Monique MARCHAL
Sang belge, âme africaine 1931 – 1947 | Une enfance heureuse au cœur de la brousse katangaise 3
Sang belge, âme africaine On connaît bien le destin de ces colons belges qui ont tenté l’aventure congolaise entre 1945 et le repli, souvent dramatique, lié à l’Indépendance de 1960. L’histoire de Monique MARCHAL (née en 1931) renvoie cependant à un « autre Congo », nettement antérieur. C’est ainsi en 1926 déjà que son père René MARCHAL embarque pour l’Afrique, fort d’un récent diplôme d’agent territorial obtenu à l’Université coloniale d’Anvers. Et avec à son bras, une jeune pianiste wallonne de bonne famille dont il est tombé éperdument amoureux… trois semaines seulement avant ce grand départ ! Au fil de ce récit de jeunesse, Monique MARCHAL nous fait vivre son lien indéfectible avec ce pays tant malmené par l’Histoire, qui lui a donné une part de son identité. Entre le Haut-Katanga et la Belgique (rejointe deux fois au cours de ces seize années, notamment lors d’une « fin de terme » homérique achevée sous la pression de l’invasion nazie de mai 1940), on découvre une personnalité attachante, construite sur les belles valeurs de ses parents autant que sur un passionnant cheminement personnel. Dont il importe de préciser qu’il est encore nourri d’une étonnante curiosité et vitalité, en cette année 2020 de ses 89 ans !
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Monique MARCHAL
Sang belge, âme africainee 1931 – 1947 | Une enfance heureuse au cœur de la brousse katangaise
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Ă€ mes parents.
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Remerciements Au moment où s’achève cet ouvrage, je tiens à exprimer toute ma gratitude :
à Julien KNOEPFLER, pour ses encouragements à initier ce projet et pour ses conseils tout au long de la mise en œuvre de ce dernier ; pour son écoute attentive et la richesse de nos conversations, au fil de ses nombreuses visites ; pour ses talents d’écriture, enfin, qui ont permis de donner son plein relief à mon récit ; à Marielle BAUTERS, pour son sens aiguisé de la mise en page ; aux deux susnommés, pour la sélection, le traitement et l’agencement des images ; à ma fille Catherine, enfin, pour son appui logistique et informatique.
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SOMMAIRE Prologue
11 Des origines à l’arôme « fruit de la passion »
Une petite Noire à la peau blanche
Mazy : le pensionnat de Gembloux
Le début de la guerre : une fuite éperdue
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E’ville : une certaine idée de la Justice
Pensionnaire à E’ville. L’Afrique du Sud
Sakania : la requête des marchands spoliés
Dernières années. Le retour en Belgique
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99 Épilogue
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PROLOGUE
P
ar ma naissance au Congo à une époque où les Belges y étaient encore relativement rares, par ma proximité
avec un père acteur de première ligne dans les
relations complexes entre colons et indigènes, par mes lieux de vie successifs dans le Haut-Katanga, enfin, je me rends bien compte d’avoir vécu un destin, sinon exceptionnel, du moins original. Et donc propice à être raconté. Mais il ne faut pas en déduire pour autant que le projet de coucher par écrit le présent récit aurait été longuement mûri. À la vérité, cette démarche a trouvé sa source dans une conversation fortuite avec Julien KNOEPFLER, qui appartient aux mêmes cercles associatifs et citoyens que moi, à Braine-leChâteau. À l’occasion d’une fête où je lui posais la question de ce qu’il faisait dans la vie, il me répondit qu’il était biographe… 13
Cette information a tracé son chemin en moi.
à elles, sont intemporelles, pour la bonne raison
Et sur base de quelques renseignements pratiques
qu’elles traitent des relations humaines. À ce titre,
pris au cours des semaines qui suivirent, j’ai finale-
je serais ravie si une modeste leçon vous parvenait à
ment décidé de me lancer.
travers ce petit livre : je veux parler du fait de savoir
Restait encore l’enjeu du choix de la période
placer sa confiance dans l’Existence.
précise à relater. Après discussion avec ma nouvelle
À de nombreuses reprises, j’ai vécu des
« plume », j’ai pris le parti de me concentrer sur ma
déchirements : ruptures relationnelles, éloigne-
jeunesse africaine, à la fois intrinsèquement plus
ments affectifs, départs géographiques ; à de nom-
intéressante et - surtout - moins connue de mes
breuses reprises, j’ai dû quitter des personnes ou
descendants, car plus lointaine.
des univers que je chérissais. Eh bien, dans chacun
C’est donc d’abord pour vous, mes enfants
de ces cas, j’ai pu réaliser – parfois dans la dou-
– Emmanuel, Mireille, Catherine et Marie-Hélène
leur, j’en conviens ; parfois avec du temps, c’est un
– mais aussi pour vous, mes petits-enfants –
fait – que c’était pour quelque chose de nouveau,
Mathilde, Louise et Maureen ; Largo et Douglas ;
de stimulant et d’au moins aussi appréciable, en
Jack, Lara et Kitty ; Eliott et Zoé – que ces pages ont
définitive ! Allez de l’avant, mes enfants et petits-en-
été rédigées. Vous le découvrirez, ce récit témoigne d’une
fants ! Ne vous accrochez pas inutilement à ce qui
réalité bien différente de celle que vous connaissez,
vous semble connu et rassurant : le changement
dans votre Belgique – ou votre Grande-Bretagne
fait certes peur, mais il est synonyme de profit
– de ce premier quart de xxi siècle. Colonialisme
et de félicité pour ceux qui s’en remettent en
fondé sur la race, omnipotence de l’Église – mon
confiance à la Vie !
e
pauvre Papa en aura su quelque chose ! –, effroi lié à l’invasion allemande : bien des paramètres qui
Ce faisant, soyez heureux ! C’est là mon vœu le plus cher.
