisson qui permet de stocker l’eau en attendant qu’elle se déverse progressivement dans les alluvions sur lesquelles repose le bâtiment.
Fig 5.2 Implantation de l’immeuble Hennebique 6. Source, le béton armé octobre 1901, p.58
Contrainte supplémentaire, le risque d’inondation dû à la présence de la Seine non loin du site destiné au projet. De part la faible altimétrie des fondations, seulement 84 centimètres au dessus de l’étiage de la seine, Édouard Arnaud est également contraint d’in39
La conception de cette immeuble est un réel défi et les enjeux sont aussi nombreux qu’importants. En intérieur, le bâtiment doit exploiter au mieux les qualités du béton pour en faire la promotion. Cela passe notamment par une optimisation de l’espace permise par la finesse des murs et dalles en béton armé. Il est également important que les logements soient fonctionnelles et esthétiques pour potentiellement conquérir un nouveau marché. Édouard Arnaud relève le défi et parvient à loger un étage supplémentaire dans la hauteur maximale imposée par la législation de l’époque. Il parvient également à libérer plus de 8m² par étage par rapport aux méthodes de constructions traditionnelles6. A noté que ce chiffre aurait pu être plus conséquent si les deux murs mitoyens eurent étés construits en béton armé et non en maçonnerie en meulière. En effet le second procédé fut imposé par les règlements administratifs, entraînant la perte pure d’une bande de 30cm le long de ce mur.
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7. Le béton Armé, mai 1901, p.3
Étant parmi les premiers à employer le béton armé en construction, Édouard Arnaud ne dispose que de très peu de recul pour la réalisation de son œuvre. N’ayant pas de référence pour la mise en œuvre de son matériau, il s’inspire instinctivement de la mise en œuvre d’autre matériaux tel que le bois. De ses propres mots, il résonne la bâtiment comme un « squelette »7 à revêtir d’un « habille »7 pouvant prendre n’importe quelle forme voulue. Le choix de la mise en œuvre du béton armé en ossature de manière analogue à la construction bois est typique de cette époque. En témoigne les dessins de la structure dont il est difficile de déterminer la nature tant l’organisation spatiale et les dimensionnements sont similaires.
Fig 5.4 Plan schématique de la structure
Fig 5.3 Coupe sur l’entrée de l’immeuble Hennebique
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L’ensemble de l’immeuble utilise des assemblages de poteaux, de poutres et de planchers en hourdis. Ces derniers sont préfabriqués en béton, épais de 14 centimètres ils viennent s’intercaler dans un réseau de poutres de 70cm de hauteur et de 20cm de large. La structure est encastré dans le mur en maçonnerie en meulière afin d’assurer la liaison complète avec le radier. 42
En somme, l’emploie du béton proposé par Édouard Arnaud est fortement éloigné de ce celui des architectes du mouvement moderne. L’ossature dessiné par Édouard Arnaud ne répond pas vraiment aux dogmes modernistes qui se mettront en places des décennies plus tard et qui deviendront la norme. Cela s’explique pour plusieurs raisons, l’une d’entre elle est le manque de recul par rapport à ce nouveau matériau comme évoqué précédemment. Historiquement l’apparition de nouveaux matériaux ce suit toujours par une période de transition ou l’on sort peut à peut de l’imaginaire du matériau dominant précédent. Dans ce projet l’influence de la construction bois est particulièrement visible mais cette ressemblance n’est pas totalement subis. En effet ces choix de mise en œuvre s’explique également par une volonté de ne pas choquer l’imaginaire collectif avec une esthétique trop radicale. En mimant l’aspect des constructions conventionnelles de l’époque, l’architecte mets en avant les prouesses techniques du béton armé. Au delà de l’esthétique pure, sa mise en œuvre permettra tout de même de créer certaine qualité d’ambiance qui seront par la suite recherchées par les modernistes. L’abondance de lumière du aux nombreuses ouvertures de taille conséquentes possible de par la finesse de l’ossature est l’une d’entre elle. Le faible coût économique du matériau ainsi que ses caractéristiques physiques exceptionnelles sont également des arguments qui seront réutilisés à l’avenir. 43
Au delà de sa construction, l’immeuble Hennebique a largement contribué à l’histoire du béton armé de part les hommes qui l’ont occupés. Que ce soit les ingénieurs qui y ont conçu des milliers de projets ou les rédacteurs qui ont inondé le pays des méthodes constructives d’Hennebique à travers le magazine Béton Armé, ils furent tous logé à la même enseigne : l’immeuble Hennebique.
