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Carnets africains1 Blouzard A6

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En fait, nous attendrons vingt deux heures trente minutes au total ! C’est bon. Nous avons admiré le sable, le soleil, les pierres. Puis trouvé des « fleurs », de petits animaux et bien d’autres choses. Vers 21:00 le vent se lève d’un seul coup. Il est fort et rentre partout: ça single à cause du sable. Patrick a trouvé refuge sous la 2CV et va y passer la nuit. Auparavant, nous réparons les pneus, faisons tout ce qu’il y a à faire mais, ensuite, nous n’avons même plus le goût d’écrire.


Vendredi 15 mars 1963 À 7:10, las d’attendre en vain, nous partons. Auparavant, nous avons bâti entre les deux panneaux du BRGM un magnifique redjem avec des bidons d’huile, deux bouteilles de bière, une boîte d’eau, des cailloux, bien sûr, puis avec des fleurs du désert et des espèces de courges sauvages au goût de Nivaquine ! Je laisse une lettre pour Monsieur Rey aux bons soins d’un chauffeur complaisant afin d’expliquer la situation et nous faire parvenir nos effets à Agadez, chez le Représentant Shell, par exemple. Et c’est le départ, plein poids, sauf les habits ! 105 litres d’essence au départ, plus que 85 à 90 litres maintenant, restent aussi 40 litres d’eau, etc. Au loin nous voyons la « Montagne Noire ». Nous traversons assez facilement des passages sableux entre des rochers mais il nous faut prendre des risques, sinon c’est l’ensablement assuré.


Borne indiquant: Piste du Hoggar et la distance pour In Guezzam et pour Agadès

Lors d’un passage plus difficile, nous restons coincés. Pose des grilles: elles s’enfoncent. Il nous faut lever la voiture avec le cric, d’abord à droite, puis à gauche. Le cric s’enfonce dans le sable, se déplace. Il faut mettre des cailloux, glisser la grille. Le vent de sable qui menaçait s’est levé et nous cingle le visage. Il fait mal. Les yeux pleurent. La voiture fait vingt centimètres et s’enfonce à nouveau. Nous creusons


devant la voiture, légèrement, et faisons une véritable chaussée romaine – heureusement il y a des cailloux – large, car la voiture dérape. Les grilles, des coups d’épaule et d’embrayage. Ouf ! Notre plus bel ensablement: une heure et quart.

Jean Michel à la corvée de réparation des chambres à air

Nous traversons le petit bordj de Laouni: quatre pièces encloses et ensablées. Le vent de sable diminue mais nous ne pouvons toujours pas prendre de photos.


Et enfin, cinq kilomètres après Laouni, une bâche prenant appui sur une camionnette Volkswagen: ce sont nos Anglais, les Frost, « Four continents safari ». Après l’Europe, c’est l’Afrique mais ça, c’est plus dur… et il est à craindre que ce soit « The last continent » !


Ils nous accueillent à bras ouverts. Madame Frost fait des patates et nous, nous donnons une boîte de corned-beef. Le vent de sable est tombé. Il fait presque frais: 33°C. On relaxe. On discute. Puis on prend le thé avec la théière en argent. Ces Anglais sont bien trop chargés. Leur VW est bien aménagée, petite cuisine, évier, lit-canapé. C’est confortable avec les chaises-fauteuils, la table, etc. mais c’est tuant, avec une femme qui ne conduit pas, au Sahara ! Quand il est ensablé – et il est toujours ensablé – il doit creuser des


tranchées, y placer des toiles roulées en boudin (spéciales de l’Armée … anglaise) et rouler. Et toujours pas l’ombre d’un embrayage qu’il attend après avoir fait passer des lettres par des camions de passage. La température fraîchissant, nous les quittons vers 16:30 et roulons en pleine forme – c’est sans doute le thé – sans histoires. Nous traversons une plaine extraordinaire, du sable tout uni – avec quelques passages de fech-fech, attention ! – sans une ride ou une dune pendant plus de trente kilomètres. Un caillou de temps en temps, une balise ensablée mais nous roulons, dégonflés au maximum, 700 à 800 g de pression. Comment ferons nos Anglais ? une tranchée de trente kilomètres ? La nuit tombe, nous roulons toujours. Celui qui ne conduit pas éclaire la « route » avec le phare à main, les redjems qui balisent bien ici la route. De nuit, nous avons plus de courage pour gonfler, dégonfler,


pousser ; nous avons la forme, c’est le principal. La cuvette ensablée avant In-Guezzam que je craignais tant est traversée par un passage pavé: c’est du gâteau ! In-Guezzam de nuit: de très beaux arbres, deux pompes Shell avec les réservoirs ouverts. Soudain je vois deux yeux verts: je saute sur la carabine et Patrick sur le phare. Tout disparaît. Puis des formes: ce sont des Musulmans, en fait des Haoussas du Niger qui vont chercher du travail à… Tamanrasset. Ils sont venus à chameau et attendent un problématique camion. Le bordj est grand: une vaste cour avec un puits moderne au centre. Il a été évacué depuis peu par la wilaya 7, après l’évacuation des Français bien sûr, qui sont maintenant à Tin Zaouaten, grand bien leur fasse. Nous préparons le repas sur un vrai foyer, dans la cuisine et couchons dans la « Chambre à coucher » indiquée « betalnoum » en arabe. Les quatre Haoussas assistent à tout, même à notre


décrassage. L’un des quatre, un jeune que nous avions d’abord pris pour une femme, a un comportement bizarre mais prend le thé et des toasts avec nous. Vraiment, du point de vue de la nourriture, nous nous soignons bien ; peut-être est-ce le secret de notre forme !