– peu ou prou – ont marqué mon enfance et mon adolescence, et qui ont fort évolué aujourd’hui.
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Au-delà de ces changements radicaux de
Votre maman et Granny,
contexte, d’autres composantes de mon récit, quant
Monique MARCHAL
15
1914 La famille MARCHAL encadre les fiancés : au centre, au 1er rang : la grand-mère Victoire et le grand-père Louis
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CHAPITRE 1
1914
1930
DES ORIGINES À L’ARÔME « FRUIT DE LA PASSION » Quand « naissance » rime avec « vengeance »
C
ommençons par le commencement, chère Monique ! Je sais que vous avez eu une petite enfance africaine, mais où êtes-vous née, exactement ? En Belgique ou au Congo ? Je suis née le 6 février 1931, au bord du lac Moero, à l’extrême sud du Congo belge, dans la province du Katanga. On repère sans peine ce grand lac sur la carte : il fait frontière avec l’ancienne Rhodésie du Nord, aujourd’hui devenue Zambie. Déjà cette naissance en elle-même a été l’occasion d’un événement peu banal. Il faut dire qu’à Kilwa, ma ville natale, il y avait une mission religieuse (je 17
ce contexte particulier et vital pour les indigènes, mon père a fait savoir au Père supérieur qu’il ne pouvait, exceptionnellement, lui fournir les bras sollicités. Cette position n’a pas eu l’heur de plaire aux religieux. À tel point que, le jour venu pour ma mère d’accoucher, la mission a catégoriquement refusé à celle-ci le secours du fameux médecin !
Ah oui, ça commençait bien, effectivement ! Oui. Pas encore de ce monde, voilà que je créais déjà un premier « incident diplomatique » ! Heureusement, l’épisode n’a pas porté à conséquence : on 1932 Monique dans les bras de Beteka
nédictines, qui avaient elles aussi une implantation dans cette ville (quoique beaucoup plus discrète).
ne me souviens plus de quelle congrégation elle
Elles se sont chargées de la tâche avec grandes gen-
relevait). Cette mission était fort appréciée de la com-
tillesse et efficacité : l’histoire veut même que je sois
munauté environnante pour un certain nombre de
née… avec le pouce en bouche, signe ultime de bon
services, parmi lesquels les soins de santé : c’est là en
caractère, comme on le sait !
effet que se trouvait le seul médecin loin à la ronde. Quelque temps avant ma naissance, cette mission avait fait appel à mon père – alors administrateur de territoire – pour obtenir de lui de la main d’oeuvre. C’était effectivement le rôle de mon père de satisfaire ce genre de demandes ; mais, au moment de ma naissance, c’était la période des semailles – ou des moissons, je ne sais plus. Et dans 18
a transporté d’urgence ma mère chez les soeurs bé-
Mais dites-nous, chère Monique : autant – je vous l’accorde – le fait de commencer une biographie par la naissance de l’intéressée a tout son sens, autant – dans ce contexte exotique qui fut le vôtre tout particulièrement – quelques rétroactes pourraient être tout de même appréciables, non ? Pouvez-vous m’ex-
pliquer pourquoi votre famille se trouvait en Afrique à ce moment-là ? Et tant qu’à faire, pourquoi ne nous diriez-vous pas deux mots de vos parents, c’est-à-dire de leurs propres origines ainsi que des circonstances de leur union ? Bien volontiers ! Alors, voilà…
Antécédents africains. Un amour foudroyant
1914 René prisonnier de guerre à 16 ans !
Tout commence sans doute par le fait que mon père était déjà venu en Afrique en 1922. Mais pour rendre les choses bien compréhensibles, on doit à vrai dire remonter un peu plus loin encore. II faut ainsi savoir qu’il avait été volontaire de La Suisse, terre d’accueil des internés alliés… 1914 - 1918
guerre lors du conflit de 14-18. Très vite blessé, il s’est retrouvé en prison en Allemagne, avant de passer le reste de la guerre en Suisse. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, mon père a conservé un très bon souvenir de cette guerre, lors de laquelle il a été extraordinairement ménagé ! Il nous a ainsi raconté qu’il recevait sans cesse des colis, tant de ses parents que de sa marraine de guerre1. Et comme il côtoyait pas mal de détenus étrangers, son naturel curieux l’a incité à apprendre leurs langues ; il s’est ainsi mis au russe. Puis il a véritablement appris l’allemand lors d’une seconde assignation comme interné, en Suisse, cette fois, comme déjà dit. 19
Oui. Et c’est en tant que tel qu’il est parti en Afrique fin 1922. Les agents faisaient des « termes » de trois ans ; il est donc revenu fin 1925. Avant de repartir au Congo pour un nouveau terme, il s’est rendu chez Jules DRION, un ancien compagnon de guerre qu’il souhaitait revoir. Lors de leur rencontre, il a fait la connaisVers 1925 Germaine et René, les parents de Monique
Quand il est rentré de la guerre, il s’est retrouvé un peu perdu, en termes de projets professionnels : il faut en effet garder à l’esprit que son engagement volontaire dans l’armée, à l’âge de seize ans, avait mis fin à ses études. Alors qu’il se trouvait dans cette période de questionnement sur son avenir, quelqu’un lui a parlé des possibilités qu’offrait l’Afrique. Il s’est alors inscrit à ce que l’on appelait – un peu pompeusement – « l’Université Coloniale », à Anvers. C’est lors de ces études qu’il a appris, entre autres, des rudiments de la langue indigène, qui allaient bien lui servir par la suite.
