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Éditorial

L’ÉLU est mort.Vive L’ÉLU ! ÉLU, subst. masc. Être humain qui est l’objet, de la part de quelqu’un, d’une préférence dictée par l’amour, l’affection, l’amitié. Heureux élu, l’élu de mon cœur.

Rédacteur en chef

Rédacteurs

Coordination

Verneuil

Léandre Abdul-Fatâ

Johann Weiss

Aristote Artem Bjertum

Relecture

Asinus

Cosaster

Graphisme

Antoine Croz

Zaran

Pierre-Dominique Croz Isham

Si un ayant-droit à quelque matériel contenu dans ce magazine désire

Claude Nougarou

voir cet emprunt retiré, il peut nous

Verneuil

le faire savoir à l’adresse indiquée. La diffusion du matériel en question cessera de manière diligente, suite à une telle requête. Commentaires à

red a cl el u mag @ h u shmai l .me L’ÉLU

NUMÉRO 5

JUIN 2012


sommaire Éditorial

Verneuill

2

Au pays des garçons nus

Cosaster

4

Inoubliable Andros (publicité détournée)

Verneuill

14

Entretien avec Noël

Cosaster

15

Léandre Abdul-Fatâ

25

Deux garçons. Deux hommes.

Verneuil

31

L’album du petit page

Bjertum

36

Le consentement ou l’éloge du viol

Verneuil

38

Note de lecture / Tableaux noirs

Aristote

39

L’enfance d’un pédéraste

Antoine Croz

40

Deux garçons. Deux incestes. Deux justices.

Verneuil

43

Les films Azov

Artem

44

Gide, Montherlant, Peyrefitte

Pierre-Dominique Croz

45

Orage (nouvelle)

Isham

52

Chevalier Bayard

Claude Nougarou

56

Cliché coup de cœur

Isham

66

BD détournée

Verneuil

67

Paidérastie, tradition et (post)modernité

2e partie

3


Au pays des garçons nus par Cosaster

L

mouvement naturiste se définit lui-même comme « une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par la pratique de la nudité en commun, ayant pour but de favoriser le respect de soi-même, le respect des autres et de l’environnement » (définition donnée par la Fédération naturiste internationale depuis ). Sa naissance remonte à la fin du XIXe siècle en Allemagne. Aujourd’hui, le naturisme est essentiellement un loisir pratiqué par des vacanciers lors des beaux jours de printemps, d’été et d’automne dans différentes structures spécialisées — plages, campings, clubs, villages de vacances, etc. Il constitue pour l’œil de l’amoureux des garçons un véritable paradis, mais peut aussi devenir un enfer si le pédophile oublie de suivre quelques conseils relevant du simple bon sens. E


Histoire du naturisme Le naturisme a fini par devenir pour beaucoup de ses pratiquants un simple loisir : la plupart d’entre eux souhaitent simplement goûter au plaisir de ne pas s’encombrer de vêtements quand les conditions météorologiques ne l’exigent pas. Or il serait difficile de dresser une histoire de la simple nudité, tant celle-ci est inhérente à l’être humain ! Il est plus simple de parler d’habillement ou de pudeur… Toutefois, l’organisation du naturisme tel qu’il existe aujourd’hui, essentiellement en centres de vacances et clubs privés, hérite d’un mouvement basé sur une idéologie qui, elle, a connu une histoire particulière. C’est en France qu’a vu le jour cette idéologie, au milieu du XIXe siècle, sous le nom de « gymnosophie » et la plume du géomètre et anarchiste Élisée Reclus. Celui-ci voyait dans la nudité un moyen de socialisation, dont il vantait les mérites hygiéniques, tant physiquement que psychiquement. Quelques communautés anarchistes mettent ces idées en pratique dès la fin du XIXe. Au début du XXe siècle, ce sont l’Europe centrale et l’Europe de l’Est qui reprennent le flambeau, particulièrement l’Allemagne au sein des mouvements de jeunesse nommés Wandervogels : de jeunes Allemands se réunissent dans la nature pour de grandes expéditions en commun loin des villes et du monde adulte. Beaucoup y pratiquent le naturisme lors des baignades, du sport ou des randonnées, ce qui est audacieux dans une Allemagne alors très prude. En  paraissent les premières publications naturistes illustrées de photographies, et un an plus tard est créé à Lübeck le premier centre naturiste, appelé alors « centre gymnique ». Beaucoup suivent, notamment dans le milieu associatif, et un véritable mouvement commence à s’organiser avec en  l’essor de la Freikörperkultur (« culture du corps libre », et son abréviation célèbre FKK). Il se diffuse alors dans toute l’Europe de l’Est, puis à l’Ouest après la Première Guerre mondiale et enfin outreAtlantique à partir des années . Dès , le naturisme est dans un premier temps fortement réprimé par le régime nazi, qui le considère comme « portant atteinte aux fondements de toute culture digne de ce nom » (Goering). Les Wandervogels sont dissous pour être fondus dans les Jeunesses hitlériennes. Toutefois, avec l’émergence du culte de la beauté physique