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HaoussaÂ


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Samedi 16 mars 1963 Après le petit-déjeuner, nous partons vers 8:45. Km 42 769. Nous commençons par devoir grimper de véritables dunes ; nous n’en croyons pas nos yeux ! Toute la journée, nous jouerons sur les pneus basse-pression pour nous en sortir. Nous passons la balise-frontière « Algérie – Territoires du Sud et Territoire du Niger - AOF ». Photos.


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Troupeau de dromadaires et chamelon tétant sa mère

Bientôt, après cinquante kilomètres, la végétation commence. Il y a des touffes d’herbe et des arbustes, des chameaux en liberté. Tous ces animaux sont libres et pas de gardiens en vue. Il paraît que leurs propriétaires les retrouvent à la trace: je ne vous dis pas le sport !


À In-Abangarit, il y a un nombre énorme de chameaux, au jugé peut-être 4 à 500. Des Touaregs, épée au côté, magnifiques sur leur selle décorée, regardent leurs esclaves tirer de l’eau avec des cris aigus et sauvages d’un puits profond. Une Touareg, Zeïna, lave son linge et nous sourit.


Point d'eau pour abreuver les chameaux et les hommes


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Il vide la guerba sortie du puits pour abreuver les chameauxÂ


Lessive au point d’eau


Le terrain redevient sans végétation mais le sol ressemble à une terre fraîchement labourée: c’est curieux. Environ cent kilomètres après In-Abangarit, s’étale à droite de la route un village aux maisons de boue séchée: Teg Teguidda n’Tessoum. Un grand puits se trouve devant l’entrée du village et toutes les filles viennent chercher de l’eau, des filles non voilées, avec des corsages et des tissus colorés, qui savent rire: enfin, c’est l’Afrique Noire. Un évolué nous fait visiter les salines car l’eau est très salée et le commerce du sel avec les nomades est la grande ressource. L’eau s’évapore, d’abord dans de grands bassins, puis dans des plus petits et ensuite on dépose le sel humide sur un lit de sable pour obtenir un bon sel. Nous quittons à regret ce village mais nous avons déjà beaucoup de retard. La nuit arrive vite: atteindrons-nous Fagoschia ? Voici une lumière sur la gauche. Mais le kilométrage indique que ce n’est pas


encore là. Quelques kilomètres plus loin, la piste passe dans un oued et de l’autre côté de l’oued, il y a comme un mur de 70 centimètres. Nous serions-nous trompés ? Le phare directionnel que nous avons installé ne nous permet pas de le savoir. Nous retournons parmi un petit bois d’épineux jusque vers la lumière. Elle scintille et disparaît parfois ; elle semble encore assez loin. Nous ne savons quelle décision prendre et nous nous décidons de camper quand nous entendons des voix: ce sont des Touaregs qui campent à quelques kilomètres et qui nous rejoignent. Ils nous offrent du lait de chamelle et nous proposent de camper avec eux. Ils nous guident à travers la brousse jusqu’à leur campement. Un feu, des chameaux baraqués dans lesquels je me heurte, des enfants nus malgré le froid vif du soir, une femme jolie avec de grands anneaux dans les oreilles qui donne la tétée à son petit tout en remuant une mixture sur le feu. Ils nous en offrent: c’est peut-être du manioc avec du lait de chamelle. Le vieux puis une jolie jeune fille, des jeunes garçons


viennent compléter le cercle. Les filles ont l’air de tenir une place importante: elles ont la parole et font même rire l’assistance. Nous caressons un instant l’espoir de coucher sous la tente mais elle est même trop exiguë pour toute la petite tribu et nous couchons sous notre tente moustiquaire.

Dimanche 17 mars 1963 Km 43 120. Nous laissons en cadeau une boite de petits pois et quittons ces sympathiques Touaregs, ou plutôt Targui, après un petit-déjeuner au lait de chamelle. Photos.


Petits touaregs nus transis de froid et campement


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Nous ne trouvons pas Fagoschia mais nous nous apercevons qu’à quelques mètres, dans l’oued, existe un passage que nous n’avions pas vu dans la nuit. Nous continuons. Le gibier est extraordinaire: les gazelles sont nombreuses et nous narguent. Nous en poursuivons une qui est seule et naturellement nous crevons.


Plus tard, d’autres se présentent mais un peu loin. Enfin, sur la droite, voici une biche et son faon. J’arrête la voiture. Patrick avance. Elle ne bouge pas et n’est qu’à 150 mètres. Il épaule posément et pan ! Elle fait un bond mais semble touchée. Patrick se couche, vise bien et pan: la gazelle tombe Le faon s’échappe à notre arrivée et nous essayons, avec difficultés, d’achever cette bête qui souffre sans doute. C’est dur. Je tire dans la tête et Patrick enfonce son poignard. Elle vit toujours. Alors, pour ne plus la voir souffrir, Patrick l’étrangle jusqu’à ce que son œil soit vitreux et sans vie. C’est écœurant quand on fait ça pour la première fois.