Dois-je comprendre que dans cette école, on préparait les élèves à devenir agent territorial, autrement dit fonctionnaire de l’État ? 20
1924 Propagande pour la colonisation belge au Congo
1919-1922 Études à l’Université coloniale d’Anvers
sance de la soeur de ce dernier, qui s’appelait Germaine : ça a été le coup de foudre immédiat ! Malheureusement, le départ en bateau de mon père était prévu huit jours plus tard… Sentant bien que quelque chose de décisif pour lui était en train de se jouer en Belgique, il a réussi à retarder son embarquement de quinze jours. C’est dire qu’en l’espace de ces trois semaines, mes parents se sont connus, aimés, mariés… et préparés à partir en Afrique, à deux, finalement !
Incroyable ! C’est magnifique un tel amour ! Oui, c’était un amour intense… Mais c’est le destin qui a précipité cette décision : soit les tourtereaux se mariaient tout de suite, soit il leur faudrait attendre… à nouveau trois ans pour espérer ne
30 juin 1926 Un mariage en deux temps, trois… semaines !
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serait-ce que se revoir ! Face à un tel dilemme, le choix était assez vite fait ! Cela étant, une telle urgence n’a pas été sans générer certains incidents… Celui-ci, par exemple. À côté de ses études d’institutrice, Maman était une grande musicienne. Jusqu’à cette rencontre, elle avait véritablement consacré tous ses moments de loisir à étudier le piano. Bien plus tard, j’ai d’ailleurs retrouvé ses diplômes mentionnant la plus haute distinction avec cet instrument. Lors de ces recherches ultérieures, j’ai aussi appris de tiers qu’elle jouait magnifiquement, ayant régulièrement l’occasion de se produire devant un public certes restreint, mais constitué d’amateurs éclairés. Or de son côté, mon père, – en sa qualité de fils de paysans d’une famille de onze enfants (!) – ne connaissait, en matière de musique, que… l’accordéon de village ! Mais ce n’était là qu’un aspect du décalage prévalant entre eux. De manière plus générale, Maman était issue d’un milieu plutôt protégé, qu’on pourrait qualifier de « petite bourgeoisie », où les productions des arts et de la pensée étaient cependant tenues en haute estime. Le père était sous-officier à l’armée ; son affectation justifiait que la famille DRION habitât à l’époque à Mazy, près de Gembloux. Début des années 20 Mazy | Germaine au piano
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Au-delà de cette vocation militaire paternelle, on peut affirmer, à bien des égards, que c’était une famille d’artistes ; ma grand-mère chantait, mon
grand-père et ma mère jouaient du piano, tandis que Jules – le fameux frère ami de mon père – pratiquait très honorablement le violon. Ayant eu connaissance du contexte musical de la famille, mon père a jugé à propos d’inviter sa toute nouvelle fiancée à un concert. Maman en a déduit que lui aussi aimait la musique… Sur ce point important, donc, il y a eu dès le départ, un malentendu de taille ! Mais vous me ferez remarquer qu’en trois semaines, on ne peut pas tout se dire… Papa et Maman se sont mariés le 30 juin 1926. Puis, comme prévu, ils ont embarqué à Anvers, à destination de l’Afrique…
1926 Adieux des familles et amis au Port d’Anvers
Embarquement pour Matadi. Un piano dans les bagages. Quelle aventure ! Oui, effectivement. Ce côté aventureux s’est d’ailleurs trouvé encore accru par un autre aspect un peu fou, lui aussi. En effet, ayant dédié sa jeunesse au piano, Maman ne pouvait envisager de partir sans lui. Elle parvint dès lors à convaincre mon père d’embarquer le lourd instrument dans leurs bagages, à bord du navire ! Après trois semaines en mer, mes parents sont arrivés
Un autre genre de traversée, en définitive moins risqué !
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rude épisode un signe du destin. Il faut dire qu’entretemps – sans doute les longues journées de traversée avaient-elles permis aux amoureux d’achever de faire connaissance ! –, elle s’était accommodée de cette dure réalité voulant que mon père – qu’elle aimait de plus en plus tendrement – serait fermé à la musique classique et qu’ils ne pourraient jamais communier à propos de sa beauté. Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, c’est qu’elle a décidé de renoncer complètement au 1927
piano : elle a carrément enfoui cette passion au plus
Une déco soignée… avec les moyens du bord !
