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Carnets africains Etape 1 A6

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Jean-Michel Blouzard

Carnets africains 1963-1964 ******


Remarque préliminaire : Carnets africains provient de notes écrites au jour le jour par l’auteur sur des cahiers d’écolier au cours de son voyage en Afrique de mars 1963 à mai 1964. Ces petits cahiers ont été conservés plus de cinquante ans dans un garage avec les négatifs des photos prises avec du matériel amateur. Quelques tirages ont été remis au Musée de l’Homme en contrepartie de l’aide apportée avant l’expédition par Michel Leiris consistant seulement en deux pellicules de diapositives Kodak ! Ces cahiers « redécouverts » au XXIème siècle sont publiés aujourd'hui dans leur version originale. Le langage est


donc celui d’un jeune-homme de vingt-cinq ans en 1963, dans ces années qui ont suivi les indépendances africaines encore fortement marquées par le passé colonial. Ce langage peut choquer des oreilles devenues « politiquement correctes » mais le modifier enlèverait le sel du récit et le vrai ressenti de l’époque. Parfois l’auteur a jugé qu’une intrusion dans le monde actuel pouvait faciliter la compréhension des évènements. Ses remarques sont indiquées dans une police de caractères différente pour bien les distinguer du texte original ou alors elles apparaissent en notes explicatives en bas de page. Évidemment les noms de pays, de localités, d’ethnies ont souvent changé, ce qui rend parfois difficile leur


localisation mais les noms anciens permettent au lecteur de rencontrer l’Afrique d’autrefois, qui n’est pas si lointaine. Nous avons choisi de ne pas mettre de majuscule à l'initiale des noms de groupes humains qui ne sont pas strictement des noms propres (blanc, noir, nègre, métis, etc.) Ce récit n’est pas celui d’un journaliste intéressé par un seul sujet mais celui d’un voyageur attiré par tout ce qui l’intéressait au cours de son périple et particulièrement la situation des minorités indiennes vivant en Afrique amenées par le colonisateur britannique ou venues de leur plein gré.


L’auteur né en 1938 à Mâcon, a été scolarisé au Lycée Ampère de Lyon où il a obtenu un prix en tant que Lauréat Zellidja pour une étude sur la population Bobo Fing vivant autour de Bobo Dioulasso en Haute-Volta. Il a fait ensuite des études d’ingénieur aux Arts et Métiers. Son service militaire en tant que souslieutenant dans l’Aviation Légère de l’Armée de Terre s’est poursuivi en Algérie juste après la déclaration d’indépendance de ce pays. Après un tour d’Afrique de mars 1963 à mai 1964, il a épousé à Paris une Martiniquaise. Il a fait toute sa carrière en Afrique passant des Travaux Publics au Gabon à la gestion d’une plantation de sisal à Madagascar puis d’une usine de fécule de manioc au Togo. Viennent ensuite


un long séjour au Tchad à Sarh, anciennement Fort Archambault, à la direction d’une filature-tissageimpression puis au Niger à la tête de l’usine textile de Niamey et à la direction d’une exploitation forestière avec usine de déroulage et placage à Dolisie au Congo-Brazzaville et pour finir à la direction d’une usine polyvalente de plastique à Lomé au Togo., produisant principalement des tuyaux pour l’adduction d’eau. Il faut ajouter quelque temps passé dans une usine de congélation de langoustes aux Bahamas, la création d’une chaîne de montage de cyclomoteurs slovaques à Ndjamena au Tchad, le rachat d’une société d’exportation de pièces détachées de cycles à Paris et enfin un an passé dans


l’humanitaire en Croatie avec l’European Community Task Force pendant la guerre serbo-croate en 1995.


DE LYON À AÏN EL HADJADJ

Il

est évident qu’il faut de longs jours

de réflexion et de préparation avant d’entreprendre un voyage comme celui pour lequel nous partons. J’étais encore à Cluny, en troisième année de l’École des Arts et Métiers et j’y pensais déjà. Partir vivre outre-mer a toujours fait partie de mes aspirations profondes. Quitter une ville de Lyon humide et froide, où l’hiver les grippes succédaient aux angines, était mon rêve. J’avais d’ailleurs étudié l’arabe


classique au Lycée Ampère en deuxième langue vivante car j’aurais voulu m’établir en Algérie. Mes deux Bourses Zellidja en 1955 et 1956 couronnées par un prix remis à la Sorbonne avec les concours généraux avaient toutes deux financé des voyages passant par l’Algérie. Le premier « Rapports humains et sociaux entre Européens et Indigènes en Afrique du Nord » et le second « Chez mes amis les Bobo-Fings en HauteVolta ». À Paris, au cours de ma quatrième année aux Arts et Métiers, j’ai entrevu la possibilité de partir avant de travailler : par le CIRECT. Cet organisme, tout nouveau, proposait des voyages d’études avec une bourse intéressante et du matériel. J’ai été le troisième


