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journal mer arabie

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Socotra l’Île aux enfants Eclaircir sous le titre


La rue principale d’Hadibo mène à la grande mosquée et au souk.

Nous voici à Socotra, île baignée d’azur et cernée de pirates…

Les chèvres règnent par centaines en maîtresses des lieux : sur les bas-côtés, au perron des boutiques et même sur les toits. Formidable outil de recyclage, elles dévorent tout…

Hadibo Au pied de l’Haggier

Léa a déjà de nombreux contacts sur place, dont Mohammed, un jeune homme parlant un anglais aux accents oxfordiens, qui est venu nous chercher en voiture. La route longe une mer aux reflets irisés, doublant les chars T34 abandonnés et rouillés, vestiges d’une présence russe qui a duré vingt ans. Nous roulons vers Hadibo, chef-lieu et plus grande ville de l’île : la maison que nous avons louée pour le mois se situe dans le faubourg ouest, au milieu d’un terrain vague couvert de cailloux. Hadibo s’étend au pied du massif de l’Haggier, dont les falaises se dressent comme les murailles d’une citadelle. À plus de 1 000 mètres, ses crêtes souvent coiffées de nuages donnent un air dramatique et majestueux au décor. Toute une variété de végétation encore inconnue s’étale à nos

On atterrissait il n’y a pas si longtemps à Socotra sur une piste bosselée

yeux mais pas notre dragonnier, hélas. L’arbre emblématique de l’île vit

et vaguement rectiligne qui promettait aux passagers les plus houleuses

un peu plus en altitude et à l’intérieur des terres. Il nous faudra patienter

émotions à l’atterrissage. Il n’y a que douze ans que la terre a été asphaltée encore avant de le voir. Au premier abord, on se demande si Hadibo et l’approche de l’île en est devenue plus sereine, ce qui permet de mieux

est en chantier ou rescapée d’un cataclysme. Il règne une impression

en apprécier l’approche et le décor stupéfiant. Socotra fait partie d’un

de chaos dans cette cité Far West. La rue principale est un corridor balayé

archipel de quatre îles – les autres sont Abd al Kuri, Samhah et Darsah –

par le vent qui soulève la poussière et fait danser les câbles électriques.

à 450 kilomètres du Yémen et 250 seulement de la Somalie dont on distingue clairement la pointe la plus orientale, Ras Gwardafuy, qui s’avance sur l’océan Indien. Vue du ciel, notre île magique ressemble à un grain de beauté posé sur la bouche de l’Afrique. Sa silhouette effilée repose à fleur d’eau. Une succession de falaises et de vallées aux tons mordorés paraissent ondoyer sous la course des nuages, baignées d’azur. C’est donc là que se cache le sang-dragon… 62 Journal de la mer d’Arabie

63 Socotra


LégendesUci quament deumpre

C’est donc là que se cache le sang-dragon…

eiun deum credoi lanim lreat ped quaerfe

homme parlant un anglais aux accents oxfordiens, qui est venu nous

Léa a déjà de nombreux contacts sur place, dont Mohammed, un jeune chercher en voiture. La route longe une mer aux reflets irisés, doublant les chars T34 abandonnés et rouillés, vestiges d’une présence russe qui a duré vingt ans. Nous roulons vers Hadibo, chef-lieu et plus grande ville de l’île : la maison que nous avons louée pour le mois se situe dans le faubourg ouest, au milieu d’un terrain vague couvert de cailloux.

Hadibo Au pied de l’Haggier

Hadibo s’étend au pied du massif de l’Haggier, dont les falaises se dressent comme les murailles d’une citadelle. À plus de 1 000 mètres, ses crêtes souvent coiffées de nuages donnent un air dramatique et majestueux au décor. Toute une variété de végétation encore inconnue

On atterrissait il n’y a pas si longtemps à Socotra sur une piste bosselée

carte a et vaguement rectiligne qui promettait aux passagers les plus houleuses

s’étale à nos yeux mais pas notre dragonnier, hélas. L’arbre emblématique

refaire de l’île vit un peu plus en altitude et à l’intérieur des terres. Il nous faudra

émotions à l’atterrissage. Il n’y a que douze ans que la terre a été

patienter encore avant de le voir. Au premier abord, on se demande si

asphaltée et l’approche de l’île en est devenue plus sereine, ce qui permet

Hadibo est en chantier ou rescapée d’un cataclysme. Il règne une

de mieux en apprécier l’approche et le décor stupéfiant. Socotra fait partie

impression de chaos dans cette cité Far West. La rue principale est un

d’un archipel de quatre îles – les autres sont Abd al Kuri, Samhah et

corridor balayé par le vent qui soulève la poussière et fait danser les

Darsah – à 450 kilomètres du Yémen et 250 seulement de la Somalie dont

câbles électriques. Les toits sont coiffés de parpaings empilés et

on distingue clairement la pointe la plus orientale, Ras Gwardafuy, qui s’avance sur l’océan Indien. Vue du ciel, notre île magique ressemble à un grain de beauté posé sur la bouche de l’Afrique. Sa silhouette effilée

/ Hawlef repose à fleur d’eau. Une succession de falaises et deHadibo vallées aux tons

/ Shu’ab

/ Qalanciya mordorés paraissent ondoyer sous la course des nuages, baignées d’azur. 62 Journal de la mer d’Arabie

63 Socotra


Les toits sont coiffés de parpaings empilés et d’armatures métalliques saillantes. Les routes sont un lit de gravats et de détritus en tout genre qu’évitent les 4 x 4, minibus et passants. Les innombrables chèvres se font un festin des déchets laissés sans vergogne de toute part, avec un goût prononcé pour le carton. Formidables machines à recycler, elles ne délaissent que les bouteilles en plastique. Un tel régime les a dotées d’un poil rêche épouvantable, d’une viande immangeable et d’une curieuse silhouette renflée. De profil, leur estomac semble garni d’un boulet de canon de chaque côté de la panse. La grande mosquée édifiée il y a dix ans constitue un centre relatif autour duquel se regroupent les nombreuses échoppes. Épicerie, quincaillerie, boucherie en plein air où la viande croupit sous le soleil et l’assaut des mouches, boulangerie odorante, coiffeur ou pharmacie alignent côte à côte leurs portes métalliques colorées. Tout est importé. Il est plus facile de se procurer un soda américain, des biscuits turcs ou du riz indien que quelques tomates fraîches. Hadibo compte entre 5 000 et 10 000 habitants, mais ce sont surtout des Yéménites venus du continent qui tiennent ces commerces. Ce qui rend la cohabitation parfois houleuse avec les insulaires. Dans les ruelles latérales, les petites maisons en pierre, semblables les unes aux autres, dessinent un lacis plus paisible.