profond d’elle ! C’est du reste la raison pour laquelle je n’ai, en réalité, découvert que très tard qu’elle
au port de Matadi, à l’embouchure du fleuve Congo. De
avait été une grande pianiste…
là, ils ont continué leur voyage, d’abord en train, ensuite en bateau, et enfin, en camion. Il va sans dire que les
René présidant un tribunal coutumier
routes étaient en « potopoto », ce qui les mettait dans
1927
un état désastreux à la première intempérie.Est arrivé un moment où le camion transportant le piano a dû traverser un pont : malheureusement, sous son poids, le pont s’est écroulé ! Le camion s’est retrouvé à l’eau ; quant au piano, vu son état, inutile de préciser qu’il ne restait plus qu’à lui dire adieu… On aurait pu imaginer que Maman parte dans une crise de nerfs, suivie d’une profonde dépression ; mais étonnamment, il n’en a rien été. Elle a pris la chose avec fatalisme, préférant voir dans ce 24
Mais qu’importe : je trouve révélatrice cette interruption dans un processus de transmission qui est habituellement très différent, entre une mère musicienne et son enfant… Cela étant, il serait faux d’affirmer que ma mère aurait renoncé d’un coup à toute forme de sensibilité artistique. Au-delà de cette décision radicale quant à la pratique du piano, Maman a 1927
transposé son goût pour l’esthétique musicale sur
Au tennis, avec d’autres dames du « poste »
d’autres expressions de la beauté. De fait, elle a
Dites-moi, Monique : quand je pressentais que votre récit allait être passionnant et mouvementé, je vois que j’étais encore loin de la réalité !
toujours beaucoup aimé les « belles choses », dans la signification la plus large de l’expression. Elle appréciait les fleurs, la peinture, les vêtements… Son goût pour la confection allait, au demeurant, nous être bien pratique au Congo : elle cousait
Oui, sans doute. C’est exact que mes origines sont
ainsi toutes ses robes elle-même… et les miennes,
caractérisées par quelques épisodes inattendus !
dans la foulée !
À propos du refoulement « pianistique » de
Malgré ce qu’on pourrait penser, cet esthé-
ma mère, je voulais encore ajouter ceci. Il faut com-
tisme – vécu de manière fondamentalement
prendre que cet abandon total et abrupt n’a pas
pratique – la maintenait beaucoup plus « près de
eu un impact que sur sa seule destinée à elle. Moi
la terre » que mon père. Alors que lui, tout fils de
aussi, j’ai ressenti – de façon « matricielle », sans
paysan qu’il fût, était – à sa manière – plus intel-
doute – les répercussions de cet événement brutal
lectuel et – surtout – bien plus idéaliste qu’elle ! Il
et douloureux : de fait, j’ai toujours été parfaitement
faut dire qu’au-delà de ses origines campagnardes
incapable de chanter ; ou plutôt, je chante on ne
et de sa formation agricole, mon père était d’abord
peut plus faux ! Certes, toute pianiste qu’elle ait été,
un « chercheur ». Non pas dans l’acception « aca-
je ne pense pas que ma mère ait beaucoup chanté…
démique » de ce terme, bien évidemment ; mais 25
au sens de « chercheur dans l’âme » : quelqu’un de curieux de tout. Au cours de ses séjours africains, il a, par exemple, appris intégralement trois langues indigènes ! Il s’est également intéressé à la religion animiste ainsi qu’au droit coutumier. Cette dernière préoccupation l’a amené à recueillir des centaines de proverbes locaux, porteurs non seulement d’une forme de sagesse traditionnelle, mais aussi de normes ancestrales, carrément. De tout cela, il résulte que c’était un couple qui s’aimait intensément, mais d’une manière assez particulière, par-delà de très grandes différences. Je dois souligner, à ce titre, qu’ils n’ont jamais pratiqué beaucoup d’activités à deux. Cela fut tout particulièrement le cas au cours de ces premières années africaines : Papa était souvent en tournée, à la rencontre de ses administrés2. Maman, pour sa part, restait essentiellement à la maison, occupée à la conduite du ménage ainsi qu’à ses divers travaux de couture. Elle jouait aussi volontiers au tennis. Finalement, ce qui les réunissait le plus, c’était les amis, les interactions sociales… et notamment, dans ce registre, le bridge, qu’ils pratiquaient l’un comme l’autre avec passion ! C’est en définitive un peu comme si cette triangulation
26
avec autrui avait eu pour effet de fortifier leur
Été 1927
propre relation d’époux.
Germaine enceinte pour la première fois…
Un petit ange prénommé Louis. Périls africains
C’est peu dire que mes parents ont été durement affectés par ce décès. Pour ne parler que de lui : je peux même affirmer que la perte de son fils a été, tout au long de sa vie, le grand chagrin de
Mes parents étaient en Afrique depuis une année
mon père.
lorsque ma mère a accouché d’un petit Louis, né le ***
28 septembre 1927. Malheureusement, celui qui aurait dû être mon grand frère est mort à peine deux mois
La vie, heureusement, est plus forte que la mort :
après sa venue au monde. Ce décès fut provoqué
quatre ans plus tard, ce fut à mon tour d’arriver…
par l’incompétence d’un tout jeune médecin venu de Belgique : appelé au chevet du petit Louis qui – comme beaucoup d’enfants à l’époque, surtout en Afrique – souffrait d’une entérite (diarrhées), il a prescrit une suppression du lait maternel, pour le remplacer par des laits en poudre. Or, ces derniers ont provoqué chez mon frère une lourde intolérance. Un jour, les symptômes de ce rejet se sont mis à empirer de manière très inquiétante. Comme mon père était absent, Maman a envoyé des boys dans plusieurs directions pour le retrouver et l’inviter à rentrer d’urgence. Quand Papa est enfin arrivé, tous trois ont pris la voiture pour rejoindre au plus vite l’hôpital d’Élisabethville3. Mais cela s’est rapidement avéré illusoire : Louis est décédé
1927
pendant le trajet, dans les bras de sa maman.