Mais quand Patrick qui se révèle un maître en la matière, la dépèce, nous découvrons alors tous les bons beefsteaks que nous pourrons en tirer, et le moral remonte. Nous camouflons la viande dans des cornets puis un grand linge, cachons la peau, et poursuivons notre route. Le fusil est mis sous le siège dans sa « cache ». Et enfin c’est Agadès que l’on découvre. Une pancarte: « Douane » « Gendarmerie » « Cercle ». Devant le bureau des Douanes nous faisons un tour: le préposé somnole. Il


n’y a évidemment pas de circulation automobile, ni de goudron sur les rues mal dessinées et nous décidons de partir. C’est alors, ce qu’il attendait, qu’il se redresse et nous invective. C’est à nous de nous déranger, pas à lui de nous faire signe. Enfin, un véritable abruti ! Son Chef fait preuve de plus de discernement mais n’est pas moins ridicule car plein de suffisance. « Et de plus, vous avez une arme ! », dit-il. Mais d’où le tient-il ? Je découvre alors que le fusil a glissé et pend par la portière entrouverte ! Horreur ! Je dois montrer des tas de papiers et Patrick commence à déballer la voiture pour une inspection générale. Puis, tout d’un coup, il nous dit que ça suffit comme ça ; nous pouvons partir. Ouf ! En ville, une pancarte « Night-Club ». Puis devant l’hôtel, car il y a un hôtel tenu par un Européen, voici deux originaux avec un chapeau style cow-boy, débarquant d’une Taunus décapotable immatriculée DK. Nous leur demandons ce que nous


pourrions bien faire avec notre gazelle. Ce sont des Allemands et, à l’hôtel où nous prenons une bière, le patron me propose de manger rapidement la viande qui peut se conserver assez longtemps Je peux changer un billet de cinquante francs mais pas plus et nous allons casser la croûte avec les Allemands qui campent tout près d’ici dans une VW camionnette dont ils viennent de trouver un acquéreur car ils n’ont plus d’argent. Leur compagnon respectif les a abandonnés et, dans leur solitude, ils se sont retrouvés ! Nous écrivons, réparons une crevaison, discutons, faisons un peu de lessive et de cuisine: du riz à la gazelle, c’est délicieux ! Et, après nous être rafraîchis, nous allons, sans trop y croire, au «Night-Club ». Eh bien ma foi, c’est très sympathique ! Des filles grandes, trop grandes, assez jolies, le feu au corps, dansent dans un décor verdoyant. La musique est belle mais, bien sûr, je n’ose pas danser car tout le monde danse très bien et il n’y a pas assez de couples pour que je puisse passer


inaperçu. Des négresses en boubou, parfois avec un gosse dans le dos, font des pas rythmés au son de musique moderne, et parfois antillaise. C’est très bon et pas cher: 300 francs cfa pour trois grandes limonades et une grande bière (ce sont les Allemands qui paient). Au retour, le moral est au beau car, enfin, il y a des filles pas mal et vraiment femmes ! Nous couchons dans la VW.

Lundi 18 mars 1963 Km 43 288. Agadez Tanout. Nous utilisons tout notre argent, excepté 20 francs, pour l’essence, en timbres-poste, cartes postales et pain. Nous partons avant les Allemands qui nous rattrapent alors que nous réparons une crevaison. Mais nous les retrouvons plus tard, ensablés, puis victimes d’un bris des attaches des ressorts à lames. Ils réparent avec du filin d’acier.


La route est terrible: sable, cailloux, mauvais passages. Nous crevons et cassons notre cric. Puis nous crevons deux pneus à la fois ; ce sont les passagers d’un camion qui veulent bien nous servir de cric ! Et cent mètres plus loin, c’est de nouveau une crevaison. Écœurés, nous nous couchons sur le bord de la route après le rituel beef de gazelle. Pendant la nuit, vers 23:00, les Allemands passent. Ils continuent sans nous.


Mardi 19 mars 1963

Troupeau de bovidés

Aidés par une personne de passage, nous pouvons repartir et arrivons vers 10:00 à Tanout après de nouvelles crevaisons dont l’une due au bord des grilles de désensablement qui sont mal conçues. Nous retrouvons les Allemands sous leur voiture où l’un d’eux, Walter, essaie de mettre de nouvelles brides.


Nous assistons au passage des gens qui vont au marché: nous sommes émerveillés par leur tenue, cavaliers comme piétons.

Cavaliers se rendant au marché de Tanout

J’accompagne Walter auprès du Commandant du Cercle, homme jeune et de bonne volonté mais qui ne peut faire grand-chose pour nous car il n’y a rien dans le village. Nous trouvons seulement des ferrailles à béton utilisées ici pour fixer les toitures en zinc. Un géomètre très sympathique, qui vit au campement administratif, nous reçoit, nous prête ses


outils et nous paie à dîner sur une nappe. Au menu, vin, lapin et gazelle bien sûr: un vrai régal. Notre géomètre doit descendre à Zinder afin d’y chercher un appareil de visée et remonter le soir même. Walter l’accompagnera. Pendant ce temps nous réparons une crevaison, essayons sans succès (heureusement) de démonter un joint de cardan, prenons une douche d’eau rougeâtre, du moins Patrick car pour moi il n’y a plus d’eau dans le bidon, faisons la lessive, écrivons, écoutons de la musique et regardons et photographions les fillettes à la sortie de l’école. Patrick subit un interrogatoire par un flic pénible et je dois, quant à moi, répondre de la peau de la gazelle à un garde-champêtre ! Nous préparons des pâtes et de la gazelle et, après un bon cacao chaud, nous nous couchons dans le village, presque sur la place publique. Très sympathiquement deux jeunes garçons nous tiennent


compagnie. Ils parlent le français, appris chez les Pères Blancs de Zinder, et leur père, dans sa belle djellaba, est un ancien combattant ne parlant que l’haoussa.

