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2 Voyages à Terre Sainte - Dédale

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A t e l i e r

d ’ é c r i t u r e l ’ U P T S

d e

animé par Jocelyne Vignal

Voyages à Terre Sainte 2 - Dédale ou Marcher dans les pas des premiers habitants de Terre Sainte

Dimanche 7 avril 2013, à Terre Sainte


Couverture : Henri Matisse, La chute d’Icare, 1943.


SOMMAIRE Auteurs Dominique Escande

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Marie Héry

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Robert Jeannard

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Cristine Marrec

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Jocelyne Vignal

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Marie-Christine Wolfrom

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Participantes, textes non communiqués Marie-José Ah-Voun Pauline Ah-Voun

Annexes

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ANNEXES Textes Pascal Quignard : Marcher

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Paul Auster : Écrire

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Aimé Césaire : Calendrier lagunaire

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Robert Walser : Plus loin

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Informations Rappel du mythe de Dédale et Icare

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Conférence de Rachel Cardenas sur Terre Sainte

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Une autre façon de marcher et de regarder, magazine

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Psychologies Iconographie Dédale et Icare : tableaux de peintres

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Dominique Escande La marche et Dédale… 1/Tout d’abord visiter les venelles du village et collecter les détails qui retiennent notre attention. Revenir et proposer un texte avec il ou elle marche, habite... en écho, ou pas avec l’histoire passée de Terre Sainte. La promenade s’étire jusqu’à Terre Sainte, attirée, elle ne sait pourquoi, dans ces ruelles qui grimpent, faisant dos à la mer qui pousse ses soupirs à chaque pas qu’elle fait. Elle se laisse peu à peu prendre, hypnotisée par ce lancinant et profond ressac, tout proche. Une impression de « déjà-vu » peut être, des murmures très anciens qui lui soufflent des litanies magiques mais qu’elle ne sait déchiffrer. Il lui semble même qu’elle marche dans une minuscule Venise, sur une croûte terreuse et bétonnée qui cache des rigoles souterraines descendant toutes vers l’eau-mer. Des évacuations en tous genres, tuyaux rouillés, tordus, percés, en plomb, en plastique descendent des toits, crèvent les murs lépreux, s’enfoncent dans le sol, alimentant tout un réseau occulte qu’elle entend chuchoter sous ses pieds. Les plâtres des murs fondent, habités par une multitude de colonies de fourmis noires. Les fenêtres, réduites le plus souvent à deux carreaux, mais protégées par de solides barreaux, ne laissent entrer que peu de lumière mais reflètent complaisamment le ciel indifférent. Le sol gris est marqué de cicatrices profondes, bouleversantes, comme scarifié, tavelé par les traces des pieds qui l’ont creusé, et les lichens enkystés là depuis longtemps. Elle marche entre ces murs qui ressemblent à des blocs primitifs, du granit peut être, délimitant un dédale séculaire. Ces parois stoppent et cassent la lumière verticale en mille morceaux d’ombres grises, tandis que le vent s’engouffre et soulève soudain les voiles d’une véranda ouverte. Le chemin la mène enfin devant une petite case badigeonnée de safran, aux poutres bleuies, et où un bouquet vif de fleurs- flammes, d’un rouge-sang superbe s’étire, à l’ombre de la cour lilliputienne, vers le ciel immense.