Le petit Louis
27
Les cÊlèbres chutes de Kiubo, dans les environs de Sampwe
28
CHAPITRE 2
1931
1937
UNE PETITE NOIRE À LA PEAU BLANCHE
J
e ne sais pas si ce sont véritablement mes souvenirs personnels qui parlent – ou alors, de manière plus indirecte les
photos que j’ai eu l’occasion de regarder depuis lors ; mais je garde de cette époque l’image d’une petite fille traitée en véritable « enfant-roi » ! Toute petite, toute blanche, toute mignonne : j’étais à proprement parler la « coqueluche » de nos boys ! Sans répit, ils s’occupaient de moi, me baignaient dans le lac, me portaient sur leur dos, me grillaient des « kalangas »4 et m’épluchaient des tiges
de canne à sucre…
Vous gardez de cette période un souvenir très paisible, très rassurant, on dirait. 29
Est-ce à dire que l’Afrique sauvage et hostile telle qu’on se l’imagine ne correspondait en rien à la réalité des faits ? À vrai dire, le plus grand danger, dans les environs immédiats de la maison, c’était les serpents… Il y en avait énormément ! Certains étaient petits mais très venimeux, tandis que d’autres – énormes – étouffaient leur proie : c’était le cas des boas, notamment. À ce titre, ma mère m’a raconté une histoire assez impressionnante. Un jour, on envoie un boy Au-delà des serpents omniprésents…
chercher du bois dans la remise, dénuée d’électricité et seulement éclairée par une lampe-tempête à pétrole. Quelques secondes après son départ, on entend d’affreux hurlements ! En se baissant pour saisir ce qu’il avait pris pour une bûche, dans l’obscurité, il avait en fait mis la main sur un boa, lequel s’était enroulé autour de son bras ! En s’y mettant à plusieurs, on est arrivé à l’en débarrasser. S’agissant
…toute une série d’animaux dans les parages…
du boa, sa peau a fini en sac à main pour Maman !
Comme quoi : à toute chose malheur est bon ! Ça n’est du reste pas la seule histoire de serpents que ma mère m’ait racontée. Cette autre m’implique plus directement ! Ayant appris à ses tristes dépens la supériorité du lait maternel, ma mère avait fait le choix, … ou à l’occasion de trajets souvent épiques !
30
me concernant, de privilégier la stratégie inverse.
Déjà en lui-même, cet épisode a passablement ébranlé la résolution de Maman de me donner le sein. Mais un autre incident imposa le sevrage. Car à dix mois, j’avais déjà des dents : or, un jour, je l’ai sévèrement mordue lors d’une tétée ! C’en était définitivement trop pour ma mère ! À compter de cette date-là, c’est avec du lait de chèvre qu’on a continué à m’alimenter. Il faut dire qu’on disposait de ces animaux en nombre et que cela semblait être la meilleure transition après le lait maternel.
1927 Une configuration évoquant l’épisode du serpent…
Effectivement, vous m’avez convaincu que les serpents étaient bien présents, jusque dans les abords immédiats de votre maison ! Était-ce vraiment là les seuls animaux sauvages dont vous deviez redouter les attaques ?
Pour ce qui est de nous, les Blancs, qui vivions dans des maisons en dur, c’était à peu près la
C’est ainsi qu’elle m’a nourrie au sein jusqu’à l’âge – relativement tardif – de dix mois !
seule menace, oui. Autre était la situation des Noirs, par contre :
Un jour qu’elle était sur la terrasse – qu’on
leurs cases construites en paille et en feuilles avaient
appelait « la barza » – tranquillement en train de me
pour effet d’attirer régulièrement l’un ou l’autre
nourrir au sein, elle a tout à coup vu monter le long
léopard tenaillé par la faim. Vous vous en doutez, ce
de sa chaise un petit serpent, vraisemblablement
genre de scénario était assez paniquant pour eux. Ils
attiré par le lait5 ; elle a évidemment hurlé ! Ce cri a
tentaient alors de repousser la bête à force de cris et
eu pour effet d’éloigner le reptile…
de bâtons menaçants. Plus d’une fois, cependant, les 31
Blancs que nous étions ont été appelés en renfort, pour faire usage de l’une ou l’autre arme à feu, que nous étions seuls à posséder, évidemment. Je puis affirmer avec certitude que, dans un cas au moins, mon père a été celui qui a sauvé nos amis indigènes de l’attaque d’un léopard. De façon moins directement dangereuse, il arrivait parfois que nous entendions dans le lointain les cris – comparables à des rires démoniaques – de hyènes, évoluant en meutes dans la brousse environnante. Nous n’avions rien à craindre directement d’elles : ces animaux ne s’en prennent qu’aux charognes, après le passage des lions. Mais je dois bien avouer que leurs cris épouvantables avaient de quoi nourrir quelques cauchemars : surtout pour une enfant comme je l’étais alors ! À propos de fauves encore : une fois, nous étions en voiture, sur une route, entre deux haies de hautes herbes, quand a brusquement surgi, venant du côté gauche de la route, une famille de lions : il y avait un mâle à la crinière superbe, sa lionne et un petit lionceau. Nous ne faisions pas trop les fiers, j’aime mieux vous dire... Mais par chance, ils étaient dans un bon jour (ou – pour dire les choses de manière moins anthropocentriste – ils avaient pris leur repas récemment !) : ils nous ont en effet regardés avec grande attention, puis sont repartis comme ils étaient venus. 32
Par la suite, vous êtes restée enfant unique ? Oui. D’abord, bien sûr, parce que mes parents sont restés profondément traumatisés par le décès de Louis. Mais aussi, parce que les conditions de vie inhérentes à cette époque en Afrique étaient difficiles, à la fois sur les plans sanitaire et scolaire (en brousse, pas de médecin ni d’école !). Heureusement, dans mon cas : ma mère – je l’ai déjà évoqué – avait un diplôme d’institutrice (même si elle n’avait jamais exercé cette profession dans une école6) : elle a donc pu me donner les fondamentaux.
