Patrick DESCHODT
Carnets Africains ExpĂŠdition Blouzard-Deschodt Janvier 1963//Avril 1964
ENTRÉE EN MATIÈRE Ce récit n’est pas une fiction. Cette relation reflète la réalité d'événements quotidiens vécus minute par minute. Les noms, les personnes et les évènements ne sont en aucun cas le fruit de l’imagination de l’auteur et toutes les personnes mentionnées existent ou ont réellement existé, même si l’orthographe de leur patronyme peut parfois avoir été écorchée. Si tel était le cas, que les intéressés veuillent bien faire preuve d’indulgence à mon égard, pour autant qu’ils soient encore en vie.
En souvenir de toutes celles et ceux qui ne sont plus de ce monde et qui ont permis à cette aventure d'être menée jusqu’à son terme. Il m'importe énormément de préciser que c'est grâce à mon excellent ami et fidèle équipier Jean-Michel que ce périple autour et au cœur du continent africain a pu se concrétiser. Qu'il soit ici assuré de toute mon amicale admiration pour avoir orchestré cette expédition et me permettre de vivre avec lui et grâce à lui cette merveilleuse aventure.
Retrouvant mon vieux journal de bord oublié pendant un demi-siècle au milieu de tout un fatras de vieilleries dont on tarde toujours à se débarrasser pour je ne sais quelle raison, il m’est venu à l’idée d’utiliser les moyens modernes dont on dispose à présent pour lui donner un aspect plus présentable tout en conservant son authenticité. L’original ayant été rédigé sur de simples cahiers d'écoliers, la plupart du temps à la lumière d’une bougie, d’une lampe torche ou même à la simple clarté d’un beau clair de lune, il devenait malaisé de le déchiffrer. Aussi me suis-je installé devant le clavier de mon ordinateur pour reprendre l’ensemble de ces notes afin de les rendre plus lisibles et revivre avec vous cette merveilleuse épopée africaine que d’aucuns, à l’époque, ont parfois, à juste titre, qualifiée d’insensée.
Une grande aventure Pour ma part, tout a commencé par un petit morceau de papier collé à la va-vite sur un panneau de petites annonces à la Cité Universitaire de Paris au mois de novembre 1962. J’arrivais de la Martinique où j’avais pendant trois ans entamé ma vie professionnelle en tant qu’inspecteur des ventes pour Pepsi Cola Co de la Compagnie Martiniquaise de Boissons Gazeuses à Fort de France, créée et dirigée par Charles CLÉMENT. Ma passion pour la plongée sous-marine dans la mer des Caraïbes s’était finalement soldée par un sérieux problème au niveau de l’oreille interne avec pour conséquence un retour brutal en métropole pour y être opéré. Le message griffonné à la hâte a donné à ma vie une orientation aussi surprenante qu’inattendue.
«Étudiant École des Arts et Métiers recherche coéquipier pour voyage en Afrique. Téléphoner : bla bla bla, etc.» Et c’est ainsi que je fis la connaissance de JeanMichel (alias Mick), qui m’expliqua que celui qui devait partir avec lui avait renoncé au dernier moment, pas rassuré du tout par les nombreux événements qui agitaient le continent africain.
J’étais jeune, insouciant, libre de mon temps et parfaitement ignorant des risques possibles que pouvait représenter une telle entreprise. La mission, me dit Mick, consiste à aller étudier les problèmes vécus par les minorités indiennes sur le continent africain (!!!). J’imaginais partir à la recherche du dernier des Mohicans ou d’une tribu Cheyenne égarée au fin fond du Continent Noir, mais non, pas du tout, il s’agissait bien d’Indiens originaires de l’Inde. Avec une infinie patience, Mick m’expliqua que ces Indiens étaient arrivés afin de développer la culture de la canne à sucre dans une région occupée par des tribus zouloues qui connaissaient mieux les luttes intertribales que l’agriculture. La région fut d’abord occupée par les premiers colons néerlandais qui s’installèrent près du Cap de Bonne Espérance. Puis les choses changèrent avec la domination britannique qui se traduisit par l’instauration de la Colonie du Cap. S’ensuivit la guerre entre les Anglais et les Boers. Ce fut le Grand Trek. À l’époque de la domination britannique, tandis que l’Inde dépendait de la couronne de sa très gracieuse Majesté, le transfert de certaines populations du sous-continent indien vers l’Afrique du Sud fut grandement facilité et ce fut le début d’une importante immigration de la population indienne.
Après la deuxième guerre mondiale, tout bascula d’un coup. Le Parti National Afrikaner de Daniel MALAN mit en place une politique de ségrégation raciale : l’apartheid, qui séparait les SudAfricains en plusieurs groupes en fonction de leur origine ethnique : Blancs, Noirs, Métis et Indiens. C’est donc ce dernier groupe que nous qualifierons de minorité indienne qui nous intéressait. Nous savions que la seule ville de DURBAN ne comprenait pas moins de 300.000 habitants d’origine indienne. Ce rappel historique était naturellement nécessaire pour bien comprendre le but de notre entreprise, mais mon propos n’est pas d’en faire le fil conducteur de ma narration et du présent document. Je laisse à Mick, initiateur de notre projet, le privilège de développer notre étude relative aux problèmes rencontrés par cette minorité indienne. Je termine cette longue entrée en matière en précisant qu’à l’heure où j’écris ces lignes, c'est-à-dire en novembre 2010, soit 57 ans après notre expédition, l’Afrique du Sud a une population de 49.991.300 habitants, dont 9,2% de Blancs, 79,4% de Noirs, 8,8% de Métis et 2,6% d’Indiens.
«Que celui qui n’a pas traversé la rivière ne se moque pas de celui qui s’est noyé» (proverbe africain) Nous étions jeunes et nos moyens financiers particulièrement limités. Pas question donc d’imaginer un vol sur South African Airline. Mick, jamais à court d’idées, négocie avec l’autorité maternelle qui consent à nous prêter sa 2cv Citroën. Dont le compteur affiche modestement 9.813 km !!! Que nous embarquons à Marseille sur le «Ville d’Alger» et nous débarquons dans le port de la ville éponyme en février 1963, onze mois après l’indépendance de l’Algérie. En fait l’Algérie est indépendante depuis le 8 juillet 1962 donc sept mois. C’est dans un pays encore en plein chaos que nous préparons notre 2cv Citroën avant de nous lancer dans la grande aventure. Alger est en ébullition, nous croisons de jeunes excités armés de pistolets. Les femmes voilées rasent les murs en se détournant. Le climat reste très tendu et nous ne sommes guère rassurés. C’est dans ce contexte très agité que nous procédons à nos derniers achats et à la préparation technique de notre 2cv Pour aller où, me demanderez-vous ? Et la question nous est bien entendue posée par de nombreuses
personnes qui nous prennent pour des irresponsables inconscients dès lors que nous dévoilons notre objectif : DURBAN, Republic of South Africa. Nous sommes en pleine période du Ramadan et c’est avec quelques difficultés que nous parvenons à rassembler sous les yeux effarés de la population qui jeûne depuis 26 jours : - 4 kg de Petits Beurre et biscuits secs - 5 paquets de biscottes - 1 bouteille d’Antésite - 5 kg de pâtes (spaghettis, cannellonis, vermicelles) - 4 kg de riz - De quoi faire 20 litres de soupes variées - 4 grosses boîtes de singe (corned beef) - 1 boîte de jambon (qu’Allah nous pardonne !) - 2 boîtes de cassoulet - 3 boîtes de petits pois - 1 boîte de haricots verts - 3 boîtes de saucisses (Inch. Allah !) - 3 livres de sel - 5 kg de sucre + Nescafé et Banania - 4 kg de lait en poudre (donated by The People of United States of America) - 2 kg de chocolat à croquer - 1 livre de thé - 4 kg de confiture (orange, abricot, patate douce)
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2 boîtes de thon 1 kg de semoule 1 kg de tapioca 1 kg de figues sèches 1 boîte de Quaker Oats Et... 4 rouleaux de papier hygiénique
Afin de nous changer les idées, nous montons à la casbah. Curieuse ambiance dans ces étroites ruelles où nous avançons avec peine au milieu d’une foule plutôt joyeuse à l’approche de l’Aïdes-Seguir (la Fête Petite) qui marque la fin du Ramadan. Tous les hommes sont en djellaba et les quelques femmes que nous croisons sont toutes voilées. Partout des drapeaux FLN et des graffitis antifrançais. Mais il nous faut rentrer au Cap Matifou (aujourd'hui Bordj el Bahri) à l'est d'Alger où nous logeons car le grand départ approche. Dimanche 24 février : Toilette et messe à l’église du village. Nous sommes 14 dont un général et un colonel. La grande majorité des pieds-noirs a quitté le pays. Déjeuner au Mess de Reghaïa dont la bibliothèque nous fournit de précieux renseignements sur l’Afrique noire. Lundi 25 février : Toute l’Algérie est en fête et tous les magasins fermés. Allons à Bab-El-Oued,
l’ancien quartier européen. Visitons Notre Dame d’Afrique à El Biar et prions notre Sainte Mère de protéger notre expédition. Mardi 26 février : Le calendrier est ainsi fait que la fin du Ramadan coïncide cette année avec le début du Carême pour les catholiques. Mr PANIEL chez qui nous logeons nous apporte du courrier. France Soir ne pourra pas malheureusement nous envoyer la caméra 16 mm promise par Pierre LAZARREF. Tant pis, nous nous contenterons de notre Beaulieu 8 m/m. Nous apprenons que deux Européens ont été égorgés à 40 km d’ici ; bonnes nouvelles de nos familles respectives. Mercredi 27 février : Derniers achats : 4 bandes de grillage de 120x0.35 cm chez Bernabé près du port (pour éviter l’ensablement dans le fechfech), cartouches de Camping Gaz aux Galeries de France, pelle-bêche à La Hutte, un filet chez un shipchandler (qui nous servira à mettre cartes et documents sous la capote, 3 pneus, 3 chambres à air et une jante chez un commerçant pied-noir sympa qui a l’intention de quitter le pays au plus tôt. Tout est fini pour lui ici. La boutique d’à côté nous vend un carton d’eau de Vals en boîte (16 boîtes). J’obtiens mon point postal à Tamanrasset (Mr Rey chef du Bureau de Recherche Géologique et Minière) et à Fort Lamy au Tchad (Pierre
Eustache, Vice-consul de France). Je vais pouvoir prévenir ma famille en France. Je ne suis pas en forme et avale 2 cachets de quinine avant de me coucher. Jeudi 28 février : Derniers travaux sur la voiture : fixation d’une roue de secours sous le capot moteur, installation d’une plaque métallique de protection du carter et du réservoir d’essence et surtout et enfin : chargement dans la voiture de l’immense quantité de bagages, de vivres et de matériel que nous parvenons, ô miracle, à transférer du séjour dans la 2cv. L’émotion est grande au cours du dîner d’adieu auquel nous convient nos hôtes si accueillants. Vendredi 1er mars 1963 : C’est le grand départ ! À 7 heures pile, nous mettons cap au sud mais avec déjà un gros souci : hier, en soudant sous la voiture, j’ai reçu une limaille dans l’œil et ce matin, il semble qu’il y ait une sérieuse infection de la cornée. Fort heureusement, nous avions prévu de voir à BOGHART (180 km d’Alger) le médecin militaire Douché qui nous avait proposé de nous préparer une pharmacie. Le brave toubib m’opérera et nous donnera les instructions et médicaments pour les soins postopératoires. Et nous partons, direction LAGHOUAT.
De part et d’autre de la piste, encore goudronnée, du sable, beaucoup de sable et de nombreux nomades ainsi que leurs tentes si caractéristiques. Et des dizaines de chameaux. L’émotion est grande de voir notre première oasis, havre de verdure au milieu de tout cet or. Nous y passons une nuit paisible mais fraîche. Samedi 2 mars : Pas de longue étape prévue aujourd’hui. Objectif : GHARDAÏA (190 km). Aussi décidons-nous de quitter le goudron pour enfiler la piste qui mène à HASSI R’MEL. Pour la première fois nous devons utiliser la boussole dans cette mer de sable. Trois torchères et une station électro-thermique. Retour à GHARDAÏA, merveilleuse oasis encaissée dans une vallée de sable et de rochers. Elle est la plus importante des 6 bourgades qui forment la cité des MOZABITES dont BENIESGHEM, la ville sainte, interdite aux non musulmans. Plantons la tente au bord de la piste d’EL GOLEA et dînons à la chandelle : Banania bouillant, pain, fromage et fruits. Dimanche 3 mars : Le froid nous réveille à 5 h 00. Il gèle. Mais très vite la chaleur s’installe avec le soleil levant. Ces variations de température sont étonnantes. Il nous faut modifier la suspension de la voiture qui, trop chargée, touche souvent sur la tôle
ondulée. Deux solutions s’offrent à nous pour la franchir : soit rouler à 10 km/h, soit au-dessus de 60, pas évident avec une 2cv chargée. Première crevaison à proximité de MALIKA, autre bourgade du M’ZAB. On se croirait au temps de Jésus-Christ : des Saints Joseph à barbes blanches en djellabas sur des ânes minuscules, des enfants vêtus de longues robes aux couleurs chatoyantes, des bracelets aux chevilles et aux poignets, les femmes dont on ne distingue qu’un œil sont toutes vêtues de blanc et rasent les murets en s’enfuyant dès qu’elles nous aperçoivent. Elles tissent de superbes tapis qui ont fait la réputation de la région. Plantons notre tente à une cinquantaine de km de GHARDAÏA, soit à 220 km d’EL GOLEA. Avalons jambon (qu’Allah nous pardonne !), cornichons, viande froide et café. Mise à jour du journal de bord et au lit. Lundi 4 mars : Brrr ! Dieu qu’il fait froid ! L’eau gèle dans les bidons et le café bouillant nous réchauffe avant le lever du soleil et la hausse des températures qui s’ensuit. Nous partons vers EL GOLEA et découvrons nos premières dunes de sable dont certaines ont 60 mètres de haut. Après avoir roulé une petite centaine de kilomètres, nous avons une énorme surprise : de l’eau à 33° tombe d’une cascade de 3 mètres alors que la température extérieure n’est que de 8° ! Nous ne sommes ni lavés ni rasés depuis
Alger. Vous imaginez notre bonheur de pouvoir profiter de cette aubaine en tenue d’Adam. Propres comme des sous neufs et tout ragaillardis après cet intermède inespéré, nous reprenons la direction d’EL GOLEA. Un vieillard nous arrête au bord de la piste et nous fait comprendre qu’il est malade et à mal à la tête . Nous lui faisons avaler 2 cachets d’aspirine en lui signifiant qu’il devra en avaler 2 autres «lorsque le soleil commencera à tomber». Plus loin, un autre nous demande de l’eau. Il fait déjà très chaud. Un troisième, plus jeune, fait du stop pour rentrer chez lui après plusieurs jours à garder son troupeau, Nous nous serrons et l’emmenons à EL GOLEA où il nous présente son père qui ne parle pas un mot de français mais insiste pour que nous passions la nuit dans son gourbi. Nichée au creux d’une immense vallée, cette superbe oasis s’étend sur des kilomètres, perdue dans l’immensité des sables. L’hospitalité saharienne n’est pas un vain mot et c’est avec joie que nous acceptons les dattes et le lait de chamelle en signe de bienvenue, suivis d’une côtelette de mouton et d’un œuf que notre hôte va chercher sous une poule. Bien entendu, aucune femme à proximité. Nous avons le temps d’aller à St Joseph nous recueillir sur la tombe du Père Charles de Foucauld, émouvante de simplicité.
Mardi 5 mars : Il est 5 h. Mahamar, notre jeune berger, est déjà reparti garder ses chameaux et nous voyons l’une de ses jeunes épouses qui porte fièrement son bébé dans les bras. Elle est non voilée et à peine pubère. Nous en déduisons que nous avons été reçus par une riche famille que nous quittons avec regret pour faire quelques emplettes indispensables (légumes et fruits frais pour éviter les troubles scorbutiques). Il faut dire que nous affrontons une étape importante de notre périple : EL GOLEA-IN SALAH, soit 420 km en plein Sahara par le terrible plateau du Tademaït. À plusieurs reprises nous nous ensablons, nous peinons, nous transpirons et au km 25, c’est la cata : les fixations des amortisseurs latéraux lâchent d’un seul coup et l’arrière de la voiture traine par terre (ou plutôt sur le sable). C’est grave et nous n’avons pas le choix : il nous faut retourner à EL GOLEA. Nous mettrons 4 heures, la mort dans l’âme et le moral dans les chaussettes. Nous frissonnons en pensant que cet incident aurait pu se produire loin de tout. Nous avisons de notre incident le poste de la Légion Étrangère qui avait averti leurs collègues de notre arrivée prévue à IN SALAH et attaquons la réparation de notre suspension avec l’aide des jeunes Touaregs du centre d’apprentissage animé par les Pères Blancs. Au bout de 5 h
d’efforts, la réparation est faite. Nous sommes épuisés mais satisfaits. L’un de nos jeunes apprentis touareg nous emmène aux abords de l’oasis où nous sommes accueillis sous la tente d’un grand chef en grande tenue. «Salam aleikoum». Nous sommes intimidés par la noblesse qui émane de l’homme qui nous tend une longue main fine à l’entrée d’une superbe tente. Nous ne pouvons y pénétrer avant que les femmes ne soient dissimulées derrière une tenture qui les rendra invisibles. Nous nous déchaussons et pénétrons sous la tente Une lampe à carbure nous dévoile un intérieur que décorent de magnifiques tapis, des tentures et des tissus de toute beauté. Nous offrons nos modestes cadeaux : une boîte de lait condensé, un kg de sucre et une boîte de riz. Assis sur le tapis, nous puisons avec les doigts la semoule du couscous dans une grande bassine ainsi que les morceaux de mouton que notre hôte déchire à pleines mains. S’ensuit le rituel du thé à la menthe servi bouillant dans des verres colorés : le premier est fort, le second moins et le troisième très léger. Nous percevons les rires étouffés des femmes que nous ne pouvons apercevoir. Mercredi 6 mars : Debout à 7 h, nous reconfirmons notre départ au poste de la Légion et reprenons la piste. Une forte tempête de sable nous oblige à nous arrêter. Toutes vitres
fermées, le sable pénètre partout et il nous est difficile de respirer. Au km 80 : re-catastrophe : les soudures ne résistent pas. Nous restons totalement anéantis dans notre voiture, attendant que la tempête se calme. Mais il nous faut agir et sortir du véhicule. C’est en toussant, crachant et à moitié aveugles que nous plongeons sous la voiture pour tenter une réparation de fortune avec des cales et... du fil de fer. Nous décidons de tenter le tout pour le tout et essayer de rejoindre FORT MIRIBEL à 80 km vers le sud. C’est l’enfer ! Nous roulons au pas d’homme dans le sable, les rochers, les squelettes de chameaux desséchés. Nous savons que le fort est encore occupé par la Légion et nous y parvenons au bout de 5 h. Notre bonne étoile ne nous a pas abandonnés : il y a un poste de soudure et un gars qui sait s’en servir. Allah est grand et Mahomet est son prophète ! On verra demain car nous n’en pouvons plus et avalons avant de nous écrouler : Tapioca, eau et pain sec. Température : -5°. Jeudi 7 mars : Notre soudeur fait ce qu’il peut avec les moyens tout de même rudimentaires dont il dispose et nous consolidons le tout avec du fil de fer. Nous faisons cuire 3 kg de pommes de terre et quittons le Fort vers midi. Et une fois de plus, les soudures lâchent au bout de 4 km. Mais nos fils de fer tiennent et ils tiendront, ô miracle, jusqu'à IN SALAH, distant de 420 km (et
quels km !) Moyenne : 30 km/h, consommation : 9,75 litres aux 100 km. Et nous abordons le terrible plateau du Tademaït suspendus à des fils de fer ! La force qui nous pousse vers le sud est plus forte que tout. Nous ne déplorons que 2 crevaisons. Nous voulons descendre de cet enfer avant la nuit mais l’obscurité nous surprend au moment où nous manquons de tomber 300 m plus bas, dans la vallée que nous cherchions. Mais nous avons perdu la piste. Je marche devant à la lueur de la lune et des phares tandis que Mick au volant slalome entre les crevasses et les rochers. Au bout d’une heure nous retrouvons la piste et entamons une descente vertigineuse vers le bas du plateau. Le clair de lune est splendide et le froid moins intense. Nous passons la nuit au bordj d’Aïn-el Hadjadj : une source, 2 palmiers près d’un abri sans toit. dîner : pommes de terre à l’huile, thon en boîte, pain, vieux hollande et Banania. J’écris mon journal au clair de lune. La nuit est glaciale. Vendredi 8 mars : Le soleil est déjà haut et chaud quand je m’éveille à 8 h. Toilette à la source. Chargeons la carabine 22 LR 8 coups à répétition et faisons un carton sur un vieux bidon et réparons nos crevaisons. Nous roulons sur une piste difficile et nous nous ensablons souvent. Deux autres crevaisons que nous réparons. La hauteur des dunes est
impressionnante et la beauté dans laquelle nous baignons nous fait oublier la fatigue et le stress. Et bientôt, tel un mirage, l’oasis d’IN SALAH nous apparaît dans son écrin doré. Cette étape initialement prévue en 12 heures nous aura finalement demandé 3 jours ! Le drapeau français flotte encore sur le poste où nous nous rendons pour prévenir la Légion de notre arrivée. Les autorités commençaient à s’affoler et étaient sur le point d’entamer des recherches. Rassurée, l’armée est presque euphorique et décide de prendre en charge les réparations de notre voiture toujours suspendue à ses fils de fer qui ont tenu bon. Allons faire un tour et constatons que la population est nettement plus noire. L’architecture est plus soudanaise. De plus en plus, nous nous imprégnons de l’atmosphère africaine. Nous sommes littéralement épuisés mais tellement heureux d’avoir franchi avec succès cette étape infernale. Avons encore suffisamment d’énergie pour visiter la palmeraie d’EL BARKA, havre de verdure et de fraîcheur (toute relative). L’armée nous offre 50 litres d’essence, geste hautement apprécié vu notre modeste budget. Samedi 9 mars : Lever à 4 h 30. Il fait noir. Prenons la piste d’Arak et nous nous perdons dans l’obscurité. Je pars à pied en m’aidant
d’une lampe torche et trouve une balise perdue au milieu de cette immensité sablonneuse : ARAK : 330 km. Ouf ! Nous roulons toute la matinée, crevons 2 fois et réparons aussitôt. Entrons dans les gorges d’Arak vers midi ; saisissantes de beauté, inoubliables. Annonçons notre passage au bordj où les militaires ont été prévenus par radio depuis IN SALAH. Encore 300 km avant TAMANRASSET, et nous voulons rouler un peu avant la nuit. Nous crevons 3 fois et bivouaquons à AMSIR. Avalons de la quinine car les moustiques deviennent féroces. Repas frugal et au lit au milieu d’un oued, au mépris des règles sahariennes Lundi 11 mars : 7 h 00. Café, toast à la confiture de patate. Le Hoggar nous attend mais il faut le mériter : nous crevons 5 fois et les réparations nous font perdre un temps précieux. Nous croisons 2 camions en provenance d’AGADÈS au Niger. Les chauffeurs nous affirment que nous ne passerons pas en 2cv Très rassurant ! Passons à IN EKER, principale base des essais nucléaires au Sahara. Accès strictement interdit et photos prohibées. Comme il n’y a personne en vue, nous photographions au moins les panneaux d’interdiction !!! Franchissons le tropique du Cancer, traversons IN AMGUEL, ravissant petit village perdu dans cette mer de sable et tombons sur une 2cv camionnette arrêtée au bord de la piste : Léon
AH-LIME et Maurice LALLEMAND de La Réunion, et Bruno FREY, un Suisse de LUCERNE. Ils viennent de faire AGADES-TAMANRASSET, l’étape que nous craignons le plus et qu’ils ont faite en sens inverse. Ils nous apprennent que des Anglais sont en panne depuis plusieurs jours à 416 km de TAM et à 495 km d’AGADÈS. Nous arrivons à TAMANRASSET avec l’obscurité et allons informer les militaires de notre arrivée. Nous somme invités à dîner au mess : du pain frais, de la charcuterie et de la bonne bière fraîche. Et nous dormons dans une carrée avec eau courante ! Vive l’armée ! Mardi 12 mars : TAMANRASSET : une cité couleur ocre bâtie dans les montagnes du Hoggar. Contrairement aux oasis que nous avons traversées, TAM ne possède pas de palmeraie. Par contre, grâce à un système d’irrigation sophistiqué (séguias et foggaras), il y a beaucoup de verdure. Beaucoup d’animation, de véhicules de toutes sortes, de chameaux, d’ânes, d’Arabes du Nord, de Noirs du Sud. Qu’il est bon de retrouver ce que l’on pourrait presque appeler la civilisation ! Après tant d’efforts, de tension morale et de dépenses physiques, le moment est venu de se demander comment deux garçons qui au départ, se connaissaient à peine, ont pu vivre l’un à côté de l’autre sans jamais se chamailler. La réponse tient sans doute dans ce qu’ils sont justement si
différents. Peut-être aussi que les difficultés et les obstacles à franchir ne laissaient pas la place à des conflits stériles et inutiles. Sujet hautement philosophique ! Nous déchargeons entièrement la voiture car nous voulons monter à l’ASSEKREM, l’ermitage de Charles de Foucauld qui se trouve à une centaine de km, à 2.400 m d’altitude en pleine montagne. Que nous n’atteindrons malheureusement jamais. À 20 km du but, après trois heures d’efforts pour avancer de 8 mètres, nous devons abandonner. La pente est trop raide et avec l’altitude, le moteur n’est pas suffisamment oxygéné et ne donne pas son plein rendement. Nous retournons à TAM, déçus et au bord de l’épuisement. Mercredi 13 mars : À TAM on ne parle que des 2 Anglais en panne depuis maintenant 7 jours. On nous confie un colis de vivres à leur intention (pain, légumes frais et eau) et nous faisons le plein de carburant : 22 litres dans le réservoir, 2 jerrycans de 20 litres, 1 de 10 litres et 12 bidons de 2 litres que nous abandonnerons une fois vides et une bonbonne de 3 litres, soit 99 litres, ce qui d’après nos calculs nous laisse une faible marge de sécurité jusqu'à AGADÈS au Niger. C’est juste mais on ne peut se charger d’avantage au risque de casser. L’armée avertit le Niger de notre départ et nous quittons TAM à 17 h 30.
La piste est bien balisée au moyen de fûts de 100 litres (vides bien évidemment !) mais il y a énormément de fech-fech, ce sable pulvérulent dans lequel nous nous enfonçons jusqu’aux moyeux. Plantons la tente et préparons un léger repas ; la nuit est superbe et nous avons l’impression de pouvoir cueillir les étoiles tant l’atmosphère est limpide. Jeudi 14 mars : Nous attendons pendant 6 heures un véhicule du BRGM sensé nous rattraper et nous remettre l’énorme sac contenant nos vêtements. La chaleur est atroce. Il n’y a pas d’ombre si ce n’est sous la voiture. Nous buvons des litres et des litres d’eau. Des mirages dansent dans le lointain, dessinant de grandes étendues liquides. Ça me rappelle les hallucinations du Capitaine Haddock dans Tintin et Milou. Et c’est à ce moment que nous nous apercevons que toutes les boîtes d’eau de Vals achetées à Alger sont vides : les soudures n’ont pas résisté aux vibrations de la tôle ondulée ! Finalement, le véhicule attendu n’est jamais arrivé et nous nous retrouvons au beau milieu de cette immensité avec comme seuls vêtements la chemisette et le pantalon que nous portons ! Mon Dieu qu’il fait soif ! Je pense à ces Anglais qui attendent du secours depuis maintenant 8 jours dans cette fournaise !
Vendredi 15 mars : Départ à 7 h 00. La piste est difficile et nous dégonflons les pneus pour passer dans le fech-fech pour les regonfler en terrain plus ferme. Méthode très efficace mais épuisante. Cinq km après le bordj de LAOUNI, nous apercevons nos naufragés du désert. Ils nous suivaient aux jumelles depuis des km et sont fous de joie en nous voyant arriver. Il est 12 h 15 et le soleil est au zénith. David et Christine FROST nous confirment que l’embrayage de leur Combi Volkswagen est mort et qu’ils ne peuvent continuer tant qu’ils n’ont pas la pièce pour réparer. «FOUR CONTINENT SAFARI» est peint en grosses lettres sur leur véhicule très bien aménagé mais trop lourd. Ce sont des journalistes qui ont fait l’Europe en janvier et février, traversent l’Afrique jusqu'à Cape Town, remontent vers l’Egypte et l’Asie avant d’embarquer à Colombo pour l’Australie où ils ont l’intention de s’installer définitivement. Qu’Allah les assiste car ils ne sont pas au bout de leur peine ! Ils sont un peu cafardeux lorsque nous les quittons après leur avoir remis fruits, légumes frais et un peu d’eau. Je tire une gazelle et la manque, étant piètre chasseur. Arrivons vers 21 h à IN GHEZZAM : deux pompes à essence Shell abandonnées depuis longtemps et ensablées, un bordj en ruine et un puits : c’est
tout. Deux yeux brillent dans l’obscurité, Mick prend la carabine avec l’intention de nous préparer un Méchoui mais c’est un Touareg complètement affolé qui apparaît. Jamais nous n’aurons compris comment des êtres humains pouvaient soudainement naître du néant dans des endroits pareils et comment ils arrivent à survivre. Mystère ! Installons nos sacs de couchage dans le bordj. Samedi 16 mars : Nus comme des vers, nous faisons notre toilette au bord du puits, tandis que notre Touareg d’hier soir nous puise de l’eau avec sa «gherba» qui lui sert à abreuver ses chameaux. Nous partons de bonne heure car AGADÈS est à 516 km. Roulons toute la journée et déjeunons d’une biscotte et d’un morceau de fromage. Aucune frontière visible et nous arrivons vers 17 h au premier village Nigérien : TEGGIDA N’TECEM. Et voilà : l’Algérie est derrière nous et nous sommes en Afrique noire mais encore au Sahara. Des enfants nus, des femmes à peine plus vêtues dans ce village très pittoresque perdu dans ce qui est encore le désert. Principale source de revenu : le sel gemme. Voilà 13 h que nous roulons et nous sommes fatigués. Rencontrons vers 21 h un campement de nomades. Des femmes autour du feu, des enfants dans les bras tétant leur mère. Elles nous offrent
du lait de chamelle et nous plantons notre tente près de la leur. Excellente nuit. Dimanche 17 mars : Tiens, c’est la Saint Patrick. On nous apporte du lait de chamelle tout chaud et mousseux. Nous les remercions chaleureusement en leur offrant une boîte de conserve. Tous sont intrigués par notre voiture. De nombreuses gazelles paissent dans la savane. J’en tire une qui malheureusement avait son faon à ses côtés et que je n’avais pas vu. Je dois achever la mère au poignard et j’en ai le cœur tout retourné, d’autant que nous savons le faon condamné. Nous dépeçons la victime et emballons de grands morceaux de viande dans une toile : les charognards feront le ménage derrière nous. Et nous arrivons enfin à AGADÈS, bourgade assez étendue mais qui n’est pas une oasis. Curieuse architecture rassemblant des maisons en terre cuite au soleil. Nous nous présentons à la douane nigérienne pour les formalités et tout se passe bien. Rencontrons deux Allemands, Walter JAH de KREFELD et Konrad BUCHS de KÖLN, rescapés d’une équipe dont le reste a été rapatrié par avion, victimes du paludisme et de la dysenterie amibienne. Tombés en panne, ils avaient marché 80 km dans la fournaise avant d’être récupérés in extremis.
Nous invitons nos deux Allemands à partager l’excellent méchoui que nous dégustons autour d’un agréable feu de bois. Nous n’avions pas mangé de viande depuis un bon moment et en avalons un bon kg chacun le tout arrosé d’un gris de Boulahouanne. Nous terminons cette mémorable soirée au «dancing» (en plein air) au milieu d’Africaines en boubou dansant des twists échevelés, fumant et buvant de la bière. Que nous sommes loin des femmes voilées de l’Algérie ! Lundi 18 mars : Pas de banque à AGADÈS et nous n’avons pas d’argent nigérien. Le patron de l’hôtel Aïr nous dépanne suffisamment pour me permettre de poster des nouvelles à ma famille qui doit s’inquiéter. Départ à 9 h. Le sable fait place à la brousse qui abrite de nombreux oiseaux : pintades, tourterelles, cigognes, et d’autres dont on ignore le nom. Le cardan avant-droit fait un bruit infernal. Les roulements des croisillons sont grippés et le métal chauffe, nous obligeant à y injecter de la graisse en quantité. La piste est effroyablement mauvaise et nous crevons cinq fois. Réparons au fur et à mesure et nous devenons les champions du tip top. À une dizaine de km avant TANOUT, deux crevaisons en même temps. La nuit tombe. Bivouac et deux énormes steaks de gazelle à la
braise pour nous remonter le moral, arrosés d’une bonne gamelle de thé. Mardi 19 mars : Mr FIGUERE, un géomètre français, nous propose sa douche et nous invite à partager une gazelle qu’il a tuée. Nous faisons une lessive plus que nécessaire étant donné que nous n’avons qu’un short et une chemisette (voir plus haut !). La police vient me demander mes papiers (passeport, ordre de mission, triptyque de la voiture etc.). Tout se passe bien. Mercredi 20 mars : Prenons la direction de ZINDER. Piste épouvantable qu’il faut souvent quitter pour rouler dans la brousse. Crevons 2 fois et réparons nos chambres à air qui sont sur le point de rendre l’âme après la 23ème crevaison. ZINDER : de l’asphalte ! Nous roulons avec délice sur cette surface plate. Curieuse sensation après des milliers de km de tôle ondulée, d’ornières et de cailloux. Des maisons modernes, une banque, un garage où nous remplaçons notre cardan en miette depuis des milliers de km. Un jeune géologue français, Mr KUTCH, qui loge à l’hôtel, nous propose sa douche. Le bonheur ! Nous le retrouvons au bar de l’hôtel et dégustons une bonne bière en son agréable compagnie avant de prendre la direction du Nigéria que nous voulons atteindre avant la nuit. Passons la frontière à KONGOLAM. Il est 22 h et le poste
ferme à 19 h 30. Un douanier allongé sur sa natte nous laisse passer quand même, désireux sans doute de ne pas interrompre sa sieste. On le comprend, vue l’heure tardive ! Nous dormons à la belle étoile, un peu avant DAMBARTA, à 35 miles de KANO. Nous sommes harcelés par les moustiques et avalons de la quinine. Jeudi 21 mars : Arrivons à KANO de bonne heure. Centre commercial important qui compte près de 2 millions d’habitants. D’immenses pyramides d’arachides (40.000 tonnes chacune) ainsi que des fèves de cacao constituent la principale industrie. Nous sommes surpris de voir des feux aux carrefours. Et ici (en principe !), on roule à gauche. Faisons un tour au marché, très bien achalandé. Il fait une chaleur d’enfer. Quittons la ville en direction de MAÏDIGURI sur une belle route, trop belle, car emportés par notre enthousiasme, nous nous retrouvons à HADEJIA, à 120 km au nord de notre route normale. Nous tournons en rond et nous perdons dans la brousse, dans des herbes plus hautes que la voiture. Traversons vers minuit un village tellement isolé que les habitants se sauvent en hurlant, n’ayant probablement jamais vu une voiture dans un endroit pareil. Après 200 km en pleine brousse, nous tombons par hasard sur une magnifique route goudronnée qui nous mène à
GESHUA où nous passons le reste de la nuit à la belle étoile. Vendredi 22 mars : Courte étape de 250 km jusqu'à MAÏDIGURI où nous arrivons en fin de matinée. Les hommes sortent de la mosquée, l’une des plus imposantes d’Afrique. La ville a un petit air «British», très verdoyante et aérée. Prenons la direction de FORT-LAMY. Avant d’entrer au TCHAD, il nous faut traverser l’enclave nord du CAMEROUN. Nombreuses antilopes, autruches, girafes, lions et éléphants. Un singe nous fait d’amusantes grimaces. Quel dépaysement ! Atteignons la frontière du Cameroun tard dans la soirée et le douanier, allongé sur une chaise longue ne regarde même pas notre visa obtenu à Alger avec beaucoup de difficulté et moyennant 2.500 frs, mais il a le culot de nous demander 100 Frs CFA «pour la commune». Ce sera notre première expérience en ce qui concerne la corruption très développée sur le continent. Quoi qu’il en soit nous refusons et entrons de force au Cameroun où nous bivouaquons sous les étoiles. Samedi 23 mars : Des milliers d’oiseaux échassiers nous accompagnent jusqu'à FORTFOUREAU, à la frontière du TCHAD. Le spectacle est inoubliable ! Passons le Logone sur un bac (1.000 Frs CFA).
Arrivons à FORT-LAMY en pleine crise politique : Le Président TOMBALBAYE vient de mettre 4 ministres en prison. L’armée est partout et un policier demande à Mick ce qu’il fait avec un poignard à la ceinture. On se calme et on visite. Ville importante, des Européens partout, une architecture moderne, des cinémas, des bars, des snacks, des cabarets. Claudine COQUERAN, jolie Martiniquaise journaliste à «Écoute du Monde» pour qui nous glanons des infos que nous lui faisons parvenir quand nous pouvons, nous a recommandés auprès de Mr BIOBIDE, directeur de la Banque Centrale. Il met à notre disposition une splendide villa et un boy. Nous avons chacun notre chambre avec douche. Le boy nous fait les lits : des draps blancs impeccables ! Nous vidons entièrement la voiture et faisons le point avant de prendre une douche et descendre dîner. Nous sommes loin de toute cette agitation politique. Excellente nuit, bien évidemment. Dimanche 24 mars : Grasse matinée dans un lit douillet et des chambres climatisées. Mais nous sommes quelque peu désorientés après toutes ces nuits passées à la belle étoile et souvent dans des conditions précaires et plutôt inconfortables. Nous avons rendez-vous avec Monseigneur l’Évêque qui nous reçoit dans une modeste case.
Seul signes distinctifs: une soutane kaki, un anneau au doigt et des chaussettes violettes. Bien que protestant, le Président TOMBALBAYE vient souvent lui demander conseil. Il nous parle de la poussée de l’Islam dans ce pays où le protestantisme était implanté avant le catholicisme. Une bonne partie de la population étant animiste, le manque d’homogénéité religieuse nuit à la stabilité politique de la jeune république. Assistons à la messe en ville à 18 h 30 après avoir effectué des réparations sur le bras de suspension avant droit de la voiture, malmené au cours des étapes précédentes. Lundi 25 mars : Préparons nos bagages et passons une agréable soirée au bord du CHARI chez Mr PALAZZO, Conseiller auprès du Président, et sa charmante épouse qui a vécu 10 ans à la Martinique et qui connaît très bien Charles et Sarah CLEMENT. Mardi 26 mars : Lever à 6 h et nous sommes plongés dans la graisse jusqu'à 11 h, à faire de la mécanique. Courte sieste interrompue par notre boy qui nous apporte du courrier en provenance de l’ambassade. Enfin des nouvelles de France ! Dont cinq lettres de Maman que je lis et relis avec bonheur. Bouclons nos bagages et allons faire quelques achats dans le quartier indigène (de la viande
cuite excessivement bon-marché au Tchad). Nombreux sont ceux qui ont entendu parler de nous et nous devinons une certaine sympathie à notre égard. Mercredi 27 mars : Quittons FORT-LAMY après les adieux d’usage. Après avoir roulé 110 km, nous ne pouvons éviter un énorme trou créé par une fuite de canalisation dans la chaussée. Le choc est effroyable et le bras de suspension réparé hier est à nouveau faussé. Rentrons à FORTLAMY à 20 km/h et retrouvons notre «case» et notre boy pas étonné de nous revoir. Je suis malade toute la nuit (vomissements et transpiration intense). Jeudi 28 mars : Nausées, vomissements, je crains un accès de paludisme. Quinine. Tandis que Mick s’occupe de la voiture, je vais voir un médecin à la Polyclinique. Il me donne des cachets et 3 piqûres à effectuer (que je me ferai moi-même). Un peu de courrier et au dodo ! Il s’agit d’être en forme demain. Vendredi 29 mars : Quittons FORT-LAMY vers midi en direction de FORT-ARCHAMBAULT (411 km). Pas de problème particulier et nous couchons au bord du Chari après nous y être baignés. Nuit délicieuse et sans moustiques.
Samedi 30 mars : Mick m’apporte le café à 7 h et semble être aux petits soins pour son coéquipier qui n’en menait pas large il y a 48 heures. Arrivons à BONGOR de bonne heure, au pays des Bananas, l’une des peuplades les plus primitives d’Afrique. C’est jour de marché dans ce petit village où hommes, femmes et enfants vivent entièrement nus. Curieusement, nous n’avons aucune difficulté à les photographier mais nous ne pouvons communiquer avec eux, leur langue nous étant inconnue. Tout le long de la piste, les gens nous font des signes joyeux. Traversons LAÏ et arrivons à GUIDARI. Mick tire un oiseau que nous ferons cuire à la broche et moi un lapin. Il y en a des quantités et la viande fraîche est assurée. Couchons en brousse sous les étoiles. Dimanche 31 mars : Nous avons quitté ALGER depuis un mois et avons vécu tellement de choses ! Réparons la 34ème et 35ème crevaison et traversons BOSSANGOA puis, BOSSEMBELE sur une piste en latérite dont la poussière rouge nous fait ressembler à des Sioux sur le sentier de la guerre. Petit détour pour voir les chutes de BOALI au pied desquelles nous bivouaquons autour d’un excellent civet de lapin. La brousse est dense et humide, infestée de moustiques.
Lundi 1er avril : Franchissons un cours d’eau sur un pont de troncs d’arbres qui s’écroulent au fur et à mesure de notre passage. Grosse frayeur. Arrivons à BANGUI la coquette qui porte bien son nom : jolis bungalows et maisons modernes très fleuries. Petite ville verdoyante qui s’étire au bord de l’Oubangui où naviguent de nombreux pêcheurs à bord de leurs longues pirogues. Nous nous baignons dans le fleuve et déjeunons sur la berge. Nous dormons ce soir sous une moustiquaire sur la piste de danse du KASAÏ, club européen ouvert à tous qui dispose d’une piscine et d’une douzaine de douches. Mardi 2 avril : Réparons notre 36ème crevaison et quittons BANGUI et son confort avec regret. Un rapport de la gendarmerie locale nous a confirmé qu’il y avait des anthropophages dans la banlieue de la ville. Bien que sévèrement punis par la loi, certains déterrent les morts après 3 jours et les dévorent. Incroyable au XXème siècle ! Prenons la direction de FORT SIBUT et y rencontrons un commerçant Grec en camion qui nous invite à partager son repas à l’ombre d’un manguier. Il nous explique qu’ici en République Centrafricaine, la mouche tsé-tsé interdit pratiquement l’élevage si florissant au Tchad. Et dire que les pâturages sont superbes ! Une violente tornade noie le moteur et nous arrête pendant une heure. Le soir nous
atteignons BAMBARI où nous couchons à la mission de N.D. des Victoires car l’humidité ne nous permet pas de dormir en brousse. Sommes chaleureusement accueillis par les Pères. Mercredi 3 avril : Prenons la direction de BANGASSOU, ville frontière avec le Congo ex Belge. Traversons un village en fête : c’est l’excision des filles qui atteignent l’âge de la puberté. Vêtues d’un simple pagne en raphia, elles dansent sur la place du village au milieu d’une foule en liesse. Les pauvres savent ce qui les attend mais c’est la coutume et pour elles un passage obligé. Arrivons à BANGASSOU vers 20 h 30. La situation politique du pays nous oblige à une certaine prudence, aussi privilégions nous les missions pour y passer la nuit. C’est à l’École Normale St Louis tenue par des Frères Canadiens que nous trouvons un accueil chaleureux. Nous couchons dans le réfectoire après avoir avalé une douzaine d’engoulevents qui, éblouis par les phares, s’écrasaient sur notre voiture. Jeudi 4 avril : Il faut traverser l’Oubangui pour entrer au Congo. Le bac ne dispose pas de batterie pour démarrer le moteur et le Frère Magloire, truculent Québécois, nous en prête une. Arrivés sur la berge, nous apercevons le bac sur l’autre rive. Nous démontons la batterie de la 2cv et je traverse en pirogue avec mes deux
batteries sous les bras. Une fois démarré, le bac traverse le fleuve et nous pouvons y charger la voiture et franchir l’Oubangui et pénétrer en République Démocratique du Congo. Ouf ! Il nous aura fallu deux bonnes heures ! Jolies petites cases qui ressemblent à nos maisonnettes flamandes, fleuries et proprettes. La Belgique est passée par ici ! Vers 14 h, même scénario pour traverser une rivière. C’est alors qu’un power-wagon piloté par un pasteur norvégien se présente pour traverser. Le Révérend Johannes HOLTE a l’habitude et a toujours avec lui des batteries de rechange. Il rejoint sa mission et nous la nôtre. En effet, le Frère Magloire nous a remis un mot à l’attention des Pères de Saint Gabriel au village de BONDO où nous arrivons après avoir occis cinq poulets imprudents. Les Pères sont belges et ont un accent que je connais bien. Repas plantureux et conversations passionnantes avant de regagner nos chambres avec de vrais lits et des draps blancs. Vendredi 5 avril : Café du jardin, avocats du jardin, bananes du jardin et du pain comme à Poperinge (kramik). Bénis soient les bons Pères. Le dernier bac avant le BURUNDI est à la sortie du village et nous y trouvons un power wagon de la Croix-Rouge piloté par un Suisse : Willy SCHMIDT et un Américain : Matthew BURLING membre de l’O.N.U. Comme nous, ils vont à
PAULIS (700 km). Ils nous font cadeau de deux pantalons, deux slips, deux maillots de corps et deux paires de Pataugas ! Merci la Croix Rouge ! Traversons BUTA et roulons jusqu’à BAMBILI. Mick est mal fichu et je conduis depuis ce matin. Grande fatigue. Installons la moustiquaire au pied d’un magnifique bougainvillier couleur feu. Avalons sandwiches et coca cola. Samedi 6 avril : Après PAULIS, nous roulons jusqu'à MUNGBERE où nous sommes arrêtés par une patrouille. Nous ressentons une certaine agressivité mais on nous laisse passer. Autre patrouille à ANDUDU où les choses se gâtent : on ne veut pas nous laisser passer et pour la première fois nous subissons la haine du Blanc. Des groupes se forment, très excités et nous devons contrôler nos nerfs pour éviter un désastre : ne pas parler, ne pas faire un geste, rester calme et poli. J’indique simplement que nous allons à la Mission et la réaction est immédiate : on nous laisse passer. Fort heureusement, les missionnaires imposent encore le respect par leur courage et leur abnégation. Par contre, les missions protestantes ont été délaissées, les Pasteurs craignant pour leurs familles. C’est d’ailleurs dans l’enceinte de l’une de ces missions abandonnées que nous trouvons une remise et un toit pour la nuit. Des feuilles de tabac
pendent encore au plafond et ont l’avantage d’éloigner les moustiques. Dimanche 7 avril : À N’DUYE, nous déjeunons avec le Père LONGO, prêtre du Sacré-Cœur et Supérieur de la Mission, un Italien volubile et très attachant (nous apprendrons son assassinat quelques mois plus tard) Le Père LONGO nous confie un message pour l’un de ses confrères, le Père TONEATO à la mission de MAMBASSA où nous arrivons dans un chaos indescriptible car nous n’avions pas vu une barrière de police, ce qui provoque la fureur de toute la population : «deux Blancs ont tenté de franchir la barrière de force» Nous frisons le drame et sommes dans nos petits souliers. Nous comparaissons devant un officier de l’immigration qui ne parle pas le français. Il examine nos passeports avec beaucoup de sérieux mais visiblement ne sait pas lire car nos visas ont expiré depuis belle lurette et il finit quand même par nous libérer (moyennant bakchich). Le Père TONEATO nous ouvre les bras : Ma che ! Bongiorno ! Un accent terrriblé et tcharrrmanté. Il nous raconte le pays, sa vie difficile dans ce contexte agité. Il a été emprisonné, torturé, humilié, mais il est resté, imposant finalement le respect par son courage et son dévouement. Nous sommes dans la région de l’ITURI, le pays des Pygmées et nous avons lu le livre de Colin
TURNBULL : «The Forest People». Nous tenons à voir de près ce peuple si particulier et nous enfonçons à une cinquantaine de km au cœur de la forêt équatoriale, le long de la rivière Ituri. La lumière peine à traverser la végétation et nous trouvons des petits hommes, armés d’arcs et de flèches, accompagnés de leurs femmes et enfants, blottis peureusement dans des huttes minuscules faites de feuilles de bananiers. Ils chassent, pêchent et vivent des fruits de la forêt, au jour le jour, sans se préoccuper du lendemain. Ils ont faim : ils coupent un bananier, prennent ce dont ils ont besoin, laissent le reste et vont plus loin. Il nous est difficile de faire la différence entre un adulte et un enfant tant ils sont petits. Avec beaucoup d’humour, le Père LONGO nous disait en les évoquant : «Autant baptiser une antilope» À noter quand même que les Pygmées parlent le swahili et qu’il est par conséquent possible de communiquer avec eux. Lundi 8 avril : Des membres de la congrégation des Petits Frères de Foucauld organisent une messe à laquelle nous assistons ainsi que ces petits êtres presque nus, qui nous fascinent. Malheureusement, l’alcool et la bière de banane ainsi que les maladies vénériennes (80% en sont atteints) font des ravages et ce petit peuple est sans doute appelé à disparaître.
Nous quittons l’ITURI pour entrer dans la province du KIVU. La forêt équatoriale fait place à une magnifique région montagneuse et la transition est brutale. Moyennant quelques cigarettes, nous trouvons avocats, ananas, goyaves, mangues, oranges, bananes, pommes lianes. Une épicerie tenue par un Grec nous permet de reconstituer nos stocks de vivres : lait en poudre, corned-beef et autres denrées indispensables. Tout est bon marché, compte tenu de l’inflation et nous en profitons. Le paysage est tellement beau que nous décidons de bivouaquer de bonne heure afin de ne pas rouler dans l’obscurité et manquer ainsi le spectacle. Il fait frais car nous sommes à 2.000 m d’altitude. Nous nous gavons de fruits. Mardi 9 avril : Lever à 5 h 30. J’allume un feu de bois car il fait froid, bien que nous soyons à 5 km de l’équateur. Que nous franchissons tôt. Photo pour immortaliser le passage de la ligne. Grimpons à 3.000 m et on se croirait dans les Alpes. Le Ruwenzori n’est pas loin et d’immenses montagnes se perdent dans le bleu de l’infini. Une patrouille de soldats nous arrêtent à l’entrée du parc Albert et fouillent notre voiture. Nous avions pris soin de démonter la carabine, dissimulée avec les piquets de tente et elle échappe à leur recherche. Nous passons. Peu après, nous cassons la triangulation qui retient le bras de suspension arrière droit. La voiture
traîne par terre : c’est sérieux. N’ayant pas le choix, nous décidons de continuer jusqu’à RUTSHURU en espérant y trouver un poste de soudure. Contraints de réduire considérablement notre vitesse, nous avons l’avantage de pouvoir admirer un troupeau d’une vingtaine d’éléphants, des antilopes, koudous et autres springboks, des centaines de buffles, des phacochères, des hippopotames, des singes et des quantités d’oiseaux. C’est fascinant et indescriptible de beauté. Nous mettrons 4 h pour faire 54 km et avons la chance de trouver un garagiste belge qui dispose d’un poste de soudure. Comme quoi il ne faut jamais douter même dans les situations les plus désespérées. Mercredi 10 avril : Attaquons la mécanique dès 7 h et à 17 h la réparation est terminée. La note de notre brave garagiste est symbolique et ne grève pas trop notre modeste budget. Toilette et lessive en petite tenue et nous partons dans la soirée pour GOMA. Le couvre-feu fixé à 15 h a été levé hier paraît-il. Entrons discrètement dans la ville où les policiers qui n’ont pas été payés depuis 5 mois se sont mis en grève. Allons directement à la mission car il n’est pas question de dormir en brousse, compte tenu des nombreuses exactions, vols, viols et arrestations dont on ne cesse de parler. Nous mettons notre voiture sous la protection de l’Évêché (l’Évêque est un Noir) et bavardons longuement avec les
Pères qui ne cachent pas leur inquiétude. Quant à nous, nous ne sommes pas rassurés du tout. Il est tard et j’ai sommeil. Ce soir au menu : quinine, vitamine, avocats, cornflakes, bananes, oranges, papayes et a nice cup of tea. Jeudi 11 avril : Assistons à la messe célébrée par Monseigneur qui vient nous saluer à la sortie et nous encourager. Prenons la direction de BUKAVU. Route épouvantable mais paysage grandiose. Sans aucun doute l’une des plus belles régions d’Afrique. Juste après le village de SAKE, nous rendons visite au marquis de ROCHEMONTEX qui représente la France à GOMA. Nos visas ont en effet expiré depuis longtemps et nous comptons sur lui pour essayer de régler le problème. Déjeunons chez lui avec sa femme (qui est aussi sa tante), dans un ranch de rêve au bord du lac KIVU. Plantations de café et élevage. De ROCHEMONTEX, vieille noblesse du Cantal est fier de ses origines, très sympathique mais complètement givré. Il a tué un soldat qui avait osé le maltraiter et on l’a enfermé dans un tonneau avant de lui pisser dessus, puis de lui défoncer la boîte crânienne et le jeter en prison où on l’a laissé moisir 4 mois. Il trouve encore cela «marrant». Il est petit et a la manie d’engueuler tout le monde de sa voix de stentor. Ici on l’appelle «MMatata iko», ce qui en swahili,
signifie : «Il y a du grabuge». Il nous emmène à un train d’enfer dans sa Volkswagen au risque de déraper dans le poto-poto et de plonger dans le lac 120 m plus bas. À coups de hurlements, de gesticulations et de grandes tapes dans le dos, il finit par obtenir du commissaire de police la prolongation de nos visas pour 24 h. Ce qui n’empêche pas notre marquis de nous emmener tout bonnement en République RWANDAISE et visiter KISENYI, charmante petite bourgade au bord du lac KIVU. Le sous-préfet nous délivre un laissez-passer qui nous permettra de circuler librement au Rwanda que nous comptons traverser dans quelques jours. Retournons à Goma en admirant les volcans NYIRAGONGO et KARISIMBI encore actifs et passons la nuit au ranch. Vendredi 12 avril : Quittons nos hôtes un rien originaux et prenons la direction de BUKAVU. Paysage enchanteur sur une très mauvaise route en corniche le long du lac Kivu. Franchissons un col à 3.044 m. Les roues patinent et nous faisons de terribles embardées dans le poto-poto au risque d’être précipités dans le lac à plus de 1.000 m en contrebas. Redescendons au niveau du lac dans lequel nous nous baignons. L’eau est fraîche mais limpide comme du cristal. À 35 km avant BUKAVU, nous trouvons une route en asphalte. Nous n’en avions pas vu depuis
KANO au Nigéria , à 3.000 km d’ici. Barrage de militaires avant d’entrer en ville. Il nous faut vider la voiture et ça n’est pas rien. Mais tout se passe bien. Pas pour longtemps hélas ! En effet, pour rejoindre USUMBURA, capitale du BURUNDI, il faut quitter le Congo, entrer au RWANDA, quitter le RWANDA pour re-rentrer au Congo que nous devons quitter à nouveau pour re-rentrer au RWANDA. Vous me suivez ? Donc, première frontière. Le douanier est du genre fouineur et nous fait tout déballer. Il finit par trouver la boîte de cartouches 5,5 et me demande ce que c’est. Avec un grand sourire, je réponds qu’il s’agit de pastilles pour la gorge mais visiblement il n’a pas le sens de l’humour. La suite se déroule dans un désordre indescriptible : la douane avertit la police, laquelle fait appel à l’armée. Des soldats armés de mitraillettes nous somment de vider la voiture et fouillent jusqu’à la moindre boîte d’allumettes. Assez décontracté, j’attends qu’ils trouvent notre carabine avec nos piquets de tente mais Mick finit par la leur livrer. Il y a bien 200 personnes autour de nous : policiers, douaniers, militaires, civils. On nous accuse d’espionnage d’abord (appareils de photos, caméra, magnétophone). Finalement, l’accusation est sans appel : nous sommes des mercenaires katangais. Preuve irréfutable : la cantine de Mick porte le numéro du Régiment du Capitaine auquel elle a appartenu (probablement en 14-18). Dans cette
même malle, une paire de rangers de parachutistes, des chaussettes kaki (cadeau de nos amis de la Croix-Rouge rencontrés plus tôt) et des gants de l’armée, souvenir du service militaire de Mick. Notre compte est bon et des soldats commencent à nous tabasser à coups de crosses. La découverte de deux poignards haoussas achetés à FORT-LAMY n’arrange pas la situation. L’agitation est à son comble, la frontière est bloquée et des dizaines de véhicules font la queue. Une voiture battant pavillon de l’O.N.U. s’arrête : Mr GAVIOLA, un Argentin, Chef de la Mission Civile au Congo intervient et obtient que nous soyons placés sous la protection de 2 soldats nigérians de l’O.N.U. qui ont pour mission de garder la porte du cachot où nous sommes enfermés pour la nuit. Allons-nous être fusillés ? Notre situation nous semble tellement rocambolesque que nous n’avons même pas peur. Samedi 13 avril : Nous nous préparons à comparaître devant nos juges et montons dans une voiture officielle qui nous conduit au commissariat de police où nous sommes priés d’attendre un long moment tandis que Mr GAVIOLA parlemente et finit par obtenir notre expulsion du territoire. Ouf ! Mais pas si simple car si cet ordre d’expulsion est impératif et immédiatement exécutoire, nous savons que
pour atteindre USUMBURA, capitale du Royaume du BURUNDI, il nous faut quitter le Congo, certes, mais entrer au RWANDA, re-rentrer au Congo et en ressortir pour parvenir enfin au BURUNDI. Remercions chaleureusement Mr GAVIOLA, rechargeons notre voiture avec ce que les Congolais ont eu la gentillesse de nous laisser et passons la frontière du RWANDA sans difficulté. Retrouvons la frontière du Congo après 25 km que nous franchissons sans problème majeur - et arrivons à la frontière suivante qui sépare le Congo du BURUNDI juste avant USUMBURA. Et tout recommence : mitraillettes, fusils, humiliation, coups de crosses, brutalités. La seule chose à faire : opposer le flegme, le mutisme et la force d’inertie afin de les déstabiliser. Et ça marche. Tandis qu’ils s’agitent autour de nous, nous chargeons tranquillement la voiture et démarrons subitement avant qu’ils aient eu le temps de réagir et fonçons vers le Burundi en essuyant tout de même quelques coups de feu fort mal ajustés. Comme les Burundais ne s’entendent guère avec leurs voisins d’en face, la barrière se lève pour nous laisser entrer. Nos nerfs ont été mis à rude épreuve et nous savourons cet instant et l’accueil que nous recevons dans ce petit pays que nous trouvons déjà fort sympathique. Mais nous subissons à présent le contrecoup de ce à quoi nous venons d’échapper et sommes
assommés par la fatigue et la tension nerveuse : un arrêt s’impose afin de récupérer. USUMBURA, la capitale, domine le lac TANGANYIKA (1.000 km de long) et nous y trouvons un coiffeur indien qui met un peu d’ordre dans notre coiffure hirsute et nous permet de nous détendre. Nous sommes presque présentables pour nous rendre chez l’Ambassadeur de France, dans une superbe résidence surplombant le lac Tanganyika. Mr Marc BARBIER nous convie à un cocktail lundi soir à l’Ambassade à l’occasion des fêtes de Pâques en présence des représentants des Corps Diplomatiques du Royaume. Une sérieuse lessive s’impose donc avant de jouir d’un repos réparateur dans une villa mise à notre disposition par un Gadzarts, Directeur de la SUCRAF. Dimanche 14 avril : Jour de Pâques. Visitons cette petite ville coquette peuplée principalement de TUTSIS, avant d’assister à la messe à la cathédrale. Les femmes sont belles, grandes et minces, les cheveux très courts, drapées dans des étoffes aux couleurs chatoyantes. Nous partons nous promener à 25 km de la ville sur la route d’ASTRIDA et piqueniquons devant un panorama magnifique : USUMBURA à 2.000 pieds en dessous dans la vallée, le lac Tanganyika qui s’étend comme une
mer à perte de vue, le Congo à droite, inquiétant et pour nous plein de bons et mauvais souvenirs. Lundi 15 avril : Grasse matinée car tout est fermé en ce Lundi de Pâques. Allons nous baigner dans le Tanganyika et rentrons nous changer avant de nous présenter à l’Ambassade. Son Excellence est assez détendue et nous parle de MWAMBUTSA IV, le roi du Burundi, personnage assez frivole et grand amateur de femmes européennes dont le fils, RWAGASORE a été assassiné dans une boîte de nuit par un franc-tireur grec pendu aussitôt. Le pays ayant besoin d’un libérateur au moment de l’indépendance, le fils fut élevé au rang de martyr. Soirée très mondaine avec baisemains et conversations aussi variées que passionnantes. Cela nous change de notre vie de sauvages. Mardi 16 et mercredi 17 avril 1963 : La voiture a besoin d’une sérieuse révision (la suspension droite est cassée) et nous sommes pris en charge par François FRITZ, directeur de la Compagnie Française de l’Afrique Occidentale (C.F.A.O) qui représente CITROËN. Tandis que les mécaniciens s’affairent autour de notre 2cv, nous allons visiter une mosquée iismaélienne où viennent prier les sujets de l’Aga Khan.