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Dominique Escande

Une pause qui n’a pu se faire… « Je voulais m’arrêter, ça m’emporta au loin »…

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La plage était brulante, le sable noir absorbait les rayons du soleil et il devenait impossible de rester là sans bruler effectivement. Déjà elle sentait sa peau rougir. Elle décida de rejoindre au plus vite l’océan. En trois bonds elle fut dans l’eau ! Les vagues rafraîchissaient ses pieds meurtris par le feu minéral. Elle passa facilement la barre des sept rouleaux, pour nager plus confortablement à quelques cent mètres de la rive, en soufflant profondément , heureuse de s’étendre dans l’élément liquide sans aucune contrainte, apaisée, sereine, le regard sur la ligne d’horizon, avec seulement le bruit des vagues en fond sonore, et les cris joyeux des enfants sur le bord. Elle nagea ainsi un long moment, sans penser à rien, juste poisson dans la fluidité naturelle de l’eau. Elle entreprit enfin, un peu saoule de tant d’espace, de revenir vers la plage, rassasiée d’eau et de fraîcheur. La mer entretemps avait viré de marée, elle descendait à présent. S’il fut facile de passer les quatre premières vagues, il s’avéra beaucoup plus angoissant de franchir les trois dernières. Elles devenaient lourdes, chargées de sable noir, menaçantes, cinglant ses jambes, son ventre, tirant son corps vers les profondeurs glauques. Des courants contraires scindaient l’épaisseur de l’eau, l’entraînant toujours en arrière ; son regard se rayait, agressé par le sel et le sable, son souffle s’altérait, ses bras devenaient de plomb. Elle s’affolait, se maudissait; elle serrait pourtant les dents qui crissaient, le sable s’insinuant partout, l’alourdissant à chaque brasse davantage. Elle luttait maintenant comme une forcenée, contre cette sixième vague qui chaque fois la repoussait en arrière. Mais pourquoi personne ne voyait ce qui lui arrivait ? Quand enfin elle parvint à rejoindre la plage poussée contre toute attente par la septième vague compatissante, ce fut au prix d’un effort qui lui sembla surhumain, elle ne voyait plus


Dominique Escande rien, n’entendait plus rien, la bouche pleine de sable, les yeux brulés par le sel, elle resta affalée sur la grève, épuisée, rendue, sans plus aucune énergie, vidée, le bénéfice de sa baignade anéanti. La mer l’avait pourtant renvoyée à la terre, elle n’était pas poisson.

Cire cri ric, récit, écrit, riche, chéri, crie, crise, cerise, craie, sire, croie, cité…. Que n’ai-je été Sire ! Sire du beau royaume de Grèce ! Ah, Ric, comme j’en ai rêvé ! J’aurais été riche et chéri, on aurait écrit les récits de mes exploits formidables que des poètes très beaux auraient criés sur tous les toits bleus de mes cités hellènes. J’aurais offert à Ariane plutôt que du fil de la craie qui l’aurait menée sans peine hors du labyrinthe. Et j’aurais pour elle collé les plumes bien plus solidement au dos du jeune Icare, car son cri m’obsède encore… Mais la Grèce est en crise, et il faudrait, je crois, bien plus que de la cire pour qu’elle croisse à nouveau.

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Marie Héry La vieille elle habite là elle rêve là elle pleure là elle mourra là. elle vit là depuis-----depuis toujours, sa mère vivait là, sa grand-mère avant elle aussi et encore, encore avant ,il y avait une aïeule. elle marche là dans ces venelles étroites et ombrées elle va de son pas ralenti elle vient de là-bas elle rentre et referme portes et volets. elle ne gêne personne elle est si silencieuse. elle écoute le temps qui passe elle habite avec ses morts elle ne s'ennuie jamais . elle rêve beaucoup

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Marie Héry elle a le temps elle pense aux anciens elle vit à côté de la vie. elle n'est pas triste 12

elle aime raconter elle raconte volontiers autrefois elle dit qu'elle aussi elle chantait, elle dansait elle a été jeune elle a été amoureuse elle a eu des enfants elle a eu des bonheurs. elle a maintenant des souvenirs elle les mâche à longueur de journée elle les déguste à longueur de nuit. elle vit de peu elle vit de rien elle est tranquille. elle habite là elle mourra là.


Marie Héry

Je voulais m'arrêter L'étape du jour prévue est de 30km. Comme c'est le 6ième jour sur le chemin, nous savons qu'il faut partir tôt, d'autant plus que ce matin le ciel est chagrin. Après les quelques emplettes quotidiennes (pain, fromage, fruits), nous partons sur le sentier large et plat. Nous cheminons d'un bon pas. Malgré le temps menaçant, nous pausons dans un champ , moins d'une demi-heure car déjà nous sentons quelques gouttes. Nous repartons gaillardement, la pluie est encore « farine »et bien rafraîchissante. Vers 15h nous voyons un gîte. Ce n'est pas celui que nous avons réservé, mais je veux m'arrêter, il me semble que ce serait plus prudent. Mais non, me répond-on, il ne reste que quelques km, une petite heure seulement. Comme je n'ai pas d'autre argument que ma fatigue, et surtout qu'au gîte réservé, on va nous attendre, nous continuons sous une pluie bien drue maintenant. Ma pèlerine est complètement perméable, je suis transie. Nous arrivons enfin, fourbus et déjà enrhumés. Heureusement l'accueil est fabuleux, nos vêtements à peine quittés aussitôt mis à sécher, le repas roboratif, la nuit apaisante. Et le lendemain, nous sommes prêts à affronter une autre étape---d'autant plus que le ciel est bleu, et que tous les autres randonneurs sont eux aussi « dans » le départ.