8. Le béton Armé n°72, 1912, p.8
Du haut de ses 28 mètres et 8 étages, ce dernier a accueillit une diversité d’usage assez remarquable pour l’époque. Commençons par le haut avec la reprographie où planches et photos étaient reproduites massivement le tout en lien avec les bureau présent dans les étages inférieurs. Au 4ième étage nous retrouvons les bureaux de la direction et notamment de François Hennebique ainsi que la bibliothèque de l’entreprise et ses 1800 ouvrages techniques et les rédacteurs de Béton Armé. Ce même magazine qui sert encore aujourd’hui de référence pour essayer de retracer l’histoire du matériaux et dont l’ambition première fut « la vulgarisation mondiale du béton armé » 8 (n°172, p .9). En somme ces trois étages accueillaient ceux qui produisaient l’essentiel des constructions en béton armé de l’époque ainsi que la revu qui en a permis la démocratisation. Ajoutons à cela la presse hydraulique en sous sol qui permettait de tester concrètement l’exactitude des calculs effectué 5 étages plus haut. Enfin la cave et ses casiers à bouteille également fait de béton armé permettent de stocker de quoi arroser les nombreuses événements festifs organisés au sein même de l’entreprise. 44
Archives Atelier photo+ Reprographie Bureau
Bureau
Bibliothèque Fig 5.5 Rédaction du Béton Armé
Logement
Logement
Logement
Commerce
Salle de test + Presse hydraulique
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Fig 5.6 Les ingénieurs de la société Hennebique
Fig 5.7 Coupe programmatique de l’immeuble Hennebique
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Les étages supérieurs sont dédiés à l’entreprise d’Hennebique, les 4ième, 5ième et 6ième étages accueillent le tout premier bureau d’étude au monde. L’équipe d’ingénieur doit pouvoir y travailler dans les meilleures conditions, impliquant ainsi des qualités spatiales différentes par rapport aux logements. Les ingénieurs passant leurs journées à dessiner, ils nécessitent, au même titre que les architectes de l’époque, d’une quantité de lumière suffisante pour travailler dans une atmosphère confortable. Cette particularité à naturellement guidé l’installation de ces bureaux dans les étages supérieurs mais pas seulement. Édouard Arnaud veillera à mettre en place une cour/patio totalement vitré au centre de l’immeuble apportant ainsi un maximum de lumière au cœur du bâtiment. Enfin les propriétés physiques du béton permettent de vitrer en grande partie la façade donnant sur rue pour maximiser les apports de lumière sur les tablettes du personnel.
Fig 5.8 Aménagement des bureaux de la société Hennebique
Fig 5.9 Photographie des bureaux de la société Hennebique
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Comme nous l’avons vu précédemment, Édouard Arnaud a fait le choix de recouvrir le squelette de son bâtiment d’un habille fait de moulure en béton armé reprenant les motifs courants de la période éclectique. A travers ce choix il espérait mettre de côté la question de l’esthétisme au profit des performances techniques associées au béton armé. Hélas pour lui, l’objectif ne fut pas atteint et l’ensemble des critiques se concentrèrent sur le style de la façade composé par ses soins. Cependant ces mêmes critiques servirent de prétexte à l’architecte pour s’exprimer vis à vis de son œuvre ainsi que sur les enseignements de cette dernière.