inscrit ! Monsieur Fety, le Secrétaire général a été enthousiaste à l’idée d’une très longue expédition en Afrique du Sud. Ayant vécu en Inde, il m’a suggéré d’aller étudier les Indiens en Afrique. En fait l’aide du CIRECT a été moins importante que prévue mais l’impulsion était donnée ! Dès le début de 1962 alors que je faisais mon service militaire à Paris, je commençais une préparation déjà sérieuse, surtout par de la documentation et des renseignements. Je traçais l’itinéraire et prévoyais le matériel dont ma 2CV achetée un peu dans ce but (je l’ai quelque peu caché à ma mère qui participait pour 3000 francs à cet investissement de 5000 francs).


En Algérie, dès août 1962, à Chéragas puis au Cap Matifou, j’ai pris des contacts dont Monsieur Fety, organisateur des rallyes Alger-Le Cap avec l’ACF (Automobile Club de France). Cet homme ainsi que son adjoint Monsieur Voisin se trouvant à Alger, il me fut facile de les voir de temps à autre. Je crus pendant longtemps que trouver un compagnon serait chose facile au moment où je serais sûr d’avoir tout en main pour partir. Or jamais Monsieur Fety ne pouvait me donner un chiffre précis du financement possible. Je ne pouvais donc avancer et me trouvais dans un cercle vicieux. Au cours de ma mission à Oran lors de laquelle j’allais chercher Sardy, un


camarade Gadz’Arts1 militaire comme moi mais qui, d’abord candidat, s’était ensuite « dégonflé ». Je tirais des plans sur la comète avec un autre Gadz’Arts, Laplanche, déjà marié mais dont la femme était très partante pour l’expédition. À trois, une seule 2CV devenait insuffisante et longtemps je crus que nous pourrions en acheter une autre à Alger. Cela donnerait une sécurité supérieure lors des passages difficiles. Mais le 4 janvier 1963 seulement, Laplanche m’annonçait sa décision irrévocable de ne pas se joindre au projet : problèmes familiaux bien sûr et peur du Congo pour sa jeune femme.

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Gadz’Arts est l'appellation familière pour indiquer un Ingénieur de l’ENSAM, École Nationale Supérieure des Arts et Métiers.


J’étais toujours à Alger et ça commençait à devenir juste pour trouver quelqu’un. Il fallait en effet partir avant le premier mars, date quasi extrême, afin d’éviter les vents de sable au Sahara et les saisons des pluies dans les deux hémisphères. Je me mis à écrire des lettres désespérées, style « Petites Annonces » - j’avais même joint à mes lettres une « Petite Annonce » tapée à la machine – et j‘attendis.

Vint alors la fin du service militaire ou plutôt la « Perm libérable ». Trop de choses restaient à régler à Alger, à commencer par les questions liées au convoi et celle concernant le matériel. Mon ami Jean Martel,


originaire de Boufarik, était en permission à Alger et je l’avais invité chez moi à une surboum – à laquelle participaient trois filles, douze garçons – et il me propose ainsi que ses parents de passer trois jours chez eux après mon service. C’est ainsi que, devenu civil, je restais à Alger et pris de nombreux contacts avec « Charles », le surnom de Martel, avant de prendre la « Caravelle » d’Air France le 20 janvier pour Lyon. Passer de +20°C à -20°C fut rude. Dès le 30 janvier, j’avais un premier contact, chez mon amie Léonie Villordin, avec Patrick Deschodt qui rentrait de Martinique où il venait de travailler pendant trois ans pour Monsieur Clément, celui du Rhum, mais aussi représentant de Pepsi Cola pour


l’île. Nous fîmes très vite affaire. Il repassa chez lui à Merville dans le Nord, je fis mes adieux à Léonie en promettant de revenir, nous nous retrouvâmes à Lyon pour les adieux à mes parents et nous continuâmes vers Marseille. Nous prîmes le 19 février 1963 le paquebot « Ville de Tunis » de la CGT (Compagnie Générale Transatlantique) et arrivâmes le lendemain à Alger où je pus fêter mes 25 ans. Il nous restait dix jours pour préparer la 2CV – vissage d’une tôle de protection sous le moteur, découpe d’un grillage pour le sable qui se révélera un excellent crève-pneus – et notre équipement, vivres, eau, bidons d’essence, outils. Nous logions à Cap Matifou chez nos amis Paniel, sur le point de quitter leur


