PROJET, UN SAVOIR-FAIRE À LA CONQUÊTE DU FAIRE-SAVOIR
Serigne Abdoul Aziz SY Al Amin, au cours de la Ziarra Achoura 2015, administrait à la Jeunesse Tidiane Malickite la pédagogie de l’action et de la responsabilité par un sermon prémonitoire en ces termes restés gravés dans les annales des Hikam ou sagesses pratiques : « ne me parlez plus de projets ; consacrez votre temps aux réalisations, au concret. » Cette injonction heureuse et responsabilisante coïncide depuis quelques années avec l’avènement dans la Hadara d’une mouvance constituée essentiellement de jeunes instruits, cadres mais qui sont avant tout d’abord des Talibés tidiane. Avec tout ce que cela
comporte comme obligations spirituelles et cultuelles, sans anicroche aucune avec l’effectuation de leurs obligations professionnelles et académiques. Au contraire, la soif de volonté combinée à l’éthique louable du disciple de Seydina Cheikh (rta) doivent faire de lui un athlète de l’excellence dans le bien et l’action de grâce.
PROJET, pour le citer, est une Plateforme de réflexion et d’orientation des jeunes Tidiane. A travers le sigle, le contenu et le contenant, l’ambition demeure majeure, les sentiers à battre immenses, et la prospective fine pour réussir à « occuper et habiter » la communauté par la formation spirituelle, intellectuelle et sociale. Divisée en pôles, ce mouvement tidiane est particulièrement percutant par une politique digitale qui fait tache d’huile au point d’être devenu le référentiel dans le contenu visuel et multimédia lors des évènements de la Hadara Mâlikiya ; un comité scientifique qui a brillamment produit le Journal du Gammù 2022 et qui récemment à travers Majalis, sous les auspices guidés du Professeur Abdoul Aziz KEBE, est entrain de réunir des éminents chercheurs de Tivaouane comme Docteur Bachir NGOM, le très pertinent
SE PERDRE, C’EST AUSSI DÉCOUVRIR.
L’inconnu, pour celui qui s’est perdu, a ceci de trouble : il est à la fois égarement et découverte. Un égarement qui dégrade et éloigne, une découverte qui surprend et aveuli. L’égarement nous éloigne de notre essence et de notre nature. La découverte, elle, nous met face à l’inattendue. Fautil se perdre pour se retrouver ? Ou, faut-il continuellement se chercher pour ne jamais se perdre ? A l’école de Maodo (RTA), la deuxième option est un mode de vie : se chercher, s’apprendre, se connaitre, s’innover et s’engager pour mieux aller à la quête de sa maturation sociale et spirituelle. Mais, en prélude à cette quête bienveillante, il faut cerner le cœur et le verbe. Ce premier numéro de l’année 2024 de votre magazine préféré est placé sous le sceau du cœur et du verbe. Un cœur en perpétuel chantier qui ne souhaite laisser aucune place aux fissures sataniques, un cœur recouvert d’un baume salvateur concocté à la saine marmite d’amour et de vertu de l’école Mouhamadienne. Ce cœur est au service d’un verbe qui ne doit valoir que par son utilité. Le verbe qui fait et défait, le verbe qui suggère plus qu’il ne dit, le verbe qui transforme plus qu’il ne proclame. Alors, vous découvrirez, tout au long de ce magazine, des productions d’une qualité rare et raffinée, transcendant la vie du jeune Tidiane, de sa quête de soi à sa quête de Dieu. Ainsi, quoi de mieux que de débuter avec la leçon du mois, ce cours magistral du Professeur Cheikh Ahmed Tidiane KEBE, qui s’articule autour de la Tarikha Tidiane et de son ancrage dans la Charia et la Sunna ? Un cours qui vient à point nommé dans la mesure où depuis quelques temps, notre voie et notre foi sont attaquées par de grands ignorants dont « l’inanité de leur argumentaire n’a d’égale que la tortuosité de leur voie ». En rappelant au disciple Tidiane que sa voie est au cœur de la Sunna, on l’invite aussi à s’approprier toutes les vertus de celle-ci. Mouhamadou Al Amine Ndiaye, dans une brillante contribution, nous rappelle que « les hommes fondent leurs jugements en se fiant aux apparences ; tandis que Dieu juge eu égard aux pensées et intentions que recèlent les cœurs de Ses serviteurs ». Cette belle formule laisse déjà paraitre la beauté de sa réflexion sur la maturité spirituelle, et qu’il débute ainsi : « Du cœur nait la maturité spirituelle ». Une telle expression appelle aussi à un certain discernement. Et qui dit discernement, dit responsabilité. Dernièrement, actualité oblige, la problématique du discours religieux a, encore une fois, été à l’ordre du jour et, le verbe a encore été sollicité. Pour vous, deux sublimes plumes à la réflexion aiguisée ont analysé le discours religieux et le contexte socioculturel du Sénégal. Maodo Malick Niang et Chérif Thioub nous ont plongé dans l’évolution socioculturelle du pays et les différents temps, tons et moments du discours religieux en nous rappelant que « l’erreur que commettent certains jeunes réside dans le fait d’être trop exigeants jusqu’à définir le contenu qu’ils veulent entendre des déclarations de l’Autorité religieuse. Cela nuit à une règle d’or de la communication : donner la possibilité à l’émetteur de nous convaincre ». Par ailleurs, deux jeunes ont été, quant à eux, au cœur de nos interviews. Le premier, Responsable moral du Dahira SOP NABY France, Seydi Ben Cheikh Faye, nous a donné l’opportunité de décrire à nos lecteurs cette force tran-
quille qui milite pour le rayonnement du legs de Maodo et de sa Hadara au pays de Marianne. Cette interview, riche en informations, nous apprend l’engagement de cet homme et de l’ensemble de ses condisciples. Avec Fatima Ngom, il est revenu sur sa formation et sa noble mission. Le deuxième est votre humble serviteur, moi-même, surpris d’ailleurs par un tel exercice difficile et périlleux. En effet, à partir de ce numéro, le magazine vous présentera l’ensemble des personnes qui, dans l’ombre, font tourner ce cadre où l’humain se forme et se transforme : PROJET. Au cours de cette interview, j’ai essayé tant bien que mal de rappeler la quintessence de cette responsabilité que mes condisciples m’ont confié et que j’exerce humblement et pleinement avec eux. Enfin, le cœur et le verbe ont aussi clôt ce magazine. Entre le grand amour de Serigne Babacar Sy (RTA) pour Seydina Cheikh (RTA) et sa majestueuse plume, Dieynaba Kane, à travers une approche inégalée, nous immerge au cœur de « Heul min sabilin ». En décrivant brillamment cet amour sublime de Serigne Babacar Sy (RTA) pour Seydina Cheikh (RTA), elle nous rappelle aussi que « c’est sur la base de cet amour que les soufis ont frayé des chemins vers l’exaucement. Nous pouvons donc entendre, par-là, que l’amour se situe au cœur du cheminement du fidèle vers son Seigneur : il va à la rencontre d’Allah par amour et, bien évidemment, sous la guidance du prophète. Il est dès lors le déterminant de l’obéissance à Allah, puisqu’aimer Dieu, c’est se cramponner à sa droite voie tout en se détournant de ses interdits, sans être mu par la convoitise de la félicité, non plus par la crainte de sombrer dans les gouffres de l’enfer ». Chers fidèles lecteurs du Magazine le Jeune Tidiane, de par le verbe, nous vous ferons lire et, de par vos cœurs, nous vous ferons sentir. Lire et sentir, dire et ressentir afin que nos plumes puissent laisser dans vos cœurs l’empreinte de la beauté de notre voie. Bonne lecture !