Nous sommes invités à dîner au Yacht Club dont les membres s’inquiètent de la montée des eaux du Tanganyika. Ce mercredi est consacré au repos, au rangement, au courrier et à la lessive. Jeudi 18 avril : Réveil à 4 h car la route d’ASTRIDA est fermée à 6 h pour cause de travaux. Sommes en pleine montagne et la voiture peine à grimper les côtes. Nous mettrons 12 h pour atteindre KIGALI distante de 280 km. Quittons le Burundi pour entrer au Rwanda, sans rencontrer de problème aux frontières. Avant ASTRIDA, nous visitons un petit musée qui renferme des merveilles de l’art tutsi, hutu et toua. Traversons ASTRIDA, jolie petite ville de style flamand (deux rues asphaltées !) et arrivons à KIGALI vers 19 h. Un policier à qui nous demandons si la guerre est finie au RWANDA, nous répond avec un brin d’humour «que les gens s’amusent encore un peu». Nous nous demandons si nous sommes bien dans la capitale du pays et penchons pour l’affirmative en apercevant quelques lumières. Nous demandons à un Européen étonné où se trouve le centre-ville et il nous répond : «Mais vous y êtes !» Nous faisons la connaissance de Jacques VIDOUDEZ. Un type formidable qui fait marcher le pays à lui tout seul : il dirige l’imprimerie du gouvernement qu’il a construit de ses propres
mains, imprime les textes de loi, est le seul au RWANDA qui fasse de la photo, qui sache réparer les machines à écrire, les appareils électriques, les montres, etc. Il est en relation avec Paris par Télex. Il est le fils du représentant des intérêts français qui avait tenté en vain d’intervenir alors que nous étions prisonniers des soldats congolais. Je me souviens très bien de ce Monsieur respectable qui essayait de s’interposer et que les soldats avaient brutalement repoussé. Il avait d’ailleurs informé son fils de cet incident par courrier, ignorant d’ailleurs que nous allions le rencontrer par la suite à KIGALI. Jacques VIDOUDEZ avait donc été informé par son père avant même de nous connaître et c’est avec un enthousiasme sans borne qu’il nous accueille. Naturellement, il met une villa à notre disposition juste en face de chez lui et nous nous écroulons, morts de sommeil, étant debout depuis 4 h du matin. Vendredi 19 avril : 9 h. Le soleil brille. Je prends une douche glacée et réveille Mick qui ronfle comme une locomotive. Traversons la rue et trouvons un boy qui a pour instruction de nous servir un copieux breakfast en l’absence de ses patrons déjà partis travailler. Nous retrouvons Jacques à son bureau. Il nous fait visiter son imprimerie et nous confie à Mr GUERINI, un Corse, membre de l’O.N.U., éminent
juriste conseiller au Ministère des Finances et à la Présidence de la République qui nous emmène visiter le quartier européen, la ville indigène et le quartier indien. Visitons ensuite les studios R.R.R. (Radio République Rwanda). Le soir, Jacques nous tire un certain nombre de photos d’identité car nous en faisons une grande consommation à chaque passage de frontière. Il nous fait cadeau d’un magnétophone qui remplacera celui qui nous a été barboté au Congo. Épuisé après tant d’émotions et d’activité, je m’endors sur une magnifique peau de léopard. Samedi 20 avril : Adieu à nos hôtes si sympathiques. Roulons toute la matinée dans un paysage plus vallonné que montagneux. Vers midi nous sommes au milieu du Parc de la KAGERA. Il y fait très chaud. De nombreux zèbres gambadent à notre gauche. Déjeunons dans les hautes herbes. Pas un arbre pour nous donner un peu d’ombre. Rejoignons une route goudronnée qui mène à M’BARARA en OUGANDA. N’oublions pas qu’il faut rouler à gauche. Ici, on se croirait à BOMBAY : des maisons de style indien, des femmes en sari, des Sikhs barbus en turban. De temps en temps un Africain qui semble déplacé dans ce décor oriental. Moyennant un shilling, nous dégustons des spécialités indiennes dans une petite
boutique avant de prendre la direction de KAMPALA sur une excellente route goudronnée Campons en brousse. Nombreux moustiques. Dimanche 21 avril : Arrivons à KAMPALA à 10 h et cherchons l’église. Une messe est bien affichée pour cette heure mais il n’y a personne : nous avons changé de fuseau horaire et avons omis de mettre nos montres à l’heure. L’office est terminé. Faisons la connaissance d’un Anglais marié à une Française qui a regagné l’Europe il y a 3 jours avec ses enfants. C’est donc très simplement que Kendal nous propose de loger chez lui pendant notre étape à KAMPALA. Lundi 22 avril : Notre séjour ici a été essentiellement orienté vers les contacts envers la communauté indienne et plus particulièrement la minorité ismaélienne qui y est très active et ceci fera l’objet d’un autre ouvrage ainsi qu’il a été précisé au début de ces carnets. Je me dois de rendre ici un hommage appuyé à tous ceux et celles qui ont eu la gentillesse de nous accueillir, de nous informer et de nous faire partager leurs joies, leur intimité et aussi leurs soucis au cours de notre approche de ce peuple originaire de l’Inde. Nombreux sont ceux qui nous confient des mots d’introduction auprès de personne de leurs familles ou de leur connaissances, messages qui
nous seront extrêmement précieux pour la suite de notre voyage. Mardi 23 avril : Nous sommes invités à une réception au Palais et sommes présentés à sa Majesté le KABAKA, roi du BOUGANDA avec qui nous avons un long entretien. Il semble très intéressé par notre périple à travers le continent africain. Prenons le thé en sa compagnie dans les jardins du Palais. Jeudi 25 avril : Quittons KAMPALA pour JINJA. Barrage sur le Nil. Passons à TORORO, puis à MBALE et prenons la Mountain Road pour contourner le Mount Elgon. Il pleut à torrents et à plusieurs reprises nous devons pousser la voiture qui peine à grimper. À SIPI, la route se transforme en un fleuve de boue collante. Nous sommes à près de 3.000 m d’altitude, les roues patinent dans cette gadoue, la voiture s’essouffle et nous n’en pouvons plus de pousser. Nous nous endormons comme des masses, recroquevillés sur nos sièges, frigorifiés. Vendredi 26 avril : Raides de froid et de courbatures. La pluie a cessé et la route semble plus praticable. Mais le moteur refuse de démarrer. Changeons les charbons de la génératrice, la bobine, les bougies, nettoyons le carburateur : rien ! Mick décide de partir à pied chercher de l’aide. Après avoir marché 16 miles,
il revient accompagné d’un Masaï qui, de toute évidence, n’a jamais vu une 2cv de sa vie. Je finis par la démarrer à coup de manivelle, moyennant un phare cassé et une douloureuse luxation du poignet. La charité chrétienne nous oblige à proposer à notre Masaï de l’emmener jusqu’au prochain village, mais il est terrorisé par les multiples embardées de la voiture dans la boue et nous le laissons à sa demande, au bord de la route, visiblement soulagé. Et nous entrons au KENYA, en franchissant une simple barrière gardée par un fonctionnaire bien sympathique. Passons la nuit sous un appentis qui nous abrite un peu de la pluie battante. Samedi 27 avril : Passons la matinée chez des «settlers» anglais qui possèdent un ranch immense et des centaines de bêtes. Ils nous font part de leur immense tristesse car ils sont obligés de quitter le pays à cause de l’instabilité politique. Le gouvernement va leur confisquer tous leurs biens. Même situation que nos «piedsnoirs» d’Algérie ! Dormons sous une pluie battante, relativement abrités sous l’auvent d’une station Shell. Dimanche 28 avril : Levés de bonne heure, nous allons voir les THOMSON FALLS. Ces chutes réputées sont en effet impressionnantes. Assistons ensuite à la messe
dans une charmante petite église en bois de style scandinave. Le sermon est en swahili. Une dame anglaise qui travaille à la radio locale nous interviewe. Rejoignons NANYUKI, au pied du Mont Kenya. Paysages splendides. Ranches immenses où paissent des milliers de bœufs. On se croirait au Texas, dans un décor de western. Un troupeau de 70 girafes traverse tranquillement la route devant nous. Il y en a autant à notre gauche, dans la plaine. Tous les «settlers» Kényans que nous avons rencontrés sont sur le point de tout abandonner. Beaucoup ont l’intention de s’établir en Afrique du Sud, persuadés qu’ils seront protégés par l’apartheid. Passons à NYERI où nous avalons une patate douce achetée toute cuite, accompagnée de champignons ramassés au ranch, traversons FORT HALL, THIKA et arrivons à NAIROBI dans l’obscurité et sous une pluie diluvienne. Beaucoup de lumières, de circulation, d’activité : La capitale du KENYA nous ouvre les bras, en dépit du temps épouvantable qu’il y fait ce soir. Le consulat étant évidemment fermé vu le jour et l’heure, je trouve l’adresse du consul dans un annuaire téléphonique et nous traversons la rue où se trouvent les bureaux du journal «The Daily Nation» en pleine activité. Nous sommes trempés, hirsutes et couverts de boue et notre entrée dans l’immeuble fait sensation : Photos,
interview et appel chez Mr SERVOISE, le consul, qui vient nous prendre dans une demi-heure : il a du courrier pour nous, une chambre, une invitation à dîner. Nous sommes un peu intimidés par cet accueil que nous étions loin d’imaginer. Madame SERVOISE nous montre nos chambres, superbes avec salle de bain, toilette etc. dans le plus pure style espagnol «Siglo de Oro». Nous la supplions de nous accorder 5 minutes pour nous décrasser et nous changer avant de descendre et de savourer avec nos hôtes un excellent whisky. Le dîner est délicieux et animé mais la fatigue finit par avoir le dessus et nos allons nous coucher. Lundi 29 avril : Un volumineux courrier nous attend au consulat. Parmi les mauvaises nouvelles notons que toutes nos photos envoyées en France pour y être développées sont ratées, notre cellule étant déréglée. La cata ! Afin de nous consoler, notre voiture est prise en charge par le directeur de chez Total. Cinq mécaniciens la démontent entièrement et font le maximum pour la remettre en état. Geste particulièrement apprécié car nos finances sont au plus bas et nous attendons toujours le versement de la bourse promise à Paris dans le cadre de notre voyage d’études. La ville est très animée : ravissantes petites Gujaratis en tunique et pantalon, Ismaéliennes et Pakistanaises en sari, d’autres très
européanisées, Sikhs barbus et enturbannés. Nous mangeons des spécialités indiennes très épicées dans un petit troquet. Mardi 30 avril : Les SERVOISE partent à ZANZIBAR et nous confient leur résidence. Nous ferons aujourd’hui la connaissance de Lutaf H. V. KESHAVJEE, un Ismaélien qui possède une blanchisserie et Glenn, sa fiancée «Kenya born» mais anglaise d’origine. Cette rencontre est importante car ils deviendront nos meilleurs amis au cours des nombreuses années qui vont suivre. Mercredi 1er mai : Comme beaucoup, Lutaf qui a appris le métier à Washington D. C. se pose des questions et envisage de s’expatrier en Allemagne, inquiet de voir le climat politique se détériorer. Nous sommes de plus en plus conscients du fossé qui existe entre la qualité de l’hospitalité africaine d’une part, et la haine que peut produire parfois la différence née de la religion ou de la culture qui empoisonne la cohabitation entre les différentes ethnies. «L’homme est un loup pour l’homme», disait je ne sais plus qui. Quoi qu’il en soit, nous passons beaucoup de temps à approfondir nos contacts dans cette ville où la communauté indienne semble majoritaire.
Samedi 4 mai : Visite d’une usine d’embouteillage de Pepsi Cola. C’est dans une usine de ce type que j’ai passé à la Martinique les 3 années précédant mon départ pour l’Afrique et je suis particulièrement intéressé. Les animaux de la brousse entourant la ville sont nombreux : gazelles, antilopes, zèbres, buffles, girafes, babouins, autruches, etc. Le soir, il arrive même que des lions entrent en ville ! Notre séjour à NAIROBI nous a permis d’entretenir des liens privilégiés avec de charmantes petites Indiennes de notre âge, mais notre vie privée n’offre pour le lecteur que vous êtes aucun intérêt. J’aurais simplement appris à mes dépens qu’il existe un lien entre certaines pilosités pubiennes et les lames de rasoir !! Nous rassemblons de nombreuses recommandations qui nous seront précieuses lors de notre séjour à DURBAN en Afrique du Sud. Dimanche 5 mai : Assistons à une messe de mariage dans une église fréquentée par les Goans, autre ethnie d’origine indo-portugaise. Et nous quittons NAIROBI après des adieux déchirants auprès de nos nombreux amis (et amies). Des milliers et des milliers d’animaux sauvages évoluent dans une immense plaine au pied du KILIMANDJARO. C’est féerique ! C’est grandiose ! Plantons la tente sur les flancs du Kilimandjaro dans une bananeraie par un magnifique clair de
lune (Kilimandjaro en swahili signifie «Montagne de la lune»). Un vieux rêve enfin réalisé : j’aurai vu les neiges du Kilimandjaro ! Lundi 6 mai : Des champs de sisal à perte de vue. Visitons une usine qui fabrique de la corde à partir de ce végétal (usine dirigée par un Indien). Avalons des bananes (flambées au cognac !) et des œufs sur le plat. Nous entamons la descente vers le TANGANYIKA et l’Océan Indien et il fait plus chaud. Nombreux cocotiers. Plantons la tente 10 miles avant MOROGORO. L’endroit est charmant mais infesté de moustiques. Un tam-tam ne cesse de battre à proximité : le téléphone local, sans doute, qui rythme notre premier sommeil. Mardi 7 mai : 200 km d’asphalte pour arriver à DAR ES SALAM vers 11 h. Un délice avant de découvrir l’Océan Indien. Quel contraste ! La ville est nettement arabe. Allons à l’Ambassade de France où nous sommes mal reçus. Qu’importe, nous ne devons rien, ni à l’Ambassadeur, ni à son personnel. La journée a mal commencé et ça continue : il pleut à torrents et Mick perd ses lunettes. Il a pensé heureusement à emporter une vieille paire de rechange. Nous consacrons l’après-midi à la mécanique et mangeons dans un petit restaurant indien avant de planter la tente au bord de l’océan. Il parait
qu’il y a des requins mais cela ne nous empêche pas de prendre un bon bain. Jeudi 9 mai : Notre petit coin est si beau que nous y passons deux jours, à nous dorer au soleil et à nous baigner. J’ai l’impression de me retrouver aux Antilles. C’est avec regret que nous plions la tente mais nous sommes attendus dans des familles indiennes avec lesquelles nous aurons des contacts passionnants. Rencontrons un marin du s/s «Anadir», des Messageries Maritimes de Dunkerque qui a transporté depuis La Réunion jusqu'à Dar-esSalam ces mêmes Réunionnais et leur 2cv, rencontrés le 11 mars au nord de Tamanrasset. Quelle coïncidence ! Un Anglais, genre vieux pirate des Caraïbes, tanné par le soleil, barbu et fier de l’anneau d’or qui lui perce l’oreille gauche, accepte de nous prendre à bord de son vieux schooner pompeusement baptisé «Royal Sovereign» pour la somme non moins royale de «forty Bobs». Quatre passagers dont deux Arabes et une centaine de chèvres qui émettent une odeur musquée des plus désagréables. Cap sur ZANZIBAR. La mer est forte, la nuit tombe et la forte houle a vite raison de cinq bestioles qui rendent l’âme, écrasées par leurs congénères. Mouillons devant l’île de 0 h 30 à 7 h 00 du matin. La pluie se met de la partie et la barre, déverrouillée se met à tourner comme une folle
avec un bruit infernal au-dessus de la tête de Mick au risque de la faire éclater comme un coco sec ! Vendredi 10 mai : Accostons au milieu des Boutres et des Dhows, embarcations si caractéristiques de ZANZIBAR. Ce qui frappe en débarquant, c’est cet admirable mélange de senteurs d’épices, de fleurs et de clous de girofle (ZANZIBAR en est le premier producteur mondial). La ville est très orientale : des centaines de petites boutiques où l’on trouve un peu de tout : fruits, épices, tissus bariolés, pâtisseries, boissons. Les portraits du Sultan voisinent avec ceux de Nasser, de Jomo Kenyatta, de Gandhi, de Nehru, du Pape et de la Reine Elisabeth. Des ruelles si étroites qu’on ne peut marcher à deux de front. Notre séjour à Zanzibar est riche des nombreux contacts que nous avons avec les responsables des différentes minorités (Pakistanais, Hindous, Ismaéliens, Goans) et nous nous imprégnons de leurs différentes cultures. Lundi 13 mai : Nous quittons cette merveilleuse petite île de l’Océan Indien à bord d’un dhow censé nous ramener à DAR-es-SALAM : une embarcation de 8 à 9 mètres, croulante et puante, moisie jusqu’à la quille, non pontée, le plat-bord au ras de l’eau. Nous sommes 16 à
bord, 6 membres d’équipage et 10 passagers. La voile est hissée et nous mettons le cap sur le continent sous un magnifique coucher de soleil. Nous ne portons qu’une chemisette et la nuit est plus que fraîche. À 2 h du matin, on nous débarque sur une plage qu’il faut rejoindre avec de l’eau jusqu’au cou. Pratique avec un sac et des appareils de photo ! Nous sommes à 300 m du rivage. On nous fait comprendre que nous sommes à BAGAMOYO et que nous devons nous débrouiller pour rejoindre D-e-S. La seule façon d’échapper aux nuées de moustiques est de courir sur la plage, ce que nous faisons pendant 5 heures avant d’allumer un feu sous les cocotiers alors que le soleil se lève. Nous sommes frigorifiés et au bord de l’épuisement. Finissons par trouver un car poussif qui nous ramène enfin à DAR-es-SALAM où nous retrouvons et nos amis et notre 2cv. Mercredi 15 mai : Adieu Farida, Zubeïda, Zorine, Fadila, Chirine, Djamila que nous remercions chaleureusement, la gorge serrée. Adieu DAR-esSALAM, «Maison de la Paix», ville si accueillante. Roulons toute la journée sur une piste poussiéreuse avant de tomber en panne dans l’obscurité Démontons le démarreur à la clarté d’une bougie mais sans succès. Des centaines de babouins se chamaillent et hurlent autour de nous. Nous décidons de bivouaquer. D’après nos
estimations, nous devons être entre MISUMI et KYSANGA. Jeudi 16 mai : Démarrons à la manivelle et partons en direction d’IRINGA où nous trouvons un petit garagiste Sikh très sympathique (un sympa Sikh en quelque sorte !) qui nous aide à réparer. Dormons au milieu d’un champ de cailloux peu confortable, entre MALANGALI et MAKUMBAKO, à 127 miles de MBEYA. Nous avons froid. Vendredi 17 mai : Je m’éveille assez mal en point : depuis deux jours, j’éprouve une certaine gêne pour parler et ce matin j’ai le côté gauche du visage totalement paralysé. Je suis inquiet et j’ai hâte de trouver un médecin. Que je trouve à la mission Baptiste de MBEYA. Il est américain et diagnostique une simple névralgie faciale qui me rassure. À TUDUMA, nous entrons à 18 h en Rhodésie du Nord. “Welcome to the Federation of Rhodesia & Nyasaland “. Samedi 18 mai : La route est désespérément rectiligne et monotone. Un arrêt s’impose pour rompre l’ennui qui nous gagne et après avoir jeté un coup d’œil au compteur qui affiche 55.555 km, nous trouvons le prétexte pour faire une pause et célébrer l’évènement en buvant une solide rasade de cognac *** et faire un rapide
calcul : cette chère Madame BLOUZARD ayant utilisé sa voiture pendant 9.813 km, nous avons pour ce qui nous concerne effectué 45.742 km depuis notre départ. Mais quels kilomètres ! Si la pauvre dame voyait sa voiture ! Et cela fait 79 jours que nous avons quitté Alger !
«L’Homme a inventé la montre mais Dieu a inventé le temps» (proverbe africain) La nuit est tombée lorsque nous arrivons aux chutes de KUNDALILA que nous entendons sans les voir ; je suis nus pieds en descendant de la voiture et manque de marcher sur un serpent qui ne semble pas apprécier et me tire sa langue fourchue. Plantons la tente et allumons un feu de bois, rassurés par une famille anglaise qui s’installe à 20 yards de nous. Pat et Ennie BROPPHY, leur fille Kathy (17 ans) et son frère Jack (13 ans). Ils sont de CHINGOLA dans le Copper Belt. Dimanche 19 mai : Allons voir les chutes en compagnie de nos voisins qui ne rentrent que demain à CHINGOLA et qui nous proposent très simplement de demander à leur voisin la clé de chez eux pour que nous puissions y loger en les
attendant. Et dire qu’ils ne nous connaissaient même pas la veille ! Faisons une lessive au pied des chutes et ça n’est pas du luxe car nous n’avons plus rien de propre. Route toujours monotone et poussiéreuse. Avalons un morceau vers MKUCHI et arrivons à NDOLA au soleil couchant. Nous sommes dans le Copper Belt. Les vitrines des boutiques offrent une quantité d’objets en cuivre. Des Noirs en casquettes et vestes de cuir se promènent dans les rues de cette petite ville qui a un petit air américain. Impossible de faire du feu tant l’herbe est haute et sèche : on risquerait de provoquer un incendie. On se couche, le ventre vide en dehors de la ville. Lundi 20 mai : Prenons la direction de KITWE en suivant la boucle du Copper Belt : LUANSHYA, ROAN ANTELOPE. Ce fut ici non pas la ruée vers l’or mais la ruée vers le cuivre qui a fait la richesse de tout un pays. Nous trouvons un type sympa qui nous vend une batterie d’occasion pour 1 £ et 15 shillings car la nôtre a rendu l’âme et nous devons utiliser la manivelle depuis un bon moment pour démarrer. Vers 18 h, nous arrivons à CHINGOLA où nous dînons chez Kelvin O’Connor, un Irlandais ami des Brophy qui a la clé de leur maison mais finalement nous dormons sur le tapis de Kelvin.
Mardi 21 mai : Les Brophy sont rentrés tard durant la nuit et insistent pour que nous nous installions chez eux. Enid lave et repasse tout notre linge avec une gentillesse et une adorable spontanéité. Nous allégeons la 2cv car demain nous voulons aller au KATANGA. Repos en famille. Mercredi 22 mai : Partons de bonne heure et à 9 h nous entrons à nouveau au Congo, dans la province du KATANGA. Il y a un mois exactement, nous étions prisonniers dans ce même Congo qui nous expulsait avec perte et fracas. ELYSABETHVILLE : une grande cité qui se meurt. De grands magasins où l’on ne trouve plus rien, des étalages qui proposent quelques boîtes de sardines, cinq ou six bouteilles d’huile et une demi-douzaine de serviettes de toilette. Le franc congolais ne vaut plus rien et nous trouvons de l’essence à 20 centimes le litre, une aubaine pour notre maigre budget. Un Indien nous vend une douzaine de boîtes de conserve au marché noir. Tout est rationné et les gens doivent donner des tickets pour tout. Écrivons quelques cartes postales qui n’arriveront probablement jamais à destination. Une immense poste où sommeille un employé qui ne croit plus en rien. Tout semble abandonné, vitrines brisées, impacts de balles sur les murs, quelques Européens qui errent à la recherche de quelque chose à se mettre sous la
dent et des Noirs au volant de grosses voitures américaines rose bonbon ou jaune citron : Vive l’indépendance ! Nous quittons E’VILLE complètement déprimés. Mick a une migraine épouvantable et en arrivant à CHINGOLA, je lui sers un drink de ma fabrication : aspirine, magnésie + 2 où 3 trucs inconnus que je trouve au fond de notre pharmacie. Le tout bien agité et dilué dans un verre d’eau. C’est radical : il s’endort comme une marmotte. D’autres ennuis mécaniques nous retardent : boulons de roue sectionnés, canalisation de frein Lockheed endommagée. À 19 h,, nous faisons nos adieux à cette si agréable famille. La Croix du Sud brille dans le ciel juste devant nous au bout de la route qui nous conduit à KITWE. Les freins défectueux rendent la conduite périlleuse et nous plantons la tente à BROKEN HILL. La nuit est glaciale et je dors très peu. Samedi 25 mai : Prenons la direction de LUSAKA, capitale de la Rhodésie du Nord. Nous allons à une adresse que nous avaient donnée les FROST en panne au milieu du Sahara mais personne n’a eu de leurs nouvelles et ceci est inquiétant. Quittons la ville en direction du KARIBA DAM, un barrage qui retient un immense lac artificiel. Je suis obligé de freiner dans une pente à pic et le seul frein qui nous reste se met à fumer en
dégageant une odeur inquiétante. Assez pour aujourd’hui : nous installons la tente au bord du lac qui s’étend 400 m plus bas. Dimanche 26 mai : Messe avec sermon en anglais dans le petit village de KARIBA, suivie de la visite du barrage sur le Zambèze, à l’origine de cet immense plan d’eau dont on ne voit pas la rive opposée. Il faudra 3 ans pour que le niveau atteigne sa hauteur normale. Avons hâte d’atteindre SALISBURY distant de 300 miles pour réparer notre système de freins qui nous oblige à une conduite périlleuse. Des dizaines de babouins dont certains, plus agressifs, nous jettent des pierres du haut de la falaise. Entrons le soir dans SALISBURY, capitale de la Rhodésie du Sud : gratte-ciels, enseignes lumineuses, feux de circulation : la grande ville très européenne. Il fait froid et le thermomètre doit avoisiner le zéro degré. Plantons la tente en brousse, à proximité de la ville. Lundi 27 mai : Voyons Mr DESPARMET, le Consul Général avec qui nous sympathisons immédiatement : il a fait le rallye Alger - Le Cap dans sa jeunesse. Il met à notre disposition une tente américaine confortable dans le parc de la résidence consulaire, ainsi qu’un garage parfaitement équipé et nous déposons le moteur pour une
révision complète : boîte de vitesse, embrayage, pistons, rodage de soupapes, système électrique, freins, etc. Notre consul n’est pas avare de ses conseils et il est ravi car cela lui rappelle le bon vieux temps de sa traversée du Sahara. Mardi 28 mai : La journée est essentiellement consacrée à la mécanique et nous sommes dans le cambouis jusqu’au cou. Mercredi 29 mai : Cecil HARPER un Anglais, spécialiste Citroën vient nous voir et nous prête ses outils personnels. Autre journée dédiée à la mécanique. Jeudi 30 mai : Mécanique toute la journée. À 18 h nous serrons le dernier boulon lorsque Cecil arrive. Impossible de démarrer. Notre ami nous fait un réglage minutieux : platinées, électrodes bougies, calage, etc. Rien ! À 21 h, il donne l’ordre de démonter les cylindres. M…. ! Tandis que Cecil emmène Mick en ville chez un ami à la recherche de segments de pistons, le consul et sa fille Janet installent un puissant projecteur et nous démontons une fois de plus toute la culbuterie. L’ami de Cecil est en vacances. Notre consul nous retient tous trois à dîner et ouvre une bouteille de Châteauneuf du Pape pour nous remonter le moral : il téléphonera demain à Johannesburg pour commander les pièces.
Vendredi 31 mai : Mr DESPARMET arrive avec de mauvaises nouvelles : JO’BURG célèbre le Republic Day et tout est fermé de même que samedi et dimanche ainsi que lundi (Pentecôte). Mais notre formidable consul est débrouillard : il téléphone à son homologue, le consul de France à LOURENÇO MARQUES au Mozambique qui expédie subito les pièces demandées. Elles peuvent être ici dès demain. La voiture étant immobilisée, nous empruntons les vélos du cuisinier et du jardinier et partons au village distant de 5 miles. Par malheur, un pneu en mauvais état finit par crever et nous sommes évidemment au point le plus éloigné de notre résidence. C’est en poussant nos bécanes que nous rentrons dans l’obscurité. Notre consul nous remet du courrier de France qui a mis 40 jours pour arriver jusqu’ici en passant par FORT-LAMY, NAIROBI et LUSAKA! Samedi 1er juin : Trois mois, jour pour jour que nous avons quitté Alger ! Cecil nous emmène visiter des endroits intéressants tels que le lac Mc Ilwaine, les Balancing Rocks et des cavernes qui abritent des peintures rupestres faites il y a très longtemps par des Bushmen. Le soir, nous allons voir un film dans un drive-in : sans quitter la voiture, on prend les commandes et on dîne en regardant la séance, confortablement installés dans la DS 19
de notre ami Cecil. Rentrons «chez nous» à GREENDALE à 2 h du matin. Dimanche 2 juin : Le brave Cecil est passé à l’aéroport et rapporte les pièces arrivées de LOURENÇO-MARQUES. Tant pis pour la messe : on remonte le moteur qui tourne enfin comme une horloge. Nous chargeons un minimum de bagages et laissons le reste car nous voulons partir tôt pour un tour de 1.500 miles à travers la Rhodésie du Sud (ZIMBABWE, KYLE DAM, BULAWAYO et les Chutes Victoria) Lundi 3 juin : Journée sans problème le long d’une strip road si caractéristique de ce pays (deux étroites bandes d’asphalte sur lesquelles il faut rouler à cheval et se déporter lors d’un croisement avec un autre véhicule). Nous assistons le soir à un magnifique coucher de soleil au bord du lac KYLE au bord duquel nous plantons la tente. Mardi 4 juin : Visitons les fameuses ruines de ZIMBABWE, vestiges d’une ancienne civilisation disparue. Du sommet de l’acropole, on domine toute la plaine. Curieuses ruines en vérité. Prenons la direction de BULAWAYO à travers un paysage qui abrite des ranchs où paissent d’immenses troupeaux. À gauche et à droite de la strip road, les noms des propriétés et des
settlers. C’est la Rhodésie telle que je l’imaginais dans un ouvrage qui détaillait la vie de la fille du Comte de Paris et de son farmer de mari qui s’y étaient installés. BULAWAYO : une ville immense. Beaucoup d’Européens, quelques Noirs. Mr DESPARMET nos a recommandés auprès du Consul Honoraire de France, un richissime Écossais qui a fait fortune dans le bétail et à qui nous téléphonons «O. K. Do’nt move, I’ll be there in a few minutes». Il arrive au volant d’un énorme station-wagon. La soixantaine, veste cintrée avec des soufflets dans le dos, chemise à carreaux, nœud papillon, petit chapeau rond à carreaux, monocle, la trogne épanouie qui laisse deviner son goût immodéré pour le whisky. Je monte avec lui et Mick suit en 2cv «Fortune Gate», sa propriété est à 4 miles de la ville. Jamais de ma vie je n’ai vu une telle demeure, même dans mes rêves les plus fous. : Plusieurs corps de bâtiments, tout en pierre, reliés entre eux par des escaliers croulant sous les bougainvilliers, des bassins, des jets d’eau, on se croirait à Hollywood. Un drapeau Français - en berne car Sa Sainteté le Pape Jean XXIII vient de mourir - est hissé à mi- mat sur l’une des tours. Un butler très stylé se précipite pour prendre nos bagages. Jim GILCHRIST insiste pour que nous partagions son dîner et met une chambre à notre disposition. Nous pénétrons dans un salon immense au bout duquel j’aperçois Missis GILCHRIST qui s’avance
vers nous. Sa Seigneurerie effectue la moitié du chemin et moi l’autre et je termine par un plongeon et un baisemain vachement étudié, très Frenchie, qui laisse Mick complètement éberlué. Le butler nous sert un excellent Scotch autour de la cheminée monumentale et nous bavardons avec notre hôte, grand admirateur et ami de la France. Nous passons à table, et je regrette de n’avoir pas un téléphone pour converser avec Jimmy et sa très charmante épouse, perdus l’un et l’autre aux deux extrémités de l’immense table : Saumon rose sur lit de tomates et laitue, potage, pigeonneau, salade de fruits à la crème fraîche. Vin doux de Porto, blanc sec de Jerez et une vieille bouteille de Saint-Emilion. Pour faire passer le tout, un excellent Cognac dans un grand verre ballon chambré au coin de la cheminée. Nous sommes bien aises de rejoindre une ravissante chambre de jeune fille toute bleue meublée de deux lits Empire, jouxtant une luxueuse salle de bain que je m’empresse d’utiliser avant de me glisser dans des draps blancs. Good night Your Highness ! Mercredi 5 juin : 8 h : Le butler frappe à la porte et nous apporte le petit déjeuner au lit. Non mais ! Toasts, butter, honey, jam, coffee. Où donc est la brousse ? Partons pour la journée avec promesse de revenir ce soir. Direction : le MATOPOS, où nous
pouvons admirer de superbes peintures préhistoriques dans des cavernes où vivaient autrefois des Bushmen. De nombreux Balancing rocks, ces curieux rochers en équilibre. C’est par ici que fut articulée par Henry Morton STANLEY la question devenue célèbre «Doctor LIVINGSTONE, I presume ?» La sépulture du Dr David LIVINGSTONE domine tout le MATOPOS et nous nous y recueillons un instant. Non loin, un monument commémore la révolte des Matabele. Retrouvons notre «château», accueillis par l’ineffable butler qui nous confirme que nos hôtes sont de sortie, invités chez le Consul du Portugal. Bain chaud, légère collation et au lit, la tête pleine des merveilles de cette journée passionnante. Jeudi 6 juin : Pan pan ! 8 h pétante. «Good morning gentlemen”. Le butler nous apporte le breakfast. On s’habitue vite à la vie de château. Bain chaud avant de retrouver nos hôtes dans le grand salon. Nous les quittons après avoir signé le livre d’or et non sans regrets. Allons nous présenter au Consul du Portugal, Mr PEREIRA, très aimable et qui parle français. Il nous offre 2 bouteilles de Porto, plusieurs livres de grande valeur et une lettre officielle d’introduction auprès des Autorités du MOZAMBIQUE
Vers 17 h, nous arrivons chez les VAN WYK, amis de Jimmy, des Sud-Africains établis en Rhodésie depuis 6 ans et qui possèdent un ranch de 93.000 acres. Il faut savoir que le record dans ce pays est un ranch de 300.000 hectares ! Ils nous invitent à dîner et à passer la nuit sous leur toit. Repas plantureux à base de «sable» (prononcer : saï bel), une grande gazelle qui pullule sur les terres. Vendredi 7 juin : Des côtelettes de gazelle au petit déjeuner avalé en hâte car nous sommes attendus par le frère de notre hôte pour une visite du ranch qui durera toute la journée. Il faut préciser que la propriété mesure 20 miles par 17 ! Une quarantaine de taureaux, 2.000 bœufs et 600 vaches. Partout des gazelles, des impalas. Nous tirons des crocodiles, nombreux dans les cours d’eau. VAN WYK a tué 4 lions l’année dernière et un cette année. La femme d’Andrew VAN WYK nous sert un goûter : lait frais, pain beurré et biltong (viande séchée d’impala). Le soir nous réunit autour de la table familiale : les grands-parents, le jeune ménage et leurs 3 enfants (11, 9 et 4 ans). Ils parlent afrikaans, une langue qui se rapproche du flamand, mais aussi l’anglais, fort heureusement pour nous.
Samedi 8 juin : Nice cup of tea in bed apportée par Andrew, suivie d’un breakfast en famille (porridge de mil et viande de bushbok). Le grand père tient à nous offrir des fruits du jardin qu’il cultive avec amour et nous partons avec la voiture chargée de bananes, goyaves, oranges, citrons, avocats et pamplemousses. Andrew nous donne une énorme quantité de biltong, ce qui nous assure de la viande pour 3 semaines. Prenons la direction de WANKIE, important centre charbonnier que nous traversons rapidement avant d’apercevoir au loin un panache de fumée blanche : en réalité, il s’agit de la vapeur d’eau des chutes Victoria, un nuage qui s’élève à des centaines de mètres. Le bruit devient assourdissant. C’est fantastique. Nous sommes trempés par les embruns du Zambèze en furie. Nous prenons quand même la décision de camper aux abords des chutes, malgré le bruit et les cris des nombreux babouins qui se disputent alentour. Mais c’est la pleine lune et il fait clair comme en plein jour. À minuit, nous admirons un magnifique arc en ciel. On croit rêver ! Dimanche 9 juin : De braves gens nous disent qu’il n’est pas prudent de camper ici. La région est infestée de lions et les éléphants viennent se baigner au bord du fleuve. S’ils savaient que
c’est la 99ème nuit que nous couchons en brousse à la belle étoile ! Nous passons la journée au bord des chutes et du Zambèze. La vapeur d’eau nous oblige à protéger caméra et appareils de photo dans des sacs plastique. Nous sommes trempés mais abasourdis par le spectacle et les ébats d’un énorme crocodile. Quittons cet endroit fantastique en direction de PEMBA. Un policier nous arrête et nous explique qu’un Noir vient de se faire écraser par un chauffard qui a pris la fuite. Apprenant que nous venons de France, il devient très aimable et nous indique un motel où nous pouvons passer la nuit. Mais notre religion ne nous permettant pas un tel écart vis-à-vis de nos finances, nous campons à 18 miles avant PEMBA. Lundi 10 juin : Nous franchissons le Zambèze sur le Ottobeitbridge qui porte le nom de son constructeur et qui marque la frontière entre la Rhodésie du Sud (d’où nous venons) et la Rhodésie du Nord (où nous retournons). Nous voulons être à SALISBURY avant la nuit car la direction vibre terriblement et nous devons envisager une autre journée de mécanique. À 16 h, notre compteur indique le kilomètre 60.000 et pour fêter l’évènement, nous nous offrons une bonne rasade de cet excellent Porto offert par le Consul du Portugal à BULAWAYO. Un rapide calcul nous apprend que nous avons fait 20.187
km depuis Alger que nous avons quitté il y a 102 jours. Et nous ne sommes pas au bout de nos peines ! Quoiqu’il en soit, le nectar portugais nous donne des ailes pour boucler 640 km dans la journée avant de rejoindre SALISBURY vers 20 h, raconter notre périple à Mr DESPARMET et rejoindre enfin notre tente et nos matelas gonflables dans le parc de la résidence. Mardi 11 juin : De bonnes nouvelles nous attendent au Consulat de France : une lettre de Maman qui aura mis 2 mois pour me parvenir et un mandat du C.I.R.E.C.T, l’organisme pour lequel nous étudions le problème des minorités indiennes. Il était temps car nous n’avions plus un peso ! Allons au Consulat du Portugal pour demander nos visas pour le MOZAMBIQUE et passons la journée à régler quantité de questions administratives et à faire du courrier. Notre ami Nagar, un Indien directeur d’un pressing, nous avait proposé de nettoyer nos costumes que nous passons récupérer car nous sommes conviés ce soir à une réception chez notre Consul. Ce dernier, son épouse et leur fille Jeannette (très mignonne) n’en reviennent pas de nous voir si élégants, tant ils sont habitués à nous voir crasseux et couverts de cambouis ! Nous bavardons avec le Consul de Belgique, celui du Danemark et surtout avec le High
Commissionner des Indes, particulièrement intéressé par le but de notre voyage. Les derniers invités partis, notre tente n’est qu’à 50 mètres mais nous n’avons pas envie de dormir et décidons d’aller faire un tour en ville. Nous y rencontrons deux charmantes petites Noires qui nous prouvent que la ségrégation ici ne s’applique pas toujours de manière autoritaire et qui m’obligent à... censurer la suite de nos activités nocturnes. Jeudi 13 juin : Réveil difficile mais il n’est pas question de flemmarder : Le High Commissionner a déjà pris pour nous quantité de rendez-vous et nous prévoyons un bon nombre d’interviews au sein de la communauté indienne. Il nous est quand même possible de rendre visite à notre ami Cecil Harper, cloué au lit avec une bonne grippe. Passons la soirée au Youth Indian Club en buvant moult tasses de thé (ils ne boivent jamais d’alcool) et rentrons tard Vendredi 14 juin : Levés de bonne heure, nous attaquons la révision de notre direction et avons la surprise de voir arriver Cecil, tremblant de fièvre mais qui tient absolument à nous aider. Ses connaissances en mécanique nous sont extrêmement précieuses. Nos amis NAGAR nous emmènent au restaurant le soir, puis à un drive-in où l’on projette
«Babette goes to war», l’un des meilleurs navets de Brigitte Bardot. Samedi 15 juin : Aujourd’hui, j’ai 26 ans. Mes jeunes années passent bien rapidement mais je me sens privilégié de les vivre de manière si intense et enrichissante. À 14 h, la voiture est prête et Cecil nous fait ses dernières recommandations : il nous faudra encore une fois déposer le moteur à BEIRA pour changer une pièce introuvable ici. Et nous lui faisons nos adieux avec promesse de se revoir en Europe (ce qui se fera d’ailleurs quelques mois plus tard). Dimanche 16 juin : Mr DESPARMET nous fait cadeau de 30 £, une fortune pour nous (aide du Gouvernement aux Mercenaires Katangais, nous dit-il !). De plus, il nous alloue 50 litres d’essence aux frais du Consulat. Le brave homme a presque la larme à l’œil en nous serrant la main. Assistons à la messe avant de faire le tour de nos amis indiens pour prendre congé et prendre la direction d’UMTALI et monter vers INIANGA où la nuit nous surprend. Il fait un froid de canard et nous avons beaucoup de difficulté à allumer un feu tant le bois est humide. Nous nous enfilons dans nos sacs de couchage avec une bouteille thermos et du thé chaud pour la nuit. Brrrrr !
Lundi 17 juin : J’ouvre un œil à 7 h : tout est dans le coton. Nos duvets sont trempés et nous transis. Rejoignons INYANGA VILLAGE, PUNGWE GORGES (impressionnantes), MTAZARI FALLS et enfin UMTALI juste avant la fermeture de la poste d’où j’expédie nos négatifs photos à mon frère Bruno en France. Nous campons le soir au bord de la rivière SABI, près du Birchenough Bridge et son immense arche suspendue. Nous sommes plus bas que la veille et le froid y est moins vif. Mardi 18 juin : Attaquons les Chimanimani Mountains. La route devient plus difficile jusqu’à CHIPINGA. Le MOZAMBIQUE est sur notre droite et nous longeons la frontière jusqu'à CASCHEL où nous liquidons notre monnaie rhodésienne chez un commerçant grec avant de descendre vers le poste de douane. Grands dieux ! De ma vie je n’ai vu une route aussi épouvantable. Un véritable enfer ! Des trous, des roches énormes, des pentes si abruptes qu’il nous serait impossible de les remonter s’il nous fallait rebrousser chemin. Après avoir parcouru 5 miles dans des conditions à peine imaginables, nous parvenons au MOZAMBIQUE où les douaniers qui n’ont jamais vu de voiture française, nous retiennent pendant deux heures à tout examiner et à nous chercher des noises. Comme nos visas sont en règle, ils ne peuvent que nous libérer. Le coin est désert, le chemin épouvantable et avant MAVITA, une
rivière nous arrête : pas de pont pour traverser. Il faut passer : le moteur trempe dans l’eau mais nous parvenons miraculeusement à nous hisser sur l’autre rive presque à pic. Cette 2cv nous étonnera toujours ! L’obscurité nous surprend en pleine brousse et nous sautons de roche en roche, tombons dans des fondrières, glissons, poussons, ahanons, repartons et nous perdons avant d’apercevoir de la lumière : c’est MAVITA (2 maisons !). Un coloured nous redonne le cap et nous repartons sur un chemin un peu plus praticable. Des jeunes Portugais nous proposent de partager leur repas autour d’un feu de bois. Agorra fallamos portugues. Comme par miracle une bouteille de Vinho Vermelho do Portugal apparaît et nous passons une veillée sympathique avant de nous glisser, épuisés, dans nos duvets. Mercredi 19 juin : Traversons une région assez bien cultivée. Rien à voir avec les immenses ranchs de la Rhodésie. Ici, des petites fermes genre colonisacao qui ressemblent plus a nos mas provençaux. Remontons vers le nord pour atteindre VILA PERY, petite ville plutôt coquette. On se sent en pays latin : des gens en terrasses, le verbe haut, parlant avec les mains, contrairement aux Anglo-saxons. Prenons la direction de BEIRA, via GONDOLA, VILA MACHADO, MUDA, DONDO. Ça sent la mer : l’Océan Indien est à quelques encâblures. Et à 17
h, nous entrons dans BEIRA. Ambiance très agréable due pour une grande part à la mixité interraciale inexistant dans les pays anglosaxons : des Chinois, des Mulâtres, des Noirs, des Indiens, des Européens, tous assis dans le même café, riant et blaguant tous ensemble. Cela fait plaisir à voir. Nous nous joignons à eux et dégustons des poissons grillés arrosés d’un verre de vinho. Nous tombons par hasard sur Felix de Souza, rencontré à Salisbury qui nous emmène au cinéma voir un film avec Kim Novak, pas trop mauvais, avant d’aller écluser 3 bouteilles de Vinho Verde servis par une adorable barmaid au sourire en forme de fleur de lotus. La température est douce et nous plantons notre tente à ESTORIL, au bord de l’océan. Mieux que le Club Med ! Jeudi 20 juin : Félix nous attend pour le petitdéjeuner et nous propose sa douche. Il semble prendre la situation en mains et c’est avec plaisir que nous le suivons au restaurant chinois où Fleur de Lotus nous prépare une merveille de repas. Son père, Monsieur Yen, utilise un boulier pour calculer et nous montre qu’il est aussi rapide qu’une calculette électronique ! Felix nous présente à un de ses amis douaniers, Olio da Gama et nous comprenons que notre ami fait de la contrebande d’appareils photo, postes de radios, caméras en provenance du Japon, ce
qui lui permet de vivre confortablement. Le port de BEIRA a une position stratégique pour les Rhodésies voisines. Le soir, nous dégustons des langoustines grillées flambées au whisky avec nos amis avant de rejoindre nos duvets au bord de l’océan. Vendredi 21 juin : Allons au garage Citroën car la voiture a souffert et a besoin de sérieuses réparations. Le directeur nous autorise à travailler dans son garage et nous démontons entièrement la 2cv : le châssis est déposé, de même que le moteur. A l’heure de la fermeture du garage, un problème se pose : où allons-nous dormir ? Alcindo, l’un des mécaniciens nous propose de loger chez lui et nous emportons nos duvets dans sa Volkswagen. Joyeux repas en sa compagnie et nous allons nous coucher non sans avoir éclusé quelques flacons de Vinho Verde. Samedi 22 juin : Ici, nous entrons dans l’hiver mais il fait aussi doux qu’en France au mois d’août. Au garage, toute l’équipe nous attend. Chacun est décidé à nous aider : le moteur est par terre, le châssis est fendu et doit être redressé et soudé : À 11 h 29, le dernier boulon est serré et tout le monde s’arrête, fier de l’exploit réalisé. Qu’ils sont chics ces jeunes ! Et au moment de payer la note, le directeur ne veut rien savoir : la maison vous l’offre ! Pour fêter l’évènement, nous les convions tous au bar voisin
où nous trinquons au passé, au présent et à l’avenir du PORTUGAL et du MOZAMBIQUE. Dimanche 23 juin : Messe suivie d’un bon bain sur la plage de l’ESTORIL et adieu à tous nos amis avant de prendre la direction du Parc de GORONGOZA, l’un des plus beaux d’Afrique. Nous manquons d’écraser un lion et un hippo, éblouis par nos phares. Il est interdit de camper mais le responsable du lodge est compréhensif et nous indique un p’tit coin où planter notre tente. Le Lodge est occupé par des touristes venus de JO’BURG, PRETORIA où DURBAN. La nuit est animée par les hurlements des singes bagarreurs. Lundi 24 juin : Levés de bonne heure, nous partons à travers une forêt d’une vingtaine de kilomètres avant de déboucher sur une immense plaine qui s’étend jusqu’à l’horizon : Des dizaines de milliers d’animaux broutent et s’ébattent dans une herbe courte : antilopes cheval, buffles, gazelles, koudous, sables, phacochères, hippos. Un peu plus vers l’est, une douzaine de lions, lionnes et leurs petits. C’est incroyable ! Un énorme éléphant traverse la piste juste devant nous. Pris de peur, il recule, écrase un arbre et pousse un terrible barrissement. Nous passons de justesse et il se met à galoper derrière notre voiture. J’ai la trouille et le pied au plancher mais une 2cv n’est pas une Porsche et nous
avons du mal à le semer. L’agilité de ces pachydermes est étonnante ! Déjeunons au bord d’un lac dans lequel s’ébrouent une bande d’hippos. Nous sommes sur nos gardes car des lions nous observent à une vingtaine de mètres. Nous sympathisons avec une famille de JO’BURG, les FELDMAN qui nous donnent leur adresse et nous invitent à passer les voir en Afrique du Sud : 5, Larkspur Street, Florida ParkJohannesburg - Phone : 7624020 Nous passons une agréable soirée en leur compagnie avant de regagner nos duvets pour une nuit délicieuse. Mardi 25 juin : Debout à 6 h, nous devons poiroter trois heures avant de franchir la rivière avec le bac. C’est l’Afrique ! Nous avons décidé de rejoindre LOURENÇO MARQUES par la voie la plus difficile qui soit et que peu de véhicules ont réussi d’après les informations que nous avons. Très vite, nous sommes dans le bain ! En fait, il n’y a pas de piste et nous devons tracer notre route à travers la forêt à coups de machettes, de pelle, en poussant, tirant, jurant et tempêtant. C’est usant. Nous parvenons quand même à faire 30 km en 4 heures. Bien entendu, personne, pas le moindre village. Par contre, énormément d’animaux. Des singes en quantité qui semblent nous narguer dans cet univers qui est le leur.
Trop fatigués pour monter la tente, nous nous écroulons dans nos duvets à même le sol. Mercredi 26 juin : Les babouins nous réveillent de bonne heure. La forêt baigne dans une brume cotonneuse et il fait frais. Breakfast sur un feu de bois. Vers 10 h 30, nous sommes face à un obstacle quasiment infranchissable : la rivière GORONGOZA. L’eau est peu profonde mais la rive opposée est abrupte et très sableuse. Je pars à pied reconnaître les lieux et tenter de trouver un passage plus aisé. Finalement, nous décidons de vider entièrement la voiture pour l’alléger et torses nus, nous construisons une sorte de ponton fait de branchages et de troncs d’arbres. Nous utilisons également nos grilles de désensablage si utiles au Sahara et nous fonçons dans une grande gerbe d’écume. Un pneu éclate, percé par l’une des grilles et nous devons changer la roue. Nous sommes de l’autre côté de la rivière et il ne nous reste plus qu’à grimper la pente plutôt raide qui nous fait face. Mick est au volant et je pousse comme jamais je n’ai poussé de ma vie. Le moteur hurle, la voiture saute, balance, dérape mais elle monte : ça y est, c’est fini, nous sommes passés ! Il ne nous reste plus qu’à retrouver notre souffle et à faire des navettes pour récupérer nos affaires et recharger la voiture. Cette opération a pris une bonne partie de la journée et nous allumons une
joyeuse flambée pour nous préparer un repas substantiel bien mérité. LOURENÇO MARQUES n’est qu’à 1.077 km !! Nous roulons tout l’après-midi sur une piste toujours épouvantable et parvenons dans la soirée à un centre commercial : 2 maisons dont l’une est une épicerie dont le patron, un jovial Portugais ravi de voir débarquer quelqu’un, nous propose de dormir dans sa boutique, ce que nous acceptons avec joie tant nous sommes fatigués. Le brave homme nous propose son cabinet de toilette et nous pouvons nous décrasser avant d’allumer un feu de bois en face de son épicerie pour nous préparer un repas avant de nous endormir au milieu des boîtes de sardines et de lait concentré. Jeudi 27 juin : Notre sympathique épicier nous offre un café chaud et nous le quittons pour rejoindre le bac de MAMBONE à une vingtaine de km. Le rio SAVE est très large et naturellement le bac est de l’autre côté. Nous l’attendons une heure et arrivons enfin à MAMBONE sur l’autre rive. Déjeuner avant le village de GOVURO sous le regard intéressé d’une jeune noire qui nous observe avec envie avaler des Quaker oats et des toasts grillés sur la cendre. Elle se précipite sur la boîte de confiture que nous venons de vider et s’enfuit en emportant son trésor.