Une activité naturiste tendance : « la randonue »

Naturisme d’antan

et sous l’égide d’un fonctionnaire d’état, Hans Surén, le naturisme est finalement toléré à condition qu’il s’inscrive dans le mouvement nazi : culte du corps de l’homme germanique, blanc et aryen à travers le sport et les activités physiques de plein air. Certains terrains sont rendus aux naturistes qui se plient à l’idéologie nazie. En , la Freikörperkultur est à nouveau légalisée. Après la guerre et la chute du régime, de nombreuses associations naturistes voient le jour en Occident, qui rejettent avec force les directions données par le nazisme : les valeurs du culte du corps et de l’exercice physique sont reléguées au second plan, voire totalement supprimées. Les nouvelles valeurs relèvent davantage d’une sensibilité écologique (préservation de la nature, etc.) et s’éloignent des idéologies en faisant peu à peu du naturisme un simple loisir de vacances sans engagement politique. Toutefois, à partir des années , le naturisme prend valeur de contestation culturelle non violente sous les régimes communistes d’Europe de l’Est. Associations et clubs y sont en effet proscrits, assimilés tantôt au nazisme tantôt à la décadence « impérialiste » occidentale. Un naturisme sauvage se développe fortement sur les plages et dans les parcs publics, notamment en RDA où le régime finit par fermer les yeux, trouvant son intérêt à laisser au peuple la possibilité de souffler, de s’offrir de temps à autre à travers cette pratique un sentiment de liberté peu dangereux pour les institutions. En conséquence, le naturisme en Europe de l’Ouest reste cantonné aux lieux prévus à cet effet, la plupart des lois nationales proscrivant plus ou moins fortement la nudité en public, alors qu’à l’Est et au Nord la nudité entre plus durablement dans les mœurs, favorisée également par une culture et des lois moins strictes à son égard — surtout dans les pays scandinaves.

Les naturistes germains et scandinaves, originellement beaucoup plus nombreux que dans les pays latins, ont grandement contribué à l’essor du naturisme à l’Ouest et au Sud : habitués à migrer l’été vers les côtes de l’Atlantique ou de la Méditerranée, plus chaudes et ensoleillées que celles de la mer Baltique, ils ont favorisé la création et la croissance des centres naturistes de France, d’Espagne, d’Italie et même de Turquie ou des Balkans. De fait, encore aujourd’hui, on trouve l’été dans les centres naturistes français et latins une très forte proportion d’Allemands, de Néerlandais, de Hollandais, de Belges et de Polonais. En France, les premières structures spécifiquement naturistes apparaissent dès . Au début du XXe siècle, le naturisme est recommandé par certains médecins comme une forme de thérapie. En , le naturisme est reconnu « d’utilité publique » par Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Sports et à l’organisation des Loisirs. En  est fondé sur la côte landaise le premier centre de vacances naturistes français, le Centre héliomarin de Montalivet — un des plus grands encore en activité, aujourd’hui désigné sous le nom de « CHM Monta » ou simplement « CHM ». Un an plus tard, les fondateurs du CHM, Albert et Christiane Lecocq, créent la Fédération française de naturisme, puis en  la Fédération naturiste internationale. Les années  voient l’ouverture de dizaines de centres et clubs en France, dont Héliomonde, devenu depuis le plus grand centre de la région parisienne. Dans les années  est ouvert Euronat, à  km à peine du CHM-Montalivet, pour faire face à la saturation de la capacité d’accueil de ce dernier. Est également créé sur la côte méditerranéenne le camping René Oltra au Cap d’Agde, suivi dans les années  de la construction du quartier naturiste, véritable petite ville autour d’un port et de plusieurs centres commerciaux. Depuis quelques années se développe une nouvelle activité naturiste appelée « randonue », où des groupes de naturistes se réunissent dans la nature hors des centres ou clubs pour effectuer des randonnées dans le plus simple appareil, voulant renouer ainsi avec les fondements du naturisme du tout début du XXe siècle. Jusqu’à présent, aucun incident majeur n’a été rapporté ni avec la police ni avec les autres randonneurs croisés sur les chemins.