pays d’adoption. Leur aide nous a été précieuse car nous étions comme dans notre famille. Vendredi 1er mars 1963, après une nuit agitée, nous nous levons vers 5 : 30. Patrick a la « courante » et moi je suis nerveux. Le départ est prévu à 6 : 00 et je commence à ranger pour la première fois la voiture. Je réveille Patrick à 5 : 15. Il est mal réveillé et a très mal à l’œil droit : il semble qu’une limaille de fer, alors qu’il perçait le châssis pour placer la plaque de protection, est restée dans sa cornée. Il pleure sans arrêt. Après un essai de rangement, nous empilons tout dans la voiture. La maison est vidée mais la voiture...


Monsieur Paniel nous fait ses adieux. Il est 7 : 00. Le compteur marque 39 813 km. Patrick ne peut conduire à cause de son œil qui le fait souffrir. C’est à peine s’il peut profiter de la traversée de cette Mitidja si verte, si belle, avec les ouvriers se rendant au travail à pied ou à vélo, avec les enfants, le cartable à la main, se rendant à l’école. Sans le vouloir, nous évitons Boufarik et passons par Rovigo, Montpensier, faisons une rapide visite à Blida et son célèbre kiosque à musique percé d’un palmier sur la place des Armes de 1923, passons près des baraques où j’ai travaillé en 1959, apercevons la maison blanche de Monsieur Choulet, un colon connu à l’époque, passons devant les parachutistes. Enfin c’est la bifurcation


pour les gorges : nous sommes partis et la direction est plein sud. Un éboulement au début des gorges de la Chiffa a inondé la route de boue. Partout le revêtement est mauvais mais nous passons. Nous voyons l’Hôtel Transat, le Ruisseau des singes (mon père y est venu lors de son service militaire), les tours de guet de l’armée française, abandonnées bien sûr, puis c’est le camp des Chênes, des fellaghas2 dans les maisons. La vallée s’élargit ; la voiture avance difficilement. Apparaît enfin la ville de Médéa sur les Hauts-Plateaux de la Mitidja3. Nous apercevons un marché 2 3

Fellaghas, rebelles soulevés contre la France

Mitidja, anciens marais asséchés par les colons français et devenus une riche région agricole.


aux ruelles étroites dont les fruits sont tellement magnifiques! Je fais des achats : oranges, pommes, citrons, bananes et pommes de terre encore souillées de terre d’argile; “elles se conservent mieux ainsi” m’a dit Monsieur. Paniel. Dans cette capitale d’une région viticole renommée, nous ne trouvons pas de vin ! Nous avisons une Européenne qui fait son marché. Elle nous explique : « On a fait comprendre à la dernière marchande de vin qu’il valait mieux qu’elle s’en aille : il est impossible de trouver une goutte de vin à Médéa !” nous explique-t-elle. Nous continuons rapidement notre route car il nous tarde de voir le toubib pour Patrick. Alors défilent les villes de Berrouaghia, Boghari, puis sur la


gauche, Boghar. La route se termine dans le camp militaire. Nous croisons des half-tracks, des E.B.R. (Engin Blindé de Reconnaissance), des camions remplis de soldats en armes, des Français ! On joue sans doute à la petite guerre maintenant que la vraie est finie. Le médecin militaire nous attendait. Charmant. Il a préparé un grand carton cloisonné, bien étudié, où sont classés tous les médicaments possibles et imaginables, des sérums, des pilules et des onguents. Il regarde l’œil de Patrick. C’est grave. Une goutte de collyre et l’œil est insensibilisé. Avec ce qui me semble être une aiguille dont le chas serait en contact avec le globe oculaire, il cherche à enlever la minuscule limaille de fer qui a déjà un peu oxydé la


cornée. Après un travail ardu, c'est fait. Le pauvre Patrick a été courageux. Nous passons une radio car je crains pour le point que j’avais conservé plus de dix jours après une bronchite. Il n’y a rien. Nous quittons le capitaine médecin Douchet, soulagés physiquement et moralement mais alourdis par une pharmacie monumentale. Quelques kilomètres après Boghari, le Chélif est retenu par un grand barrage peu élevé mais long qui forme un immense lac dont on n’aperçoit pas le bout et qui est très agréable. Bien sûr il n’y a ni arbre, ni buisson, que des touffes d’herbes éparses mais c’est bien et nous faisons cuire des pâtes avec notre camping-gaz sur le bord de ces eaux :


des pâtes à l’huile et au cumin, un vrai régal !