Repartons vers l’est pour descendre sur la côte et atteindre VILLANCULOS, petit village en face des PARADISE ISLANDS, si réputées. Nous nous baignons dans une eau incroyablement limpide. Les îles, bordées de cocotiers, barrent l’horizon et une fois encore, j’ai le sentiment de me retrouver aux Antilles. Nous installons notre campement sur une plage idyllique et allumons une flambée pour préparer notre dîner en bavardant avec des jeunes sympathiques, effarés de voir débarquer ici deux Français en train de faire leur popote sur un feu de bois. Nous sommes au «pais do boa gente» et nous constatons que cette appellation est bien méritée. Nous nous endormons, bercés par le bruit des vagues après un superbe coucher de soleil qui éclabousse l’Océan Indien. Vendredi 28 juin : Mon Dieu que c’est beau ! Le soleil se lève sur les PARADISE ISLANDS. Pour un peu, on abandonnerait l’idée de poursuivre notre voyage pour rester ici définitivement ! La journée se passe en baignades, parties de pêche et dégustation do Vinho Mateus en compagnie de jeunes qui nous emmènent le soir sur la place du village où brûle le feu de la Sao Joào autour duquel se réunissent tous les habitants. La soirée se termine par un match de baby-foot France-Portugal que nous perdons avec les
honneurs et nous reprenons la route après moults abrazos et chaleureuses poignées de mains. Mick a picolé plus que de raison et j’arrête la voiture devant une hutte abandonnée pour lui permettre d’abandonner Bacchus pour tomber dans les bras de Morphée où plus exactement dans le lit de camp que je m’empresse de lui préparer. Samedi 29 juin : Trois magnifiques spécimens de la race féminine locale m’observent en gloussant lorsque je m’éveille à 6 h 30 en me tortillant pour m’extraire de mon duvet. Mick se redresse avec un mal de cheveux évident et une voix quelque peu éraillée. Un café fort le remet sur pied et nous prenons la direction d’INHAMBANE. Dans un petit village, nous achetons pour 4 escudos des crevettes séchées au soleil, des pimientos et des cocos secs et arrivons à MAXIXE (prononcer Machiché). INHAMBANE est en face, de l’autre côté du bras de mer. Lieu historique où débarqua jadis Vasco da Gama. Laissons la voiture et embarquons sur un boutre qui nous emmène en une heure à INHAMBANE. Retour en vedette le soir. Nous sympathisons avec deux jeunes dont un Texan à l’accent nasillard. Joe est «driller» à la Gulf Cy. Il nous propose de dormir dans un des trailers de la Gulf installé face à la mer, ce que nous acceptons avec joie : une énorme caravane très luxueuse et parfaitement aménagée avec 2 lits, matelas
draps, coin salon, kitchenette, cabinet de toilette. Nous écrivons notre journal de bord avant de nous coucher. Quittons MAXIXE sur une bonne route goudronnée et faisons une halte à ZAVORA, une merveilleuse petite plage bordée de cocotiers où nous nous baignons dans une eau assez fraîche. D’énormes rouleaux nous fouettent le sang et nous réchauffent. Nous croisons de plus en plus de touristes sud-africains Nous allons ensuite visiter l’Irrigacao e Colonizacao que les Portugais ont créé sur le fleuve Limpopo avant de camper à MANJAKAZE, abrités le long du mur du cimetière ! Lundi 1er juillet : Quatre mois aujourd’hui que nous quittions Alger ! Et pour couronner le tout, nous nous perdons en brousse dans les hautes herbes en recherchant le Barragem Trigo de Morais que nous finissons par trouver. Et nous nous perdons encore en recherchant cette fois VILA ALFEREZ CHAMUSCA que nous trouvons enfin et où nous faisons étape en dégustant un sandwich au maquereau arrosé de vinho branco seco dans un petit bar. La lettre d’introduction que nous a remis le Consul du Portugal à BULAWAYO nous ouvre les portes du Senhor Inacio dos Santos Carrera, chefe do Brigada Tecnica de Fomento e Povoamento do Limpopo, qui nous reçoit avec beaucoup de courtoisie. Il nous explique dans les grandes lignes ce qu’est
le Colonato : 1.300 familles dont la plupart, originaires du Portugal nord et quelques-unes venant de Timor. Le gouvernement fournit les terres irriguées, les bâtiments, le bétail, le matériel agricole, le tout remboursable en 25-30 ans sans intérêt. Si après 5 ans ils sont considérés aptes, ils obtiennent le titre de propriété et peuvent vendre s’ils le souhaitent. L’élevage a une place importante (10.000 vaches sont saillies en 1963 rien que dans le colonato). La race est bien adaptée à la région : croisement de taureaux portugais avec des zébues africaines. On obtient le bœuf afrikaner, très résistant. Notre interlocuteur nous propose très aimablement de sauter dans une Land-Rover pour faire une tournée d’inspection le long du Limpopo. Nous sommes secoués «con dé tiguidi adan an bomb’ fé’ blanc» (c’est du créole antillais !) et traversons des champs de coton, des rizières, des troupeaux, le tout organisé à la manière des Kibboutzim en Israël. Cette journée bien remplie nous a fait oublier que nous avons passé notre deuxième tropique et que nous sommes maintenant au sud du Capricorne ! Nous campons avant MANHICA. Mardi 2 juillet : Vamos. Progressivement nous entrons dans L.M en traversant les faubourgs de cette grande capitale établie il y a 300 ans par les Portugais. La ville est bâtie en gradins au
bord d’une baie magnifique, face à l’Océan Indien. De nombreuses constructions vieillottes marquées par l’empreinte portugaise. Premier objectif : la poste où nous attend un important courrier que nous dépouillons avec avidité. Mauvaises nouvelles de mon frère Bruno qui a de sérieux ennuis cardiaques. La santé de notre 2cv nous mène ensuite au garage Citroën où le directeur, déjà informé de notre passage par la presse locale, nous reçoit les bras ouverts et nous présente à son épouse qui nous prend immédiatement sous son aile. Senhor CORREIA DOS SANTOS met son garage à notre disposition et organise une conférence de presse ce soir au Touring Club do Mozambique. Nous sommes effarés lorsque nous pénétrons dans les salons du Touring Club : tous les journaux du Mozambique sont représentés, les flashes crépitent et les micros se tendent pour nous interviewer en présence des autorités locales. Des plateaux circulent avec des boissons et des petits fours. Nous sommes passablement intimidés et étonnés d’apprendre que notre aventure africaine a déjà fait le tour de la ville. Nous sommes toutefois tenus à une certaine obligation de réserve en ce qui concerne les ennuis que nous avons connus au Congo car nous devons y repasser au retour. Tels des stars de cinéma, nous devons poser de face, de profil, de trois quarts.
Les journalistes partis, Mr et Mme DOS SANTOS nous emmènent au restaurant où nous dégustons une galinha al pilipili arrosée, bien entendu du fameux vinho verde. Il pleut en sortant du restaurant ce qui n’est pas habituel en cette saison et lorsque nous disons à nos amis que nous allons dormir sous la tente au bord de l’océan, ils lèvent les bras au ciel et téléphonent à la Pensao International où ils nous réservent une chambre pour toute la durée de notre séjour. Ils nous considèrent comme leurs fils et il n’est pas question de refuser. Et c’est avec une énorme satisfaction que nous nous glissons dans des draps blancs après une telle journée psychiquement éprouvante. Mercredi 3 juillet : Descendons à la salle à manger où l’on nous sert un steak pommes frites ! Quelqu’un a-t-il donné des instructions pour requinquer des naufragés de la brousse en phase terminale ou bien est-ce une habitude culinaire locale ? Ayant fait le plein d’énergie, nous fonçons au garage et replongeons sans tarder dans l'huile et la graisse sous l’œil attentif et avec l’aide précieuse du contremaître Senhor Coellho da Silva (Lapin de la Forêt en portugais) pour qui la 2cv n’a aucun secret et sur laquelle il travaille avec la précision d’un horloger, nous remplissant d’admiration.
Nous déjeunons à la Pensao en lisant La Tribuna et El Diario qui publient des articles avec photos relatant notre aventure. Les gens chuchotent en nous montrant du doigt, c’est très gênant. Jeudi 4 juillet : Tout en faisant de la mécanique, nous écoutons à la radio notre interview enregistrée avant-hier. Nous passons la journée au garage très concentrés sur la remise en état de notre voiture. Vendredi 5 juillet : Le travail est pratiquement terminé : révision de tout le système de crémaillère de direction, cardans neufs, réglage des freins, remise en état de l’embrayage, changement des durites et réglage du carburateur, nettoyage du filtre à air, vérification du parallélisme, changement de certaines pièces de la suspension et des amortisseurs. Nous passons beaucoup de temps à bavarder avec des curieux qui ont lu les journaux où écouté la radio et qui passent prendre de nos nouvelles. Cette importante révision s’impose car il nous sera difficile par la suite de trouver des pièces de rechange. Il pleut tellement à L.M. qu’une coulée de boue a entièrement recouvert la route du bord de mer. Nous procédons à des essais qui nous donnent satisfaction et nous passons ensuite au département carrosserie où quelques coups de marteau et quelques soudures étaient
nécessaires pour redonner une nouvelle jeunesse à notre «Titine» qui commence à ressembler à un livre d’or avec les dizaines de messages et de signatures écrits au crayon feutre par de nombreux admirateurs et sympathisants. Après ces 4 journées passées dans le garage, nous nous offrons un petit tour d’honneur en ville. Les rues sont animées et les jolies filles ne manquent pas : Portugaises blanches, Chinoises de Macau, Indiennes de Goa, natives du brun clair au noir foncé, toutes très joyeuses et enjouées. Samedi 6 juillet : Le consul de Grande Bretagne nous reçoit avec beaucoup de courtoisie et nous délivre les visas nécessaires pour le Swaziland et le Basutoland. Passons au service comptabilité du garage où sur instruction de Senhor Dos Santos, on ne nous facture que 50% du prix des pièces, la main d’œuvre étant offerte par la maison. Le tout ne nous coutera que 200 NF. À la Pensao où nous déjeunons, nous faisons la connaissance d’un vieux Monsieur, le tenente Avelino Antonio Martens qui a été blessé en 14-18 à Laventie et hospitalisé à... Merville ! Nous sommes interviewés ensuite par Senhor Antonio Bellard de Fonseca Rodrigues de l’Unao Nacional, journal du parti de Salazar qui nous demande comment est ressentie la politique
portugaise dans les pays que nous avons traversés. Nous le quittons pour honorer à notre tour les nombreux rendez-vous que nous avons avec la communauté indienne de L.M. avant de visiter la Mosquée en nous déchaussant et en procédant aux ablutions nécessaires. Nous faisons un tour le soir dans le quartier chaud de la ville où de nombreuses prostituées monnayent leurs charmes aux clients venus de Jo’ burg, Pretoria ou Durban. La pendule indique 3 h du matin lorsque nous nous couchons (à l’abri de toute tentation bien entendu ! Honni soit qui mal y pense !) Dimanche 7 juillet : Grasse matinée et messe à la cathédrale. Nous passons une bonne partie de la journée à l’hôtel Polana, le grand hôtel de L.M. et le plus grand de tout l’Est Africain, avec piscine, téléphones dans les jardins, très chic, élégant et imposant. Clientèle en majorité sud-africaine. Discutons politique et plus particulièrement du problème qui découle du manque de voie de communication entre le Nord et le Sud du Mozambique. L.M. et BEIRA sont séparés géographiquement et tout passe par la Rhodésie et l’Afrique du Sud (nous connaissons la voie directe, mais à quel prix !!!). Nous évoquons également la guerre en Angola, pays qu’il nous faudra traverser au retour. La soirée est douce
et agréable et nous savourons un excellent ginfizz tout en bavardant. Lundi 8 juillet : Nombreux rendez-vous avec des membres de la communauté indienne Suivis d’un déjeuner au «Pilipili» avec Mr Le Poitevin, un Gad’zart directeur de la Compagnie Française de Dragage qui nous promet de nous trouver un pied-à-terre à Durban. Le soir, réception au Consulat de France. Par un hasard extraordinaire, j’y retrouve un Portugais, Antonio Manuel Da Costa, qui était dans le même cours que moi au City of London College il y a bien des années ! Nous devons refuser des invitations à dîner demain car nous quittons L.M. et nous sommes navrés de devoir décliner en particulier celle de Mr Deruelle, le consul de France. Mardi 9 juillet : Les adieux à tous nos amis sont déchirants. Roger MATHIAS, Secretario commercial do Consulado Geral da França envoie un télégramme au Directeur de Total à Durban, sous couvert du consulat, message ainsi rédigé : «Dear John - I have been requested by the local Consulate General of France to inform you that Messers Blouzard and Deschodt, two young Frenchmen who are touring Africa on a 2 H.P. Citroën, registration number 9367BJ69, will arrive in Durban mid July. They have been told to contact you and it will be appreciated if you
consider giving them some assistance». Notre départ prévu pour aujourd’hui est remis à demain tant la journée est chargée. Mercredi 10 juillet : Photo souvenir devant le garage Citroën avec les Dos Santos qui méritent bien une bonne publicité à paraître dans la presse locale. Nous les quittons en nous promettant de rester en contact et en les remerciant de leur accueil si chaleureux. Allons prendre congé de Mr Le Poitevin qui a déjà fait le nécessaire pour mettre une villa à notre disposition à Durban. Nous sommes presque gênés de tant de gentillesse, d’autant qu’il nous offre le plein de carburant, soit 60 litres. Et nous prenons la direction du SWAZILAND après un dernier regard à la baie d’Espiritu Santo. Arrivés à la frontière, nous faisons la connaissance de la famille FREHSE, dont leur fille Gisella, une superbe blonde avec laquelle nous sympathisons immédiatement. Ils sont de Riversdale dans la Province du Cap et font du tourisme depuis trois semaines. Les douaniers refusent de les laisser passer car ils transportent quantité de fruits (papayes, ananas, etc.) qu’il est interdit de faire entrer au Swaziland. Aussi décidons-nous de tout déguster avant de passer la frontière et nous voilà avec la famille FREHSE, coupant, dégoulinant et ingurgitant au risque d’attraper une indigestion. Le tout sous le regard sévère et désapprobateur des douaniers.
Nous quittons nos amis et partons en direction de MBABANE, capitale du pays où nous arrivons le soir sous un violent orage : une rue principale, quelques boutiques et un hôtel. Allons à Manzani - alias Bremersdorp - puis prenons la direction de Big Bend et décidons de planter la tente avec difficulté à cause du vent et de la pluie cinglante. Inutile de faire du feu : nous nous couchons sans manger. Jeudi 11 juillet : Mauvaise nuit à cause du vent qui nous oblige à quitter nos duvets pour retendre les tendeurs. Traversons des champs de coton et de canne à sucre, des plantations d’orangers couverts de fruits. Le pays agréablement vallonné est propice à l’élevage et des milliers de bêtes paissent sur les collines verdoyantes. Nous crevons pour la 41ème fois, à moins de 5 heures de Durban, le but de notre voyage. The Republic of South Africa se présente à nos yeux sous la forme d’un grand écriteau indiquant que les «Europeans» doivent se présenter à droite et les «Bantus» à gauche. Nous entrons au pays de l’Apartheid ! Comme nous sommes blancs, les policiers et les douaniers nous reçoivent avec courtoisie et nous avons la curieuse impression qu’ils sont déjà informés de notre arrivée dans le pays. Serionsnous déjà sous surveillance ?
Quoi qu’il en soit, nous ne rencontrons pas de problème particulier et nous sommes bientôt au Natal, au village de Hluhluwe (prononcer : hlouchloué) où nous voulons voir les fameux square lips rhinos, appelés à tort rhinocéros blancs, une race en voie d’extinction. Nous déchargeons la voiture dans un rest camp et prenons un guide avant de nous enfoncer dans le bush en empruntant des pistes épouvantables. Notre guide nous explique qu’il a plu comme jamais depuis 50 ans et nous comprenons la raison de ces énormes fondrières. Heureusement que nous avons l’habitude et nous admirons des impalas, des nyangas, des girafes, des inyalas, des kudus, des buffles, des caracals et autres phacochères. Et bien entendu nos rhinocéros dont certains pèsent plus de 4.000 livres. La tempête se déchaîne et nous passons la nuit dans une hutte car il n’est pas question de dresser la tente ici. Vendredi 12 juillet : Levés à 5 h 45, le soleil n’est pas encore levé (c’est le plein hiver ici). Nous repartons dans le bush et tombons nez à nez avec un énorme rhino noir, l’espèce dangereuse. Celui-ci dépasse les 5.000 livres et nous nous plaçons sous son vent, sachant que si sa vision est réduite, son flair est très développé. Et nous pouvons approcher à quelques mètres de ce mastodonte. Impressionnant !
Nous rattrapons (hé oui !) une voiture qui saute comme une balle sur la piste défoncée : c’est la famille FREHSE. La petite Gisela est toute contente de revoir ses deux French boy-friends. Nous partons ensemble à Richard’s Bay où la mer est démontée, puis Empangeni et Eshowe, capitale du Zululand (7.000 habitants). Quittons les FREHSE avec promesse de les revoir dans deux mois à Riversdale, traversons Tongaat où vivent de nombreux Indiens et au détour d’un virage, nous découvrons soudain la grande baie qui borde la ville de DURBAN, capitale du Natal et but de cette extraordinaire aventure. L’émotion nous étreint et nous avons les larmes aux yeux, à moins que ce ne soit la pluie battante qui ne cesse de nous fouetter le visage. Nous dressons la tente et nous endormons sous les rafales de vent, le crachin et le bruit de l’océan que nous ne pouvons voir dans l’obscurité mais que nous devinons tout proche. Samedi 13 juillet : Nous entrons dans Durban alors que le compteur affiche 65.053 km, ce qui signifie que nous avons fait 26.590 km depuis que nous avons quitté Lyon. Des gratte-ciels, de larges avenues, de belles bâtisses abritant des bureaux où règne une intense activité et bien entendu un problème auquel nous n’avons pas été confrontés depuis longtemps : le stationnement !
Allons dans Smith Street, le Consulat de France est au 18ème étage d’un grand immeuble. Nous y voyons Mme Fitzpatrick, la secrétaire, qui nous remet une énorme pile de courrier, de films et de photos, produits de nos reportages à travers l’Afrique. Mr BOUGEAREL le consul arrive au bout d’une heure «B’jour, pas le temps, rev’nez m’voir mardi». Pan, boum, clac, sa porte est refermée. Et voilà l’accueil chaleureux du représentant de la France envers ses compatriotes. Mme Fitzpatrick (qui est belge) en est presque gênée. Mais nous en avons vu d’autres et nous sommes plus préoccupés par notre problème de logement à Durban qui sera notre point de chute pour un bon moment. Notre sauveur sera ce cher Mr Le Poitevin de L.M. qui nous aura trouvé une villa dont le seul défaut sera sa situation géographique car elle se trouve au BLUFF, de l’autre côté de la Baie, soit à 8 miles du centre-ville. Par contre, la vue y est fantastique. Le confort est inespéré : séjour, 3 chambres, salle de bain, cuisine équipée et garage. De plus un superbe téléphone gris pervenche est à notre disposition (n° 876105). Nous nous installons «chez nous» et décompressons enfin après plus de 4 mois de transhumance à travers le continent africain. On ne peut imaginer la simple joie de pouvoir ranger ses affaires dans des placards, de placer ses livres sur des étagères, de se sentir chez soi et de profiter en petite tenue du temps qui passe
avec l’assurance de n’avoir pas à plier bagages et décamper le lendemain. Nous procédons tranquillement au transfert de nos bagages de la voiture à la villa et sommes surpris de voir que tout ce fourbi parvient à se caser dans notre 2cv. Quelques courses dans le quartier – l’épicerie est tenue par un Indien - et la nuit tombe. Les lumières de la ville nous offrent un spectacle inoubliable. La baie baignée de lumière déploie sa courbe élégante à perte de vue. Dieu que c’est beau ! Dimanche 14 juillet : «Allons enfants de la Patri-ie» Nous comprenons l’énervement de notre consul hier. Nous sommes conviés ce soir à l’Ambassador pour célébrer notre fête Nationale. Mais avant tout, nous tenons à découvrir cette ville à laquelle nous avons pensé si souvent au cours de ce périple. Il fait un temps splendide aujourd’hui et nous allons à la plage, déjà noire de monde. Naturellement, la plage is «for Europeans only» et toutes les jolies filles sont blanches, venues de Jo’Burg pour un grand nombre d’entre elles. Des plaques métalliques sont apposées sur tous les bancs qui bordent la plage : «White-Blankes». Tous les autres sont priés d’aller se promener ailleurs et ne peuvent se baigner qu’à la «Bantu Beach» Personne ne s’y baigne d’ailleurs à cause des requins. La plage réservée aux blancs est protégée par des filets anti-sharks.
Nous regagnons notre villa pour une douche et nous mettre sur notre «31» avant de nous présenter à» l’Ambassador» où des places nous sont réservées. L’accueil du consul est cette fois plus chaleureux et il nous présente à de nombreuses personnalités : Peter et Shirley Austin dirigent une imprimerie, Le Dr Barker, chirurgien et son épouse Paulette qui est française, Mr Lebreton, Président de l’Alliance Française et beaucoup d’autres dont je n’ai pas noté le nom. Il faut dire que je suis accaparé par la très charmante Paulette Barker avec qui je danse tandis qu’elle me parle des problèmes inhérents à l’Afrique du Sud et à l’apartheid. Je fais la connaissance du commissaire Éboué qui part à Dunkerque à bord du «Yang Tsé» et qui se propose de me prendre un paquet à déposer là-bas. Tangos, twists, paso-doble et valses endiablées sous les lampions et champagne. Nous rentrons au Bluff bien fatigués mais ravis de cette soirée républicaine vécue à des milliers de kilomètres de notre Mère-Patrie. Lundi 15 juillet : Allons déposer un paquet à bord du «Yang Tsé». Le commissaire Éboué promet de le déposer à l’infirmerie du Port de Dunkerque. Allons rendre visite au consul du Portugal qui doit nous délivrer nos visas pour l’Angola. Nous ne chômons guère et réglons nos affaires tout en découvrant la ville. Le temps passe vite
et le soir, nouvelle réception chez le consul de France à laquelle nous arrivons en retard, à la grande déception de Madame Bougearel qui avait convoqué la presse : les journalistes viennent de partir ce qui nous arrange car nous ne tenons pas à trop de publicité pour des raisons évidentes : nos contacts avec la population indienne se doivent de rester discrets au pays de l’apartheid. Nous voyons une quantité de gens et notre liste d’invitations commence à prendre des proportions inquiétantes. La soirée est des plus intéressantes et nous apprenons énormément de choses sur la politique très particulière de ce pays. Mardi 16 juillet : Nous avons une réunion avec le consul qui nous dresse une situation claire et concise concernant les Indiens du Natal. Ils sont classés dans une catégorie qui ne leur permet pas de se mélanger aux autres races, alors que les Japonais et les Chinois eux, sont considérés comme «Europeans». Allez comprendre !!! De nombreuses familles juives se sont établies en Afrique du Sud et semblent y vivre paisiblement, respectueuses des lois établies. Mercredi 17 juillet : Il est temps pour nous de prendre contact avec les responsables de la communauté indienne et la journée se passe en rendez-vous avec les personnes auprès desquelles nous sommes recommandés par tous
ceux rencontrés à Nairobi ou à Lourenço Marques, et ceci dans la plus grande discrétion, compte tenu du contexte politique du pays qui nous accueille. Nous rencontrons le Père Théobald, aumônier de la Marine dans Point Road. Il est français et a pu filmer une secte hindoue qui pratique nus pieds la marche sur le feu afin de se purifier. Des braises sont entretenues pendant 3 jours dans une fosse de 2 m et la chaleur qui s’en dégage est si intense que le Père Théobald ne pouvait approcher à plus de 4 m du foyer. Les impétrants, vêtus d’une sorte de robe blanche, traversent un lit de braises incandescentes sans aucune trace de brûlure. Le Père n’en revient toujours pas. Un jeune Français, Michel Sigault (qui a également fait ses études au City of London College), rencontré à l’Alliance Française, a assisté à une cérémonie semblable et a constaté qu’avant de traverser le brasier, les adeptes buvaient une mixture inconnue qui semble immuniser la peau des brûlures. Cette explication nous semble quelque peu fantaisiste mais nous ne comprenons toujours pas ce phénomène extraordinaire. Le Père nous invite à venir danser le soir sous son église qui dispose d’une piste de danse pour les marins en escale. Il nous confie qu’il est fortement concurrencé par le bordel qui se trouve de l’autre côté de la rue mais est tout de même satisfait de constater qu’en général «ses
garçons» viennent souvent faire un petit tour chez lui après avoir visité l’établissement d’en face !!! Ce sont pour la plupart des jeunes filles originaires de l’Île Maurice qui se proposent de faire danser les matelots. Ce que nous faisons avec plaisir jusque tard dans la nuit. Jeudi 18 juillet : Voilà cinq mois que nous avons quitté la France. Et tant de choses vécues pendant ce laps de temps ! Passons chez le coiffeur, un Italien volubile et sûrement homosexuel, achetons des sandwiches à midi chez un Portugais, faisons le plein d’essence chez un pompiste allemand. Ce qui d’ailleurs s’avère superflu car TOTAL nous offre un drum de 44 gallons, moyennant un panneau publicitaire à apposer sur notre voiture. La Compagnie nous propose de sponsoriser notre retour vers la France en assurant la totalité de notre consommation en carburant, ce qui représente une aide financière particulièrement précieuse. Prenons le Point Road et embarquons sur le ferry pour le «Bluff» où est amarré le «Ville de Strasbourg» de la Compagnie des Messageries Maritimes. Le matelot léger Lemoine nous fait les honneurs de sa cabine et nous offre un énorme carton de jus de fruits made in Hawaï (que nous débarquons clandestinement sous le nez des douaniers).
Nous sommes près de «chez nous» et rentrons au bercail, satisfaits de cette journée plutôt fructueuse. Vendredi 19 juillet : Nous visitons le marché indien, très animé et coloré. Des centaines de femmes en sari vendent, achètent, échangent au milieu des épices, des poissons, des fruits multicolores. On se croirait à Bombay. Nous nous rendons ensuite au Kwa Mashu, une «native location», protégée si l’on peut dire par un immense panneau de 3x2 mètres qui interdit (en anglais, en afrikaans et en zulu), aux nonrésidents de pénétrer sans laissez-passer. Une voiture de la police nous observe mais nous réussissons à prendre quelques clichés à la sauvette. Les Noirs nous regardent, indifférents. Nous entendons parler du procès de Rivonia qui doit avoir lieu au mois d’octobre à l’encontre des dissidents noirs dont Nelson Mandela, emprisonné à Jo’burg pour actes de terrorisme. Le climat est particulièrement tendu et nous devons être sur nos gardes et ne pas commettre d’impair. Passons une soirée particulièrement arrosée dans un superbe appartement de la famille Kajee, des Indiens musulmans qui possèdent un bar offrant tous les alcools de la planète. Si je me souviens bien, c’est moi qui conduis jusqu’au «Bluff».
Samedi 20 juillet : Grasse matinée et réveil laborieux compte tenu des excès d’hier soir. Mais on ne pouvait quand même pas se laisser distancer par les fils d’Allah ! Nous sommes invités au mariage de Sarah, la fille de Ismaël Kajee, l’un des Indiens les plus en vue de Durban. La cérémonie musulmane fut pour nous du plus haut intérêt et restera gravée à jamais dans nos mémoires : dans un immense jardin, des centaines d’invités dont les femmes dans des tenues superbes, pantalons et tuniques du Pendjab, saris d’apparat aux couleurs étincelantes de toute beauté sont réunis autour d’immenses foyers installés en plein air dans lesquels sont préparés des mets épicés et colorés. Les hommes mangent dans le jardin, les femmes à l’intérieur de la maison. On nous présente des jeunes filles superbes dont certaines, très occidentalisées, ont fait des études, qui, à Paris, qui, à Londres, et nous sommes surpris de voir tout ce monde manger de bon cœur avec les doigts, les couverts étant absents. Nous avons l’ineffable honneur de pénétrer dans la chambre de la mariée, là où aucun homme n’est admis, pour assister à l’habillage de la future jeune épouse qui est maintenant en larmes, vaincue par l’émotion, tandis que ses sœurs et cousines, plus détendues, se pomponnent en riant et en chahutant. Nous allons ensuite à la mosquée où ne se retrouvent que les hommes et après avoir
récupéré nos chaussures abandonnées à l’entrée, nous nous retrouvons dans une immense salle où trône la mariée, tout de blanc vêtue, calme, sereine et très droite sur une estrade décorée d’or, de bleu et de blanc, face à des milliers de personnes, parents et amis assis comme au théâtre. Elle restera ainsi pendant trois heures avant même de voir son nouvel époux. Pauvre Sarah ! Quel supplice ! Les plus gros businessmen indiens du pays discutent, un verre de whisky à la main, d’autres jouent de grosses sommes aux dés dans un coin. L’Islam est parfois débridé ! Pour ma part, je termine la soirée avec Zubeida, ravissante dans sa tunique penjâbie blanche et or. Je n’ignore pas que je tombe sous le coup de l’ «Immorality Act» qui punit sévèrement les relations interraciales mais je suis français et célibataire de surcroît et je prends le risque avec ma Shahrazade qui m’emmène au septième ciel ! Dimanche 21 juillet : Je m’éveille à 12 heures et je ne sais plus où je suis. Ayant enfin retrouvé mes esprits, je constate que nous sommes bien «chez nous» au Bluff. Comment sommes-nous rentrés ? Mystère. Tout se déroule comme dans un rêve, avec une curieuse impression dans la boîte crânienne. Mick n’est pas beau à voir. Pour ma part, je suis encore sur un joli nuage. Ce qui reste de la journée est consacré à faire du courrier et à classer des photos.
Le soir, tenue N°1 car nous dînons chez Monsieur et Madame de Saint Jorre dont nous avons fait la connaissance au consulat de France. Soirée très sympathique et repas excellent (champignons à la Grecque, canard à l’orange, camembert, brie et roquefort sud-africains), le tout arrosé de vins du pays. Dans le salon, un tapis fait de 25 peaux de singe Colombo (très rares). Nous écoutons des disques d’Harry Belafonte et Cuco Sanchez. Lundi 22 et mardi 23 juillet : ces deux journées sont exclusivement consacrées à honorer tous les rendez-vous pris auprès des différentes personnalités indiennes rencontrées à Durban. Mercredi 24 juillet : Réveillés à 7 h 10 par un appel téléphonique de l’Advertising Manager de chez TOTAL qui s’annonce dans 10 minutes. Je fais le café : de l’eau à bouillir dans une boîte de conserve que je verse sur du café moulu (from Katanga), le tout filtré à travers un morceau de gaze prélevé dans notre pharmacie. Bien meilleurs que du Nescafé ! Mr MULLEN se présente avec deux affiches autocollantes qu’il applique sur chacune des portières avant de la 2cv :
OVERLAND FROM FRANCE WITH TOTAL
Cette fois nous ne passerons plus inaperçus ! Mais qu’importe: business is business. Après avoir viré Mick qui a du mal à émerger et l’avoir envoyé sous la douche d’où il ressort à peu près d’aplomb, nous préparons le strict nécessaire car nous quittons Durban pour 3 semaines. Direction Pietermaritzburg par la route des «Thousands Hills», paysage vallonné aux couleurs bleu foncé, violet indigo et or. Magnifique ! Quel plaisir de rouler enfin sur de belles routes asphaltées qui nous laissent tout le loisir d’admirer notre environnement. En février, j’avais rencontré à la Cité Universitaire à Paris un étudiant sud-africain d’origine suisse qui m’avait donné l’adresse de son frère professeur à l’Université de Pietermaritzburg. Nous nous rendons au 165, King Edward Avenue, dans cette jolie petite ville appuyée sur le flanc d’une colline allongée, baignée dans une lumière bleue. Jacques BERTHOUD est ravi d’avoir des nouvelles viva voce de son frère (nouvelles n’est peut-être pas le terme approprié puisse qu’elles datent de plus de cinq mois !) Sa jeune femme, une blonde ravissante, est sud-africaine et ne parle pas le français. Ils nous retiennent à déjeuner et nous les quittons en passant devant l’église des Voortrekkers devant laquelle est érigée une
statue de leur leader Piet RETIEF. Nous constatons que les familles indiennes sont nombreuses dans cette ville dont l’architecture rappelle certaines villes de chez nous. Prenons la direction de Kark Kloof, découvrons de magnifiques chutes dans un paysage qui ressemble à la Forêt Noire et roulons vers Reitvlei et nous perdons dans l’obscurité, nos phares nous ayant brusquement lâchés. Ce sont les charbons de la dynamo qu’il nous faut changer à la lueur d’une lampe torche que nous tend aimablement un «native» qui ne parle que le zulu. La batterie est à plat et nous bataillons avec la manivelle. Le vent se met à souffler et le froid nous rappelle que nous sommes au cœur de l’hiver. Notre intention est de demander un abri pour la nuit au Révérend Marshall, le beau-frère du pasteur norvégien rencontré à Mongo au Congo il y a 3 où 4 mois qui doit habiter non loin. En effet, une belle enseigne en fer forgé se découpe bientôt sous les faisceaux de nos phares : «Chard Farm» - H. B. MARSHALL. En dépit de l’heure tardive, nous sommes accueillis avec effusion par une charmante petite dame en bigoudis et son colosse de mari, un grand vieillard en bonnet de nuit et manteau militaire. Il me revient à l’esprit dans ce cadre et cette ambiance particuliers, la scène des petits vieux de Daudet : «Je suis l’ami de Maurice…»
Ils sont si contents d’avoir des nouvelles de leur frère et beau-frère que nous avions rencontré lors d’une traversée sur un bac congolais voilà 4 mois. Tous deux sont norvégiens, lui, ancien aumônier militaire baptiste pendant la guerre en Europe. Un de leurs fils continue la tradition et est pilote missionnaire au Soudan. Leur ranch est spécialisé dans l’exploitation du bois dont ils extraient le tanin utilisé dans le traitement des peaux et du cuir. Nous dormons sous leur toit si chaleureux, tandis que le vent rugit dans les hautes branches. Jeudi 25 juillet : Après le copieux petit déjeuner préparé par Mme Marshall qui nous parle du bon Dieu, de la Sainte Bible et du Paradis, nous prenons la direction de Standerton et apercevons les sommets couverts de neige des Drakensberg. Dire que nous sommes à moins de 6 heures de route de Durban où se baignent des milliers de personnes ! Un auto-stoppeur barbu nous fait signe et je freine : Ah que le monde est petit ! Il s’agit de Werner Böhm l’un des Allemands rencontrés à Salisbury avec leurs Volkswagen amphibies. Il revient de Cape Town et remonte vers l’Allemagne via Johannesburg. C’est là que nous allons et nous l’embarquons avec son énorme sac à dos. À STANDERTON, un cht’i nous accueille pour la nuit : il s’agit de Bernard DUFOUR qui dirige avec
son frère François actuellement en France, une importante filature de coton. Trois lits douillets avec des draps impeccables (en coton naturellement), nous attendent pour la nuit tandis qu’il fait un froid polaire dehors. Vendredi 26 juillet : Visite de l’usine construite il y a 13 ans ; 400 ouvriers, machines automatisées, cantine ultra moderne. On y fabrique de la toile pour convoyeurs utilisés dans les mines d’or et de diamants et une sorte de tissus non tissé qui ressemble à du papier mais dont la fabrication est entourée du plus grand secret. Quittons la ville et Bernard DUFOUR et roulons sur les haut-plateaux où le froid nous oblige à mettre le chauffage, traversons VILLIERS et arrivons au VAAL DAM, barrage construit sur la rivière éponyme : Vaal a donné son nom au Transvaal. Traversons VEREENIGING, grande cité industrielle non loin de SHARPEVILLE où se déroulèrent de sanglants évènements le 18 mars 1960. Au détour de hauts terrils dorés (résidus des mines d’or), apparaît JOHANNESBOURG, deuxième ville du continent africain après LE CAIRE. Il est impensable dans ces grandes métropoles de planter notre tente comme nous le faisons dans le bush et nous sommes d’ailleurs attendus chez les FELDMANN que nous avions rencontrés précédemment. Leur accueil au 5, Laarspuur St.,
Florida Park, dépasse notre attente. Originaire de LUDERITZ dans le désert du Sud-Ouest Africain, ancienne colonie allemande, Herr Feldmann conduit des locomotives. Dans l’immédiat, nous installons nos trois lits de camp dans le salon et nous endormons en songeant au froid glacial qui règne à l’extérieur. Dimanche 28 juillet : Roy, le fils de notre âge et Denise, sa girl-friend, ainsi que Werner partons vers les compounds où chaque dimanche matin se réunissent pour danser les ouvriers de différentes tribus qui travaillent dans les mines d’or. Les spectateurs blancs d’un côté et les noirs de l’autre. Ces derniers vivent dans des townships et ne peuvent fréquenter le centreville, apartheid oblige. Les nounous noires qui travaillent dans les familles blanches ont des autorisations spéciales qui leur permettent de circuler et d’emmener les enfants blancs en promenade. Les bancs publics, les entrées d’immeubles, les ascenseurs sont réservés aux blancs. Difficile à assimiler pour un Français ! Nous sommes au cœur du pays qui a fait du développement séparé sa principale institution. Lundi 29 juillet : De nombreux rendez-vous (Total, Michelin entre autres) nous occupent une bonne partie de cette journée consacrée au business.
Mardi 30 juillet : Nous nous rendons à l’adresse que nous avait donnée les FROST, ce couple d’Anglais en perdition au Sahara et y apprenons avec soulagement qu’ils sont sains et saufs et sont actuellement à PORT ELISABETH. Nous poursuivons nos investigations relatives aux problèmes des Indiens et Werner est bien obligé de nous suivre à son corps défendant. Il nous est par ailleurs difficile de répondre aux nombreuses invitations à déjeuner ou dîner qui ne cessent de nous être présentées par des parents, relations où amis de tous ceux que nous avons rencontrés au cours de notre traversée africaine. Mercredi 31 juillet : Quartier Indien de Pageview. Ce quartier très animé vient d’être frappé par le «Group Area Act». Comme tout est moins cher qu’ailleurs dans la 14th Street qui en est le cœur commercial, les Européens viennent depuis longtemps y faire leurs achats. Les commerçants indiens vont devoir partir alors qu’ils sont là depuis 40 ans ! Maudit apartheid ! Jeudi 1er août : Les Feldmann sont partis travailler depuis longtemps (lui se lève tous les jours à 3 h 30 du matin). Nous montons au sommet de la Broadcasting Tower d’où nous avons une vue d’ensemble sur la ville et nous passons une bonne partie de la journée à l’université du Witwaterstrand, ce qui nous
donne la possibilité de côtoyer des étudiants de notre âge et d’avoir avec eux des échanges très enrichissants. Vendredi 2 août : Nous sommes mis en contact avec des journalistes qui nous emmènent à Daveyton, un townhip bantu installé depuis 7 ans. Un employé du gouvernement se joint à nous comme par hasard, officiellement pour nous servir de guide. De toute évidence, cette visite n’est pas spontanée et nous ressentons immédiatement que son choix n’est pas innocent : des dizaines de petites maisons identiques et assez coquettes, des bâtiments administratifs, une banque, quelques magasins, une bonne quantité de lieux du culte. On nous explique que le township est autonome, placé sous la tutelle du «Non-European Affair Department» : 55.000 habitants répartis en familles dans 8.200 maisons, 32 églises toutes de différentes confessions (tous les pasteurs et prêtres sont bantus), une crèche qui accueille les enfants dont les parents travaillent, 18 écoles, 3 Bantu doctors et un bâtiment immense baptisé le Beer Hall où les Bantus viennent consommer de la bière de mil. Visite de la brasserie qui jouxte l’établissement où on nous fait goûter la bière. Très peu alcoolisée, plutôt acide, mais très nourrissante. On la sert dans des pots en plastique de 3 litres sans risque de provoquer l’ivresse. La plupart des gens parlent le xhosa.
Les hommes travaillent dans les mines et les jours de paye, ils sont 3 ou 4.000 à venir consommer de la bière. De retour à Jo’burg, nous passons la soirée dans une famille indienne en compagnie de filles superbes que nous ne pouvons malheureusement pas emmener sous peine d’être filés par la police et de tomber sous le couperet de «l’Immorality Act» (forte amende et prison en cas de rapports intimes). Il est tard lorsque nous rentrons à Florida après cette journée bien remplie. Samedi 3 août : Levés à 5 h 30, nous roulons environ 35 miles au nord-ouest de Jo’burg vers Randfontein et arrivons pile à l’heure qui nous a été fixée pour descendre dans une mine d’or. Endossons notre équipement : combinaison blanche, chaussures cloutées, casque et lampe frontale munie de sa batterie. Stevens, un jeune Allemand chargé de la formation des jeunes Bantus, nous fait entrer dans une cage qui nous emmène en 2’ 30’’ à plus de 3.400 pieds sous terre. Nos oreilles claquent et deviennent douloureuses, tant la vitesse est vertigineuse. Stevens nous explique que le filon d’or est maintenant épuisé mais est remplacé par de l’uranium, ce qui a permis à la mine de redoubler d’activité. Ici, pas de séparation des races : les contremaîtres blancs et les ouvriers bantus sont agrippés au même marteau piqueur, mêlant leur
sueur dans une poussière irrespirable. Ça vibre, ça craque, c’est vraiment impressionnant. Nous passons deux heures et demie au fond et remontons avec chacun un échantillon d’uranium, content de retrouver la surface mais ravis d’avoir connu une telle expérience. Une bonne douche s’impose avant de remercier notre jeune guide et rejoindre Jo’burg. Nous avons encore le temps de visiter Lenasia, une township indienne à 17 miles de Jo’burg. Certains y ont construit leur maison eux-mêmes, très spacieuses. Les autres sont plus modestes, serrées le long d’une route non goudronnée. Devant, des bacs en plastique, des «buckets» qui servent de w-c et qui sont ramassés tous les jours (il n’y a pas de tout-à-l’égout). Le téléphone ne fonctionne que deux heures par jour. Nous prenons le thé chez une famille amie d’Ibrahim, un de nos amis indiens avant de regagner Florida pour notre dernière soirée chez les Feldmann. Un monde fou nous attend et nous passons une soirée délicieuse au cours de laquelle nous recevons des cadeaux : une boussole pour Mick, une boîte de chocolats pour Werner, un briquet et un paquet de Lexington (cigarettes sud-africaines) pour moi, ainsi que du riz, du lait condensé, des gâteaux au miel et des vêtements. Nous sommes émus de tant de sollicitude et tristes de devoir les quitter demain. Quelle famille extraordinaire !
Dimanche 4 août : Chargeons la voiture et faisons nos adieux aux Feldmann et à Werner qui part pour Pretoria. Quant à nous, nous partons en direction de Krugersdorp à travers le Transvaal, pour rejoindre Mafeking, berceau du scoutisme fondé par Lord Robert Stephenson Smyth Baden Powell of Gilwell. Ouf : il est aussi connu sous le nom de B.P., ce qui facilite énormément les choses !) Mafeking, actuelle capitale du Bechuanaland (quoiqu’à l’extérieur de ses frontières) est une petite ville fleurie, très calme en ce début d’après-midi. Il est difficile d’imaginer que B.P. et ses hommes ont tenu ici en échec toute une armée. Nous visitons le petit fortin à partir duquel il avait organisé sa défense. Comme il fait très froid la nuit sur les hautsplateaux du Transvaal, nous couchons dans la maison dont les propriétaires sont indiens. Les échanges se font dans un laborieux mélange d’anglais, d'afrikaans et de gujarati. Nous sommes 12 personnes à dormir dans la maison. Lundi 5 août : Nous passons au Bechuanaland, traversons Lobatsi et crevons deux fois sur une piste en mauvais état et prenons un Bechuana en stop. Nous sommes en bordure du désert du Kalahari et passons à Kanye où les enfants courent tout nus et des chars sont tirés par 12
bœufs, ce qui est assez caractéristique dans cette région. La nuit tombe alors que nous approchons de Gaberones. Nous trouvons une grotte pour y passer la nuit et à la lueur d’un feu de bois, nous dessinons sur les parois de la roche des dessins en utilisant une pâte à base d’eau et de curry, tels des hommes de la préhistoire. Peut-être seront-ils un jour classés au patrimoine de l’humanité ! Il nous est difficile de trouver le sommeil à cause des nombreuses bestioles nocturnes qui ne semblent pas apprécier de voir que leur territoire est squatté. Mardi 6 juillet : C’est d’ailleurs l’une d’elles qui nous a barboté notre filtre à café (un morceau de gaze) que j’avais mis à sécher sur une roche hier soir ; Mick, jamais à court d’idées, déchire un morceau de son pyjama pour y filtrer notre petit café matinal. Quittons notre abri préhistorique pour Gaberones, future capitale du Bechuanaland. Une Taunus arrive en zigzaguant sur la piste, freine dans un grand nuage de poussière et une charmante jeune femme en descend et nous hèle en français : «Hé ! Comment ça va ?» Une Parisienne dans ce coin perdu de l’Afrique ! Plus rien ne nous étonne mais quand même ! - Issue d’une grande famille de la noblesse française, elle a épousé un ingénieur
anglais pure souche, Mr RUSSEL, chargé de dresser les plans de la future capitale du pays. Naturellement, ils nous invitent chez eux où nous dégustons un excellent chevreuil du Kalahari. Nous promettons à Madame de téléphoner à ses parents lorsque nous serons de retour à Paris (???). Nous refranchissons la frontière et prenons la direction de Rustenburg au pays des orangers : jolie petite ville à l’architecture Hollandaise, Rustenburg possède une énorme statue de Paul Kruger trônant dans un fauteuil. Nous campons à 30 miles de Pretoria, lovés en «V» autour d’un feu de bois pour nous réchauffer ; c’est la pleine lune. Mardi 7 août : Le froid nous réveille de bonne heure et nous franchissons le barrage de L’Hartbeestpoortdam, et arrivons à PRETORIA où nous retrouvons Werner à l’auberge de jeunesse. Une partie de nos bagages prennent sa place et lui, la leur dans notre 2cv et nous prenons tous les trois la direction de l’ouest, traversons la Krokodîle Rivier pour atteindre la Deep Space Tracking Station que nous visitons. La Hartebeesthoek station est chargée de capter les émissions et de suivre les satellites et fusées envoyés dans l’espace depuis les États-Unis (et l’U.R.S.S., mais : chut !). Sous le contrôle de la
NASA, la station est commandée directement par celle de San Diego en Californie. Nous repartons à Pretoria où nous avons rendezvous dans une famille indienne et prenons le thé en compagnie d’Hassim, Rachida et Fatima (très mignonnes). Nous passons la nuit bien au chaud au Youth Hostel ce qui nous évite de chercher un coin pour camper, ce qui n’est guère aisé dans les grandes agglomérations. Jeudi 8 août : À l’ouest de la ville, nous visitons le Council for Scientific and Industrial Research (C.S.I.R.), un énorme complexe non encore achevé qui comprend différents départements : Chemical, Physical, Road, Mathematics and Science, Telecommunication, Building, Nutrition, Mechanical Engineering, Personnel, Water, Medical research, Cooperation with Industry. Nous avons droit à un cours magistral sur l’élasticité et la résistance des corps ! Dire que nous sommes en Afrique ! À Pretoria, nous visitons l’Union Building, fierté du pays, un grand bâtiment qui fait penser à l’Alcazar espagnol. Nous ne pouvons en voir la totalité car les ministres sont en session. Retour au Youth Hostel où de la lessive nous attend avant de nous coucher. Vendredi 9 août : Une statue équestre de Pretorius, fondateur de la ville orne le Town Hall,
un bel édifice que s’acharnent à briquer une armée de Zulus. L’ambassade de France, Résidence d’un luxe inouï, nous accueille sous la forme d’une jeune Hollandaise plutôt froide que nous tentons de dégeler. Elle nous remet copie d’un télégramme en provenance de Tananarivo à Madagascar qui nous a été envoyé à Durban, puis à Jo’burg et qui finit par atterrir ici à Pretoria : «PUR MONSIEUR BLOUZARD VOTRE TELEGRAMME 7. GLOGETROTTEURS LEUR ECRIVIMES VOS SOINS PRIMO KARTALA SPPRIME REMPLACE PAR VILLE DE TULEAR DEPART LOURENCO MARQUES DIX HUIT AOUT PUIS ÎLE SAINTE MARIE DEPART DURBAN QUATRE SEPTEMBRE CONTACTEX MITCLOTTS SEGUNDO ABLIGATION BILLET PASSAGE MINIMUM PONT 7570 PAR PERSONNE TERITON VOITURE TRANSPORT GRATUIT HAVRAISE» Ouais ! On comprend qu’ils n’ont rien compris à notre demande et que c’est nous qu’il faut transporter gratuitement et non pas notre voiture. Nous allons présenter nos respects à Monsieur BALLAY, l’Ambassadeur, qui nous reçoit avec beaucoup de gentillesse dans son magnifique bureau Empire. Thé, cigarettes, nous bavardons une bonne heure et il nous parle de Jacques SEGUELA et Philippe BODOT qui ont, comme nous, traversé l’Afrique en 2cv un peu avant nous. Il ne les porte pas dans son cœur car
SEGUELA a semble-t-il, raconté des méchancetés sur son compte. Il aborde avec nous la question des Indiens mais ne semble pas maîtriser parfaitement le sujet qui semble assez éloigné de ses préoccupations. Ulrike FÜRST, une jeune Allemande de Düsseldorf nous accoste : elle se balade à bicyclette après avoir débarqué à Cape Town d’un bateau en provenance d’Europe. Un vrai phénomène ! Par pure esprit de galanterie, je cède ma place et j’enfourche sa bécane avec laquelle je traverse la ville à fond de train, les yeux rivés sur les feux arrière de la 2cv, jusqu’au youth hostel où j’arrive tout essoufflé. Préparons un repas frugal et à 11 h notre jeune Allemande disparaît avec son vélo dans l’obscurité pour aller Dieu sait où… Samedi 10 août : Après nous être déchaussés, nous pénétrons dans le temple de Krishnah, le dieu à tête d’éléphant, que nous quittons pour nous rendre à la mosquée des Ismaéliens. Il ne reste que 8 familles, la plupart d’entre elles étant montées à Nairobi. En dépit de leur nombre restreint, la communauté est bien organisée : clinique, bibliothèque, jardin d’enfants. On nous emmène visiter une autre mosquée et, pour la troisième fois depuis ce matin, nous nous déchaussons. Quittons Pretoria pour Jo’burg où nous retrouvons Pinto de Souza rencontré à Lourenço Marques, lequel nous invite à loger chez lui, à Rosebank Street, dans un
coquet petit cottage à 5 miles du centre. Notre hôte parle un français impeccable et nous fraternisons. Dimanche 11 août : Nous nous arrêtons devant le zoo. Il y a un guichet et une entrée pour les ««Europeans» et une autre pour les «NonEuropeans». Mais une fois à l’intérieur, tout le monde se retrouve pour admirer les animaux que nous préférons voir, en ce qui nous concerne, en liberté dans leur milieu naturel. Nous nous amusons à prendre des ascenseurs qui nous emmènent aux 12°, 16° et 19° étages des grands buildings d’où nous avons une vue magnifique sur la ville. Nous visitons une immense synagogue. Lundi 12 août : J’ai rendez-vous avec Peter Cheadle, un Américain qui dirige l’usine d’embouteillage de Pepsi-Cola. Il m’envoie une voiture avec chauffeur (gigantesque Humber noire et blanche TJ4170352). L’usine se trouve dans le quartier de «La Rochelle» et son directeur connaît Charles Clément qui a implanté l’usine Pepsi à Fort de France où j’ai moi-même travaillé. La visite me passionne et me surprend par son modernisme et son organisation. Nous faisons nos adieux à Jo’burg, fonçons vers Pretoria pour prendre congé de Werner (avec beaucoup d’émotion après tous ces moments partagés avec lui) et prenons la direction de
Witbank où nous logeons chez Anna Mary, la fille du Révérend Johannes Holte, le missionnaire norvégien rencontré entre Bangassou et Bondo au Congo. Celle-ci nous accueille avec joie et est rassurée d’avoir des nouvelles de ses parents après si longtemps car le courrier est quasiment impossible entre les deux pays. Nous sommes ravis d’avoir un toit pour la nuit car il fait très froid dehors Mardi 13 août : Lief, Karl et Ruth, les enfants, viennent nous dire au revoir avant de partir pour l’école. Leur mère nous emmène chez le Révérend Buchler et son épouse, des missionnaires presbytériens d’origine suisse. Madame pleure à chaudes larmes en voyant des Français et nous serre sur sa poitrine qu’elle a généreuse, tant son émotion est intense. Elle nous donne des oranges et du biltong de gnou, sorte de viande boucanée bien pratique à conserver et nous prenons la direction de Belfast en traversant de jolis paysages vallonnés jouxtant des montagnes qui abritent de coquettes petites fermes indigènes aux murs peints de motifs bantous. Nombreux troupeaux, cultures de maïs. Des forêts d’eucalyptus dont les troncs sont envoyés dans les mines par voie ferrée pour étayer les galeries (pit props). Nous comptons une vingtaine de trains entre 10 h et 17 h.
Je suis au volant à grande vitesse dans une longue descente lorsque le pneu avant gauche éclate, manquant de peu de nous envoyer dans le décor sur cette piste poussiéreuse. Le pneu est en charpie mais nous évitons le pire. Le compteur affiche km 69.270. Traversons Machadodorp, Nelspruit, White River et dominons une magnifique plaine qui s’étend à l’infini : le Krüger Park, l’une des plus grandes réserves d’animaux sauvages d’Afrique. Mais nous n’y entrerons pas. Nous sommes en pays thonga. Nous sommes attendus à l’hôpital de la Mission de Massena, dirigé par le Révérend Beghin, suisse et presbytérien dont la femme est américaine du Michigan. Quatre enfants dont l’un né aux U. S. A, l’autre à Paris et les deux derniers en Afrique du Sud. Dîner en famille et dodo dans des draps immaculés. Je suis mort de fatigue. Mercredi 14 août : 7 h 00 : Les enfants partent pour l’école et nous avalons l’inévitable porridge avant de nous diriger vers l’hôpital de la Mission. Centre de traitement de la tuberculose, infirmerie pour les soins courants, maternité pour les femmes de la brousse. L’établissement loge et nourrit entre 400 et 500 personnes. Le Révérend ne porte pas les catholiques dans son cœur et nous le fait sentir sans ambages. Il est
fier de son école qui forme des infirmières indigènes dont le diplôme est reconnu par l’État. Nous félicitons notre hôte pour le travail accompli et partons dans le bush vers Pilgrim’s Rest où nous visitons le Old Woortrekker Laager et un cimetière où reposent les premiers pionniers venus des Pays Bas et morts en pays boer. Nous nous enfonçons ensuite dans l’un des plus beaux paysages que l’on puisse imaginer : les canyons de Blyderiver. Un Boing 707 pourrait y évoluer à l’aise au milieu de splendides couleurs d’un bleu caraïbe. Fasciné par tant de beauté, Mick en oublie sa conduite et heurte une borne de balisage : 2ème pneu mort en deux jours (km 69.610), sans compter une aile cabossée ! Phalaborwa : pour l’instant un petit village. Sans doute une énorme métropole dans quelques années car on y a découvert le plus riche gisement de cuivre du monde. Tellement riche qu’avant même d’avoir commencé à exploiter le gisement, on a déjà tiré une ligne à haute tension, construit une ligne de chemin de fer, goudronné les routes qui y donnent accès. Dans 3, 4 où 5 ans, ce petit village aura plus de 200.000 habitants. C’est l’Afrique (du Sud). Franchissons le col de Long Tom Pass (7.050 feet above sea level) dans un paysage de montagnes vertes et brunes. Chose curieuse, chaque virage (et ils sont nombreux) porte un nom : Old Portugese Mine, Old Harbour, Old trading Post,
Devil’s Knukkles. Nous apprenons qu’il s’agit d’anciennes mines d’or. Nous sommes attendus chez les parents de Diana Duncan rencontrée lors d’un breivlei (barbecue) le 23 juillet dernier à Durban. Ils possèdent un ranch près de Barbeton et nous leur passons un coup de fil. Mrs Duncan répond : «Patrick ! How are you? Diana told us you might pop in and we should be so glad to see you. Our ranch is 15 miles from where you call. Just proceed towards Nelspruit, turn left after the second bridge, there is an Indian store. Carry on 9 miles and turn right at the board “I. M. Duncan” and I will make signals with a light from the top of the hill“ C’est clair, net et précis et nous trouvons. L’accueil est plus que chaleureux et notre hôtesse, qui a déjà dîné, nous sert un plantureux repas. Nous sommes couverts de poussière après des centaines de km sur des «dust roads» et je prends un bon bain avant de me glisser avec volupté dans un bon lit douillet. Il fait moins froid. Jeudi 15 août : Fête de l’Assomption. Le soleil dissipe la brume matinale et nous découvrons le ranch en compagnie de son propriétaire : 3.500 acres (environ 1.500 hectares) peu de bétail (150 vaches seulement), coton, légumes (petits pois, potirons et pommes de terre). Et agrumes (oranges et citrons). Nous voyons les «keffers» au travail, la plupart vêtus de peaux de bêtes et
ne parlant que le zoulou. «They’ve got no brains nous dit Mr Duncan - but I am feeding them, they are living on the farm and some of them are well off, like my cook who has 15 cows, 30 goats and 2 wives”. Je félicite Mr Duncan sur la qualité de ses pommes de terre. Étant moi-même né à Merville «la capital de la patata», je suis connaisseur et il en rougit de satisfaction. Du coup, il nous en offre un sac de 40 lbs et 15 kg de citrons qu’il cueille lui-même. Avant de prendre congé de nos hôtes, Mr Duncan nous permet de choisir - suprême honneur - des «flints» dans son petit musée personnel. Ce sont des pointes de flèches taillées trouvées sur la propriété que le Dr Hoffman, Directeur du National Museum de Bloemfontein estime être antérieures aux Bushmen et auraient plus de 30.000 ans. Il nous faut reprendre la route et nous traversons Badplaast, Carolina et Piet Retief. Environ 10 miles avant Paulpieterzburg, nous plantons la tente au milieu d’un petit bois de sapins et cuisons notre repas sur un feu de bois. Pipi sur les braises, comme d’habitude, pour ne pas risquer de provoquer un incendie et au dodo. Voilà bien longtemps que nous n’avons pas dormi dans le bush ! Vendredi 16 août : Nous franchissons la Pongola Rivier qui forme la frontière entre le Transvaal et le Natal. Nous devons mettre le «cache sexe»
de notre 2cv tellement il fait froid et le carburateur a tendance à givrer. Nous sommes dans le Zululand et passons la Bloedrivier, siège d’une sanglante bataille entre les Boers et les Zoulous en décembre 1838. La «Jameson Road» que nous empruntons ensuite nous offre un magnifique panorama où coule la rivière Tugela dont les méandres se déploient sur des dizaines de kilomètres. Une véritable vue aérienne ! J’aide une petite Zouloue de 12 ans à charger sur sa tête un tronc de sapin que j’ai du mal à soulever moi-même et elle dévale la montagne avec son fardeau, agile comme une gazelle. Ces femmes sont de véritables forces de la nature : taillées dans la masse, carrées comme des armoires à glace, courtes sur pattes, des cuisses et des chevilles de mêmes diamètres. D’une serviette de toilette, elles se font un pagne. Les femmes mariées arborent une coiffure caractéristique en mélangeant leurs cheveux à de la terre pour former une sorte de casque très dur. Des bracelets multicolores ornent leurs bras et leurs jambes. Établis dans la réserve du Zululand, ils possèdent des terres, des cultures et des troupeaux. Des milliers de petites fermes décorées avec art donnent une impression de totale liberté, d’intense activité et de richesse relative. Les filles, pas farouches, nous font de grands signes et semblent heureuses de vivre ; plus loin, un
joyeux groupe de garçons en tenue de guerriers : plumes, peintures, boucliers et sagaies se dirigent vers Jameson Drift où ils participent à une fête traditionnelle. Ici, on oublierait presque l’apartheid. Sans transition aucune, nous arrivons à Stanger sur la côte et nous laissons les Zoulous pour passer chez les Indiens. Car Stanger, c’est l’Inde : des milliers d’Indiens. Une des plus grandes concentrations d’Indiens après Durban et Verulam distant de quelques miles. De jolies Penjâbies en tunique et pantalon nous sourient au passage. La nuit tombe et nous traversons Tongaat illuminée par une usine sucrière en pleine activité. Nous ramassons quelques coupes de canne que nous suçons avec délice avant de nous trouver un coin pour camper. Coin que nous trouvons au beau milieu d’un champ de canne à sucre. La nuit est agréable. Samedi 17 août : 5 h 30 : des cris sauvages, des bruits de moteurs me propulsent hors de la tente. Une cinquantaine de Noirs débarqués d’un camion attaquent les cannes à grands coups de coutelas, très surpris de trouver deux Blancs hagards au beau milieu de leur champ. Nous quittons notre campement et croisons un groupe de jeunes Penjâbies qui vont aussi
travailler aux champs, l’outil à l’épaule et leur longue natte dans le dos. Nous croisons un Blanc coiffé du chapeau caractéristique de l’Afrikaner qui se révèle être le contremaître et qui nous propose de prendre le breakfast chez lui, dégoûté de voir comment nous préparons notre café dans la vieille boîte de conserve que nous utilisons depuis Dar-es Salam. Sa ferme n’est pas grande mais coquette, la cuisinière zouloue nous prépare un copieux breakfast tandis qu’un jeune Indien nous lave la voiture. Je me rase et suis presque présentable. Notre hôte doit se rendre à Durban pour y récupérer sa femme et nous le suivons. Nous retrouvons Durban après 23 jours d’absence et allons directement au Consulat où Mlle Rey, ravie de nous revoir, nous remet un énorme paquet de courrier, dont le journal de Mick, égaré entre la Rhodésie du Sud et l’adresse du destinataire auquel il l’avait posté et retrouvé dans des conditions à peine croyables. En effet, Madame Blouzard, sa très chère maman en séjour à Londres, a été convoquée solennellement devant les plus hautes autorités compétentes afin de prêter serment et affirmer sur l’honneur que ce document (extrait d’un coffre-fort par un greffier) appartenait bien à son fils prénommé Jean-Michel. Le tout devant l’effigie de Sa Très Gracieuse Majesté. Nul ne saura comment ce précieux cahier a pu se retrouver à Londres alors que par le plus grand
des hasards, la maman de son propriétaire s’y trouvait. Autre consulat dans la foulée : celui du Portugal où nous déposons une demande de visa pour l’Angola. Nous nous précipitons ensuite chez «Motors Supplies Ltd», l’adresse que nous avaient donnée David et Christine FROST, les naufragés du Sahara. Nous les manquons de quelques minutes et apprenons qu’ils viennent de partir pour Jo’burg. Nous savons que nous ne les reverrons plus et ne pouvons que nous consoler avec le message qu’ils nous ont laissé et par lequel ils nous font part de leur intention de travailler une année en Afrique du Sud avant de poursuivre leur aventure vers l’Australie. Good luck ! Quant à nous, nous regagnons notre «chez nous» au Blaff pour attaquer : lessive, réparations de nos crevaisons et sérieux décrassage avant de rejoindre Mr Niels et sa charmante fille Maïté qui nous attendent à dîner. Cette dernière nous fait cadeau d’une veste en daim en bon état et d’une chemise fantaisie ; dommage qu’elle boive autant d’alcool, ce qui lui fait perdre et son naturel et son équilibre. Leur appartement est superbe, au 15° étage d’un building qui offre une vue magnifique sur la ville et le port. Dimanche 18 août : Messe à 9 h 30. Deux ravissantes Indiennes sont les seules «non Europeans» dans l’église.