Un regard critique sur le béton armé Nous sommes en 1901, l’immeuble Hennebique est désormais finit est opérationnel. Dans les bureaux les ingénieurs s’affairent à répondre aux commandes de plus en plus nombreuses, alors que tout en haut de l’immeuble sont imprimés des centaines d’exemplaires de la revue de la firme. Le numéro du mois de Mai de cette même année est en partie dédié à l’immeuble 1 rue Danton. Le critique reconnu Pascal Forthuny livre sont point de vue quand à la réalisation d’Édouard Arnaud. Ce texte est un témoignage historique sur l’introduction du béton armé dans le milieu de la construction, on y apprend beaucoup quand à son image vis à vis du grand publique : 7. Le Béton Armé n°36, Mai 1901, p.1 (Annexe C)
«Les ironies qui déjà, s’étaient manifestées çà et là, lors de l’utilisation du ciment armé, s’étaient donne rendez-cous rue Danton, et il était de coutume, lorsqu’on passait au pied de cette muraille dont l’étrange structure sollicitait de loin la curiosité, de souligner d’épithètes plutôt malsonnantes un effort bien fait, il faut en convenir, pour prêter matière à la médisance et au sourire. Peu parmi les railleurs connaissaient le principe de construction exploité ici, et c’était une minorité qui blâmait en connaissance de cause»7 Loin d’être anodine, cette anecdote témoigne d’une vraie méfiance vis à vis du béton armé. L’aspect du béton interpelle l’œil du public qui est habitué à celui de la pierre qui était quand à elle présente depuis des siècles.
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Au début de sa critique, Pascal Forthuny ne manque pas de venter la maitrise technique de l’architecte quand à la structure de l’immeuble. «La maison de la rue Danton, pour ce qui attrait à la structure, a des antécédents qui auraient pu rassurer les plus inquiets de ses commentateurs»8
La critique est cinglante mais pertinente. Édouard Arnaud partage même l’avis de l’auteur à l’occasion d’une réponse écrite parue dans le même numéro. Malgré une pointe d’amertume, l’architecte reconnait ne pas avoir su trouver une forme spécifique à ce nouveau matériau :
8. Le Béton Armé n°36, Mai 1901, p.2 10. Le Béton Armé n°36, Mai 1901, p.3
Quelques essaies antérieurs infructueux avaient commencés à écorner l’image du matériau et à semer le doute quand à sa fiabilité. Outre ses qualités d’ingénieur, l’auteur salut également l’audace de l’architecte de s’être risqué en premier à l’emploie de ce nouveau matériau en plein Paris. Il lui accorde également d’avoir parfaitement répondu aux exigences programmatiques particulières imposés par Mr.Hennebique. Ces quelques points positifs brièvement abordés dans la critique sont les seuls, pour le reste, l’auteur s’intéresse d’avantage à l’esthétisme de la façade et à la matérialisation du béton. L’auteur remet en cause les choix de composition proposés par l’architecte, les jugeant non propres à cette nouvelle matérialité. «Combien plus édifiante eût été sa façade s’il avait fait encore un effort pour la parer à sa guise, en dégageant de l’étude de son matériau les cléments d’une décoration entièrement personnelle, née de lui ! Qu’eût importé la maladresse, recommencée détail après détail, depuis les plus hautes corniches jusqu’aux soubassements ? Une leçon eût apparu dans la faute elle-même, et c’eût été la première expérience faite et non plus à refaire.»9 51
«A un article écrit sincèrement comme le vôtre je ne me contenterai pas de répondre : la critique est aisée, mais l’art est difficile. Tout ce que vous avez dit, je le pense et je me range absolument à votre avis : chaque matériau nouveau doit donner naissance à une expression nouvelle.»10 Édouard Arnaud est enclin à la recherche d’une expression esthétique propre au béton armé. Cependant il se défend en témoignant des nombreuses difficultés qui ont mises à mal sa volonté initiale. Premièrement le béton armé n’est pas un matériau à part entière comme le sont le bois ou la pierre. Il est un matériau composite qui peut être mis en œuvre selon diverses techniques. Les agrégats, les dosages, la mise en œuvre sont autant de variables qui ne permettent pas de réduire le béton armé à une vérité universelle.