Premier repas préparé au bord du lac de retenue du barrage sur le Chélif

Depuis Boghari la route est belle. Auparavant, depuis l’entrée des Gorges de la Chiffa, les nids de poules ne se


comptaient plus : une vieille route mal retapée. C’est ensuite la descente vers Paul Cazelle, Hassi Balbale non indiqué sur la carte Michelin mais très gros village. Nous voyons nos premiers chameaux. Le compteur marque 40 039 km soit 226 km depuis le départ. Puis c’est charme.

Djelfa,

petite

ville

sans

Après Djelfa, nous ré-attaquons la montagne après avoir quitté les longues routes droites et monotones. Un barrage fellagha nous arrête et nous contrôle sans histoires. 40 183 km. Nous arrivons à Laghouat surnommée “la porte du désert” avec sa magnifique oasis et, sans attendre, nous


recherchons le Train où devait nous attendre le Commandant Tollot. Il est avec l’ALAT4 sur l’aérodrome et nous reçoit bien. Afin de nous conseiller, il nous met en contact avec un Chef un peu sentimental mais qui semble bien connaître la circulation dans le désert. Il nous offre, avec le repas au mess des sous-officiers, un lit sur lequel nous passons une très bonne nuit. Samedi 2 mars 1963, c’est la pluie qui nous réveille avec un froid glacial. Je me rase et nous quittons le camp, les pieds pleins de boue. Il est 7 : 40 et le compteur marque 40 279 km. Nous avons fait 466 kilomètres le premier jour de notre raid.

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Aviation Légère de l’Armée de Terre.


La visite de Laghouat est rapide. Le Fort est occupé par des légionnaires. À part quelques inscriptions de rues en arabe la ville n’a guère changé depuis 1959, date à laquelle je suis passé en autostop avec mon camarade Jean Noyon lors d’un stage scolaire à Blida afin d’aller visiter Hassi Messaoud, le premier site pétrolier français au Sahara. Nous piquons aussitôt sur Ghardaïa, la Capitale des Mozabites, cette secte musulmane ibadite très particulière. Il pleut toujours. La route est une merveille, bien tracée, sans surprises. Un panneau indique, sur la droite, Hassi R’Mel5. Pour que Patrick voit un puits de pétrole, nous avons décidé de faire un 5

Hassi R’Mel, le plus grand gisement de gaz naturel du continent africain.


crochet de soixante kilomètres par là mais c’est en fait un peu moins. C’est de la piste, assez bonne mais trop souvent la voiture talonne car elle est trop chargée et nous en souffrons autant qu’elle. La piste est parfois formée de cinq à six pistes qui se séparent et se rejoignent. La piste n’est en fait que le sol nu où l’on aurait passé du désherbant. Une torchère laissant monter très haut sa fumée nous indique la route.


Nous arrivons. Des citernes, une clôture moderne, un très beau panneau explicatif à l’entrée : c’est l’usine à gaz de la CREP (Compagnie de Raffinage et d’Exploitation de Pétrole) qui raffine quelque peu le gaz mais surtout collecte le gaz de tous les puits exploités de la région (HR1 à 9).


Entrée de la SEHR


Transformateur


Turbines italiennes FIAT


Filtres

Non loin de là se trouve la centrale thermique à gaz. Nous nous présentons à l’instant où sortent une vingtaine de journalistes venus la visiter. Leur guide qui semble algérien, mais parle couramment l’italien avec certains journalistes, nous accueille


aimablement et nous fait faire une visite tout à fait convenable de la centrale en nous donnant toutes explications techniques nécessaires. J’écrirai plus tard un article à Thierry Levy pour son journal. Thierry est cet ami de Claudine Cochran, cette belle Martiniquaise journaliste à l’ORTF et amie de Léonie, Claudine dont le mari a été Administrateur au Tchad où il a encore des amis. Nous visitons l’extérieur de la base du personnel ainsi que la C.A.S. (Centre Administratif Saharien) repris par les fellaghas. Un indigène nous indique la direction de Berriane, une piste déconseillée la veille par le Chef Ronchont (c’est bien son nom!). C’est la direction du puits HR 9. Nous y arrivons au bout de 9


kilomètres. Il est en fonctionnement : petit derrick avec, en dessous, un « arbre de Noël » comme pour le pétrole. Des canalisations vont à Hassi R’Mel centre. Tout est clôturé : nous crions et klaxonnons pour nous faire entendre afin de demander notre chemin. Personne. Nous décidons de tenter le coup à la boussole. Toutes les collines se ressemblent et les pistes sont si nombreuses! Avec un petit serrement de cœur nous quittons le puits. À l’aventure ! Quand, au bout de vingt kilomètres environ, nous voyons la ligne à haute tension puis la route goudronnée, c’est le soulagement.