Épicerie du souk. La plupart des commerces appartiennent à des Yéménites venus du continent.

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Hadibo pourrait avoir trente ans … ou bien plus . O n ne saurait lui donner d ’ âge .

Hadibo compterait environ 40 000 habitants. Mais les recensements sont peu fiables car une grande partie de la population est illettrée et les moyens de communications rares.


Les boutiques du souk proposent de l’épicerie importée d’Afrique, d’Arabie ou d’Inde La mer est un élément cardinal car 70 % de la population vit de la pêche. Ici, le marché aux poissons de Hadibo.

Les enfants y sont nombreux et les femmes hésitent à notre passage

Mais 70 % des insulaires tirent d’abord leur subsistance de la mer.

entre réserve et curiosité. Hadibo pourrait avoir trente ans… ou bien plus.

Chaque matin, le marché aux poissons se tient tôt, avant que

On ne saurait lui donner d’âge. Socotra, qui fut pourtant terre d’escale

le soleil ne gâte la pêche, sur la grève, sous un auvent de stipes.

entre Europe et Asie à l’ère florissante du commerce maritime, n’a

Sur des toiles de jute et des bâches étalées sur le sol, les pêcheurs

gardé que peu de traces du passé. L’île fut convoitée par les Portugais

découpent et vendent poissons et crustacés. Pas de femmes : le commerce

au xvi siècle, puis les Hollandais, les Britanniques à la fin du xix et même

de la pêche, comme la pêche elle-même, est une affaire d’homme.

les Russes qui y installèrent une base militaire en 1970. Pas trace

On marchande vivement, on discute, on se salue en arabe et en socotri2,

cependant ni d’une église, qui témoignerait de l’implantation chrétienne

ou, comme le font les natifs de l’île, en se frottant le nez. Clients et

dès Constantin au ive siècle, ni de ruines ou d’un fort. Le patrimoine

marchands ont la tête élégamment coiffée d’un foulard et les jambes

insulaire ne se compose que d’une langue orale, le socotri, de lointaine

couvertes de la fouta, cette longue étoffe enroulée autour de la taille dont

origine sémitique, ett d’une biodiversité rare : on recense sur l’archipel,

les motifs quadrillés m’évoquent les lunghi indiens. Pas de jambiya, en

classé par l’Unesco, près de 800 plantes et animaux endémiques que les

revanche : c’est un usage qui n’appartient qu’aux Yéménites du continent.

naturalistes du monde entier viennent voir1. Depuis la construction

Autour, les nombreux vautours percnoptères, alliés des chèvres dans

de l’aéroport en 1999, Hadibo vit au rythme des vols quotidiens qui ont

le recyclage, se délectent des tripes de poissons découpées par les enfants

e

e

facilité les échanges et précipité l’introduction du qat, des paraboles et des assis sur les galets et des amas de déchets colportés par la mer. Voilà touristes, ainsi que des arrivées plus épisodiques de cargos dans le petit

donc Socotra : une vie très rustique dans un décor de rêve…

port de Hawlef, cinq kilomètres à l’est.

À titre d’exemple : 307 des 825 espèces de plantes, 90 % des espèces de reptiles et 95 % des espèces d’escargots terrestres n’existent nulle part ailleurs. (Source Unesco.) 2 Socotri ou socotran, les deux sont d’usage, de même lorsqu’il s’agit de parler de la population. 1

66 Journal de la mer d’Arabie

Suivante Rencontre au marché aux poissons, vue par l’œil du dessinateur puis du photographe.

67 Socotra


68 Journal de la mer d’Arabie

69 Socotra


Avec 135 km de long et 45 km de large à parcourir et de très rares villages en chemin, il nous faut prévoir une quasi autonomie pour ce tour en barque de Socotra.

L’île par la mer Il nous tarde maintenant de quitter la ville pour explorer le reste de l’île. Notre projet initial était d’en faire le tour en kayak, mais nous avons reculé devant la difficulté d’amener des canoës depuis la France et le coût du transport. Il nous a paru alors plus facile de louer une barque sur place, surtout sur une île où vivent 30 000 pêcheurs. Après une journée de recherches infructueuses jusque dans les hameaux environnants, nous devons pourtant nous rendre à l’évidence : aucun d’entre eux n’acceptera de nous confier son outil de travail, tous invoquant la traîtrise des courants. Plusieurs, cependant, nous ont proposé de nous emmener eux-mêmes, même si la plupart n’ont semble-t-il jamais accompli ce périple. Léa connaît un guide socotri expérimenté qui pourra nous conseiller : Mohammed. Il nous met en contact avec Ranam, un pêcheur qui a « deux moteurs sur sa barque », atout apparemment non négligeable. D’une petite trentaine d’années, Ranam est un homme discret qui nous inspire confiance au premier regard. Son arabe et son anglais sont assez rudimentaires mais nous nous entendons aussitôt. Deux jours plus tard, nous l’attendons tous quatre au bord du wadi qui ferme l’ouest de Hadibo. Nous avons regroupé tout le nécessaire pour dix jours de navigation, même si une semaine devrait suffire à faire le tour d’une île grande comme la moitié de la Corse. Le chargement des bagages, marmites, bouteille de gaz, caisses de provisions, bidons d’eau, d’essence et du matériel de pêche sur la petite embarcation se fait sous le regard de nombreux curieux.

Qalanciya, seconde ville sur l’île, est un lieu réputé pour la nidification des tortues entre mai et août.


Si près des pirates Nous couvrons le tout d’une bâche et nous voilà partis, dans le

Une centaine de spectateurs et d’invités sont réunis sur une petite place,

vrombissement du petit moteur, pour une exploration que sûrement bien

certains juchés jusque sur les toits des maisons et les capots des voitures,

peu de touristes ont faite. Satisfaits de nous trouver entre les mains de

et nous font signe de les rejoindre. Un homme porte à bout de bras le petit

Ranam… à la merci d’une mer capricieuse, de la météo et, pourquoi pas

magnétophone qui crache la musique, un autre joue d’un flûtiau. « Sura !

– et là, l’imagination nous emporte – des pirates somaliens… Mais nous

Sura ! 3 » : Reno, appareil photo en bandoulière, est tiré vers le centre

en avons tant rêvé que nous brûlons même d’impatience. Notre pilote

du cercle où des danseurs hardis et expressifs se succèdent, filmés par

nous a prévenus : il faudra s’arrêter de naviguer à 10 heures car la mer,

de nombreux téléphones et caméras. Nous en retrouverons tout à l’heure

sous les rayons déjà chauds du soleil, commence alors à s’agiter et

certains priant côte à côte sur la plage au couchant, tandis que nous

devient périlleuse sur pareil esquif. Deux heures plus tard, nous découvrons

plantons notre tente, non loin de nos réserves d’essence sur lesquelles

depuis notre embarcation le djebel Taidaah qui ferme la pointe nord-ouest

Ranam garde un œil. Jusque tard dans la nuit, les youyous féminins

de Socotra et veille sur le lagon grandiose de Detwah – ouvert sur la mer

qui nous parviennent de la fête se mêleront au clapotis des vagues.