Retour sur le métier de mon père J‘aimerais revenir un instant au statut exact de votre père. Si on se résume : quelle était la finalité précise de sa venue en Afrique ?
1933 Petite « nonnette »
Il cherchait du travail, tout simplement. Et l’Afrique
missaire de district, le gouverneur de province, et
offrait de bonnes perspectives de carrière.
enfin, le gouverneur général. Mon père a donc com-
En tant que fonctionnaire d’État ?
mencé en bas de l’échelle, en 1922. Mais il a très vite gravi les échelons, car il était excellent dans tous les
C’est ça, comme employé, agent d’État. Dans la hié-
domaines ! Non seulement, il connaissait plusieurs
rarchie des colonies, il y avait, par ordre croissant :
langues indigènes et le droit coutumier ; mais en
l’agent territorial, l’administrateur territorial, le com-
plus, il s’intéressait vivement à la philosophie de 33
ces peuples, à leur religion (animiste), aux relations
hippopotame totalement indétectable surgit brus-
sociales en vigueur. Tout cela lui a valu un énorme
quement et d’un coup, la renversa. Paniqués, tous
respect de la part de la population, source d’une au-
les indigènes se ruèrent vers la rive. Mais Papa ne
torité incontestable. Comme fils de fermier, il ques-
savait pas nager : il crut sa dernière heure arri-
tionnait et conseillait judicieusement les paysans.
vée ! Quand un travailleur, pris de compassion a
C’était aussi un bricoleur, un « manuel de génie »,
replongé dans l’eau pour l’en tirer et le ramener
qui construisait des maisons, des ponts et des routes.
saint et sauf.
À propos de la construction de ponts, je me
Par le miracle qu’elle a représenté, cette anec-
souviens d’un épisode dramatique raconté par
dote a évidemment une grande importance dans
mon père. Un jour qu’il supervisait la réalisation
mes souvenirs africains. Mais elle est aussi riche
d’un tel ouvrage à partir d’une barque située au
d’enseignements sur la relation, faite d’estime
milieu du fleuve, calme à cet endroit, un énorme
autant que d’affection, qu’entretenait mon père avec ses collaborateurs indigènes. Quoiqu’il en soit,
Une rivière dangereuse… pour les mauvais nageurs !
ce qui est certain, c’est que mon père a gardé une reconnaissance éternelle envers son sauveteur…
Mon père, véritable Sisyphe bâtisseur ! Je peux bien l’imaginer ! Quelle étonnante affaire ! Mais dites-moi, chère Monique : au-delà de cette effrayante anecdote liée à l’édification d’un pont, vous m’avez parlé de la construction de maisons. Comment 34
Beaucoup de maisons… et autant de déménagements !
dois-je comprendre ce volet de l’activité de votre père ?
préalable, de fabriquer les briques. Et même, avant
De la manière la plus simple qui soit : ces maisons
cela, les moules de ces briques, car elles étaient
que mon père construisait nous étaient tout simple-
réalisées avec l’argile locale, qu’on faisait sécher
ment destinées à nous, c’est-à-dire à lui-même, à
au soleil ! Cela réglé, il fallait ensuite construire la
Maman et à moi… Mais je vous sens surpris par mon
maison patiemment, en s’appuyant sur de la main
recours au pluriel ! Attendez, vous allez comprendre !
d’œuvre locale…
La construction de la maison impliquait, au
Je vous ai laissé entendre tout à l’heure que mon
Les toits, pour leur part, étaient en torchis : il
père était amené régulièrement à changer de fonc-
fallait les renouveler chaque année. Emmagasinant
tion, à s’occuper de nouveaux territoires. Il ne faut pas
beaucoup moins la chaleur que ceux en taule ou en
croire que chaque fois qu’il était envoyé dans un nou-
tuiles (sachant que nous ne disposions d’ailleurs pas
veau poste, une habitation de fonction nous attendait :
de ce dernier matériau au Congo), ils présentaient en
c’est à lui qu’il incombait de construire une maison de
revanche l’inconvénient de pouvoir brûler assez faci-
toutes pièces ! Pendant la durée des travaux, nous
lement ! Une fois que Papa était en tournée, Maman
étions alors hébergés par les missionnaires.
a ainsi connu un incendie de ce genre, dû à la foudre ! 35
Pour anticiper et superviser ces différents travaux, il fallait évidemment des plans. Là aussi, c’est mon père lui-même qui se chargeait de les dessiner ! Il a donc dû, par la force des choses, entrer dans quelque chose de très concret, mais dans du concret à la fois manuel et cérébral ! Je conserve d’ailleurs encore ses vieux manuels pratiques des années 1920, où ces différentes techniques étaient expliquées avec force détails... Au final, c’est bien simple : les maisons qu’édifiait mon père étaient si bien construites qu’on avait tendance à le faire rapidement déménager – en l’affectant à un autre poste – pour pouvoir… en faire bénéficier son remplaçant ! Car il faut bien comprendre que mon Été 1934 Bonne-Maman Mazy : les débuts d’une complicité
père n’était en rien propriétaire de ces maisons successives, du seul fait qu’il les aurait construites : on lui fournissait de la main d’œuvre, on lui payait les matériaux, mais au bout du compte, l’État belge gardait seul les droits fonciers sur les murs ! En application de cette « politique », ma mère m’a dit que notre famille avait déménagé pas moins de onze fois sur la seule durée de nos deux premiers termes sur place !
