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Tout le poids d'une colonne

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Tout le poids d’une colonne

Les petits cahiers critique

Courbet célébré p.8

Retour sur ce parcours à ciel ouvert p.8

Courbet accablé p.10

La misère de l’art p.11

Quel avenir pour les monuments ? p.12

Montreux et ses hôtes illustres p.18

Index des images p.22

Le 16 mai 1871, la colonne Vendôme est abattue sur décret par la Commune de Paris. Le gouvernement Versaillais a poursuivi pour cela le peintre Gustave Courbet qui s’exile finalement en Suisse romande, à la Tour-dePeilz, à côté de Vevey.

Mais quelle fut plus exactement sa part de responsabilité dans cet événement ?

Courbet Célébré

Gustave Courbet s’est exilé en Suisse en 1872 suite aux événements de la Commune de Paris, événements pendant lesquels celui-ci s’est illustré, quelque peu malgré lui, dans le cadre de l’événement de l’abattage de la colonne Vendôme. Suite à cela, Courbet sera poursuivi à titre personnel par l’État Français qui lui réclamera une somme conséquente pour le remontage de la colonne. Celui-ci, en fuite, trouvera finalement refuge à la Tour-de-Peilz où il finira ses jours sans avoir pu rembourser la somme pour laquelle il sera poursuivi le reste de sa vie.

Afin de célébrer le bicentenaire de la naissance de Gustave Courbet, la ville de la Tour-de-Peilz a inauguré en 2019 un parcours muséal à ciel ouvert qui relate les dernières années du peintre réaliste dans la région Veveysanne.

retour sur Ce parCours à Ciel ouvert

Ce parcours commence sur la place de l’Hôtel de ville où se dresse un buste de la Liberté (voir page précédente). Une sculpture offerte par l’artiste à la ville afin de la remercier de son accueil. Ce buste, dont le regard est tourné vers la France, et plus précisément vers Paris, sera inauguré le 15 août 1875 en présence de Gustave Courbet. A proximité de la place de l’Hôtel de ville se trouve l’emplacement de son ancienne tombe.

Sa dépouille ayant été déplacée à Ornans, sa ville natale dans le Doubs en 1919, seule subsiste une stèle gravée en sa mémoire jouxtant l’un des collège de la ville (voir page 10), collège portant également son nom. A proximité toujours, une immense fresque transpose l’une de ses célèbre peinture Le Déséspéré (1843-1845), (voir verso).

Peinte de manière monumentale sur la façade de la piscine municipale, celle-ci se trouve proche de l’emplacement de l’ancien Café du Centre, un lieu aujourd’hui détruit faisant également partie du parcours et où Courbet y avait pris ses habitudes afin de sortir de sa solitude d’exilé poursuivi et ruiné.

Nous quittons ensuite le centre ville pour nous diriger vers le bord du lac.

La Becques est un lieu proche du port dont le point de vue offre un large et magnifique dégagement sur le Léman et les Dents du Midi. Courbet y a d’ailleurs peint une toile intitulée Vue du Léman en 1876. Rebroussons à présent chemin en direction de Vevey, ce jusqu’à atteindre, surplombant le port, son ancienne demeure dans laquelle il s’installa en 1879.

Longeons à présent le bord du lac en direction du Château de la Tour-dePeilz jusqu’à atteindre un nouvel emplaçement relatant la rencontre de Courbet avec François Boccion, peintre lacustre passionné par le Léman et natif de Lausanne. Ce sera d’ailleurs ce dernier qui, une fois advenu le décès de Courbet, se chargera d’effectuer l’inventaire de ses toiles et de ses scupltures afin de rembourser la somme que l’État Français lui réclamait pour le remontage de la colonne Vendôme.

Suite aux événements tragiques de la Commune et de la Semaine sanglante, au même titre que Courbet et beaucoup d’autres, les réfugié.es et les exilé.es furent nombreuses et nombreux.

Victorine Brocher par exemple, qui s’illustra pour avoir incendié la Cour de comptes de Paris, sera activement recherchée et condamnée à mort.

Elle s’enfuira également en Suisse, à Genève. Anarchiste et internationaliste, elle rencontrera Louise Michel en 1871 et enseignera dans son école internationale dont elle particpiera également à la fondation à Londres en

1886. Elle retourne à Lausanne en 1892 en compagnie de son mari. Elle publie ses mémoires en 1909 et, malade, décède à Lausanne en 1921. Louise Michel sera également déportée suite aux événements de la Commune. Elle sera envoyée en Nouvelle-Calédonie, où elle enseignera son savoir auprès des populations kanaques.