Le reste de la journée est consacrée au repos, au courrier et au classement de nos photos. Lundi 19 août : C’est la journée des jolies secrétaires : au Consulat du Portugal, elle est brune, grande et mince. Au Consulat de France, Mlle Rey est toujours aussi élégante et très gracieusement maquillée. J.J. de Charmoy est au lit avec la grippe et sa sœur (brune) ainsi que sa secrétaire (?) (blonde, menue et très sexy) nous offrent un délicieux café. Passons à l’U.A.T : le Directeur est en vacances, le personnel Dieu sait où et l’unique secrétaire qui nous reçoit (Cheveux noirs, yeux noirs et lèvres pulpeuses) nous offre également un café serré (Elle est italienne, de même que la cafetière). Le soir, nous allons faire le plein de carburant (gratuitement) à la station TOTAL. Les managers sont allemands et nous retiennent à dîner. Ils habitent un coquet bungalow à 15 miles de Durban sur la route de Pietermaritzburg ; Herr Lucken et son épouse nous présentent les parents de Madame. À 72 et 65 ans, ils se baignent tous les jours, été comme hiver ! C’est beau la jeunesse ! Repas très germanique : Sauerkraut mit eine Gross Bier; Wunderbach !! Ils tiennent absolument à nous faire chanter la Marseillaise qu’ils enregistrent sur leur magnétophone.
Gutt nachcht und danke shoen. Auf wiedersehen ! (Vous aurez noté que je n’ai aucune notion de la langue de Goethe) Mardi 20 août : Nous portons notre linge chez Maïté. Sa petite bonne xhosa (très mignonne) sera chargée de le repasser. Nous dînons le soir chez notre amie Zubeida et retrouvons ses parents que nous avions rencontrés au mariage de Sarah Kadjee. Ses 6 frères mangent dans la cuisine, tandis que nous dînons dans la salle à manger en compagnie de Zubie, ses parents et une amie belge. Zubie fait des études de droit pour être avocate et a déjà étudié en urdu aux Indes, en anglais à Londres et en français à Paris. Elle est brillante, passionnante et... très désirable. Nous écoutons des disques : musique arabe (Fairuz, Aïe), chants indiens (Aïe, Aïe) et mélopées xhosa (Myriam Makeba). En tout bien tout honneur, Zubie nous emmène dans sa chambre pour nous montrer ses trésors : une magnifique collection de saris et de tuniques penjâbies d’une grande valeur qu’elle soigne avec amour et porte avec fierté. Nous lui promettons de la revoir à notre retour du Basutoland. Mercredi 21 août : Nous préparons notre voyage au Basutoland et au Transkei et rassemblons du courrier et des documents importants (notes sur
les Indiens ainsi que nos journaux de bord qui partiront par la valise diplomatique via le Consulat, plus sûre que la South African Post Office.) Et nous prenons la direction de Pietermaritzburg où nous arrivons vers 18 h 00. Rendons visite à un jeune avocat indien, ami de Zubeida et passons la nuit chez les Jacques Berthoud qui nous proposent de dresser nos lits de camp dans leur salle à manger après avoir parlé politique jusque tard dans la soirée. Jeudi 22 août : Après le breakfast pris en famille, nous quittons Pietermaritzburg en direction d’Eastcourt. Passons à Bergville : nous sommes au pied des Drakensgerg dont les sommets sont couverts de neige. Magnifique contrée qui forme la frontière entre le Natal et le Basutoland. Les routes étant trop mauvaises, nous remontons sur Harrismith et passons dans l’État Libre d’Orange. Frôlons Bethleem sans y entrer et obliquons vers Kestell. La nuit tombe et nous installons notre campement quelques miles avant Clarens, dans un très joli coin à flanc de montagne. Feu de bois, feu de joie. La soirée est douce, les toasts au miel délicieux. Pipi on the burning ashes as usual et à 20 h nous sommes dans notre duvet. Vendredi 23 août : J’ai dormi presque 12 heures lorsque je découvre un paysage de rêve. Temps magnifique. L’Orange Free State semble désert.
Seul un Afrikaner à cheval surveille son troupeau. Quant à nous, ce sont nos 2cv qui nous emmènent en grimpant jusqu’à la Golden Gate : un passage étroit dominé par un énorme rocher en forme de champignon auquel le soleil levant donne une belle couleur dorée. Le Mont-auxSources, point culminant des Drakensberg se montre dans toute sa majesté. La descente s’effectue vers une immense plaine couverte de saules pleureurs. À 11 h, nous franchissons la rivière Caledone qui forme la frontière entre l’Orange Free State et le Basutoland. Un «Union Jack» tout effiloché flotte fièrement au-dessus de la hutte qui sert de poste de douane. Le préposé nous annonce que nous sommes les premiers à passer depuis un mois et il est ravi de bavarder avec nous. D’emblée, ce petit État nous semble sympathique et ce qui nous frappe : - le nombre de petites huttes coquettes (le Basutoland est très peuplé avec 20 habitants au km2) - le nombre de chevaux : chaque Basuto a son cheval qu’il monte drapé dans une couverture aux couleurs vives, ce qui lui donne un petit air mexicain - l’élevage et l’agriculture semblent florissants : vaches, moutons, maïs, légumes. Traversons Butha-Buthe, Jonathans, Leribe, Peka, Teyateyaneng et arrivons à Maseru, la capitale. Mick, philatéliste incorrigible, harcèle le postman et trouve quelques timbres rares à
ajouter à sa collection : on ne vient pas au Basutoland tous les jours ! De Maseru, nous filons vers Roma où se trouve l’université catholique. Les gens nous font des signes joyeux. Ils ont l’air heureux. Comment ne le seraient-ils pas, dans un si beau pays, libres comme l’air, loin de tous les tracas et les soucis des grandes villes et surtout de l’apartheid. L’université est en pierre de taille. Un jeune Père nous accueille sur le seuil. Il est américain, de la congrégation des Oblats et parle un français parfait. Il attend Monseigneur qui doit venir confirmer quelques ouailles ce soir et nous présente au Recteur de l’Université, lequel nous confie à l’Économe qui nous propose un bain avant le dîner car nous sommes hirsutes et couverts de poussière. Nous aurions préféré nous joindre aux étudiants mais on nous fait l’honneur de nous asseoir avec le «staff». Nous n’avons pas déjeuné ce midi et nous dévorons notre repas avec appétit. Les étudiants vont au cinéma et nous les accompagnons. On joue «Quo vadis». Il aura fallu que je vienne au Basutoland pour voir ce film ! Une petite Basuto prénommée Crescentia nous fait visiter les chambres des étudiantes, accompagnée de la surveillante (qui est de Louisiane et parle très bien le français). Nous regagnons le quartier des garçons où l’on nous a préparé des lits avec des draps blancs.
Samedi 24 août : Debout à 7 h 00, nous faisons notre toilette avec nos amis étudiants noirs, ce qui semble incongru dans cette enclave du pays de l’apartheid, et qui nous réjouit énormément. L’inévitable porridge nous attend à la table qui rassemble des coloured et des Indiens, en plus des Noirs. Crescentia nous rejoint et nos emmène visiter l’université. Le Père Rouche, un Alsacien, nous explique la position délicate de l’Université Catholique de Roma vis-à-vis du gouvernement sud-africain qui n’admet pas la mixité raciale et qui risque de fermer la frontière aux étudiants sud-africains qui représentent 50% de l’effectif total. Prenons congé de nos amis et partons en direction de Morija. Un nom que je connaissais depuis Paris où j’avais fait la connaissance à la Cité Universitaire de Jean-Marc Berthoux qui m’avait parlé de la mission française protestante installée ici. Nous suivons une Land-Rover qui nous aveugle par un énorme nuage de poussière et qui nous intrigue car elle porte une plaque d’immatriculation française. Nous faisons de grands signes et elle s’arrête : Professeur Ellenberger et sa femme, accompagnés de Mlle Christiane Mendrez, leur élève de 25 ans. Ils sont à la recherche de traces de dinosaures !!!
Nous les suivons jusqu’à Morija où se trouve le frère du Professeur qui dirige la mission protestante. Après un déjeuner passionnant, nous décidons de rejoindre nos chercheurs de dinosaures déjà partis pour Qutling. La nuit nous surprend avant d’y arriver et nous plantons notre tente au pied d’une colline. Dimanche 25 août : Surprise au petit matin : nous avons installé notre tente près d’un village et une cinquantaine de Basutos hilares nous contemplent et assistent, éberlués à notre réveil. Le Professeur Ellenberger et son frère le Révèrent nous accueillent à la mission. Ce dernier est l’auteur d’une récente découverte : une plaque de vase pétrifiée de plusieurs dizaines de m2 sur laquelle sont imprimées depuis plus de 130 millions d’années (dixit le Professeur) les plus belles empreintes de dinosaures jamais découvertes depuis celles de Californie. Accompagnés de Christiane, la fidèle assistante, nous nous rendons sur le site à 3 miles de la mission. Il est particulièrement émouvant de voir parmi les traces celles très nettes d’un adulte (énorme) accompagné de son petit. On distingue parfaitement les antérieures et les postérieures et même la traînée de leur appendice caudale. On nous explique qu’il s’agit d’un ancien banc de sable au milieu d’un lac qui recouvrait autrefois la vallée. On pousse même
la gentillesse jusqu’à nous offrir un fragment d’os pétrifié. La jeune paléontologue nous laisse en emportant tout son attirail : marteau, ciseaux, loupe, raclette, colle, vernis, sans oublier l’indispensable rouleau de papier hygiénique qui sert à envelopper les vieux os et empêcher qu’ils ne s’effritent. Nous n’en revenons pas de voir une si frêle jeune fille au beau milieu de l’Afrique, si passionnée par son travail. Mais il est temps pour nous de prendre congé et de reprendre la route en direction du Mont Moorosi, au cœur du Basutoland. 50 km de piste épouvantable mais Seigneur, que le paysage est beau. Nous longeons l’Orange River et arrivons à hauteur des cimes enneigées. Nous repassons par la mission, faisons nos adieux à nos paléontologues et passons la frontière de l’Orange Free State qui ferme à 16 h. Roulons toute la soirée en longeant la frontière occidentale du Basutoland. Passons à Wepener. La nuit tombe et il fait froid. Plantons la tente entre Hobhoude et Ladybrand, enfilons plusieurs pull-overs et nous glissons dans nos duvets. Brrr ! Lundi 26 août : Pas fermé l’œil de la nuit. Il a gelé et la tente est couverte de givre. Café chaud et nous plions bagage, direction Mooderpoort, Clocolan. Maisons typiquement afrikaner. Peu de gens parlent anglais. Plein de carburant à une pompe Total à Ficksburg et nous
changeons nos dernières livres rhodésiennes contre des rands. Traversons Wimburg, petit crochet au Wilhem Pretorius Wildtuin où nous faisons une pose en écrivant notre journal en savourant une nice cup of tea. Arrivons à Welkom vers 16 h 30. La ville est bâtie sur les mines d’or et on y voit les «mine headgears» qui nous rappellent que nous sommes dans le «golden crescent». Nous y passons peu de temps et nous retrouvons rapidement dans le bush sans grand intérêt. De plus, il fait froid. Traversons Theunissen et campons un peu avant Windburg. Allumons un feu de bois pour nous réchauffer et avalons une énorme quantité de riz au curry. En plus de mon pyjama, j’enfile un polo, deux pulls à cols roulés, un chandail de laine et un survêtement. C’est un Bibendum qui se glisse dans son duvet et malgré toutes ces précautions, je tremble de froid toute la nuit ! Mardi 27 août : Nous nous levons avec le soleil. Les nombreux automobilistes matinaux peuvent voir 2 «blankies» en petite tenue en train de se raser dans l’air froid du matin. Et nous endossons notre tenue n°1 car nous avons rendez-vous avec le Dr Hoffman, «Direkteur» du National Museum de Bloemfontein, capitale de l’Orange Free State. Pendant deux heures, cet Afrikaner pur et dur tente de nous démontrer, crânes de Bantus et de Bushmen à l’appui, que le cerveau des Blancs est plus développé que celui
des Noirs et que ces derniers appartiennent donc à une race inférieure. Ne voulant pas nous lancer dans une polémique sans issue avec lui, nous lui demandons de nous exposer le projet concernant le barrage de Reigtevlei sur l’Orange River à quelques miles au Sud-Ouest de Donkerpoort. Il nous montre les plans de cette œuvre fantastique évaluée à £ 400.000.000 qui comprendra deux centrales hydro-électriques et un potentiel énorme pour l’irrigation au moyen d’un immense tunnel de 51 miles et 12 feet de diamètre qui desservira les immenses plaines du Sud-Est dans la région de Burgersdorp. Les travaux ont commencé et s’étaleront sur une trentaine d’années : gigantesque ! Nous abandonnons l’idée de planter notre tente derrière la station Total tellement le sol est dur et l’odeur de graisse insupportable et nous installons notre campement un peu plus loin : il est plus de minuit. Mercredi 28 août : Le compteur de la 2cv affiche 72.640 km. Passons à Reddersburg, Edenburg, Trompsburg et arrivons avant midi à Philippolis et allons voir l’emplacement du futur barrage sur l’Orange River. Pour l’instant, rien de spectaculaire, comme nous l’explique un ingénieur en charge d’y faire des relevés et de procéder à des «drillings» depuis 2 ans. Très aimable, il nous montre les plans détaillés des travaux en cours qui ne seront pas terminés
avant 30 ans. En attendant, la rivière coule paisiblement, tout en charriant, paraît-il, quantité de diamants Nous dormons chez Rod Nel, un ami de Basil et Marlies de Jo’burg qui a décidé d’installer une boutique non loin, en espérant bénéficier du développement inhérent à la construction du barrage. Jeudi 29 août : 73.082 km au compteur. Quittons notre hôte sympathique et traversons le pays des Gri kwas, lesquels ont du sang Hottentot et sont assez clairs de peau. Passons à Spingfontein. Les Afrikaners sont médusés de voir une voiture française laquelle ressemble de plus en plus à un livre d’or avec tous les messages et signatures qui recouvrent la carrosserie. Nous sommes assaillis de questions: «Where do you come from?», «Did you come across the desert?», «Any trouble on your way?», “Which way did you come through?”, “How do you like our country?”, etc. etc. Peu après la sortie de la ville nous voyons une jolie “native” à qui nous faisons de joyeux signes tandis que j’aperçois dans le rétroviseur une voiture de police qui nous somme de nous arrêter. Le policier n’a pas l’air commode et nous fait tout un topo sur la manière de se comporter avec les indigènes dans ce pays. Il a le culot de nous dire: "Do’nt forget you might be locked up if you have sex with a native”. Je n’ose même
pas citer ici les termes qu’il emploie au sujet des “natives” et nous sommes horrifiés de voir tant de haine à leur égard. Nous ravalons notre rancœur à l’égard du policier et des affreux Afrikaners et reprenons la route vers Bethulie et suivons l’Orange River jusqu’à Aliwal North, via Goedmoed et quittons l’État Libre d’Orange pour entrer dans la Province du Cap. La traversée de cette région, le Karoo, est assez monotone mais bientôt nous traversons Lady Grey, ravissant petit village au pied de la montagne. Curieusement, des palmiers y côtoient des sapins et des cerisiers en fleurs. Les sommets sont couverts de neige : c’est magnifique. Nous campons dans la montagne, au bord d’une grande prairie où paissent des vaches, face aux Drakensberg enneigés. Vendredi 30 août : 73.439 km au compteur. Le froid nous réveille de bonne heure : il a encore gelé cette nuit et tout est couvert de givre. Nous dégelons nos articulations autour d’une bonne flambée, les mains serrées autour d’un café bien chaud. On se croirait en Savoie avec les vaches et toute cette neige alentour. À 7 h 30, nous démarrons. Le prochain weekend est long (samedi, dimanche et lundi) et nous voulons profiter de ces trois jours avant de rentrer à Durban. Prenons la direction de Mount Fletcher et passons un col à 2.562 m dans la
neige. Nous faisons notre toilette dans un torrent en compagnie d’un canard sauvage. L’eau est glacée et nous fouette le sang. Plus bas dans la vallée, des milliers de moutons. Je suis envahi de sombres pensées criminelles car les vivres commencent à manquer et nous n’avons pas mangé de viande depuis plus d’une semaine. Nous sommes maintenant au Transkei, futur pays noir indépendant au grand mécontentement des membres du Progressive Party. Des milliers et des milliers de huttes, propres et pour la plupart joliment décorées. Pas de clôtures et d’importants troupeaux qui paissent sur le flanc des montagnes, entre les cultures. Les hommes se déplacent à cheval, comme au Basutoland. Ce sont des Xhosas pour la plupart. Traversons Mount Fletcher, Matatiele et campons le soir entre Swartzberg et Coleford, sous les basses branches d’un immense sapin. La lune est presque pleine, il fait chaud et les montagnes couvertes de neige brillent dans le lointain. Samedi 31 août : 73.743 km au compteur. C’est à n’y rien comprendre : hier nous étions frigorifiés et cette nuit nous avons mal dormi tellement la nuit était chaude ! M… ! Au moment de partir, nous constatons qu’un pneu est à plat. Et nos roues de secours sont dans un piteux état. Et l’Europe est si loin !
Nous allons à Kokstadt, la ville de Kok un grand chef Grikwa. Ses descendants ont la peau claire, presque blanche, mais sont certainement victimes d’une certaine dégénérescence, probablement due à des problèmes de consanguinité. Quant à nous, nous sommes sales, pas rasés, couverts de graisse et de poussière et les gens se retournent en nous montrant du doigt. Nous achetons du pain chez un «general dealer» et pénétrons au cœur du Transkei, chez les «Red blanket people», le nom donné aux Xhosas qui portent tous une couverture rouge brun sur le dos. Les fermes sont de vrais exemples de propreté et de netteté. Région très boisée. Descendons sur Port St Johns via Mount Ayliff, Tubankulu, Lusikisiki. L’arrivée à Port St Johns est spectaculaire : la rivière Uzimhlava (prononcer clicouzimchlava) se jette à cet endroit dans l’Océan Indien par une faille impressionnante au fond de laquelle rugissent des brisants. Tout à coup, la végétation devient nettement tropicale. Port St Johns: «The village was named by Portuguese sailors who survived the shipwreck of the “Santa Joana on 18th june 1552” Une pancarte indiquant: ” Port St Johns, you enter now a European area” nous prévient qu’il s’agit d’une enclave blanche dans le Transkei. Nous sommes fatigués par ces dix jours de voyage ininterrompus et allons sur la plage pour
procéder à une toilette sommaire sous les yeux ahuris des Afrikaners. Après avoir fait cuire notre avoine - les vivres commencent à manquer sérieusement et les crampes d’estomac deviennent plus fréquentes et douloureuses nous plantons la tente sur la plage, à l’ombre d’un arbre. Il commence à pleuvoir. À 4 h 00 du matin, je dois sortir pour redresser la tente qui menace de s’effondrer sous le poids de l’eau. Drôle de nuit mais il fait bon et la mer est à nos pieds. Que demande le peuple ! Dimanche 1er septembre : 74.074 km au compteur. Six mois, jour pour jour que nous avons quitté Alger ! Pour fêter cet évènement, je me précipite dans la mer pendant que Mick fait cuire avoine et maïzena- nos dernières cartouches !! - dans la gamelle qui nous sert à nous raser. La mer est forte et l’eau est fraîche mais je me sens en pleine forme après ce bain matinal. Seul inconvénient : il m’a creusé l’appétit et ça n’est pas le moment. Quelques estivants intrigués viennent nous voir : des Français en voiture à Port Johns, c’est évidemment peu courant ! Tout est trempé : tente, lits de camp, duvets, vêtements. Nous fourrons le tout en vrac dans la voiture et partons en quête d’une station Total car il n’y a plus une goutte d’huile dans le moteur. Pas de station Total et tout en arborant
notre publicité «Overland from France using Total», nous achetons de... la Caltex ! En quittant Fort St Johns et à l’envers du panneau que nous avions vu en y entrant, nous pouvons lire : «Lusikisiki, you are entering now a native area». Ayant appris qu’il y avait une mission catholique pas loin, nous espérons pouvoir y assister à la messe. Trois femmes xhosas sortent d’une case. L’une d’elles est visiblement sur le point d’accoucher et se tord de douleurs. Nous lui filons une double dose d’aspirine (c’est tout ce que nous avons sous la main) et nous avons l’immense bonheur de participer à la mise au monde d’un bébé du sexe féminin, les femmes présentes étant persuadées que nous étions des spécialistes dans ce domaine. D’émotion, nous avons les larmes aux yeux dans la pénombre de cette case relativement propre, meublée d’un lit près duquel se trouve une bible en langue xhosa. Nous laissons ce petit monde après nous être assurés que le bébé et sa maman se trouvaient en bonne santé et entre de bonnes mains. Ces braves gens ont certainement plus l’habitude que nous dans ce genre de situation. Après Lusikisiki, le paysage change et la végétation devient plus dense, presque tropicale dans une atmosphère humide et chaude : j’ai l’impression de me retrouver sur les pentes du Morne Rouge à la Martinique. Crevaison au km 74.237.
Traversons la région du Pondoland, via Flagstaff, Bizana, Redoubt et arrivons à Port Edward qui forme la frontière avec le Natal. Nous longeons la côte jusqu’à Port Shepstone, via Ramsgate, Margate, Uvongo Beach et St Michael-on-sea. Le temps est à la pluie et nous sommes fatigués, et nos estomacs affamés nous empêchent de profiter de notre balade. Nous songeons au grand sac de pommes de terre qui nous attend et nous décidons de regagner Durban et notre «chez nous». Nous trouvons une station Total et y faisons une vidange et le plein de carburant avant de regagner nos pénates, nos patates et surtout un bon lit douillet Lundi 2 septembre : Je me lève à 5 h 00 avant le soleil et en profite pour mettre mes notes à jour et faire du courrier. 7 h 00, 8 h 00, 9 h 00 : j’écris toujours. Mick se réveille enfin à 10 h 00. Café. Je téléphone à la Capitainerie du port pour avoir des nouvelles du «Yalou» des Messageries Maritimes. Il est à quai. Branle-bas de combat : nous avons un grand colis à envoyer en France et demandons une fois à bord à voir le Commissaire, Monsieur Goinquenet qui accepte de se charger du paquet et de le mener jusqu'à Dunkerque où le navire est attendu vers le 30 septembre. En quittant le bord, tout s’accélère : nous voyons le M/S «Ile Sainte Marie», Compagnie Malgache de Navigation, filiale de la Nouvelle Compagnie
Havraise Péninsulaire dont mon oncle François Deschodt est Directeur à Paris. Nous montons à bord et sommes reçus par le Commandant Paul Depagne, jeune, jovial et fort sympathique. Il ne voit guère de problème : «Mr Deschodt est votre oncle et nous nous arrangerons avec Paris pour faciliter votre passage.» Il est 14 h 00 et le bateau appareille à 17 h 00. Le Représentant de l’Agence à Durban, un Britannique pur-sang est dans la cabine du Commandant et tente de s’opposer à notre départ précipité qui choque son sens des traditions et de la discipline britannique : «Aôh ! It is impossible, you can’t leave South Africa like that! You must advise the Immigration and Customs Authorities before departure! Etc., etc. T’affoles pas p’tit, nous, Français, on se débrouille : nous fonçons chez nous au Bluff. Pendant que Mick prépare une valise avec le strict minimum, je répare une roue de secours. On jette pêle-mêle, roulé dans la toile de tente, le linge qui est à tremper depuis hier soir et que nous ne pouvons abandonner un mois dans la baignoire sous peine de le retrouver tout moisi au retour. Quelques coups de fils indispensables, remise des clés à Maïté, plein de carburant chez Total et hop ! à 16 h 30 précises, hors d’haleine, nous sommes au pied de la coupée du m/s «Ile Sainte Marie» de la NCHP, Commandant P. Depagne, dont le calme et la sérénité sont en parfait
contraste avec notre excitation. Nous assistons avec saisissement à l’embarquement de notre 2cv par la grue du bord et à 17 h 00 le pilote monte à bord et on largue les amarres le navire s’engage dans le goulet du Bluff, non loin de chez nous. À tribord, près du phare de la jetée, onze énormes baleines dont certaines flottent et d’autres déjà hissées sur le «slip» attendent d’être acheminées vers l’usine où elles seront dépecées. Peu à peu la nuit tombe et les lumières illuminent la baie de Durban. Nous sommes installés dans les appartements de l’Armateur en attendant de retrouver le Commandant qui nous convie à dîner à sa table en compagnie du Chef Mécanicien et du Second Capitaine. Une grosse houle courant sur l’Océan Indien nous pousse vers le N. E et vers d’autres aventures. Une escale est en effet prévue à Lourenço Marques. Trop content d’être en mer, je passe une bonne partie de la nuit à la passerelle, tandis que Mick qui n’a guère le pied marin et n’est pas dans son assiette, profite de sa couchette. Mardi 3 septembre : Dès 6 h 30, je monte à la passerelle. Le second est de quart. La côte du Nord Natal est en vue sur bâbord. Le temps est couvert avec un petit crachin. Je descends réveiller Mick et prend une douche. Nous petitdéjeunons en tête à tête et mon coéquipier se
recouche tandis que j’entreprends de terminer notre lessive commencée à Durban. À midi, notre position est : 28°08 S - 32°39 E Mick, toujours malade se recouche et je monte à la passerelle où je passe des heures à regarder la carte, suivre la côte à la jumelle, suivre sur le radar les bateaux qui remontent le canal du Mozambique, écouter le Radio qui capte le «Taurus» qui se trouvait à quai avec nous à Durban et qui nous rattrape. À 16 h 00, nous sommes par le travers du Lake of St Lucia. Après le dîner en compagnie des officiers, Mick se recouche et j’écris 3 lettres importantes qu’il nous faut poster demain à L.M. : l’une au Consulat de France à Durban demandant de faire suivre notre courrier à Diego Suarez, une autre à James Gilchrist à Bulawayo, qui connaît bien Madagascar et pourrait nous introduire auprès de personnes intéressantes et la troisième à Zubeida qui a des parents à Madagascar que nous pourrions rencontrer dans le cadre de notre étude. Je rejoins le 1er Lieutenant qui est de quart à la passerelle avec «Tarzan», la mascotte du bord. Nous sommes par le travers du Swaziland. Il est tard lorsque je me glisse enfin dans ma couchette. Mercredi 4 septembre : L’immobilité du navire me réveille et je monte à la passerelle. On vient de mouiller en rade de L.M. Il est 2 h 00 du matin.
Je bavarde avec l’officier de quart. Il y a 5 bateaux sur tribord, 2 sur bâbord, tous au mouillage en attente de se mettre à quai. Tandis que le soleil se lève, une vedette débarque le pilote (un Portugais qui parle bien le français) et nous sommes les premiers à nous faufiler dans une passe délicate qui nous amène à quai vers 9 h 00. Les services de l’Immigration et de la Santé montent à bord et à 10 h 00 nous sommes autorisés à débarquer. Ce qui n’est pas le cas pour les matelots malgaches, le Portugal et Madagascar n’ayant pas de relation diplomatique. À la Compagnie Française de Dragage, nous retrouvons Mr Le Poitevin tout étonné de nous revoir : il était persuadé que nous avions mis un terme à notre aventure africaine et que nous avions regagné la France. «Que nenni : nous ne sommes à L.M. que pour quelques heures, sur la route de Madagascar». Il nous confirme que notre maison du Bluff doit être occupée par un ingénieur à partir du 15 octobre. C’est ok : nous aurons quitté Durban avant cette date pour Cape Town et c’est bien volontiers qu’il nous la laisse à disposition jusque-là. Regagnons le bord pour déjeuner avant de regagner la terre, poster notre courrier, revoir les Dos Santos qui n’en reviennent pas de nous retrouver et auxquels nous ne manquons pas de donner de puissants et chaleureux abrazos, saluer notre Consul Mr Deruelle.
Nous regagnons le bord à 17 h 30, le départ étant prévu pour 18 h 00. Le même pilote monte à bord, on choque les amarres et enfilons la passe avant de gagner le large, cap à l’est. Avant de nous coucher, nous montons à la passerelle voir les lumières de L.M. pour la dernière fois. Jeudi 5 septembre : À 6 h 00, je suis debout. Douche, breakfast : je suis seul au carré, mon coéquipier ayant retrouvé ses bonnes habitudes dès qu’il est en mer. Le commandant est à la passerelle en compagnie de l’officier de quart et de «Tarzan». La côte est encore visible sur bâbord à 8 où 10 nautiques. Mer calme. J’écris mon journal dans le poste du Radio. À 8 h 05 GMT (10 h 05 locales), l’officier de quart m’appelle : une baleine est visible sur bâbord entre la côte et nous. Je la suis aux jumelles : elle fait la même route que nous et avance rapidement en soufflant à intervalles réguliers. À 9 h 00 GMT nous sommes par le travers du phare de Zamora. J’ai trouvé un petit coin agréable sur le pont où je passe des heures à lire, une toile de taux m’abritant du vent derrière le treuil du guindeau. Je descends dans la salle des machines, admire le servomoteur qui commande le gouvernail, retrouve le Chef Mécanicien qui est originaire du Lot et Garonne et me rappelle mon frère Pascal, également Chef Mécanicien. Il m’explique le fonctionnement de la machine : moteur
Burmeister & Wain (si j’ai bien retenu) : dix cylindres. Très classique. Il me convie à goûter un punch réunionnais dans sa cabine. Je le trouve différent du punch martiniquais mais pas mauvais. À l’arrière, le premier lieutenant a filé six lignes avec lesquelles il prend régulièrement des thazards, bécunes et requins à la grande satisfaction du cuistot du bord. Le soir, le Commandant nous fait un cours théorique de navigation et au coucher du soleil, le Second fait le point au sextant : pas toujours facile de faire tangenter une étoile sur l’horizon ! Nous avons quitté les côtes d’Afrique et avons mis le cap à l’est. Il fait doux et la mer est calme. Vendredi 6 septembre : À 6 h 00, je suis debout : un air frais s’engouffre par les deux sabords grand ouverts. À l’est, le ciel a des couleurs de sang. Douche. Je descends aux machines et vois le 1er mécanicien qui est d’accord pour réparer notre pompe qui a besoin d’une modification. À la passerelle, le second capitaine est plongé dans ses calculs. Nous marchons bien et il estime que nous atteindrons Majunga demain soir. Je descends sur le pont me dérouiller les jambes. Il fait beau et des milliers de poissons volants ricochent sur la crête des vagues. Je salue le Commandant après avoir pris mon breakfast seul et retrouve mon coin préféré sur le pont où
je me replonge dans la lecture du «Petit arpent du Bon Dieu» d’Erskine Caldwell. Un matelot malgache procède à la toilette de «Tarzan». Du haut de la passerelle, le 1er lieutenant qui vient de prendre son quart jure selon son habitude : «Tarzan», n…d… D…, la paix !» Un énorme épaulard saute hors de l’eau. On l’appelle aussi «souffleur». À 6 h 45 G.M.T un banc de dauphins. Puis, deux baleines à ½ mille sur tribord. On ne s’ennuie jamais en mer : il y a toujours du spectacle. Vers 17 h 30 locales, le 2eme lieutenant qui est de quart me précise que nous sommes en vue de Joan da Nova sur bâbord, une petite île de 4X2 km. Une équipe de Mauriciens y exploitent du phosphate qu’ils vendent à Durban pour la canne à sucre. Perdus au milieu de l’océan, les pauvres ne doivent pas rigoler tous les jours ! L’île disparaît sur bâbord ¾ arrière dans un superbe coucher de soleil. Nous dînons avec le Commandant qui nous brosse un tableau des petits coins merveilleux de Madagascar, faisons un dernier relevé sur Jupiter et estimons que nous serons à Majunga Demain dans l’après-midi. La journée de samedi se passe comme prévu, agréable et sans problème particulier : ainsi se déroulent souvent les choses de la mer. Dimanche 8 septembre : Madagascar est en vue sur tribord. La mer est assez forte et nous longeons la côte à allure réduite (10 nds) vent
force 4, montant à 5. À 10 h 00 locales, nous avons le Cap Tanjona par le travers. Une goélette, toutes voiles dessus vient vers nous droit devant. Le 1er lieutenant est de quart. Il jure en breton après «Tarzan» qui ne comprend que le malgache ! La goélette est par le travers, grand largue. Une autre, le long de la côte, remonte au plus près. Magnifique spectacle en vérité ! Nous passons le Cap Nosy Magamby. Le radar nous montre parfaitement les contours de la côte. Nous sommes dans l’embouchure de la Betsiboka que nous remontons jusqu'à Majunga. L’eau est rouge, épaisse. Le jusant est fort. Nous mouillons à 14 h 00 devant Majunga. Il n’y a pas de quais. En attendant la vedette, le second capitaine me montre son matériel de plongée : combinaison, bouteilles Cousteau-Gagnan, appareil photos Calypsophot avec flash, etc. Aujourd’hui dimanche, les dockers ne travaillent pas et notre voiture ne sera débarquée que demain. L’Agent de la Compagnie arrive avec la vedette et apporte le courrier pour l’équipage. Nous embarquons sur la vedette et à 16 h 00 nous posons le pied sur le sol malgache. Majunga : c’est petit et c’est surtout très sale. Des papiers gras, de vieilles boîtes de conserve, des rues non goudronnées et pleines d’ornières. Et pourtant, un certain charme transpire de par
le caractère exotique de l’endroit. Un énorme baobab sert de rond-point à l’avenue bordée de palmiers qui longe la mer. La ville semble très arabisée : des quantités de pousse-pousse promènent des filles superbes : Indiennes, Malgaches, Malaises et d’autres de races indéfinissables. Nous sommes étonnés de voir nombre de 2cv Citroën. Et qui roulent à droite ! En effet, depuis 4 mois, nous avions pris l’habitude de rouler à gauche ! La «Zendameria Malagasy» est peinte en blanc, vert et rouge, les couleurs du drapeau, ainsi que tous les bâtiments administratifs. Une vedette nous ramène à bord de «L’Île Sainte Marie» quasiment désertée et nous trouvons quand même un steward comorien qui nous donne la clé de la cambuse que nous dévalisons tant nous sommes affamés. Nous vidons 2 carafes de vin rouge glacé et au dodo ! Lundi 9 septembre : Je suis réveillé par un incroyable remue-ménage : les dockers malgaches sont à bord, prêts à débarquer notre 2cv sur un chaland. Mr Lavigne, l’Agent de la N. C. H. P est à bord et nous négocions avec lui un embarquement pour La Réunion et Maurice à bord de «L’Île de la Réunion» que nous trouverons dans un mois à Tamatave, ce qui nous laisse 30 jours pour visiter Madagascar, avant de passer 8 jours à la Réunion et une journée à l’Ile Maurice. Ensuite,
embarquement à Fort Dauphin à bord du m. s»Kartala» qui nous ramènera à Durban en Afrique du Sud. Splendide programme qui fera l’objet d’un courrier à mon cher oncle François Deschodt à Paris, lui demandant de nous transporter gratuitement. La navette nous ramène à terre où nous voyons notre vice-consul Mr Gabillaud, aussi chauve que sympathique. Il nous présente au consul qui met immédiatement un appartement à notre disposition au consulat durant notre séjour à Majunga. Nous allons au port : notre 2cv est là dans son chaland, attendant d’être débarquée à 14 h 00. À la douane, l’inspecteur nous demande notre assurance. M…. ! Si elle est valable pour l’Afrique du Sud, elle ne l’est pas pour Madagascar. Très aimable, l’Inspecteur nous emmène lui-même dans sa propre voiture vers une compagnie d’assurance qui nous assure pour 3 mois moyennant la modique (!!!) somme de 5.000 frs. Après quoi nous pouvons prendre possession de notre véhicule, 27 heures après avoir mouillé devant Majunga. Pas de temps à perdre : nous fonçons chez Azur Total pour tenter de sauver nos finances bien malades en leur proposant de leur faire de la pub en échange de carburant gratuit ; le jeune directeur, Mr Bouché est tout de suite enthousiaste et l’affaire est dans le sac. Heureusement car nous n’aurions jamais pu
rouler un mois sur la Grande Île, n’ayant plus un sous vaillant. C’est donc avec un excellent moral que nous gagnons notre petit appartement style très «colonial», ouvert à tous vents avec grandes terrasses envahies par le bougainvillier et baignées par la fraîcheur des palmes. Le grand ventilateur du plafond offre au moins l’utilité de chasser les moustiques. Mardi 10 septembre : Mr Bouché nous accompagne à l’aérodrome où il doit voir le Directeur commercial d’Azur Total. Dans le Hall, nous retrouvons les officiers de «L’île Sainte Marie» qui embarquent l’un des leurs dans un avion pour Tana. Le DC6 de la MADAIR atterrit avec Mr Chauve, large comme une porte cochère, qui examine notre voiture et donne à son adjoint les instructions concernant les panneaux publicitaires à coller sur notre 2cv. Sur la route du retour, un paisible caméléon nous oblige à stopper pour le laisser traverser de sa démarche caractéristique : deux pas en avant, un pas en arrière, ses yeux globuleux pivotant dans tous les sens. Nous passons chez un coiffeur (indien), qui nous rend un peu plus présentables et nous rentrons «chez nous» faire du courrier avant de descendre à la chancellerie à l’étage du dessous voir le consul qui nous convie à déjeuner demain.
Mick est malade comme un chien avec une migraine épouvantable. Cela lui arrive de temps en temps, la dernière fois c’était au Katanga. Je me rends donc seul au rendez-vous prévu chez l’Indien le plus important de Majunga : Mr Kassam Chenai, originaire de Bombay (en malgache, Indien se dit : Karana (prononcer Karane). Bien que musulman, il apprécie de toute évidence le whisky qu’il me propose et nous avons de longues conversations très intéressantes concernant les Indiens à Madagascar. Nous dînons chez les Bouché (Mick va mieux), en célibataires, car Madame n’est pas encore remise de son récent accouchement et se repose. Nous buvons comme des trous et faisons un repas délicieux (impossible de me rappeler le menu !) Mercredi 11 septembre : Nous rencontrons Mr Montoux, Directeur du Cabinet du Ministre de la Province, que je tenais à voir car il est martiniquais. Plus de deux heures de discussion avec de précieux renseignements sur les Indiens de l’île et l’avenir de Madagascar. Il nous convie ce soir chez lui à prendre l’apéritif. Chez Azur-Total, une armée de Malgaches sous les ordres d’un «Vaza» s’active autour de notre voiture. Tout ce qui demande réparation est réparé, la voiture est lavée, les panneaux publicitaires sont posés à côté de ceux qui y
figuraient depuis Durban : la 2cv est méconnaissable et pour le moins plutôt voyante ! Un grand panneau d’isorel de 40X80 appliqué sur le coffre indique en bleu et rouge sur fond blanc : «FRANCE- SAHARA- TCHAD- CONGOKENIA- AFR. SUD- MADAGASCAR- aminy (avec) AZUR-TOTAL» À midi, le consul nous emmène déjeuner chez lui. Magnifique résidence fleurie et verdoyante, piscine. Des voitures arrivent : nous ne sommes pas seuls : Mr Gabillaud, le vice-consul chez qui nous dînons ce soir, le Cdt Jerutti de l’Artillerie de Marine et Conseiller Technique près du Gouvernement Malgache et d’autres personnes dont j’ai oublié le nom et la fonction. Excellent repas servi par des boys en uniforme dans un cadre luxueux. La France est bien messagère de l’élégance à l’étranger ! (aux frais du contribuable). Le Cdt nous emmène ensuite prendre un pot chez lui. Maison de style «colonial» assez délabrée mais pleine de charme : elle a été construite sous Gallieni. Comme il est libre cet après-midi, il décide de se joindre à nous pour visiter la FITIM (Filatures et Tissages de Madagascar) dirigée par Mr Levacher. Il s’agit de la transformation du «Paka» nom malgache qui désigne le jute. Moi, fils et petit-fils de minotier, élevé au milieu des sacs de jute, je prends quelques notes : nécessité d’importer le jute du Pakistan car production locale insuffisante. Ouvrier gagne 150
frs CFA par jour + riz et viande deux fois par semaine. L’usine ne produit que pour Madagascar. Machine à tisser en rond de façon à n’avoir qu’une couture à faire. Personnel féminin plutôt réduit. La poussière de l’usine nous ayant donné soif, nous allons prendre un ti’punch Clément chez Mr Montoux avant de nous rendre chez le viceconsul pour le dîner au cours duquel nous rencontrons Mr Gry, Conseiller aux Affaires Économiques basé à Diégo-Suarez et qui nous propose de loger chez lui lorsque nous y serons. Décidément, notre carnet de bal est bien rempli ! Nous nous couchons relativement tard. Jeudi 12 septembre : 6 h 50 et 74.740 km au compteur, nous prenons la direction de Tana vers le nord pour rejoindre le carrefour d’Ankazaborona d’où part la piste pour Diego. On aperçoit derrière nous l’estuaire de la Betsiboka et Majunga qui s’efface dans le lointain. À 8 h 15, au km 74.830, nous abandonnons le goudron et prenons la piste à gauche. Celle-ci serpente entre des rizières. Des paysans vêtus de leur «lamba» conduisent des charriots attelés de 2 zébus qui partent au grand galop dans la brousse, effrayés par notre voiture. Nous croisons un «taxi-brousse», une camionnette Peugeot transportant 15 passagers et leurs bagages. Il a cassé sa transmission et tout le monde, hommes, femmes et enfants, attendent
que la réparation soit terminée, ce qui peut prendre plusieurs jours. Nous arrivons à notre premier bac : il y en a 5 avant Ambamja. Le bac est sur l’autre rive et la chaleur nous donne envie de nous baigner mais c’est infesté de caïmans et de plus, les requins remontent loin dans la rivière. La rive opposée atteinte, la piste est très mauvaise et les 100 km avant le 2ème bac sont un vrai calvaire. Naturellement, le bac est de l’autre côté ! En l’attendant, nous faisons cuire du riz et achetons dans un bouiboui un paquet de lanières sales et graisseuses : c’est du requin séché qui dégage une odeur atroce lorsque nous le faisons cuire sur la braise. Mais quand la faim vous tenaille, vous avaleriez n’importe quoi ! Passé le 2ème bac, notre moyenne est de 20 km/heure tant la piste est mauvaise. Il nous faut franchir quantité de petits ponts faits de troncs et de branches au risque d’être précipités 10 m plus bas. L’enfer ! À 18 h 15, croisement d’Analava, une jolie petite plage, parait-il mais difficile d’accès. Un petit «hotel gache» nous incite à faire étape pour la nuit, au bord d’un ruisseau où barbotent des canards. Nous sommes couverts de latérite rouge et nous décrassons avec délice dans une eau fraîche avec laquelle une jeune Malgache jolie mais borgne, prépare le thé à notre attention. Nous terminons notre riz au requin et montons nos lits de camp sous un palmier, près
de «l’hôtel». (Au moins nous n’aurons pas de punaises !) Vendredi 13 septembre : 6 h 55, 75.122 km au compteur, nous quittons «l’Hôtel Jacqueline» et roulons dans cet insupportable nuage de latérite rouge qui nous fait suffoquer et nous donne rapidement l’aspect de Peaux Rouges sur le chantier de la guerre. Franchissons le bac d’Antsohihy (prononcer Antsouï), lequel est fonction de la marée : les véhicules importants doivent attendre la marée haute pour traverser. Nous sommes légers et pouvons passer. Le village est très coloré avec son marché animé, les femmes vêtues de couleurs chatoyantes et les hommes drapés dans leur lamba. Traversons la rivière Ankofia - sur un pont - et arrivons à la rivière Maevarano que nous franchissons par bac. Arrivons à Befotaka, petit village fier de son église. Un Père Capucin, alsacien bon vivant nous prend pratiquement par la peau du cou et nous emmène chez lui manger du saucisson arrosé d’un bon gros rouge et d’une papaye. Dieu que c’est bon ! Il nous confie du courrier à poster plus loin et nous le quittons pour le bac (encore un !) de Maromandia sur la rivière Manongarivo. Le soir tombe lorsque nous atteignons Ambanja, village assez important entouré de riches plantations de café, cacao, poivre et ylangylang. Nous poussons jusqu’à Antsahampana
dans l’espoir d’y trouver une vedette pour NossiBè. Mais il est trop tard et nous devons attendre jusqu'à demain matin 10 h 30. Nous sommes au bord de la mangrove qui nous dissimule l’océan et c’est sans enthousiasme que nous trouvons refuge dans un hangar où nous mangeons sans appétit 2 filets de requin grillés sur un feu de bois censé éloigner les moustiques qui nous harcèleront toute la nuit. Pas fermé l’œil car il pleut pendant une heure et il semble que tous les moustiques des environs soient venus s’abriter dans notre hangar. Samedi 14 septembre : Hier, vendredi 13 ne nous a pas porté bonheur et nous sommes épuisés. De plus, tout le village semble s’être rassemblé pour assister au réveil de deux «Vazahas» hirsutes et couverts de piqûres. Nous avons tout de même la chance de trouver un brave Italien, Mr Colombo qui vit ici à la manière indigène depuis 30 ans et a plusieurs femmes avec qui il a de nombreux enfants et chez qui nous pouvons laisser notre voiture avant de prendre la vedette de 10 h 30, laquelle se faufile à travers les palétuviers de la mangrove avant de déboucher dans une eau turquoise incroyablement transparente. Nous laissons Nossy Tanikely sur tribord et dèjà apercevons Hell-Ville, la capitale de Nossy Bé. Loin sur la gauche, Nossy Sakatia.
Le tam-tam local ayant fonctionné, un chauffeur gache nous attend sur le quai et nous emmène à l’usine sucrière en pleine activité. J’ai l’impression de me retrouver au François à la distillerie Clément de la Martinique avec ses coupeurs de canne et l’odeur caractéristique de la bagasse. L’usine est dirigée par Mr Pierrot, un «Gad’zart» qui nous accueille torse nu, un lamba autour des reins et la pipe au bec. Le tutoiement est de rigueur et nous sommes de suite à l’aise. Son épouse nous sert une collation et on nous installe dans une case ballon annexée à l’école des enfants des cadres européens. Notre chambre, climatisée, est confortablement aménagée. Le soir, grande réception chez les Pierrot qui nous prêtent des vêtements décents (un peu grands) car nous ne portons qu’un short et une chemisette. Le monde étant petit, je retrouve Madame Perceval qui était hôtesse de l’air à la Martinique pendant que j’y étais et qui connaît bien Chichette et Maurice Roy-Camille, des amis communs. Excellente soirée très animée et nous regagnons notre case ballon, enchantés. Dimanche 15 septembre : À 6 h 45, nous chargeons palmes, masques, tubas et fusils harpons dans la jeep que nous laissons sous les cocotiers pour embarquer dans un zodiac.
Passons avec précaution la barrière de corail et bientôt le moteur de 30 cv nous entraîne vers le N.W. en direction de Nossy Sakatia. Après avoir longé la côte ouest de cette petite île, nous mouillons à la pointe N.W. et pêchons pendant 3 heures dans une eau légèrement trouble mais poissonneuse. Les fonds sont beaux : coraux, gorgones, cerveaux de Neptune. Résultat de notre pêche : 14 langoustes (Mr Pierrot), 12 poissons de 1,5 à 2 kg (moi). Mick qui ne voit rien sans ses lunettes est bredouille et le ventre endolori à force de charger son fusil. De retour à notre point de départ, nous faisons honneur au coq au vin préparé par la maîtresse de maison. Une bonne sieste s’impose avant de nous rendre chez un jeune couple qui fête le baptême de leur fils : champagne, beaucoup de monde. Et on se retrouve à 21 h 00 à la Sucrière devant un écran de cinéma en plein air. Devant, assis par terre, des centaines de Malgaches, petits, grands, femmes, enfants, vieillards : ce sont les familles des ouvriers de l’usine. Derrière, à l’abri d’une terrasse au premier étage d’un bâtiment, tous les «Vazahas», assis, eux, sur des chaises. Le film, un mauvais policier («L’Homme à démasquer») fait le bonheur des Malgaches et particulièrement des enfants qui rient à gorge déployée bien que ne comprenant pas un traître mot de français. Un film leur est projeté chaque dimanche soir.
Nous regagnons notre case ballon, bien fatigués après une telle journée. Lundi 16 septembre : La classe a commencé dans la case ballon-école et nous saluons la jeune institutrice volontaire et les cinq petits «Vazahas» dont elle a la charge. Jean-Pierre, un ami, nous emmène à Hell-Ville et veut nous montrer un cimetière hindou qu’il avait découvert il y a quelques années, mais la forêt a envahi les sépultures et nous ne parvenons plus à les localiser. Nous rentrons à travers les plantations de poivriers, de caféiers, de vanille et d’ylang-ylang. Nous dévorons un énorme plat de langoustes, produit de notre pêche de la veille. Madame Pierrot nous offre 5 kg de sucre et une bouteille de rhum et nous accompagne dans sa «Régence» à l’embarcadère d’Hell-Ville où règne une grande animation avec l’escale du M/S «Labourdonnais» des Messageries Maritimes. Nous embarquons sur le M/S «Firaisana» - un genre de péniche de débarquement construit à l’arsenal de Diego et qui fait la fierté des Malgaches. Deux heures plus tard, nous sommes à Antsahampano où nous attend ce cher Mr Colombo avec notre 2cv qui nous emmène à Ambanja par une route bordée de caféiers. Nous prenons en route une «petite amie» de Mr Colombo qui se rend à Diego et on se sert un peu. Nous traversons quelques villages et quantité de petits ponts.
Et c’est le drame !
Mick est au volant, roulant assez vite sur une piste correcte, lorsqu’il aborde de front la culée du pont faite d’une traverse métallique mise à découvert par de fortes pluies. Le choc est épouvantable : le châssis est plié, le moteur et la boîte de vitesse ont reculé : c’est gravissime et nous n’avons pas encore réalisé que cet incident nous obligera finalement à faire de la mécanique pendant la moitié de notre séjour à Madagascar. Chacun comprendra que dans les cas d’extrême urgence, la mécanique à la priorité sur le journal. C’est la raison pour laquelle celui-ci a été quelque peu délaissé. C’est la première fois depuis notre départ de France, il y a maintenant sept mois et demi. Nous parvenons à gagner Diego à petite allure. Marceline, notre passagère malgache, choquée, est silencieuse. Mick est malade. Cela lui arrive plus souvent depuis quelque temps (migraines et nausées). Nous déposons Marceline chez elle : il est 21 h 30 et nous allons chez Mr Gry, un «Gad’zart» jeune et sympathique qui travaille comme assistant technique. Repas froid. Il nous fait coucher dans la chambre de sa fille, une petite blonde d’une dizaine d’années qui se couche dans une autre chambre, enlacée dans les bras d’une petite amie noire comme de l’ébène. Spectacle attendrissant.
Mardi 17 septembre : Notre hôte prend un avion pour Tana et nous allons à la S.C.A.B, l’Agence Citroën. Le chef de garage nous fait un prix forfaitaire de 5.000 Frs CFA et je me mets au travail avec les mécaniciens. Alain de Heaulme, un sympathique créole correspondant du «Courrier de Madagascar» et libraire de son état, nous rend visite et nous présente au Colonel commandant l’Arsenal que nous visitons de fond en comble. On y fabrique des ponts qui remplaceront les nombreux bacs sur la côte Est. Mercredi 18 septembre : Mécanique. Déjeuner chez les de Heaulme dont la femme est seychelloise. L’un, comme l’autre, sont «chabins». Interview et photos pour le journal. Nous couchons chez Mr Gry dont la «ramatoa» (la bonne) est visiblement sa maîtresse. Assez jolie d’ailleurs. Jeudi 19 septembre : La réparation de la 2cv est terminée mais ne nous sommes loin d’être satisfaits : le train avant est cintré mais le chef de garage nous assure que ça tiendra. De toute façon, ils ne peuvent faire mieux ici ! On verra plus tard à Majunga. Ça roule et c’est le principal. Retenus par la mécanique, nous n’avons guère vu grand-chose de Diego et nous allons voir le «Pain de Sucre» au milieu de la
magnifique baie malheureusement enlaidie par quantité de détritus qui rappellent les tristes favelas de Rio. Nous allons nous baigner sur la plage d’Orangea dans une eau chaude et transparente. Adieu aux de Heaulme, à notre hôte et sa «ramatoa» et quittons Diego pour Joffreville, station climatique très prisée des Européens du cru. Sommes assez déçus par le site. Nous dormons à la belle étoile dans les jardins de la Mission Protestante d’Anivorano. Il fait très doux. Vendredi 20 septembre : levés tôt, nous filons au célèbre Lac Sacré qui abrite quantité de caïmans auxquels on offre des sacrifices (une carcasse de zébu nous le confirme). Cela ne m’empêche pas d’y procéder à une prudente mais nécessaire toilette. Faisons le plein de carburant à Ambilobe et partons visiter la Sosumav, la plus importante sucrerie de Madagascar. Arrêt à Ambanja chez Azur Total pour faire l’appoint et repartons vers Maromandia. La piste est affreusement mauvaise et la voiture souffre énormément. La direction devient de plus en plus dure et la conduite en devient pénible. Du coup, nous ratons le bac à Maromandia et devons passer la nuit sur place, harcelés par les moustiques. Pas dormi une minute.