Le naturisme aujourd’hui Bien que la majorité des naturistes vivent cette activité comme un simple loisir de vacances, les fédérations internationales se réclament de valeurs nées en partie à la fin du XIXe siècle, mais profondément modifiées dans les années  après la guerre et le traumatisme du nazisme.

Les populations naturistes

Les organisations naturistes Aujourd’hui, le naturisme est promu et géré par plusieurs organisations nationales et internationales. En France, la Fédération française de naturisme (FFN) se montre très active. Existent en outre l’Organisation naturiste européenne (ONE) et la Fédération naturiste internationale, créée en France dans les années .

Les valeurs du naturisme Les valeurs du naturisme sont essentiellement d’inspirations écologique d’une part, égalitaire d’autre part : respect de la nature et de l’environnement ; respect de l’autre et de soi-même ; égalité de tous (aucun rejet n’est toléré sur des critères physiques ou raciaux) ; gommage des différences sociales (essentiellement visibles à travers l’habillement) ; tolérance et convivialité. De fait, les centres naturistes sont pour la plupart particulièrement bien soignés et entretenus, tant au niveau de l’environnement et de la nature que des logements et des structures communes. Souvent isolés en pleine nature, ces centres sont fermés par des clôtures ne laissant rien voir de l’extérieur, pour se préserver des voyeurs ; les contrôles y sont stricts à l’entrée afin d’éviter les intrus. Rares voire inexistants y sont les actes de vandalisme ou de violence. Un aspect également important est la désexualisation de la nudité. Les centres naturistes qui revendiquent une « ambiance familiale » imposent aux visiteurs et aux habitants de rejeter toute manifestation d’érotisme en public. Dans certains centres toutefois — selon les années, les besoins économiques locaux du secteur touristique et les orientations du pouvoir en place —, il arrive que les organisateurs ferment les yeux sur certains comportements, y compris sur des agissements flirtant avec les limites de la légalité. Le quartier naturiste du Cap d’Agde est ainsi devenu un haut lieu européen de l’échangisme, très couru par les touristes pour cette raison précise. Les soirées y sont très chaudes, y compris dans les rues du quartier et, les années particulièrement libérales, on peut y voir en plein jour des comportements ouvertement érotiques sur certaines sections de la plage.

Les structures naturistes Bien qu’il existe un naturisme dit « sauvage », la pratique se fait essentiellement dans des structures prévues à cet effet. La France est la première destination mondiale du tourisme naturiste. La côte aquitaine est particulièrement pourvue en la matière : outre le CHM-Montalivet, premier centre naturiste français créé en , on y trouve les centres Euronat, Arnaoutchot et La Jenny, ainsi que de nombreuses plages naturistes. On estime aujourd’hui qu’il y a sur le littoral aquitain autant de baigneurs naturistes que « textiles »1. La côte méditerranéenne n’est pas en reste, avec le quartier naturiste du Cap d’Agde, plus grand centre européen, Port-Leucate et le centre Héliopolis de l’île du Levant. On peut également citer le centre Héliomonde en région parisienne. Sans compter beaucoup de structures plus petites. La plupart des grandes structures se présentent sous la forme de campings très arborés, proposant chalets, bungalows (parfois de vraies petites villas !) ou emplacements pour tentes, caravanes ou camping-car. Des commerces variés y sont implantés, des bars et restaurants, ainsi que des structures de loisirs (équipements sportifs, piscines ou centres nautiques, spas, cinémas, salles d’exposition, etc.). Au centre du Cap d’Agde s’est développé tout un quartier en dur (immeubles, centres commerciaux…) situé entre le camping originel René Oltra et le port de plaisance. 1