Mercredi 20 mars 1963 Tanout Zinder Nigeria Nous quittons Tanout assez tôt alors que Walter fait une réparation de fortune car à Zinder il n’a trouvé que des attaches de Land Rover. Nous avons sur gonflé nos pneus et, à part une crevaison, tout va bien, la voiture tenant un peu moins bien la route (AV1500 – AR1800 g). Notre cric a rendu l’âme à force d’être graissé au sable. Nous crevons, heureusement, à 200 mètres d’un camion de Travaux Publics. Nous sommes doublés par les trois Land Rover de jeunes touristes américains que nous apercevons depuis Agadez: l’un dansait ridiculement le twist avec une belle Nigérienne. Arrivés à Zinder, il nous faut changer un croisillon du joint de cardan qui nous ennuie presque depuis In-Guezzam et qui


marche à grand renfort de graisse depuis Tanout. Nous aidons mais c’est un ouvrier aidé d’un aide qui changent en moins d’une heure pour faire ce travail délicat: changer le croisillon. Nous changeons avec peine quelque argent à la Banque Centrale afin de les payer: 120 francs pour la main d’œuvre, c’est vraiment bon marché. Un jeune géologue nous propose de nous doucher dans sa chambre d’hôtel, nous devons vraiment avoir une drôle d’allure, et nous retrouvons alors Walter et Conny. Après une douche merveilleuse (mais j’aurai toujours des traces de graisse jusqu’à Fort Lamy) nous payons une tournée générale et partons, vers 19:00, en direction de Kano. Nous faisons un brin de route avec les Allemands qui se rendent à Niamey avant d’aller à Lomé et bifurquons à gauche, vers la frontière. La Douane et la Police nigérienne. Un vieil ancien combattant. Nous les passons sans encombre.


Au Nigeria, c’est un peu plus long mais les gens, bien que très décontractés – ils nous reçoivent couchés ! – sont sympathiques. Que de recommandations avant de nous laisser continuer la piste mais enfin nous continuons. À gauche ! Nous trouvons un petit coin tranquille, sous un arbre. Nous devons renoncer à manger de la gazelle: elle sent vraiment trop et nous devons jeter ce qu’il en reste !


Jeudi 21 mars 1963Â


Femmes au puits au nord de Kano

Nous avions campé juste au début de la route goudronnée qui mène à Kano. Nous arrivons dans cette ville par une belle puis magnifique route. Kano avec sa banlieue fait deux millions d’habitants ; c’est dire son importance. Des stocks d’arachide en sacs s’entassent en pyramides gigantesques avant de s’embarquer sur des wagons. Les gens non seulement paraissent riches mais le sont !


Sacs d’arachides ensuite entassés en pyramides caractéristiques du Nord Nigéria


La ville moderne est assez jolie. Il y a de beaux bâtiments dont la poste centrale que je photographie.

La poste moderne

L’écriture arabe sert à transcrire le haoussa qui semble être la langue officielle du pays ; elle est utilisée sur les monuments de la ville. Nous rendons visite à l’ « Immigration Officer » où nous perdons beaucoup de temps mais sans être inquiété outre mesure. La vieille ville indigène est assez


pittoresque ; c’est surtout la Grande Mosquée qui est remarquable mais, comme toujours, ce sont d’abord les habitants qui sont l’objet de notre curiosité. Les hommes, le petit bonnet brodé sur la tête et leur grande djellaba sont très caractéristiques et certaines jeunes filles modernes ne sont pas mal quoique leurs traits ne soient guère agréables, du moins à mon goût !


Notable déambulant avec un grand boubou et maisons caractéristiques à Kano

Nous ne coucherons pas à Kano. Après un tour de ville, un passage à la Poste, nous nous faisons expliquer les modalités du trafic des francs CFA avec le Niger. Nous changeons par deux fois de l’argent, en nous faisant un peu escroquer puis nous filons en direction de Potiskum ou, du moins, ce que nous croyons être la bonne route.


Les villages défilent, larges, aérés, avec des puits très profonds et bien construits. Les


femmes et les filles aux puits sont assez familières. J’écrase par mégarde une calebasse servant à tirer de l’eau: ce sont des discussions, des rires, des grimaces sans que personne ne se comprenne. La fille dont j’ai écrasé la calebasse est très coquette et je trouve la solution en lui offrant un bracelet qu’elle ajoute avec joie à sa collection. Nous partons au milieu des rires de tout le village accouru.

Mais, quand la nuit tombe, et que nous devons demander notre route à deux policiers qui ne parlent pas l’anglais, nous devons admettre que nous ne sommes pas


sur la bonne route mais sur celle de Nguru et Gashua bien trop au Nord. Ne comprenant rien, ne voulant ni retourner à Kano ni aller à Nguru nous nous dirigeons au jugé vers le sud, vers Hadejia. Dans un village nous crevons et les gens nous font signe de ne pas continuer. Nous retournons sur nos pas et apprenons d’un camionneur qui baragouine l’anglais que la route est inondée: il faut absolument aller à Nguru. Après, il ne sait pas. Personne ne sait. La route est en général très mauvaise, tellement que nous la perdons et nous nous retrouvons en pleine brousse, retombons sur des traces, passons dans des villages endormis où personne ne parle l’anglais, un groupe de trente hommes et femmes s’enfuit même à notre approche ! Puis, comme ça, nous débouchons sur une route goudronnée, une nouvelle route à peine ouverte à la circulation ! Un camion passe qui dit aller à Gashua. Nous le suivons et couchons à l’intérieur d’un parking pour camions.


Vendredi 22 mars 1963 Après Gashua la route redevient une piste jusqu’à Damaturu. Où nous retrouvons enfin la route que nous aurions dû prendre au départ de Kano. Mais avant Damaturu ce ne sont que traversées de villages, beaux, propres, souvent très vastes où les gens nous regardent avec sympathie, villages avec un livre d’or que l’on nous demande de signer, commerçants à cheval nous interpellant, et tout à l’avenant.