Cent chèvres seront tuées pour célébrer la noce de deux Socotri émigrés au Qatar. Toute la ville se rassemble pour danser puis rejoint la plage pour la prière du Maghreb.

Cahier de 8pages Implantation Ici du Premier dépliant 8 pages

et soumis aux marées –, et la ville de Qalanciya : une ligne de petites maisons en pierre sans étage, aux portes et fenêtres colorées, dont

3

Photo !

dépassent quelques palmiers et un minaret blanc. Au sommet des buttes rocheuses de l’arrière-plan, un poste militaire domine l’ensemble. À marée basse, l’estran est couvert de barques ancrées et animé d’enfants joueurs et d’anciens qui devisent. Tous convergent vers notre étrange équipage avec des welcome amusés et curieux. Nous débarquons et, afin d’économiser nos réserves, dînons dans une gargote d’un délicieux poisson en sauce. Après quoi, nous découvrons la ville dans l’effervescence du mariage d’un Socotri émigré à Dubaï.

73 Socotra


Le village de Mahfirhin dispose d’une anse pour abriter les bateaux : il doit ce privilège à l’arrondi de la côte en cet endroit. Mais, assis à l’ombre d’un cabanon, un groupe d’hommes crient à Ranam, dans le bruit des vagues qui grossissent, de débarquer un peu plus loin. Peu familier des lieux et de ses habitants, notre marin obtempère. Des enfants nous aident aussitôt

Une heure de mer seulement est nécessaire pour atteindre Matyaf

à décharger, formant une cohorte qui me donne l’effet que nous sommes

le lendemain. Une anse étroite taillée par le ressac permet l’accès

d’affreux colons précédés de leurs coolies. Pas un arbre pour offrir de

au rivage. Le village se tient sur les deux rives d’un oued généreux sorti

l’ombre sur le sable brûlant. Nous tendons notre bâche entre deux buissons. des entrailles de l’île. L’après-midi nous laisse le temps de le remonter à Il est 10 h 30, l’attente commence. Les heures passent, indolentes,

pied jusqu’aux cascades où de grands bassins permettent de se baigner.

meublées de lecture, d’écriture, d’un dessin. Un repas, une sieste, puis l’air

De retour à Matyaf, gorge à sec et bouteilles vides, nous cherchons où

devient enfin plus respirable. L’activité reprend son cours à cette heure

étancher notre soif. Surgit une fillette drapée d’un ample tissu rouge qui

délicieuse du milieu de l’après-midi. Mahfirhin est à un petit kilomètre au

encadre son visage brun et met en valeur ses grands yeux noirs. Elle est

bout d’une sente sableuse envahie par quelques chèvres et dromadaires.

suivie de trois femmes enjouées qui se couvrent aussitôt le bas du visage

Une mosquée neuve marque son centre près d’un terrain de foot limité

en voyant Reno. Elles nous font signe de les suivre. Leur maison est

par deux cages en troncs de palmier. Il suffit de suivre le balisage des

un simple cube de pierre au sol couvert de nattes. L’air frais circule par

plastiques abandonnés sur le sol pour trouver le doukan où faire quelques

de petites ouvertures placées très bas. Rentrent à notre suite tous ceux

provisions. Surgit soudain un enfant dont le pas hâtif s’interrompt en nous

qui, à Socotra, ne sont pas en mer : femmes, bébés, fillettes pas encore

voyant, bouche bée. L’épicerie est fermée, dit-il, et il court aussitôt

mariées et garçons trop jeunes pour naviguer. Nous sommes trente

chercher le marchand. D’autres enfants surgissent. Les fillettes sourient

peut-être. Que d’enfants sur cette île ! Une fillette apporte un jus de melon

de loin sous leur foulard. L’épicier arrive et vingt-quatre têtes entrent avec

frais, le plus délicieux breuvage que l’on puisse boire sous pareille chaleur.

nous dans la pénombre du tout petit magasin. On trouve en vrac sur

Assoiffés et un peu gênés, nous vidons la carafe en quelques minutes.

le comptoir des bocaux de bonbons multicolores, des paquets de biscuits

Deux femmes s’emparent de bidons, toutes se mettent à chanter et

poussiéreux, des sodas tièdes ou des tablettes de chewing-gum – à croire

quelques-unes exécutent une danse lascive. La scène est inattendue en

que seuls les enfants y font des provisions ! – mais guère plus. Et quand

présence de Reno. Mais dans le huis clos de ces gynécées les femmes

Reno sort son appareil photo, tous disparaissent en criant comme une

oublient le carcan qui les bride, avec parfois une effronterie espiègle.

nuée de moineaux effarouchés.

Ranam, toujours plein d’attentions, nous a trouvé un gîte pour la nuit. C’est un cabanon fait d’un empilage de pierres et de coraux où les pêcheurs stockent bidons d’essence et filets. Inquiet de l’étape du lendemain, il se renseigne auprès de ceux qui vivent là. La pointe de Ras Irsal, qu’il faudra franchir, a mauvaise réputation car les courants y sont puissants et les récifs nombreux. Couchés sur les galets, nous fermons les yeux, bercés par le ressac, dans un parfum de diesel et sous une guirlande d’hameçons à requin aussi gros que des crocs de boucher. Les pêcheurs rentrés au milieu de la nuit seront bien surpris de trouver là

Trop long. Remplacer par  : N otre gîte pour la nuit est un cabanon fait d ’ un empilage

de pierres et de coraux où les pêcheurs stockent bidons

d ’ essence et filets .

deux étrangers blottis entre leurs filets ! Une cohorte d’enfants nous aide à décharger la barque. L’ancienne mosquée en terre du petit village de Mahfirhin.

Les cabanons de pêcheurs nous servent parfois de gîte, offrant de l’ombre, une relative fraicheur et nous abritant du vent.


Au large de la partie la plus orientale de Socotra,

Ahmed, pêcheur solitaire, vit dans un abri sommaire en retrait de la plage de Shu’ab.