9. Le Béton Armé n°36, Mai 1901, p.2 11. Le Béton Armé n°36, Mai 1901, p.3
«D’abord, tous les systèmes de béton armé et il y en a plusieurs, chacun convaincu qu’il vaut mieux que les autres, ont leur procédé de construction spécial et parfois bien différent. Chacun peut donc avoir et doit avoir, pour être logique, une physionomie spéciale, avec pourtant un air de famille, tels des frères, j’allais dire, ennemis.»11 52
L’autre difficulté à laquelle il fut confronté est la nature universelle du béton. De part ses propriétés exceptionnelles, le béton peut répondre à de nombreuses fonctions en lieu et place d’autre matériaux. De ce fait, il ne peut se caractériser spécifiquement de part sa mise en œuvre. Il peut autant adopter les codes esthétiques d’un élément d’ossature plutôt léger, que d’une pièce de maçonnerie massive. Par conséquent il est compliqué de tirer une logique esthétique intrinsèque au béton armé. Comme François Hennebique l’aurait confié lui même à Édouard Arnaud : « on peut tout demander au béton armé, il peut tout reproduire »12
Simple esprit de curiosité ou architecte avant gardiste ? Une chose est sûre l’architecte originaire de la Drôme fut l’un des premiers à percevoir les potentiels esthétiques du matériau. Humble, il reconnait ne pas être parvenu à dégager une identité esthétique propre au matériau mais fait preuve de lucidité au moment d’évoquer l’avenir du matériau. 14. Le Béton Armé n°36, Mai 1901, p.5
12. Le Béton Armé n°36, Mai 1901, p.4
A travers ces différentes explications sur sa difficulté à définir un style propre au béton armé, on comprend que Edouard Arnaud a cerné les principaux enjeux liés à ce matériau. Au delà de ces enjeux, l’architecte évoque aussi des pistes de réflexions acquises lors du chantier. Il s’interroge notamment sur le fait d’enduire ou non le béton brut. Bien qu’il ai dut le recouvrir avec un enduit de ciment pour le protéger de l’eau, il reconnait avoir été séduit par l’aspect du béton repiqué : «Après le repiquage de la façade, j’ai été frappé du caractère intéressant, très spécial qu’elle présentait. Toutes les formes étaient indiquées. tous les éléments y figuraient, mais simplifiés, un peu flou, quelquefois vagues, pourtant ne manquant pas de charme.»13 53
«Est-ce à dire que l’on ne verra pas dans la suite un style approprié à ce genre de construction se dégager petit à petit. Cela est loin de ma pensée, et ça serait bien mal connaître le talent et la conscience de beaucoup d’architectes mes confrères, que l’on critique si facilement sans se rendre suffisamment compte des problèmes multiples et parfois très difficiles qu’ils ont à résoudre.»14 Il sent venir l’émergence d’un nouveau style étroitement lié au béton armé, et effectivement quelques années plus tard, certain de ses confrères donneront naissance au mouvement moderne.
13. Le Béton Armé n°36, Mai 1901, p.5
En somme, à travers sa réponse Édouard Arnaud témoigne de l’étendu d’un savoir auxquelles peu d’architectes auraient pu prétendre. En faisant preuve de critique en vers sa propre réalisation il ouvre la voie à de nouvelles réflexions et permet à ses confrères de ne pas reproduire les erreurs qu’il reconnait lui même avoir commis. Si il peut paraître un peu dure en vers les critiques en général, il n’oublie pas de faire les louanges de ses confrères architectes de l’époque, ce qui nous mène à évoquer les 54
rapports qu’il entretenait avec certain d’entre eux. Les informations qui suivent sont à prendre avec du recul, elles se basent sur des témoignages issues d’échanges officieux. Selon sa descendance, Édouard Arnaud éprouvé de la sympathie en vers Auguste Perret, le célèbre architecte Grenoblois. Lui qui est considéré dans l’imaginaire collectif comme l’un des pères de la construction en béton armé. En revanche, il semblerait qu’il n’éprouvait pas le même degré de sympathie envers la figure emblématique du modernisme qu’était Le Corbusier. Encore une fois à ce stade de recherche il est compliqué d’en affirmer plus quand à leurs relations et à une potentielle rencontre. En revanche, une photo témoigne du passage de Le Corbusier dans la ville de Crest. Sur cette dernière figurent au premier plan un immense silo agricole en béton. Silo semblable à ceux qu’il a vu en Amérique et dont il fait l’éloge dans son ouvrage «vers une architecture», saluant l’esthétique directement issue de la fonction même de l’objet.