Belle maison particulière


Le voyage est rapide jusqu’à Maiduguri. La ville nous fait une impression formidable comme dans la partie avant Damaturu: défilé de gens sortant d’un conte de fées, tous mieux habillés les uns que les autres. Il faut dire que nous sommes Vendredi, le jour de la grande prière musulmane. La sortie de la Mosquée est un enchantement. Les étudiants sont en robe blanche et en bonnets vert ou rouge. Nous achetons un journal du cru.


Nous passons par l’Émirat de Dikwa mais la frontière avec l’ancien Cameroun Britannique qui, ici, a fait le choix du Nigeria plutôt que du Cameroun réunifié, n’est pas perceptible. Le passage de la frontière avec la République Fédérale du Cameroun se fait à Fotokol.

Les policiers camerounais ne sont guère intéressés par nos visas mais réclament plutôt 100 francs « pour la commune ». Nous couchons sous notre toile moustiquaire, tout près de Fotokol en nous contentant d’un ananas.


Samedi 23 mars 1963 Nous suivons une route en remblai qui passe au milieu des marécages jusqu’à Fort-Foureau. C’est le paradis des oiseaux aquatiques.

Lac Tchad Envol d'aigrettes

Les villages sont beaucoup plus pauvres et plus sales qu’au Nigeria. Fort-Foureau est une toute petite ville sans intérêt. Le Commissaire spécial se trouve être un Européen: il nous explique que le statut de la route Maiduguri Fort-Lamy est spécial car il est vital pour joindre les deux pays et


a été financée par les Européens. Il nous invite à boire une bière chez lui tout en nous racontant sa vie. Il nous offre un bon gratuit pour payer le bac pour Fort-Lamy qui coûte tout de même 1000 francs.

Le bac

Nous prenons quelques photos de femmes en profitant de la cohabitation sur le bac toujours très favorable à ce genre d’exercice !


Une surprise en arrivant: le policier de service me fait ôter le poignard que je porte d’une façon un peu visible à la ceinture: une révolution de palais vient de se produire ! Nous nous rendons sans tarder chez notre contact, un ami du mari de Claudine Cochran, Monsieur Palazzo, qui est Conseiller auprès de la Présidence. Le Gouvernement est installé dans de vieilles cases, un peu miteuses. Le Président Tombalbaye, après avoir découvert un complot soutenu par l’Arabie Saoudite, vient de mettre cinq Ministres en prison et


M. Palazzo a quelques soucis, oh si peu ! Sa maison ressemble à une maison de France: elle est très jolie avec un beau jardin et une piscine. Monsieur Pierre Eustache, son aide, nous reçoit mais nous le jugeons, sous nos critères, peu coopératif. Quant à Monsieur Lavigne, un ami de Claudine, c’est un vrai bouledogue ! Enfin Michel Richy, Sergent à l’Armée de l’Air, ne peut ni nous loger, ni nous proposer un repas avec lui. À peine pouvons-nous prendre une douche dans sa chambre. Nous trouvons refuge chez les Sœurs de Chagoua qui nous permettent de coucher dans leur jardin. Elles nous offrent gentiment une menthe glacée. Nous nous reposons pendant la sieste puis nous allons réveiller Monsieur Béobide, Directeur de la Banque Centrale, également connu par Claudine Cochran, qui nous offre un « Tonic » et propose de nous prêter une villa de la Banque pendant notre séjour. Il nous y conduit et va chercher le boy affecté à la villa car c’est lui qui a la clé ; il nous préparera les


lits. C’est inespéré et bienvenu: dormir dans des chambres climatisées, avoir des douches, une cuisine, une salle de réception et de grands jardins ! Le garage est occupé par les aides d’un publiciste de Bangui qui y logent provisoirement ; ils ont également un grand confort, douches, cuisine commune. Le soir nous sommes attirés par de la musique: c’est un bal dans lequel nous pénétrons. Mais les filles refusent absolument de danser avec nous, qui sommes les seuls Européens. Nous nous rattrapons en faisant des photos et en enregistrant de la musique africaine sur notre magnétophone !


Dimanche 24 mars 1963 N’ayant pu, par manque de temps, aller rendre visite aux sœurs pour les remercier de leur invitation maintenant inutile, nous le faisons et, au retour, passons rendre


visite à l’Évêque du lieu pour parler du pays. Il est d’origine lyonnaise, très ouvert, très simple en tout, vêtements, bureau, voiture, une vieille 2CV et même dans ses manières. Il connaît bien le pays et est heureux de nous faire partager ses connaissances. Il est aussi trop tard pour aller à la messe ! Pour lui, le problème du Tchad est avant tout religieux. Il y a une importante poussée de l’Islam, favorisé par une ancienne arabisation ; en effet de nombreuses tribus sont venues d’Arabie en traversant la mer Rouge et ont poussé vers l’Ouest avec leurs chameaux en se métissant progressivement et en créant un arabe dialectal dit « tchadien ». Il faut noter l’importance du protestantisme implanté vingt ans avant le catholicisme: les Missionnaires catholiques ne sont là que depuis 1947 ! En plus la Mission composée principalement de Français a dû faire face à des frictions avec le Vatican car le Tchad se trouve dans un groupe de pays dont s’occupent traditionnellement les Italiens à savoir le Soudan, la Libye et


l’Arabie Saoudite. Ces rivalités expliquent l’introduction tardive du catholicisme au Tchad. Ce manque d’homogénéité religieuse risque, à l’avenir, d’être préjudiciable à la stabilité politique et sociale du pays. Nous allons tout de même à la messe du soir, en plein air, où Européens et Africains sont intimement mêlés. La messe est vivante et le sermon bien suivi.