Cheikh Ahmed At Tidiani
Cherif DIENG
Coordinateur de la Plateforme de Réflexion et d’Orientation des Jeunes Tidianes
SOMMAIRE
BRÈVES LEÇON DU MOIS
Interviews Articles
BRÈVES
Hadaratoul Jumu’a nationale
Abna’u Khadarati Tidjaniyati
Le 8 Mars 2024, dernier vendredi avant le début du ramadan, Abna’u Khadarati Tidjaniyati, en compagnie de tous les disciples tidianes, a vécu la traditionnelle
Hadaratoul Jumu’a nationale au stade Amadou Barry. Ce grand moment de ferveur et de dévotion est devenu une date incontournable du calendrier de la Hadara Malikia. Vu du ciel, le beau spectacle qui découlait de cette clarté spirituelle rappelle à bien des égards la beauté de la voie Tidiane. Cette édition, comme chaque édition, a enregistré la participation des plus grandes personnalités du monde Tidiane.
Hadaratoul Jumu’a nationale
Abna’u Khadarati Tidjaniyati (bis)
L’ombre de Serigne Abdou Aziz Sy al Amine a encore plané sur cette édition. Son génie, sa méthode et sa vision ont porté sur les fonts baptismaux ce grand joyaux de la Tidjaniya au Sénégal. Sous la coordination de Oustaz Fatah Sarr, Abna’u s’est érigé en révivificateur de la Tarikha et de ses oraisons. Forte de plusieurs sous coordinations éparpillées dans le pays, il ne se passe aucun vendredi sans qu’un quartier, un village, une ville ou une bourgade ne vibre au rythme de la Hadaratoul Jumu’a.
Oustaz Fatah Sarr
Résolument engagé dans la promotion et la vivification des fondamentaux de la voie Tidiane, Oustaz Fatah Sarr est un modèle de disciple dévoué et attaché à la cause Tidiane. Sous la bénédiction de al Amine, il incarne un leadership et une gestion irréprochables au sein de Abna’u Khadarati Tidjaniyati. A travers ces quelques lignes, le magazine le Jeune Tidiane veut rendre hommage à ce vaillant Talibé Cheikh qui ne cesse d’œuvrer pour le rayonnement de la Tidjaniya et de la Hadara Malikia.
Mouhamadou Makhtar Cissé
Maître d’œuvre du chantier de réfection de la grande mosquée de Tivaouane, Mouhamadou Makhtar Cissé, grand commis de l’Etat, a été nommé Ministre de l’intérieur. Son expertise éprouvée demeure un atout indéniable pour cette responsabilité cruciale. Nous lui adressons nos chaleureuses félicitations pour cette nomination bien méritée et prions que cette nouvelle mission soit à son image, qu’elle soit ainsi faite d’intégrité, de compassion et de détermination.
Grande Mosquée de Tivaouane : CARTE JAAYANTE
L’association JAMA’ATOU NOUR ASSOUNIYA en charge de la coordination des travaux de la grande mosquée de Tivaouane, fidèle à se démarche innovante et pragmatique, a lancé une nouveauté salutaire dans la campagne de financement des travaux de la grande mosquée. Après les pins et les levés de fonds, les CARTES JAAYANTE viennent renchérir cette nouvelle dynamique Tidiane de participation volontaire. Le lien de la plateforme dédiée : jaayante. grandemosqueetivaouane.com/
Ramadan 2024
Le 12 Mars 2024 a été, pour la majorité des sénégalais, le début de ce grand mois béni. Le ramadan, un mois de pardon, de solidarité et d’élévation, est l’une des périodes les plus importantes de la vie du musulman. Fait d’abstinence et de résilience, le ramadan éloigne le croyant des plaisirs charnelles qui obstruent la vivification de l’âme. Le magazine Jeune souhaite un Ramadan Moubarak à toute la Umma Islamique.
Hommage à Serigne
Mame Ousmane Sy Dabagh
Cet après-midi de mars 2024, première dizaine du mois de ramadan, sera à jamais gravé dans les esprits. Dans la douceur du temps qui accueillit la rupture du jeûne, nous est parvenue une bien triste nouvelle :
Mame Ousmane Sy Dabagh venait de nous quitter.
Cette triste nouvelle de son rappel à Dieu a surpris plus d’un. La veille, tel un adieu, il a participé, via un appel téléphonique, à une émission de la télévision Asfiyahi. Rien, ni dans sa voix, ni dans son attitude, ne présageait de cette situation.
Fils cadet de El Hadj Abdou Aziz Sy Dabagh, Mame Ousmane était très connu et apprécié de la jeunesse, mais également de la famille Sy. Il fallait voir comment, en sa présence, ses frères s’effaçaient pour lui laisser la lumière. A l’endroit de toute la famille Sy, ses propos étaient toujours teintés d’admiration. Ayant fait ses études coraniques à Fass Touré où il finit de maîtriser le Coran, Mame Ousmane a, par la suite, rallier le Caire pour continuer ses études avant de finir au Maroc en obtenant son diplôme d’études supérieures.
Fin lettré et éminent intellectuel, il était un véritable prodige qui se démarquait de ses camarades par sa capacité intellectuelle et sa mémoire idéique.
Humaniste reconnu et partisan du dialogue inter-confrérique, Serigne Mame Ousmane n’hésitait pas à perpétuer le legs de son père en faisant le tour des foyers religieux.
Ami de la jeunesse, des étudiants et surtout des enfants de la rue, il organisait via l’association Sop Dabagh dont il était la personne morale des « ndogou de charité » et la distribution des kits alimentaires pour des personnes dans le besoin.
Gardien du temple, il avait réussi avec ses frères à maintenir haut le flambeau laissé par leur père en érigeant, avec le concours de bonnes volontés, une partie de la maison paternelle en zawiya. Son rappel à Dieu est une grande perte pour la Umma, la Tarikha et la Hadara Malikia. La Plateforme de Réflexion et d’Orientation des Jeunes Tidianes présente ses condoléances au Khalife Serigne Babacar Sy Mansour, à Serigne Maodo Sy et à l’ensemble de la famille de Seydi El Hadji Malick Sy.