Nous partons dès 6 heures. Cette portion orientale de l’île présente

par un cargo au large du Sri Lanka, ils ont été conduits au Bangladesh

un escarpement ininterrompu qui chute sans le moindre répit en éboulis

et rapa­triés à Socotra où tous ceux qui les pensaient morts ont fêté le retour

dans l’eau. La crête du djebel est blanchie sur toute sa longueur comme si

de ces héros malgré eux. Les pentes de ce versant sont garnies de sable.

une colonie de mouettes y déféquait depuis des siècles. Debout à l’arrière,

Le vent du rivage souffle vers l’escarpement, y sculptant la vertigineuse

moteur au ralenti, Ranam scrute avec attention l’eau agitée et charge

dune d’Arher qui surgit dans le panorama. Son ascension est ardue.

Reno d’en faire autant à l’avant.

Mais la vue grandiose à son faîte permet d’observer les bancs de sardines

Le soleil qui s’élève en face est éblouissant. Quelques fous bruns nous

qui forment des taches compactes et mouvantes sur la mer turquoise.

accompagnent comme pour montrer la voie. La falaise perd doucement

Peu d’endroits sur la planète offrent une mer si colorée dont la gamme

de sa hauteur vertigineuse et s’affaisse jusqu’à l’extrémité de l’isthme pour

de bleus s’étend jusqu’au vert. Nous installons notre ultime bivouac

finir en tertres ocre. Ranam, très anxieux, s’écarte prudemment au large.

au pied de la dune. Le sable sera notre matelas et la mer notre unique

A-t-il vraiment déjà franchi ce cap ? Le passage dans l’axe de l’étroite

horizon une fois encore.

langue de terre offre la vue simultanée des deux flancs de l’île. Une vision

Reno qui nous a nourris au poisson depuis neuf jours s’offre le lendemain

inouïe et fugace, semblable à celle que l’on peut avoir d’un cargo vu de

une dernière pêche au large avec Ranam. Le plaisir est partagé mais

face. Côté nord, nous sommes à l’abri du vent. La mer retrouve son calme

la technique locale, un simple fil garni de sardines sur un hameçon,

et notre pêcheur sa détente et son sourire coutumiers. Peut-être, dans

plus efficace que celle du Breton à l’étroit avec sa canne sur la barque.

ces manœuvres délicates, a-t-il repensé aux trois pêcheurs partis en mer,

La vue soudaine du port de Hawlef dans l’après-midi présage hélas

il y a peu de temps, ici même. Leur unique moteur tombé en panne, ils ont

de la fin de notre périple.

dérivé pendant vingt jours en survivant de pêche et d’eau de pluie. Récupérés

76 Journal de la mer d’Arabie

Sur le rivage nord-est, la grande dune d’Irsal semble remonter du fond des mers. La vue du port de Hawlef marque la fin de neuf jours de navigation. La silhouette d’un étrange bateau se dessine au loin.

les récifs et les courants rendent la navigation dangereuse.


Où le hasard nous bouscule…

Nous le questionnons. Ces cargos, qu’il nomme gurba (c’est ce que je

elle à partir par voie de mer ? Inutile de guetter sa réaction, son visage

comprends !), seraient fabriqués dans le nord de l’Inde. Il va nous montrer

est invisible. De sa main gantée, elle nous prie courtoisement d’attendre.

l’itinéraire de son prochain voyage. Abu Satal ouvre un petit placard niché

Alors même qu’hier encore nous ignorions jusqu’à l’existence des gurbas,

en hauteur d’où jaillit, en même temps que le plan, une nuée de cafards

nous voilà déjà nerveux à l’idée que ce projet ne puisse aboutir.

aussi gros qu’un pouce de bûcheron… Sur la carte dépliée, son index

« Nobody never left Socotra on a boat ! I don’t know what to say. »

Pianotant aussitôt sur le clavier, il entame une discussion avec celui

couvert de cambouis se pose sur Socotra, puis, traversant la vaste

Son voile lugubre bouge au rythme de ses lèvres. Je rêve de le lui arracher.

que nous n’espérions plus rencontrer. Puis…

On distingue au loin le va-et-vient de véhicules et le profil d’un bateau qui

tache bleue que forme l’océan, s’arrête sur la côte nord-ouest de l’Inde.

« Mr Fowad is in Al Mukalla. Come back monday to ask him6. »

« Mr Fowad n’a rien contre ce voyage, mais il vous faut un visa indien

ne ressemble à rien de connu. Nous prions Ranam de s’en approcher.

« One week to go ! You come ? » Sa question nous laisse sans voix.

Attendre cinq jours le retour du chef des douanes ! Impossible : le bateau

pour partir.

C’est une embarcation en bois d’une trentaine de mètres,

Partir pour l’Inde ? Quelle drôle d’idée ! L’Inde paraît à des années lumière

sera déjà parti !

– Et le consulat… ?

étrangement trapue, peinte de lignes vives, coiffée à l’avant d’un

des chèvres socotris… Mais, après tout, pourquoi pas ? À bord, « pas de

Si la cuisine de rue socotrie est assez monotone, elle porte déjà dans ses

– … est à Sanaa. »

mât de charge et à l’arrière d’un pont surélevé. MSV ATTA.

cabine », nous précise-t-il quand même, comme si notre embarquement

recettes épicées des notes d’influences indiennes comme au Shabwah

La déception s’abat de nouveau. Inutile, cela prendrait au moins deux

EKHWAJA.VRL n° 293 : son immatriculation est incompréhensible.

était déjà chose acquise. No bathroom non plus, sinon, comme sur

Restaurant où nous nous installons pour réfléchir en mangeant. Hasard

semaines. Mais… nous pourrions embarquer jusqu’au Yémen, quitte

Quelques marins aux visages émaciés et aussi noirs que le charbon nous

le sambouk, ces toilettes suspendues au-dessus des flots. Un équipage

ou coïncidence, Mushtaq, qui dîne seul à la table voisine, semble chercher

à continuer ensuite sur un autre bateau… ?

saluent par-dessus bord. Ceux-là ne sont pas yéménites ! D’où viennent-

viril au regard sombre, et les cafards pour compagnons de chambre,

un peu de compagnie. Cet architecte qui vit loin de sa famille installée

Mushtaq poursuit son entremise. Mais Mr Fowad est catégorique : la prise

ils ? Ranam n’en sait rien et le mystère nous occupe le temps de rejoindre

le tout sur un océan infesté de pirates… ce voyage est fait pour nous !

à Aden est d’origine indienne, comme quelques descendants de lointains

d’otages est un sport qui se pratique à grande échelle dans le golfe

Hadibo. La peau irritée et les cheveux noués par le sel, nos réserves

Cette offre un peu folle, qui semble sérieuse, est géniale… Je m’emballe,

migrants sur cette île. Il nous explique que, bien qu’étant plus proche

d’Aden. La zone, tapissée de patrouilles internationales, est proscrite dans

alimentaires à sec, il était quand même temps d’arriver, après neuf jours.

la tête aussitôt envahie d’un flot d’images colorées. Je suis sûre que,

de l’Afrique que de l’Inde, Socotra est en fait davantage tournée vers cette

le climat de tension actuel. Pas question donc de quitter l’île en bateau.