Alors que les naturistes des années  et  s’inscrivaient majoritairement dans une mouvance idéologique proche de l’écologisme et des mouvements libertaires en vogue à l’époque, depuis quelques années le naturisme attire de plus en plus des personnes simplement soucieuses de passer des vacances calmes et sécurisées. En effet, la plupart des centres de vacances ou des campings naturistes ayant une politique très stricte concernant le contrôle d’accès, le respect des règles et les soucis sanitaires, ces structures sont en moyenne beaucoup plus propres, calmes et sûres que leurs équivalents « textiles ». En outre, les personnes susceptibles de causer des problèmes (délinquants, trafiquants, etc.) sont rarement adeptes du naturisme et ne fréquentent donc pas ces centres. L’expérience montre que dans la plupart des centres les problèmes tels que le vol ou les dégradations sont rares : laisser sa tente sans surveillance avec toutes ses affaires à l’intérieur n’est généralement pas un souci, pas plus que de laisser son vélo sans l’attacher ou d’aller se baigner sans surveiller ses affaires sur la plage. Les agressions physiques y sont extrêmement rares, voire inexistantes. Sans doute du fait de l’attachement à cette sécurité, il est aujourd’hui fréquent de croiser en centre naturiste des sympathisants de partis classés à l’extrême droite. La cohabitation avec les anciennes populations plus marquées à gauche se passe toutefois sans problèmes majeurs. Bien qu’il n’existe évidemment aucune statistique en la matière, les témoignages de BL naturistes tendent à indiquer que la proportion de BL en centre naturiste est plus forte que dans les structures « textiles » classiques — ce qui se comprend aisément puisque, contrairement aux homosexuels et aux hétérosexuels, ils ne disposent que de ces lieux pour observer dans le plus simple appareil ceux vers qui tendent leurs désirs ! Divers artistes (photographes, peintres…), surtout ceux dont le nu est un thème habituel, fréquentent régulièrement certains centres naturistes — on peut citer Otto Lohmüller ou Jock Sturges.

Dans le jargon naturiste, textile (nom et adjectif) réfère aux non-naturistes.

Beaucoup de naturistes condamnent ces pratiques qui vont à l’encontre des valeurs traditionnelles du naturisme. Ils craignent également que cela ne jette l’opprobre sur l’ensemble du secteur, surtout de nos jours, alors que la sexualité est de plus en plus réprimée, en particulier dès qu’il s’agit des mineurs. Mais d’autres naturistes invoquent pour les défendre la primauté de la tolérance. De fait, cela cause parfois des tensions mais, les lieux plus libéraux en la matière étant connus, la plupart des naturistes se contentent de choisir leur centre de vacances en connaissance de cause.

Détail d’une photo de Jock Sturges Montalivet, France 2003 Voir l’article sur Sturges dans l’ÉLU 4, page 57.


Le respect de la nudité Le respect de la nudité au sein des centres naturistes est devenu un souci majeur. En effet, dans les centres n’observant pas de politique stricte en la matière, on constate une tendance de plus en plus marquée au retour des vêtements y compris lorsque le temps permet la nudité. Ce phénomène est malheureusement contagieux : lorsque la majorité des gens sont habillés, il peut devenir gênant de se montrer nu même si les règles le permettent… Ainsi, dans beaucoup de centres, on ne voit plus guère de nudité au crépuscule, lors des soirées ou des dîners au restaurant. Certains estiment qu’il y a là un danger pour le naturisme, car l’habillement redevient une norme de fait. En général, les politiques adoptées par les centres imposent la nudité dans les structures de baignade (plage, piscines), mais laissent le libre choix ailleurs. Certains centres encouragent toutefois plus ou moins fortement le respect de la nudité en tout lieu, sauf en cas de basses températures : par des panneaux incitatifs, ou encore par l’envoi de membres du personnel à la rencontre des vacanciers habillés pour les convaincre de se dévêtir. Par ailleurs, une certaine tolérance est traditionnellement en vigueur depuis longtemps dans le cas des adolescents, qui souvent n’aiment pas se montrer nus. Le problème est qu’il est légalement difficile d’imposer la nudité dans des lieux publics : de nos jours, par exemple, rares sont les membres du personnel qui osent imposer à un enfant de se déshabiller, de peur de passer pour un pervers et de s’attirer des ennuis de la part des parents… Il n’est pas certain que le centre obtiendrait gain de cause devant un tribunal.