LA LEÇON DU MOIS Cour N°1: Première partie
La Tarikha Tidiane dans la Charia et la Sunna
Attaquée régulièrement, la Tarikha Tidiane est souvent victime de vives critiques fantaisistes. Ces détracteurs, véhiculant un argumentaire dont l’inanité n’a d’égale que la tortuosité de leur voie, ne ratent aucune occasion pour jeter l’anathème sur les fidèles tidianes. Aux fins de démystification de la Tarikha, Ils s’adonnent à des joutes verbales dont l’unique objectif reste la qualification de la Tarikha et de ses pratiques, d’innovations.
En effet, c’est pourquoi leur plus grand argument reste cet extrait de Hadith : « Koullou bid’atin dalâlah wa koullou dalâlatin fi n-nâr » signifiant littéralement que « Toute nouveauté est une innovation, et toute innovation est un égarement, et tout égarement mène à l’Enfer ».
Cependant, pour éviter toute confusion quant au véritable sens de ce Hadith, il est recommandé d’éviter toute interprétation mécanique.
C’est pourquoi, en guise d’introduction à ce premier cours, nous mettrons l’accent, dans un premier temps, sur la notion d’innovation ou de bida‘. La notion complexe de bida‘ : toutes les innovations ne sont pas mauvaises
Dans ce cours, nous reviendrons aussi sur le terme « Koullou » qui, pour nous, mérite d’être éclairé. En effet, dans ce Hadith « Koullou bid’atin dalâlah wa koullou dalâlatin fi n-nâr », il faut savoir que « koullou » ici, ne renvoie pas à « tout » dans l’absolu. Le terme « Koullou » peut, bien souvent, être assimilable à l’expression « la plupart ». Même dans la jurisprudence, lorsque le terme « Koullou » est mentionné, on ne l’entend pas au sens absolu du terme. C’est un terme dont la portée peut varier (Koulli ou Joudzi). En guise d’illustration, nous pouvons prendre l’exemple de ce verset du Coran (Sourate AN-NAML, Sourate 27, verset 23) :
« ‘Innī Wa Jadttu Amra’atan Tamlikuhum Wa ‘Ūtiyat Min Kulli Shay’in Wa Lahā `Arshun `Ažīmun ». « J’ai trouvé qu’une femme est leur reine, que de toute chose elle a été comblée et qu’elle a un trône magnifique »
On note dans ce verset un passage qui, en parlant de Balkis, la reine de Saba, dit que « de toute chose elle a
été comblée », « Wa ‘Ūtiyat Min Kulli Shay’in ». Ici, c’est effectivement le terme « Kulli » qui est employé, pourtant Balkis, elle-même, méconnait les grands attributs du prophète Souleymane (AS) et ne détient pas, par exemple, le pouvoir de gouverner et de faire travailler les Djinns comme le Prophète Souleymane (AS). Ce qui veut dire que même si « de toute chose elle a été comblée », il reste toutefois que Balkis n’était pas, dans l’absolu, comblée de toute chose. Cet exemple tiré du coran illustre élégamment le fait que le terme « Koullou » soit un terme qui, selon les circonstances en présences, peut renvoyer à « tout dans l’absolu » ou à l’expression « la plupart ».
De ce fait, rapporté au contexte du hadith cité plus haut, ce qui est visé, c’est plutôt : la plupart des innovations. Cela peut aisément se comprendre dans la mesure où il est admis l’existence d’innovations bonnes et louables ou « bida‘ hasana ».
Ainsi, le prochain cours reviendra sur les types d’innovations et leur encadrement dans la Charia et la sunna. A suivre…
Pr Cheikh Ahmed Tidiane KÉBÉ
A la quête de la maturité spirituelle (Première partie)
Du cœur nait la maturité spirituelle :
Abû Hourayrah a rapporté ceci du Bien-aimé Messager d’Allah (PSL) : « Allah Exalté ne regarde ni vos corps ni vos biens, mais Il regarde vos cœurs. » Il nous rapporte, encore, un hadith dans lequel le Noble Prophète (PSL), en désignant de la main à trois reprises son cœur, dit : « La piété se trouve ici. » L’être humain est une créature qui aspire à la perfection. Il doit son honneur et sa noblesse à l’intensité de son aspiration à la perfection. Par ailleurs, faut-il rappeler que l’accession à cette perfection se réalise depuis le cœur, car il est l’épicentre du développement et de la prise de décision, des pensées et de la conduite de l’homme. Tout comme le cœur est l’organe d’animation et de revivification des autres organes à travers le phénomène de circulation sanguine, il est aussi l’élément qui meut les pensées, façonne et commande la conduite de l’être humain. Les actions accomplies sans le consentement du cœur le sont sans plaisir et ne sont pas sincères. Nos aïeux n’ont pas manqué de faire remarquer qu’un repas consommé sans le consentement du cœur est susceptible d’occasionner des maux de ventre et de tête. Ces expressions, telles que « mon cœur consent à cela », ou bien « mon cœur n’y consent pas », que nous utilisons dans notre vie quotidienne nous montrent, à juste titre, la place prépondérante qu’occupe le cœur dans l’existence humaine.
Les particularités du cœur :
Lorsque la question « N’as-tu pas la foi ? » fut posée au prophète Abraham (Aleyhi Salam) qui voulait avoir la preuve sur la résurrection des morts, la réponse « J’ai foi, toutefois je veux que mon cœur soit apaisé » qu’il donna prouve bel et bien la réalité selon laquelle le cœur désigne le lieu de satisfaction et de tranquillité du serviteur. En effet, le cœur jouit de certaines caractéristiques importantes dont les autres organes du corps ne jouissent pas. Bien avant que les forces amicales et hostiles à l’homme, c’est-à-dire les anges et les démons, parviennent à l’influencer, ils passent préalablement par son cœur. Afin de pouvoir résoudre intégralement leur problématique, ils procèdent à la conquête de la forteresse du corps qu’est le cœur. En outre, le cœur représente le champ de bataille de la raison et des sentiments. C’est une zone stratégique. Contrairement à l’œil qui comporte une enveloppe protectrice et la bouche qui est aussi protégée par les lèvres, le cœur est un organe permanemment ouvert aux influences extérieures. Il n’existe aucune possibilité de l’envelopper et d’empêcher son mouvement. Les maladies du cœur et les erreurs de son traitement sont considérablement compromettantes. Même en médecine, les maladies cardiaques ne sont-elles pas jusque-là les plus graves ; de même que les interventions chirurgicales au niveau du cœur les plus dangereuses ?
Le cœur est un organe permanemment versatile, qui change de tempérament, qui passe, d’un moment à l’autre, de l’état de croyance au reniement ou du reniement à la croyance. Par moment aussi, il est fermé au monde et ouvert à Dieu. C’est le centre d’intérêt aux yeux du Seigneur. Les hommes fondent leurs jugements en se fiant aux apparences ; tandis que Dieu juge eu égard aux pensées et intentions que recèlent les cœurs de Ses serviteurs. C’est ce dont il est question dans notre hadith mentionné plus haut.