Ranam aussi est impatient de rentrer. Une fois notre déchargement sur

Reno, comme moi, a aussitôt fait sienne cette idée. Ce bateau sent

dernière : l’Inde y arrive par satellite avec ses films et sa musique. Et par

À moins d’en trouver un qui fasse route vers le Sultanat d’Oman à l’aplomb

la plage, son dû en poche, il s’en va aussi discrètement qu’il était arrivé.

l’aventure… Électrisé par cette perspective insolite, notre intérêt

ses bateaux de produits alimentaires, cosmétiques ou pharmaceutiques.

de Socotra. Les visas y sont délivrés sur-le-champ et c’est donc le seul

Avec un beau sourire, une poignée de main pour Reno et sans long

grandit au même rythme que les questions pratiques qu’un tel

Intéressés par ses origines, nous lui expliquons notre projet et les difficultés

endroit qu’il nous autorise à rallier. Mais nul ne sait à quelle fréquence

discours. Sa petite silhouette enturbannée disparaît au large dans le bruit

projet soulève. Le capitaine énonce alors une réserve : le feu vert

que nous rencontrons. Le voilà qui prend l’air triomphant, brandissant

s’y rendent les bateaux…

de son moteur.

des douanes. Muchta vient à notre aide, notant en arabe et en

son portable : « I know Fowad ! »

Notre nuit est hantée par cet étonnant navire que nous avons découvert

anglais dans le petit carnet qui ne nous quitte jamais : Al-dawazzag

dans le port, avec son équipage ténébreux. Dès l’aube, n’y tenant plus,

(la douane), Mr Fowad, from Muchta.

nous filons sur place. Un second cargo identique est arrivé dans la nuit.

Nous filons sans plus attendre vers le centre-ville avec l’impression d’avoir

Le déchargement a commencé et les véhicules se pressent sur l’étroit

gagné un aller simple pour l’Inde ! La poussière recouvre les couloirs

quai devenu impraticable. Un amas ahurissant de cartons et de sacs sont

de la douane située derrière la mosquée. Un militaire s’affaire à essayer

débarqués dans un capharnaüm inouï : épicerie, tuyaux, pneus, carrelages

de faire sortir une chèvre et son petit. Dans une pièce meublée de bureaux

ou peintures de Chine, d’Inde ou des Émirats. Tout le nécessaire pour

dénudés, travaille une femme totalement voilée. Nous lui exposons le plus

une île qui n’a rien. À la force des bras, les ballots sont transportés dans

simplement possible notre désir d’embarquer – la requête est déjà assez

les camions. Un jeune homme, carnet en main, semble coordonner cette

singulière, inutile de risquer un malentendu. La douane nous autoriserait-

transhumance matérielle. Muchta est enseignant et aide à la comptabilité des déchargements. Il parle anglais. Amusé par notre curiosité pour ces bateaux, il nous donne cette information insolite :

Nous passons la soirée à échafauder des plans rocambolesques sans pouvoir hélas projeter ce voyage sur notre carte qui ne s’étend pas à l’est Ce dhow indien, bateau de charge de 30 mètres de long environ, tout juste arrivé au port de Hawlef et bientôt en route pour Mumbaï, va bousculer l’histoire de notre voyage.

au-delà d’Oman. En même temps, les écueils rencontrés nous obligent à prendre du recul. Cette nouvelle perspective nous a tourné la tête comme une gnôle et éloigné du dragon blood, premier but de notre voyage à Socotra, que nous n’avons toujours pas aperçu. Partir maintenant serait après tout prématuré. Et nous décidons, sans l’abandonner, de différer notre projet d’embarcation et de poursuivre dans l’immédiat notre quête du dragonnier. Personne n’a jamais demandé à quitter Socotra en bateau. Je ne sais pas quoi dire. Revenez lundi et demandez à Mr Fowad.

6

« These boats come from India ! » Le capitaine du Al-Bagdadi nous convie à bord. D’un pas chancelant, nous franchissons la planche posée au-dessus de l’eau et enjambons le bastingage. Le vaisseau s’apparente à un gros boutre sans voiles. Une dizaine d’hommes travaillent dans son ventre, un espace énorme où traînent encore des planches de bois et même une fourgonnette. Il n’est pas commun de voir un si grand bateau de charge en bois ! Les marins aux cheveux d’ébène, aux vêtements élimés et crasseux et au regard aussi profond qu’un abîme, nous lancent de timides signes de tête. « My name is Abu Satal. I’m from India. Tea ? » lance le capitaine ventripotent qui somme un vieil homme si maigre de nous servir. Dans l’unique cabine, un matelas rehaussé fait office de lit et une planche équipée d’appareils sommaires de tableau de navigation ; dans un placard, Abu Satal nous découvre la télé. Deux images de La Mecque nous rappellent que, si l’équipage est indien, il est aussi musulman. L’anglais du capitaine est teinté d’accent indien et le thé qu’il nous offre est très sucré, chargé en cardamome, en lait et légèrement poivré. D’une gorgée, nous traversons l’océan Indien !

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79 Socotra


Cahier de 8

L’île par les terres Trois jours plus tard nous revoilà sur le départ, sacs au dos chargés avec six jours de réserve. Un guide, Mubarak, nous aide à tracer l’itinéraire transversal qui nous permettra cette fois d’arpenter l’île du nord au sud. Après avoir côtoyé le monde marin pendant deux semaines, celui des pasteurs, du djebel et de sa flore rare risque bien d’être différent. On accède au massif de l’Haggier par une piste défoncée qui serpente au milieu des euphorbes, des dorstenias et des crotons comme dans un vaste jardin botanique. Puis, après avoir traversé un torrent furieux, voici le sentier qui mène au sommet. Le contraste avec le littoral est brusque. Les pentes du relief sont garnies d’une herbe rase où broutent quelques vaches. La température fraîchit et l’humidité croît au fur et à mesure que nous grimpons ; les cimes disparaissent derrière les nuages. Après trois heures d’ascension, nous marchons à l’aveuglette dans un brouillard épais. Le sac nous taille déjà les épaules. Son poids nous paraît d’autant plus excessif que Mubarak, qui marche d’un pas léger devant nous, est, lui, équipé d’un bagage minimaliste. Il avait pourtant insisté sur tout le nécessaire à emporter. Son ascétisme nous fait rêver, nous qui sommes lestés de matériel à dessin et photo, panneaux solaires ou filtre à eau. Une bruine froide se met en outre à tomber qui transforme la terre en glaise collante. Et le petit vent glacial qui souffle en altitude vient se plaquer sur nos vêtements trempés de sueur. Surgissent alors entre les nuages les longs doigts de grès de l’Haggier si souvent contemplés de la plaine. La brume dévoile le décor par intermittence, dessinant en ombres chinoises une végétation qui paraît plus étrange encore. Et les sifflements des bergers ajoutent un trait mystérieux à ce décor onirique. Une multitude de chèvres paissent dans le vallon herbu couvert de fleurs jaunes. « Elles appartiennent à quelques familles de Hadibo, nous explique Mubarak. Avec leur lait, on fait aussi du beurre clarifié. » Une des denrées qui permettent aux bergers de faire du troc avec les pêcheurs, une vieille pratique entre Socotris. L’herbe grasse donne aussi à leurs animaux des cuissots plus appétissants que ceux de leurs cousines élevées au carton ! Le massif de l’Haggier offre un visage de Socotra très différent de celui du littoral. Mubarak, notre guide, et son baagage minimaliste.