Le naturiste et le sexe Paradoxalement, les naturistes ont un rapport bien compliqué à la sexualité… Alors que dans certains lieux comme le Cap d’Agde s’est développé un naturisme « libertin » (souvent synonyme d’échangisme) qui mêle la nudité dans la vie quotidienne et le sexe décomplexé — souvent rejoint par des gens que seul ce dernier intéresse, ce phénomène est considéré comme une dérive par les tenants d’un « naturisme familial » qui, en réaction, se radicalisent souvent en devenant plus puritains que les puritains, faisant preuve d’une intolérance grandissante envers tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la sexualité ! Ceux-là réclament que toute pratique sexuelle, parfois même le simple baiser entre amants, reste totalement cachée et invisible. Sur les forums naturistes, les moindres propos légèrement érotiques se voient durement réprouvés, occasionnant des polémiques sans fin. Entre les deux, on trouve encore des naturistes qui, sans s’adonner au libertinage, tolèrent néanmoins ces pratiques, simplement en regardant ailleurs ou en s’éloignant. De par leur modération, ceux-là ne font pas beaucoup de bruit, forcément : difficile de savoir s’ils sont minoritaires ou bien s’ils font partie d’une majorité silencieuse… Évidemment, les excès de pruderie des radicaux s’accompagnent d’une antipédophilie aiguë dont un BL avisé se méfiera s’il passe des vacances en centre naturiste. Toutefois, l’outrance extrême, presque artificielle, se révèle finalement pour lui un atout en raison de son côté caricatural : le BL qui se comporte en bon naturiste, respectant la nudité et les valeurs prônées par le mouvement, se montrant agréable, ouvert et très sociable — c’est-à-dire tout l’inverse des idées reçues sur les « pervers voyeurs » — ne sera pas soupçonné, même s’il joue avec les gamins dans la piscine. L’expérience montre que ce qui est vrai dans la vie de tous les jours l’est encore plus chez les naturistes.

Les oppositions au naturisme L’opposition au naturisme est aussi ancienne que le naturisme lui-même. On la trouve bien entendu essentiellement là où on l’attend : chez les puritains, les religieux rigoristes, les traditionalistes, les chevaliers blancs et « protecteurs » de l’enfance, etc. Encore que, nous l’avons vu, certaines populations classées généralement à l’extrême droite soient de plus en plus séduites par le naturisme, du fait du calme et de la sécurité uniques en leur genre qui règnent dans la plupart des centres. Cette opposition prend également les formes attendues : intolérances ; généralisations et confusions entre nudité et sexualité ; fantasmes sans fondement ; récupérations abusives ; alarmisme anxiogène ; railleries, etc. On retrouve sans surprise l’habituelle prise en otage de l’enfance que connaissent bien les pédophiles : la littérature abonde sur les supposés dangers que feraient prendre à leurs enfants les parents qui se montrent nus devant eux. Et, bien sûr, le caractère libéral de certains centres comme le Cap d’Agde est du pain bénit pour les opposants au naturisme qui n’hésitent pas à en tirer argument au profit de leurs thèses. On comprend à cette brève présentation quelle est ma position sur le sujet : je vous invite à effectuer vos propres recherches sur la Toile si vous souhaitez connaître plus en détail les « arguments » des contempteurs du naturisme, que je ne détaillerai pas ici.

L’avenir du naturisme Malgré les oppositions évoquées, le naturisme ne semble pas en grand danger à l’heure actuelle, ne serait-ce que grâce au chiffre d’affaires non négligeable qu’il rapporte au secteur touristique des côtes atlantique et méditerranéenne (qui serait d’environ  millions d’euros). Nous sommes loin aujourd’hui d’un naturisme pratiqué par quelques rares pionniers lunatiques et farfelus : cette activité fait désormais bien partie de la catégorie du « tourisme de masse ». Depuis quatre ou cinq ans, d’ailleurs, la plupart des grands centres connaissent une nouvelle phase d’agrandissement : il est fréquent d’y côtoyer des ouvriers aménageant de nouvelles parcelles ou construisant de nouveaux logements. Plus inquiétante peut-être est la tendance mentionnée plus haut du non-respect de la nudité. Les naturistes de longue date ont peur que le retour de l’habillement, notamment le soir, ne génère de nouvelles normes risquant d’instaurer des interdictions « de fait » de la nudité, qui pourraient être suivies à terme d’interdiction tout court. Ne resteraient alors que des centres sécurisés ayant perdu leur caractère naturiste…


Le BL naturiste Un centre naturiste est pour un BL un petit paradis : il peut y admirer sans complexe le corps nu de nombreux garçons. De fait, bien des BL fréquentent régulièrement ces structures, malgré la traditionnelle appréhension de la « première fois ». Toutefois, le BL naturiste serait bien avisé d’observer certaines règles s’il ne veut pas s’attirer d’ennuis !