Les unités de valeurs :
En considération du hadith cité plus haut, nous pouvons définir que les entités utilisées pour la valorisation d’un homme sont scindées en deux groupes, à savoir : l’apparence physique et les biens ; puis le cœur et les actions. Bien que les deux premiers éléments permettent à l’homme de jouir d’une considération et d’une révérence particulière dans la vie courante et les rapports sociaux, ce qui est attendu d’un musulman digne, c’est une compréhension, une conduite mature et judicieuse afin qu’il puisse prêter attention à l’état spirituel de son cœur et à ses actions ; qu’il ne se laisse pas berner par le matériel et qu’il s’évertue à être un serviteur doté de nobles valeurs spirituelles à même de l’élever aux yeux de son Majestueux Créateur. En effet, le musulman n’est pas celui qui se cramponne à ses désirs et aux richesses éphémères, mais plutôt celui qui se consacre corps et âme aux récompenses éternelles. Cela ne pourra être possible que par la maturité spirituelle de l’individu, l’harmonie entre son cœur et tout ce qu’il entreprend.
Ceux qui méditent sur les hommes, les incidents et sur le monde en général, puis parviennent à réagir conformément aux attentes de leur Seigneur, parviennent tout de même à transcender la simple apparence des choses et à faire tourner le monde autour d’eux. Ceci est un bienfait ne pouvant être assuré que par la maturité spirituelle du cœur. La maturité ne dispose ni de tenue apparente ni de profession car l’accession à la maturité est essentiellement assurée par le cœur. C’est pourquoi chaque humain est doté d’un cœur. La problématique ici, c’est de comprendre la sagesse de cet organe, d’être en harmonie avec lui. Pour le réconfort du cœur, nos aïeux procédaient tout d’abord à sa purification de tout élément étranger, puis l’ornaient au moyen de tous les éléments qui lui sont conformes. A ce titre, suivons l’exemple de EL Hadj Mansour Sy Balkhawmi (1) qui invite Mawlaya Abdoul Aziz Dabakh (2), son jeune frère, qui fut Khalife général des Tidianes de 1957 à 1997, en ces termes : « Oh Abdoul Aziz prête-moi ton cœur, je te confie une recommandation qui soignera tout ce qui est en toi ». Ce qui se laisse entendre de ce vers c’est que la vie spirituelle est une lutte contre l’âme charnelle, siège des passions et des penchants egocentriques. Et l’un des meilleurs alliés de cette âme charnelle est le corps, qui n’est pas mauvais en soi, mais qui se laisse instrumentaliser par l’âme pour satisfaire ses désirs matériels. D’où la nécessite de le dresser. Et le membre le plus important, qui est même le capitaine des autres membres du corps et dépositaire de ce dressage, est le cœur. Et le Messager d’Allah disait : « Il y’a une particule dans le corps, si elle est bien dressée, le corps le sera et si elle est corrompue, le corps le sera aussi ; et c’est le cœur ». C’est pourquoi Cheikh Mouhamadoul Mansour Sy « emprunte » le cœur de son frère El Hadji Abdoul Aziz Dabakh, futur dépositaire des secrets de la Khilafat, pour lui faire une recommandation qui lui permettra d’acquérir un cœur paisible. Celui qui détient un cœur souillé, détourné de sa fonction innée et qui admet toutes sortes de mensonges et d’actes ignobles, même si ce dernier, dans l’apparence, jouit d’un respect et d’une considération sur le plan social, il est sans nul doute un hypocrite au cœur troublé qui laisse paraitre un aspect angélique pour tromper son entourage sur sa véritable nature. Cette apparence hypocrite n’est d’aucune valeur dans le processus de maturité spirituelle.
Ceux qui accordent une importance capitale à leurs apparences, au détriment de leur for intérieur pour tromper les autres sur leur véritable personnalité mériteront, bien évidemment, le crédit et l’estime des hommes ; ceux-ci, à l’instar de Dieu, ne peuvent sonder la réalité des cœurs de ces hypocrites pour jauger leur degré de sincérité et leur aspiration à la piété. Or, la véritable piété et maturité spirituelle ne pourront être atteintes que par la purification du for intérieur, le contrôle permanent de la bonne direction sur laquelle doit demeurer le cœur. Eu égard à ces élégantes paroles délivrées par un amoureux du Divin : « Lorsque les éloges et satires des hommes te seront égaux, cela voudrait dire que tu es parvenu à la maturité spirituelle », nous voyons la stricte mesure établie par la maturité spirituelle d’un serviteur et la place prépondérante qu’occupe le cœur dans le processus de cette maturité…
Mouhamadou Lamine NDIAYE
Documentaliste-archiviste
Comité Scientifique PROJET
INTERVIEWS
Pour ce premier numéro de cette année, votre magazine préféré est parti à la rencontre d’un homme à la tête d’une structure qui ne cesse de fasciner les jeunes tidianes. En effet, la Dahira SOP NABY France, à sa tête, Seydi Ben Cheikh, est au cœur de la transmission et de la vulgarisation de la quintessence de la voie Tidiane. Au cours de cette interview, Seydi Ben Cheikh nous plonge, passionnément, dans son vécu, sa formation et son rôle éminent dans la Hadara Malikia à travers la Dahira SOP NABY France. Bonne lecture.
SEYDI BEN CHEIKH
Bonjour Seydi Ben Cheikh. Le magazine Jeune Tidiane est ravi de vous rencontrer. Avant d’aller plus loin, nos lecteurs aimeraient savoir qui est cette personnalité à la tête de la Dahira SOP NABY France ? Qui est Seydi Ben Cheikh ?
Je commencerai tout d’abord par vous transmettre mes salutations ainsi qu’aux lecteurs et lectrices de ce magazine. Ce n’est pas évident de parler de soi-même ! Seydi Ben Cheikh est tout d’abord un citoyen sénégalais, un cadre en finance, un jeune de la Hadara de Cheikh Seydi Malick SY et Responsable moral de la Dahira SOP NABY France. J’ai fait mon apprentissage coranique dans la Hadara de mon grand-père Serigne Samba FALL auprès de l’honorable Serigne Ndiaga NDIAYE. Puis, j’ai poursuivi mon éducation auprès de sommités de la Hadara Malikite comme Souleymane Billy PAYE, Serigne Aliou DIOM et surtout la dimension spirituelle auprès de Serigne Issa TOURE. Il faut noter que Serigne Abdoul Aziz SY AL AMINE a joué un rôle central dans ma formation et m’a inculqué une forte personnalité spirituelle. Je suis dans cette noble mission de vulgarisation de la Hadara et des Dahiras, telle qu’édictée par Serigne Babacar SY, depuis plus d’une vingtaine d’années notamment à Dakar, sa banlieue (Patte-d’oie, Parcelles Assainies, Soprim, etc.), et maintenant à Paris et son arrière-pays (Lyon, Nancy, etc..). La relation avec la Hadara ne date pas d’aujourd’hui, mon grand-père Serigne Samba FALL, est un muqaddam connu de Cheikh Seydil Hadji Malick SY implanté à Kaolack sur instruction de ce dernier. Ainsi, nous essayons de perpétuer ce lourd héritage en essayant d’assurer tant bien que mal la transmission et de consolider la continuité de cette mission auprès de la descendance de Seydil Hadji Malick SY.