Samedi 21 septembre : Complètement abruti par le manque de sommeil, je me trouve nez à nez avec un jeune armé d’un fusil qui me regarde en silence. Je n’ai même pas remarqué l’absence de Mick mais suis rassuré par le comportement pacifique de mon interlocuteur qui me fait signe de le suivre. Il est 5 h 30 et je retrouve mon coéquipier bavardant tranquillement avec le papa de mon guide, un vieil homme de couleur aux cheveux blancs comme neige. Il est chef de T.P. et chargé d’entretenir 150 km de piste à l’aide d’une brouette et de dix ouvriers. Sa femme est comorienne catholique et nous offre le breakfast en toute simplicité. Des gens aussi charmants que simples et superstitieux. Ils nous expliquent que leur fille, très jolie (photo), est morte, empoisonnée par vengeance. Ils ont des fils en France. Nous croisons des porteurs d’eau : ils la transportent dans de grosses tiges de bambou qu’ils tiennent verticalement comme des cierges. Passons le bac et arrivons à Befotaka. Nous y retrouvons notre Père missionnaire alsacien au rire tonitruant qui nous fait préparer un poulet pour le déjeuner pendant que nous corrigeons le parallélisme de nos roues avant, faussé par la courbure de l’essieu, ce qui entraîne une usure anormale des pneus. Le poulet arrosé d’un bon coup de rouge nous remet du cœur à l’ouvrage et nous repartons pour prendre le bac d’Antsohihy (que nous connaissons déjà). Le
châssis, mal renforcé à Diego est plié à nouveau et nous roulons lentement, repassant devant le ti’hotel Gache et la jeune fille borgne qui puise de l’eau dans la mare à canard pour faire le café qu’elle sert à sa maigre clientèle. La nuit tombe, le ralenti ne tient pas et nous calons à chaque instant. Nous devons utiliser la manivelle car le démarreur a rendu l’âme. Le support de manivelle finit par lâcher. M…. !, M…. ! et M…. ! Nous sommes à bout de forces, épuisés et d’humeur massacrante. De plus, nous sommes immobilisés en plein milieu d’un ponceau branlant, suspendu au-dessus d’une rivière. Nous ne pouvons quand même pas camper là, obstruant la piste. Un taxi-brousse arrive. Les occupants nous hissent sur l’autre rive et repartent. Nous nous écroulons au bord de la piste et remettons la solution du problème à demain. Les moustiques, sans pitié, nous harcèlent. Quelle chienne de vie et quel cochon de métier ! Dimanche 22 septembre : Lorsque je m’éveille, Mick, entouré de trois Gaches a démonté le démarreur dont le rotor était bloqué par la boue et la poussière. Il est vrai qu’il est mal protégé. Repartons et franchissons l’avant dernier bac. Je suis au volant, la direction est de plus en plus dure et j’ai l’impression de conduire un 15 tonnes. Un énorme trou au milieu de la piste m’oblige à un brusque écart et clac ! Le volant
me reste dans les mains ! La direction a cassé net et j’ai juste le temps de freiner avant de nous crasher. C’est fini : nous sommes à 6 km du premier carrefour qui mène à Fort Berger, autrement dit, plantés en pleine brousse. Il nous reste un litre d’eau et la bouteille de rhum offerte par Mme Pierrot. Assis au bord de la piste, complètement découragés, nous réfléchissons à notre triste situation. Elle a rarement été pire. Une Jeep arrive, sautant et grinçant sur les rochers que d’aucuns ont la prétention d’appeler «la piste». Le chauffeur malgache stoppe et nous bavardons un peu mais il ne peut rien faire : il remonte dans le Nord pour 3 semaines. Il nous laisse 5 litres d’eau, 3 bananes et un pain et nous laisse. Brave type. Heureusement, la brousse est épaisse et l’ombre n’est pas rare. Je monte au sommet de la colline et inspecte l’horizon : la brousse à perte de vue : pas une case, pas le moindre zébu ! Malgré la chaleur, je m’enfile dans mon duvet pour me mettre à l’abri des moustiques et je m’endors. Vers 12 h 30, Mick me réveille en sursaut : un camion des P.T.T. est arrêté au bord de la piste : il est vide et remonte sur Tana. De lui-même, le chauffeur nous propose de charger notre voiture sur son véhicule : c’est le Bon Dieu en personne ! Branle-bas de combat, everybody on deck, chacun à son poste. Des Gaches passent (il y a toujours des Gaches qui passent, venant
de nulle part et allant Dieu sait où). À coups de machettes, ils coupent des arbres, les assemblent, pendant que Mick et moi démontons le moteur pour alléger la voiture (en 10 minutes, montre en main, le moteur est déposé). Deux troncs d’arbres appuyés sur le bord de l’arrière du camion (effroyablement haut) nous servent de glissière pour hisser la coque de la 2cv à bord. Bernard, notre chauffeur-sauveur s’étonne lorsque nous lui demandons pourquoi tous ces Malgaches nous prêtent main-forte sans hésitation (ils sont une dizaine). Hé ! Ils ont peur des «Vazahas» nous répond-il. Nous n’avons plus qu’à charger le moteur et l’opération est terminée. Distribution de rhum à tout le monde et nous entamons notre grand voyage. Mick est devant, assis dans la cabine. Je m’agrippe désespérément à la 2cv qui fait des bonds énormes et m’écrase contre les ridelles. Les phares éclatent, les garnitures sautent, les pare-chocs sont arrachés et la carrosserie est cabossée. Il faut s’arrêter et amarrer la voiture qui se désagrège en nous arrachant le cœur. Le moteur repose sur un tas de cordages au fond du camion. Nous repartons, ballotés, secoués, écrasés, agrippés désespérément à notre épave. Un vrai calvaire ! De nuit, nous prenons le dernier bac et faisons étape pour la nuit dans un «hotely» Gache. Plein de sollicitude à notre égard, Bernard tient absolument à ce que nous dormions dans une
chambre (!!!) de l’hotely. Il ne veut rien savoir pour que nous couchions dehors. Vidés, épuisés, nous n’avons même plus la force de lui expliquer que nous préférons le grand air et les étoiles à cet infâme réduit puant, plein de puces, de punaises et autres bestioles. Il finit par gagner la partie et nous nous écroulons tout habillés sur la couche gache. Lundi 23 septembre : journée encore plus pénible que la précédente, pour autant que cela soit possible. Étape dans un «hotely» où il nous faut boire l’eau de la rivière et avaler un riz douteux. Vers 15 h 00, nous arrivons à Moromahandia, au carrefour qui mène à Majunga. Bernard qui continue sur Tana ne peut évidemment pas nous emmener à Majunga. Il nous faut prendre une décision et demandons à Bernard de patienter, le temps de trouver un téléphone (une demi-heure), de réveiller le téléphoniste de sa sieste (1/4 d’heure), de lui demander d’obtenir Majunga (1/2 heure) et au bout d’une heure et quart, nous obtenons Mr Bouché qui nous fera parvenir nos bagages à Tana par un moyen quelconque et préviendra Mr de Pins, Directeur d’Azur-Total que notre arrivée triomphale à Tana est compromise. Pendant ce temps, nous voyons passer un cortège, drapeau malgache en tête : un groupe de personnes transporte un mort. C’est un «retournement». Chaque année, au moment de la
saison fraîche, on déterre le grand-père où la grand-mère que l’on enveloppe dans un «lamba» neuf et on l’emmène prendre l’air au cours d’une grande promenade, en le faisant sauter, danser au milieu des rires et dans une ambiance festive bien arrosée. Nous aurons l’occasion de voir une quantité de cadavres ainsi transportés à travers l’île sur la galerie des taxis-brousse au milieu d’une joyeuse pagaille, sans que personne ne s’en étonne. Notre camion reprend la piste. Elle est moins mauvaise et nous souffrons moins. Les premiers tombeaux apparaissent, magnifiques monuments décorés de couleurs vives et d’arabesques compliquées. Avec la période des «retournements», les peintures sont remises à neuf. On nous apprend que l’Administration tolère cette coutume des «retournements» à la saison fraîche, pour des raisons d’hygiène ! Le soir, arrêt à un hotely et nous montons nos lits sous le camion de ce brave Bernard, scandalisé de voir deux Vazahas dormir sur la route comme de vulgaires «sakalavas» Mardi 24 septembre : Notre aimable chauffeur nous réveille à 4 h 00 du matin et nous attaquons les hauts-plateaux. Il fait froid. Roulons sans arrêt jusqu'à midi. Repas gache (riz cuit dans l’eau de la rivière). Vers 17 h 00, bruit de ferraille qui nous oblige à un arrêt brutal : les boulons de la poulie du
ventilateur sont sectionnés. Impossible de réparer. Bernard veut partir à pied chercher du secours à Tana (70 km) mais un problème se pose : Bernard est chauffeur des P.T.T. et n’est pas autorisé à transporter des particuliers, encore moins lorsqu’ils ont leur voiture en panne avec eux... Mick décide de partir pour Tana et de revenir demain matin tôt avec un camion d’AzurTotal. Bernard fera la même chose avec un véhicule des P.T.T. mais en s’arrangeant pour faire traîner les choses et arriver tard dans la matinée. «Lo dicho, hecho», autrement dit, «ce qui est dit est fait». Ils arrêtent des voitures et partent pour la capitale La nuit est tombée depuis longtemps et Robert, l’aide de Bernard me quitte pour aller manger son «sakaf» pendant que j’installe mon lit de camp sous le camion. De retour, le jeune Robert s’inquiète et insiste pour que je dorme dans la cabine. Je lui explique que je ne peux pas dormir enfermé et que depuis 8 mois je couche dehors. «Les renards vont t’arracher les yeux pendant ton sommeil» me dit-il, effrayé. Il tient absolument à me donner son canif pour me défendre. Quel peuple ! Mercredi 25 septembre : À 5 h 30, le froid me réveille mais le soleil levant réchauffe immédiatement l’atmosphère et dissipe la brume matinale. Robert sort de sa cabine, rassuré de constater que mes yeux sont encore dans leurs
orbites. Je lui rends son canif et vais me baigner, entièrement nu, dans le torrent qui coule non loin. L’eau est glacée et me réveille pour de bon. Je me fais sécher dans l’herbe et assiste au massacre d’une énorme limace d’eau par un crabe à l’aspect repoussant ; la dure loi de la jungle ! J’ai faim, terriblement faim et pour calmer mes crampes d’estomac, je bois l’eau glacée du torrent. Et j’attends. Vers 10 h 00, Mick arrive à bord d’un camion de chez Azur-Total. Il a fait du bon travail. Nous mettons les véhicules cul à cul et procédons au transfert. Comme prévu, Bernard n’est pas encore arrivé et nous partons en laissant le jeune Robert dans son camion. Bientôt, dans le lointain, on aperçoit Tana, resplendissant sur ses collines, baignant dans la lumière. C’est magnifique ! Les villages sont de plus en plus nombreux et de plus en plus importants. De hautes maisons étroites à plusieurs étages, ornées de balcons, très caractéristiques. Nous entrons dans Tananarive, une belle, une vraie grande ville, très animée. Au dépôt Azur-Total, nous sommes vidés, anéantis, sans réaction mais avec le sentiment d’être sauvés. On nous propose une douche et Mr de Pins, un ancien Commandant Para qui a fait l’Indochine, nous semble d’emblée sympathique et dynamique au possible.
Le soir, presque présentables, nous sommes invités par les de Pins dans un restaurant chinois. Je n’ai pratiquement rien mangé depuis 4 jours et notre hôte le sait. Pâté de foie, écrevisses, pigeons, canard, riz cantonais, vin rosé. Les de Pins s’amusent follement en nous voyant dévorer notre repas tout en racontant nos aventures dont le côté affreusement pénible semble déjà oublié. Nous couchons au dépôt où des matelas ont déjà été installés. Ils nous inviteraient chez eux s’ils n’étaient en plein déménagement. Jeudi 26 septembre : Mick qui depuis notre départ de France ne s’est pas séparé de sa «Bible», va voir un Gad’zart qui dirige un grand magasin d’alimentation juste en face du dépôt. On nous met en contact avec Maurice, un jeune créole spécialiste des remises à neuf des vieilles carcasses de 2cv Il est catégorique : le châssis et l’essieu avant sont à changer. Nous voyons Mr Baillot, un autre Gad’zart (une vrai Maffia !) qui nous prend en charge, avertit tous les autres Gad’zarts (une vingtaine à Tana), nous arrange des invitations à gauche et à droite afin d’assurer tous nos repas, nous pistonne auprès de Mr Marlin, directeur du garage Ulysse Gros (Agence Citroën), nous obtient une chambre de passage chez Mr Bouillaud (Ets. Eiffel).
Citroën nous propose un châssis d’occasion que nous monterons nous-mêmes chez Azur-Total. Et nous emménageons dans notre appartement des Ets Eiffel. Vendredi 27 septembre : Un taxi 2cv (ils sont nombreux à Tana) nous emmène à l’Ambassade où j’apprends que mon oncle François Deschodt est passé hier et qu’il est présentement à Tamatave. Il doit revenir à Tana le 7 octobre. Ça alors ! Je vais pouvoir négocier avec lui un passage pour La Réunion et Maurice ! Notre situation si désespérée des jours précédents nous semble déjà si lointaine ! De Gad’zart en Gad’zart, nous nous retrouvons chez les Chabouis pour dîner en compagnie de plusieurs personnes dont Mr et Mme Babin (Affaires culturelles à l’Ambassade). Malheureusement, je ne suis pas en forme : forte fièvre due probablement à toute l’eau des rivières avalée ces derniers jours et à la férocité des moustiques. Samedi 28 septembre : Lundi prochain étant férié (Fête de l’Indépendance des pays d’Afrique), nous nous consacrerons à la mécanique pendant ce long week-end. Il s’agit de désosser entièrement l’ancien châssis et de tout remonter sur le nouveau. Un énorme travail que nous attaquons sans tarder.
Nous dînons le soir avec les Dejean (un Gad’zart !) à la «Case Bambou». Dimanche 29 septembre : Messe dans une église de la rue Beniosky, là où nous habitons. Que Dieu me pardonne mais les jolies petites Malgaches ne favorisent guère le recueillement. Mécanique toute la journée. Notre 2cv doit absolument nous ramener en France et nous vérifions le moindre circuit électrique, le moindre boulon, le plus petit détail. Ce cher Mr Baillot (Gad’zart Directeur de Madauto) nous emmène à son club pour une rapide collation et nous replongeons dans la mécanique illico. Daniel Chabouis, notre meilleur copain de Tana passe nous prendre le soir pour dîner chez lui. Il dispose d’un labo photos et nous mettons sur papier quelques vues de Zanzibar. Lundi 30 septembre : Jour férié consacré bien entendu à la mécanique. Le travail avance bien. À midi, Mr Baillot nous emmène déjeuner chez un de ses amis Gad’zart, Mr Loisey. Il y a là une jeune mariée, blonde incendiaire complètement idiote qui se tortille sur les genoux de son mari en simulant pratiquement un orgasme aussi déplacé que choquant. C’est avec plaisir que nous retrouvons nos outils jusqu’au soir. Mardi 1er octobre : Voilà 8 mois, jour pour jour, que nous quittions Alger. Mécanique toute la
matinée et déjeuner chez Mr et Mme Riot (Gad’zart, évidemment). Ils sont de Marseille, sympas et rigolos. Au dépôt, la voiture nous attend : le moteur, les essieux, les roues et une partie de la carrosserie sont montés à l’exception des ailes et du capot. Elle peut rouler et c’est ainsi que nous l’emmenons au garage Citroën où nous procédons à quelques petits réglages délicats (vis platinées). Nous voulons régler la note mais Mr Graglia, Attaché d’Ambassade, règle la facture pour nous (16.000 CFA) en la faisant passer sur le matériel roulant de l’Ambassade ! Le soir, tout le monde se retrouve dans les salons de réception du Café de Paris où nous improvisons une conférence avec projection de diapos (Rhodésies, Mozambique, Afrique du Sud). Nous leur devons bien cela : personne ne manque à l’appel et nous leur sommes tellement reconnaissants ! Mercredi 2 octobre : Le «Courrier de Madagascar» nous a priés de passer au journal où nous sommes interviewés par un jeune journaliste sympa. Alain de Heaulme avait déjà fait parvenir son reportage depuis Diego qui avait été publié avec des photos il y a plusieurs jours. Nous reprenons notre travail au dépôt et attaquons le ponçage de la carrosserie qui sera repeinte en jaune «Caterpillar», quelques bidons
nous ayant été offerts par Mr Dejean qui utilise du matériel de la marque éponyme. Jeudi 3 octobre : Mr Doumenc dans la cour duquel nous garons notre voiture, nous aborde avec une extrême amabilité. Il s’agit d’un des deux sénateurs français qui siègent au Sénat Malgache. Il est en outre administrateur d’une plantation de sisal dans la région de Fort Dauphin et nous donne des introductions auprès des responsables locaux. Nous enfilons notre tenue N° 1 et allons au Q. G du général Ramanansoa avec qui nous avons rendez-vous. En effet, Mick a connu sa fille Monique à la Cité Universitaire de Paris. Au Q.G., un capitaine français engagé dans la coopération avec l’armée malgache, nous arrête : «Ah ! Qu’est-ce que vous croyez ! Vous imaginez qu’on va voir le général comme ça ?». Il a du mal à nous croire et ô surprise, il se trouve que le capitaine Cossard est le mari de Claudie Duriez de Steene, dans le Nord, une de mes petites cousines éloignées. Naturellement, nous devenons les plus grands amis du monde et il nous invite à prendre un pot après notre entrevue avec le général. Le lieutenant Ratsimbazafo, secrétaire particulier, nous introduit auprès du général, la plus haute personnalité du pays après le Président Philibert Tsiranana.
Celui-ci appartient vraisemblablement à la tribu Hova, de type mélano-polynésien très prononcé. Tout à fait détendu, il nous demande quantité de détails sur notre voyage dont il a lu une relation dans la presse. Apprenant que Mick connaît bien sa fille Monique, le général nous propose de dîner avec lui au restaurant à notre retour de Fianarantsoa et nous nous quittons grands amis. Le capitaine Cossard nous emmène chez lui au «Rova» près du Palais de la Reine. Sa maison, typiquement malgache, est vieillotte avec énormément de cachet. Du jardin qui surplombe la ville, la vue sur Tana est magnifique. Le lac Anosy étale son miroir et au loin se dessine le massif impressionnant de l’Ankaratra. Claudie Duriez n’en revient pas de voir débarquer un petit cousin qui arrive de France en 2cv. Le soir, nous dînons en célibataires dans un restaurant vietnamien avec Daniel Chabouis et un de ses amis (crabes farcis et riz cantonais arrosé d’un thé excellent). Nous sommes pliés en quatre en écoutant Daniel nous raconter une histoire rigolote. Il va chez un Chinois et lui demande une boîte d’hémorroïdes (!!!). Réponse du Chinois : «Repassez dans quelques jours. Je n’en ai pas en magasin mais j’en ai en commande !» Vendredi 4 octobre : 9 h 15 et 76.575 km au compteur. Avec le minimum de bagages, nous
quittons Tana pour le Sud, direction les HautsPlateaux. À la sortie de la ville, arrêt dans une station Azur-Total. Le directeur nous offre vidange et graissage : Mr Lemaire est le 2eme sénateur français siégeant au Sénat Malgache. Traversons Andramasina avec ses cascades et ses lavandières. La campagne est riche et verdoyante et c’est ainsi que je m’imagine certains paysages de l’Indochine, avec de grandes maisons à étages au milieu des rizières. À Ambatolampy, arrêt à la sous-préfecture où nous demandons l’autorisation de pénétrer à l’intérieur de la station des Eaux et Forêts de Mandjakatobo. La route qui y mène est mauvaise et nous crevons (km 76.699) mais le cadre est merveilleux avec ses forêts romantiques et ses nombreuses cascades que nous admirons à pied en laissant la voiture. 6 km avant Antsirabe, nouvelle crevaison. Nos pneus sont en piteux état ! Nous nous installons pour la nuit au bord du lac Andraikiba. Feu de bois au clair de lune, calme absolu. Nous mangeons des tripes de zébu en boîte, made in Madagascar. Samedi 5 octobre : Le soleil sèche rapidement nos duvets humides de rosée. De jeunes pêcheurs armés de javelots attrapent de belles truites. Nous longeons le lac jusqu'à Betafo et allons jusqu’aux chutes d’Antafofo, autre petit coin paradisiaque plein de sources fraîches et de
chants d’oiseaux. À travers des rizières, nous montons au sommet du volcan dans la caldera duquel s’abrite le lac Tritriva, étrange, sombre et mystérieux. Nous regagnons Antsirabe par une autre route, mauvaise mais pittoresque en traversant des villages d’où émergent invariablement 2 clochers : l’église catholique et le temple protestant. Dernier coup d’œil à Antsirabe, son hôtel des Thermes et son monument aux 18 tribus, ses nombreux poussepousse promenant de jolies filles à la recherche d’aventure galante. Au marché particulièrement coloré et animé, nous mangeons sur le pouce une salade de concombre, des oignons et des beignets pimentés. Une mer d’ombrelles aux mille couleurs abrite du soleil de ravissantes Malgaches drapées dans leurs lambas transparents. Le marché aux bestiaux bat son plein à une extrémité de la ville avec de vrais maquignons comme dans nos campagnes et de très beaux zébus. Nous allons à Ambositra (prononcer : Amboustre), centre de l’artisanat des HautsPlateaux et arrivons à Fianarantsoa, jolie ville agrippée aux flancs de plusieurs collines. La nuit tombe et nous verrons tout cela demain. Nous faisons étape dans un petit bois sur la route d’Ambalavo. Feu de bois, dîner et au lit. Pas besoin de tente ce soir.
Dimanche 6 octobre : Assistons à la messe de 10 h à la cathédrale avec sermon en malgache. La sortie de la messe ressemble à un défilé de mannequins rassemblant les Hovas les plus jolies dans de superbes toilettes. Nous montons au Rova, qui rappelle à Mick le quartier de la Croix Rousse à Lyon. Une immense statue du Christ domine la ville. Plus bas, la gare ressemble, paraît-il à celle de Deauville. Un Européen surgit, appareil de photo en mains : il a lu les journaux et a reconnu notre voiture et veut absolument un souvenir. Mr Le Guern est le chef de gare et nous invite à déjeuner en compagnie de sa femme et de son fils (95 kg, torse nu et en slip !). Nous prenons la direction de Ranamafana où nous arrivons alors que tombe la nuit. Il y a là une source d’eau chaude qui coule à 35° et trouvons le coin tout à fait propice à notre installation pour la nuit. Je suis nu comme un ver lorsqu’une sirène de police, des coups de sifflets et des projecteurs trouent la nuit à 200 mètres de nous. Une jeep et une DS s’arrêtent et je n’ai que le temps de me rhabiller. Abrités dans le sous-bois, nous apercevons deux dames élégantes qui sortent de la voiture, suivies d’un homme assez corpulent muni d’un talkie-walkie : aucun doute possible, c’est le Président Philibert Tsiranana en personne qui, nous avait-on dit, était en vacances dans la région. En fait, il
rentre de la chasse et regagne son bungalow près de la rivière. Nous nous couchons en souhaitant mentalement bonne nuit à notre illustre voisin. Lundi 7 octobre : Je fais ma toilette dans la rivière sous les yeux éberlués d’une dizaine d’autochtones. En direction de Mananjar, nous ne résistons pas à nous baigner dans les cascades d’une rivière malgré les caïmans qui y pullulent aux dires de chacun. Ce bain nous met en forme et nous décidons de pousser jusqu’à Ifanadiana. À l’entrée du village, une grande banderole nous accueille : «Bienvenue au Ministre Rakoto Émile». Des gendarmes qui doivent nous prendre pour des officiels se mettent au garde à vous et nous canalisent vers la place du village où toute la population est réunie. Un sergent français de la coopération nous explique que le ministre vient prononcer un important discours. Nous nous faufilons dans la foule jusque derrière les personnalités locales. Des anciens combattants sont regroupés derrière un drapeau français, ce qui nous fait grand plaisir. Il fait une chaleur atroce et je parviens à me protéger du soleil sous l’ombrelle d’une jeune beauté qui me fait gentiment une petite place. Les notables transpirent dans leurs redingotes. Les 2 Chinois du coin, impassibles, semblent supputer l’argent qu’ils auraient pu gagner en vendant de la
limonade à cette foule écrasée de chaleur. Un groupe de jeunes femmes, vêtues aux couleurs malgaches (vert, blanc et rouge) font tourner leurs ombrelles comme des toupies. Les enfants des écoles, raides et disciplinés, attendent stoïquement que leur martyre soit terminé. Un mouvement oscillatoire autant qu’ondulatoire annonce l’arrivée du ministre qui arrive, très élégant, souriant et pas avare des poignées de main qu’il distribue à droite et à gauche avant de gagner la tribune officielle. Silence : Rakoto Émile parle. Et il parle bien Mimile. On ne comprend rien mais on voit bien que la foule est émue. Bravo Mimile, t’as le succès sur toute la ligne et ton prochain mandat est assuré ! Et voilà que le bruit court que Philibert Tsiranana soimême doit venir. En allant chercher ma caméra dans la voiture, j’aperçois un ivrogne qui gît dans le fossé baignant dans une mare de sang. Les Malgaches qui ont horreur du sang n’osent pas s’approcher et je sacrifie un bidon d’eau avec lequel j’asperge l’infortuné disciple de Bacchus. Mick m’aide à le balancer sans ménagement dans une camionnette stationnée non loin. Le Président, chapeau de cow-boy, chemise bariolée, caméra «Canon» à la main, fait son entrée en scène, l’inévitable transistor autour du cou. Mick se plante à un mètre de lui et le filme. Sans se démonter le moins du monde, Philibert empoigne la sienne et riposte à bout portant.
Comme on dit à Dunkerque,»la scène vaut son pesant de podingue» Cet épisode terminé, nous prenons la direction d’Ambositra et Antsirabe que nous traversons avant de planter la tente à la lisière d’une forêt d’eucalyptus. Il a beaucoup plu et notre feu de bois prend difficilement et le riz est long à cuire ; mais au moins nous sommes au sec sous notre toile. Mardi 8 octobre : Arrivons à Tana de bonne heure, rue Bonyasky où nous prenons une douche salutaire. Déjeuner chez le capitaine Cossard après avoir visité le Palais de la Reine. Vers 15 h, nous allons au bureau de la N.C.H.P. où je trouve mon cher oncle François Deschodt que je n’avais jamais vu avant mais que je reconnais immédiatement : il y a comme un petit air de famille. Sans difficulté, il nous accorde ce que nous souhaitions : un embarquement sur l’un de ses navires pour la Réunion et Maurice. Nous sommes convoqués à l’Ambassade où Mr Geay, l’Ambassadeur nous remet un chèque. Le général Ramanantsoa lui avait téléphoné à notre sujet et il remuait tout Tana depuis plusieurs jours pour essayer de nous joindre ! Nous allons au Q. G. du général et on nous apprend que ce dernier est à Fianarantsoa où un avion Broussard s’est crashé dans une rizière sans perte humaine heureusement. Il a
téléphoné qu’il tient quand même à nous avoir à dîner mais qu’il sera en retard. Il arrive enfin, fatigué et énervé, aussi lui proposons-nous de remettre cette soirée mais il insiste et nous donne rendez-vous chez lui : une belle villa rue George V. Vue magnifique sur la ville qui s’étend en bas. Le général, plus détendu après une bonne douche, nous fait les honneurs de son logis qu’il est en train d’aménager luxueusement. Sa femme est en France et rentre demain par avion. Il nous offre un whisky et nous dinons, servis par une armée de boys impeccables. Repas simple mais raffiné agrémenté de discussions passionnantes, principalement axées sur les problèmes raciaux en Afrique du Sud. Mercredi 9 octobre : Matinée consacrée à des rendez-vous avec des Indiens ismaéliens qui nous font visiter la mosquée qui s’apprête à recevoir Karim Khan et que l’on bichonne pour la circonstance. Déjeunons chez Georges Bayot, le sympathique «Joe» Le soir, dîner chez Mr Bouville (Phillips) en compagnie d’un Gad’zart ancien pilote de Caravelle et présentement Directeur de l’Office de Tourisme de Madagascar. Excellent repas : crabe, fondue Bourguignonne, rosé de Provence. Mick ne parvient pas à cacher son émotion en zieutant la silhouette de notre hôtesse (50% française et 50% malgache) d’une beauté
rayonnante et qui porte un décolleté en V qui la moule et tombe très très très bas derrière. Jeudi 10 octobre : Nous libérons notre appartement, chargeons nos bagages, remettons la clef à Mr Bouillaud avec mille remerciements, faisons d’amples provisions au magasin C.O.D.A.L. (au prix de gros) et faisons le plein de carburant. Chez Madauto, Mr Fournier qui représente la marque «Dunlop», nous hèle en lançant «Enlevez-moi ces saloperies de Michelin» et le temps de réaliser, nous sommes chaussés de 4 pneus neufs + 2 en secours (avec les chambres à air). Naturellement, il nous colle une affiche publicitaire «Nous roulons avec Dunlop». C’est la moindre des choses ! Pendant que je règle les freins qui demandent à être resserrés, Mick va voir un type de l’O.N.U. qui doit assurer notre protection lors de notre deuxième traversée du Congo Km 77.842 – 13 h 30 : nous prenons la route de Tamatave vers la côte Est. Nous descendons le Plateau et la végétation devient de plus en plus tropicale. Après 7 h de conduite, nous arrivons à Brickaville où je dois retrouver Michel Puchois, un Mervillois malgachisé, ami de ma famille depuis longtemps, qui est prévenu et doit nous attendre ; un «gasy» nous indique une case habitée par un Vazaha et une Malgache que nous sortons du lit mais ça n’est pas Michel et sur leur indication, nous finissons par trouver nos amis
qui, en dépit de l’heure tardive, nous reçoivent avec chaleur et émotion. Après les effusions d’usage et une rapide collation, nous dormons dans la chambre d’un bungalow tout neuf appartenant à la sucrerie. Vendredi 11 octobre : Grasse matinée. Nous découvrons un magnifique cadre de verdure et de fleurs que nous n’avions pas remarqué hier soir dans l’obscurité. Breakfast servi par notre hôtesse, charmante Malgache qui est beaucoup plus à son aise ici qu’à Merville où j’avais fait sa connaissance. Michel nous emmène dans son «Ami 6» visiter ses cannes. Il est régisseur d’une plantation dont il livre la récolte à l’usine dirigée par... un Gad’zart. Michel est très heureux, libre comme l’air et adore son métier. À midi, nous retournons à sa case où nous attendent leurs deux fils, très mignons. Leur mère nous sert des cœurs de raphia. C’est délicieux et rappelle le choux palmiste. Elle a eu la gentillesse de laver notre linge, ce qui est toujours un gros problème pour nous. Mais nous devons les quitter, hélas, car notre bateau va arriver à Tamatave. 78.123 km au compteur - 16 h 05 : la famille Puchois au grand complet nous accompagne un moment sur la route qui mène à Tamatave, une centaine de km vers le nord. Un seul bac à passer et nous arrivons à Tamatave, ville moderne, très
fleurie, avec une grande avenue bordée de palmiers royaux. Comme nous avons un peu de temps, nous décidons de pousser jusqu’à Foulpointe (70 km plus au nord) et d’y passer la nuit. Nous installons nos lits de camp sur la plage à l’ombre des filaos, les vagues à nos pieds. Je passe une nuit formidable, ce qui n’est pas le cas pour mon coéquipier victime d’une crise de dysenterie aigüe qui interrompt son sommeil une dizaine de fois. Samedi 12 octobre : km 78.304 – 6 h 35 : un bain matinal et nous regagnons Tamatave où nous interviewons des Indiens. Il y a également beaucoup de Chinois qui ont d’ailleurs leur école. Le directeur local de la N.C.H.P. nous confirme notre embarquement pour aujourd’hui et nous allons au port où nous attend «L’Ile de La Réunion», Commandant Robert Asso, un homme extraordinairement sympathique qui nous indique à chacun nos cabines et nous présente aux officiers et à l’équipage. Formalités à la Douane, embarquement de notre voiture et quelques centaines de zébus destinés à La Réunion. Les pauvres bêtes à demi sauvages, sont hissées une à une par un palan, simplement retenues par une haussière bloquée par leur bosse, et se débattent dans le vide. À 16 h 45, le Pilote monte à bord et nous déhalons. Les lumières de Tamatave s’allument
peu à peu tandis que nous allons à la salle à manger. Nous ne sommes pas seuls et le Cdt fait les présentations : Mr et Mme Couderette de la C.N.E.P. de Morombe qui «partent pour France», Mr Morin, commandant de C.R.S., viré de la Martinique au moment des événements de 1959 et sa femme, ainsi que deux religieuses, discrètes et effacées. Mick et moi sommes seuls à une table, servis par Marcel le barman et son aide comorien, tous deux impeccables en veste blanche. Après le dîner, nous jouons au Grand 8 avec le Commandant et les Morin. Dimanche 13 octobre : À minuit, les montres et pendules ont été retardées d’une heure. La vie à bord est très différente de celle que nous avions connue à bord de «L’Île Sainte Marie». Le service est plus protocolaire et on me donne du «Monsieur Deschodt» long comme le bras. Je mets mes notes à jour et je fais du courrier. La mer est forte et Mick s’enferme dans sa cabine. Après le dîner, je monte à la passerelle et je suis avec intérêt sur l’écran radar notre approche de la Pointe des Galets, au N.W. de l'île. À 22 h 14, nous mouillons dans la rade. Lundi 14 octobre : À 5 h 30, je suis réveillé par les mouvements du bateau qui se dirige vers le goulet du port. Un coup d’œil par le sabord me laisse entrevoir de hautes montagnes et des
champs de canne. À 6 h 00 nous sommes à quai et on commence à débarquer les zébus au moyen du mât de charge. Les Morin et les deux religieuses nous quittent et nous nous occupons du dédouanement de notre voiture qui est déjà sur le quai. Nous foulons le sol de France pour la première fois depuis notre départ de Marseille en février. Et la réalité nous rattrape en trouvant sur notre pare-brise : une contravention pour stationnement gênant ! Oui, nous sommes bien en France ! Contravention que nous faisons immédiatement annuler en protestant véhémentement auprès des autorités compétentes. Subséquemment et conséquemment, nonobstant notre bonne foi, etc. Ah ! Douce France ! Le problème étant enfin réglé, nous conduisons Mr et Mme Couderette à Saint Denis.
Un autre problème se pose : mes cahiers de notes ayant subi les affronts du temps après 48 années passés dans des placards, une partie reste introuvable. Il s’agit précisément de notre séjour à la Réunion et à l’Ile Maurice. Un mois entier a hélas disparu occultant également notre retour à Madagascar et notre périple dans le Sud de la grande île, qui fut passionnant. Jeudi 14 novembre : Nous sommes à bord du M.S «Île Sainte Marie», Commandant Paul Depagne. Impossible de dormir cette nuit tellement la mer
est mauvaise. Mick gémit comme un moribond mais résiste gastriquement grâce à un suppositoire supérieurement efficace que lui a donné Madame Smith hier soir. Le pont est balayé par d’énormes paquets de mer. Au petit matin, Aboudou le steward a disposé les «violons» qui empêchent la vaisselle de valser et de quitter inopinément les tables. Je me gave de langoustes embarquées à Fort Dauphin et je passe ma journée à la passerelle. Vendredi 15 novembre : La mer est encore grosse mais le vent a changé et la houle nous frappe ¾ sur l’avant, envoyant des embruns jusqu’en haut de la passerelle. Aboudou me prête un fer à repasser que j’utilise pour remettre un peu d’ordre dans mes shorts et chemisettes lavées hier soir. Je lis beaucoup et essaie d’écrire, ce qui n’est pas facile. Aujourd’hui, jour de prière, notre cuisinier comorien se prosterne sur sa natte, tourné vers La Mecque. Et nous mangeons froid. Samedi 16 novembre : Beau temps ce matin. La mer est calmée. Je m’installe à l’arrière sur une chaise longue surveillant les 4 traînes qui plongent dans le sillage du bateau. Un gros thon a mordu mais a eu la gueule arrachée par la vitesse. Je lis «À cheval sur mon bidet» de Marcel. E. Grancher (prix Courteline) de
l’Académie Rabelais, une œuvre d’une élégante grivoiserie. À 22 h 00, nous mouillons dans la rade de Durban, brillant de mille feux. Dimanche 17 novembre : Réveillé par le grincement des guindeaux qui remontent l’ancre, je rejoins la passerelle. Le Pilote monte à bord et nous remontons le goulet avant de nous mettre à quai. Bien entendu, tout est fermé aujourd’hui dimanche et nous ne pouvons utiliser notre voiture qui n’est plus assurée. C’est donc à pied que nous allons chez Mr Niels pour récupérer la clé de notre appartement du Bluff. Ô désespoir, celui-ci nous apprend que l’appartement a été vendu en notre absence et que tous nos bagages sont entreposés dans un hangar. Seigneur, j’ai des nausées en imaginant le résultat d’un déménagement opéré par des tiers. Et le résultat est là : tout est pêle-mêle dans des cartons : vêtements, magnétophone, notes personnelles, mercurochrome répandu dans notre caisse à pharmacie. On ne peut plus distinguer ce qui est bouquins, vêtements, garde-manger. C’est affreux. Tant pis, on verra demain ! Pour nous changer les idées, nous passons l’après-midi sur Marine Parade à blaguer avec les jolies filles qui s’y promènent dans le seul but de se faire aborder. De nombreux baigneurs s’ébattent dans les rouleaux, protégés par des filets anti-requins.
Malheureusement, nos maillots sont restés à bord du bateau que nous rejoignons pour la nuit. Lundi 18 novembre : Après le breakfast pris à bord, nous allons à pied au consulat où nous attend un volumineux courrier. Nous essayons de trouver une compagnie d’assurances qui accepte d’assurer notre voiture. Une fois celle-ci assurée, il nous faut passer à la douane et nous sommes enfin en règle. Allons à bord du M/S «Yalou» des Messageries Maritimes arrivé ce matin. Le Commissaire Klein accepte de prendre un paquet pour Dunkerque où il doit faire escale entre le 13 et le 20 décembre. Dans West Street, de nombreuses vitrines arborent leurs décorations de Noël, ce qui nous fait songer qu’il est temps pour nous de penser au départ. Nous mettons de l’ordre dans nos bagages sauvés de la débâcle et réduisons au maximum le poids et le volume en vue d’un départ imminent. Et nous passons notre dernière nuit à bord de "L’île Sainte Marie". Mardi 19 novembre : Au consulat du Portugal, on nous annonce que notre demande de visa pour l’Angola, déposée depuis un mois, est refusée par Luanda, sans doute à cause des troubles qui secouent le pays. Dans l’impossibilité que nous
avons d’éviter la traversée de ce pays, nous insistons et prions la Vice-consul (très aimable) de nous faire parvenir l’accord à Cape Town. Nous remontons à bord de «L’Île Sainte Marie» et dépouillons notre courrier dans lequel une lettre de Mr Fety, Secrétaire Général du C.I.R.E.C.T. nous apprend qu’une bourse nous sera enfin versée (premier signe de vie depuis 9 mois !), ce qui résout pratiquement tout problème d’ordre pécuniaire pour notre voyage de retour. Au Bluff, dans Marine Drive, nous rencontrons le Herr Doctor Breyne à qui nous sommes recommandés par Mlle Rey du Consulat de France. D’emblée, le contact s’établit : «Ach, che suis sûr que fous êtes Flamand !» me dit-il. Né à Roubaix, de parents belges, il est lui-même de nationalité allemande et a professé à Berlin durant 13 ans. Ce jeune homme de 73 ans a participé à une expédition au Kilimandjaro en 1928. Il écrit beaucoup et tient absolument à nous lire le dernier acte de sa comédie burlesque : «Le fouet magique ou la sagesse introuvable», fruit de ses réflexions amères à la suite des deux guerres mondiales. Il traite le sujet - nous dit-il - à la manière d’Aristophane. «Che suis le grrrand ami de Herr Ministre Doctorr Werrrforrrd.» (Verwoerd). Il est un rien vantard mais bien sympathique et nous apprend que le nom de de Gaulle vient du flamand «Van Wael». Il nous présentera demain au Recteur de l’Université Indienne à Salisbury Island. Il nous
offre un verre de vin du Cap et nous affirme «qu’il tourne le dos à l’Humanité et présente sa face à l’Éternité», dans un geste auguste englobant tout l’Océan Indien qui s’étend au pied de sa maison. Mercredi 20 novembre : À 8 h 00 nous sommes dans l’ascenseur de l’United Building dans Smith Street qui nous mène au 13° étage où nous voyons Mr Hitchmann, Manager de chez Total. Il va rafraîchir nos affiches publicitaires et nous confirme l’assistance de sa Société en matière de lubrifiant et de carburant. En le quittant pour rejoindre notre voiture stationnée dans l’avenue, nous voyons un policier qui tourne autour, regarde à droite, puis à gauche, mets la main à sa poche et mets une pièce de monnaie dans le parcmètre ! Sympa, non ? Allons chez Kurt Lucken (Jerrie’s motors ‘your German car specialist’) et agent Total. Sa femme nous confirme son invitation pour samedi soir. Nous prenons ensuite le Pr Dr Breyne qui nous emmène voir le Dr Olivier, Recteur de l’Université : un pur Afrikaner qui nous remet entre les mains des étudiants, tous indiens. The University for Indians est sise dans les anciennes casernes de la marine de guerre dans Salisbury Island. C’est en vedette que viennent les étudiants en attendant que la nouvelle unité prévue dans trois ans à l’ouest de la ville soit
terminée. Nous déjeunons avec les élèves et je me trouve à une table, surpris de me trouver en compagnie de deux jeunes chrétiens (méthodistes) : Georges Sing et Devarakshanam Rajmangal (Betty pour les intimes), une charmante Indienne de 19 ans, très ouverte et pétillante avec qui j’évoque le problème de l’Immorality Act qui nous interdit tout contact plus intime. Nous déposons le Pr Dr Breyne chez lui et allons visiter une plantation de canne dirigée par Jacques Couve de Murville, un Mauricien qui nous propose de camper ce soir dans sa propriété de Chakas Kraal, ce que nous acceptons avec plaisir, la région étant magnifique. La propriété porte le nom d’un grand chef zulu. Nous dînons simplement et montons nos lits de camp dans le salon après avoir pris un bon bain. Jeudi 21 novembre : Levé dès 6 h 00, j’écris mon journal sur la terrasse, face aux collines couvertes de cannes à sucre. Jacques nous fait faire le tour de son exploitation (150 hectares). Des ouvrières indigènes, nues jusqu’à la ceinture, travaillent sous la surveillance de contremaîtres indiens. Nous dormons ce soir chez le Père Dubien (un Oblat français), un type formidable et passionnant, après avoir visité à Tongaat la plus importante sucrerie de l’hémisphère sud.
Vendredi 22 novembre : Dans la Volkswagen du Père, nous faisons une balade merveilleuse au cœur du Natal, dans le Zululand, paisible contrée, magnifique de douceur et de verdure, passons à Montebello en longeant la rivière Umhloty et rentrons par Ndwedwe pour arriver à Verulam où Daisy, la bonne «Chapée Coolie» nous sert un délicieux poisson au curry en compagnie d’un Père Américain et du Père Dominique, un Zulu. Nous assistons à des chants zoulu à l’école des filles. Très émouvant Nous regagnons Durban car nous sommes attendus à dîner chez les Barmania, des parents de notre amie Zubeida. Nous sommes une dizaine de personnes dont la mère de Zubeida, et deux jeunes beautés, Munirah et Shirin. Repas très relevé typiquement indien. Les femmes mangent avec nous, ce qui n’est pas courant. Certaines portent de superbes saris brodés de fils d’or. La maman de Zubeida (Auntie Babie pour les intimes) nous remet un énorme carton de vivres en songeant que nous serions sans doute la nuit de Noël au milieu du désert du Kalahari. Nous découvrirons en l’ouvrant plus tard qu’il contient du caviar et ô merveille, un Christmas Pudding. Brave Auntie Babie ! Nous rentrons nous coucher dans le hangar mis à notre disposition. Il est 1 h 30 du matin.
Samedi 23 novembre : Levés avant le soleil, nous rassemblons nos bagages en vue de tout caser dans la voiture. Le volume est inquiétant mais tout rentre. Passons faire nos adieux au Consulat et demandons de faire suivre notre courrier c/o French Consulate, Cape Town. Avec une grande émotion, nous prenons congé de tous nos amis indiens connus au cours de notre long séjour à Durban. Shirin veut absolument essayer notre 2cv sous les yeux affolés de sa mère et du regard étonné des Afrikaners. Un coup de vent m’envoie sous les pieds un morceau de journal abandonné qui nous apprend que John Fidgerald Kennedy, Président des États-Unis, a été assassiné hier à Dallas au Texas. C’est la stupeur et la consternation dans le monde entier. Nous ne manquons pas bien entendu de remercier Mr Niel qui a eu la gentillesse de nous proposer un logement au Bluff durant notre séjour. Il croit avoir connu mon oncle Jacques Deschodt avec qui il était rentré d’Indochine il y a bien longtemps. Nous passons la soirée chez des amis allemands et nous buvons comme des trous (morbleu). Il y a là un jeune Afrikaner complètement saoul et j’en profite pour lui faucher sa petite amie, tandis que Mick fait de même avec une pin-up affriolante.
Nous prenons la route vers 1 h 30 et je prends le volant car Mick n’est pas en état de conduire. Nous allons jusqu'à Pietermaritzburg et je m’arrête dans un champ où nous passons le reste de la nuit. Dimanche 24 novembre : 8 h 20 : Le réveil est pénible. 82.941 km au compteur. Nous sommes à 17 miles de Richmond et assistons à une messe xhosa à Ixopo. Les chants sont extraordinaires mais nous avons du mal à rester éveillés après notre soirée d’hier et notre courte nuit. Il pleut et nous plantons la tente de bonne heure (17 h 30). Mick renverse les pâtes et nous sommes trop fatigués pour songer à manger autre chose. Lundi 25 novembre : 7 h 45, 83.204 km. Nous sommes à 59 miles d’Umtata, capitale du Transkei. Des paysans noirs labourent avec des attelages de six ou huit bœufs. C’est la femme qui pousse et guide la charrue, l’homme se contentant de faire claquer son fouet au-dessus des bêtes. Des «Red Blankets» nous font de joyeux signes. La plupart des femmes ont le visage peint, soit en rouge, soit en blanc, selon qu’elles sont prises ou à prendre. East London : ville moderne sur la côte, sans âme et sans cachet. Un vent glacial nous fait grelotter. Le seul intérêt est le fameux cœlacanthe (Latimeria Chalumnae).
Malheureusement, Miss Courtney Latimer, qui a donné son nom au fameux poisson, n’est pas là. Coup d’œil rapide au monument des émigrants allemands et nous quittons la ville. Nous arrivons dans l’obscurité à King William Town et j’ai une grande surprise : le monument aux morts est éclairé et parmi les lieux de batailles où périrent de nombreux jeunes SudAfricains, on peut lire : Méteren, Armentières, Bataille des Flandres 1914-1918. Nous campons au bord de la route dans la pluie et la boue. Mardi 26 novembre : Nous sommes désormais dans la Province du Cap. Le soleil chauffe agréablement et nous prenons la direction de Grahamstown et passons le Groot Viesriver Pass. D’immenses plaines couvertes d’une curieuse végétation qui, nous dira-t-on plus tard, a été importée du Mexique comme plante fourragère. Grahamstown : jolie petite ville nommée : «The Settlers City» qui marque la limite de rencontre des Boers venant du sud et des Bantous venant du nord. Nous rencontrons le directeur du musée d’ichtyologie, J.L.B. Smith, auteur du livre «À la poursuite du Cœlacanthe», un passionné. Nous arrivons à Port Elisabeth avec l’obscurité. Avec la proximité de Noël, toute la ville est illuminée et le spectacle est saisissant de beauté pour les broussards que nous sommes. Beaucoup
de monde pour admirer le spectacle. Chose frappante : les coloured dominent. Des filles superbes, produits d’un incroyable mélange des races (Hottentots, Indiens, Boers, Bantous et autres). Nous trouvons un petit coin au sud de la ville dans les dunes pour y établir notre campement. Au menu : riz aux champignons. Mercredi 27 novembre : Nous trouvons des cartes de la région au Tourist Office, visitons le musée, l’aquarium, le Snake Park et voyons le Donkin monument, célèbre pyramide de Port Elisabeth. Un journaliste qui a repéré notre voiture nous aborde pour une énième interview, prend des notes et des photos pour le «Die Oostlig», un canard en langue afrikaans. Nous quittons la ville sous une pluie battante. Mick a sa migraine bimensuelle et se tient la tête à deux mains en gémissant. Il avale les pilules adéquates et ça s’améliore au bout d’une heure. Je m’arrête un peu pour me reposer tandis que Mick dort. Un type vient vers moi et m’invite à fumer une cigarette dans sa voiture alors que la pluie redouble. Mr Stevens est du Royal Automobile Club. Très sympathique, il est, comme beaucoup de Sud-Africains, curieux de connaître l’opinion des étrangers sur leur pays quelque peu isolé à cause de la politique de l’apartheid. On se quitte avec l’espoir de se revoir à Cape Town.
Je prends la direction de Humansdorp et à 100 miles de Knysna, nous trouvons 3 malheureux arbustes au milieu du plateau pour nous abriter du vent froid et violent pour passer la nuit. Le vent est tellement fort que nous devons préparer notre repas sous la tente que nous avons installé à l’abri de la voiture : potage Maggi et Quaker Oats. La tente tiendra toute la nuit et ne s’envolera qu’à 6 h 00 du matin, heure où il est normal de se lever. Jeudi 28 novembre : Quelle tempête ! Notre pauvre tente est trouée de partout après plus de 9 mois de bons et loyaux services. La Garden Road vers Knysna ressemble aux Vosges avec de nombreuses scieries qui exploitent les forêts de sapins. Franchissons le col de Blaauwkrantz, puis celui de Groot Rievier et nous établissons notre campement au pied du Scwartsberg Pass, dans un petit coin tranquille. Pas un souffle d’air, l’air est frais, c’est la pleine lune. Menu : soupe au Madère et riz cuit dedans. Excellent. Quelle belle et douce nuit, comparée à la précédente ! Vendredi 29 novembre : nous nous rasons dans notre unique casserole et faisons une rapide toilette et... on the road again, comme dit la chanson. Le compteur indique : km 84.438. Au sommet du col de Scwartsberg souvent
impraticable l’hiver à cause de la neige, la vue est splendide. Nous redescendons pour filer vers les Kango Caves, de superbes grottes très exploitées sur le plan touristique. Un peu plus loin, c’est Oudtshoorn, le pays des autruches. Nous nous offrons un énorme œuf (le plus petit que nous ayons pu trouver) pour notre déjeuner et nous filons vers Mossel Bay. Belle plage de sable blanc. Nous nous baignons dans une eau fraîche mais limpide. Ce qui nous met en appétit et nous repartons vers Groot Brak Rivier où nous trouvons un petit coin tranquille pour faire cuire notre œuf. Il nous faut un marteau et un tournevis pour en percer la coquille à chaque extrémité. Recette : souffler fort par l’un des orifices ainsi pratiqué en prenant soin de positionner le trou opposé audessus d’un récipient largement dimensionné (notre casserole s’avère être trop petite). Battre vigoureusement le tout avec une fourchette, ajouter un verre d’eau, poivre et sel ainsi que du bacon, mettre sur feu très doux d’abord, puis augmenter légèrement. Un œuf d’autruche correspond à 2 douzaines d’œufs de poule et nos estomacs se chargeront de nous le rappeler douloureusement dans les heures qui suivirent notre dégustation ! Et nous partons pour Riversdale. Il faut ici procéder à un petit retour en arrière, au moment où nous avons rencontré la famille Frehse, des Allemands dont nous avions fait la connaissance
à la frontière Luso-Swazilandaise le 10 juillet dernier. La ravissante Gisela y-est-elle pour quelque chose, toujours est-il que nous n’avons pas oublié leur invitation. Nous trouvons leur maison, blottie au milieu de bougainvilliers. Frau Frehse reste un moment sans voix avant de nous reconnaître, puis c’est une explosion de joie. Son mari nous sert dans ses bras velus, accompagné de son fils Horst (15 ans), bientôt suivis de Gisela qui ne tient plus en place. Après plus de quatre mois, ils étaient persuadés que nous étions repartis en Europe. Herr Frehse est ingénieur et c’est lui qui a construit la charmante petite hutte au toit de chaume dans laquelle il nous installe. La blonde Gisela, très chatte, s’est déjà changée trois fois et arbore finalement un short très short et une chemisette très sexy. Après avoir fêté comme il se doit nos retrouvailles, avoir fait honneur au dîner préparé par Frau Frehse et bu moult bières, nous gagnons notre hutte assez tard. Samedi 30 novembre : Après un copieux breakfast, Herr Frehse nous suggère de laisser notre 2cv et de prendre son Opel. Et nous partons avec Gisela qui ne veut plus nous quitter. Elle nous emmène à Garcia Pass d’où la vue est superbe : d’un côté, Riversdale, et de l’autre, une vue plongeante sur le Karroo. Nous redescendons le col et nous baignons tous les
trois, nus comme des vers, dans une petite rivière qui se perd sous les basses branches des arbres. Gisela, très nature et pas farouche, est resplendissante de fraîcheur et de beauté aryenne. Quant à nous, il ne nous est pas aisé de dissimuler notre émotion. Nous rentrons à temps pour le déjeuner. L’après-midi, Herr Frehse (Werner), Frau Frehse (Irma), Gisela, Mick et moi partons nous baigner (en maillots de bain) à Stilbay, une jolie plage à 24 miles au sud de Riversdale. Nous jouons dans d’énormes rouleaux et pendant que les parents font la sieste, Mick fait du surf avec une petite amie (Charline) et je m’éclipse discrètement avec Gisela qui de toute évidence a besoin de se voir conter fleurette. Nous rentrons à Riversdale, fatigués et heureux de cette belle journée. Werner nous montre des photos et un journal tenu par son frère Horst, militaire qui a fait les campagnes de France, de Libye, de Pologne, avant d’être tué sur le front russe. Et par un hasard extraordinaire, je tombe sur une photo prise à Merville le 26 ou 29 mai 1940 par Horst Frehse, de la 3ème Panzer Division, photo que Werner découpe dans l’album pour me la donner. Ach ! La guerre groosse malheur ! Dimanche 1er décembre : Nous partons avec Gisela dans une ferme à quelques miles de Riversdale. Le propriétaire, un jeune Boer, possède trois chevaux que nous sellons pour
entamer la plus belle chevauchée que j’ai jamais imaginé faire un jour. Nous galopons, ivres de liberté, dans un paysage de montagnes et de grandes plaines alternées, mettant parfois pied à terre pour reposer nos montures et admirer le panorama. Nous rentrons à la ferme au grand galop et remercions le settler qui ne parle que l’afrikaans. Il nous faut prendre congé de la famille Frehse. Nous retrouverons Gisela Mercredi à Swellendam où sa mère la conduira et elle viendra avec nous jusqu’à Cape Town. Nous décollons à 14 h 15, km 84.785 et arrivons à 17 h 45, km 84.983 au Cap des Aiguilles, le point le plus méridional du continent africain, là où se rencontrent l’Océan Atlantique sud et l’Océan Indien. Un pêcheur au lancer s’apprête à plier bagages et nous lui demandons de nous photographier à côté de notre voiture et pour fixer sur la pellicule ce moment historique avant de partager avec lui une bouteille de Gris de Boulahouane que nous réservions à cette occasion. Nous sommes terriblement émus et un peu inquiets de penser que la France est si loin ! Nous pensons qu’il est juste de rendre grâce au Seigneur de nous avoir menés jusqu’ici et nous assistons à un office dans un Temple de la Moravian Church à Elim, coquet petit village principalement habité par des «coloured». Cela nous change et s’ajoute à notre liste des Baptist Church, Adventist Church, Gerefoormerde Kerk,
New Apostolic Church, Methodist Church, Lutherian and Anglican Churches, sans parler des mosquées de différents cultes islamistes et autres temples hindous. Traversons Stanford et apercevons au loin les lumières d’Hermanus qui trouent l’obscurité naissante, nous incitant à établir notre campement pour la nuit. Nous ne montons pas la tente et il se met à pleuvoir, mais ceci ne nous empêche pas de dormir. Lundi 2 décembre : À Hermanus, nous ne trouvons pas de station Total et nous n’avons plus une goutte de carburant. Notre voiture arborant des publicités Total, nous sommes gênés de nous arrêter devant la pompe B.P., aussi nous garons-nous dans une petite rue adjacente et allons à pied faire remplir un jerrycan ! Hermanus est un joli village aux multiples résidences secondaires appartenant à des habitants de Cape Town, village que nous quittons pour monter le col du Houw Hoek, puis celui du Sir Lorry. Au sommet du col, nous nous arrêtons net, pâles d’émotion, émerveillés : à nos pieds et s’étendant à l’infini, la Gordons Bay et la Péninsule du Cap, indescriptible de beauté. L’émotion nous étreint car nous avons à cet instant le sentiment d’être arrivé au terme de notre voyage.
Nous redescendons vers la plaine du Somerset West, passons à Faure et fonçons sur la ville du Cap où notre arrivée sur le coup de 11 h 00 fait sensation. Les automobilistes nous font de grands signes au risque de provoquer des embouteillages. C’est rigolo ! Nous cherchons Plein Straat, garons la voiture devant un parcmètre (sans payer) et prenons l’ascenseur du Consulat de France dans Gamor House où nous reçoit le très aimable Comte de Montalembert, notre Consul, vraiment épatant et efficace. Il nous introduit de suite auprès de personnes influentes dont el Senhior Fernando Reino, son homologue Consul du Portugal que nous rencontrons sans plus tarder au onzième étage du City Center House. Celui-ci parle un français impeccable et nous bavardons de 11 h 30 à 14 h 00. Nous lui exposons le problème qui se pose à nous pour la traversée de la frontière Angola-Congo et il nous dresse un tableau pessimiste de la situation. Il est catégorique : pas question de passer la frontière en ce moment à cause du terrorisme, des pistes truffées de mines et des luttes incessantes entre rebelles nationalistes et soldats Portugais. Il s’agit d’une vraie guerre qui fait de nombreuses victimes. Seule solution : prendre un bateau de Luanda à Pointe-Noire et contourner le Congo ex-belge. Seule consolation, le Consul nous promet d’obtenir notre visa pour l’Angola que Luanda vient de nous refuser.