La réservation

La première fois Le naturisme fait l’objet de nombre d’idées reçues qui effraient et découragent bien des gens de « sauter le pas ». Tordons donc le cou ici à quelques-unes d’entre elles.

hommes seuls ne sont pas autorisés : faux, dans la plupart des cas. Les grands • Les centres naturistes n’imposent plus cette restriction depuis plusieurs années ; seuls quelques clubs le demandent encore.

est réservé à ceux qui jouissent d’un beau physique : faux. On trouve tous • lesLe naturisme physiques possibles et imaginables en centre naturiste, des plus laids aux plus beaux, des plus jeunes aux plus vieux, des plus minces aux plus épais, des plus sains aux plus handicapés. Le naturisme aide d’ailleurs beaucoup celui qui ne se trouve pas beau à mieux s’accepter comme tel, du fait que personne ne se moque de sa nudité.

Les centres naturistes étant très courus, il vaut mieux réserver son séjour bien à l’avance — dès le début de l’année civile, pour des vacances estivales. Le choix est généralement multiple, du simple emplacement de camping avec ou sans électricité à l’appartement dans un immeuble du quartier naturiste du Cap d’Agde, en passant par la caravane, la maison mobile (mobile home) ou le chalet — selon ses envies et son budget. On peut réserver en ligne auprès du centre lui-même, auprès d’agences de location ou par l’intermédiaire de petites annonces de particuliers propriétaires. Attention toutefois dans ce dernier cas : au prix demandé pour la location, il faut souvent ajouter une taxe à payer au centre — bien se renseigner auparavant pour éviter les surprises. À l’accueil lors de votre arrivée vous sera demandé d’acheter une licence naturiste, valable jusqu’à la fin de l’année dans tous les centres — son prix est d’environ  €. L’accès d’un véhicule ou d’un animal est souvent taxé.

naturistes sont sales : faux. Au contraire, ils sont beaucoup plus propres que la • Lesmoyenne en centre de vacances « textile ». En effet, la nudité offre cet avantage que

La plupart des centres étant très étendus, il est conseillé d’apporter un vélo ou d’en louer un sur place.

très sérieuses faites au naturisme ! Comme si on laissait traîner son zizi n’importe où juste parce qu’on est nu… Quant au « ridicule », nous savons tous qu’il est relatif à la norme, or la norme est ici la nudité, dont acte.

l’on peut prendre une douche à tout moment, rapidement, sans passer par les phases fastidieuses du déshabillage puis du rhabillage sur un corps encore humide. Même si l’on ne dispose pas de serviette, on peut sortir de la douche et se laisser simplement sécher par le soleil et le vent. Cette simplicité accrue incite les gens à prendre plus de douches qu’à l’habitude, ne serait-ce que pour se rafraîchir par une journée chaude ou bien se nettoyer après une baignade. La plupart des centres de vacances disposent de nombreuses installations de douches publiques, ce qui fait qu’on n’est jamais loin de l’une d’entre elles !

Acheter ses légumes avec le zizi qui traîne dans les tomates, c’est ridicule et pas hygiénique : • cette idée reçue est amusante, pourtant on la retrouve souvent dans des critiques

Se déshabiller pour aller faire ses courses, c’est vraiment du nudisme acharné ! Cette • curieuse idée revient également très souvent. Elle se base pourtant sur une prémisse fausse : on ne se déshabille pas pour aller faire les courses… puisque l’on est déjà nu. Ce serait bien au contraire le signe d’une pudeur acharnée que de faire l’effort fastidieux de se rhabiller juste pour aller faire ses courses en rentrant de la plage !