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Marie Héry Dédale. Oh lala quel scandale je suis perdue dans ce dédale où sont mes sandales? 14

Il faut que je marche sur les dalles en faisant attention aux inscriptions tribales que je râle et finalement je dévale et me retrouve devant les vandales voleurs de sandales j'ai encore quelques balles ah lalale mais j'ai la dalle et j'ai que dalle oh que j'ai male au trou de ---Ariane viens à mon secours je déraille. .


Robert Jeannard

Robert Jeannard

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Il marche. Il observe Il marche. Il observe. Il note. Les passants intrigués le regardent. Il a peur d’être pris pour quelqu’un de l’Administration qui apporte des ennuis. Au bout d’une ruelle fraîche serpentant entre des jardins et de grandes maisons de parpaings en construction, il rebrousse chemin : est-il encore sur une voie publique ? Le regard interrogateur d’un propriétaire vaut sens interdit. Les petites maisons créoles et leurs jardins s’enchevêtrent. Douceur. Un jean sèche sur un fil. Un poteau distribue autour de lui l’accès au téléphone, à internet peut-être. À la recherche d’une autre venelle, il s’engage dans l’impasse Coupama, un nom malbar probablement. Ce n’est pas une venelle, même les camions de déménagement peuvent y passer, mais au bout des impasses, le piéton trouve souvent une issue. Un escalier, une venelle fraîche, et le revoilà dans la rue du départ.


Robert Jeannard

Il voulait s’arrêter Il voulait s’arrêter, après tant de voyages. Pas rentrer dans son pays natal, non, mais trouver un pays d’accueil qui lui rappelle tous les pays qu’il avait habités, des pays du Sud, bien sûr, des pays chauds, comme 16

disait son père qui imaginait l’équateur comme le pire endroit de la terre. La forêt équatoriale fut pourtant sa première destination. Il fut surpris d’y trouver une certaine fraîcheur et déçu de ne pas y voir les singes se balancer sur des lianes à la manière de Tarzan. Il noua des amitiés ; pensa un moment y rester, se dégoûta des conditions de travail et, au hasard d’une affectation administrative, se retrouva encore sous l’équateur mais à 1700 mètres d’altitude. « C’est dans la deuxième ville du pays », lui avait dit au téléphone la secrétaire du Ministère, et il s’était imaginé dans un immeuble à côté d’un feu rouge. La deuxième ville du pays s’était révélée un bourg endormi, avec une seule route goudronnée devant la Préfecture. Il y était resté neuf ans. Neuf années heureuses. Et puis, ce fut un pays sahélien avec son hospitalité et ses vents de sable, puis de nouveau la verdure équatoriale, et la retraite, qu’il choisit de passer dans le pays qu’il avait le plus aimé, un pays chaud au bord de la mer, pas trop loin de la mère-patrie mais assez loin pour l’oublier au quotidien. Et voilà que dans cette retraite précoce, ça le reprenait, l’envie de partir, de trouver mieux, de trouver autre.


Robert Jeannard

Pelote de fil La pelote de fil se dévide. Que dit-elle ? Elle redit, jusqu’à la lie, le lit du temps, les tôles des toits, les piles de la jetée, la toile des flots, le poids des ans, la loi qui pilote cette île.

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Cristine Marrec

Elle est cette minuscule fourmi… Elle est cette minuscule fourmi sur la fente du mur Elle est dans l’éclat de soleil, reflet du cadran de la montre volée Elle n’est qu’une poursuite sur la scène grise de la pierre Elle n’est qu’une ride humide du temps, perdue dans le bêton armé de l’exil

Elle s’arrête dans la venelle Elle s’arrête là où les nacos l’emprisonnent Elle s’arrête là où les tabourets en plastique s’empilent derrière la grille dentelée Elle s’arrête là où une licorne lui fait signe dans l’ombre de l’oblique

Elle entend le chat qui miaule Elle entend la mer qui bruit en vagues Elle entend le chant triste d’une femme abandonnée : yaka, yaka, yaka Elle entend le rire des enfants en écho

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Cristine Marrec

20 Alors, elle voit les fenêtres grillagées sur le mur blanc Elle voit le bras qui sort d’un mur Elle voit la main coupée au sol Elle voit la licorne qui fonce vers elle et la transperce de sa corne

Elle erre ici depuis des siècles Elle erre à la recherche de sa place Elle erre dans ces ruelles, la nuit, le jour Elle erre en hurlant à cette minuscule fourmi de s’enfuir loin des éclats du soleil meurtrier Elle erre dans la fente labyrinthique du temps.