Route au nord de GhardaĂŻa


Fleurs dans le dĂŠsert


Patrick et le chameau

Nous arrivons à Ghardaïa sans histoire. C’est samedi après-midi et l’Européen que nous devions voir ne travaille pas.


Dans l’oasis


Arc-en-ciel sur Ghardaïa

Le transporteur indigène qui nous était recommandé est lui aussi absent mais celui qui pourrait bien être son fils met sa fosse à notre disposition et quelques conseils éclairés d’un électromécanicien nous font relever la voiture de 8 centimètres. Elle a beaucoup souffert sur la piste car elle était vraiment trop basse. La tôle est éraflée, cabossée. Michelin nous donne des conseils : nos pneus sont surgonflés. Puis il fait déjà nuit. Nous sortons après Beni-Isguen, une des villes de l’archipel mozabite, et campons dans un champ de cailloux ! C’est une ville fortifiée et religieuse, interdite aux étrangers, les portes étant fermées la nuit ils ne peuvent y dormir.


On ne peut normalement la visiter qu’accompagné d’un guide local.

Dimanche 3 mars 1963, c’est encore le froid qui nous réveille : la température doit avoisiner 0° C si ce n’est en dessous. Nous prenons notre petit-déjeuner dans nos lits de camp ! Tandis que nous démontons les lits, voici une apparition ! Mais oui, c’est elle ! Madame Fety, suivie bientôt de deux Américaines ! Le circuit de Monsieur Fety au Sahara passe par là aujourd’hui Nous prenons rendez-vous pour 9 : 00, passons chez Michelin afin d’acheter, très cher, deux petites pièces de 2 CV. À l’hôtel Transat nous retrouvons Monsieur Fety, toujours sur les dents. Il est désolé : hier soir il y avait un


méchoui ! Nous discutons des problèmes que nous n’avions pu voir à Alger. Patrick m’appelle : un « journaliste» algérien l’a interviewé et il veut des photos : pourquoi pas? Voir sa photo dans Ech Chaâb6 ce serait assez bon ! Après les adieux nous cherchons à aller à la messe et la manquons, bien sûr. Nous faisons alors un tour au Fort, fief de la Légion étrangère. Le guerrier chaambi que j’avais vu en 1959 n’est plus là : le képi blanc l’a remplacé. La vue est magnifique sur Ghardaïa. En descendant du Fort, je passe sur des cailloux pointus et crève. Nous changeons la roue et essayons de 6

Ech Chaâb : Journal créé l’année de l’indépendance. Le titre signifie Le Peuple.


réparer. J’arrive à défaire le pneu. Nous réparons deux trous mais c’est en vain que nous essayons de remonter le pneu. Nous l’abîmons plutôt, sans réussir à le remettre. Nous maudissons nos clés à l’envers et demandons conseil à un camionneur. Puis un jeune Arabe en haillon vient placer pour nous le pneu, sans effort, et c’est seulement alors que nous comprenons comment il doit se monter : nous ne savions pas utiliser les différents diamètres de la jante ! Nous bataillerons longtemps pour ne pas mettre de sable ni de cailloux dans le pneu et pour acquérir le « coup ». Vraiment pour les préparatifs nous n’avons pas été forts. Nous allons ensuite vers Melika, cité guerrière, jusqu’à l’endroit où les voitures doivent faire halte et nous


cassons la croûte avec un repas froid que Monsieur Fety nous a remis et ceci devant un panorama magnifique. Tandis que nous écrivons des lettres, une escadrille de « bananes volantes 7» passe au-dessus de nos têtes. Puis nous allons à Beni Isguen que nous visitons avec l’aide d’un bègue : il fallait le faire. Mais

alors que nous nous décidons de partir vers El Goléa, dite « la perle du désert » deux policiers FLN nous arrêtent : un Ministre, lequel (?) doit arriver de Noumérate, l’aéroport du Mzab et la route est coupée. Une 203 qui va sur Ouargla arrive alors. Une jeune institutrice bavarde et effrontée arrive à obtenir le passage. Les policiers nous laissent la suivre. 7

Hélicoptère américain en forme de banane utilisé par l’armée française pour le transport de troupes