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En bord de mer, nos gîtes étaient jonchés d’écailles et sentaient le poisson.

Mubarak attend, l’air de ne pas s’en soucier, que nous lui préparions

Ici, le cabanon de pierres qui doit nous servir de halte hume le bouc

à dîner. Et pour cause : il n’a rien d’autre dans son sac qu’un sac de riz…

et des hordes de puces doivent déjà fêter mon arrivée. L’abri, qui sert aux

Voilà qui explique son si petit bagage. Mubarak, en revanche, possède

bergers, est aussi sombre qu’une crypte. Ses murs sont noircis par

une maîtrise de l’espagnol qui nous permet au moins de longues

la suie. Le sol est couvert de nattes et des sacs de toiles sont suspendus

conversations. Car c’est à Cuba, comme d’autres Socotris dans les

au couvert de branches. Le feu qui y est allumé y dégage une telle fumée

années 1970, qu’il a fait ses études et passé une partie de sa vie.

que nous sommes aussitôt en larmes. Un étroit rai de lumière nous

La politique socialiste du Sud-Yémen, auquel Socotra était rattaché,

révèle la présence de trois pâtres au faciès cuit par le soleil et à la

permettait les échanges avec la RDA, la Russie ou l’île castriste. Mubarak

chevelure peignée par un ouragan.

y a étudié et fondé une première famille. Puis il est rentré, seul, il y a quelques années, et il a épousé ici une seconde femme, non sans garder une petite nostalgie de la vie caribéenne et la langue d’Alejo Carpentier. Au matin, la nature résonne telle une cathédrale. Les bêlements et la

Image sans oiseau

mélodie des chevriers nous tirent de la tente. Chacun d’eux possède son « chant » pour rallier ses bêtes, une série de notes sifflées ou gémies qui se perdent dans les hauteurs.

Le djebel est le territoire des gardiens de chèvres.

82 Journal de la mer d’Arabie

Les chevriers qui surveillent leur troupeau et s’occupent de la traite passent leurs nuits dans cet abri où ils nous accueillent.


Le dragon blood, enfin ! Le chemin serpente au creux d’un vallon buissonneux. Mais l’inimitable silhouette en calice des sang-dragon dressés sur les crêtes attise notre ardeur. La vallée du Wadi Dihur est encadrée de collines ocre. Le bruit de l’eau qui ruisselle et celui de nos pas sur le roc rompt un silence pénétrant. De maigres palmeraies masquées par des murets de pierres bordent parfois la piste constellée d’aloès – celui-là même qui aurait permis à Alexandre le Grand de revigorer ses troupes il y a 2 400 ans. Voilà un éden excentrique qui s’affranchit de tout code esthétique et se moque du socle aride qui le retient. Les arbres ont des formes de parapluies pour les uns, de grosses bouteilles pour les autres, ou, comme les dendrosicyos, produisent des concombres. Les fleurs rouges des plantes grasses ou rose vif des adéniums jaillissent de la roche comme de soudaines étincelles. C’est un monde où se côtoient sans vergogne la dureté minérale et la grâce botanique. Le site de Firmin, où se trouve la forêt de dragonniers dont nous avons fait notre objectif, est invisible depuis le vallon. La plupart des visiteurs y accèdent en 4 x 4 par l’autre versant où passe une piste carrossée. Nous devons encore grimper sur le plateau pour que se dévoile le spectacle inouï de sang-dragon dressés par centaines sur un coteau rocheux. Ils se tiennent droits comme des « i », dociles, montrant au ciel leur incroyable ramure bombée. Un tapis de champignons géants ! Rompus par les heures de marche, nous trouvons dans cet invraisemblable décor l’énergie pour parcourir sans y penser le dernier kilomètre. Nous plantons la tente avant la tombée de la nuit en choisissant un coin avec la même maniaquerie que le juilletiste averti plantant sa caravane à l’aube des mois d’été. Le bivouac a ce soir un parfum d’accompli : nous voilà au pied de celui pour qui nous avons parcouru tant de kilomètres ! Soit, illustrateur passioNamen La population de vautours percnoptères (Neophron percnopterus) de Socotra est la plus importante du Moyen-Orient.

is quo quam, iderovid magnis dolupis earum us ipsaeaut

La forêt de dragon blood de Firmin. L’arbre emblématique souffre des tempêtes, du surpâturage ou de la sécheresse.

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85 Socotra


À deux jours de marche de la ville, l’île nous offre une nouvelle nuit d’encre garnie d’étoiles sur laquelle se détache sa silhouette rebondie et farfelue. Cet arbre est vraiment une formidable bizarrerie esthétique, à l’allure préhistorique : son tronc est grossier, son ramage ébouriffé aussi dense qu’une chevelure crépue, et sa silhouette est aussi raide que celle d’un vieil aristocrate. On dirait un bonzaï opiniâtre qui n’aurait pas résisté à l’envie de croître en contrariant ses gènes. La seconde nuit est aussi magique que la première. La voie lactée est le spectacle le plus sobre et le plus élégant qui soit. Et l’on ne se lasse pas de l’ombre chinoise du parapluie végétal sous lequel nous dormons. Seule l’ascension d’une scolopendre dans le pantalon de Reno interrompt notre béatitude céleste. La terrible morsure de ce cousin du mille-pattes serait plus douloureuse encore si loin d’un hôpital. Ce lieu improbable méritait sans nul doute un voyage. Nous le quittons hélas pour reprendre notre marche vers le sud. Suivant un oued à sec, nous trouvons beaucoup plus loin une palmeraie luxuriante, quelques habitations et une mosquée : le hameau d’Aoutal. Devant la première maison, Abdul nous prie de rentrer pour un thé. Mubarak, à l’affût de toute invitation, ne se fait pas prier. Socotra est un stupéfiant jardin botanique : arbres à encens, aloès, adéniums ou dragon blood. Ce dernier nourrit le bétail, sert de cosmétique ou à la médecine traditionnelle.

