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SI LA DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE PRÊTAIT À CONFUSION par Chantal Deckmyn (04.09.06)

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a démocratie participative appartient au registre politique. Même participative, la démocratie reste le gouvernement par le peuple ; elle n'est pas une forme d'éducation du peuple, ni de négociation ou de traitement social. Il est bien entendu que les deux premiers écueils rencontrés par ce nouveau mode de la démocratie, sont la tromperie, où l'on manipule les formes et les chiffres, et la démagogie, où l'on manipule les personnes. Dans les deux cas, on fait comme si on demandait leur avis aux citoyens alors que les décisions sont déjà arrêtées. Ces perversions viennent souvent d'elles-mêmes, dès lors que l'on considère la démocratie participative non comme un processus mais une suite de procédures. Mais une fois écarté l'écueil de sa dénaturation grossière (qui n'est pas pour autant la plus rare !), il faut bien reconnaître que cette conception de la démocratie requiert une grande finesse dans son application. Et c'est dans les questions éthiques que pose sa mise en œuvre que nous paraît résider l'une de ses difficultés majeures : à savoir le choix des méthodes et dispositions permettant de recueillir le savoir et les avis des citoyens, à l'exclusion de toute autre visée, consistant par exemple à éduquer ou à transformer lesdits citoyens. Les actions éducatives ont leurs raisons d'être, pour autant elles relèvent de méthodes et d'objectifs distincts. De même pour les formations techniques à l'adresse des habitants, des élus ou des techniciens. Un débat démocratique aura le plus souvent un effet cathartique mais cela ne peut pas être son but ; on ne peut pas confondre la politique et le psychodrame ou la psychothérapie. Ce que vise la démocratie, c'est à gouverner, c'est à éclairer les choix, prendre les bonnes décisions et veiller à leur application. Ce qu'elle doit améliorer c'est la ville, pas ses habitants : comme disait une habitante d'une cité de la région parisienne : « Quand on a mal au pied, c'est la chaussure qu'il faut changer ou adapter, pas le pied ! » Et si les habitants se forment, ce ne sera pas qu'on a cherché à les former, c'est que toute situation un peu nouvelle et suffisamment juste est, de fait, formatrice (comme les voyages forment la jeunesse). C'est que l'hospitalité appelle l'hospitalité, que la citoyenneté appelle la citoyenneté.

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L'espace public est par lui-même contenant et formateur. Il se peut aussi, mais ce n'est pas donné, que l'on soit parvenu à recréer avec eux, à travers la proposition d'une situation "suffisamment juste", cette nouvelle forme d'espace public qui vient (peut-être) suppléer à la disparition progressive des espaces publics urbains. Ainsi, formation ou "éducation" peuvent être un effet des situations de démocratie participative, elles ne peuvent pas en être le but, ou alors "il y a tromperie sur la marchandise" : il s'agit d'animation, d'éducation populaire ou surveillée, ou encore d'opérations de pacification sociale sous le couvert et le prétexte de faire participer les habitants aux processus décisionnels et à l'évolution de leurs conditions de vie et de ville. On ne peut pas poursuivre les deux objectifs à la fois sous peine de tromper les participants, donc de les infantiliser, et on ne peut rien espérer de bon au bout du compte si l'on a pas eu un complet respect de leur personne, de leur valeur, de ce qu'ils ont en propre d'intéressant et qu'ils peuvent apporter à la vie citoyenne. Par ailleurs, les élus ainsi que les techniciens et les experts qu'ils mandatent pour mettre en œuvre leur politique, demandent aux habitants de donner de leur temps et de communiquer leur savoir, leur propre expertise ; il est normal que les habitants puissent à leur tour retirer quelque chose de la situation, à tout le moins, de l'hospitalité, du respect, une transparence des enjeux et des remerciements, si possible, un moment sympathique et joyeux et, s'ils le souhaitent, de l'information et de nouveaux savoirs

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LA PLACE, AVEC OU EN RÉPONSE

Comme tout projet architectural, un projet urbain n'est pas forcément une œuvre, mais c'est une proposition à un moment donné. Que son projet soit un geste héroïque, autiste ou (si l’on préfère) relationnel et modeste, celui qui le dessine n'est pas seulement un auteur ni un technicien, c'est un interprète (ou un traducteur) et un sujet. Avec son savoir théorique, avec son imaginaire aussi et son talent, il donne corps à ce qu'il – lui et pas un autre – a compris des nécessités du territoire et de la commande (du programme). Au bout du compte, même si par bonheur la commande (le programme) a été rédigée de façon participative, quelqu'un, un sujet distinct de celui ou ceux qui passent la commande, dessine. Il tiendra seul le crayon, le projet ne sera pas dessiné par 20 ou 2000 personnes. Quelqu'un se place en position de sujet et répond. Il n'agit ni à la place des citoyens ni avec eux, il agit en réponse et c'est comme cela que chacun sera à sa place ; que l'on pourra éviter la confusion des rôles et des responsabilités mais aussi l'abandon des habitants à eux-mêmes, à l'habituel do it yourself de l'espace urbain moderne, dans lequel le public fait son service public et ses œuvres d'art lui-même… Nous nous méfierons de la confusion entre les formes de décision (politiques, techniques), les formes d'expertise (celle des habitants, celle des différents corps de métiers et de connaissance), entre les places, autant que de la manipulation ou de l'infantilisation des personnes. LLV ne se mettra pas en position de faire à la place de… Toutes les actions ou réunions conduites avec les habitants sont précédées d'une action d'information et de mobilisation (plusieurs formes sont possibles : signes ou attractions dans l'espace public, stands provisoires, informations par les différents réseaux, affichage, exposition, etc.)

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Si la démocratie participative prêtait à confusion  

article à propos d'une expérience de démocratie participative à Aubagne.