Noumérate nous apercevons à droite la route de Metlili, oasis des Chaambas. Le soleil s’apprête à se coucher. Nous plantons la tente dans un désert de cailloux et de touffes de plantes piquantes. Nous arrimons notre 22 Long Rifle. Nous admirons le ciel, la nature, la lune et nous sombrons dans les plaisirs que Morphée dispense à ses fidèles. Lundi 4 mars 1963, le froid, très vif, nous réveille. Nous plions le camp et hop, nous partons. Après quelques kilomètres nous voyons une véritable cascade d’eau s’écouler d’un tuyau situé à trois mètres de hauteur. C’est le puits artésien d’Hassi Masseb (marqué H.E.R.) L’eau est tiède et malgré le froid vif, nous nous mettons avec délice, tout


nu, sous l’eau si agréable. C’est un moment délicieux. Nous continuons. À Hassi El Fahl, nous faisons halte. Des nomades remplissent leurs guerbas8 à un robinet. Certaines sont faites d’un morceau de vieille chambre à air : ils en sont très contents. Nous prenons quelques photos. Toujours à la recherche de renseignements, nous discutons avec des camionneurs qui partent sur In Ekker. Nous continuons toujours de l’avant. Souvent nous nous arrêtons à l’appel d’un berger pour donner à boire ou proposer un cachet d’aspirine. À 60 kilomètres d’El Goléa nous prenons même un jeune berger en 8

Guerba, outre en peau de bouc.


stop ! Il baragouine le français. Et c’est avec lui que nous arrivons dans l’oasis. El Goléa est aussi dans une cuvette et, en dévalant dans celle-ci, nous dominons toute l’oasis, immense tâche de verdure au milieu des sables d’or. C’est l’oasis typique avec dunes, palmiers, chameaux, etc. Nous emmenons Mahamar, et non Amar, chez lui et, devant sa maison, nous préparons notre cuisine. Son père nous reçoit bien, nous donne une côtelette, un œuf, du petit lait, tandis qu’en échange nous lui remettons du pain et une orange. Il nous offre de coucher dans une pièce de sa maison et nous acceptons. Nous laissons nos lits et quelques affaires et emmenons Mahamar à la mairie (FLN) : nous


devons le couchant.

reprendre

là

au

soleil

Nous nous dirigeons alors vers Saint Joseph, village constitué de douze familles chrétiennes, douze autres se trouvant dans El Goléa proprement dite et d’autres enfin ayant émigré à Privas, Aubenas et Argentières à cause des « évènements ». Une église de style Jésuite espagnol nous attire. Devant cette église se trouve la tombe du père de Foucauld ainsi que celles des chrétiens du village décédés et de quelques religieuses. Nous rendons visite, timidement, à des Petites Sœurs de Foucauld, elles sont trois, qui prennent le thé avec une chrétienne autochtone très évoluée, c’est à dire instruite. Ces chrétiens sont,


pour la plupart, des enfants fruits d’Officiers français avec une femme indigène. Se trouve là également un vieux « Saharien » de l’OCRS (Organisation Commune des Régions Sahariennes), Monsieur Kirche. Après avoir parlé des différentes formes de l’évangélisation, Monsieur Kirche nous invite chez lui. Auparavant nous voyons les restes d’une voiture de la mission Citroën puis, chez lui, nous buvons une bière en écoutant les Walkyries de Wagner en stéréophonie ! Il nous invite à souper. Mais auparavant nous devons ramener Mahamar et repérer sa maison. Or il n’est pas au rendez-vous ! Nous attendons tout en visitant le marché. Toujours personne. Nous essayons alors de retrouver sa maison mais c’est peine perdue. Nous


retournons chez Monsieur Kirche où Patrick se propose pour aider à la préparation du repas, avec de tendres beefsteaks de chameau et je continue seul les recherches dans la nuit en m’aidant d’un « évolué9 » qui me sert d’interprète. Je rentre. Nous soupons et Monsieur Kirche nous permet de coucher dans une chambre de passage, avec douche s’il vous plaît ! Nous passons notre première nuit au chaud, avec un réchaud électrique. Mardi 5 mars 1963, tôt le matin nous faisons nos adieux. Nous partons chargés de carottes et de belles salades à la recherche de la maison de Mahamar. Après deux heures d’efforts, nous désespérons et, tout à coup, la

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Évolué: indigène qui a été à l’école.