No time for lunch to-day. Never mind! Retournons au Consulat de France. Toute la Chancellerie est en émoi avec l’arrivée de la «Jeanne d’Arc» attendue mardi prochain pour une escale de 6 jours. Le navire école est accompagné de l’escorteur «Victor Schœlcher». Mick contacte le fils d’un Gad’zart qui nous dit nous avoir rencontré à Elisabethville au Katanga et qui nous propose de loger chez lui. En attendant, Mme Thackerey, la secrétaire du consul, nous invite à prendre un drink chez elle à Clifton Beach, un des quartiers chics de Cape Town. Le parking est sur le toit de l’immeuble d’où un ascenseur privé mène directement sur la plage (privée, elle aussi). Nous quittons notre charmante secrétaire pour retrouver J. P. Thibault (fils du Gad’zart), 37 ans, marié mais séparé et ravi d’avoir de la compagnie en l’absence de son père qui est pour le moment à Nice. Leur villa, nommée «Candasa» est à 12 miles du centre-ville. Mardi 3 décembre : Rapide breakfast avec J. P. T. avant de gagner le centre-ville où nous avons quantité de choses à régler. À Pearl Insurance House, accueil plutôt froid de la part du directeur de Total, un affreux Boer du nom de Pretorius, pourtant informé par Jo’Burg de notre visite. Heureusement, un employé plus sympathique nous remet entre les mains du gérant d’une station Total, Mr Kafmeyer, un
jeune Belge arrivé du Congo il y a 3 ans avec un camion et 5 £ en poche et qui possède maintenant 20 camions et une affaire qui marche. De plus, ce garçon est des plus sympas et nous prête assistance immédiatement. Sans plus tarder, nous déshabillons notre voiture pour la énième fois et je m’aperçois que le moteur est sorti de son berceau et est complètement de travers, ce qui est à l’origine du bruit infernal qui se produisait depuis un moment lorsque nous freinions : les garnitures étaient décentrées par rapport aux tambours qui sont terriblement rayés. De Kafmeyer nous emmène déjeuner chez lui dans sa grosse Chevrolet équipée d’une radio qui lui permet de rester en liaison avec son chef d’équipe et ses chauffeurs. Il a construit luimême sa maison, ultra moderne, où nous accueille sa femme, une charmante Bruxelloise qui n’a pas perdu son accent de là-bas. Son mari ne cache pas son antipathie pour Prétorius qui ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Il nous demande de faire un rapport à son sujet à Jo’Burg et fera tout de son côté pour qu’il soit viré. Mr Sicard, notre vice-consul nous attend à dîner et nous propose de prendre une douche chez lui, ce que nous acceptons avec joie avant de rejoindre la quinzaine d’invités emballés par les photos que nous leur projetons.
Vers 1 heure du matin, nous prenons la route de Strand et nous dormons au sommet de la corniche qui domine Gordons Bay. Mercredi 4 décembre : Le soleil se lève et moi aussi. Je ne peux résister à l’envie de me baigner et je descends la falaise : c’est splendide. Au loin la Table Mountain se dessine derrière la baie et prend une teinte pourpre qui tranche sur le bleu de l’océan. L’eau est fraîche mais incroyablement transparente. Nous partons à 7 h 30 (km 85.372) : Pringle Bay, Silver Sands, Betty Bay, Kleymond et quittons la côte pour rejoindre Swellendam où nous arrivons à 10 h 45 (nous avions dit entre 10 h 30 et 11 h 00 à Irma Frehse, ce qui n’est pas mal). Gisela, Horst et leur mère nous attendent au Royal Hotel et nous félicitent pour notre ponctualité. Prenons un drink, assurons cette chère Irma que sa fille est entre bonnes mains et nous emmenons Gisela. La route est bonne, nous roulons à 90 km/h, Gisela a mis la radio qui diffuse du jazz et... crac ! Une terrible embardée, j’ai un mal fou à conserver ma trajectoire, pensant avoir éclaté un pneu. En fait, c’est pire : la tige des pots de suspension côté droit s’est brisé net. C’était trop beau ! La voiture peut rouler au pas et je décide d’aller jusqu’à Ashton, distant de 7 ou 8 miles, tandis que les autres feront du stop.
Un policier m’arrête et me demande «Any trouble, Sir ?» Il me précède gentiment à moto jusqu’au garage d’Ashton où me rejoignent bientôt mes passagers. Nous empruntons un poste de soudure et réparons (facture : 2 rands. Correct). Et nous repartons pour Worcester où nous visitons la Her River Textîle Cy. Pty. Ltd. Propriété de la famille Pollet. Jean-Pierre Pollet qui nous fait visiter vient d’épouser Chantal Guermonprez que je connais très bien, ce qui épate Mick, abusé par ces grandes familles du Nord qui, dit-il, ressemblent aux familles indiennes ! Le paysage autour de Worcester est magnifique baigné par un immense lac au pied des montagnes où l’on peut skier en hiver. Nous grimpons le col de Du Toit pour aller à Franshoek (le coin des Français) mais un «native» nous dit que le passage est strictly forbiden à cause des travaux. Le gardien ne parle que l’afrikaans mais heureusement, Gisela qui maîtrise parfaitement cette langue réussit à le persuader de nous laisser passer. Nous arrivons à Franshoek avec l’obscurité. Des Huguenots français se sont implantés ici au XVIIème siècle et ont amené avec eux des ceps de vigne qui ont donné naissance à l’une des richesses de la région de Paarl, spécialisée dans la culture de la vigne. Ici, les Le Roux, du Toit, de Villiers, Olivier sont très nombreux et ne parlent pas un mot de français. Un monument a été
dressé à la mémoire de ces pionniers chassés de France, monument protégé par un petit muret que nous escaladons sans vergogne, ce qui se traduit par l’apparition immédiate d’un Boer furieux qui nous menace de nous emmener au poste de police car nous avons violé la loi, etc. Au pied d’une Marianne debout fièrement sur un globe terrestre, les deux pieds foulant le sol de France, nous expliquons que nous venons spécialement de France pour admirer ce monument et que nous ne pouvions attendre le lendemain, etc. Il finit par se calmer et nous explique toute l’histoire des Huguenots. Tout juste s’il ne nous invite pas à dîner ! Nous rentrons à Cape Town vers 22 h 00 et déposons Gisela chez les personnes chez qui elle loge et nous dormons chez J. P. T. Jeudi 5 décembre : Prenons Gisela chez ses logeurs et consacrons la journée à la visite de la ville du Cap en sa compagnie. Elle connaît bien Cape Town et nous fait découvrir des endroits intéressants qui nous auraient échappé autrement. Nous la redéposons chez elle et allons prendre l’apéritif chez le comte de Montalembert qui habite un superbe flat à Sea Point avec vue splendide sur l’océan. La gouvernante de leurs enfants, une jeune Française nous emmène à l’Alliance Française où nous passons deux heures en compagnie de Belges et de Mauriciens.
J. P. Thibault vient nous rejoindre et nous rentrons à Deep Rivieer avec un arrêt au monument de Rhodes Vendredi 6 décembre : Avec Gisela, toujours partante pour nous accompagner, nous partons pour l’Université Afrikaans de Stellenbosh qui compte 5.000 étudiants (dont 4.000 internes), tous de race blanche. Ce sont les vacances de Noël et tout est calme. De nombreux Coloured et des Bantus habitent la ville mais l’accès à l’Université leur est évidemment interdit. Mr de Wink, un des responsables qui nous fait visiter, nous explique que les Coloured pourraient être intégrés dans le futur, mais certainement pas les Bantus ! Nous visitons Kayamandi, la township des «natives», nettement séparée du reste de la ville et photographions la statue de J. Marais (pas l’acteur de cinéma mais le Huguenot) Nous sommes conviés à déjeuner chez les de Wink. Madame est Hollandaise pure souche et ne parle pas le français, contrairement à son mari. Aussi parlons-nous en anglais autour d’une délicieuse choucroute arrosée de nombreuses bières. Retour à Cape Town dont les lumières illuminent l’obscurité : c’est féerique ! Nous sommes attendus à dîner chez les Lejeune. Lui est directeur des grands magasins Jaggers. Il a rencontré Jacques Séguéla et Philippe Bodot qui
nous ont précédés lors de leur traversée de l’Afrique en 2cv. Repas raffiné : langouste à l’Armoricaine, salade de fruits au Porto, vins du Cap. Gisela et un de ses amis Ricky viennent nous chercher pour aller danser. Ils nous précèdent à moto jusqu’au «Navigators Den». Je danse avec Gisela jusqu’à 4 h du matin. Mick, qui ne tient pas l’alcool, est parti dormir dans la voiture que je ramène à Deep River, tandis que Gisela enfourche la moto de son copain incapable de tenir debout et qu’elle va mettre au dodo. Il fallait fêter dignement notre traversée de l’Afrique : voilà qui est fait ! Samedi 7 décembre : Un peu vaseux ce matin, nous faisons du courrier et récupérons après nos excès de la nuit. Lunch léger à midi et J. P. T. nous emmène dans sa 403 Peugeot (immatriculée au Katanga) faire le tour du Cape of Good Hope, le Cap de Bonne Espérance bien connu des navigateurs en route pour les Indes. Une réserve naturelle abrite des spécimens de la flore et de la faune locale En fin d’après-midi, nous allons chez Mr du Toit, un vénérable Huguenot, ancien Ambassadeur d’Afrique du Sud «overseas», qui nous donne des informations précieuses sur le Sud-Ouest Africain que nous traverserons bientôt.
Dimanche 8 décembre : J. P. T. nous emmène voir le magnifique jardin de Kirstenbosch, le lac de Seekoevlei et Groot Constantia. Journée essentiellement consacrée au tourisme. Lundi 9 décembre : J. P. T. prend une journée de liberté pour nous emmener à Paarl avec Gisela et Ricky. Notre visite ayant été annoncée par le secrétariat de l’Ambassade, nous sommes reçus avec le tapis rouge et avons droit à une visite et une dégustation en règle des meilleurs vins sudafricains. Gisela est un peu paf et nous allons évacuer les vapeurs de l’alcool en allant nous baigner dans une rivière non loin. Mardi 10 décembre : M… ! Nous avons une quantité de choses à régler aujourd’hui et notre voiture ne démarre pas. Depuis plusieurs jours, nous avions des soucis avec le démarreur. J.P.T. nous prête une Dauphine avec laquelle Mick part en ville tandis que je démonte le démarreur de la 2cv. Deux heures durant, je démonte, je remonte, je règle et je dérègle sans trouver la panne. Le Bendix semble fonctionner, le rotor également mais impossible de démarrer. Finalement j’utilise la manivelle et ¾ d’heure après je rejoins Mick, Gisela, Ricky et sa sœur Elisabeth dans un garage d’Albert Street. Un mauvais contact dans le stator est détecté et réparé et nous montons
au sommet de la Table Mountain en empruntant le cableway. La vue est absolument fantastique et nous partageons notre admiration avec des pompons rouges fraîchement débarqués de l’escorteur «Victor Schœlcher» qui vient d’accoster avec la «Jeanne». De là-haut, nous pouvons voir avec fierté notre pavillon national à la poupe des deux navires à quai dans le port. Mais il nous faut redescendre, déposer Gisela pour la dernière fois (adieux touchants et humides) et nous allons chez Total prendre le maximum de carburant et de lubrifiant (21 gallons et 7 pints d’essence et 6 gallons d’huile), le tout dans des jerrycans et bidons prévus à cet effet. Nous passons une formidable soirée d’adieux autour d’un «braivleei» sur une petite plage de Llandudno avec des amis de J. P. T. Bien entendu, la nuit est déjà bien avancée lorsque nous nous couchons pour la dernière fois dans cette bonne ville du Cap. Mercredi 11 décembre : Après avoir chargé tout notre fourbi et embrassé ce vieux J. P. T qui nous a tant aidés durant notre séjour, nous allons régler nos affaires avec l’abominable Prétorius, directeur de Total, qui consent du bout des doigts à nous rembourser nos factures. Un air militaire parvient jusqu’à nous : ce sont les Midships et les pompons rouges de la «Jeanne» qui défilent dans Cape Town. Nous
descendons précipitamment et je lance à leur passage : «Alors les Matafs, ça turbine ?». 50 têtes coiffées du célèbre pompon se retournent en même temps, au mépris du protocole, et me font un clin d’œil. En tous cas, cette marche militaire est douce à nos oreilles et nous réchauffe le cœur. Visite éclair au Consulat du Portugal qui a eu Luanda au téléphone : nos visas sont accordés. Une condition, cependant : nous ne sommes pas autorisés à aller au Nord de la capitale de l’Angola et nous devrons prendre un bateau pour contourner le Congo ex Belge et débarquer à Pointe-Noire. C’était notre dernière chance avant de quitter Cape Town et nous sommes soulagés ! Et nous quittons la ville vers 12 h 30 en mettant, non sans émotion, cap au nord, pour notre long voyage de retour vers la France. Après avoir franchi plusieurs cols et traversé Breerivieer, Botha, Worcester et pris la route d’Upington, nous voyons un patelin appelé Merweville et nous établissons notre campement à 3 miles au nord de Beaufort West. Menu : riz aux champignons. Thé. Jeudi 12 décembre : Km 86.824. Après avoir pris un café dans une boîte de conserve et filtré à travers le tissu d’un vieux slip (nous avons oublié les filtres papier !), nous prenons la route en direction d’Upington. Nous croisons de nombreux
véhicules (Land Rover et Chevrolet) équipés en safari : les vacances de Noël sont commencées et l’été également. Il fait chaud et compte tenu des distances importantes, des pompes à eau sont installées à intervalles réguliers au bord de la route. Nous en profitons pour nous doucher et nous laver. Arrêt de 13 h 30 à 14 h 45 pour manger : asperges vinaigrette, pain café (Nenesse). Nous écrivons notre journal à l’ombre d’un jacaranda en fleur avant de traverser un paysage digne des films de western avec d’immenses prairies desséchées et des dizaines de chevaux galopant en liberté. Un nuage de sauterelles s’abat sur notre parebrise. La route n’est qu’un long filet rectiligne qui se perd à l’horizon avec, en parallèle, une voie de chemin de fer. Un train passe en sifflant (trois fois) pour nous saluer. Nous arrivons dans la vallée de l’Orange River et la région devient plus verdoyante. Magnifique coucher de soleil avant Upington. Les couleurs sont très contrastées : jaune, vert rose, mauve violet et bleu. Féerique ! À Upington, nous garons la 2cv dans la rue principale, ce qui attire de nombreux curieux, dont un grand blond qui décide de nous emmener chez ses parents. Mr et Mrs. Stolper, des juifs d’origine hollandaise nous offrent un drink rafraîchissant. La région est d’une incroyable richesse géologique et minière et Madame m’offre une boîte contenant au moins
une douzaine de petits rubis, des yeux de tigre et d’autres pierres semi-précieuses dont j’ai oublié le nom, le tout prélevé dans sa collection personnelle L’une des ressources locales importante est le Karakool. En fait, il s’agit de l’Astrakan : les jeunes agneaux sont tués 24 heures après leur naissance afin d’obtenir cette laine particulièrement appréciée des fabricants de fourrure. Nous installons nos lits de camp sur la terrasse. Vendredi 13 décembre : Tiens, vendredi 13 ! Chance ou malchance ? Nous quittons Upington (Km 87.465) et faisons un crochet à Kanoon Island, une île au milieu de l’Orange River sur laquelle se sont installés des Trekers qui ont eu maille à partir avec le gouvernement pour obtenir leur titre de propriété. Très fertile, l’île produit des fruits, de la vigne et de la luzerne. Nous allons ensuite à Kakamas en suivant l’Orange River à travers une région très riche où abonde la vigne. Sur la route qui mène aux Augrabies Falls, une station wagon nous fait une queue de poisson et nous arrête. Un type en descend et nous demande nos papiers. Furieux, nous refusons d’obtempérer en expliquant que nous n’avons pas à montrer nos papiers à n’importe qui et que ce n’est pas des façons d’arrêter ainsi les gens sur la route. Le bonhomme nous dit qu’il est de la police. Nous lui
répondons qu’il n’a qu’à mettre un uniforme et circuler dans une voiture de police. Il finit par se calmer face à nos arguments parfaitement justifiés et nous explique qu’un Portugais échappé de la prison d’Upington est activement recherché par toutes les polices de la région. Franchissons un défilé encaissé, traversons Lutzputz et prenons la route de Nakop pour arriver à la frontière avec le S.W.A. (Sud-Ouest Africain) au km 87.777. Pendant des heures, nous roulons à 70 km/h sur une piste toute droite. Rien, rien, rien. Sec, sec, sec. De temps en temps un nuage de poussière : une voiture de South Western qui descend en Afrique du Sud pour les vacances de Noël. Les journées sont longues en cet été austral et il fait clair jusqu'à 20 h 30. Une gerboise traverse la piste juste devant nous. Curieux petit animal. Nous arrivons avec l’obscurité à l’à pic du Great Fish River Canyon et installons nos lits. Dîner et cachet de quinine avant de nous endormir sous les étoiles. Samedi 14 décembre : Le soleil débouche à l’est quand je m’éveille à 5 h 00. C’est magnifique. Nous sommes à quelques mètres d’un gouffre sans fond où serpente un serpent d’argent : la Great Fish River. Un bon feu de bois réchauffe à la fois le café et nos membres engourdis. Reprenons la piste et à Chamaites, un jeune garçon nous arrête. Il veut un lift pour Keetmanshoop mais nous sommes trop chargés
pour le prendre et il se rend lui-même à l’évidence en voyant notre voiture. «Qu’à cela ne tienne, nous dit-il, je vais arrêter le prochain train» ! Il a un fusil et est venu chasser à plus de 50 km de chez lui. À Gawachah, un peu plus loin, nous devons nous arrêter pour tailler un charbon et remettre notre génératrice en ordre car elle ne chargeait plus et un train passe à quelques yards de nous. Notre jeune chasseur, assis confortablement sur la dernière plateforme, nous fait un joyeux signe de la main : ainsi va le train-stop dans le SudOuest Africain. Keetmanshoop : petite ville moderne avec des rues goudronnées et des magasins assez bien achalandés. Les indigènes ici sont des Namas. Ils ont le visage et le teint des Hottentots mais légèrement négrifiés. Très caractéristiques. Ils parlent une langue étrange qui semble s’apparenter au xhosa (la langue des»clics»). Nous quittons la ville et la piste devient «corrugated», (tôle ondulée) ce qui rend la conduite plus délicate et fait baisser la moyenne. Mariental : petite ville animée par un bal du samedi soir, typiquement Boer : une fille joue de l’accordéon sur une estrade, tandis que des paysans joufflus font valser des blondes grasses à souhait. Tsouin, tsouin, tsouin !
À quelques miles de là, nous dépannons un South Western en manque d’essence. Pour nous remercier, sa femme nous offre le thé qu’elle tient au chaud dans un thermos et nous donne des sandwiches à emporter Nous arrivons dans le noir au pied du Hardap Dam, un barrage de retenue, montons nos lits et buvons un thé en dégustant les sandwiches de cette brave dame - que Dieu la bénisse : ils sont excellents. Au dodo sous les étoiles. Il fait bon, plutôt frais. Dimanche 15 décembre : Km 88.495, 10 h 00 : nous quittons le barrage inauguré en mars de cette année pour irriguer cette région sèche et aride. Déjà, des hors-bords et des voiliers évoluent sur ce lac artificiel de grande étendue. Un couple d’autruches et leurs petits traversent maladroitement la piste au moment où nous passons le 24ème parallèle sud. Rehoboth. Un nom qui sort directement de l’ancien testament. Un village d’Israël porte le même nom. L’endroit est sévère, les habitants également, coloured pour la plupart. Beaucoup parlent allemand, comme c’est souvent le cas dans le Sud-Ouest. Les gens d’ici ne se considèrent pas comme des coloured et ont pris eux-mêmes l’appellation de «Bastards». La plupart sont luthériens. Sur la route menant à Windhoek, nous croisons des femmes herero vêtues de leurs grandes robes et de leur coiffe
victorienne si caractéristiques et assez surprenantes dans ce décor et à cette latitude. Il faut se rappeler que le peuple herero fut l’objet du premier génocide du 20ème siècle à l’époque de la colonisation allemande qui se traduisit par le massacre de 65.000 indigènes par l’armée coloniale du Reich sous les ordres du terrible Général Von Trotha. De hautes clôtures protègent le bétail des Kudus (grande gazelle de la taille d’une vache), porteurs de maladies. Nous faisons une entrée remarquée dans la jolie ville de Windhoek située au creux de montagnes verdoyantes. Les gens nous montrent du doigt, intrigués par notre étrange voiture. Nous allons chez un cousin de la famille Frehse, Herr Welsh, allemand lui aussi, propriétaire du «Moka Slube», un coffee-bar. Il a notre âge et nous emmène chez lui et nous présente sa femme, une jeune Bavaroise typique dans sa robe à bretelles croisées. Nous prenons un drink et montons nos lits dans leur jardin. La nuit est fraîche car la ville est à 1.700 m d’altitude. Lundi 16 décembre : Aujourd’hui, jour férié. C’est la commémoration de la bataille de Blood Rivieer contre le grand chef Ginga. Herr und Frau Welsh et leur bébé de quatre mois nous emmènent dans leur combi Wolkswagen au ranch de «Krumneck» appartenant à des amis et
qui se trouve à une quarantaine de miles. Il me faut descendre au moins 15 fois pour ouvrir et fermer des barrières. Le combi passe bien sur la mauvaise piste, que traversent des «earth mannekins», sorte de petits écureuils vifs comme l’éclair. Dans une petite clairière près d’un barrage, nous allumons un feu de bois pour le «braivleis» et en attendant, nous allons nous baigner dans le Dam, ce qui nous met en appétit pour déguster de succulentes côtes de porc et des saucisses, le tout arrosé de gigantesques bouteilles de bière. (On n’est pas allemand pour rien !). Tandis que les autres font la sieste, je fais à pied le tour du dam où viennent s’abreuver des vaches Brahamanes qui font la richesse du ranch. Je fais sensation en traversant un village indigène car je suis toujours en maillot de bain ! La famille allemande vit à la dure dans ce bled perdu et nous montre les plus beaux spécimens des taureaux de cette race qui comprend plus de 1.200 têtes. Retour à Windhoek, café et sandwiches au «Moka Slube» et au dodo dans le jardin. Mardi 17 décembre : De nombreux problèmes à régler aujourd’hui. Nous allons au bureau des Affaires indigènes (Native Dept.) où nous demandons un permis nous autorisant à traverser l’Ovamboland ainsi qu’un permis pour traverser la réserve d’Etosha Pan, normalement
fermée à cette époque de l’année à cause de la saison des pluies. Le directeur du musée de Windhoek, le Pr Rust organise à notre intention la visite de la «native location» de Katutura où sont rassemblées plusieurs minorités regroupées selon leur affinité ethnique : Hereros, Ovambanderos, Damaras, Hottentots, Ovambos et Bastards. Tous de religions diverses (il y a 5 églises et lieux du culte dans la location : Rheinish mission, Anglican, Catholic, Adventist, Gereformeerdekerk. Cette location est en cours de construction et héberge actuellement une population de 8.500 personnes avec shopping center, hôpital, maternité, école, civil center. Nous terminons la visite au Beer Hall, un énorme bâtiment où les indigènes viennent consommer la fameuse bière de milly, pas chère et peu alcoolisée. À 18 h 00, km 88.800, nous prenons la direction de Göllschau. La piste est bonne, le paysage vallonné mais au bout de quelques miles, la voiture ne tire plus et m’oblige à descendre pour pousser dans les côtes. Nous nettoyons le carburateur, vérifions l’admission, l’alimentation et changeons les bougies. Pendant que nous réparons, une énorme voiture américaine s’arrête et une dame bien en chair nous propose de nous arrêter à son ranch, une trentaine de miles plus loin. Mais la nuit tombe et nous décidons de nous arrêter pour aujourd’hui. Feu
de camp, relaxation, spaghettis et pâté pur porc. Nous nous endormons sous les étoiles. Mercredi 18 décembre : Km 88.828, neuf gazelles nous regardent paisiblement à une dizaine de mètres. Plus loin, des chevaux magnifiques galopent en toute liberté dans la plaine. Une voiture s’arrête : c’est le mari de la dame d’hier. Il est propriétaire du ranch Claratal et les chevaux sont à lui. Il est spécialisé dans l’élevage des purs sangs. Plus loin, nous voyons quantité d’antilopes, traversons le Muyseb Canyon. Nous sommes en plein dans le désert du Namib et tout est très sec. Bientôt de grandes dunes de sable nous indiquent que Walvis Bay n’est pas loin. Walvis Bay : une enclave sud-africaine dans le Sud-Ouest Africain, entre l’océan et le désert de Namibie. Un courant froid venu de l’Antarctique amène des bancs de sardines. Une importante conserverie s’y est installée. Le contraste est frappant entre le désert et le climat quasiment polaire de la région. Le directeur, Herr Karl Alprecht, un Allemand, est également le représentant de la France. Il nous reçoit chaleureusement et nous offre une boîte de sardines que nous dégustons autour d’un feu de bois sur la plage où nous installons notre campement. Il fait très froid. Alors que nous nous endormons, recroquevillés dans nos duvets,
3 voitures arrivent et des gens en sortent bruyamment pour un braivlei sur la plage. Jeudi 19 décembre : Un groupe d’une vingtaine de pélicans s’ébattent au bord de l’eau, signe de la présence de nombreux poissons. Café bien chaud et nous allons rendre visite à notre consul honoraire qui nous confie à l’un de ses adjoints, Mr Louw pour la visite de la conserverie. Notre guide nous explique qu’il existe actuellement 6 usines à Walvis Bay, plus une 7ème en construction. Chacune d’elle a un contingent de 100.000 tonnes de poisson. 10 à 20.000 tonnes sont mises en boîte (sardines uniquement). Le reste est destiné à la fabrication de l’huile par pressage, qui entre dans la composition de peinture, margarine, linoléum. La poudre également obtenue est destinée à l’alimentation du bétail et à la fabrication de colle. Pour 1 tonne de poisson, on obtient 1 tonne de poudre et 100 litres d’huile. L’usine possède sa propre flotte de 14 chalutiers, construits pour la plupart à Luderitz. Les équipages sont des coloured du Cap, excellents pêcheurs. Les usines travaillent 6 à 8 mois par an. En ce moment, c’est précisément la morte saison. Des navires russes, polonais et japonais viennent pêcher à la limite des eaux territoriales qu’ils franchissent parfois à la grande colère des pêcheurs locaux Des milliers de flamands roses passent alors que nous quittons l’usine pour nous rendre chez Herr
Karl Alprecht qui nous attend à déjeuner : melon au porto, poisson aux amandes, salade de fruits au sherry. En face de chez lui, en bord de mer, piscine privée avec piste de danse, bar et son yacht amarré à un ponton. Adieu à notre hôte et à 14 h 30, km 89.218, nous quittons Walvis Bay en longeant la côte sur une bonne route goudronnée jusqu’à Swakopmund, petite ville balnéaire des gens de Windhoek. Ici, on se croirait en Allemagne, tant par le style des maisons que par les habitants. Visite du musée et dîner à l’Hansa Hotel où nous sommes invités par Mr et Mme Vergiest que nous quittons après avoir renouvelé nos réserves d’eau potable. Une route faite de sel nous mène vers Kaap Kruis et nous campons à 50 km de Swakopmund, sous un petit crachin. Vendredi 20 décembre : 6 h 45, km 89.307 : toujours cette curieuse route de sel. À gauche, l’océan, à droite, le désert du Namib. Paysage très curieux, affreusement désolé. Un chacal s’enfuit à notre approche. Arrivons à Cape Cross, lieu historique où débarquèrent des Portugais il y a plusieurs siècles. Une croix y fut plantée à l’époque mais les Allemands l’ont envoyé à Berlin et l’ont remplacée par une copie. Le grand intérêt de cet endroit est l’immense colonie de phoques (120.000) qui profitent du courant froid de l’antarctique. Munis d’une autorisation officielle autant qu’obligatoire,
nous allons filmer à quelques mètres ces paisibles bestioles particulièrement bruyantes. Mick, planqué derrière un rocher avec sa caméra, pousse un cri quand un bébé phoque lui saute sur le dos en croyant rejoindre sa mère. On nous expliquera que chaque année, on tue 1.000 mâles adultes (viande, os, graisse pour l’aliment du bétail) et 10.000 petits pour leur peau. Les chacals, très nombreux dans la région en tuent également de grandes quantités. Qui de l’homme ou du chacal est le plus cruel prédateur ? Toujours à travers le désert du Namib, nous sommes en vue du massif montagneux des Brandberg qui abrite la fameuse «White Lady» qui a fait l’objet d’une étude très sérieuse par le Français l’abbé Breuil. Cette peinture rupestre fait partie de l’ensemble des rock paintings bushmen considérés comme les plus parfaits. Traversons la réserve des Damara en contournant le Brandberg. Le désert du Namib est à présent traversé et la végétation est déjà plus fournie. Il existe ici des plantes extraordinaires, les Walwitschia, dont les racines vont chercher l’eau jusqu’à 100 mètres de profondeur. Km 89.517 : crevaison. Nous sommes au carrefour d’Outjo. De nombreuses termitières se dressent dans le bush. Dans l’obscurité, une énorme chouette vient heurter le montant du pare-brise. Quelques centimètres plus bas et celui-ci volait en éclats ! À la lumière des phares, nous
poursuivons des lapins aveuglés : il y en a des dizaines qui courent dans tous les sens. Nous dormons avant Otavi. Samedi 21 décembre : Km 89.901. La police nous arrête sur une petite piste en latérite. Papiers. Interrogatoire. La radio diffuse toujours le signalement du type évadé de la prison de Windhoek. Comme si un fuyard allait se dissimuler dans une voiture aussi peu discrète que la nôtre ! À Grootfontein, petite ville fleurie qui contraste avec le désert du Namib, nous passons chez un coiffeur qui nous met la boule à zéro. C’est plus pratique. Nous partons à la recherche du fameux météorite - le deuxième le plus connu dans le monde - et nous le trouvons à 25 miles de là dans l’enceinte d’un ranch. Un beau morceau en provenance de l’univers. À Tsumeb se trouve une importante mine de cuivre exploitée par un consortium américain. Nous allons nous baigner dans le joli lac profond d’Otjikoto auquel sont attachées de nombreuses légendes qui ne parviennent pas toutefois à chasser notre appréhension, tant l’eau est chaude et limpide. Nous arrivons dans la soirée à Namutoni, au bord de la grande réserve de l’Etosha Pan (Étang Salé), d’une superficie de 22.000 square miles. En principe, la réserve est fermée aux visiteurs en raison de la saison des pluies qui rend les pistes
dangereuses mais nous disposons d’une autorisation officielle pour nous rendre en Angola et donc obligés de traverser cette région. Naturellement, nous avons la chance de voir une quantité d’animaux sauvages dans leur cadre naturel : zèbres par centaines, girafes, kudus, springboks et autres gazelles côtoyant des lions et des buffles. Le soleil se couche alors que nous arrivons au Fort de Namutoni, là où sept vaillants soldats Allemands ont été massacrés par 500 Ovambos le 28 janvier 1904, après avoir résisté courageusement. Nous installons notre campement et invitons le Chief Ranger et sa femme à goûter notre popote (andouillettes de Madagascar et riz). La nuit, le korran, un drôle d’oiseau, pousse des cris bizarres, presque humains. Dimanche 22 décembre : Nous avons la chance d’être pris en charge par le Chief Ranger qui nous emmène dans sa station wagon dès 6 h du matin et le spectacle est stupéfiant : en plus des milliers de zèbres, nous voyons des Kudus, des springboks, des gnous, oryxs, cheetahs, lions, sans compter les nombreuses variétés d’oiseaux, dont le Secretary bird mangeur de serpents. Nous ne parcourons que 120 km alors que la réserve est grande comme la moitié de la France, mais il nous faut rentrer en suivant un troupeau d’éléphants. Le Chief Ranger nous
demande si nous pouvons lui envoyer de France les plans de construction en kit du Gyrocoptère qui lui permettrait de survoler la réserve ! 17 h 30, km 90.275, à travers une immense plaine d’herbe jaune, nous pénétrons dans la réserve privée du chef Katatiombe et entrons dans l’Ovamboland, munis d’une autorisation spéciale. Des dizaines de pintades s’envolent maladroitement à notre passage et il ne nous est pas difficile d’en choisir une pour notre prochain repas. Pas besoin de fusil ! Au km 90.371, crevaison à Ondangwa, que nous réparons. À 19 h 55, je freine brutalement, pétrifié. Dans l’obscurité naissante, j’ai failli rentrer dans un énorme pachyderme, aussi affolé que nous et qui remue ses grandes oreilles pour manifester son désaccord. Un énorme spécimen. Nous tuons un lapin, qui avec notre pintade, nous assure plusieurs repas en perspective. Plus par crainte des moustiques que des lions, nous plantons la tente et à table ! Malgré notre appétit féroce, nous ne mangeons que la moitié de notre lapin, revenu dans de l’huile et du piment avec un doigt de Porto. Succulent ! Lundi 23 décembre : Nous approchons d’Oshikango, la frontière angolaise. 5 km avant le poste frontière : crevaison. Après avoir réparé, nous nous ensablons lamentablement dans le no man’s land, entre les deux frontières
(S.W.A. et Angola). Deux»natives» nous aident à décoller et nous entrons dans la province portugaise de l’Angola. Décalage horaire de 60 minutes. Accueil sympathique et décontracté mais exaspérant de lenteur de la part des fonctionnaires portugais. Il nous faut une heure pour les formalités, qui s’ajoute aux 60 minutes du décalage horaire. Après 50 km de piste, Mick et moi ne savons toujours pas si en Angola on roule à droite comme au Portugal ou à gauche, comme au Mozambique. Pas une voiture pour nous renseigner ! La piste est infâme, détériorée par les pluies. Km 90.554 : crevaison entre Namacunde et Villa Pereira. Je répare pendant que Mick se met à la recherche du préposé des douanes à qui nous devons remettre une lettre de la part du poste frontière. Senhior Perez nous invite chez lui et nous sert un repas arrosé de moult boteilhas de cerveja «Cuca», la fameuse bière angolaise, très bonne et assez forte. Notre hôte si sympathique tient absolument à nous donner un «chorizo» et quelques «latas do sardinhas Portugesas en pura aceite de olivas». Il nous donne un abrazo à nous démettre l’omoplate et nous nous retrouvons dans l’obscurité sur une piste atroce en direction de Villa Roçada. Nous établissons nos faisceaux à 25 km de Villa Pereira de Eça. Le lendemain matin : Mon journal de bord d’hier indique Lundi 23 décembre, mais en réalité, nous
ne savons plus exactement quel jour nous sommes. Après réflexion et calculs rapides, nous estimons que nous sommes dimanche 24 décembre 1963, c'est-à-dire la veille de Noël. Quoi qu’il en soit, nous crevons au km 90.596. C’est désespérant : la piste est pleine d’épineux et de minuscules épines percent la gomme et les chambres à air de nos pneus qui supportent mal ces petits trous minuscules difficiles à repérer en l’absence de bac à eau. Dans ce pays sec, nous ne pouvons-nous payer le luxe d’utiliser nos réserves d’eau à chaque crevaison. Nous pensions être à Sa da Bandeira pour y passer le réveillon de Noël, mais il nous faut faire preuve de réalisme : ce soir à minuit, nous serons seuls, perdus dans cette brousse sauvage et inhospitalière. Cette région quasiment inhabitée est cependant peu giboyeuse : les Portugais tirent sur tout ce qui bouge et n’ont aucune notion de la protection de la faune. Dommage Vers midi, nous arrivons à Villa Roçada. Les nombreux militaires que nous croisons nous rappellent que l’Angola est en guerre, là-bas dans le Nord. Je traverse le Rio Cunene en bac avec la voiture, tandis que Mick passe à la nage. Arrêt buffet. Pendant que Mick allume le feu, je traverse à mon tour rien que pour le plaisir de me baigner. Le courant est fort et l’eau boueuse : pas de danger que les crocodiles me voient dans cette purée !
L’après-midi n’est que souffrance. La piste est véritablement épouvantable. Km 90.771 : crevaisons au pluriel (pneus AG et AD). Km. 90.782 : crevaison. Km 90.798 : crevaison Nous aussi nous sommes crevés et malgré l’approche de la Nativité, nous jurons comme des Templiers. Que Dieu nous pardonne ! Les réparations nous retardent énormément. Pendant des heures, nous roulons en 1ère ou en 2ème, tant la piste est mauvaise. Nous sommes tellement fatigués et abrutis que nous agissons comme des automates. Nous avons roulé 15 heures aujourd’hui. Moyenne horaire : 21 km. C’est désespérant ! Nous sommes entre Cahama (2 misérables huttes) et Chichemba (pas mieux). Nous sommes en pleine brousse et une certaine émotion nous submerge lorsqu’à minuit, nous parvenons à capter Radio Brazza qui diffuse en Français «Il est né le Divin Enfant». Autour d’un feu de bois, nous nous recueillons et pensons beaucoup à nos familles qui, à 15.000 km de là, doivent s’inquiéter à notre sujet, n’ayant plus de nouvelles depuis bien longtemps.
Joyeux Noël, Merry Christmas, Bom Natal ! Nous célébrons l'événement en dégustant une jardinière de légume Pretorius et de la langouste
(en boîte), en faisant un sort à l’unique bouteille que nous possédons : un Porto offert par Madame Chabouis à Madagascar. Du coup, Mick ronfle déjà près du cadavre de la dite bouteille, lorsque conformément à notre habitude de broussards, je fais pipi sur les braises pour éteindre le feu et éviter un incendie de savane. Quelle journée inoubliable ! Il est 3 h 00 ! Lundi 25 décembre 1963 : Deux Angolaises me regardent lorsque je m’éveille. Elles sont splendides. De vraies sculptures. Elles ne portent qu’un pagne minuscule et semblent très fières de leurs seins hauts et fermes. Elles ont de jolis colliers de perles et leur coiffure est très élaborée. J’ai appris par la suite qu’elles se frottaient les cheveux avec de la bouse de vache. Elles disparaissent dans la brousse dès que je fais mine de les approcher. Hop ! Mick a mal aux cheveux ce matin et on comprendra pourquoi ! Nous reprenons la piste et notre chemin du Golgotha Il est 8 h 30, km 90.906 lorsque nous trouvons une pancarte après avoir parcouru 9 km «Miçao Catolica». S... t ! (c’est de l’anglais). Et voilà : nous avons passé le réveillon de Noël pratiquement à la porte d’une Mission Catholique !
Et nous roulons toujours au pas, ce qui tient lieu de piste ressemblant plutôt à des fondrières. La plaque qui protège le réservoir d’essence est arrachée et le réservoir est percé, laissant échapper le précieux carburant que Mick s’efforce de récupérer avec la gamelle qui nous sert à nous raser et à faire cuire notre tambouille. Nous nous asseyons tranquillement à l’ombre d’un arbuste rabougri et réfléchissons avec un calme surprenant à notre situation délicate. D’ailleurs, nous sommes équipés pour parer à ce genre de panne : d’aucuns utilisent du savon de Marseille, d’autres du chewing-gum. Nous sommes plus à la page car nous avons un produit américain épatant, le Plastic Steel, que nous avait donné notre cher ami Jean-Paul Desparmet, Consul de France à Salisbury. Pendant que je fais le mélange et que je l’applique, Mick répare nos crevaisons au tip top. Nous écrivons notre journal de bord en attendant que le ciment métallique sèche, puis nous remontons le réservoir et replaçons la tôle protectrice (durée de la réparation : 2 h 15). Allongés sous la voiture pour remonter le tout, nous nous apercevons que le point d’attache de la tige de suspension est sur le point de lâcher. Le même incident que nous avions eu au beau milieu des éléphants au Parc Albert au Congo (ex-belge). Mais cette fois, c’est l’autre bras de suspension qui est en cause. Nous ne pouvons
rien faire sans poste de soudure. Seule solution : rouler encore plus lentement et tenter d’atteindre Sa da Bandeira à 80 km, en priant le ciel que cela tiendra jusque-là. Si on ne tombe pas en panne d’essence avant ! On se souviendra de ce Noël de l’année 1963 ! Nous arrivons à Joao de Almeida où, grâce à Dieu, nous trouvons un poste d’essence. Nous n’aurions pas fait 300 mètres de plus ! Nous photographions des filles uilas, très caractéristiques du Sud de l’Angola. Le village est typiquement portugais avec des maisons aux toits de tuiles dentelées. Il semble que cette fois nous sommes au bout de nos peines. Pour l’instant du moins ! En effet, nous quittons Joao de Almeida sur une route goudronnée qui nous mène jusqu’à Sa da Bandeira où nous arrivons vers 16 h 30, au km 91.000 exactement. Une merveille de petite ville très portugaise bâtie dans un cadre extraordinaire de montagnes et de verdure. À gauche, une montagne plate, très haute, au sommet de laquelle se dresse un Christ Rédempteur qui tend les bras vers la ville qui s’étend à ses pieds. Des petites places au milieu desquelles des pergolas disparaissent sous les roses et les bougainvilliers. Très à l’aise, des femmes uilas, les seins nus, se promènent dans les rues. Tout semble tellement anachronique ! Nous garons la voiture et sommes abordés par un Portugais qui
parle un français impeccable : Senhor Antonio Alves Dos Santos a quitté le Congo ex-Belge où il est resté 12 ans avant de partir par crainte des troubles et des assassinats. Il est maintenant chauffeur de poids lourd et connaît un petit garagiste qui pourrait retaper notre «titine» pour pas cher. La nuit est tombée et les habitants profitent de la fraîcheur pour se promener (Sa da Bandeira est à 1.774 m d’altitude). Les jeunes Uilas se mettent une couverture sur leurs épaules, ce qui les fait ressembler aux Basutos. Nous pensions dormir là-haut sous la protection du Christ, mais celui-ci se trouve à 2.300 m et le froid nous arrête à mi-pente. Nous ne plantons pas la tente. Feu de bois, riz et sardines à l’huile. La radio diffuse de la bonne musique. Bonne nuit Le lendemain : Le fait d’avoir rejoint la civilisation nous a permis hier soir de recaler notre calendrier. En réalité, nous sommes aujourd’hui le jeudi 26 décembre, et non pas mardi, comme nous le pensions. Nous descendons et allons chez notre petit garagiste qui opère en dehors de la ville. Une maison isolée, des carcasses de voitures et de la ferraille d’où s’extrait Annibal, un colosse au visage envahi par une barbe hirsute, couvert de graisse de la tête aux pieds. Nous lui expliquons nos ennuis. Annibal parle peu, se déplace toujours très lentement et pense de même. Nous
commençons avec lui les réparations. À midi, Annibal fait un geste que nous interprétons comme étant une invitation à casser la croûte. Nous n’avions pas encore pensé à ce détail matériel. Madame Annibal, une négresse magnifique, nous sert un plantureux repas arrosé d’un gros rouge servi dans d’énormes gobelets, ce qui entretient l’amitié, le moral et favorise la pratique des langues étrangères. Notre portugais fait merveille et si Annibal parle peu, nous parlons beaucoup. Voilà un être primitif, simple, foncièrement bon : un véritable homme des cavernes. Madame vient nous donner un coup de main, ses deux bambins accrochés à ses jupes. L’aîné est plus noir que sa mère et le plus jeune, un ravissant petit mulâtre, est, de toute évidence le fruit des amours paternels avec une blanche. Un des supports du moteur est cassé. Annibal en fabrique un dans un vieux pare-choc de Chevrolet, deux fois plus épais que l’original et qui sera certainement plus solide. Nous soudons le collecteur d’air littéralement coupé en deux, soudons le point de fixation de la tige du bras de suspension AR gauche. Lorsque la nuit tombe, il nous reste quelques bricoles que nous terminerons demain matin. Annibal met un réduit à notre disposition pour la nuit et nous nous décrassons dans un vieux morceau de pneu qui sert de cuvette. Il fait un geste que tout le monde comprend à travers le
monde et qui en portugais signifie «comer», et nous nous retrouvons autour de la table familiale où nous attend une nourriture saine et abondante. Nous parlons du Portugal, la mère Patrie qu’Annibal a quittée il y a bien longtemps (il ne se souvient plus) et nous allons nous glisser dans nos duvets après avoir souhaité bonsoir à toute la famille. Vendredi 27 décembre : après un bon café, nous reprenons le travail et à 10 h, tout est terminé. Annibal fait le geste «comer». Il tient absolument à ce que nous mangions avant de partir. On ne peut refuser c’est déjà servi : du poulet et des haricots avec un dernier coup de rouge pour la route. La facture est symbolique : 150 escudos. En contrepartie, nous offrons à ce brave Annibal Enrique Garcia une bouteille de vin blanc sec du Cap et une boîte de Pilchards du South West (Walvis Bay). Il pourra fêter la Saint Sylvestre en pensant à nous ! Nous quittons avec regret cette famille si simple et si accueillante et nous arrêtons dans une boutique de Sa da Bandeira pour acheter du sel et du sucre dont le marchand nous fait cadeau «Para o viagem». Ah, ces Portugais ! Km 91.079, 12 h 25, quittons S.d.B, direction Lobito via Quilengues. La route est assez bonne mais il faut se méfier des trous énormes qui la jalonnent. Km 91.110 : crevaison.
La route fait place à une piste en latérite et la pluie se met à tomber, ce qui adoucit les chocs et rend la conduite plus douce. Nous roulons avec précaution car la voiture est très basse, passons Quilengues et trouvons un abri sous le toit d’une usine de sisal (très rudimentaire), qui semble à moitié abandonnée. Nous avons juste le temps de faire cuire notre dîner sur un feu de bois et la pluie se met à tomber avec violence. Heureusement que nous avons un toit pour nous abriter. La nuit, un tas de bestioles courent sur nos duvets : ce sont des rats ! Samedi 28 décembre : Breakfast. Nous relevons la garde au sol de la voiture qui est trop basse. Km 91.216, 8 h 15, nous reprenons la piste et bientôt apparaît une belle chaîne de montagnes sur la droite. À l’approche de Benguela, la végétation cesse brusquement pour faire place à un plateau aride et dénudé. Et soudain, nous apercevons la mer que je retrouve toujours avec émotion. Nous retrouvons une route goudronnée et passons devant toute une flottille de bateaux de pêche désarmés. Nous apprendrons par la suite que le poisson, autrefois en grande quantité, a déserté la côte au point que les conserveries ont fermé les unes après les autres. Benguela est le chef-lieu du district : une ville aux jolies maisons portugaises cachées sous la verdure ; les bâtiments administratifs et le Palais du Gouverneur en imposent par leur sobre
élégance. Une promenade bordée de palmiers longe une belle plage de sable blanc, bordée de pergolas couvertes de roses et de bougainvilliers. Au centre de la ville, de nombreuses terrasses débordant sur les trottoirs nous rappellent que nous sommes en pays latin. «Continental atmosphere» diraient les Anglais. Un type en Wolkswagen nous aborde : Nuno Viegas Vaz parle un français rigolo. Il nous explique qu’il a fait Luanda-Lourenço Marques en Jeep au début de l’année, ce qui est déjà un exploit et nous sommes bien placés pour le savoir. Donc nous sympathisons de suite et il nous emmène à l’hôtel M’ombaka où il est descendu, le plus grand hôtel de l’Angola paraitil. Il nous montre ensuite un «drive-in cinema» très luxueux avec vue sur l’océan et nous nous retrouvons au milieu d’un groupe de ses amis autour d’une «cuca» : Senhor Neves et Senhor Manuel Machado, le représentant de Citroën à Lobito qui nous propose de nous aider pour la mécanique lors de notre prochain passage dans cette ville. On nous emmène ensuite au Radio Club pour une interview sur les antennes locales. Interview enregistré en différé et particulièrement amusant car le reporter ne cesse de nous interroger sur nos aventures au Congo Léopoldville alors que nous ne tenons pas à en parler, sachant qu’il nous faudra bientôt y retourner et nous faisons tout pour ne pas répondre aux questions ; nos amis nous font un
tas de gestes et de mimiques derrière la vitre insonorisée du studio et nous font même passer un message écrit : «Congo-Léo» mais nous tenons bon et parvenons chaque fois à éluder et dévier la conversation. Nous en sortons épuisés mais vainqueurs. Nuno nous emmène à ses bureaux : Companha Nacional de Seguros où il dispose d’une chambre de passage qu’il met à notre disposition. Nous lui faisons part de nos scrupules légitimes de loger dans l’établissement d’une compagnie d’assurances alors que nous ne sommes même pas assurés pour l’Angola. «Qu’à cela ne tienne, nous dit-il, moi-même je ne suis pas assuré !» Ah ! Ces Portugais ! Nous dînons au M’Ombaka après nous être mis sur notre 31. Après quoi nous allons au drive-in voir un navet américain soustitré en Portugais, qui n’est guère à la hauteur de la réputation de Grace Kelly : «Janela indiscreta». Dimanche 29 décembre : Il est décidé de laisser notre voiture à Benguela et d’accompagner Nuno et senhor Neves à Lobito qui se trouve à quelques kilomètres au nord.. Magnifique route à travers une plaine verdoyante, arrosée par le rio Catumbela qui favorise la culture de la canne à sucre. Beaucoup de palmiers dont on extrait l’huile de palme. Lobito : jolie petite ville estivale aux maisons coquettes et fleuries, bâtie sur une petite
presqu’île qui a la forme d’un pouce, ce qui lui donne l’avantage d’avoir deux plages très différentes, l’une exposée au vent et l’autre sous le vent, cette dernière abritant un petit port. Retour à Benguela où nous nous baignons avec délice dans l’océan. Déjeunons d’une boîte de pâté et des biscottes. Nuno nous rejoint et nous montre l’article qu’il a déjà écrit sur nous et qu’il envoie au «Diario de Luanda» dont il est le correspondant ici à Benguela. Le métissage est flagrant et les nombreux spécimens que nous croisons dans les rues en sont la preuve et montrent que les Portugais, contrairement aux Anglo-saxons, savent s’intégrer à la population locale. Nous regagnons notre logement à la compagnie d’Assurances et tandis que nous écrivons notre journal, un jeune homme qui occupe l’appartement voisin lève les bras au ciel en nous voyant boire l’eau du robinet «Van a orinar sangre !» nous dit-il, et après s’être absenté 2 minutes, il revient avec un boy qui nous tend un plateau avec de la «Cuca» bien fraîche. Quel délice ! Lundi 30 décembre : Il nous faut songer aux choses sérieuses et nous partons à Lobito à la recherche du senhior Manuel Machado, le représentant de Citroën car notre voiture a besoin, une fois de plus, d’une sérieuse révision.
Il nous promet de faire l’impossible et nous lui laissons notre 2cv pour déjeuner chez Senhior et Senhiora Marques, des amis de Nuno lesquels dirigent le Gremio de Milho (Coopérative qui centralise le maïs). Nous sympathisons d’emblée avec toute la famille, dont Elisabeth, 14 ans, très brillante et qui parle très bien le Français. Nous travaillons tout l’après-midi au garage et Manuel Machado nous emmène dîner dans sa DS19 au «Comodore», le plus grand cabaret de Lobito où deux entraîneuses de toute beauté nous tiennent compagnie et contribuent à alléger les finances de notre protecteur et ami. (Nous-mêmes avons des principes et de toute manière, nos bourses sont plates- si j’ose m’exprimer ainsi !) Nous mangeons des langoustes à nous faire péter la sous-ventrière ! Et nous dansons jusqu’à l’aube avant de gagner un appartement de passage de la «National de Seguros», copie conforme de celui que Nuno avait mis à notre disposition à Benguela. Mardi 31 décembre 1963 : Aujourd’hui dernier jour de l’année. Nous n’avons pas beaucoup dormi car il fallait être debout à 7 h avant l’arrivée des employés au bureau. Mr Marques passe nous prendre au garage pour nous emmener visiter les silos de Lobito. La politique est une chose étonnante : on nous montre des milliers de tonnes de maïs envoyés par les Nations Unies à
destination du Congo Léo et qui transitent par l’Angola ! On aura tout vu. Ce maïs est d’ailleurs de très mauvaise qualité : il n’y a que l’écorce et rien dedans. «Même les poules en crèvent» - nous dit Mr Marques qui souhaiterait que les Congolais subissent le même sort ! Au garage, les réparations avancent sérieusement : redressé et renforcé les 2 jambonneaux avant, changé coussinet de roulement AV droit, changé garnitures de freins, changé bougies et charbons de dynamo, réglé vis platinées, purgé circuit freins, redressé et renforcé châssis, réglé parallélisme et garde au sol. Je fais, en ce qui me concerne, d’immenses progrès en mécanique et la 2cv Citroën n’a plus aucun secret pour moi. Nous déjeunons chez les Marques, au bord de la plage et Madame, très maternelle, est aux petits soins pour nous et nous prépare de délicieux petits plats. Nous allons ensuite chez le Consul honoraire qui nous présente à Mr Landry, Consul de France en titre à Luanda, de passage à Lobito et qui nous promet son aide dans la capitale de l’Angola. Il nous déconseille vivement de passer par le Gabon dont les pistes sont impraticables selon lui - en raison des pluies torrentielles, et nous suggère de prendre un bateau de Luanda à Douala. Bien entendu, nous n’avons pas l’intention de suivre son avis mais nous ne disons rien.
Au garage, toute l’équipe des mécaniciens est d’accord pour travailler une heure supplémentaire afin de terminer le travail entrepris sur notre voiture et lorsque je veux régler la facture, attendant avec angoisse l’annonce du montant faramineux auquel je me prépare, Manuel Machado fait un geste horrifié comme si je lui sortais une énormité et il tient seulement à mettre un mot gentil et apposer sa signature au crayon feutre sur notre carrosserie qui commence à ressembler à un livre d’or. Nous serrons les mains de tous ceux qui nous ont aidés et le chef de garage nous remet, au nom de tous, une bouteille de Porto ! Nous avons presque les larmes aux yeux lorsque nous démarrons en klaxonnant joyeusement pour saluer toute l’équipe qui agite les bras sur le trottoir. De retour à Benguela, le directeur de la brasserie Cuca nous offre deux cartons de 24 bouteilles de bière et 2 dz de verres que nous chargeons dans la voiture avant de repartir à Lobito où l’agitation est à son comble avec l’approche de la Saint Sylvestre. Nous regagnons notre appartement pour écrire notre journal en buvant des bières et à minuit, un tintamarre épouvantable nous précipite au balcon : tous les bateaux du port ont mis leur sirène en marche, les automobilistes, leur klaxon, traînant derrière eux des casseroles et des boîtes de conserve. Des fusées éclairent le ciel et éclatent et pétaradant.
1963 est mort
- Vive 1964 Et nous buvons une autre Cuca pour bien commencer cette nouvelle année. Mercredi 1er janvier 1964 : Nous prenons le breakfast chez les Marques à qui nous souhaitons une bonne et heureuse année et traversons la route pour plonger dans l’océan pour un agréable bain matinal avant de faire nos adieux à cette si charmante famille. Il est 10 h 15, km 91.607 lorsque nous démarrons. La piste n’est pas mauvaise mais nous crevons au km 91.642. Traversons Sousa Lara (960 m d’altitude), important centre cisalier. Nous roulons vite, trop vite et un énorme dos d’âne nous fait décoller. Un choc terrible, les vitesses ne passent plus. Un coup d’œil rapide me montre de quoi il s’agit : le moteur a quitté son support et est de biais, pas du tout à sa place. Nous réparons sous un soleil de plomb et bientôt tout est en ordre. La réparation n’a duré que deux heures. Plus loin, la pluie se met à tomber, comme elle sait le faire sous les tropiques et bientôt la piste est transformée en torrent impétueux. Nous franchissons un radier sur lequel l’eau se précipite avec fureur et monte jusqu’en bas des portières. On sent que la voiture, si elle était moins chargée, serait emportée par le courant. Mais, ouf ! Nous passons !