Courbet aCCablé

Comme nous allons le voir ici, l’abattage de la colonne Vendôme fut d’abord une décisions collective, suivie d’un geste lui aussi collectif.

Aussi, il serait injuste et erroné d’en imputer la responsabilité unique à Courbet. En effet, celui-ci fut nommé Président de la commission des Arts, comission alors chargée de promouvoir et de permettre le déroulement des activités artistiques et culturelles sous la Commune. C’est donc en tant que représentant et président de cette commission que la volonté du mouvement populaire l’a dépassé.

Cette volonté collective est d’ailleurs clairement exprimée par le Conseil de la Commune s’étant tenu le 12 avril 1871: «La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs sur les vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète: article unique – La colonne Vendôme sera démolie.

La démolition aura finalement lieu le 16 mai, soit plus d’un mois après la ratification du décret par la Commune.

Courbet lui, n’ira pas jusqu’à demander l’abbattage et la destruction de la colonne Vendôme, mais bien son déboulonnage et son déplacement afin de la remonter aux Invalides, autre lieu symbolique et représentatif des barbaries passées. Il se défendra d’ailleurs lui-même et avec force des accusations relatives à la chute et à l’abattage de la colonne, tentant alors de sauver sa peau. Néanmois, il sera seul condamné à payer la somme de 323.091 francs et 68 centimes, somme pour laquelle il demanda un arrangement de paiement. Il lui sera alors octroyé de payer 10’000 francs par an, ce pendant 33 ans.

La colonne sera finalement remontée à son emplacement d’origine et Courbet s’exilera en Suisse. Celui-ci décédera avant d’avoir pu rembourser la première tranche du paiement. Dans cette histoire donc, Courbet ne fut en définitive qu’un bouc émissaire - car il en fallait bien un pour le camp Versaillais.

la misère de l’art

Par-delà ces événements qui l’accablent, nous devons à Gustave Courbet des peintures qui demeurent célèbres comme L’Origine du monde (1866), un tableau faisant toujours scandale de nos jours parmis les moralistes et les puritains, mais aussi le portrait de Joseph Proudhon et ses enfants, peint en 1865. Originellement, l’épouse de Proudhon, Euphasie, apparaissait également sur la toile mais celle-ci fut finalement recouverte. Proudhon était en effet antisémite, mais également fortement misogyne. Courbet réalisera toutefois deux autres portraits en buste, un d’Euphasie ainsi qu’un second de Proudhon.

L’artiste était à ce titre plus proche de Bakounine ou de Proudhon qu’il ne pouvait l’être de Marx ou de Engels ou de la Première Internationale.

Karl Marx, ayant suivi de très près le déroulement des événements de la Commune de Paris, et sans pour autant aller jusqu’à parler de parole prophétique, a néanmoins eu la forte intuition que tôt ou tard, la colonne Vendôme serait abattue. Cette prévision historique et politique se trouve en toute fin d’un texte (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1851) ou Marx s’en prend longuement à Napoléon, voici cette phrase: «Mais le jour ou le manteau impérial tombera enfin sur les épaules de Louis Bonaparte, la statue d’airain de Napoléon s’écroulera du haut de la colonne Vendôme».

A cela nous pourrions bien sûr ajouter cette importante maxime que l’on doit au penseur, critique et philosophe marxiste Walter Benjamin, maxime selon laquelle: «Il n’y a pas une illustration de la culture qui ne soit pas aussi une illustration de la barbarie».

Quel avenir pour les monuments ?

Une fois ce principe général assimilé, il devient dès lors plus difficile d’admirer des monuments tels que la colonne Vendôme ou l’Arc de Triomphe sans éprouver un frisson horrifié doublé d’un sentiment iconoclaste.

Un sentiment que nous pouvons percevoir à nouveau aujourd’hui, alors que les abattages et les renversements de statues dans le cadre des mouvements décoloniaux contemporains ont largement repris de la vigueur dans le monde occidental, notamment suite à la mort tragique de l’afroaméricain Georges Floyd étouffé par un policier blanc le 25 mai 2020.