voici ! C’est sa femme, que nous n’avions aperçu que de loin hier, qui nous reçoit. Elle a un certain genre. Elle porte un gosse sale comme un peigne abandonné dans un caniveau. Puis voici sa mère puis son père. Ils nous ouvrent leur porte et nous retrouvons toutes nos affaires, intactes. Photo surprise de la jeune Messaouda. Elle est si mignonne sous son fichu vert que nous lui offrons deux oranges puis allons faire le plein d’essence ce qui n’a rien d’évident. Sur le chemin du Ksar, antique fortification musulmane, nous voyons un père blanc, le révérend père de Charrette qui m’explique la différence de vocation entre sa congrégation et les Petites Sœurs de Foucauld et ses idées sur l’esprit de pauvreté. Et ce prêtre nous recommande la visite du Centre


de Formation Professionnelle. Le père supérieur, sympathique, nous fait les honneurs de sa «boîte», moderne, intelligemment menée. Les conversations avec les quelques personnes interrogées, moniteurs aussi bien qu’élèves, donnent un sentiment de bon esprit à l’ancienne. Les jardins de l’Annexe (Administrative) sont magnifiques et pleins d’arbres et de fleurs au milieu des hautes herbes. Que c’est beau et rafraîchissant ! Puis nous grimpons à pied au milieu des rocailles et des éboulis vers le Ksar, village fortifié vraiment accroché sur un piton. Tout est en ruine et fait penser à la fois aux églises troglodytes de Cappadoce et aux habitations des Indiens du Nouveau Mexique. C’est


beau et la vue, du sommet, est la meilleure que l’on puisse obtenir, excepté par avion. À midi, après avoir signalé notre départ au Lieutenant Fagot, nous quittons ElGoléa. La piste se révèle vite mauvaise. Nous longeons une sebkha10. Il y a encore de l’eau, où les palmiers se reflètent. Nous nous ensablons et nous nous dégageons difficilement. en plus d’une heure en creusant avec notre pellepioche sous les pneus ! Puis je survole quelques trous trop rapidement et le capot se soulève et nous cache l’horizon. La voiture a subi quelques dommages. Nous mesurons les dégâts : 10

Dépression à fond plat, généralement inondable, où les sols salés limitent la végétation.


les pattes arrières retenant les pots de suspension sont dessoudées et les roues arrières, pas assez retenues, reposent sur les plots de caoutchouc. Nous sommes encore à 25 kilomètres d’El-Goléa : nous devons rouler, la queue basse, à 10 cm du sol ! Nous retournons lentement au point de départ. L’expérience de la piste nous évite un nouvel ensablement. Nous nous dirigeons vers les pères blancs. Le moniteur de soudure, accepte d'exécuter la réparation pour nous. Deux moniteurs, style instituteurs, nous donnent un coup de main et sympathisent avec nous. Ils sont de « Copainville11» et nous racontent cette belle aventure. La réparation faite, nous

11

Copainville est un centre d’hébergement ouvrier créé par l’Abbé Honnet à Troyes dans les années 50.


soupons avec eux. Ils nous emmènent chez un de leurs amis, nomade, qui a bénéficié d’une micro réalisation du Secours Catholique et qui nous reçoit après avoir séparé sa grande tente en deux d’une tenture afin de préserver l’intimité de sa fille aînée et de sa femme Fatima, un de ces deux prénoms féminins qui sont à la fois chrétiens et musulmans. Nous sommes assis sur un tapis de haute laine et sa plus petite fille, Zora, vient se blottir dans mes bras. Celle de douze ans, Botum, assure le service : couscous au sable, dans une cuvette à fleurs roses où Mohammed, c’est son prénom, découpe à la main de la viande et la lance dans les trous que font nos cuillères dans la semoule de couscous. Puis il nous offre des rognons. Enfin c’est le rite du thé, en trois services. Le


thé est versé d’une théière dans l’autre et goûté. Le sucre en gros morceaux, de plusieurs centaines de grammes, est cassé avec un joli marteau réservé à cet usage. Puis, pour bien prouver combien notre visite lui fait plaisir, il ajoute de la menthe afin que le thé soit bien parfumé. Enfin, nous le quittons. Mercredi 6 mars 1963, El-Goléa - Fort Miribel. Nous reprenons la piste de la sebkha car nous la connaissons bien, du moins les premiers vingt-cinq kilomètres, et rejoignons la piste des camions à 33 kilomètres d’El-Goléa. C’est à cet embranchement que nous nous apercevons que la piste que nous venons de prendre est administrativement fermée ! Nous sommes passés quand même avec seulement deux séances de


désensablage. Un bon vent d’est s’est levé et des tonnes de sable défilent sous nos yeux passant d’un erg à l’autre. Les dunes sont magnifiques mais le sable crisse et rentre partout. Au kilomètre 57 la voiture s’affaisse : la soudure de droite a craqué ! Nous savons qu’à Fort Miribel stationnent des troupes du génie mais c’est encore loin, à 80 kilomètres environ. Miraculeusement une Jeep des Travaux Publics s’arrête puis un Command Car venant de fort Miribel. Un mécano doit leur arriver ce soir : nous devons tâcher d’atteindre le Fort ! En mâchant du sable, les yeux pleins de larmes (dû au sable, pas à la tristesse), nous réparons au fil de fer. En fait les pots vont se coincer et supporter la voiture. Tout doucement, en seconde,