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Conclusion
Fig 6.1 Photographie de Crest faite par Le Corbusier
Après avoir retracé le parcours d’Édouard Arnaud, après avoir étudié quelques unes de ses réalisations, il est temps de tirer les enseignements de ce travail. De part ses nombreuses connaissances, Édouard Arnaud s’est illustré comme l’une des figures du courant éclectique. Son approche de l’architecture «indifférentiste» lui a permis de se libérer d’éventuels dogmes et d’innover selon ses convictions personnelles. La position de l’architecte de l’époque comme étant maître du projet, devant les artisans et les ingénieurs, lui ont également permis d’exercer selon son libre arbitre. Sa vision libérer de l’architecture et sa maitrise technique lui ont permis d’expérimenter de nouveaux procédés tel que les bétons armés. Etant à l’avant garde de l’architecture de l’époque, il eut la responsabilité d’enseigner aux plus grandes écoles parisienne. Que ce soit à l’école centrale ou aux beaux-arts, il forme les futures générations d’ingénieurs et d’architectes à l’emploie du béton armé. Son cours de construction présente les nombreuses techniques de mise en œuvre de l’époque et témoigne d’une maitrise parfaite de ces derniers. En transmettant son savoir aux jeunes générations, Edouard Arnaud a largement contribué à l’essor du béton armé au sein de la production architecturale de l’époque. A travers nos recherches nous aurons également découvert ces expérimentation drômoises qui lui ont permis d’une part d’appréhender le matériau et d’autre part de se faire remarquer d’un certain François Hennebique. Ce dernier lui offrira l’opportunité de concevoir le premier 56
immeuble en béton armé. C’est en plein cœur de Paris que cette première réalisation historique voit le jour. A travers son architecture, Édouard Arnaud offre un cadre pour les ingénieurs qui s’attelleront à faire du béton armé, le matériau le plus utilisé. L’immeuble en lui même est une prouesse architecturale, le béton y est utilisé afin d’optimiser les espaces et les apports de lumière tout en intégrant une dimension esthétique en façade. Cette immeuble servira de référence à la société pour convaincre les indécis qui douteraient de la fiabilité de ce nouveau matériau. Au delà de l’immeuble en lui même, Édouard Arnaud livrera également les enseignements de cette première expérience à travers sa réponse adressé au critique d’art Pascal Forthuny. Il fera part des difficultés et des erreurs qu’il à lui même commis pour qu’elles ne le soient plus à l’avenir. Il fait également part de sa vision sur l’avenir du matériau et sur des pistes qu’il jugeait intéressantes de développer. En somme, tout au long de sa carrière Édouard Arnaud aura fait preuve d’une certaine générosité, n’hésitant pas à transmettre son savoir à l’ensemble des acteurs de la construction. A son égard la discipline architecturale semblait passer avant toute ambition personnelle ce qui ne fut pas nécessairement le cas des architectes qui lui ont succédés et qui ont pourtant d’avantage marqués l’histoire. Une chose est certaine, Édouard Arnaud a largement contribué aux fondations de l’histoire du béton armé, fondations sur lesquelles de nombreux architectes continuent encore aujourd’hui à couler leurs bétons. 57
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Bibliographie
Lecture complémentaire
Cyrille Simmonet, Le béton histoire d’un matériau, édition parenthèses, 2005
Richard Klein, A quoi sert l’histoire de l’architecture aujourd’hui ?, éditions Hermann, 2018
Bernard Marrey et Jacques Degenne, Joseph Monier et la naissance du ciment armé, Du Linteau éditions, 2013