Suite à cet énième drame, avec toujours comme trame de fond le racisme structurel et endémique propre aux Etats-Unis et à son histoire esclavagiste et ségrégationiste, d’importantes protestations s’inscrivant dans le sillage du mouvement Black Lives Matter et des mouvements indigénistes

amérindiens sont une nouvelle fois apparues aux Etats-Unis et se sont propagées au reste du monde occidental et en Europe.

C’est dans ce contexte que plusieurs statues ont été abattues ou attaquées à la peinture aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Belgique en Amérique latine ou encore, en Suisse.

A ce propos toujours, et plus proche de nous, rappelons que la ville de Neuchâtel abrite toujours la statue de David de Pury, un négociant colonial suisse ayant fait fortune dans le commerce de bois précieux et de diamants.

Bien qu’il ne fut pas un esclavagiste à proprement parler, son négoce profita néanmoins de la force de travail arrachée aux personnes rendues à la condition d’esclaves.

Egalement philanthrope, la ville de Neuchâtel profita grassement de sa générosité, y léguant jadis d’importantes sommes pour y bâtir diverses infrastructures.

Suite à une dégradation à la peinture rouge, ainsi que suite à la demande de l’association Collectif pour la mémoire soutenue par une pétition ayant rassemblé environ 2600 signatures, une plaque explicative destinée à prodiguer une distance ainsi qu’une lecture critique sur David de Pury et sa vie a été installée.

La statue elle, a néanmoins obtenu le droit de rester en place... toisant ainsi toujours qui la regarde de son insolence figée dans le bronze.

montreux et ses hôtes illustres1

La région de Montreux et de Vevey, au-delà de la réputation de ses paysages idylliques de cartes postales, a régulièrement accueilli et vu défiler bon nombre de personnalités en raison notamment du boom hôtelier des années 1900.

Victor Hugo visita la Suisse en septembre 1839 et séjourna dans le luxeux hôtel Byron à Villeneuve en 1883. Elisée Reclus, géographe et anarchiste naturaliste se fera construire une maison à Clarens en 1879 (avec l’argent de sa femme...), la villa le Rivage ou Pierre Kropotkine y fut également son hôte.

Vladimir Illich Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine, séjournera une première fois en Suisse en 1895. Il visita le col de Jaman en 1895 déjà et donnera une conférence à Clarens en 1914. Il passera deux nuits dans une pension à Tavel ainsi que quelques autres dans une ferme située à Baugy. Il est dit que certains habitants des hauts de la commune de Tavel eurent avec lui d’amicales conversations.

Rosa Luxembourg quitta la Pologne en 1889 afin de se rendre à Zurich pour y étudier à l’université. Elle y rencontrera Leo Jogiches, son grand amour révolutionnaire. Elle séjournera à plusieurs reprises dans une pension à Chailly-sur-Clarens entre 1907 et 1914.

1. Titre de l’ouvrage du même nom publié aux éditions Cabédita, Albert Gonthier, 1999

index des images

Recto: La colonne Vendôme abattue. Pour l’anecdote, Courbet fut suspecté d’apparaître sur cette photographie et celle-ci servit à tenter de le confondre. Alors qu’il serait situé quelque part à droite de la photographie; la question ne fut jamais véritablement tranchée. Crédit: Cliché par Bruno Braquhais, mai 1871 - Wikipédia

Page 2: La Liberté, buste offert par Gustave Courbet à la ville de la Tour-de-Peilz afin de remercier celle-ci de son accueil. Trônant au centre du petit bourg juchée sur une fontaine, son regard est dirigé en direction de Paris. Crédit: K.

Page 16: Nettoyage au karcher de la statue de David de Pury. Trônant alors en ville de Neuchâtel, celle-ci fut attaquée à la peinture rouge dans la nuit du 12 au 13 juillet 2013, faisant écho déboulonnages de statues de suprémacistes blancs effectuées dans le cadre du mouvement Black Livre Matters. Crédit: Arc Info / Lucas Vuitel

Page 20: Stèle à la mémoire de Gustave Courbet à la Tour-de-Paix jouxtant un collège également nommé à la mémoire de l’artiste. Crédit: K.

Verso: Fresque monumentale transposant le célèbre autoportrait de Courbet Le Déséspéré. Apposée sur la façade de l’actuelle piscine municipale, celle-ci se trouve à l’emplacement de l’ancien Café du Centre, aujourd’hui détruit. Crédit: K.

Tout le poids d’une

colonne

Les petits cahiers critique no. 3

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