À Norton do Matos, une bande de jeunes qui fêtent la nouvelle année sur une terrasse, nous font de grands gestes et poussent vers nous une jeune fille qui est indiscutablement indienne et parle anglais. Elle est de Goa. Les garçons, des blancs, des métis et des noirs, nous invitent à les rejoindre mais nous avons du chemin à faire et devons refuser. Nova Lisboa est encore à 180 km. Km 91.805 : crevaison. La pluie rend la piste glissante et souvent dangereuse. La voiture se met parfois en travers dans les passages difficiles, glisse, dérape et s’embourbe dans la «manteca» comme disent les Portugais. Nous devons souvent nous arrêter pour nettoyer le pare-brise couvert de boue. La conduite est épuisante et le sommeil commence à nous gagner tandis que le soleil disparaît à l’ouest. Et tout à coup, c’est l’accident. Mick est au volant et nous faisons un vol plané suivi d’un grand choc et d’un silence de mort. Avant même de descendre de la voiture, nous savons de quoi il s’agit et nous pouvons déjà en mesurer la gravité : le châssis est faussé ! Nous avons appris à faire face à ce genre de situation et nous restons calmes. Nous laissons la voiture là où elle est, au bord de la piste et dressons la tente dans la boue en remettant la solution de nos problèmes à demain. Notre abri de toile commence à ressembler à de la dentelle et son étanchéité est toute relative. Un jeune
Africain nous propose ses services, mais que faire ? Jeudi 2 janvier : En enfonçant la carrosserie à coups de marteau, nous parvenons à passer la 1ère et la 3ème vitesse. À 7 h 45, km 91.902, nous partons et parvenons à franchir un col en roulant avec précaution dans la «manteca». Nous sommes agrippés tous les deux sur le levier de vitesse pour empêcher la 1ère vitesse de sauter. La piste offre des passages délicats en raison des fortes pluies tombées la veille et à l’approche de Nova Lisboa, les Travaux Publics sont à l’œuvre pour réparer les dégâts. Nous savons que Mr Marques a pris le train pour Nova Lisboa et il doit y être déjà. Nous le retrouvons en effet au «Gremio de Milho». Il est ravi de nous revoir mais navré d’apprendre que nous avons de sérieux ennuis mécaniques. Il nous présente à Mr Peixoto, de l’Agence Citroën, lequel nous met entre les mains d’un excellent bricoleur qui travaille souvent pour lui, lequel habite à 5 km de la ville. Dario Manso est petit, jovial, bon papa et comprend de suite notre souci : «Muito bem». Il met un camping-car délabré à notre disposition et Manuel et Cesario, deux jeunes aides africains qui travaillent pour lui, nous donnent un coup de main pour transférer nos bagages dans la roulotte. Et une fois de plus, nous commençons à déshabiller complètement notre 2cv. À midi nous
déjeunons avec la famille. Nous avons timidement tenté de refuser l’invitation de la Senhora Manso, mais sommes obligés de plier devant la mâle autorité de cette femme extraordinaire, véritable bulldozer devant qui rien ne résiste. Et avec cela, la bonté en personne. Sa fille, Maria Teresa, ressemble à une petite fille modèle de la Comtesse de Ségur, toute vêtue de blanc, vive, intelligente et sympathique. Le soir, Senhior Peixoto vient nous prendre pour dîner chez lui. Sa femme a préparé un repas pantagruélique auquel nous faisons honneur en buvant quantité de vinho verde. Une armée de chiens réveille toute la région lorsque nous rentrons assez tard dans la nuit et retrouvons notre camping-car dans lequel deux couchettes ont été préparées. Vendredi 3 janvier : Il pleut tellement qu’il nous est impossible de travailler et notre camping-car fait eau de toutes parts, inondant duvets et vêtements. Notre voiture est en petits morceaux, la carrosserie d’un côté, le châssis de l’autre et le moteur sous une bâche. Nous prenons les repas en famille et nous couchons dans une effroyable humidité, ce qui nous rappelle que nous sommes entre le tropique du Capricorne et l’Équateur.
Samedi 4 janvier : Tandis que nos affaires sèchent au soleil, nous travaillons toute la journée. Gaby, une petite négresse ravissante, fille d’une quarteronne et d’un nègre, nous donne un coup de main. Sa mère travaille également chez les Manso, son dernier né sur le dos : celui-ci, Rui, est un petit chabin blond aux cheveux bouclés, un adorable bambin qui ne peut renier ses origines paternelles. Le métissage est particulièrement développé par ici. Quant à nous, nous avons le sentiment de faire partie de la famille, partageant avec elle travail, loisirs et repas. Dimanche 5 janvier : Un peu de travail sur la voiture et repos dominical. La famille nous emmène en ville voir un film avec Romy Schneider, pas mal, suivi de la visite de deux amies à eux, deux vieilles Portugaises en deuil, tristes comme un jour sans fin. Lundi 6 janvier : Toute la journée est consacrée à la mécanique et le travail avance bien. Le châssis est renforcé suivant une technique qui mériterait de figurer dans un dessin de Dubout. Le soir, nous projetons quelques films et photos qui réjouissent l’assemblée. Mardi 7 janvier : Nous sommes réveillés par les cris gutturaux de Senhora Manso qui appelle Gaby, selon son habitude. «O tractor esta a fazer
barulho !» dit Senhor Manso en parlant de sa femme. Celui-ci nous réserve une surprise en fabricant avec du fer à béton une galerie qui nous permettra de transporter des bagages sur le toit de notre voiture. Il a poussé la gentillesse jusqu’à forger nos initiales sur les bords de la galerie : M.P. - V.A. -, ce qui signifie : MichelPatrick-Volta a Africa. Cette fois, notre 2cv est prête pour affronter le grand voyage de retour, avec sa galerie et deux pneus fixés sur le capot. «Ven aca menhinos !» Senhor et Senhora Manso, ainsi que Antonio dos Santos Rodriguès veulent nous faire visiter la fameuse brasserie Cuca (400 ouvriers), l’une des installations les plus modernes d’Afrique, nous affirme-t-on. Ayant moi-même travaillé en Martinique dans une usine d’embouteillage, je suis particulièrement attentif et je prends quelques notes rapides : Houblon et malt importé de Tchécoslovaquie, d’Allemagne et de Belgique. Matériel allemand et belge principalement. Laveuse : belge. Pasteuriseuse « Le Déluge (Gasquet) France. Mise en caisse automatique, conçue et réalisée par un ingénieur de l’usine, production moyenne : 12 à 13.000 bouteilles/heure, Teneur en alcool : 5 à 6 ° Exportation : tous pays Portugais d’Outre-Mer : Timor, Cabo Verde, Sao Tome de Principe, Guinea. Les excédents de Co2 dus à la fermentation sont revendus aux entreprises frigorifiques locales.
À la fin de la visite, Senhora Manso qui vient comme tout le monde de monter les 5 étages à pied, l’ascenseur étant naturellement en panne, s’écroule dans un fauteuil. On nous sert des amandes, allumettes au fromage, chips, olives et autres amuses-bouches. Nous devons écluser 8 ou 9 bières et il nous reste un atome de lucidité pour signer le livre d’or avant de partir, lestés d’une caisse de 24 bouteilles que nous hissons sur notre toute nouvelle galerie, laquelle reçoit ainsi son premier baptême. Retour en ville. Senhor Peixoto nous emmène au Radio Clube où nous passons à l’antenne. Nous profitons de l’occasion pour mettre l’accent sur la qualité de l’accueil que nous recevons dans cet admirable pays et sur la gentillesse de ses habitants, ce qui est tout à fait vrai. Tout ceci en langue portugaise que nous commençons à bien maîtriser. Senhior et Senhiora Manso, toujours imprégnés des vapeurs du malt et du houblon, sont dans un état euphorique qui se traduit par une invitation au cinéma où nous voyons un bon western : «Jubal». Nous pensions quitter Nova Lisboa aujourd’hui mais ne parvenons pas à nous séparer de cette famille si chaleureuse. Mercredi 8 janvier : Préparatifs de départ. Dario tient absolument à nous emmener au sommet d’une colline d’où l’on domine toute la vallée et la ville. Dans la descente, Dario coupe le contact
et poursuit en roues libres, affirmant sentencieusement : «Manda Salazar : Producir e propare» (Ordre de Salazar : Produire et épargner). Il est temps pour nous de partir et de quitter cette famille plus que modeste, laborieuse et dévouée. Senhiora Manso nous embrasse maternellement : «Adeus menhinos !». Elle est sur le point de fondre en larmes et nous donne un tas de bonnes choses «para el viagem» : Confiture de goyave, pistaches grillées, une bouteille d’eau de vie. Maria Teresa, très triste, nous offre très naïvement une de ses poupées que nous accrochons au rétroviseur et qui ne nous quittera plus. Nous partons très vite après les abrazos d’usage et le cœur en berne. Arrêt chez Senhior Peixoto pour un dernier abrazo. Celui-ci nous remet un paquet contenant des boîtes de sardinhas en aceite pura de olivas, des saucisses cocktail et, sachant qu’il m’arrive de fumer, une cartouche de 300 cigarettes, marque «Frances» made in Angola. Et nous quittons Nova Lisboa définitivement avec pour objectif Luanda, la capitale. Région boisée avec beaucoup d’eucalyptus. Km 92.105, traversons Teixeira da Silva, joli petit village fleuri. Les habitants semblent éberlués de voir notre voiture si peu banale et couverte de signatures, repeinte aux couleurs Caterpillar. Une pluie fine se met à tomber tandis que nous traversons le village de Santa Cruz au km 92.138.
Une pente raide m’oblige à descendre pour pousser, bientôt aidé par deux Angolais. Tout en poussant, soufflant et transpirant, nous avons quand même une conversation suivie : Onde va ?
- A França, Senhior - Con aquel carro ? - Sim, Senhior - Voce ha atravesado al sahara ? Sim, Senhior- Muita arenha ? Ô sim, muita arenha ! Boa viagem - Obrigado - Adeus. Ouf! Grace à l’effort de chacun, la côte est franchie et je rattrape la voiture qui déjà s’élance dans la descente, ouvre la portière et saute en marche, tandis que mes deux compagnons, l’un aussi blanc que l’autre est noir, nous font de grands signes d’adieux. La région devient marécageuse et infestée de moustiques. L’état de la piste nous oblige à ralentir et nous nous méfions des fondrières et autres dos d’âne. De nombreuses tombes sont visibles au bord de la piste, ressemblant, en plus petit, aux tombeaux malgaches. Nous laissons Cela à gauche et passons à Santa Comba Dao qui semble être le centre commercial de cette région très développée sur le plan agricole : orangers, caféiers, tabac, maïs, arachides. Nous trouvons l’entrée d’une fazenda (fazenda Santa Margarida do Cardoso) et nous installons la tente pour la nuit plus à cause des moustiques que pour le confort. Feu de bois, dîner et dodo.
Jeudi 9 janvier, km 92.360. Direction : Dondo. Nous passons à Quibala, puis Quissuca, centre sisalier (L’Angola est l’un des grands producteurs de sisal dans le monde). La végétation devient nettement tropicale. Beaucoup de palmiers. Il fait chaud. Km 92.479 : nous franchissons le rio Quanza, large et rapide. Le barrage de Cambambe n’est pas loin. Il s’agit d’un ouvrage dont les Angolais sont particulièrement fiers et nous disposons d’une autorisation officielle pour le visiter. C’est un ingénieur Savoyard, Jean Girel, qui se charge de nous faire visiter le barrage et la station hydro-électrique qui se trouve à 150 mètres sous terre. Quatre alternateurs produisent 45 mégawatts chacun. Le mur est haut de 80 m mais il est prévu de l’amener à 111 m. Le débit est de 68.750 l/s. Jean Girel nous propose de partager son lunch et nous suggère de profiter de sa douche, ce que nous acceptons avec joie tant la chaleur est suffocante. En route vers Luanda, nous commençons à voir des camions et des Jeeps de l’armée. C’est vrai, l’Angola est en guerre. Un barrage de la police militaire nous arrête pour un contrôle 18 km avant Catote. L’atmosphère change du tout au tout au fur et à mesure que nous approchons de la zone des combats. Les faubourgs de Luanda abritent une importante caserne militaire et nous sommes à
nouveau arrêtés par un barrage de la police avant de pénétrer dans la ville à 18 h 30, km 92.687. LUANDA : Notre première impression n’est guère favorable, il faut bien l’admettre. Partout des travaux, des tas de sable au milieu des rues dont le revêtement est soulevé, des immeubles en ruine, d’autres en construction. En fait, nous apprendrons un peu plus tard que la ville se remet lentement des terribles pluies et inondations du début de l’année 1963. En dépit de l’heure tardive, nous montons dans la ville haute à la recherche du Consulat de France. Très belle vue sur le fameux «Marginal», l’avenue du bord de mer et, en face, l’Ilha, la presqu’île toute illuminée. La chancellerie est au rez-de-chaussée et les appartements de Mr Landry au premier étage. Ce dernier consent à nous remettre notre courrier. Tandis que nous roulons à la recherche d’un petit coin de plage pour y passer la nuit, un type en Mercedes nous dit de le suivre et nous nous retrouvons avec deux inconnus à déguster des crabes et des crevettes en buvant des Cucas. L’un des deux qui ressemble à Salvador Dali avec de superbes moustaches gère une pension de famille et nous propose une chambre dans laquelle il nous installe avant de partir dans la nuit à la recherche d’autres Cucas. Il faut dire
que la chaleur est suffocante. Il est 1 heure du matin lorsque nous nous mettons au lit. Vendredi 10 janvier : À 7 h 00, Salvador Dali fait irruption dans notre chambre (qui est en réalité la sienne !). De toute évidence, il ne s’est pas couché et se trouve dans un état éthylique avancé. Il nous offre le breakfast que nous prenons dans la salle à manger en compagnie des pensionnaires. Il est aussi chauffeur de taxi. Quel bonhomme ! Le Consul étant occupé, nous avons affaire au vice qui ne semble pas connaître grand-chose à la situation politique du pays où il est en fonction depuis peu. Nous lui expliquons en détail nos difficultés. Plusieurs solutions s’offrent à nous : - Passer par Carmona et rejoindre Léopoldville (à nos risques et périls) - Prendre un bateau de Luanda à PointeNoire - Prendre un bateau de Luanda à Cabinda et, de là, rejoindre Pointe-Noire. La troisième solution me semble être la meilleure. En effet, si nous allons au Congo Léo, il nous faut un visa. Or il n’existe pas de représentation diplomatique congolaise en Angola, bien évidemment. Toutefois, nous avons entendu parler d’un Congolais qui délivrait des visas au marché noir. Encore faut-il le trouver !
Nous allons à l’aéroport dans l’espoir d’y rencontrer des passagers en provenance de Brazzaville et savoir si le bac fonctionne normalement entre Brazza et Léo. Bien évidemment, l’avion a du retard et nous retournons en ville, chose pratique et rare : l’aérodrome est pratiquement en pleine ville. On y est en trois minutes en voiture ! Nous sommes interviewés par un jeune journaliste du «El Commercio», dînons avec lui dans une cafétéria et dormons sur une petite plage près du pont de la presqu’île, face à la forteresse. Samedi 11 janvier : Pas de moustiques. Nuit délicieuse. Il nous suffit de sauter de nos lits pour plonger dans l’océan. Dieu que l’eau est bonne le matin tôt. Pendant la journée, elle est trop chaude. Un type nous accoste : Mr Larmanoux, la trentaine, un Français qui travaille dans la recherche pétrolière. Il nous propose de passer le voir dans la case de ses amis au bord de l’eau, mais nous avons quantité de choses à régler en ville avant. Au garage Citroën, nous faisons les réparations nécessaires. Le ressort AV gauche est cassé en 4 morceaux et on se demande comment il pouvait encore tenir dans un tel état. Réglage des platinées. Bougies neuves (japonaises). Remplacé joint du reniflard d’huile. Le patron
veut une photo de nous avec la 2cv devant son garage. Nous déjeunons dans un restaurant de la «Ilha», invités par Mr Larmanoux et sa petite amie portugaise très bien faite de sa personne mais pas très futée : fruits de mer et vin rosé. Le soir – décidément - le patron du Clube Naval, Mr Laurès, un Français, nous invite à dîner dans son restaurant. Ancien gros ponte à France-Soir, il connaît très bien «Pierrot les Bretelles» (Pierre Lazareff). Il est maintenant trafiquant d’armes, restaurateur et possède un important élevage de poulets à Luanda. Ses deux cuisiniers, des jeunes de notre âge, un Lyonnais, Daniel et un Breton de Pont-Aven, Jacques Sintic marié à une gentille petite brune bretonne, sont des garçons formidables qui nous rendront d’innombrables services pendant notre séjour à Luanda. La jeune Mme Sintic qui vient de faire une fausse couche, nous propose de donner un coup de fer à nos costumes passablement fripés. Nous dînons près de l’orchestre, sapés comme des Milords, en compagnie d’une jeune Tangéroise, Lilly, qui est visiblement la maîtresse attitrée du patron. Elle est officiellement la caissière du restaurant et aussi idiote qu’elle est sexy. Laurès critique les Portugais pour leur dureté en affaires et pour leur chinoiserie en matière administrative. Sa femme ne cache pas son aversion pour la jeune Lilly, ce qui est bien
compréhensif. Le repas est assez tendu et nos cravates nous gênent terriblement : au menu, un excellent canard aux olives. Nous regagnons notre plage et nos lits de camp après avoir remercié les Laurès. Dimanche 12 janvier : J’ouvre un œil et estime qu’il doit être à peu près 6 h 00 : voilà bien longtemps que je n’ai plus de montre. Mick dort encore comme une marmotte et je plonge avec délice dans l’océan. Après la messe, nous partons au sud de la ville en longeant la côte à la recherche de plages pour nous baigner. L’eau est d’une incroyable limpidité mais trop chaude pour nous rafraîchir. En face de Mossulo une petite île très exotique, un groupe de jeunes nous proposent de partager d’énormes morceaux de «cabra» arrosés de vinho verde. Mick, qui décidément ne tient pas l’alcool, ronfle sur le sable et je décide de nager jusqu’à un gros rocher qui se trouve à 1 km au large. Un des jeunes Portugais m’accompagne et cet exercice nous fait un bien énorme. Le retour est plus difficile car le courant est puissant et il faut pédaler dur pour ne pas être emmené au large. Nous poursuivons jusqu’au rio Cuenza qui constitue la frontière nord de la réserve de Quiçama. Un hélicoptère de l’armée nous survole et nous nous préparons à faire demi-tour lorsque je m’aperçois qu’il nous manque trois des quatre
jerrycans (vides heureusement) que nous avions sur la galerie. On a dû nous les barboter pendant que nous étions avec nos amis portugais sur la plage. Ils nous servaient de réserve d’eau pour la traversée du Sahara. Au retour, une quantité de crabes de terre se sauvent à notre passage et nous en capturons deux de taille exceptionnelle que notre ami Jacques Sintic, le cuistot, se fera un plaisir de nous préparer. Cette balade de 200 km valait la peine et nous retrouvons notre petite plage tranquille pour la nuit. Lundi 13 janvier : Baignade quotidienne et matinale dans notre petite crique. Douche au Clube Naval et café. Allons al Banco de Angola sur le Marginal et voyons Jaime Avelino da Silva, un ami de Victor Pinto de Souza de Jo’burg. Très sympathique, Jaime nous propose de nous trouver gratuitement un bateau pour Cabinda. Le Consul de France a prévenu les autorités militaires portugaises de notre passage dans le Nord de l’Angola, là où se trouve la zone des conflits. Jaime nous confirme : «J’ai ce qu’il vous faut. Un bateau, le «Bata Novo», part demain pour Cabinda. Il appartient à Mr Aguilar, le directeur de l’usine de Coca Cola.
«Vous voulez de l’essence ? ajoute Jaime. Quelle quantité ? Coup de fil. Passez chez Shell, voyez Senhor Untel, il vous attend». C’est formidable, tout s’arrange. Daniel, notre ami cuisinier nous fait visiter l’élevage de poulets de son patron et je prends quelques notes : - 4 à 6 semaines pour amener un poulet prêt à consommer (800 g) - Des poussins d’un jour arrivent directement du Bourget par avion - 35.000 poulets constituent l’élevage actuel - Au fur et à mesure qu’ils grandissent, on monte mécaniquement les abreuvoirs et mangeoires de façon à leur développer le thorax - Dès réception, les poussins d’un jour sont placés sur des feuilles de papier au sol ; le bruit de leurs pattes les tient ainsi éveillés. - Le marché local représente 100.000 poulets/mois - Il y a également des pondeuses ainsi que quelques canards (1 mâle pour 5 femelles) avec bassin aquatique pour fécondation dans l’eau. Nous rencontrons Senhor Aguilar qui a déjà tout organisé pour faciliter notre embarquement. Lui-même part pour Cabinda demain avec son avion personnel et nous offre une place. Nous décidons que Mick l’accompagnera tandis que je prendrai le bateau avec la voiture.
Nous apprenons que la P.I.D.E. (Policia International de Defensa del Estado) veut absolument nous voir. Que nous veulent-ils ? Le grand chef nous fait poiroter un bon moment dans son antichambre avant de nous demander ce que nous allons faire dans le Nord de l’Angola. Il est vrai que nous avions obtenu notre visa au Cap à la seule condition de ne pas aller dans le Nord de l’Angola. Heureusement, nous exhibons la lettre d’Aguilar certifiant que nous embarquons à Luanda sur le «Bata Novo». Il s’incline, nous sert la main et tourne les talons. Affaire réglée ! C’est toujours ennuyeux d’avoir affaire à la P.I.D.E., véritable Gestapo. Ça n’est pas fini : au Clube Naval, nous apprenons que le Senhor Aguilar a téléphoné pour nous faire savoir que la P.I.D.E. ne veut pas de passagers à bord de l’avion privé : il faut prévenir une semaine à l’avance ! Donc, nous embarquerons tous les deux demain matin à bord du «Bata Novo». La Senhora Viegas Vaz, la mère de Nuno chez qui nous avions entreposé la plus grande partie de nos bagages, nous fait cadeau de timbres pour Mick le philatéliste, d’une bouteille de Johnny Walker, d’une autre de Sherry Brandy, de boîtes de cacao au lait pour le breakfast. Elle est adorable. Nous dînons chez le Consul, quelque peu vexé de voir que nous nous sommes débrouillés nous-
mêmes pour tout organiser alors qu’il avait promis de nous aider. Nous regagnons pour la nuit notre petite plage habituelle près du pont de l’Ilha. Mardi 14 janvier : tandis que Mick passe à la poste pour chercher des timbres, je vois le directeur de la Shell qui me donne un bon pour 100 litres d’essence valable dans n’importe quelle station d’Angola ou de Sao Tome. Au port, nous prenons contact avec le Capitaine Bassa, commandant le «Bata Novo», qui nous annonce que le départ est retardé par la P.I.D.E. parce qu’une signature - ô scandale ! - a été faite au stylo bille ! Nous réglons les formalités avec la douane, déjeunons une dernière fois au Clube Naval et passons l’après-midi sur la plage avec nos amis cuisiniers. Mick est mal fichu, sans doute une crise de paludisme et se couche un moment dans le lit de Jacques. À 16 h 00, toute la bande nous accompagne au port, notre 2cv est embarquée et à 17 h 00, après avoir échangé nos adresses, le «Bata Novo déhale et quitte Luanda en frôlant la pointe de l’Ilha. Il s’agit d’un bateau en bois, genre sardinier, petit, assez marin et bien défendu de l’avant. Il part à vide à Cabinda pour charger du bois. L’équipage se compose de 2 Blancs : le chef
mécanicien et le bosco. Les autres, neuf ou dix, sont africains. Une table est installée à l’arrière et nous dînons en compagnie du capitaine, du chef et du bosco : soupe épaisse, saine et roborative, poisson grillé et gros rouge. Mick, très mal en point, monte son lit de camp dans la cale tandis que je bois un café à la timonerie avec le capitaine qui me raconte sa traversée de Lisbonne à Luanda en 26 jours avec escale en Guinée Portugaise. Je dors sur le pont, bercé par une faible houle qui fait virevolter les étoiles au-dessus de ma tête. Je reconnais la Croix du Sud qui se détache dans le firmament. Au loin, on aperçoit encore les lueurs de Luanda. Mercredi 15 janvier : Il doit être 6 h 00 lorsque je m’éveille. Le temps est clair, la mer belle. Par une écoutille, j’aperçois Mick qui semble dormir au fond de la cale. Certainement pas l’endroit que j’aurai choisi en ce qui me concerne ! Le cuisinier m’apporte un café bouillant dans un quart métallique, que je savoure au pied de la timonerie tandis que du haut de son poste, le Capitaine me dit bonjour. La côte est à 3 miles sur tribord et aux jumelles, on aperçoit le phare de Cabeza da Cabra. Un peu plus tard, une ligne sombre tranche avec le bleu émeraude de la mer : l’embouchure du Rio Zaïre ou fleuve Congo. Des bancs de poissons font bouillonner la surface et les matelots
s’empressent de filer des lignes à l’arrière. En 3 minutes, ils prennent 4 tazars et 5 ou 6 belles bonites. Nous sommes si près de la côte que l’on distingue parfaitement la petite ville de Banana sur la rive droite, en territoire Congo - Léo. Le Capitaine fait envoyer le pavillon portugais pour narguer les Congolais qui parfois tirent au mortier sur les bateaux. Pendant 2 heures, nous longeons la côte congolaise et à 16 h 00, nous mouillons en rade de Cabinda, c'est-à-dire de nouveau en zone portugaise. Nous ne pouvons accoster au wharf, occupé par deux autres bateaux et une chaloupe est mise à la mer pour nous mener à terre. Mick est dans un état épouvantable et je me fais du souci. Pas trop de problème avec la P.I.D.E. locale et j’emmène Mick à la pharmacie du coin qui nous dirige vers l’hôpital où un colosse noir impressionnant lui fait une injection de pénicilline. Mick aura droit à une autre demain matin. La P.I.D.E. se manifeste à nouveau (il est vrai que le régime Salazar est une dictature !) : on nous interdit de coucher à bord. Cette fois, excédés, nous réagissons et finissons par obtenir gain de cause. Il ne faut quand même pas exagérer ! Nous dînons avec le représentant de la Shell et sa femme, une jolie métisse qui a deux petites filles ravissantes. Le Capitaine nous ramène à bord et installe Mick dans une cabine, minuscule mais propre.
On se couche de bonne heure. Cabinda et ses lumières dans la baie. Les cocotiers qui se détachent sur le clair-obscur du ciel : on se croirait aux Antilles. Jeudi 16 janvier : Douche, café. Le «Bata Novo» se met au wharf. Débarquement de notre voiture, adieux au Capitaine et à l’équipage. Nous voyons les autorités militaires pour les prévenir de notre passage en zone dangereuse à travers le Cabinda Strip, lesquelles, bien évidemment, téléphonent à la P.I.D.E. qui nous envoie un jeune officier heureusement compréhensif qui fait le nécessaire pour que nous soyons placés sous la protection d’un convoi de l’armée qui s’apprête à partir pour Denge. Le temps de foncer à l’hôpital pour la piqûre de Mick et nous partons seuls, étant convenu que le convoi militaire nous rejoindra un peu plus tard. À la sortie de la ville, je brûle un barrage militaire et fais marche arrière. Un soldat, armé jusqu’aux dents est furieux. Un civil (P.I.D.E.) nous demande nos papiers et nous lui montrons notre laissez-passer délivré par le colonel commandant la base. La tension est perceptible à tous les niveaux et nous réalisons que cette fois nous abordons la zone infestée par les terroristes. À Landana, nous faisons le plein de carburant (80 litres) et le convoi militaire nous rejoint,
commandé par un jeune lieutenant. Notre voiture étant trop lourde, nous chargeons une partie de nos bagages et des jerrycans de carburant dans la jeep du lieutenant. Nous arrivons à Dinge et nous sommes présentés au Capitaine commandant la garnison : un dur de dur qui n’aime que les fusils, mitraillettes et autres grenades et qui met une jeep et deux hommes à notre disposition car nous souhaitons pénétrer dans la 2eme plus belle forêt de la planète après celle de l’Amazone. Notre 2cv est placée dans le camp sous la protection des militaires et nous partons en jeep, n’emportant que nos duvets et nos appareils de photo. Une deuxième jeep et 4 hommes nous suivent. La piste est mauvaise et nous voyons de nombreux villages incendiés. L’officier qui nous accompagne nous explique que des terroristes congolais obligent les habitants de ces villages à fuir et à se réfugier au Congo, afin de crier à la face du monde qu’ils fuient leur pays à cause des Portugais ! En réalité, ce sont les militaires qui brûlent ces misérables villages pour en chasser les terroristes qui s’y cachent. Les soldats achètent des ananas et des bananes aux quelques femmes maiombe qui errent dans les ruines et nous tentons de bavarder avec elles en mangeant des fruits. Les fesses en marmelade, nous arrivons au camp militaire de Pangamungo, sans avoir vu l’ombre
d’un terroriste. Nous sommes au bord du rio Luango : sur l’autre rive, le Congo Léo. Le Capitaine du camp met une chambre à notre disposition et nous descendons avec le toubib et 2 hommes visiter la scierie qui exploite des grumes d’okoumé. À quelques 25 m en face, nous regardons avec appréhension le Congo Belge que nous avons bien fait de court-circuiter en prenant un bateau à Luanda, nonobstant les gros ennuis que nous y avons connus il y a quelques mois. Au camp, le toubib nous amuse avec son chimpanzé qu’il traite comme son propre fils. Nous dînons au mess avec le Capitaine et le S/Lieutenant. Au menu : soupe de légumes, steak-frites et, bien entendu, Cuca et vinho verde. Nous sommes épuisés après cette journée particulièrement fatigante tant physiquement que psychologiquement et nous rejoignons notre carrée avec une bonne dose de Fly-Tox contre les moustiques. Vendredi 17 janvier : Des trombes d’eau masquent le paysage. Tout baigne dans une humidité envahissante. Breakfast au mess. Impossible de pénétrer en forêt, les pistes sont impraticables. Un message radio prévient le toubib qu’un homme a été blessé d’un coup de fusil à N’kuto. Le médecin nous propose de l’accompagner et
nous sautons dans une jeep. Un command-car et 12 hommes armés nous accompagnent. Il pleut toujours et on nous remet des imperméables de camouflage de l’armée. La piste est épouvantable et parfois recouverte de 80 cm d’eau. Jamais nous n’aurions pu passer en 2cv. À N’kuto, le blessé est un Africain qui a tenté de se suicider mais a raté son coup. La balle lui a traversé le sein de bas en haut pour se loger dans l’épaule. Le mauvais temps ne permet pas de le faire évacuer par hélicoptère et il est chargé dans le command-car. Les terroristes ont la funeste habitude de dissimuler des mines dans les trous d’eau et nous sommes précédés par des démineurs munis de détecteurs, ce qui oblige à réduire notre vitesse sur le chemin du retour. La pluie ayant cessé, un hélico emmène le blessé à Cabinda. Nous dormons dans la carrée du Capitaine au milieu des fusils, pistolets, mitraillettes, grenades et autres chargeurs qui traînent partout : très rassurant ! Samedi 18 janvier : Toilette et breakfast avec le capitaine et le nommé «Rommel», un jeune lieutenant qui prend la guerre au sérieux. Nous préparons notre voiture et le convoi se forme : un gros G.M.C. devant avec une vingtaine d’hommes, je suis avec la 2cv et le command-car du capitaine ferme la marche avec 6 hommes et une grande partie de nos bagages. Nous roulons
vers la frontière. Les véhicules militaires passent sans trop de difficulté dans la boue gluante mais la 2cv peine et le command-car doit parfois la pousser aux fesses pour l’extraire de la «manteca». L’eau rentre à plusieurs reprises par le bas des portières. Le coffre de notre pauvre voiture est enfoncé et les feux arrière ne résistent pas à un tel traitement. À 12 h 00, km 93.280, nous arrivons à la frontière du Congo Brazza. La situation n’est pas trop tendue entre les deux pays et les formalités se passent sans trop de difficultés. Nous remercions chaleureusement le Capitaine et les hommes de troupe et passons au Congo. Une route goudronnée remplace la piste et 45 minutes plus tard, nous entrons dans PointeNoire, petite ville coquette, bordée de petites plages agréables, un port en pleine expansion, le tout créé à partir de rien et dont les Portugais nous ont parlé avec une pointe de jalousie. Plusieurs Français viennent bavarder avec nous et nous nous retrouvons chez Jacques d’Herbès, un ami de Mr Le Poitevin qui est directeur de la Compagnie de Navigation Cyprien Fabre et Freycinet. Il y a là Sonia, une métisse incendiaire et pimentée, le directeur de la Mobil Oil ainsi que le patron du restaurant chic de la plage (protecteur de Sonia) qui nous invite à déjeuner dans son établissement, le temps de terminer notre whisky offert par Jacques d’Herbès. Au menu : crudités et charcuterie,
steak au poivre, p. d. t. frites, fromage, fruits glaces, rosé de Provence. Les horribles difficultés des pistes angolaises sont bien loin ! Nous allons nous baigner en face du restaurant. C’est la côte sauvage et les rouleaux sont impressionnants. L’eau est presque trop chaude. Le soir, toute la bande se retrouve à dîner au même restaurant et j’ai la chance d’avoir comme voisine la fille du directeur de la Mobil Oil, particulièrement mignonne et agréable. Nous mangeons des huîtres locales, énormes mais délicieuses et des rognons sauce chasseur, l’un de mes plats préférés. Le directeur de Mobil Oil (dont j’ai oublié le nom), nous remet un bon pour 40 litres d’essence et Jacques d’Herbès met une magnifique chambre climatisée à notre disposition. La vie est belle, n’est-elle pas ? Dimanche 19 janvier : Allons à la messe de 10 h et Mr Mobil Oil nous emmène au Yacht Club où il nous présente Michel Artman, le représentant de… Total à Pointe-Noire, un garçon sympathique au possible qui nous rendra les plus grands services. L’après-midi, nous faisons du «Snipe» avec un jeune Français qui effectue son service militaire en tant que conseiller technique dans la marine congolaise. Il commande la seule unité de la marine : une vedette rapide. En fait, c’est lui l’Amiral de la flotte. Pour ma part, je suis ravi de
pouvoir barrer et vivre une de mes passions. Nous avons le sentiment d’être en vacances et nous passons une journée merveilleuse. Jacques d’Herbès qui est de sortie ce soir a laissé des instructions à son boy pour le dîner et nous écrivons nos impressions avant de nous mettre au lit. Lundi 20 janvier : Mr Raymond Martinot, directeur de l’Agence Congolaise Assurances (Groupe des «Urbaines), nous assure pour tous les pays qu’il nous reste à traverser y compris les pays d’Europe pour une durée de 6 mois et ce pour un tarif défiant toute concurrence. Un gros souci en moins pour nous ! Mr David, directeur de la Compagnie des Chemins de Fer, voyant la mine épouvantable de Mick, nous offre 2 billets en 1ère classe dans la Micheline pour Brazzaville. Curieux effet du hasard, nous rencontrons un Commandant de bord d’Air Congo qui nous reconnaît : il nous avait vus en difficulté à la frontière de Bukavu au Congo ex-Belge au mois d’avril 1963. À cette époque, il pilotait le DC3 qu’avait loué un escroc international, coffré à Nice 10 mois plus tard. Quoi qu’il en soit, notre voiture est chargée non sans difficulté sur un wagon pour un départ prévu demain pour Brazza. Et nous mettons en caisses tout ce dont nos nous n’avons plus besoin et qui représentent un poids
inutile : Jacques d’Herbès s’est proposé de nous les faire expédier à Dunkerque par un bateau de sa Compagnie. Mardi 21 janvier : À 8 h 22, l’autorail quitte Pointe-Noire. Curieuse impression de se retrouver en 1ère classe dans un train qui traverse la splendeur équatoriale de la forêt du Mayombe. De grandes lianes pendent des arbres immenses, majestueux, dont certains doivent approcher les 100 mètres de haut. Des rivières se glissent sous cette épaisse végétation qui fait penser à la Guyane. Un arrêt à Dolisie où nous voyons des «Bougistes», une secte qui a pour chef une espèce de sorcier qui a un assez grand nombre d’adeptes qu’il exploite outrageusement en leur vendant des cierges et des bougies. Les autorités les ont repoussés derrière le Mayombe, ne voulant pas les voir conquérir la capitale. La nuit est tombée lorsque nous arrivons à Brazza. Il n’y a pas de crépuscule aux abords de l’équateur. Pendant que Mick part à la recherche de Roland Boisson, un Martiniquais dont nous connaissons la sœur qui vit à Paris, je bavarde avec un chauffeur de taxi qui me parle en termes peu flatteurs de ce "s….d de défroqué de Fulbert Youlou qui n’a eu que ce qu’il méritait, et que seules les femmes qu’il faisait venir de Paris à grands frais l’intéressaient et que..." j’en passe et des plus vertes !
Roland Boisson, garçon sympathique mais complexé à cause de sa couleur, nous emmène dîner au Pam-Pam, bien connu à Brazza. Il nous confie à Alain Morin, mécanicien à Air Afrique, chez qui nous logeons, dans la case qu’il habite derrière le Palais de Justice. Mercredi 22 janvier : À la gare, pas de 2cv. Mais le chef nous rassure en affirmant que nous l’aurons certainement avant 7 ou 8 jours !!! De là, - rassurés ! -, nous allons au siège de la C.F.D.P.A. (Total) où nous tombons sur Michel Artman, le sympathique représentant de la Compagnie à Pointe-Noire. Le brave homme met sa propre voiture à notre disposition. Brazza est très étendu et à pied nous aurions été gênés pour y circuler. De plus, il nous convie à déjeuner au Pam-Pam et nous bavardons joyeusement autour d’un excellent repas. Passons à l’Ambassade et au Touring Club, puis chez «Angel de Paris», un juif ami de nos amis Bretons du Clube Naval de Luanda, qui fait un tas de choses à la fois et qui réussit parfaitement (musicien, producteur, organisateur de tournées à l’étranger, etc.). Nous retournons dormir chez Alain Morin. Jeudi 23 janvier : La Peugeot 404 de Michel Artman nous est bien utile pour nous permettre de régler nos dernières affaires administratives et diplomatiques. Brazza ne peut nous délivrer
un visa pour le Cameroun car le consulat est en plein déménagement et ne dispose plus pour l’instant des formulaires nécessaires (!!!). Nous demanderons donc ces visas à Libreville au Gabon ! Et nous récupérons enfin notre 2cv : Miracle, elle est là, intacte sur son wagon, avec nos bagages à l’intérieur. Le fleuve Congo, large et rapide, charrie des quantités de hyacinthes d’eau, une véritable plaie d’Égypte paraît-il, qui nuit au développement de la faune aquatique. En face, Léopoldville dont on aperçoit très bien les grands buildings. Dire que cette cité est livrée à l’abandon et à l’anarchie la plus totale. Nous allons voir les rapides aux abords de la ville avant de dîner chez les Josson, une famille amie de nos Bretons de Luanda, qui nous prépare un excellent repas, animé par leur fille Chantal, très mignonne et agréable. Nous les quittons assez tard. Vendredi 24 janvier : Nous perdons toute la matinée à courir après la déléguée du Touring Club de France, censée renouveler notre carnet de passage en douane. Mme Boutry, née Lelayec, ancienne épouse d’un gouverneur, divorcée parce que son mari aimait trop les petites négresses, s’est mise à se passionner elle-même pour les petits Congolais, alors qu’elle approche allègrement de la soixantaine ! Pour le moment
elle est à l’hôpital avec une attaque de palu, ce qui n’arrange pas nos affaires. On verra bien plus tard ! À 12 h 10, km 93.451, nous quittons Brazza et jusqu’à Dolisie, distant de 400 km, nous suivons la voie ferrée par laquelle nous sommes venus. À Chavannes, nous voulons visiter la SAFEL (Société Africaine d’Élevage). Km 93.660 : crevaison avant le bac sur le Niari. Le directeur du ranch de la SAFEL, Mr Rouden, est Lyonnais. Il met une case à notre disposition. Douche, rasage et nous rejoignons Mr Rouden qui nous attend pour dîner. Sa femme et ses enfants (nés ici), sont en France en attendant des jours meilleurs car la situation n’est guère brillante, nous confie-t-il. Nous nous couchons tôt car demain il s’agit de se lever aux aurores pour la visite du ranch. Samedi 25 janvier : À 6 h 30, nous montons dans la Land Rover de Rouden, accompagnés de son bras droit, un jeune plutôt efféminé qui n’a rien d’un cow-boy. La concession fait 50.000 hectares, limitée au sud par le Niari. Le Gouvernement a estimé que c’était trop et en a réduit la superficie de 50% en déclarant une partie «promenade des ancêtres», c. à. d. réservée à la promenade des esprits !!! Du coup, le cheptel est passé de 10.000 à 5.500 têtes. Il y a 150 km de route et 100 km de clôture. Une équipe de 10 ouvriers entretiennent les
routes et une autre de 12 hommes s’occupe des clôtures. Il existe 4 stations de déparasitage avec douches sous pression et un centre de vaccination pour lutter contre la trypanosomiase, cette redoutable»maladie du sommeil» transmise par la mouche tsé-tsé. Une race de vaches, la N’Dama a été importée de Guinée car elle est trypano-résistante. Une trentaine de bouviers s’occupent du bétail. Nous filmons et photographions les troupeaux évoluant dans un cadre où il serait bon de se promener à cheval, mais nous devons partir et à 11 h 05, km 93.648, nous quittons le ranch pour les chutes de la Buenza, les plus belles après les chutes du Zambèze. Il nous faut marcher sur un kilomètre à travers une forêt épaisse pour contempler cette merveille. Seule ombre au tableau : de grosses fourmis tombent des arbres et nous rendent enragés. Déjeunons d’un avocat à la vinaigrette et repartons pour crever au km 93.796. Traversons en bac à Le Briz (un nom qui sonne breton !) et arrivons au monastère des moines de La Pierre qui Vire où nous sommes accueillis par le Père Raphaël et le Père Prieur Hidulphe dont la mère est en séjour ici avant de gagner l’Argentine pour y voir sa fille religieuse. Nous dînons en tête à tête avec Mme Auberger, la charmante maman de 60 ans avant d’installer une moustiquaire dans la salle de l’école, très rudimentaire, au sol battu et au toit de palmes.
Le coin est infesté de moustiques et les premiers moines sont tous morts de la malaria. Dimanche 26 janvier : La pauvre Mme Auberger est dévorée par les moustiques bien qu’elle se soit drapée de la tête aux pieds dans une robe de chambre. À 11 h, grand-messe chantée par les moines. C’est magnifique de simplicité : sur des bancs grossiers, les femmes indigènes allaitent leurs bébés. D’énormes pointes d’éléphants servent de support à des lampes à pétrole de chaque côté de l’autel. Nous déjeunons avec les moines réunis autour d’une longue table rustique (menu amélioré pour nous deux), tandis que l’un d’eux lit «La Croix» qui relate le voyage de S.S. Paul VI. 15 h 25, km 93.805, nous quittons le monastère après avoir réparé nos crevaisons. Il pleut à torrents et l’humidité n’est guère propice à nos bougies qui nous obligent à de multiples arrêts. La piste est une véritable savonnette et nous roulons en crabe au risque de glisser vers les bas-côtés. Les premiers champs de canne apparaissent, annonciateurs de la S.I.A.N. (Société Industrielle et Agricole du Niari) où nous devons rencontrer Mr Lebeau, l’un des sous-directeurs. Lui et sa femme nous installent dans leur chambre d’amis, confortable et climatisée. Des gens absolument charmants passionnés par le récit de nos
aventures et avec qui nous bavardons tard dans la nuit. Lundi 27 janvier : À 7 h, le boy nous apporte le breakfast au lit. Le moins que l’on puisse dire est que ce voyage est varié : un jour peinant dans la boue, harcelés par les moustiques, le lendemain, la vie de château avec petit déjeuner au lit servi par un boy en livrée, dans une chambre climatisée ! Mr Descroix, un ami de nos hôtes nous emmène visiter l’exploitation dont il est responsable. La Société Industrielle et Agricole du Niari a plusieurs activités : - une sucrerie - une huilerie - une minoterie - un centre d’essais agricole. L’affaire a été créée avec des capitaux de la famille Villegrain (Grands Moulins de Paris). Accessoirement et à titre purement expérimental, on y cultive du blé, des melons, des tomates, du sisal, du maïs, de l’arachide et du soja. Le blé sert, non pas à faire de la farine comme chacun serait tenté de le croire, mais à utiliser la paille pour emballer les pains de sucre à destination des pays musulmans tels que le Tchad. On y cultive également des «anacardes» (noix de cajou). 30.000 arbres. La résine qui
entoure l’amande est utilisée pour les têtes d’obus, car très résistante à la chaleur. On y développe également de grandes plantations d’ananas dont les fruits doivent remplir 3 conditions : - doivent avoir la taille ad-hoc - doivent être cylindriques et correspondre au diamètre de la boîte - doivent comporter un taux d’acidité satisfaisant. Les plants ont été importés de Hawaï et le sol est fortifié avec de l’azote, du phosphore et de la potasse. Pas d’hormones. On peut étager les récoltes sur toute l’année. La canne à sucre représente une importante superficie traversée par un réseau de 450 km de pistes parfaitement entretenues et toutes orientées N.S. et E.O. Il existe un aérodrome privé où se pose 2 fois par semaine un appareil d’Air Congo qui charge une partie de la production. Un projet de culture d’avocats est en cours. La visite de la sucrerie ne manque pas d’intérêt et nous y consacrons un bon moment. Je note un curieux procédé qui permet d’économiser de l’argent : lorsque les moulins sont usés, on fait sauter la coquille à la dynamite et on envoie le cylindre à Fives-Lille pour le recharger ! Il nous reste du temps après le déjeuner pour visiter l’huilerie. Plusieurs variétés sont produites : arachide, noix palmiste, sésame,
owala, ongokea (pour la peinture). L’huilerie est dirigée par un Allemand, ancien prisonnier de guerre. Historique : 20.000 ha achetés entre Pointe-Noire et Brazza par Villegrain et Dewulf dans l’intention de faire du tourteau pour la Scandinavie (aliments du bétail). Je prends une quantité de notes qu’il serait fastidieux de détailler ici et nous profitons du temps qu’il nous reste pour visiter la minoterie qui, bien entendu, passionne le fils de minotier que je suis. Matériel pneumatique des plus modernes fabriqué par Muller en Suisse. Balance Chronos Werk. Je ne sais pour quelle raison, la production est contingentée et est destinée au Congo uniquement, par décision gouvernementale : 100.000 quintaux/an à raison de 300 à 400 quintaux de farine par jour. Les issues sont mélangées aux tourteaux pour l’alimentation du bétail. Cette journée a été particulièrement épuisante et se termine par un dîner chez les Lebeau qui nous servent des «cafous» à la vinaigrette. Cela ressemble à de l’avocat, c’est délicieux. Mardi 28 janvier : Mr Lebeau nous remet 2 bidons d’huile de table et de 2 pains de sucre et signe notre livre d’or (la carrosserie de notre voiture). Nous nous séparons à 7 h 05, km 93.869 et continuons vers Dolisie via Loudima. À Dolisie, Mr Plantier, patron de Total, nous fait le plein de
carburant pendant que nous nettoyons le filtre à huile. Il se plaît ici, a construit une piste de karting et pilote des Cesna que nous allons voir à l’Aéro-Club. Dolisie est un centre très important où les grumes sont chargées sur le train à destination de Pointe-Noire qui les envoie en France par navires. Des dizaines d’énormes camions chargés de ces impressionnants troncs d’arbres sillonnent la route en provenance des forêts du nord, roulant à des allures folles. À plusieurs reprises, nous sommes obligés de nous arrêter, aveuglés par les nuages de poussière de latérite qu’ils soulèvent. Des femmes marchent au bord de la piste transportant de lourdes charges, une courroie leur barrant le front à la manière des squaws d’Amérique. Km 94.208 : crevaison à un kilomètre de la frontière du Gabon. Changeons la roue et franchissons la frontière sans difficulté, les deux pays ayant une union douanière. Il est 17 h et nous fonçons vers N’Dende où nous arrivons de nuit, surpris par l’absence de crépuscule. Les premières personnes à qui nous demandons un renseignement sont de jeunes Américains du Peace Corps qui nous indiquent où trouver la station Total où nous faisons le plein de carburant et une vidange d’huile. Réparons nos crevaisons à la lumière du «Relais de St Hubert», l’hôtel du patelin. Il fait une chaleur
humide étouffante et nos chemisettes sont trempées. En fait, ma chemise n’a pas été sèche depuis 15 jours que je la porte ! Tandis que je pars en brousse à la recherche d’un coin pour la nuit, éclairé par les phares de la voiture, 3 jeunes Africains m’abordent et nous proposent de les suivre dans leur village qui se trouve non loin. Nous saluons le chef du village avec solennité, nous parlons du temps, de la prochaine récolte, de la saison des pluies et laissons s’écouler une bonne demi-heure avant de solliciter la permission et le grand honneur d’installer nos modestes et vétustes lits de camp dans la splendide enceinte de son prospère village. Nous avons appris au cours de notre long périple que les Africains reprochent à l’Européen son manque de délicatesse et son impolitesse d’homme toujours pressé et nous avons appris à y mettre les formes. Le grand chef lève la main en signe d’acquiescement et je peux quitter la position accroupie que j’avais adoptée pour m’abaisser jusqu’à lui. Nous devons donc le remercier et pour ce faire, nous sacrifions une bouteille d’alcool, cadeau de la Senhora Dario de Nova Lisboa. Les plus enragées sont les petites vieilles que je croyais infirmes tant elles étaient immobiles et raides avant de voir la bouteille. Le jeune Noir qui nous a invités à venir se nomme François. C’est le fils du chef et ce sera
lui le chef plus tard. Il nous donne des «taros» (sorte de manioc) que nous cuisons avec le riz et nous installons nos lits sous un toit de feuilles de bananier. Il n’y a ni parois, ni murs. Nous saluons le grand chef et tous les villageois avec la pompe nécessaire. À peine couchés, nous sommes harcelés par des escadrilles de moustiques. Nous passons une nuit épouvantable ! Mercredi 29 janvier : Levés de bonne heure, nous faisons nos adieux à tout le village qui s’appelle Kamba. En dépit des moustiques, nous en conservons un très bon souvenir. 6 h 40, km 94.264, nous prenons la direction de Lambaréné qui se trouve à moins de 300 km. Nous roulons vite, passons Mouila. À 10 h, arrêt au bord d’une rivière aux eaux limpides, le N’Goumé, dans lequel nous faisons notre toilette, nus comme Adam au paradis terrestre, tandis que les chauffeurs des grumiers nous font de joyeux signes en vrombissant du haut de leurs gros camions. Traversons Fougamou et la route devient dangereuse à cause des nombreux camions qui roulent à toute berzingue. Nous nous égarons et nous retrouvons en pleine forêt du côté de Sindara. Autour de la tablée de 3 forestiers, des durs sympas qui ne feraient pas de mal à un moustique, fût-il porteur de la malaria. Nous buvons comme des trous (morbleu !) afin de lutter contre la chaleur
accablante et nous rebroussons chemin après un petit détour de 17 km. La forêt se fait de plus en plus dense et vers 17 h, nous arrivons au bord de l’Ogoué. Tiens, une surprise pour moi : Lambaréné est une île au milieu du fleuve, et l’hôpital du Docteur Schweitzer n’est pas à Lambaréné mais sur l’autre rive de l’Ogoué. Autrement dit, il nous faut prendre 2 bacs pour arriver jusqu’à lui. Bien sûr, on pourrait y aller en pirogue, mais on ne peut abandonner notre voiture avec tous nos bagages et nous traversons avec la 2cv. Cela fait un drôle d’effet de se trouver à un endroit dont on parle dans le monde entier. Le cadre ne m’étonne pas : des baraquements qui donnent à l’ensemble un air de bidonville malsain et anti-hygiénique. Par contre, la végétation est superbe et le fleuve, en contrebas, majestueux. De nombreux indigènes se bousculent au centre du compound : c’est la distribution des bananes aux familles. Nous sommes accueillis par une infirmière hollandaise qui nous confie à un Français de notre âge, originaire de Noeux-les-Mines. Celui-ci nous présente à Mlle Mathilde, une vieille demoiselle, grande, sèche et gentille, compagne (???) du Grand Docteur depuis des années et qui a elle-même dans les 65 ans. Daniel, le jeune Français, nous installe dans les chambres de passage qui donnent directement
sur le bloc opératoire. Rapide toilette dans notre «cellule» avant de gagner la salle à manger. Nous sommes donc dans le sanctuaire où va se dérouler une scène qui reste à jamais gravée dans la mémoire de ceux qui, comme nous, ont eu le privilège d’approcher le «Grand Docteur». Tout le personnel de l’hôpital est assis sur des bancs rustiques, les infirmières, dans leurs grandes blouses blanches boutonnées haut et leurs jambes cachées par de grandes chaussettes de même couleur, 3 Chinois, 2 Japonais, 5 Français, beaucoup de Suisses, d’Allemands et de Hollandais. Soudain, tous se lèvent et se mettent au garde à vous : le Docteur Schweitzer vient d’entrer. Les cheveux grisonnants et abondants, la moustache fournie et en bataille, il est un peu voûté mais marche vite. Chemise blanche, pantalon blanc, il arbore son éternel nœud papillon noir. Il jette un regard général, fait un petit signe amical qui s’adresse à tous et à chacun et gagne sa place. Il prononce lui-même le Bénédicité. Nous sommes 39 dans la salle : des infirmières, des infirmiers, des médecins, des sages-femmes. Certains, comme nous, sont venus par simple curiosité et plusieurs sont là depuis plusieurs années. D’autres restent quelques jours et s’en retournent dans leur pays après cette expérience hors du commun. Visiblement, le D. S. est considéré comme une espèce de saint et vénéré par ceux qui lui sont
dévoués. Le personnel ne compte que 4 catholiques, les autres étant pour la plupart protestants. La langue la plus utilisée est l’allemand. Il faut se rappeler que le Dr S. est né en Alsace alors que celle-ci était allemande. À la fin du repas (frugal), distribution de livres de chants grégoriens (en allemand). Le Grand Docteur se lève pour gagner son piano (son orgue déjà célèbre a été envoyé en Alsace dans son village natal) et nous chantons en allemand (dont j’ignore d’ailleurs le premier mot). Notre grand homme commente ensuite pendant une quinzaine de minutes quelques passages de la Bible, d’abord en allemand, ensuite en français. C’est fini : tout le monde se lève. C’est à cet instant que nous sommes présentés au Docteur qui nous accueille en allemand : Mick qui parle la langue de Goethe répond : «Wir sind Französische Studenten, Herr Doctor !» La sèche Mlle Mathilde emmène son protégé. Nous verrons le Docteur demain. Nous allons faire un tour avec deux jeunes Français de notre âge. Nous sommes dans un hôpital et cela ressemble plutôt à un grand village africain : du monde partout, des gosses qui courent tout nus, des feux de bois, des hommes qui prennent le frais (si on peut dire, vu la chaleur qui règne ici) sur des chaises longues. C’est que le malade fait venir toute sa famille, ses poules, ses cochons, ses chèvres ses femmes, enfants, tontons, grand-mère, etc., autour de lui
durant toute la durée du traitement de sa maladie. Sinon, le patient repartait en forêt et perdait tout le bénéfice d’un traitement suivi. C’est ainsi que tout un village s’est formé autour de l’hôpital. Nous bavardons longuement avec les deux jeunes et une infirmière française, elle aussi, très gentille mais d’une beauté qui dépare avec le cadre sévère et l’atmosphère monacal du lieu. Imaginez Brigitte Bardot chez les Carmélites ! Nous regagnons nos cellules respectives et j’écris mon journal à la lueur d’une lampe à pétrole, assis sur un tabouret et appuyé sur le bois rugueux d’une table des plus rustiques. Il est tard lorsque je me glisse sous un drap immaculé. Jeudi 30 janvier : Nous petit-déjeunons à 7 h 30. Le Docteur est là. Tout de suite après, Mlle Mathilde nous introduit dans le Saint des Saints : la chambre du Grand Docteur. Nous nous présentons. Il me prend par le bras et me force à m’asseoir à ses côtés. Je suis surpris par sa vigueur. S’il paraît âgé physiquement, son regard est étrangement jeune, ses gestes précis et rapides. Il nous explique que cette chambre fut celle de Brazza, que lui-même est venu ici en 1913 et qu’au Gabon, autrefois, il n’y avait que des ananas. Tous les autres fruits ont été introduits par les négriers qui faisaient le trafic d’esclaves avec les Antilles. Il nous confie avec
fierté que c’est lui qui a planté tous les palmiers que l’on peut voir autour de l’hôpital. Mick demande la permission de filmer «Oui, mais avec modestie» nous dit-il en souriant. Nous sortons et assistons à une scène curieuse qui se répète chaque matin à la même heure : tous les hommes valides de l’hôpital - aujourd’hui ils sont une douzaine - se mettent au garde à vous devant le bungalow du Docteur qui descend les trois marches de sa terrasse, fixe les hommes, soulève son casque colonial et tourne les talons pour monter dans sa Land Rover et effectuer la tournée de ses différents chantiers. Nous déambulons dans l’hôpital, tant critiqué par les uns, cité en exemple par les autres. Je me retrouve dans le bloc opératoire. Un patient est sur le billard, trois chirurgiens en pleine opération. Personne ne me dit quoi que ce soit, un chirurgien me regarde et continue son travail. Je croyais pénétrer dans un taudis et je me retrouve en pleine salle d’opération !!! Un groupe électrogène dispense l’électricité nécessaire : le Docteur a refusé l’installation électrique qu’on lui proposait gratuitement pour tout l’hôpital. D’autre part, la plupart des dons en provenance du monde entier, pourrissent sous les bungalows. Il faut dire que la plupart sont inutiles et on ne peut oublier les chasseneige et autres bonnets de fourrure envoyés par les Russes en Guinée !!!