Onze fois ?! Ah oui, quand même ! Oui. Ça en a fait des caisses à remplir puis à déballer… Voilà, pour revenir à votre question initiale : c’est Avec Papa, de retour en Afrique
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comme ça que mon père est allé en Afrique. « Pour le
travail », pour avoir un métier. Et ce métier lui a fait découvrir des choses qu’il n’imaginait pas. Alors qu’il partait simplement dans l’idée d’aller gagner sa vie, il a découvert dans cet immense pays qu’est le Congo une autre civilisation, une autre culture, une autre religion. Ce fut une aventure très passionnante… Il faut dire que mon père était d’un naturel très curieux : il s’est intéressé avec gourmandise à tout ce qui était sur son chemin. Cette qualité, il devait la partager plus tard avec un autre avide de savoir, Émile POSSOZ, juriste devenu son grand ami. Ensemble, ils allaient élaborer rien moins qu’une grammaire swahili ainsi qu’une codification des principes de droit coutumier !
En termes de lieux géographiques, quel a été votre parcours, au fil des années de votre enfance ? Mon père a d’abord été nommé à Luishia, où est né Louis 7. Par la suite, mes parents sont allés à Sampwe, puis à Kilwa, où je suis moi-même venue au jour. Nous sommes restés dans ce bourg le temps de deux termes8. Entre ces deux termes, nous sommes revenus en Belgique : j’avais trois ans alors. C’est seulement lors de ce voyage que j’ai pu faire la connaissance de mes grands-pa-
1934
rents… et réciproquement !
Le trio au salon
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Sang belge, âme africaine
Une petite Noire à la peau blanche ! Mes amis Amando et Regina… Pour en revenir à votre vie de petite fille « africaine » : avez-vous des souvenirs de l’occupation de vos journées ? Quand j’étais toute petite, je crois que j’ai passé l’essentiel de mon temps entre deux cas de figure : soit jouer seule, soit côtoyer nos boys. Mes parents m’ont raconté que je n’avais pas beaucoup de difficulté à m’occuper par ma moi-même, en m’appuyant sur une imagination assez fertile, manifestement ! Par exemple, il
1935
semblerait que j’aie passé des dizaines d’heures
Une des nombreuses balançoires installées par René
à jouer avec une dînette que j’avais moi-même façonnée avec cette terre argileuse propre au Congo, séchée au soleil. Le reste, du temps, je l’ai dit, ce sont les boys de mes parents qui assuraient ma distraction ! Ils
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Lorsque nous sommes rentrés après notre premier séjour belge, j’avais 4 ans. C’est alors que je me suis fait deux amis très fidèles, qui allaient infiniment compter pour moi.
m’invitaient notamment à manger à leurs côtés –
Qu’on s’enlève tout de suite une idée de la
avec les doigts ! – des boulettes de pâte de manioc :
tête : il ne s’est pas agi d’enfants blancs. Ceci,
on y faisait un trou avec le pouce pour y verser une
pour la bonne raison que dans ce minuscule
sauce de viande. C’était tellement bon, si différent
village de Kilwa, il n’y en avait tout simplement
de la maison… Cette liberté, ce rapport « sensuel »
aucun ! Au bout de notre parcelle, en revanche,
aux aliments : je garde de tout cela un souvenir
vivaient les familles de nos boys. Or, celles-ci
lumineux et attendri !
comptaient deux enfants (sans lien de parenté
en pratiquant une fente dans leur écorce. On faisait alors couler la sève au départ de cette incision : à partir de cette glu, on confectionnait des boulettes souples et collantes. C’était infiniment amusant ! Le problème c’est que ces boules ne collaient pas qu’aux doigts : elles s’imbriquaient aussi dans la structure des vêtements… Lorsqu’elle faisait le constat de ce genre d’accident, ma mère se mettait dans une colère noire… encore accrue par le fait qu’elle avait bien souvent – comme on se le rappelle – réalisé ellemême l’habit en question ! Il ne lui restait alors plus qu’à gratter longuement le tissu pour espérer en extraire le latex. Mais cela ne fonctionnait Regina et moi, avec Maman et Madame Van MALDEREN
guère, et le vêtement était souvent perdu…
eux, je les copiais absolument en tout ! Je me pro-
Voilà pour vos jeux de plein air avec vos nouveaux amis. Mais à la maison, comment cela se passait-il ? Vous y étiez éduquée plutôt « à l’occidentale », j’imagine ?
menais ainsi avec ma poupée sur le dos, envelop-
Oui. Quand bien même mes parents étaient
pée dans un foulard ; je pilais du manioc pour en
curieux des pratiques locales et soucieux de
faire du « fufu » ; je pétrissais l’argile pour lui donner
s’intégrer, il n’en restait pas moins que les deux
toutes sortes de formes. Bref, j’étais une authen-
mondes se côtoyaient sans se mêler. On assistait
tique indigène… à ce détail prêt que j’étais Blanche !