La Dahira SOP NABY FRANCE est devenue une structure incontournable de la Hadara en France. Comment est née cette grande organisation ? Quelle est l’historicité de cette grande structure ?
Il faut noter que cette organisation existe depuis près d’une dizaine d’années. Elle a été fondée en 2015 sous la bénédiction de Serigne Abdou Aziz SY Al Amine et de Serigne Issa Touré dans le but de vulgariser les enseignements de l’incontournable Université Populaire de Tivaouane. Elle compte à son actif plus de 400 jeunes de la Diaspora et même du Sénégal, car nous avons une entité basée à Dakar (SOP NABY DAKAR) et quelques membres éparpillés dans les autres pays européens (Suisse, Belgique etc…), de même qu’en Amérique du Nord (Canada). Elle a été fondée et s’est consolidée en passant d’un petit comité à une entité très élargie dans le but de créer un cadre d’apprentissage de la religion aux jeunes Tidianes de Paris, de France et leur offrir la possibilité d’accomplir leurs obligations quotidiennes et litanies en groupe. C’est comme ça que les choses sont parties et, de fil en aiguille, elle s’est agrandie au point de nous contraindre à mettre en place une organisation méticuleuse en décentralisant les cercles de wazifa quotidiens dans les huit départements de la région parisienne et en province. Les vendredis, nous nous retrouvons dans un lieu unique pour accomplir nos devoirs de la Tariqa (Hadaratul Jumu’ah) mais aussi pour vivifier les sciences religieuses conformément aux recommandations de Serigne Babacar SY RTA :
SEN DINÉ, SEN TARIQA, SEN MÉTIER, SEN DAHIRA, SEN YONOU TIVAOUANE. Son objectif principal est de permettre à tout Tidiane de la Diaspora de pouvoir se sentir à Tivaouane comme lieu spirituel « Tivaouaniser Paris, France et la Diaspora en quelque sorte ». En quelques mots, voilà l’évolution de cette entité.
La Dahira SOP NABY France semble aussi fonctionner selon une organisation méthodique. Quelle est la structuration de la Dahira et sa feuille de route ? Quel est, aussi, le secret d’une si belle implantation dans l’Hexagone ?
La croissance à un rythme de croisière et l’environnement, peu favorable, dans lequel nous sommes, nécessitent une organisation méthodique pour atteindre nos objectifs. D’ores et déjà, la Dahira jouit d’un statut d’association à but non lucratif afin de pouvoir se conformer aux lois et règlements et éviter de naviguer dans la clandestinité, car en tant qu’ambassadeur de la Hadara, de la Tariqa et la religion, nous nous devons d’être exemplaires tant dans l’attitude que dans les actes posés. La Dahira est organisée en plusieurs pôles spécialisés (le digital, le social, le travail …). Elle fonctionne de manière harmonieuse et efficace. Chaque pôle joue un rôle clé dans la réalisation des activités quotidiennes en garantissant le bon déroulement des initiatives et événements organisés. Elle dispose également d’un pôle scientifique qui s’occupe de la création des sites, applications et autres supports de digitalisation de la Dahira. De plus, un pôle pédagogique anime des cours collectifs d’apprentissage de la langue arabe, qui permet de lire et de décrypter les écritures de différents érudits de la Tariqa dans la continuité de l’enseignement de l’école Cheikh Seydil Hadji Malick SY (RTA). Je l’insinuais tout à l’heure, elle a plus de 12 mbalanes de Wazifa quotidiens répartis en Ile-de-France et en province où plus de 80 jeunes se retrouvent chaque jour. Nous rendons grâce à Allah subhânahu wa-ta’âla, mais cette organisation n’a pas de secrets particuliers, si ce n’est le respect scrupuleux de la méthode Tidjani et son application, mais aussi par l’engagement inébranlable de ses membres, elle essaie au maximum de remplir ses missions et d’incarner les valeurs et éthiques transmises par Seydi Aboubacar Sy RTA dans sa conceptualisation opérationnelle du terme « Dahira ». Il faut noter aussi que son implantation dépasse les limites physiques de la France car nous avons des membres un peu partout dans la Diaspora (Canada, Belgique, Suisse etc…).
Nos lecteurs ont sûrement vu vos nombreuses réalisations. Récemment, le Dahira a mis au point une application intéressante. Quels sont vos autres projets ? La Dahira a-t-il des projets dans le cadre de son autonomie financière par exemple ?
De belles réalisations sont en cours, c’est vrai. Nous essayons de « socialiser le divin » pour reprendre Serigne Babacar Sy et d’être à l’ère du numérique. Avec toutes les compétences dont nous disposons, il nous semble fondamental de l’orienter vers la bonne cause à savoir l’Islam, la Tariqa et la Hadara. Il faut noter que les mem-
bres de SOP NABY France sont en majorité des cadres supérieurs, des ingénieurs et des étudiants qui mettent leurs connaissances aux services de cette noble cause. Cette application a pour but de faciliter au jeune Tidiane son cheminement, son éducation et l’accès à ses interrogations. Tout est à sa portée avec cette application d’où son nom GUIDE DU TIDJANI. Nous avons de nombreux autres projets, mais vous les verrez au moment venu Incha Allah. Pour ce qui est de l’autonomie financière, toute organisation tend vers cet idéal, mais nous ne nous précipitons pas. Nous y allons pas à pas. Aujourd’hui, tout est fait sur fond propre grâce à l’engagement sans faille des membres.
Nous sommes arrivés au terme de l’interview. Pouvez-vous nous faire part des perspectives de la Dahira SOP NABY.
Comme évoqué tantôt, nous avons beaucoup de projets dans le long comme dans le moyen terme. Déjà, la journée Serigne Babacar SY que nous organisons chaque année se profile à l’horizon. Elle aura lieu le 25 Mai 2024 et sera animée par des invités de haute facture de la Hadara Mâlikite. Il y a aussi les séances BURD et le MAWLID AN- NABY que nous organisons chaque année. A côté de ceux-là, nous avons nos activités connexes également qui rythment nos journées, semaines et mois.
Votre dernier mot ?
Juste vous remercier encore une fois et remercier tous vos lecteurs et lectrices. Prier pour tous les musulmans du monde, plus particulièrement nos frères Tidjanis ainsi que le Khalife Général des Tidianes Serigne Babacar SY Mansour, ses frères et toute la descendance de Cheikh Seydil Hadji Malick Sy. Qu’Allah puisse le soutenir dans la réalisation de la grande Mosquée de Tivaouane ainsi que tout projet entrepris pour cette noble Hadara. Renouveler notre engagement ferme à perpétuer ce leg Muhammédien, Ahmédien et Mâlikite.