Lundi 25 mars 1963 Le Sergent Richy dont nous avons fait un ami nous aide à prendre contact avec un garage où nous faisons réparer les bras de suspension avant de notre voiture mis à rude épreuve sur les pistes. Nous passons la journée au garage. Puis nous repassons voir les Palazzo. Monsieur est toujours préoccupé par la crise politique et nous invite à l’apéritif chez lui ce soir.


Nous y sommes reçus par son épouse qui a vécu dix ans à la Martinique et qui est charmante. On voit sur ses enfants qu’elle doit avoir un peu de sang noir. Patrick est heureux de bavarder avec elle sur leur petit « pays » ! Quant à Monsieur Palazzo, il nous donne des renseignements du plus haut intérêt sur la révolution de palais qui a eu lieu et sur l’implication de l’Arabie. Leur jardin surplombe le fleuve Chari et ils ont installés des lits indigènes en bois dehors avec, en plus, matelas et moustiquaire. Ils peuvent ainsi passer agréablement la nuit ici. Nous sommes désolés de devoir refuser de partager leur dîner mais nous avons invité nous-mêmes notre ami Richy qui n’a pas le droit de nous inviter lui-même au mess de sa base. Quelle armée formaliste ! Nous cuisons une boîte de cannelloni arrosée d’une bouteille de Bordeaux apportée par Richy. La température du soir est agréable. Nous finissons par un


drink au « Charivari » et fixons le départ dès la réparation finie.

Mardi 26 mars 1963 Levés à six heures. L’horaire du garage est de 6:00 à 13:00. Jusqu’à 11:00 nous avançons de notre mieux la réparation: bras démonté, redressé, renforcé. À cette heure-là, je vais à la poste: nous ne pourrons toucher le mandat attendu avant demain. L’après-midi la sieste est obligatoire. Le boy de Pierre Eustache nous apporte enfin du courrier de France avec des nouvelles. Patrick est tout heureux d’avoir emporté « par mégarde » une serviette de Madame Palazzo – l’a-t-il fait exprès ! - et nous « devons » retourner chez eux. Son mari étant invité ce soir à un bridge – y parlera-t-on des Affaires de la République ? – elle regrette de ne pouvoir nous retenir à souper mais nous acceptons avec empressement un whisky ! Monsieur Palazzo arrive d’ailleurs et nous annonce,


en avant-première, que l’Assemblée sera dissoute ce soir. En avance sur l’actualité ! Ce soir, nous bouclons nos bagages et allons faire un tour en ville indigène. Nous mangeons de la viande déjà cuite que l’on vend très bon marché le long de la route. Nous faisons vraiment connaissance avec ces marchés africains, éclairés avec des lampes à pétrole et dégageant de fortes odeurs. Une dernière nuit dans notre palace climatisé.

Mercredi 27 mars 1963 Nous réussissons ce matin à sortir de Fort Lamy. Mais à 110 kms de la capitale, alors que nous roulons à 80 km/h sur une magnifique piste, un choc énorme, les portes s’ouvrent, une de mes sandales est éjectée, nous sommes passés sur un trou profond: une canalisation en ciment qui traverse la route s’est effondrée et la route s’est éboulée dedans.


La situation est grave: le bras de suspension réparé hier est faussé de nouveau … et combien plus ! Nous essayons de rouler: ça marche mais le pneu s’use à vue d’œil. La conclusion: il faut rentrer à Fort Lamy et réparer de nouveau. Le pneu fait un bruit qui nous affole même à 20 km/h et quand enfin nous arrivons, le garage est fermé. Nous trouvons du courrier à la villa que nous avions quittée et le boy trouve tout-à-fait normal que nous en reprenions possession. Pendant la nuit, Patrick est bien malade: il vomit et transpire abondamment.

Jeudi 28 mars 1963 Patrick n’en finit pas de vomir. Nous prenons de la quinine tous les jours mais ce ne peut être déjà une crise de paludisme. Nous allons au garage. Le personnel s’amuse de nous voir revenir avec la même panne et nous accueille avec gentillesse. Et


je me remets à faire la même chose avec l’aide d’un jeune Européen de 15 ans environ, mené à la dure par son père, le chef d’atelier. Pendant ce temps Patrick dort dans la voiture et ne se réveille que pour aller vomir. La réparation terminée, les mécanos nous l’offrent bien qu’ils aient dû changer le bras pour un mettre un d’occasion. Pour Patrick je peux enfin l’emmener à la Polyclinique où un médecin l’accueille aimablement et détecte un empoisonnement alimentaire. Il faut qu’il prenne quelques pilules et lui faire trois piqûres, la première de suite et les deux autres en chemin. Nous pouvons rentrer rassurés mais ce ne sera que demain que nous pourrons partir car il est trop tard maintenant.

Vendredi 29 mars 1963 Avant de quitter Fort Lamy nous passons chez Pierre Eustache, qui n’est pas là, pour


qu’il fasse suivre notre courrier à Nairobi. Nous laissons des instructions et vérifions si nous avons du courrier en Poste Restante avant de faire le plein d’essence. Ce n’est qu’à midi que nous prenons la route pour Fort Archambault. Le mécanicien, au vu de nos déboires, nous a conseillé de changer notre itinéraire et de passer par Bongor. Nous devrions en profiter pour voir les Bananas, une tribu où les gens vivent nus comme des vers. C’est une bonne idée et nous ne le regretterons pas.