vais pas pouvoir me retenir de bander devant les garçons nus : faux. Le fait que tout • leJe nemonde soit nu a pour effet de désexualiser la nudité, de la rendre normale. Une des composantes majeures de l’érotisme est l’aspect transgressif : ce n’est pas de voir un garçon nu qui « fait bander », mais le fait que cette vision survienne dans un contexte où cela n’est pas attendu, pas dans la norme. Quant au contraire la nudité devient la norme, la part de l’érotisme diminue drastiquement. Notez bien que cela n’empêche nullement une appréciation esthétique ! Le premier déshabillage devant tout le monde peut être une petite épreuve, mais qui passe très vite. Comme l’habillement reste généralement autorisé ou toléré selon les cas, une bonne méthode pour les timides est de se balader une première fois dans le centre en maillot de bain, afin de s’habituer et de prendre l’atmosphère. On peut ensuite se déshabiller complètement : l’expérience montre que, passé l’euphorie et la gêne des premières secondes, il suffit de quelques minutes à peine pour oublier complètement que l’on est nu. Par la suite, lorsque vous remettrez des vêtements, vous vous sentirez à l’étroit, étriqué. L’expérience de la nudité en centre naturiste relève d’une véritable sensation unique de liberté.


Le prix des garçons nus

N’espionnez pas

Le centre naturiste est un vrai paradis pour l’œil d’un BL comme vous et moi : on peut y voir de nombreux garçons nus de tous âges. Toutefois, l’accès à ces visions se fait en contrepartie de votre propre nudité : le corps des garçons en échange du vôtre, nudité contre nudité. C’est en quelque sorte un prix à payer mais, comme on l’a vu plus haut, celui-ci n’est pas bien élevé !

La tentation est grande d’utiliser un de ces gadgets de caméra espion dissimulée sur les lunettes, dans les montres ou encore les paquets de cigarettes, afin de conserver des souvenirs imagés de beaux garçons nus croisés au centre. Des BL qui ont essayé rapportent toutefois que l’expérience est mauvaise : l’utilisation de ces objets génère un sentiment de stress et des attitudes bizarres qui peuvent vite vous rendre suspect, pour un résultat flou et pauvre qui n’en vaut pas la peine. Sans parler des risques si l’on se fait prendre : exclusion à vie du centre, ennuis judiciaires en perspective… Cela est déjà arrivé. Le personnel des centres naturistes est très strict sur ce point, question d’image et de publicité ! Contentez-vous de vivre une belle expérience, qui vous laissera des souvenirs autrement plus intenses qu’une pauvre vidéo floue et bougée.

Rester habillé alors que tout le monde est nu serait une grossière erreur pour un BL : en effet, le « textile » au milieu des naturistes est mal considéré, tenu pour un voyeur. Des soupçons pèsent sur toute personne habillée au beau milieu de naturistes. Or, en tant que BL, nous savons tous à quel point il vaut mieux éviter tout soupçon… Je vous conseille donc de bien respecter la nudité partout où elle est la norme, et même un peu plus si possible, afin de bien montrer que vous n’êtes pas du genre à vous rhabiller à la moindre occasion. Si vous avez un peu froid, contentez-vous d’un simple t-shirt. Je n’irai pas jusqu’à vous conseiller de rester nu le soir dans les centres où tout le monde se rhabille dès le crépuscule (Cap d’Agde, par exemple), mais sachez tout de même montrer que vous êtes un naturiste convaincu afin d’éloigner de vous toute suspicion de voyeurisme. Notez toutefois qu’il faut toujours garder par-devers soi une serviette ou un paréo : il est d’usage d’en couvrir sa chaise avant de s’asseoir dans les lieux publics comme les cafés ou les restaurants.

Soyez sociables Isolement, attitudes apeurées, regards fuyants… sont à bannir absolument — surtout si vous souhaitez vous lier d’amitié avec des garçons ou simplement pouvoir jouer avec eux. Les naturistes sont souvent plus chaleureux et sociables que la moyenne : il y est du coup plus facile qu’ailleurs de s’intégrer à la population. Dites bonjour aux gens que vous croisez. Blaguez avec les commerçants et le personnel. Discutez avec les habitants à l’année. Soyez avenant, voire jovial ! Invitez vos voisins à prendre l’apéro, participez à des activités comme le sport ou, si vous préférez, les activités culturelles et artistiques souvent organisées dans les centres. Que vous soyez seul ou avec des amis, assumez donc une certaine exubérance, et personne ne vous regardera de travers quand vous irez jouer avec les garçons à la piscine ou sur un terrain de sport : ça fera simplement partie de votre personnalité. Si vous vous liez à un garçon et que ses parents viennent vous voir, ne fuyez pas : bien au contraire, montrez-vous sympathique et communicatif, liez-vous avec eux également. Ce sont certes des conseils très généraux pour un BL en société, mais ils sont encore plus valables en milieu naturiste ! Si vous êtes d’un naturel timide et réservé, profitez de ce contexte particulier à la sociabilité facile pour vous ouvrir au monde, cela ne pourra que vous être utile dans la vie !