Interview réalisée par Fatima Ngom Juriste d’affaires Comité Scientifique PROJET
DISCOURS RELIGIEUX ET CONTEXTE SOCIOCULTUREL DU SÉNÉGAL
Le Sénégal se distingue par ce que des auteurs ont convenu d’appeler « le contrat social sénégalais » qui lie l’Etat et la société et dont les intermédiaires sont les guides religieux des différentes confréries. Historiquement, l’Etat colonial et postcolonial, en manque de légitimité socioculturelle, a trouvé utile de s’appuyer sur le capital confiance des marabouts auprès des disciples pour asseoir son autorité politique. De ce fait, le discours religieux au Sénégal, notamment celui porté par les confréries, remplit une fonction de régulation sociale entre les gouvernants et les gouvernés. Ces derniers sont passés du statut de sujet à citoyen, mais n’ont jamais cessé d’être des disciples avant tout. Toutefois, même si les contextes sociopolitiques et la réception du discours religieux par les citoyens-disciples de nos jours ont évolué, la fonction sociale de régulation et de médiation du discours religieux reste prégnante et continuellement sollicitée.
De l’époque coloniale, particulièrement à partir des années 1920, jusqu’à l’aube du régime de Diouf, les autorités politiques ont toujours pu obtenir le soutien des disciples par l’intermédiaire des marabouts. Ces derniers n’hésitaient pas à encourager les disciples à se conformer aux directives des tenants du pouvoir ou à soutenir les personnalités politiques qui briguaient un mandat à chaque fois que l’intérêt général ou la paix sociale le justifiaient. Ainsi, de Blaise Diagne à Senghor, en passant par Lamine Gueye, Mamadou Dia et certains administrateurs coloniaux, le discours religieux a toujours su s’adapter au contexte de l’époque pour sauvegarder la paix sociale par la médiation et la régulation. Le souci que ce texte ne tire en longueur nous empêche de donner comme illustration les interventions de Seydi El Hadji Malick (rta) à Guet Ndar, à la Médina ou durant la Première Guerre ; celles de Serigne Babacar (rta) notamment son épopée durant la Seconde Guerre mondiale tant chanté ; les discours mémorables de Serigne Abdou Aziz Sy Dabakh (rta), etc.
Les observateurs ont commencé à noter une certaine évolution dans la réception du discours religieux à partir des élections présidentielles de 1988. En effet, avec l’avènement de la démocratie, le multipartisme, la mal-gouvernance du régime et du parti au pouvoir, le contexte socio-économique difficile d’ajustement structurel, entre autres, les disciples ont commencé à se sentir plus impliqués dans la gestion des affaires de la Cité et à être plus exigeants vis-à-vis des gouvernants. Désormais, le disciple réclame une certaine autonomie dans sa détermination par rapport aux choix politiques. Parce qu’il est parvenu à faire une distinction entre le « ndigël » politique et le « ndigël » religieux, des observateurs ont ainsi parlé « d’effritement du ndigël » qui a abouti au « déracinement du Baobab socialiste ». Néanmoins, cette capacité d’autodétermination que le citoyen-disciple a acquis par rapport aux choix politiques, n’annihile pas l’effet dissipateur des crises sociopolitiques du discours religieux. La question reste donc de savoir les attentes attachées à ce discours de nos jours.
A cet effet, dans toutes situations de communication, le récepteur, tout comme l’émetteur, développe un certain nombre d’attentes. L’intensité de la satisfaction ou de la déception du récepteur dépendent, en grande partie, de la vigueur de ces attentes en question. Cette règle de base de la communication s’applique à ces situations de tensions et de bouleversements politiques que traverse le pays. En ces périodes de crise, les jeunes politiquement engagés ont l’impression d’être abandonnés et laissés à leur sort par les autorités religieuses. Cela fait qu’ils sont perpétuellement à la quête d’un soutien de taille ; un contre-pouvoir religieux pour contrecarrer la classe politique. Ils cherchent, à vrai dire, une autorité qui aura, selon eux, « le courage » de dénoncer les « exactions » de certaines institutions. Une autorité qui saura « pointer du doigt » les différentes responsabilités des « forces de l’ordre », non pas comme cette autorité, elle, l’entend, mais comme ils (les jeunes) voudraient qu’elle le fasse. Cette attente sur-mesure fait que la non-conformité du discours aux attentes, cause une profonde déception aux jeunes. Aussi, le préjugé de certains jeunes qui avancent que la classe politique et les guides religieux complotent sur le dos des Sénégalais est aussi une autre source d’échec imposante. Entre les préjugés en attente de confirmation et les attentes non satisfaites de ces jeunes, le message de l’Autorité religieuse a du mal à s’imposer.
DISCOURS RELIGIEUX ET CONTEXTE SOCIOCULTUREL DU SÉNÉGAL
De l’autre côté du miroir, il est aussi important de noter que les autorités religieuses ne sont pas pour autant sans reproches. Si nous jetons un regard communicationnel, nous pouvons noter, sans peine, que le silence prolongé de ces autorités embrase la furie de ces jeunes. Souvent, ces derniers ne cherchent qu’à entendre parler les guides : quel que soit le message émis. Plus la communication traine, plus les attentes sont intenses. Le sentiment de solitude et de vide causé par ce silence prolongé des autorités n’arrange pas les choses. Chaque message a son temps. Lorsqu’il est dépassé le mieux c’est de ne pas le délivrer. Mais, faudrait-il encore souligner que le niveau d’information et de responsabilité de l’autorité religieuse guide toutefois le temps et le moment de son message. L’erreur que commettent certains jeunes réside dans le fait d’être trop exigeants jusqu’à définir le contenu qu’ils veulent entendre des déclarations de l’Autorité religieuse. Cela nuit à une règle d’or de la communication : donner la possibilité à l’émetteur de nous convaincre. Du côté des autorités, la faille ou les manquements les plus perceptibles sont à chercher dans l’attente du pire. Au-delà d’alerter, elles doivent aussi veiller au grain pour éviter le chaos. Toutefois, le contexte de communication de l’autorité ne doit pas être choisi par les récepteurs ; il doit être mûrement choisi et défini par l’émetteur qui doit toujours prendre les devants. Par ailleurs, il est possible de déceler dans les attentes de ces jeunes un appel à s’ériger en contre-pouvoir : que les guides religieux utilisent le pouvoir tiré de leur légitimité socioculturelle reconnue et attestée par les citoyens-disciples et du capital confiance dont ils bénéficient auprès des derniers nommés pour arrêter voire freiner la toute-puissance de l’autorité politique. Il faut donc, dans une sorte de check and balance à la sénégalaise, que le pouvoir social-légitime puisse arrêter le pouvoir légal-politique.
Maodo Malick NIANG Communicant
Cherif THIOUB Sociologue Comité Scientifique PROJET
INTERVIEWS
Il est l’un des visages de la Plateforme de Réflexion et d’Orientation des Jeunes Tidianes (PROJET), un de ses fondateurs pour ne pas dire un de ses artisans. A la tête de la plateforme depuis sa mise sur pied en 2018, il préfère pourtant ne pas s’encombrer du prestige attaché à la fonction de Président, préférant à ce mot celui d’administrateur. Issu d’une famille qui puise ses racines profondes dans la Tidjaniya, le bien nommé Cheikh Ahmed Tidiane Chérif DIENG nous fait découvrir dans cette interview son parcours avec PROJET, son rôle et ses aspirations pour la plateforme. Bonne lecture !