Sa résine carmin fut même utilisée jusqu’en Chine dans la composition de la laque. Pour préserver l’arbre, elle n’est aujourd’hui prélevée que tous les cinq ans.

Verifier inter images

Suivante Peu à peu se dessine sur le ciel constellé d’étoiles la silhouette en calice de cet arbre si étrange.

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87 Socotra


Une pâte à pain est étalée sur une plaque de fer brûlante badigeonnée

Reno a choisi le moins jeune parmi les deux qu’un vieux tenait sous

d’huile. Gonflant aussitôt, la pâte est aplatie avec une planchette de bois

les bras. Le petit être bêlait comme s’il lisait l’avenir. Le vieil homme qui

puis retournée. Je savoure la galette brûlante et dorée au léger goût

s’en est allé égorger l’animal revient avec la bête en pièces détachées

d’amande en surveillant la chèvre qui convoite ma pitance. Ma présence,

dans un sac plastique. Les filles de leur côté nous ont préparé du pain.

comme l’absence des frères et maris, galvanise mes hôtesses. Dans une

Et nous reprenons déjà la route sous leurs regards attristés.

chambre où je les suis, elles retirent leurs voiles, libérant d’interminables chevelures aussi noires et brillantes que le jais, chutant en cascade sur Les Socotris vivent très modestement d’élevage ou de pêche. L’archipel est la région la plus pauvre du Yémen.

leurs reins. Elles se maquillent maladroitement en riant et se parent de bijoux sortis d’une petite boîte. Transgressant les plus rigoureux codes musulmans qui défendent qu’un étranger voit une femme tête nue, elles vont jusqu’à demander à Reno, un peu gêné, de les prendre en photo. Et posent fièrement. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser avec compassion qu’avec ce qui n’est ailleurs qu’un acte banal, elles s’offrent ici un plaisir proscrit. Reno et Mubarak ont négocié de leur côté l’achat d’un chevreau au prix modique de 4 500 rials (14 euros).

Trois bâtisses à l’ombre d’un tamarinier encadrent une cour de graviers ordonnée et harmonieuse. Abdul nous installe sous un auvent protégé de l’assaut des chèvres par une clôture de stipes. Une jeune fille apporte deux thermos de thé : l’un sucré, l’autre au lait de chèvre. Hormis

Femmes solitaires

la doyenne qui possède le privilège de l’âge, les femmes ne sont pas admises avec les hommes et je suis vite appelée à les rejoindre. Signe

Cinquième jour de marche. En route depuis une heure seulement dans

d’opulence fébrile, la grande pièce où Amel, Maha, Amina et Nour m’atten­

l’ombre encore fraîche de la combe, nous doublons un lot de maisons

dent est garnie de nattes, de couvertures. Des matelas sont enroulés

d’où surgissent deux femmes. Leur appel garni de rires est insistant

le long des murs et des cantines décorées empilées dans un coin. Nous

et nous bifurquons. Comment refuser toutes ces invitations ?

sommes vendredi, les plus jeunes rentreront ce soir à Hadibo reprendre

Trois femmes, leurs enfants et un vieillard nous reçoivent autour d’un thé.

une semaine d’école : si j’en crois leurs yeux pétillants et leur petit bagage

Les jeunes filles m’appellent. Faut-il donc toujours être reclus pour

déjà prêt, elles ont hâte de rejoindre la ville. Nous sommes volontiers

partager l’agréable compagnie des femmes ? Ici, c’est dans leur « cuisine »

conviés à rester pour la nuit. Les hôtes sont doux, la maison agréable, et

qu’elles m’accueillent, où une tôle de métal protège le foyer noir comme

l’on nous offre une pièce pour dormir que nous partagerons avec deux

l’enfer, une vieille bouilloire et quelques marmites sans âge.

À Aoutal, nous achetons un chevreau qu’un vieillard nous dépèce. Les femmes préparent de délicieuses galettes de pain.

Transgressant les plus rigoureux codes musulmans

qui défendent qu ’ un étranger voit une

femme tête nue , elles demandent à

Reno

de les prendre en photo.

souris intrépides. L’amitié est un bienfait ici dispensé à tous et sans protocole. Quand l’heure de la prière sonne, les hommes se regroupent dans le petit carré de pierre qui sert de mosquée. L’un d’eux entonne une litanie qui se perd sur les contreforts du relief alentour, dans le crépuscule qui s’annonce.

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91 Socotra


Telle une terra incognita

le dragonnier, le chevreau cuit sur la braise, cernés par les vautours. Intimidés et mutiques, les enfants nous scrutent avec cet aplomb des Yéménites, assis sur leurs talons, la fouta coincée sous les genoux.

Les paysages de Socotra ne ressemblent à rien de familier.

et végétal ne formeraient qu’un. Nous chargeons du bois mort sur nos sacs et avançons encore malgré le crépuscule, une lampe vissée sur le front. Un tout petit cabanon surgit de manière providentielle. Colonisé

Nous quittons le lit du wadi qui fait un large coude et part vers l’infini.

Ils nous indiquent un second puits, plus clair celui-là, et nous repartons.

par les souris et les crottes de chèvres, il fera néanmoins un gîte idéal pour

Les habitations se raréfient. Certaines sont momentanément désertées

Le littoral n’est plus qu’à un jour de marche et il faut pour le rejoindre

notre dernière nuit avant de rejoindre Bidhulla demain. La mer est proche.

par les bergers semi-nomades qui transhument avec leurs troupeaux

traverser un socle rocheux ouvert de toutes parts en failles innombrables.