Matteo Porrino, Le béton armé - Histoire d’une technique et sauvegarde du patrimoine du 20e siècle , Infolio, 2019
Edouard Arnaud, La recherche de la vérité, les éditions Leymarie, 1935
Accès aux revus le béton armé en ligne:
Jean-Pierre Epron, Comprendre l’éclectisme. Paris, Institut Français d’Architecture, Norma Editions, 1997 Construire en béton: conception des bâtiments en béton armé, Kind-barkauskas Friedbert, 2006, Ppur, p.13
https://portaildocumentaire.citedelarchitecture.fr/ doc/IFD/INCIP_GED_RESS_4396/le-beton-arme-organe-des-concessionnaires-et-agents-du-systemehennebique-puis-a-partir-du-25-mars-1
Blog de Daniel Vinard, descendant de Édouard Arnaud: http://dvinard.chez-alice.fr/
Édouard Arnaud, Le Béton armé n°36, organe des concessionnaires et agents du Système Hennebique, Mai 1901 Le Béton armé n°41, organe des concessionnaires et agents du Système Hennebique, Octobre 1901 Le Béton armé n°172, organe des concessionnaires et agents du Système Hennebique, Septembre 1912 59
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Iconographie Image de couverture : Fig.1 La tour de Crest, http://tourdecrest.fr/ Fig 1.1 Façade 16 rue octave feuiller, Chevojon, Paul Joseph Albert (en 1865 - en 1925), photographe Fig 2.1 Illustration extraite du cour de consrtuction d’Edouard Arnaud, Les planchers, p.11 Fig 2.2 Planche huit du cour de consrtuction d’Edouard Arnaud, Les planchers, p.8 Fig 2.3 Planche six du cour de consrtuction d’Edouard Arnaud, Les planchers, p.6 Fig 2.4 Illustration extraite du cour de construction d’Edouard Arnaud, Le béton armé, p.2 Fig 3.1 Photo extraite de la planche une du cour de construction d’Edouard Arnaud, Le béton armé Fig 3.2 Photo extraite de la planche une du cour de construction d’Edouard Arnaud, Le béton armé Fig 4.1 La barque imputrescible, https://www. maisonlambot.com Fig 4.2 Détail du balcon en coupe, Lucas Lafont Fig 4.3 Détail du balcon en axonométrie, Lucas Lafont Fig 4.4 Détail du mur en axonométrie, Lucas Lafont Fig 4.5 Maison de ville construite par Édouard Arnaud en 1901, Archives de Crest Fig 5.1 Image de l’Immeuble Hennebique en chantier, Cour de construction, Le béton armé Fig 5.2 Implantation de l’immeuble Hennebique, Lucas Lafont 61
Fig 5.3 Coupe sur l’entrée de l’immeuble Hennebique, Édouard Arnaud Fig 5.4 Plan schématique de la structure, Lucas Lafont, d’après un dessin original d’Édouard Arnaud Fig 5.5 Rédaction du béton armé Le Béton armé n°172, organe des concessionnaires et agents du Système Hennebique, Septembre 1912, p.134 Fig 5.6 Ingénieurs de la société Hennebique,Le Béton armé n°172, organe des concessionnaires et agents du Système Hennebique, Septembre 1912, p.134 Fig 5.7Coupe programmatique de l’immeuble Hennebique, Lucas Lafont Fig 5.8 Aménagement des bureaux de la société Hennebique, Fig 5.9 Photographie des bureaux de la société Hennebique, Le Béton armé n°172, organe des concessionnaires et agents du Système Hennebique, Septembre 1912, p.134 Fig 6.1 Photographie de Crest faite par Le Corbusier, fondation Le Corbusier.
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Annexe
Annexe A1
A. Maison de ville, escalier des cordeliers, Crest 1- Façade donnant sur les escaliers des cordeliers, Photo Lucas Lafont 2- Balcon donnant sur cour, Photo Lucas Lafont 3- Balconnet avec ferraillage en fer plat, Photo Lucas Lafont B. Maison mr. Vinard, 6 quai Maurice Faure, Crest, Photo Lucas Lafont C. Critique Pascal Forthuny + réponse Édouard Arnaud, extrait le Béton Armé Mai 1901
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Annexe A2
Annexe B
Annexe A3
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Annexe C
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