CHEIKH AHMED
TIDIANE CHÉRIF
DIENG
Bonjour Cheikh Ahmed Tidiane Chérif DIENG, Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? A l’entame de mon propos, je voudrai saluer avec toute la déférence et la considération dues à leurs rangs, nos fidèles lecteurs de ce magazine au service exclusif de la Hadara Malikiya. Je me prénomme Cheikh Ahmed Tidiane Chérif DIENG, homonyme du fondateur de la tariqa Tidiane Cheikh Ahmed Tidiane Cherif. L’on raconte que je suis né quelques jours après le premier séjour de mon père à Fez. Je suis né dans une famille Tidiane tant du côté paternel que maternel. Mon arrière-grand-père paternel, El Hadj Amate Dieng, homonyme de mon père, fait partie de ceux qui ont reçu Seydi El Hadji Malick SY (RTA) à Dakar, il habitait Lambinance dans le plateau, aujourd’hui Assemblée nationale. Ses enfants ont également tous pris le wird des mains de Maodo (RTA). L’un d’eux l’a pris à l’âge de 08 ans de Maodo, ce dernier lui demandant d’aller le renouveler plus tard par Serigne Babacar SY (RTA), les autres de Mame Abdou ou de ses frères. Du côté maternel, mon arrière-grand-père maternel, Ismael Dieng est condisciple de Thierno Amadou Déme (RTA) de Sokone. Il a son mausolée à Ngouloul Peul où il avait ses disciples dans le Saloum. Son seul et unique fils, Thierno Omar Dieng est un condisciple de Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy. Quant à mon père, Amate Dieng, il a pris le Wird des mains de Mame Abdou Aziz Dabakh et fait muqaddam par Serigne Abdou Aziz Sy al Amine. Pour ma part, je l’ai pris des mains de Serigne Abdou Aziz Sy Al amine. Voilà une petite présentation pour montrer mon affiliation à la Hadara Tidiane. Pour la présentation académique, je suis juriste et Manager Portuaire et Maritime de formation et également responsable juridique d’une entreprise de la place.
Depuis combien d’années êtes-vous dans PROJET ?
Et quel poste y occupez-vous ?
Je suis un des membres fondateurs de PROJET et fais partis, on peut dire, de l’un des artisans de cette philosophie depuis sa mise sur pied en octobre 2018. J’en suis le président au vu de la nature juridique, j’aurais d’ailleurs préféré le terme d’administrateur pour éviter les lourdeurs administratives mais dans une association il ne peut y avoir d’administrateur mais un président. En quoi consiste le rôle que vous avez au sein de projet ? Un rôle d’encadreur. J’essaie de jouer le rôle que me confère mon statut de grand frère en essayant d’inculquer le maximum d’informations possibles et de valeurs à mes petits frères comme l’avaient fait pour moi mes formateurs et encadreurs à l’instar de Abdou Sarr Paye, Mamadou Faye, Mamadou Gaye, Pape Amadou Dieng mais surtout Souleymane Billy Paye (celui-là, je ne le remercierai jamais assez), à qui je souhaite une très longue vie. Je ne me considère pas comme un président au sens strict du terme, un président qui donne des ordres pour exécution. Je me vois, plutôt, comme un président qui peut être une tête pensante mais aussi une cheville ouvrière pour le seul bénéfice de PROJET.
Quelles sont vos aspirations pour PROJET en votre qualité de Président ?
Nous avons la responsabilité historique de participer à la vulgarisation des enseignements de la ville lumière. Dans ce cadre, notre seul sacerdoce, s’il en est un, c’est de répondre positivement à l’appel du patriarche de Tivaouane Seydi El Hadj Malick Sy (RTA), qui, à travers un appel solennel nous a invité à « revivifier la religion par les sciences ». PROJET, comme je le dis souvent, a plusieurs objectifs, mais elle s’articule surtout autour de deux aspirations majeures : renforcer la communication de la Hadara en la rendant plus visible, plus audible et plus retentissante grâce aux nouveaux outils technologiques, mais également faire bénéficier à celle-ci les compétences qui se trouvent dans PROJET. Nous voulons ainsi que chacun, selon son profil et son expertise, puisse apporter quelque chose à la Hadara et partant, la tariqa. Le but dans PROJET, est aussi d’assurer la relève, en étant un vivier qui alimentera la ville lumière et assistera celle-ci dans tout ce qu’elle entreprendra sur le plan scientifique, culturel, social et économique. Nous avons différents pôles comme les RH, le secrétariat, le Multimédia, le Scientifique, les Relations Extérieures et le pôle économique. Ces pôles sont chargés de mettre en application nos différents projets. Pour les profils, on retrouve divers types de profils dans PROJET. Nous comptons dans nos rangs des médecins, des juristes, des ingénieurs, des intellectuels de langue arabe ou française généralement.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué depuis que vous êtes dans PROJET ?
PROJET regroupe des personnes qui, à l’origine, se sont connues et rencontrées sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, ces personnes ont tissé des liens très forts à telle enseigne que nous avons pu assister à des mariages entre personnes s’étant connues grâce à PROJET. Nous en comptons aujourd’hui 7 ou 8, Aly Diaw Diop, notre Rh qui est également de ce cas saura être plus précis. Elle a également permis à ses membres de connaitre davantage leur religion et leur tariqa et de prendre le wird. Ce qui signifie que PROJET a donc été à la base d’un épanouissement humain et d’une ascension spirituelle pour beaucoup de personnes. C’est cet esprit de famille qui m’a le plus marqué et j’espère que cela continuera ainsi.
Qu’est-ce qui manque à PROJET pour qu’elle atteigne tous ses objectifs ?
PROJET est constituée en majorité de jeunes étudiants ou de jeunes cadres professionnels. Ce qui fait que le temps peut parfois faire défaut eu égard aux obligations académiques, professionnelles ou familiales auxquelles ils sont soumis. Ce qui est constant, c’est que PRJOET avance lentement mais surement et comme le disait Serigne Cheikh Ahmed Tidiane SY Al Maktoum, « mieux vaut avancer à petits pas avec sureté que de bruler les étapes ».
Où voyez-vous PROJET dans l’avenir ?
On s’est déjà fait un nom et beaucoup de disciples ont désormais connaissance de notre existence et de nos activités au service de la Hadara. Mais il ne faut surtout pas qu’on dorme sur nos lauriers en se satisfaisant de ce que nous faisons. Nous avons un site en cours d’établissement site qui va bientôt être rendu public. Notre magazine « JEUNE TIDIANE » a du succès et nous sommes en train d’étudier les perspectives qu’il va nous offrir. Sur le plan scientifique, PROJET est l’une des structures ayant une production scientifique régulière sur des sujets divers et variés. Nous avons également mis en place avec Minbar du Professeur Abdou Aziz Kebe, le « Majaalis », un cours mensuel sur les écrits de la Hadara. L’objectif étant de rendre accessible la production littéraire et scientifique de l’Université populaire de Tivaouane aux non arabophones. Nous travaillons également sur des projets d’avenir et espérons les réaliser sous peu in sha Allah. Nous comptons dans tous les cas, faire rayonner l’offre Malikienne dans le monde par le discours, la plume, l’image et le son.