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Femme banana entièrement nue avant Bongor

Cependant il est trop tard pour atteindre Bongor ce soir. Puisqu’il fait encore chaud nous allons faire quelques brasses dans le Chari tout proche de la route puis nous trouvons un petit coin délicieux, frais et sans moustiques pour passer la nuit.


Samedi 30 mars 1963 À 7:00 c’est moi qui réveille Patrick avec un café chaud. Nous plions bagages et voyons déjà nos premiers Bananas. Les hommes que je veux photographier de face, d’un coup de leur index, repoussent leur verge digne d’un mulet (de cheval dirait-on aux Arts et Métiers) entre leurs jambes, mais sans se vexer, et marchent les jambes serrées jusqu’à ce que je les laisse en paix ! Et, avec notre chance habituelle, nous arrivons un jour de marché: c’est une débauche de nudité et de pittoresque. Pat et moi sommes acceptés très vite, une petite jeune-fille nue qui a bu un peu trop semble-t-il nous servant de cible particulière.


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Curiosité

2CV bien entourée


Nu mais avec pipe


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Notre « guide » un peu saoule


Après le marché nous arrivons à Guidari où l’Européen qui dirige l’usine n°8 de la Cotonfran, une usine d’égrenage de coton, nous la fait visiter. Il a vécu durant quatorze ans ici et, bien que blasé, il nous fait une intéressante description de son travail. Une machine sépare les graines de coton d’avec la fleur qui est le coton proprement dit. Les graines qui contiennent de l’huile servent à alimenter la chaudière ce qui rend l’entreprise autonome. Quant au coton, il est cardé grossièrement et on en fait des balles très compressées. C’est tout simple. Cet Européen nous confirme que les habitants de la brousse vivent bien, ce qui est en effet notre impression.


Paniers attendant l’acheteur de l’usine


Camions de l’usine Cotonfran

Usine de la Cotonfran: égreneuse


Continuant notre route je vois un magnifique faucon que j’abats du premier coup de carabine. Nous faisons une halte près d’une Mission Baptiste à Koumra d’où est originaire le Président Tombalbaye qui est protestant. L’infirmerie de la Mission veut bien faire la seconde piqûre pour Patrick. Nous campons peu après. Le faucon, bien qu’un peu dur, est délicieux Mais que de plumes !


Dimanche 31 mars 1963 Nous traversons Fort Archambault. Nous marchandons des statuettes avec deux jolies sœurs vraiment charmantes et malignes avec qui nous prenons plaisir à bavarder. Elles parlent d’ailleurs très bien le français. Mais elles sont commerçantes et musulmanes avant tout. Dommage ! Il nous est impossible de conter fleurette. Sans pouvoir imaginer un instant que je passerai huit ans dans cette ville, devenue Sarh, de 1974 à 1982. Une petite rivière, la Moyenne Sido, marque la frontière entre le Tchad et la Centrafrique. Nous en profitons pour prendre un bain. Nous réparons nos crevaisons avec l’aide d’un camionneur grec qui gonfle nos chambres à air avec de l’air provenant d’une de ses bougies du moteur de son camion. Nous le retrouverons plus tard. Nous bifurquons alors sur Batangafo puis Bossangoa.


Coton prêt à être ramassé à Boyombé près de Bossangoa


Les petites pistes sont infectes mais remplies de centaines de lapins. Le soir, quand ils sont éblouis par les phares, je les tire à bout portant: encore de la viande fraîche !

Lundi 1​er​ avril 1963 En nous réveillant nous nous apercevons que nous sommes à cinquante mètres d’un village que nous n’avions pas soupçonné. Un jeune homme, ancien militaire à Bouar, vient nous aider à réparer trois nouvelles crevaisons. C’est un garçon bien et je le prends en photo. Nous traversons de jolis petits villages sur une route en état moyen avec des passages franchement mauvais. Nous sommes en quête d’un couteau et en trouvons un, magnifique, pour 55 FCFA plus un paquet de « troupes » (cigarettes militaires). Et tout le monde est content ! Un peu avant Bossangoa la route devient magnifique, un ruban de latérite rouge jusqu’à Bangui. Nous traversons trop vite


ces jolis villages ; rien ne vaut ces balades en brousse ! À Bossembélé nous admirons une église catholique très récente, d’un style un peu hollandais, mais qui cadre bien avec le paysage. C’est une petite ville agréable. Nous faisons un petit crochet par les célèbres chutes de Boali en prenant une route à gauche, non indiquée, mais qui est bonne. Une centrale électrique couplée à une filature utilise la force de la chute sans nuire à sa beauté. Un village est installé avec de belles villas pour les Européens et de belles maisons en dur pour les contremaîtres. Une nuée de gosses nous entoure pour essayer de nous soutirer un pourboire et nous n’arrivons pas à nous en débarrasser. Les chutes vues du haut offrent un spectacle typique d’Afrique tropicale avec les forêts qui les entourent: c’est un dénivelé de 51 mètres. Bien que nous soyons avertis qu’un pont est cassé, nous essayons quand même de descendre au pied des chutes en voiture.


Nous arrivons à passer le pont avec une marge de sécurité de 5 cm sans incident. Nous nous installons alors sur place pour la nuit en mangeant les restes délicieux de notre faucon et en faisant une fricassée avec les trois quarts du lapin.