Cristine Marrec

« Je voulais m’arrête ça m’emporta plus loin » Robert Walser. ( 25’) Elle voulait s’arrêter, ça l’emporta plus loin. Comme d’habitude, elle ne s’était pas tenue à sa décision. Elle le savait, et feignait d’être surprise. C’était la faute des autres, des circonstances, du destin, quoi ! Facile et déculpabilisant en diable ! Et les arguments d’affleurer, ou plutôt d’aboyer en meute dans sa tête. Prête à mordre qui l’aurait arrêtée dans son discours. Pour argumenter, elle était forte, elle aurait dû être avocate, encore un désir inassouvi, un rêve non abouti… Or donc, elle voulait s’arrêter, ça l’emporta plus loin. Et de radoter : n’était-elle pas une nomade, cette peau brune, cette faculté de deviner l’autre, ce nom étrange, sang tzigane ? La génétique, maintenant ! Vraiment, elle n’avait peur de rien dans l’art de la récupération. S’arrêter ! Quelle idée ! Se fixer, être en ordre, construire un p’tit nid ! Pouah ! Elle ? Jamais ! Accepter ce confort bourgeois, ces murs étouffants de souvenirs, de cris et de murmures. Devoir chaque jour ranger les objets à leur place, nettoyer les traces des autres, souffler sur la poussière du temps , Jamais ! S’installer dans l’habitude, dans les conversations connues dans les rites… rien que d’y penser, la nausée lui venait et avec elle, l’envie de voguer sur les flots. Elle avait le mal de mer, mais refuser de l’admettre. Partir c’était en bateau, seuls les flots pouvaient lui apporter les rêves de fuite qui jouxtaient son désir de se fixer. Elle avait dû dans une autre vie être tortue d’eau, évidemment ! Car, s’arrêter signifiait mourir, l’ordre, l’assouvissement du désir, et ça, jamais ! Comment avait-elle pu imaginer vouloir un instant une telle fin ?

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Cristine Marrec Elle était là, sur le cargo, au milieu des containers. Elle était verte, plus rien dans l’estomac et toujours ces hoquets. Elle rêvait de pirates qui arrêteraient sa course et l’emmèneraient captive dans le désert : des cailloux, du sable, un sol stable…

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L’horizon ondulait. La migraine, vision trouble, le plus loin zigzaguait. La mer n’était plus bleue, on approchait des côtes, le plastique voguait sur les nappes de pétrole, une tortue d’eau le ventre à l’air agonisait. Le paradis avait besoin d’un bon coup de balai, le lointain n’était plus exotique. Une larme de rage coula sur son visage « je voulais m’arrêter… » soupira-t-elle.

Ciel de crête Quand je serai ciel ce crête Décrète le cil lisse Je me ferai discrète Car il deviendra elle Si icel me trouve traitre Je lui chanterai un lied Sur le deck du teck Qui parlera de terre Qui vous parle de rite ? Quand je serai ciel de crête Décrète le cil lisse Plus personne ne sera bête El l’œil sera à la fête !


Jocelyne Vignal

Hier Elle passe Elle habite la terre sans horizon Aujourd’hui Poser ses pas dans la venelle grise Sentir la fraîcheur d’un fouillis de fougères et d’orchidées Hier Elle habite les déchirures de sa peau Aujourd’hui Sourire au philodendron qui caresse le mur Hier Elle habite la douleur des brûlures Aujourd’hui Frémir aux fleurs vermillon qui éclatent dans la verdure Respirer l’ombre dense d’un arbre inconnu audessus d’un toit de tôle Hier Elle habite les cris du contremaître Aujourd’hui Vivre tendresse et marmaille, rires dans cette minuscule maison rose au fronton de bardeaux Elle, elle voudrait s’allonger sur un lit sous une varangue bienveillante Elle veut du repos, des demains doux comme des peaux d’enfant Elle ferme les yeux Je la veille

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Jocelyne Vignal

« Je voulais m’arrêter ça m’emporta plus loin »