Interview réalisée par Mouhamadou Ndiogou CISSE (présentateur télé) et Assane SAMBE (Juriste)
Comité Scientifique PROJET
Majaalis, les conversations conteMporaines Malikiennes (Première partie)
Majalis
En collaboration avec Al Amine Editions, PROJET organise, chaque 3éme samedi du mois, des Conversations contemporaines Malikiennes, déclinées sous le concept de Majaalis. Il s’agit d’une initiative d’animation scientifique destinée à faciliter la compréhension de la quintessence des messages recelés par les poèmes ou écrits des illustres guides de la Hadara. Les deux dernières sessions, respectivement tenues le 16 décembre 2023 et le 20 janvier 2024, étaient consacrées à « Heul min sabiilin », un des nombreux poèmes de Serigne Babacar SY, composé en l’honneur de son Maître Cheikh Ahmed Tidiane Chérif. Pour entretenir le public de cette thématique, qui de mieux que Pr. Abdou Aziz Kébé et Oustaz Khalifa Mbaye, deux exégètes émérites des écrits des Maitres de la Hadara, en particulier l’auteur du poème au menu ? Ces rendez-vous mensuels tant prisés par les jeunes férus de nutrition spirituelle rencontrent un succès sans précédent que l’on doit certainement à la qualité des thématiques et des intervenants. Tant et si bien que nous avons jugé opportun de livrer, par le canal de ce magazine, le condensé de ces échanges pour le moins fructueux, au profit de nos lecteurs. Glissant dans le vif du sujet, nos intervenants nous font d’emblée constater une intertextualité d’une part entre le Coran et les poèmes spirituels, et d’autre part entre les poèmes eux-mêmes, avant d’évoquer quelques éléments contextuels. Ainsi, Serigne Babacar Sy aurait composé « Heul min sabilin » lorsqu’il reçut un message spécial de son Maitre, Cheikh Ahmed Tidiane Chérif, l’informant que son épouse, Sokhna Astou Kane, attendait un garçon qui était destiné à porter son prénom. Il s’agissait de son fils Cheikh Ahmed Tidiane Sy. Consistant de 56 vers, le poème se scinde en deux parties : une partie lyrique – ghazal – constituée d’une parole amoureuse, et une partie descriptive des qualités hors du commun du Maitre – mazaayaa.
Le ghazal ou la passion amoureuse pour le Maitre :
Les 11 premiers vers du poème traduisent l’amour platonique de l’auteur pour son Maitre. A travers la métaphore de Salma de Yabrine, Serigne Babacar se voit comme un homme perdu dans le désert dans la quête de sa dulcinée, le cœur consumé par le feu de l’amour et le corps lacéré de l’intérieur. Il assimile les effets de cet amour qui ne laisse aucun homme indemne, même le plus saint d’esprit, à ceux induits par le vin, par la métaphore de Bint Samani qui renvoie aux 80 coups de fouet prévus dans les textes canoniques à l’intention de l’alcoolique. Les détracteurs qui s’aventurent à le dissuader de poursuivre sa passionnante quête, il les considère comme des personnes atteintes de troubles sensoriels et intellectuels obstruant leurs facultés de perception du monde immédiat et de discernement des choses. Pour lui, le roucoulement des pigeons est même plus éloquent que leurs vaines critiques. Mais de quel amour est-il question, au juste ? L’amour passionnel – ishq – ici exacerbé à travers la métaphore de Salma n’est, en fait, qu’un prétexte pour l’auteur pour illustrer le caractère frivole des préoccupations mondaines faisant entrave à la conscience de la réalité, la véritable destination. Se libérer dès lors de l’emprise des leurres terrestres pour percevoir la réalité. Ce qu’il éprouve réellement, c’est le chawq, un amour spirituel débordant, pur et sincère, foncièrement enchâssé dans l’amour d’Allah. En cela, il se singularise par la durabilité et le fait qu’il fait naitre, chez l’amoureux, une adhésion totale et inconditionnelle. C’est par cette énergie, cette force, que le cosmos vit et bouge. C’est pour dire qu’il est à l’origine de la création, cette création-là matérialisée par la lumière Mouhamadienne. Dans le cœur de l’amoureux, il instaure un manque narcotique, une mélancolie qui ronge en permanence le disciple, un besoin ardent de s’adonner au zikr. Cet état mental anéantit son existence au point qu’il se confond à un fantôme, non sans le soumettre à des dysfonctionnements organiques. Mais, comme pour encourager les destinataires du message à persévérer dans la voie sinueuse de cet amour conduisant, en dépit de tout, au bonheur, Serigne Babacar, qui demeure convaincu de la réciprocité de son amour, rassure que celui-ci n’est pas fait que d’épreuves. En effet, nous dit-il, « l’amour est un chemin parsemé d’embûches où alternent joies et douleurs. Mais dans ce champ d’épreuve, les fous de l’amour rivalisent d’ardeur vers cette destination ». Pour cause, celui qui éprouve cet amour – mouhib – dispose en retour de l’amour de Dieu et, de ce fait, s’érige au rang de waliy, c’est-à-dire celui qui jouit d’une proximité avec Dieu. Laquelle proximité est corolaire de bénéfices inestimables.
C’est sur la base de cet amour que les soufis ont frayé
des chemins vers l’exaucement. Nous pouvons donc entendre, par-là, que l’amour se situe au cœur du cheminement du fidèle vers son Seigneur : il va à la rencontre d’Allah par amour et, bien évidemment, sous la guidance du prophète. Il est dès lors le déterminant de l’obéissance à Allah, puisqu’aimer Dieu, c’est se cramponner à sa droite voie tout en se détournant de ses interdits, sans être mu par la convoitise de la félicité, non plus par la crainte de sombrer dans les gouffres de l’enfer. Il s’avère, d’ailleurs, que nul n’atteindra la foi en Allah tant que l’amour qu’on Lui porte, ainsi qu’à son messager, ne prime pas sur tout autre, y compris celui que l’on éprouve pour ses parents. De surcroit, n’est-il pas établi, chez les soufis, que les conditions d’accès au Seigneur ne sont autres que le dessein élevé - himma aliyya – et l’amour qui s’accroit – chawq ?
Tout bien considéré, cet amour est indissociable de la taqwa, la crainte révérencielle qui renvoie tout simplement à la pleine conscience de Dieu. C’est ainsi que Serigne Babacar se détourne de Salma, symbole de ce bas monde et de toutes ses illusions, pour diriger son amour vers l’essentiel. Par cette transition du ghazal au mazaayaa, il nous renseigne sur l’identité réelle de son bien aimé, l’ultime étape ou le terminus vers lequel déferlent les hommes, qui affluent de toutes les contrées et de toutes les régions en quête de Dieu, de Salut et de nourriture céleste…