Nous allons à pied jusqu’au village des lépreux, un peu en retrait. Les malades y vivent également avec leur famille. Contrairement aux idées reçues, la lèpre est peu contagieuse. Certains malades sont soignés ici depuis 1933 ! Le docteur Isao Takohashi qui les soigne, nous explique que trop souvent les personnes atteintes de cette terrible maladie arrivent trop tard et que s’il est possible d’enrayer la progression du mal, on ne peut le supprimer. C’est ce médecin japonais qui nous explique (en allemand), la philosophie du Docteur Schweitzer qui consiste à se mettre à la hauteur des Africains et à vivre, comme eux et avec eux, sans commettre la bêtise de les mettre sur un plan d’égalité. Dans cet esprit, on peut comprendre le refus du confort et du modernisme, sans toutefois nier le progrès. Alors que nous longeons la rive pour rentrer, une pirogue amène une richissime dame juive en provenance de Londres. Nous nous précipitons pour prendre congé du Grand Docteur, assis à sa table de travail. Il nous fait asseoir et bavarde avec nous tout en caressant une chèvre noire qui vient d’entrer dans son bureau. Les malades attendent leur tour, les infirmières s’affairent et le Docteur nous parle du Katanga, de l’attitude des Nations Unies vis-à-vis de cette province qui était indépendante avant d’être annexée au Congo. Ce vieillard de 89 ans connaît bien l’Afrique et prend tout son temps pour nous faire
connaître son opinion sur plusieurs sujets d’actualité. Il nous parle aussi de ses débuts difficiles : «J’ai construit ces bâtiments moimême, sans architectes ni ingénieurs, ni entrepreneurs. Aujourd’hui il y a beaucoup de travail ici.» Il parle souvent de lui et le «moi» revient fréquemment. La dame juive attend dans l’antichambre et le dévore des yeux. Il existe une espèce d’aura autour de cet homme que beaucoup considèrent comme un saint ! Je lui serre la main avec une certaine émotion, sachant que je ne le reverrai jamais. Mlle Mathilde a la gentillesse de nous faire préparer des sandwiches et des bananes et nous partons à 11 h 15, km 94.580 pour crever 7 km plus loin. La forêt est dense, terriblement humide, inextricable mais la piste est relativement dégagée et pas trop envahie par cette végétation étouffante. Une pluie légère se met à tomber, faisant fumer les arbres. Vers 16 h, nous franchissons l’équateur : nous sommes dans l’hémisphère nord. Presque onze mois se sont écoulés depuis notre départ d’Alger ! Bientôt nous abordons les rives du fleuve Gabon que nous traversons en bac pour atteindre la ville de Kango. La piste est excellente et les Gabonais y roulent à un train d’enfer. Résultat : les accidents sont nombreux et des quantités de carcasses de voitures jonchent les fossés.
Vers 18 h, nous entrons dans Libreville, la capitale. À l’Office national du Tourisme Gabonais, une jeune et ravissante petite gabonaise nous ouvre la porte qu’elle vient de fermer. Elle est incapable de nous renseigner mais elle est si jolie qu’on lui pardonne. Elle nous conseille quand même d’aller à la Mission catholique de Guégué. Les Pères nous offriront bien un toit pour la nuit. Sitôt dit, sitôt fait, un Père nous installe dans un grand dortoir où s’alignent une centaine de lits. Plus qu’il n’en faut pour deux broussards épuisés par une chaleur étouffante. Le seul occupant du lieu est un Lyonnais qui est en tournée en Afrique pour vendre… des mouchoirs ! et qui n’a pas trouvé à se loger dans un hôtel de la ville. Nous faisons notre popote dans le grand dortoir. Au menu : poissons au pili-pili, excellents, arrosés de plusieurs tasses de thé (les tasses étant en réalité des boîtes de conserve). Nous écrivons notre journal en toute quiétude jusqu’à minuit. Vendredi 31 janvier : Allons en ville de bonne heure et tandis que Mick fait des courses, je vais à la station Total pour effectuer vidange, graissage, pulvérisation et lavage. Notre Titine est propre comme un sou neuf. Nous avons un problème avec les gendarmes du cru qui, intrigués par cette curieuse voiture d’un
jaune insolite, nous arrêtent à tous les carrefours pour demander nos papiers. À la cinquième fois, exaspérés, nous n’obtempérons pas au coup de sifflet devenu systématique et bien entendu la maréchaussée nous tombe dessus. Nous avons une quantité de choses à régler ce matin et leur petit manège me fait perdre le calme qui me caractérise habituellement. Je hurle au point d’ameuter toute la population et nous nous retrouvons au commissariat que nous quittons après un interrogatoire en règle et après avoir perdu un temps précieux. Pour nous calmer, nous allons nous baigner sur une plage encombrée de milliers de grumes échappées des trains de bois tirées par les remorqueurs qui amènent les troncs de bois précieux vers les navires à bord desquels ils sont chargés pour partir vers l’Europe. Nous mangeons des sardines en boîte et du pain avant de nous changer et de nous rendre chez notre Ambassadeur. Il semble intéressé par le récit de notre voyage et nous parlons des problèmes qui se posent à nous pour la traversée du Mali où la situation politique n’est pas brillante en ce moment. Il souhaiterait que nous passions à la télévision gabonaise - toujours avide de choses nouvelles - mais nous refusons. Pas le temps. Plein de carburant et d’eau potable chez Total. Repassons au Touring Club où nous revoyons
notre jolie petite Gabonaise (elle se nomme Françoise). Elle ne travaille pas demain matin et nous lui proposons de l’emmener à Owendo. Nous revoyons le jeune Lyonnais qui nous présente à ses parents : son père est de la Police (Oh non !). À la Mission St André de Guégué, le Lyonnais voyageur de commerce a fait de bonnes affaires : il a vendu pour 2 millions de mouchoirs à un Libanais ! Menu: Quaker Oats and nice cup of tea. Bonne nuit. Samedi 1er février 1964 : À 27 km au sud de Libreville, Owendo est le principal parc à bois du Gabon. Des remorqueurs descendent le fleuve Gabon, traînant d’immenses trains de bois. Mr Mathieu, un Béké de la Martinique, directeur de l’exploitation, nous emmène en vedette pour nous déposer sur les énormes troncs qui flottent. Il s’agit de troncs d’okoumé, sur lesquels nous sautons de l’un à l’autre, ce qui peut parfois représenter un danger car les billes roulent et on risque de se faire écraser entre ces cylindres monstrueux qui ne tiennent pas en place. Certaines grumes font 2 m de diamètre ! Nous regagnons Libreville que nous quittons à 10 h 55, km. 94.961. 150 km plus loin, bac de Kango. Une file de camions et de Land Rover attendent en file indienne depuis hier : le bac est en panne. La
nuit tombe et pour une fois nous sommes les privilégiés car nous avons une tente. Mais notre avantage ne dure guère : nous subissons le plus violent orage que nous ayons connu en Afrique et la foudre ne tombe pas loin de notre abri de toile. Nous ne sommes pas rassurés et il est tard lorsque le sommeil nous gagne enfin. Dimanche 2 février : La chance nous sourit : le bac est réparé et on a besoin d’une petite voiture pour la caser derrière un camion en sorte que nous sommes parmi les premiers à embarquer. À 11 h 45, km 95.154, autre bac après Bifoum. Le moteur est en panne et les passeurs tirent le câble à la main en scandant «Il a douné - cadeau y’en a». Nous chantons avec eux de bon cœur, mais on ne «doune» rien car nous n’avons pas les moyens. Nous roulons dans le pays des Bakotos, la piste est bonne et offre de belles échappées sur la forêt. Passons à Ndjolé, sur les bords de l’Ogooué. Le fleuve est ici presque plus beau qu’à Lambaréné. Km 95.226 : crevaison. Nous en profitons pour faire un break et nous restaurer : avocats à la vinaigrette. Un peu plus loin, un gros véhicule équipé en safari s’arrête dans un grand nuage de poussière. Marche arrière, on se présente : Mr et Mme R. Cojan, 3 Avenue Thierry, Ville d’Avray (S.
et O.). La voiture est une Dodge, Power Wagon N° A819AC (Ancien numéro d’Alger). Lui, la cinquantaine, elle, la trentaine. Crasseux, couverts de poussière, dévorés par les moustiques. La vie étant devenue impossible en Algérie, ils ont quitté le pays pour faire TamanrassetAgadès. Ils sont passés difficilement car des pluies torrentielles ont rendu la piste impraticable et une 2cv ne serait certainement pas passée. Entre aventuriers du désert, la conversation s’éternise mais il faut bien y mettre un terme et poursuivre notre route et notre destin, qui, vers le nord, qui, vers le sud. Nous bénissons la pluie qui se met à tomber car elle supprime la poussière. Km 95.330 : pont de Mr Galopin, le Français sexagénaire rencontré à Kango, qui nous avait raconté qu’un de ses Caterpillars avait tenté de franchir le fleuve mais sans succès : le pont s’était écroulé et l’engin était tombé dans l’eau 7 m plus bas, ce qui avait interrompu le passage durant 3 jours. C’est l’Afrique ! La nuit tombe, Mick est au volant. Environ 20 km avant Mitzic, il arrive trop vite dans un virage : dérapage. La voiture quitte la piste et plonge littéralement dans la végétation dense. Beaucoup de bruit mais plus de peur que de mal : la porte avant gauche s’est ouverte et a été arrachée. Pendant que Mick se remet de ses émotions, je prends la torche et vais voir les
traces que la voiture a laissé dans la forêt : 10 cm plus à gauche et notre voyage risquait de se terminer contre un arbre énorme, évité de justesse. Ouf ! À 21 h, nous arrivons à Mitzic chez les Juszach, des Français d’origine polonaise, représentant Total. Ils nous convient à manger des crêpes en ce jour de la Chandeleur. Mick dort dans le salon sur le canapé et moi sur la terrasse où j’ai monté mon lit de camp. Lundi 3 février : Breakfast en famille, réparation des crevaisons, plein de carburant (83 litres) À 10 h, km 95.403, nous prenons la direction de Medouneu, poste frontière du Rio Muni (Guinée Espagnole) Km 95.415 : crevaison La région est riche : caféiers et ananas. Villages propres, bien tenus, organisés. Devant les cases, dont certaines sont luxueuses, des fleurs et des ananas. On ne voit que des hommes sur des chaises longues, les femmes travaillent dans les plantations (Ah, oui, le machisme peut aussi être africain !). La piste devient mauvaise et nous croisons de nombreux chasseurs transportant leur gibier. Au km 95.532, nous entrons au Rio Muni au poste frontière de Medouneu. «Aqui se habla español» Plantations ininterrompues de cacao, café, bananes, le tout parfaitement entretenu.
La pluie se met à tomber et la piste se transforme rapidement en un immense bourbier, ce qui rend la conduite en crabe particulièrement délicate. Une pente raide nous oblige à une marche arrière et à l’aide de cordes, de branches, de pierres, de la pelle bêche et d’efforts surhumains dans cette chaleur d’enfer et cette mélasse collante, aidés par deux braves Rio Munenses (Muchas gracias), nous parvenons en haut de la côte, trempés de sueur. Km 95.553 : crevaison. Plus loin, une pancarte annonce : Acurenan. C’est ici que nous devons trouver le préposé aux douanes qui doit s’occuper de nos papiers. Une petite dame à qui nous demandons où le trouver, nous répond «Es mi marido». Et c’est ainsi que nous nous retrouvons dans le salon personnel du grand chef des Douanes, de la Guardia Civil et en même temps Juge de Paix et Pasteur. Il y a là un toubib, Miguel A. Valentin Prieto, et un jeune de notre âge enrôlé dans la Guardia Civil. La señora Hermes, ravissante et bien sympathique, nous retient à dîner et le toubib nous suggère de loger chez lui, ce que nous acceptons car nous sommes bien fatigués et ravis de pouvoir dormir dans de vrais lits. Mardi 4 février : douche, rasoir et desayuno en compagnie de notre hôte qui nous emmène visiter son hôpital, modeste et pauvrement équipé. Nous réparons nos énièmes crevaisons et
quittons Acurenan au km 95.561 en prenant une piste que l’on peut qualifier d’épouvantable fondrière. Heureusement, le paysage est magnifique, dès lors qu’une trouée dans la brume permet de l’apercevoir. À Monte Allen, je pousse la voiture dans une côte de 400 m de long au risque d’être foudroyé par un infarctus. Nous apprendrons en arrivant que cette côte est connue dans toute la région et qu’elle porte un nom : «Subida chocolate». Vers 17 h 30, nous atteignons Sevilla de Niefang, là où commence la route goudronnée qui mène à Bata, la capitale. Quelques magasins, de l’électricité, des Européens. L’un d’eux nous invite à boire une cerveza fresca à l’hôtel local. Fernando Souza Barros travaille dans les T.P. et retient une chambre pour nous à l’hôtel «El Gobierno paga» nous dit-il. Dans ce cas… ! Ce brave garçon parle un français impeccable et est ravi de pouvoir pratiquer notre langue. Nous jouons aux dominos avec deux de ses amis en sirotant un Pedro Domec. Toutes les tables sont occupées par des joueurs de domino. On retrouve l’Espagne. Fernando nous demande si nous pouvons le conduire à Bata demain. Pas de problème : il nous suffira de décharger la voiture et de laisser nos bagages à l’hôtel. Nous lui demandons de nous réveiller à 6 h 45.
Mercredi 5 février : Ce qu’il fait et nous partons en prenant soin d’éviter les trous qui jonchent la route. Heureusement, notre compagnon des T.P. connaît chaque trou et nous indique les passages délicats : «Cuidado, trou à droite dans le virage, trou à gauche à la sortie du pont, etc.». Après 1 h 30 de slalom, nous atteignons Bata. Nous réglons quelques petits problèmes rapidement : correos (Mick et ses timbres), policia (passeports). Un peu de désordre, un peu de saleté, comme il convient dans une jolie petite ville latine. De la couleur, de l’ambiance, des cafés en terrasses. Marché très vivant où nous marchandons des avocats à des Nigérians qui ne parlent que l’anglais. À notre grande surprise, nous voyons un Touareg, fier et décontracté. Nous essayons de lier conversation avec lui mais il ne parle que l’arabe et le tamashek. Mick possède quelques connaissances en arabe et m’apprend que Khali Ousman est marabout de profession, nigérien de nationalité et a pratiquement notre âge. Comment a-t-il atterri au Rio Muni ? Seul son chameau le saura. Toujours est-il qu’il vient de Tahoua… Nous reprenons Fernando qui déjeunait chez des amis et regagnons Niefang pour reprendre nos bagages Km 95.912 : Nicomeseng, petit village entouré de caféiers dont les branches ploient sous les grappes de grains rouges et verts.
La nuit nous surprend et nous trouvons une hutte abandonnée pour y établir notre campement. Menu : soupe au poivre, haricots sauce tomate, cup of tea. Des indigènes viennent voir ce qui se passe mais s’éloignent en constatant que nous sommes déjà au lit. Jeudi 6 février : 7 h 15, km 95.992, nous partons, franchissons la frontière du Rio Muni et entrons au Kamerun. Plus un seul caféier mais du cacao. Un bac pas pressé nous fait traverser le Ntem (34 minutes et 200 Frs CFA). Plus loin, un marigot qu’il faut traverser sur deux rondins jetés en travers, au risque de basculer dans l’eau. Nous arrivons à 11 h au poste de douane et de la Police du Cameroun à Ambam. Pour une fois, les fonctionnaires sont sérieux, honnêtes, rapides et efficaces. Un indigène nous propose de lui acheter des morceaux de gorille. L’animal, un monstre de plus de 2 m, vient d’être abattu. Quelle honte ! Le chasseur a également deux petits crocodiles qu’il veut nous vendre. La piste est mauvaise et nous oblige à faire de nombreux détours. Km 96.291 : crevaison. Onze km plus loin, nous arrivons sur une route goudronnée toute neuve. Quel bonheur ! Et nous entrons dans Yaoundé. Nous nous retrouvons par hasard à l’Aéro Club où s’agite une bande de joyeux lurons, qui, en dépit d’un accident récent qui a coûté la vie à
deux des leurs (la carcasse d’un Cesna en témoigne), semblent d’excellente humeur et nous emmènent en ville où nous dînons chez l’un d’eux (Agent Phillips) et passons la nuit chez un autre (Agent Renault). Vendredi 7 février : La maison Phillips nous offre une antenne radio toute neuve, pour notre voiture, ce qui devrait améliorer la qualité de la réception. François Troubat, le directeur local de chez Total nous reçoit avec énormément de sympathie et nous remet des bons de carburant. Il nous invite à prendre un café et des croissants chauds, comme à Paris et nous partons pour Yaoundé à 11 h 30, km 96.346. Une centaine de km plus loin, nous croisons une Land Rover équipée Safari, immatriculée en Allemagne (BLBJ667- D). Entre aventuriers de la même espèce, pas d’hésitation : on s’arrête. Un géant sort du véhicule et se casse en deux : Christoph Staewen, un toubib accompagné de sa femme qui allaient étudier des peintures rupestres au Tibesti. Sa tête me dit quelque chose et de toute évidence un type de cette taille (2 m 08) ne passe pas inaperçu. Nous l’avons vu à Lambaréné : il était à la table du Dr Schweitzer. Nous bavardons une demi-heure, partageant nos impressions et échangeant des tuyaux sur l’état des pistes, le tout en allemand, natürlich. Auf wieder sehen, Herr Staewen. Arrivés à Edéa, nous rencontrons un ami de François Troubart, Tony di Sepio, un
Italien qui joue au Grec et tient un gros magasin d’alimentation, qu’il s’empresse de fermer pour nous emmener au Cercle de l’Alucam (Aluminium du Cameroun), où nous éclusons quelques bonnes bières bien fraîches. Nous le reverrons plus tard car nous devons nous rendre à la Safacam (Société Forestière et Agricole du Cameroun) qui exploite la plus importante plantation d’Hévéas du pays. La nuit nous surprend et nous bivouaquons près de l’usine qui produit le caoutchouc. Menu : spaghettis et pâté. Pas de moustiques donc inutile de monter la tente. Des indigènes, intrigués, viennent nous observer et l’un d’eux veut absolument nous emmener dans une chambre de passage. Fatigués et déjà installés, nous refusons son offre et gagnons nos duvets. Samedi 8 février : 5 heures du matin : un mugissement aigu nous jette hors de nos lits de camp. Mick se précipite pour débrancher la batterie de la voiture et faire taire ce klaxon qui fait un bruit infernal, avant de réaliser qu’il s’agit de la sirène de l’usine qui appelle les ouvriers au travail. Je manque de m’étrangler de rire en voyant la tête de mon coéquipier ! Un jeune Gad’zart, Jacques Verdier, nous fait visiter et les plantations, et l’usine de transformation du latex. Le cadre est magnifique. Les plantations de Dizangué s’étendent autour des lacs Mboli, Moembe et
Ossa, bordées au S. W. par le fleuve Sanaga. Je prends une quantité de notes concernant et l’usine et les plantations mais il serait fastidieux de les reprendre dans le présent ouvrage, tant elles sont techniques et détaillées, grâce aux connaissances que veut bien nous transmettre notre guide aussi disert que passionné par son métier. Les lecteurs éventuels du présent ouvrage pourront toujours, s’ils souhaitent s’imprégner de la totalité des détails de cette visite passionnante, demander à l’auteur de ces lignes de leur remettre ses carnets originaux. Quant à nous, retenons simplement qu’il faut dix ans avant qu’un arbre donne et qu’il donnera ensuite durant 25 ans. 9 h 30, km 96.576 : nous prenons la direction de Douala par l’ancienne route et calculons notre itinéraire pour arriver juste avant midi, heure de fermeture des bureaux. À 11 h 45, nous sommes dans le bureau de Robert Judelin, H.E.C., (même promotion que Georges-Louis Clément), directeur régional de la CFDPA, Total. Accueil foudroyant et terriblement sympathique. Accompagné de Mr Tournade, son bras droit, il nous emmène déjeuner au restaurant. C’est décidé : Mick logera chez les Judelin, moi chez les Tournade. Mon coéquipier est à un bout de la ville et moi à l’opposé. Dimanche 9 février : Messe suivie de la découverte du quartier indigène de Deido.
Déjeuner chez les Judlin (Madame ressemble comme une jumelle à ma sœur Anick). Jean Tournade nous emmène ensuite au P4, le fameux Club de Douala où nous essayons 4 sortes d’engins de glisse aquatique : skis doubles, monoski, miniski et soucoupe. Cette séance sportive nous a creusé l’appétit et Jean Tournade nous invite au restaurant en compagnie des Lacroix et de leurs deux filles, dont Christine, une jeune beauté de 16 printemps. Déposons Mick chez les Judlin et rentrons chez nous. Lundi 10 février : À 7 h 30, Jean Tournade - qui n’a pas oublié son thermos de thé - et moi, retrouvons Mick au garage Citroën. Nous y laissons la voiture (c’est la première fois que nous l’abandonnons aux mains d’étrangers) et partons dans la 403 de Tournade à Édéa où nous visitons l’Alucam, guidé par un Africain très calé et drôlement compétent. L’usine emploie 480 ouvriers, 90 cadres dont 30 Camerounais et produit 52.000 t/an d’aluminium servant principalement à la fabrication de casseroles en France et en Belgique. Déjeuner chez Jacques Verdier et retour à Douala où un buffet froid nous attend chez les Tournade. Soirée agréable sur la terrasse en compagnie de deux jeunes de notre âge de chez Total.
Mardi 11 février : Tandis que Mick règle en ville quelques affaires urgentes, je change le bras avant droit de la suspension dont le coussinet d’axe de fusée est ovalisé. Je change également les deux soupapes d’échappement, procède à un rodage des sièges et des guides, change les segments dont l’épaisseur est réduite à celle d’une feuille de papier à cigarettes, sans parler des multiples bricoles, travaux de carrosserie, etc. Le soir, je rentre à pied chez moi. Heureusement, les Tournade habitent à 300 m du garage. Mercredi 12 février : En ce qui me concerne, la journée est entièrement consacrée à la mécanique, comme hier. Le soir, Mick passe me prendre au garage : la voiture est remise à neuf et il ne nous reste plus qu’à régler la douloureuse demain. Nous filons visiter les Brasseries du Cameroun qui fabriquent également du Coca Cola. Il y a plusieurs Gad’zarts dans cette affaire, considérée comme l’une des plus importantes du pays. La visite est rapidement effectuée car une réunion Gad’zart est organisée en notre honneur. Nous y rencontrons un Martiniquais, Mr Montabord, ainsi qu’un Métropolitain qui a travaillé à Fort de France et naturellement, nous parlons beaucoup des Antilles, autour d’un buffet royal qui présente du caviar à la louche et de l’excellente vodka.
Jeudi 13 février : La maison Phillips installe notre nouvelle antenne et procède au déparasitage de l’ensemble afin que la réception soit parfaite. Des condensateurs sont fixés un peu partout, sur la bobine, au linguet, aux bougies. Citroën, par contre, n’y va pas de main morte et nous facture même des travaux qui figuraient sur notre liste et qui n’ont pas été effectués. Nous refusons donc de régler la totalité de la note et le Directeur, confus, finit par s’incliner devant l’évidence. Pas de cadeau, donc nous ne ferons pas de pub pour Citroën ! Pour nous consoler, le Directeur du magasin d’exposition des objets en aluminium nous offre un faitout et deux assiettes qui nous serons bien utiles. Nous déjeunons chez les Judlin qui préparent leurs bagages pour partir à Lagos au Nigéria où il prend la direction de la CFDPA. Allons à l’Aéroport où nous retrouvons notre ami Montabord, le Martiniquais qui nous invite chez lui à prendre un ti’punch (du rhum Clément !) en écoutant des biguines et en regardant des films du dernier carnaval de Fort de France. Vendredi 14 février : Jean Tournade me réveille à 6 h 30 et César, le boy, m’apporte mon thé au lit. Adieux à ma charmante hôtesse qui fut pour moi une grande sœur pendant mon séjour à Douala. La Société Caterpillar nous met un coup de peinture jaune sur les points de rouille et nous
faisons nos adieux aux Judlin et aux Tournade et à tous ceux qui ont manifesté tant de sympathie à notre égard. À 9 h 35, km 96.746, nous quittons Douala en franchissant le pont à péage, tout en klaxonnant pour saluer notre ami Jean Tournade qui agite la main en nous souhaitant bonne chance. Maintenant, à nous les Bamilékés ! La radio nous offre un brillant récital sans aucun parasite de Ray Charles. Le moral est excellent. Traversons Mbanga, une petite ville aux maisons de bois. On se croirait en Alaska, ne serait-ce la chaleur qui nous étouffe. À Nyombé : Institut Français de Recherches Fruitières et Horticoles. Bananiers, orangers, palmeraie abritant des caféiers. Joli paysage montagneux et verdoyant. Beaucoup de circulation. À 12 h 35, nous arrivons à Nkonsamba (km 96.895) et voyons Mr Moutard, le représentant Total à qui Jean Tournade a téléphoné hier et qui nous attend pour déjeuner. Il est jeune, esprit aventurier, installé depuis longtemps au pays bamiléké qu’il connaît bien, et grand chasseur de fauves. Il nous raconte des histoires épouvantables assez récentes de la révolte des Bamilékés qui coupaient les têtes et les alignaient sur les trottoirs. Brrr ! Nous repartons et traversons la partie du Cameroun ex-britannique, ce qui nous oblige à rouler à gauche. À 16 h 00, nous sommes à Bafoussam et sommes arrêtés par une barrière
douanière. On se demande bien pourquoi d’ailleurs, cette partie du pays ayant été annexée à la République du Cameroun. La nuit tombe, la piste est terriblement mauvaise et le moteur cogne anormalement. Je sens tout de suite qu’il y a quelque chose de grave dans l’embiellage. Nous devons signer une décharge nous autorisant à traverser en dépit du couvre-feu cette région dangereuse du pays Bamiléké. Nous arrivons dans l’obscurité à Bamenda, plus préoccupés par ce bruit inquiétant dans notre moteur que par l’idée de voir notre tête décapitée exposée au bord de la piste. À Bamenda, nous sommes recommandés auprès de Mr Aschmoneit qui habite une vaste maison au sommet d’une colline dominant la ville. «Avezvous dîné ? Non. Naturellement, vous couchez chez moi». La solution de nos soucis mécaniques est remise au lendemain. Drôle de garçon ce Aschmoleit : l’une de ses grands-mères est indonésienne, l’autre, française ; l’un de ses grands-pères est allemand, l’autre suisse. Lui est de nationalité hollandaise et travaille pour les U.S.A. (la King). Nous prenons une douche, dînons rapidement et dormons dans la «case de passage», une villa luxueuse qui jouxte celle du propriétaire.
Samedi 15 février : Nous essayons en vain de monter la côte qui mène au poste de police où nous voulons obtenir une autorisation pour circuler sur la one way road. La 2cv refuse et c’est à croire que nous avons oublié une clé à molette dans un cylindre tellement le bruit est effrayant. Nous devons la laisser au bord de la piste pour regagner à pied la maison d’Aschmoneit, lequel nous descend en ville dans sa Land Rover et nous trouve un mécanicien qui possède deux atouts inespérés : il parle français et a travaillé à Douala chez Citroën. C’est un miracle dans ce bled où tout le monde parle anglais et où il n’existe parait-il qu’une 2cv. Aschmoneit nous remonte avec le mécanicien et nous démontons les culasses pour mettre les pistons à nu. Verdict auquel je m’attendais : bielle grippée ! M…. ! Une voiture qui sort du garage ! Pendant que Mick tente d’avoir Judlin au téléphone à Douala, je sors le moteur avec l’aide du mécano et nous le démontons entièrement, nettoyons le tout à l’essence car il y a de la limaille partout. Mick revient avec une bonne nouvelle : en dépit des difficultés du week-end, un avion doit nous apporter un vilebrequin de Douala lundi. Quel type ce Judlin ! C’est à ce moment que nous découvrons la cause du mal : les pistons ont été remontés à l’envers à Douala. Quand je pense que j’étais présent au garage en permanence sauf lorsque les pistons
ont été remontés après avoir changé les segments, moment où je suis allé déjeuner. Ils ont même poussé la chose jusqu’à doubler leur erreur en montant le piston droit à la place du gauche et inversement, ce qui a eu pour effet d’obliger la calotte à cogner sur le cul de la bougie ! On se demande même rétrospectivement comment le moteur a pu fonctionner dans ces conditions. Et dire que ce sont des Européens qui travaillaient sur notre voiture ! Que de temps perdu ! Pour le moment, nous sommes là au bord de la piste, notre moteur en morceaux, à Bamenda, au Cameroun britannique. Heureusement, la ville est en altitude et il y fait relativement frais. Pour nous remonter le moral, nous inaugurons notre nouvelle casserole en aluminium en y faisant cuire une bonne brassée de Quaker Oats sur notre camping gaz. Nous mettons cet intermède à profit pour mettre de l’ordre dans notre journal de bord. Aschmoneit est parti à Dschang pour le weekend et son cuisinier nous prépare à dîner. À 9 h 00, nous sommes couchés. Dimanche 16 février : Le boy nous apporte le thé et nous constatons que nous avons dormi 11 h 30 ! Nous descendons en ville à pied et marchons 5 bons kilomètres pour trouver une messe. La
mission catholique est grandiose mais la dernière messe était à 8 h 30 et il est 10 h 20. Nous dénichons un coiffeur dans la ville indigène. Le brave homme semble quelque peu affolé face au système capillaire européen auquel il n’a de toute évidence jamais été mis en présence dans le cadre de son activité professionnelle. C’est à peine s’il ose entamer d’un millimètre notre chevelure d’hommes des bois. Le quartier est vivant et animé et on y sent l’empreinte de l’Islam. Notre ami africain, Daniel, nous rejoint et nous invite à déjeuner chez lui. Il nous présente sa femme, une charmante petite Bamiléké ainsi que ses 2 enfants. La petite dernière est absolument ravissante. Le repas est typiquement africain, à base de boulettes de maïs et de gari (farine de manioc) trempées dans une sauce très relevée, le tout arrosé de Beaufort, la bière locale que représente Daniel ici. La station Total est tenue par un ami de Daniel, John, africain lui aussi et nous parlons beaucoup de l’africanisation des cadres. Le problème de l’apartheid en Afrique du Sud est également à l’ordre du jour. Nous passons avec eux un moment très enrichissant avant de remonter chez Aschmoneit qui n’est pas encore rentré. La nuit apporte la fraîcheur et nous apprécions le climat agréable de Bamenda.
Lundi 17 février : Le boy nous apporte le thé à 7 h 15 et nous descendons à pied en ville. Je prends un taxi (100frs CFA) pour Bali, l’aérodrome éloigné de 17 km. Merveilleux paysage de montagnes. Nous croisons des femmes Fulani, cette race de nomades originaires d’Ethiopie. Leur peau est claire et leur port de reine leur confère une inimitable beauté. À l’aérodrome, un petit bimoteur bleu et blanc descend du ciel. Le pilote a le visage complètement défiguré par un accident et je l’accueille comme un sauveur lorsqu’il me tend un paquet contenant la pièce tant attendue. Je bénie notre ami Judlin qui a tout organisé pour nous sortir de ce mauvais pas ! Un pasteur protestant Allemand me propose de me ramener dans sa Land Rover et à midi, je suis en ville avec mon trophée. Et nous battons un record car 6 heures après avoir pris possession du vilebrequin, le moteur tourne. Nous le laissons tourner gentiment pour le roder. Demain nous procéderons au réglage des culbuteurs et du linguet d’allumage. Aschmoneit, de retour, nous remonte chez lui et nous bavardons sur la terrasse en compagnie d’un de ses amis, un géant Écossais, roux, barbu et couvert de taches de rousseur qui boit du whisky comme nous de l’eau. Nous profitons de la fraîcheur du crépuscule et prenons congé d’Aschmoneit qui s’absente avec son ami Écossais et nous confie à son cuisinier qui nous
sert des soles au beurre avec pommes sautées, eggs and bacon et vin rosé bien frais. Nous regagnons notre case à côté pour nous reposer après cette journée bien remplie et, somme toute, plutôt positive. Mardi 18 février 1964 : Journée particulière aujourd’hui : c’est l’anniversaire de notre départ de Lyon le 18-2-1963, le début de cette inimaginable aventure ! Afin de fêter comme il se doit cet événement, Mick se lève, victime d’une épouvantable migraine qui dure depuis hier et qui l’a empêché de dormir. Ces crises, de plus en plus fréquentes, me remplissent d’inquiétude. Je descends en ville au pas de course tandis que mon malheureux coéquipier essaie de tenir le rythme en s’efforçant de limiter les chocs de son cerveau contre sa boîte crânienne. Notre mécanicien est déjà à l’œuvre et nous mettons le moteur en route pour régler les culbuteurs à chaud. Les essais sont concluants : le moulin tourne comme une horloge. Nous payons notre mécanicien (5.500 Frs CFA) et il l’a bien mérité. Nous lui proposons de signer notre livre d’or et il fait d’abord un brouillon qu’il reproduit ensuite avec fierté sur la carrosserie de notre fidèle de deuche, ce qui donne :
«Well kom friends, things are all rigt rhigt ritg right for the maument».
N’est-ce pas émouvant ? Il s’est donné tant de mal pour nous aider et nous faire plaisir ! Chez Daniel, une petite Bamiléké qui est nurse à l’hôpital, mignonne et délurée, nous confie qu’elle viendrait bien avec nous en France. Elle se nomme Rose Fokuna. Au Public Work Department, le grand chef, un Philippin très sympa, nous délivre sur le champ une autorisation pour emprunter la one-way road à contre sens car, évidemment, nous choisissons le mauvais jour. Au marché de Bamenda, nous faisons une folie et faisons l’acquisition d’une passoire à thé. (Jusqu’à présent, nous passions le thé à travers les dents d’une fourchette !). Nous en profitons pour interviewer un commerçant indien. Faisons nos adieux à Daniel et à Aschmoneit à son bureau de la «King» et à 12 h 25, km 97.143, nous quittons Bamenda. Un regret : cette panne sérieuse ne nous a pas permis d’aller à Foumbam assister aux fêtes données à l’occasion de la fin du Ramadan. Prenons la direction de Mamfé et repassons en face de l’aérodrome de Bali où je suis venu chercher le vilebrequin hier. Bientôt, une barrière : c’est le début de la piste à voie unique. Nous montrons notre autorisation au gateman et enfilons «at our own risk» la piste étroite qui mène à Mamfé. Pose d’une ½ heure car la faim commence à nous tenailler Menu : avocats à la vinaigrette, Floraline. Une bonne lampée de
cognac pour nous donner du tonus et on repart. Des panneaux «Keep right, you have been warned», rappellent que cette partie du Cameroun était encore britannique récemment et que depuis son annexion, on n’y roule plus à gauche mais à droite. De toute manière, vue l’étroitesse de la piste, on est obligé de rouler au milieu ! À 18 h 15, nous arrivons à la frontière et nous cassons le nez sur la barrière fermée depuis un quart d’heure. Les douaniers, fort sympathiques, sont toutefois intransigeants et on ne passe pas. Tant pis, nous passerons demain. Le Maréchal des Logis qui commande le poste nous invite à boire une bière, puis à prendre une douche (avec un seau, dans la cour, devant toutes les femmes du village réunies). Finalement, il nous retient à dîner. Il parle très correctement le français et sa femme, jolie et élégante dans son boubou, nous sert en silence un excellent repas préparé à l’africaine : antilope, plantain et manioc. Notre hôte nous voit mal dormir au bord de la piste et fait dresser deux lits militaires à notre intention dans une case. Nous nous écroulons sur nos lits raides comme des planches et au bout d’une heure, je me lève pour prendre dans la voiture un aérosol. Totaltox : nous sommes couverts de vermines, c’est atroce !
Mercredi 19 février : Naturellement, il nous fut impossible de dormir et à 7 h 00, nous nous pointons au poste frontière pour régler les formalités de sortie du Cameroun mais nous n’entrons pas immédiatement au Nigéria et prenons une piste à gauche qui nous mène après 2 km à un joli petit lac (lac Ijaghou), suffisamment isolé pour nous éviter de sortir nos maillots de bain, d’ailleurs introuvables. L’eau est claire, délicieuse et nous nous décrassons avec volupté après cette nuit infestée de bestioles insupportables. Et c’est propres comme des sous neufs que nous traversons la frontière du Cameroun pour entrer au Nigéria dont le poste de douane se trouve à 25 km plus loin. (Il faut noter qu’un an plus tôt, nous traversions le Nigéria dans sa partie Nord, du côté de Kano et Maidiguri). Il nous faut palabrer 1 h 1/2 pour passer, ayant omis de nous rappeler qu’il fallait graisser la patte des fonctionnaires dans ce pays gangrené par la corruption. Mais en ce qui nous concerne, le bakchich est interdit par notre religion et il n’est pas question de céder. Ici, le bakchich s’appelle le dash. À Ikom, nous faisons le plein de carburant. Le Nigéria est le pays le plus peuplé d’Afrique et on note déjà le nombre et l’importance des villages que nous traversons. Un policier nous arrête : papiers, palabres. Ostensiblement, le type attend son «dash» et
trouve anormal qu’on soit si long à se plier à la tradition. (Ils ouvrent la porte de la voiture, mettent le pied sur le marchepied et attendent que vous leur glissiez un billet dans la chaussette). Le type finit par entamer ma patience durement éprouvée depuis ce matin et j’éclate - ce qu’il ne fallait faire à aucun prix - et je lui dis ce que je pense dans mon meilleur anglais. Éberlué, le gars envoie chercher son supérieur, tandis que je m’enferme dans la voiture en n’ouvrant plus la bouche, ignorant les policiers qui nous entourent et que Mick tente de calmer. Le supérieur est un jeune voyou en civil, petit chapeau de paille italien, pantalons collants, souliers pointus et lunettes de soleil. Évidemment, il ne se présente pas : à nous de deviner qu’il est de la police. Il m’oblige à sortir de la voiture et attaque tout de go : «You are getting proud, now ? Wait and see !». Visiblement, il s’agit d’un raciste de la pire espèce et je n’en mène pas large. Il me refuse tout bonnement l’entrée au Nigéria et finalement s’adresse à Mick. Voici le genre de conversation particulièrement intelligente et instructive :» You’ve got a camera ? What kind of pictures are you taking? Réponse de Mick : «Well, black and white, coloured slides and that sort of things» - «No, I mean what particular subjects will you take ? Public monuments? Government buildings? Military camps?”
“Oh no”, fait Mick horrifié, “only trees,flowers, nice sceneries and landscapes.” Finalement, Mick adopte la meilleure tactique pour en terminer rapidement et lui demande ce qu’il y a de beau à voir dans son pays, le plus beau et le plus grand d’Afrique sans aucun doute, qui jouit d’un climat paradisiaque et dont l’hospitalité et la gentillesse des habitants sont mondialement connues. Mon coéquipier, cabotin comme pas deux, donne le sentiment à son interlocuteur qu’il prend parti contre moi, qu’il me connaît à peine et qu’il m’a ramassé par hasard au bord de la piste (!!!). Cet intermède a duré plus d’une heure mais ouf !, nous passons et tout est sauf, fors l’honneur ! En prenant soin de rouler à gauche, nous traversons de nombreux villages au centre desquels sont dressés les tombeaux des grands chefs décédés, donnant à l’ensemble un petit air malgache qui rappelle les tombes Antandroy. Km 97.484, nous abordons la route goudronnée et traversons Abakaliki pour prendre la direction d’Enugu. La circulation est plus importante et la route dangereuse car très étroite. Il fait chaud mais sec. À 17 h 10, km 97.744, nous entrons dans Onitsha, au bord du fleuve Niger. Nous allons chez Mr Lepage, directeur régional de Total que nous a recommandé notre ami Judlin de Douala et nous bavardons un bon moment en sirotant un scotch avant d’installer
notre tente-moustiquaire près d’un champ de manioc et d’un petit torrent. Jeudi 20 février : 5 h 30, Mick dors encore et je vais me baigner dans l’eau limpide du torrent. Aucun danger d’y rencontrer des caïmans, le courant est trop fort. L’eau est fraîche, c’est sensationnel ! Nous levons le camp et allons chez les Lepage qui nous attendent pour le breakfast. Nous laissons un bidon à Madame Lepage qui renouvellera notre réserve d’eau filtrée et nous partons avec son mari au marché d’Onitsha, l’un des plus importants du continent africain nous dit-on. Le spectacle est en effet saisissant : cet immense déploiement de couleurs, de mouvements, de parfums, de races de toutes origines, installé sur la rive gauche du Niger, est absolument fantastique. Le marché est une ville à lui seul ! Nous nous fondons un bon moment dans cette fourmilière bruyante et odorante avant de récupérer notre voiture à la station Total, faire un graissage complet et le plein de carburant avant de rejoindre l’embarcadère où nous attendons le bac qui doit nous faire traverser le Niger. Un monde fou, une pagaille indescriptible, une bousculade incroyable au milieu de cris et d’appels dans une quantité de dialectes différents (plus de 500 langues parlées sont répertoriées au Nigéria !) Il nous faut
patienter plus de deux heures avant de pouvoir embarquer : c’est l’Afrique ! Nous remontons le fleuve sur plus de 2 km, jouissant du spectacle et de l’ambiance, avant de rejoindre l’autre rive et débarquer à Asaba. Il est 15 h 10 et il nous aura donc fallu 3 h 10 pour traverser le fleuve ! À Agbor, nous notons avec surprise que contrairement aux coutumes africaines, ici ce sont les hommes qui transportent l’eau sur leur tête. À l’entrée de Benin City, une grande pancarte annonce :
«Lumumba Paradise Hotel». De nombreux petits commerçants sont installés sur les trottoirs, ne prenant même pas la peine de vanter leur marchandise, vaincus par la chaleur. Une fois la ville traversée, la région devient très boisée et une pluie fine se met à tomber, apportant une salutaire fraîcheur. Nous installons notre campement au bord d’une forêt impénétrable, tendons la moustiquaire, avalons notre Nivaquine quotidienne contre le paludisme et prenons un repas léger avant de nous coucher. Mon lit de camp qui en a vu de toutes les couleurs s’affaisse et je rétablis la situation à l’aide de bidons ! La nuit est à peu près confortable.
Vendredi 21 février : 7 h 45, km 98.093 : levons le camp et reprenons la route. La direction vibre de façon inquiétante, nous obligeant à réduire l’allure sans avoir pu trouver la cause. La densité de population est particulièrement élevée et il nous faut être attentif à la conduite tant il y a du monde. Les grandes maisons à étages se font de plus en plus nombreuses. Traversons Akure, Ilesha (mines d’or) et arrivons à Ife où un musée présente de fameuses statuettes de cuivre et différents objets en «terra cotta» ainsi que des bustes et masques en ébène de toute beauté. Des «aguaguas», ces autobus typiques et bariolés aux ridelles de bois grinçantes, arborent des slogans tels que : «God is God» ou «Sea never dry». Une coutume très nigériane. Nous franchissons rapidement les 52 miles qui nous séparent d’Ibadan, la ville la plus peuplée du pays et la 2eme mégapole noire au monde après Harlem. Ibadan : une mer de tôles ondulées qui s’étend plus loin que l’infini, un grouillement effarant d’habitants, une circulation intense et incontrôlée, dans une chaleur infernale, à quelques miles du Golfe du Bénin. La ville est célèbre pour son université à laquelle nous nous rendons. Moderne, aérée, car en dehors de la ville, elle est en effet très importante. Nous ne pouvons y rencontrer les étudiants qui sont en
cours mais pouvons admirer une exposition d’art indigène dans le grand hall. Quittons Ibadan et à 16 h 15, nous arrivons à Lagos, surpris de constater que la capitale administrative du pays est en réalité une île, reliée au continent par un grand pont. À la poste restante, j’ai beaucoup de difficulté à récupérer une lettre qui m’était destinée mais je parviens à l’obtenir sous le regard étonné des fonctionnaires qui ignorent ce qu’est une poste restante. Accueil sympathique chez Total, bien implanté dans le pays. Curieusement, un British du nom de Morlaix et un Français du nom de Chapman (il faut le faire !), nous prennent sous leur protection. Chapman nous propose de camper dans son jardin. C’est gentil de sa part car sa fille a des ennuis de santé et doit être rapatriée en France et il ne peut faire plus pour nous. Nous apprécions son geste car il est très préoccupé et a d’autres chats à fouetter que de consacrer du temps aux deux broussards inconnus que nous sommes. Nous tendons notre moustiquaire entre deux arbres et notre hôte nous apporte une «Star» bien fraîche, la bière du pays. Il met sa cuisine à notre disposition et une armée de boys très coopératifs s’amusent à voir deux Européens se mettre à l’élaboration d’un menu qui consiste en un potage en sachet, du riz revenu dans de l’huile avec de petits oignons, des toasts au beurre et du thé. Nous passons une
excellente nuit après avoir pris un drink avec les Chapman. Samedi 22 février : Chapman nous conseille de voir le garage Citroën, non loin de son bureau. Tous les mécaniciens sont allemands et découvrent rapidement que les vibrations sont dues à un sérieux défaut de parallélisme que nous corrigeons sans difficulté. Chez Total, nous retrouvons Chapman et Morlaix. Malheureusement, nous ne verrons pas notre ami Judlin qui est bien arrivé à Lagos mais qui n’a pas encore pris ses fonctions. Lagos ressemblerait au Caire, avec des bâtiments modernes mélangés à des agglomérats pouilleux et malsains où croupissent la laideur et la puanteur. Tant que l’on ne s’écarte pas du centre-ville, l’ensemble paraît moderne, et relativement propre. Les gens sont bien vêtus et certains roulent dans de superbes automobiles. Peu d’Européens. Mais il nous faut quitter Lagos, ce que nous faisons à 13 h 15, km 98.508. Nous mettons ¾ d’heure pour sortir de la ville, tant il y a de la circulation. Traversons Ikeja et fonçons vers la frontière du Dahomey. Nous croisons une 2cv qui s’arrête : c’est un Français qui travaille à la Dumez (travaux publics). Il nous emmène boire une grande «Star» bien fraîche et nous propose de nous convoyer sur quelques miles afin de nous faire passer un pont à «dash» où nous
risquons de nous faire rançonner. Grâce à lui, nous passons le pont sans ennuis et nous le quittons. Un brave type, ravi de trouver deux baroudeurs en de deuche dans ce coin. À la frontière, le préposé attend visiblement son «dash» et naturellement nous faisons semblant de ne pas comprendre. Palabre qui n’en finit pas : le type n’a certainement jamais vu cela : des Européens qui ne lui graissent pas la patte, c’est un comble ! Pendant que Mick se débat avec les formalités douanières et qu’un couple d’Européens se plie docilement à cette insupportable coutume et verse le «dash» au policier, je note avec un profond déplaisir la réflexion de la part de deux Nigérians. L’un d’eux dit à son camarade assis près de lui, en montrant le couple de Français : «Look at these bloody Europeans ! How they are crawling now !». Il y a des moments où l’envie d’utiliser ses poings est difficile à contrôler ! À 17 h 40, nous sommes au Dahomey. Nous franchissons la lagune sur un pont et à travers un paysage plat sur une route bordée d’immenses cocotiers et fonçons vers Cotonou. La mer est à moins de 100 mètres sur la gauche et nous ne pouvons résister au plaisir d’un bain rafraîchissant. La «barre» nous interdit de nous éloigner du bord mais apprécions cette trempette rapide et providentielle. L’officier radio de «L’île de Sainte Marie» qui nous avait emmenés à Madagascar, nous avait
donné l’adresse de son beau-frère, curé de la paroisse Ste Catherine à Cotonou. Un prêtre noir, vêtu de blanc, descend les marches de la cathédrale. Nous lui demandons où nous pouvons trouver l’abbé Verger et il nous indique l’endroit. Nous le quittons en disant «Merci, Monsieur l’Abbé, et nous apprendrons par l’Abbé Verger qu’il s’agissait de Monseigneur Durant, évêque de Cotonou ! L’abbé Verger nous accueille dans la Mission qu’il a construite de ses propres mains. En short, il se dépêche d’enfiler une chemisette pour nous recevoir. Un type formidable, tout feu tout flamme, dont l’énergie n’est jamais ramollie par le climat, l’un des plus malsains que nous ayons rencontré en Afrique. Il nous fait servir un repas rapide par un de ses protégés qui lui sert de boy et nous installe pour la nuit dans son école. Luimême nous prie de l’excuser mais il est déjà tard et il doit encore préparer son sermon pour demain. Nivaquine et au dodo. Dimanche 23 février : Douche, café. Mick n’est pas en forme : migraine et ennuis gastriques. Le climat est particulièrement pénible et nos organismes réagissent. En dépit de toutes les précautions prises, nous commençons à souffrir, lui, de la dysenterie amibienne, moi du paludisme. La messe célébrée dans la modeste petite église de l’abbé Verger, est sublime de vérité et de
simplicité. Les ouailles de l’abbé sont pour la plupart des pêcheurs de la lagune qui ne vivent que de leur pêche. Il y a là une jeune fille de 21 ans, Marie-Paule, une Lilloise, blonde et charmante, qui fait une étude sur les tarrets et qui suit depuis 4 mois les pêcheurs, passionnée par ses recherches. Elle est sur le point de retourner en France pour y présenter sa thèse. Ayant moi-même possédé un bateau aux Antilles et ayant été directement confronté aux dégâts causés aux œuvres vives des embarcations par ces bestioles, je suis particulièrement intéressé par ses explications. Quoi qu’il en soit, il faut beaucoup de courage pour faire ce qu’elle fait dans ce climat pourri par le paludisme et l’amibiase. Nous déjeunons chez Mr Schmidt, un Gad’zart qui dirige une exploitation pétrolière et nous apprenons que la frontière du Ghana a été fermée depuis l’attentat manqué contre le Président N’krumah. Une solution pour gagner la Côte d’Ivoire serait de mettre la voiture sur un bateau de Cotonou à Abidjan et nous discutons du problème avec notre ami Gad’zart sans prendre de décision pour le moment. Le déjeuner est excellent. Nous envisageons ensuite de visiter le Palais Présidentiel, un monument pharaonique qui a coûté des milliards à la France. Les opposants au Président ayant caché des fétiches malfaisants sous le Palais, qui n’ont jamais pu être localisés, le Président se refuse à
y habiter et demeure à Porto-Novo !!!. Un cerbère mal léché nous en refuse l’entrée et nous ne pourrons pas voir l’intérieur. Au port, d’importants travaux sont en cours, sous la maîtrise des Grands Travaux de Marseille qui y a dépêché deux jeunes ingénieurs - dont un Gad’zart - qui plongent deux heures par jour, le Cousteau-Gagnan sur le dos, pour y effectuer des relevés et prélever des échantillons du sol marin. Un job que mon frère Jean-Pierre avait lui-même effectué à la Martinique avant d'être victime d'un infarctus. Nous dînons le soir chez l’Abbé Verger qui nous sert un énorme plat de crevettes de la lagune. À moi seul, j’en dévore sans mentir 1 demi-kilo. Que des protéines ! L’Abbé nous parle du pays, des énormes difficultés à christianiser certains habitants fétichistes qui n’hésitent pas à sacrifier des enfants pour en dévorer le cœur malgré les lois sévères qui interdisent et punissent cette coutume barbare. Un camion a été arrêté à la frontière Dahomey-Togo : il transportait une vingtaine d’enfants enfermés dans des cages et destinés à cette épouvantable boucherie. Des choses qui dépassent notre entendement ! L’abbé projette un film en plein air et tous les habitants de la lagune sont présents. Le «Livre de la Jungle» a un succès monstre et il est impossible d’entendre le son tant les spectateurs, hommes, femmes et enfants, sont
bruyants et enthousiastes. Un interprète essaie de traduire au fur et à mesure dans la langue du pays. Pour ce qui nous concerne, le spectacle ne se situe pas sur l’écran tendu entre deux arbres ! Une fois la séance terminée et le calme revenu, l’Abbé nous emmène dans sa 4L voir la lagune et le village de pêcheurs. Soudain, le spectacle que nous avons sous les yeux est extraordinaire. Il est minuit, la nuit est noire et nous sommes au bord de la lagune. On dirait une immense ville avec des milliers et des milliers de petites lumières qui scintillent à l’infini : des petits bidons contenant du pétrole et munis d’une mèche, soutiennent une nasse dans laquelle sont attirées les crevettes qui sont ainsi piégées. L’Abbé nous explique qu’il essaie de grouper «ses» pêcheurs en coopérative en les orientant non pas vers des méthodes plus rationnelles - il tient à ce que les méthodes ancestrales soient pérennisées - mais vers un système de distribution des produits mieux organisé sur les marchés locaux. Les gens du Nord manquent de protéines et sont avides de ces crevettes. L’abbé nous montre la case du féticheur et nous indique que les cases sont séparées par des murets en parpaings afin d’éviter la propagation du feu en cas d’incendie, dans ce village où les cocotiers flambent comme des allumettes. Lundi 24 février : Sur les conseils de l’Ambassadeur de France, nous rencontrons son
homologue, l’Ambassadeur du Ghana qui est «very sorry» mais «cannot help us to cross the border and travel across his country». Il est bien ennuyé et somme toute plutôt sympathique (il a notre âge. Les élites sont jeunes en Afrique). Il nous faut donc revoir notre itinéraire et contourner le Ghana pour remonter sur la Haute Volta avant de redescendre sur Abidjan par Bouaké : un léger détour de quelques 2.500 km ! Nous n’avons pas le choix : nous irons jusqu’à Lomé au Togo et remonterons le long de la frontière du Ghana depuis Lomé. Nous sommes un peu déprimés par cet imprévu, lourd de conséquences, d’autant que notre santé commence à nous donner de sérieux soucis (malaria et amibiase). Ça n’est pas, en tous cas, le moment de flancher ! Plein de carburant à la station Total et nous quittons Cotonou, cap à l’Ouest, le long du golfe de Guinée. Le compteur affiche 98.758 km. À Ouidah, coup d’œil au fort portugais, construit dans l’enclave qui dépendait de Sao Tomé. On peut encore y voir la DS19 de l’ancien Gouverneur, incendiée avant le départ des Portugais. Au km 98.823 : crevaison. À Grand Popo, la lagune, d’une grande beauté, est barrée par des claies disposées par les pêcheurs. À la frontière du Togo où nous arrivons vers 17 h 30, nous devons payer 300 Frs CFA (un dash déguisé !) et de plus le douanier essaie de nous
faucher des conserves et de la quinine ! Nous lui disons ce que nous pensons de la corruption et de la malhonnêteté et la honte l’incite à nous laisser passer. Nous voici au Togo où le coprah est exploité à la grande échelle, ainsi que la potasse, tous deux chargés avec difficulté sur des navires à cause de la barre. Nous arrivons à Lomé, capitale de ce petit pays établi sur une étroite bande de terre que l’on peut traverser en moins d’une heure. Une capitale bien modeste, à l’échelle du pays, qui comporte toutefois quelques bâtiments administratifs relativement modernes.
Je dois ici, et à mon immense regret, mettre un terme à cette longue relation qui résume, autant que faire se peut, et ce, jour après jour, le déroulement de notre périple africain. Nous sommes encore à des milliers de kilomètres de la maison et notre aventure est loin d’être terminée. Malheureusement, je dois constater que pour des raisons qui m’échappent, mes dernières notes sont introuvables après tant d’années et je suis obligé de me fier à ma mémoire pour relater la dernière partie de notre long voyage, contraint de la condenser au maximum. Nous sommes donc fin février de l’année 1964 et nous quittons Lomé, capitale du Togo, cap au
nord le long de la frontière du Ghana que nous ne sommes pas autorisés à franchir, avec, pour objectif, de nous rendre à Abidjan en Côte d’Ivoire. Après les nombreux aléas mécaniques et les innombrables crevaisons habituelles, nous atteignons la capitale de la Côte d’Ivoire au mois de mars. La voiture et son équipage ont un immense besoin de repos, de révision et de préparation avant d’affronter la dernière étape. Celle-ci sera particulièrement longue et difficile et, de plus, les amibes et la malaria nous épuisent et nous obligent à des efforts surhumains pour ne pas renoncer. De toute manière, nous n’avons pas le choix. Et en route, à travers les pistes effroyablement défoncées de la Haute Volta et la chaleur épouvantable du Mali et du Sahara que nous traversons en louvoyant à travers les immenses dunes de sable du Tanezrouft, avant de rejoindre l’Algérie que nous atteignons au mois d’avril, où mon frère Pascal et sa ravissante et si attachante épouse Maryvonne nous attendent à Arzew et se chargent de nous remettre sur pied d’une manière extraordinaire. Léo, la fiancée martiniquaise de Mick, vient nous y rejoindre et c’est en sa compagnie que nous gagnons le Maroc. Nous y embarquons à Tanger et de là, gagnons l’Espagne et le Portugal pour retrouver enfin la France où nous arrivons au mois de mai, après avoir parcouru 75.000
kilomètres, avoir crevé 188 fois, mais fiers de ramener à bon port notre fidèle et sympathique increvable «de deuche» qui en aura vu de toutes les couleurs. Inutile de dire que c’est avec une immense joie et un énorme soulagement que nos familles respectives nous retrouvent après ces longs mois d’angoisse
Que chacun et chacune veuille bien nous pardonner les heures d’inquiétude que nous leur avons causées durant cette très longue absence.
Merci, merci, merci, merci, merci. Je ne peux me permettre de conclure sans avoir au préalable remercié toutes les personnes et plus particulièrement les cadres et chefs d’Entreprises formés à l’École des Arts et Métiers qui nous ont accueillis et aidés et qui jouent sur tout le Continent Africain un rôle prépondérant dans le futur de tous ces pays en voie de développement. Merci à eux qui ont compris l’immense intérêt que nous portions à l'histoire de l'Afrique, à ses habitants souvent si attachants et à leur devenir.
Vis chaque matin comme s’il était le premier
Et laisse au passé remords et méfaits Vis chaque soir comme s’il était le dernier Car nul ne sait de quoi demain sera fait Yasmina KHADRA Écrivain africain Rédigé à Le Fayet, commune de Saint-Gervais les Bains, Haute-Savoie en mai et juin 2011 d'après mes carnets originaux.
P.S : La «de deuche» roule toujours grâce aux bons soins de Mick, qui la bichonne comme elle l’a bien mérité et qui, comme nous, vieillit paisiblement à La Colle sur Loup près de Saint Paul de Vence, en se remémorant - n’en doutons pas - les heures merveilleuses et aussi les périodes de découragement vécues ensemble sur le continent africain, sur l’Océan Indien, à Madagascar, à La Réunion et à l’île Maurice, voilà maintenant un demi-siècle.
NKOSI SIKELEI AFRIKA
Patrick DESCHODT