nous atteignons enfin en cinq heures Fort Miribel vers 17 : 30. C’est un adjudant-chef qui commande le génie et un minuscule groupe de légionnaires qui monte la garde. Ils sont sympathiques. Mais le mécano s’avère impuissant et peu coopératif. L’adjudant-chef nous offre une « chambre », sans porte ni fenêtre et son brûleur à gaz dans leur cuisine. Patrick prépare enfin un tapioca des familles pour deux jours au moins. Nous essayons en vain de remettre le pot à sa place. Nous passons une nuit assez fraîche mais bonne. Jeudi 7 mars 1963, le minuscule Fort Miribel surplombe l’oued Hassaba où se trouvent trois puits dont un seul est utilisable. Nous avons vu, la veille, des


chameaux venir boire et repartir aussitôt. À un ou deux kilomètres se trouve un petit cimetière où reposent les restes de quelques soldats et civils européens. C’est déjà le plateau du Tademaït. La nuit, dans l’oued où campent les employés des Travaux Publics, un Européen et quatre Algériens, il gèle bien au-dessous de zéro car nous retrouvons des bassines d’eau gelée. Après le café, le mécano nous informe qu’il doit partir à El-Goléa sans délivrer les conseils qu’il nous avait promis. Son aide, un musulman, nous regarde avec compassion. Nous montons la 2CV sur un pont et, après avoir enfin réussi à remettre le pot en place à l’aide d’un cric, il vient souder les pattes dont l’une


est arrachée et l’autre se déchire. Il amène les bouteilles de gaz et, pendant deux heures, va plaquer des baguettes de soudure sans véritablement souder. Les réparations commencent, il a du courage mais nous aussi car il fait tellement froid ! C’est terrible. Emmitouflés de trois pulls, couverts d’un anorak et gantés, nous gelons car la bise est mauvaise. J’ai la prudence d’insister pour mettre du fil de fer de gros calibre autour des attaches soudées. Nous prenons congé et partons vers 13 : 00 après avoir fait cuire nos patates. Arrivés à Tabaloulet, nous sommes vraiment sur le plateau du Tademaït. Nous trouvons un puits et un reste de campement du génie. Le pot est dessoudé et ne tient qu’avec du fil de


fer. Des cailloux posés sur une croûte assez résistante de sable forme la piste qui s’effrite en donnant des mares de sable quand plusieurs véhicules sont passés. Et toujours ce sable qui s’infiltre partout, dedans, dessus et dessous. À l’infini c’est un horizon tout plat. C’est très monotone et, même sous le soleil, il fait très frais. À 199 kilomètres de Fort Miribel, nous distinguons, se dirigeant vers l’Ouest, la piste d’In-Belbel. Il paraît que, très souvent, les gens s’y égarent en la prenant au lieu de celle d’In Salah. À mon avis, il faut être bien imprudent et ne pas repérer les balises et faire cette erreur qui, le plus souvent, se termine par un cadavre desséché.


À 250 kilomètres de Fort Miribel, nous apercevons au loin une forme noire : on croirait un camion. Mais à trois kilomètres de la piste nous ne trouvons qu’une maison en ruine. Nous ne croiserons des camions qu’au km 380. Le soleil descend vite et nous devons mettre les phares. Ici « piste », veut dire « pistes » car, sur plusieurs kilomètres de large, les traces des camions ont formé une vaste autoroute et, seule, la piste balisée est vraiment impraticable ! Nous souhaiterions ne pas dormir dans ce paysage glacial du Tademaït. Soudain, à gauche, des feux clignotent : serait-ce une voiture en panne ? Nous quittons les bords extérieurs de la piste et filons droit dessus. Il y a là trois camions dont les chauffeurs ne voulaient que nous saluer ! Mais


ensuite, c’est impossible de retrouver la piste ! Nous ne sommes pourtant qu’à deux kilomètres du bord du plateau mais nous devons le parcourir entre des roches énormes. Patrick marche devant pour ouvrir la voie dans la nuit noire Ce calvaire interminable dure jusqu’au lever de la lune et alors la descente d’Aïn-el-Hadjadj devient magnifique. En bas, une piste à gauche mène au Bordj12. Cependant il offre encore un bâtiment abandonné sans toiture, une source et un abreuvoir digne de la Haute-Savoie avec ses trois palmiers autour et un décor étonnant.

12

Citadelle militaire au temps des régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli.


Nous campons dans les courants d’air avec les étoiles au plafond. Pour lire l’épisode 2


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