véritablement à la coexistence de deux univers, à
Je me souviens aussi qu’Amando et Regina
la fois très proches – je l’ai évoqué : mes amis in-
m’avaient appris à récolter le latex des caoutchoutiers,
digènes habitaient juste au fond du jardin, dans
entre eux) : Amando et Regina. C’est peu dire que je m’en suis fait de grands amis : peu de temps après avoir tissé contact avec
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des cases – et radicalement différents ! Quoiqu’il en soit, j’adorais passer d’un monde à l’autre… Quand bien même j’aimais
Les tournées administratives de Papa
beaucoup mes parents – là n’est pas la question –, je filais chez mes amis Noirs au moindre
En vérité, il était un moment où je pénétrais plus
prétexte ! Je crois qu’il y avait chez moi quelque
encore dans les profondeurs de la culture congolaise
chose de l’ordre du réflexe dans le fait de vouloir
que lors de mes jeux avec Amando et Regina : c’est
sans cesse quitter la bonne éducation occidentale
lorsque j’avais le privilège d’accompagner Papa dans
pour rejoindre la joie de vivre africaine : c’était
une de ses tournées administratives.
proprement « instinctif » !
Comme je vous l’ai expliqué, ces tournées constituaient une partie importante de l’activité de Papa. Il lui était indispensable, en effet, de rencon-
L’embourbement, contingence de bien des trajets…
trer régulièrement ses administrés, pour connaître les besoins du terrain, pour diffuser des directives en provenance de la capitale, et pour toute une série d’autres contingences de type administratif, démographique, financier, etc. La plupart du temps, évidemment, Papa menait ces voyages seul, en s’aidant de différents moyens de transport, au nombre desquels le vélo a joué un rôle important. Cette activité cycliste sur de longues distances l’a d’ailleurs entretenu dans une excellente forme… tout en lui faisant vivre quelques aventures hautes en couleurs ! Ainsi une fois, tandis que mon père traversait à vélo un coin de brousse un peu vallonné et planté de buissons, la roue avant de son vélo est carrément venue percuter… l’arrière-train d’un éléphant qui
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Si ces trajets étaient déjà marquants en eux-mêmes par les paysages traversés, les étapes l’étaient plus encore. Pour fêter notre venue, les villageois dressaient le soir un grand feu, autour duquel, après le repas, nous étaient offerts des chants et des danses exubérantes, au son des tambours. Était-ce là une déformation de mes yeux d’enfant ? J’ai aujourd’hui encore le net sentiment que chanteurs et danseurs pratiquaient leur art pour moi avant tout, la petite princesse blanche si Les impressionnants danseurs d’un des villages hôtes !
sommeillait en position accroupie ! Papa nous a raconté qu’il avait été tellement surpris et effrayé par cette rencontre inopinée qu’il en a perdu, pendant près de 30 secondes, toute capacité de
improbable dans ces territoires perdus qu’elle en devenait quasi-divine…
Mes sept ans venus, la nécessité d’une scolarisation plus rigoureuse
crier ou de bouger ! Sans doute, cette passivité lui a-t-elle rendu service, cela dit : car, après un temps
Cette vie a duré jusqu’à mes sept ans. Nous
d’observation de son côté aussi, l’éléphant s’est
sommes alors repartis tous les trois en Europe. Je
contenté de se lever, avant de partir dignement…
grandissais, et ma mère avait beau avoir assuré
finir sa sieste ailleurs !
mon instruction première, le moment était venu
Reste que, de temps à autre, Maman et moi
où une véritable scolarisation s’imposait.
étions aussi du trajet. On nous chargeait alors
Scolarisation et… « socialisation », serais-je ten-
chacun sur un « tipoy » – ou chaise à porteurs -, le
tée de dire, en entendant ici la dimension occidentale
mien suivant celui de ma mère, qui lui-même sui-
propre à mes origines ! Car jusque-là, mes relations
vait celui de mon père : nous nous enfilions alors
s’étaient limitées aux indigènes, que je côtoyais à
dans la brousse, au fil des pistes et des sentiers.
longueur de journée, et que j’adorais ! 41
maviequellehistoire@gmail.com +32|0496 28 04 46
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Achevé d'imprimer fin février 2020 sous l'égide de Red Line SPRL (Chaumont-Gistoux), à hauteur de 45 exemplaires.
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Sang belge, âme africaine On connaît bien le destin de ces colons belges qui ont tenté l’aventure congolaise entre 1945 et le repli, souvent dramatique, lié à l’Indépendance de 1960. L’histoire de Monique MARCHAL (née en 1931) renvoie cependant à un « autre Congo », nettement antérieur. C’est ainsi en 1926 déjà que son père René MARCHAL embarque pour l’Afrique, fort d’un récent diplôme d’agent territorial obtenu à l’Université coloniale d’Anvers. Et avec à son bras, une jeune pianiste wallonne de bonne famille dont il est tombé éperdument amoureux… trois semaines seulement avant ce grand départ ! Au fil de ce récit de jeunesse, Monique MARCHAL nous fait vivre son lien indéfectible avec ce pays tant malmené par l’Histoire, qui lui a donné une part de son identité. Entre le Haut-Katanga et la Belgique (rejointe deux fois au cours de ces seize années, notamment lors d’une « fin de terme » homérique achevée sous la pression de l’invasion nazie de mai 1940), on découvre une personnalité attachante, construite sur les belles valeurs de ses parents autant que sur un passionnant cheminement personnel. Dont il importe de préciser qu’il est encore nourri d’une étonnante curiosité et vitalité, en cette année 2020 de ses 89 ans !