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Je voulais m’arrêter sur une terre nourricière. Trop de champs dévastés, trop de récoltes confisquées. Et le brahmane qui soupèse le nombre de jours pendant lesquels il va patienter avant que nous n’échangions notre cadette aux côtes trop saillantes contre un sac de riz. Le recruteur nous a parlé de cette île où j’aurai un bon travail, une pièce où dormir et l’eau dans la cour. Alors j’ai essuyé les pleurs de mon mari, j’ai pris la main de la cadette, mes trois saris, et sur le bateau je suis montée, droite, sans me retourner. Le recruteur avait dit : Là-bas sur cette île, dans notre même océan, vous aurez tout : les temples pour Shiva, les conques de Vishnou. Ta fille sera dans une famille de planteur, elle aura un lit et le respect. Comme moi ma fille porte des pierres trop lourdes, le port se construit sous les sifflements d’un fouet qui lacère nos corps. Nous sommes six dans la chambre étroite et sans fenêtre, dans la cour l’eau est saumâtre, Shiva et Vishnou ne m’écoutent pas. Trop longtemps j’ai dit à ma fille Ne pleure pas, regarde le soleil, ton père et tes frères le voient aussi ; écoute la vague ton père et tes frères l’entendent aussi Jamais d’argent Le voisin ivre trop souvent La peur m’emporta plus loin J’ai pris la main de ma fille A la nuit nous nous sommes enfouies dans le ventre d’un navire.


Jocelyne Vignal

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Quand je serais plume Quand je serais plume, je m’envolerais avec toi Icare, émule des oiseaux, des huppes et des mules rêveuses. Le soir nous glisserions au-dessus des meules dorées, le paysan ému rougirait de tant de bonheur. Je te dirais Ne monte plus, la cire est félonne, sa mue est la liquéfaction Demain, sur la toile, on écrira As-tu vu l’élu ? l’enfant qui vole, l’enfant qui épouse le vent.


Marie-Christine Wolfrom

Elle marche Elle marche depuis le port de la Rivière d’Abord Elle marche jusqu’à Terre Sainte Elle marche pour rejoindre le dédale de ruelles Elle marche vers son repos Elle marche lentement, avant le repos elle va préparer le repas et laver les enfants Elle marche allée des vagues entre les murs étroits et les cases des autres Elle marche, elle s’arrête devant la peinture écaillée qui dessine la grande ile aux cotes déchiquetées Elle marche à côté d’un chien qui n’a que l’énergie de la regarder passer ; Elle marche et ne voit personne, chacun est dans sa case asteure Elle marche entre les odeurs et les sons des pilons et des marmites épicées Elle marche à côté de jardins en friche et de petits bijoux en fleurs, à côté d’une parcelle de rochers, lave qui se suffit Elle marche jusqu’à sa case, demain il faudra changer les bardeaux laminés Elle marche jusqu’au temps du repos dans ce labyrinthe paisible

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Marie-Christine Wolfrom

« Elle voulait s’arrêter, ça l’emportait plus loin. »

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Elle avait cru qu’après avoir marché si souvent du port à Terre Sainte elle s’arrêterait de marcher. Elle pensait qu’elle pourrait profiter des ruelles étroites et de l’allée de banians qui borde l’océan. Elle avait réparé sa case, changé les bardeaux, repeint la façade en jaune et bleu. Elle avait gratté son jardin et y avait replanté du manioc et des cerises à côtes. Elle était prête maintenant à rester ici tranquille, en vivant de petits échanges avec ses voisins. Elle voulait s’arrêter, ça l’emporta plus loin. Elle était allée comme chaque jour en bas de la ruelle pour une partie de mah-jong sous les banians. Et puis elle était partie vers le port et s’était assise face à la jetée. Impossible de retourner à Terre Sainte. Quand sa tête le décida ses pieds refusèrent net et partirent en direction des hauts. Ces hauts qu’elle avait toujours vus de loin et qui lui semblaient un vert paradis. Tandis qu’elle marchait hors de son labyrinthe paisible, l’air pénétrait à l’intérieur de sa tête et l’emportait enfin plus loin.

Labyrinthe Quand je serai là-haut à Grand Coude, dans le labyrinthe de thé, je verrai l’empreinte du labeur qui éreinte les reins de la sainte de Terre Sainte. Avec son teint éteint elle laboure de ses mains la terre sainte du labyrinthe. Elle trime sans rien boire ni voir, même les lendemains de bals rituels. Quand changera-t-elle de labyrinthe ?