Il est temps d’arriver car il ne nous reste que le pain et un peu de viande.

d’une vallée à l’autre au gré des pluies. Tous déplorent la raréfaction

Du fond des gerçures acérées sortent des euphorbes et des adéniums

Le vent léger tombe avec l’arrivée de la lune. Son disque immaculé s’élève

de l’herbe qui rend leur vie plus précaire encore. Et les oblige à travailler

dont le tronc argenté se fond sur la pierre. Leurs délicates fleurs,

et nous éclaire bientôt de son halo d’ivoire. Le socle minéral prend alors

occasionnellement à Hadibo comme main-d’œuvre. Nous grimpons vers

surnommées « roses du désert », m’évoquent les cerisiers d’une estampe

une teinte argentée. La silhouette de Mubarak se prosterne vers La Mecque,

une crête qui éloigne davantage encore, en direction de ce que Mubarak

japonaise. Ce houppier extraordinaire et son tronc en moignon empâté

sous le clair de lune. Un silence absolu embrasse l’immensité avec

nomme le « kebir desierto7 ». L’eau du puits que nous y trouvons,

rendent le décor énigmatique. Il n’y a bientôt plus âme qui vive, ni homme

douceur et l’air frais se charge de l’humidité marine.

stagnante et verdâtre, ne peut être bue, même avec notre filtre. Au-delà

ni bétail. Le plateau s’apparente à une terre ignorée de l’homme et cette

C’est par une longue et sinueuse piste que nous descendons vers

du col s’ouvre une large combe désolée balayée par l’ombre des nuages.

flore incongrue évoque la genèse d’un monde naissant où minéral

Bidhulla, dans la plaine de Nahoudjad. Nous guettons le moindre nuage

hauteurs. Un sentier escarpé grimpe vers leur terrasse abritée sous un dragonnier. Un garçon et deux gamines d’à peine dix ans vivent dans ce nid d’aigle isolé. Demain, avec les chèvres, ils rejoindront leurs parents dans une autre vallée. Leur merveilleux belvédère à l’abri du vent offre un panorama fabuleux : d’un côté, tout le plateau qui s’étend vers l’océan, de l’autre l’Haggier qui agrippe les nuages. Nous partageons, sous 92 Journal de la mer d’Arabie

vergogne la dureté minérale et la grâce botanique .

de poussière signalant un véhicule qui pourrait vous emmener jusqu’à

Au pied d’un coteau, quatre petites maisons désertées sont tapies sur la pierre. Un sifflement résonne : deux enfants nous font signe sur les

Se côtoient sans

Hadibo. Sans succès, nous posons enfin nos sacs, à dix heures,

L’île, avec 800 plantes et animaux endémiques, forme la seconde réserve de biosphère du monde, après les Galapagos.

à Bidhulla. La ville est bien plus petite que Hadibo mais tout aussi déstructurée : autour d’un relais téléphonique, divers bâtiments miteux dont deux épiceries et une école. Les gamins crient à notre passage et s’agrippent à nos sacs.Réfugiés dans une hutte à l’ombre et à l’abri des regards, nous continuons à surveiller la route. Les heures passent 7

En arabo-espagnol : le grand désert.

et avec elles les verres de thé. Pas une voiture. À 16 heures, toujours rien. 93 Socotra


Le Sea Lion est un petit pétrolier dont le Capitaine, Ali, est irakien, et l’équipage indien.

Et si on allait en Inde ? Ne reste plus qu’à payer grassement le seul homme disposant aujourd’hui d’un véhicule, pour qu’il consente à faire les trois heures de route pour rejoindre le versant nord de l’île. En chemin, nos pensées s’envolent déjà vers le boutre qui nous mènerait à Oman. Dès le lendemain matin,

L’immense plaine de Nahoudjad.

nous sommes à Hawlef, le port de Hadibo, où tout le monde guette l’arrivée d’un bateau d’Al Mukalla car il n’y a plus une bouteille de gaz

« Je suis resté six mois otage des pirates . »

en ville depuis deux semaines, et l’essence vient aussi à manquer.

Ali, capitaine irakien.

Nous guettons aussi. Seul, le Sea lion est à quai ce matin. La coque rouge de ce petit pétrolier tranche sur l’indigo de la mer. À terre, trois hommes pompent le mazout de la cale, songeant peut-être au futur port qui, Inch Allah, devrait un jour se construire près de l’aéroport avec l’aide du Koweit. Assis sur les rochers, Ali, capitaine de ce pétrolier, fume, l’air mélancolique. Il vient de Bassorah, en Irak, et en bon marin manie aisément l’anglais. La mine usée, le cheveu pâle, il semble aussi fatigué que sa cigarette. Sadjit, qui fait partie de son équipage égyptien et indien, nous rejoint. Chef mécanicien, il vient de la région de Calcutta et connaît bien les cargos de bois qui nous intéressent. « Ils naviguent entre Oman, Dubaï et l’Inde, sauf en juillet et août, à cause de la mousson. »

chargé de ciment, rare exportation du sultanat vers l’île. Mais la prochaine

Le sujet de la piraterie arrive immédiatement, comme dans

livraison ne se fera pas avant longtemps. Début mars, notre visa de deux

toutes les conversations. Depuis février 2008, Ali navigue avec

mois touche à sa fin, il faut partir, hélas. Deux cargos arrivent encore

cinq hommes armés à bord.

la veille de notre retour à Sanaa. L’un continue vers Al Mukalla, et l’autre

« En 2007, mon cargo a été pris par des Somaliens. Plusieurs marins

vers « Aden, Inch Allah ». Sans la menace des pirates, nous aurions pu

ont été tués pendant l’assaut. Je suis resté otage pendant six mois. »

monter sur l’un d’eux ! Il nous faut donc abdiquer, mais c’est à contrecœur :

Il soupire, les yeux dans le vague. Son silence est lourd.

nous ne quitterons pas l’île en bateau… Nous n’avons pas pour autant

« I’m alive. That’s all. »

perdu tout espoir. Les écueils que la géopolitique dresse ne sont pas

Et il conclut, laconique, à propos des pirates :

incontournables pour qui prend son temps. Nous décidons de continuer

« These men… They are not people like us . »

vers Oman, déterminés à suivre cette route encore floue mais qu’on

Les jours se succèdent. À Hawlef, acconiers et pêcheurs tentent de nous

imagine exaltante si nous parvenons jusqu’aux chantiers où l’on fabrique

aider, amusés par notre quête. Car les arrivées et les départs des bateaux

ces boutres. Partis pour un arbre, nous songeons, amusés, que nous

sont aussi flous qu’aléatoires. « Boukra, Inch Allah !9 » Nos recherches

pourrions bien aller jusqu’en Inde pour un bateau ! Ce voyage ne fait

ne sont pas plus fructueuses en ville où nous suivons ce conseil qu’on

que commencer

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nous avait donné : « If you want an answer in Socotra, ask ten people10 ! » Nous interrogeons marchand, chauffeur, homme d’affaires, marin, douanier, mécanicien, pêcheur, affréteur… Au souk, Abdul nous apprend qu’un boutre est venu de Salalah, port du Sud omanais, il y a un mois, 94 Journal de la mer d’Arabie

Je suis vivant, c’est l’essentiel… Ces gens… Ils ne sont pas comme nous. Demain, si Dieu le veut. 10 Si vous voulez une réponse à Socotra, demandez à dix personnes. 8

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