Lundi 1​er​ avril 1963 Nous nous levons tôt car les moustiques nous ont empêchés de dormir et nous repassons le pont pour visiter la Centrale. Nous y trouvons trois turbines Francis qui seront bientôt portées à quatre puis cinq. Actuellement seuls deux peuvent fonctionner en même temps car la conduite forcée de deux mètres de diamètre est juste suffisante. Une seconde identique est en construction. Les chutes vues du bas sont aussi très jolies mais la végétation est trop dense. Nous en profitons pour faire notre toilette puis nous visitons l’usine de filature et tissage. C’est la première fois que je vois ça (mais ce ne sera pas la dernière). Des ouvriers s’affairent à ouvrir les balles de la


COTONAF, d’autres fabriquent des navettes et des « fromages » avec les fils étirés et encollés tandis que d’autres encore tissent divers tissus. L’usine est complétée par du blanchiment et de la teinture. C’est intéressant. Le paysage est toujours très beau, les gens un peu moins spontanés mais les « doudous » sont sympas, jolies et surtout fort bien mises. Bangui la coquette est une ville merveilleuse, perdue dans la verdure avec de l’autre côté de l’Oubangui les rives boisées du Congo belge. Les rapides de l’Oubangui ont conditionné l’implantation de la ville à cet endroit où la navigation devient impossible.


La cathédrale

Nous courrons les banques qui vont fermer, nous nous baignons, faisons un tour de pirogue en la prenant au passage et en la relâchant bien plus loin. L’appétit aiguisé, nous cuisons le reste du lapin puis nous rencontrons M. Bouet, un Lyonnais (sa 203 est immatriculée 69) qui travaille au Trésor et essayons en vain de voir M. Roustan. Nous achetons de l’essence, des cartes, de l’huile pour la carabine, des rustines: nos occupations nécessaires..


Bords de l’Oubangui


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Bangui: sur l'Oubangui, village de pêcheurs dans une île

Nous rejoignons M. Bouet au Club du Kasaï où il nous paie une bière. Les conversations entre Européens un peu fêtards sont sans grand intérêt mais chacun convient que le pays est beau. Nous discutons avec un Adjudant lyonnais dont la femme tient le bar du Club, un type très bien, ancien de Beaux-Arts. Finalement nous dormirons dans le bar du Club après avoir mangé nos habituels flocons d’avoine.

Bangui: la rive du Congo ex-belge avec des feux de brousse


Mardi 2 avril 1963 Au réveil nous constatons un pneu crevé et nous réparons. Il est alors trop tard pour voir M. Roustan qui est déjà parti à Mbaïki. Km 46 992. Nous partons en oubliant le magnétophone de Patrick et, à 15 km de Bangui, nous admirons les petites doudous si joies et si sympathiques qui répondent à tous nos signes en souriant. Les coiffures de certaines filles avec des nattes dressées sur la tête les font ressembler au satellite russe Spoutnik. Plus loin à 11:10 au km 47 025, nous voyons quatre vaillants guerriers, sans doute déguisés puis de belles sauvageonnes en pagne de raphia, leurs jolis seins entourés de deux colliers.


Nous postons nos cartes postales à Damara. Jusqu’à 50 km de Fort Sibut, la route est très bonne mais ensuite il y a des trous où nous crevons et un peu de « tôle ondulée », ce phénomène sans doute engendré par le passage des camions et leurs vibrations mais qui est mortel pour le petit véhicule qui passe ensuite à vitesse réduite. À la sortie de Fort Sibut nous sommes pris dans une tornade, nous roulons sans rien voir puis nous sommes contraints à l’arrêt, les bougies sont noyées. Nous écrivons notre journal, coincés dans la voiture. Le moteur redémarre seul après les bourrasques. Hourrah ! La route est meilleure après la pluie, l’eau qui remplit les trous atténue les chocs et la tôle


ondulée, toujours faible, s’écrase sous les roues. Cependant la nuit tombe vite sous un ciel couvert traversé d’éclairs gigantesques. En arrivant à Bambari un grand panneau où est inscrit « Mission N. D. des Victoires ». Un jardin, deux Pères sous la véranda, l’un gros costaud, l’autre maigre. Nous nous présentons mais à peine avons-nous sorti notre carton contenant nos victuailles que l’un d’eux a mis la soupe sur le feu et ouvert une boîte de cassoulet. Nous discutons longuement de l’élevage et de la mouche tsé-tsé, admirons un énorme tam-tam creusé dans la masse d’un tronc d’arbre par une toute petite fente: quel travail ! Puis nous allons coucher dans un vrai lit, sans moustiques.

Mercredi 3 avril 1963 Levés pas trop tôt et d’ailleurs l’heure réelle est encore en retard sur l’heure locale officielle qui est celle de Paris. Nous prenons une douche, réparons des crevaisons et colmatons un des pneus les


plus abîmés par un nouvel emplâtre Tip-Top. L’aile droite doit être maintenue avec du fil de fer. Et enfin le départ. 9:45 km 47 416 La route est toujours agréable, pas trop mauvaise. On s’arrête pour manger un mango. Et pendant ce temps qui arrive derrière nous dans son MAN Diesel ? Le Grec que nous avions rencontré lors de notre entrée en RCA. Nous prenons rendez-vous. Et 15 km avant Alindao il nous attend avec un repas froid: Whisky et soda, saumon du Danemark, cassoulet (encore !), mangues. Il a eu des revers de fortune en Grèce après avoir amassé un bon magot en Afrique et revient se refaire de nouveau: il repart à zéro ou presque. Son transport d’huile de palmes lui a rapporté 5000 FCFA par fût et il en transportait cinquante au Tchad à une huilerie. Nous le précédons sur la suite de la route mais il nous double de nouveau alors que nous filmons et enregistrons une cérémonie d’excision chez quelques filles dans le village de Tagbali. Ce sont pourtant des catholiques, d’ethnie Yacpa. Une jeune-fille veut bien chanter au micro


mais malheureusement le magnétophone se dérègle encore et rien ne prend.


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