Annexes Textes Marcher Elle marchait sans fin mais marcher ne « trompait pas sa douleur ». Marcher n’effaçait pas la douleur. Marcher ne console pas. Marcher fait penser. Chaque pas argumente. Chaque genou qui se soulève…..amène une question qui s’ouvre, elle aussi dans l’intérieur de la tête. Marcher fraie quelque chose dans le temps, fore quelque chose dans temps. Pascal Quignard, Les Solidarités mystérieuses.

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Annexes

Écrire

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Pour faire ce que tu fais, il te faut marcher. Marcher, c'est ce qui attire les mots à toi, ce qui te permet d'entendre les rythmes des mots à mesure que tu les écris dans ta tête. Un pied en avant, puis l'autre, le double battement de tambour de ton cœur. Deux yeux, deux oreilles, deux bras, deux jambes, deux pieds. Ceci, puis cela. Cela, puis ceci. Écrire commence dans le corps, c'est la musique du corps, et même si les mots ont un sens, s'ils peuvent parfois en avoir un, c'est dans la musique des mots que commence ce sens. Tu t'assieds à ton bureau pour noter les mots, mais dans ta tête tu es encore en train de marcher, toujours en train de marcher, et ce que tu entends, c'est le rythme de ton cœur, le battement de ton cœur. Mandelstam : «Je me demande combien de paires de sandales Dante a usées en travaillant sur la "Commedia". » Paul Auster, Chronique d’hiver in L'écriture comme forme intérieure de danse ACTES SUD, 2013 pour la traduction française.


Annexes

Calendrier lagunaire J’habite une blessure sacrée j’habite des ancêtres imaginaires j’habite un vouloir obscur j’habite un long silence j’habite une soif irrémédiable j’habite un voyage de mille ans j’habite une guerre de trois cent ans j’habite un culte désaffecté entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité j’habite du basalte non une coulée mais de la lave le mascaret qui remonte la valleuse à toute allure et brûle toutes les mosquées je m’accommode de mon mieux de cet avatar d’une version du paradis absurdement ratée -c’est bien pire qu’un enferj’habite de temps en temps une de mes plaies chaque minute je change d’appartement et toute paix m’effraie tourbillon de feu ascidie comme nulle autre pour poussières de mondes égarés ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets j’habite donc une vaste pensée mais le plus souvent je préfère me confiner dans la plus petite de mes idées

31


Annexes

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ou bien j’habite une formule magique les seuls premiers mots tout le reste étant oublié j’habite l’embâcle j’habite la débâcle j’habite le pan d’un grand désastre j’habite souvent le pis le plus sec du piton le plus efflanqué-la louve de ces nuagesj’habite l’auréole des cétacés j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine de l’arganier le plus désolé à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte bathyale ou abyssale j’habite le trou des poulpes je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe frères n’insistez pas vrac de varech m’accrochant en cuscute ou me déployant en porona c’est tout un et que le flot roule et que ventouse le soleil et que flagelle le vent ronde bosse de mon néant la pression atmosphérique ou plutôt l’historique agrandit démesurément mes maux même si elle rend somptueux certains de mes mots. Aimé CÉSAIRE, in Moi laminaire (1982)


Annexes

Plus loin Je voulais m'arrêter, ça m'emporta plus loin, le long des arbres noirs, et sous ces arbres noirs je voulais m'arrêter, ça m'emporta plus loin, le long de prairies vertes, au bord des prairies vertes je voulais juste m'arrêter, ça m'emporta plus loin, vers de pauvres masures, près d'une des masures , je voudrais m'arrêter, regarder sa misère et la lente fumée qui monte, je voudrais m'arrêter là, longtemps. Je le dis, me mis à rire, le vert des prés se mit à rire, la fumée qui montait, fumignon, souriait, ça m'emporta plus loin. Robert Walser, poètes suisse germanophone, in Poèmes(1898). Éditions Zoé, 2008, pour la traduction française.

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Annexes

Informations Rappel du mythe de Dédale et Icare Bref compte rendu d’une conférence de Rachel Cardenas sur Terre Sainte 34 Une autre façon de marcher et de regarder, article trouvé dans le magazine Psychologies.

Iconographie Sur Google, tapez Dédale et Icare et Chute d’Icare, vous trouverez beaucoup de tableaux dont le très célèbre Breughel l’ancien où Icare, contrairement à la légende, tombe dans l’indifférence générale, et de lumineux Matisse.


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