Soyez sociables, intégrez-vous à la vie naturiste, respectez la nudité.

Code Jeune et Naturel Avant l’affaire Dutroux et l’ère de répression antipédophile virulente qui s’ensuivit et perdure aujourd’hui, le terme naturisme était devenu dans certains milieux un code pour parler de pédophilie. En effet, le pédoérotisme ayant été interdit bien auparavant, le seul moyen pour un pédophile, particulièrement pour un BL, de trouver des photographies d’enfants nus était les publications naturistes. Un magazine mensuel franco-allemand s’était même fait une spécialité du genre, affichant essentiellement des enfants ou des adolescents photographiés en centres naturistes : Jeune et Naturel. Il s’est sabordé lui-même en  en réaction à l’« antipédophilisation » extrême de la société — toutefois, tous ses numéros furent numérisés et les images continuent à circuler sur l’Internet spécialisé. D’autres publications existaient, venant essentiellement de France, d’Allemagne et des Pays-Bas, où l’on voyait de jeunes garçons (parfois des petites filles) posant dans le plus simple appareil sur des photos à caractère plus ou moins artistique et de qualité très inégale — par exemple, Boyphoto. Plus loin encore, jusqu’en  on pouvait trouver dans l’arrière-boutique de certaines librairies françaises spécialisées dans l’érotisme (tel Le Scarabée d’Or à Paris) des publications ou vidéos pédophiles un peu plus chaudes, quoique rarement ouvertement pornographiques, toujours sous la dénomination codée de « naturisme ». Il fallait généralement être « parrainé » pour pouvoir y accéder… Cependant, la répression accrue puis l’avènement de l’Internet grand public, où la majeure partie de ces publications se sont retrouvées numérisées et accessibles de façon beaucoup plus discrète, à côté d’une abondante pédopornographie plus industrielle provenant des anciens pays du bloc de l’Est, ont définitivement tué ce marché parallèle à la fin des années . Ces vieilles publications sur papier sont devenues de véritables pièces de collection, qui peuvent de nos jours s’échanger à des prix très élevés !

Magazine codé naturiste


ANNEXE

Les principaux centres naturistes français Voici une liste des principaux centres français, avec une description et des opinions qui bien entendu n’engagent que moi. Afin de bien choisir son centre, on peut également consulter l’adresse suivante, qui donne pour chacun des commentaires de clients : n

http://www.guide-naturisme.info/guidef.html

Le CHM Montalivet

Fondé en , le Centre héliomarin de Montalivet est historiquement le premier centre naturiste européen. Situé sur la côte landaise près de la commune de Vendays-Montalivet, il s’étend sur  ha d’une forêt de pins — mais s’agrandit d’année en année. On peut y louer des emplacements de camping, des tentes aménagées, des maisons mobiles ou des chalets. Il est bâti autour d’un centre commercial en plein air composé de plusieurs commerces, bars et restaurants. Il dispose de deux accès à la plage surveillée, d’une piscine, d’un beau centre nautique au bassin chauffé avec grands toboggans, piscine à bulles et chutes d’eau, d’un sauna, de salles de télévision, d’un cinéma de plein air et de grandes structures sportives (tennis, ping-pong, basket-ball, football, tir à l’arc) et culturelles (bibliothèque, salle d’exposition, auditorium, salles de danse) où sont organisés divers clubs et activités (la plupart payantes…). L’accès au centre est surveillé (badge d’accès délivré à l’arrivée), y compris depuis la plage. Personnel et commerçants sont sympathiques et conviviaux, ce qui donne une ambiance de petit village très agréable. L’ensemble du campement est très propre et bien entretenu. Les sanitaires sont nettoyés plusieurs fois par jour. La nudité est obligatoire sur la plage, à la piscine et au centre nautique. Elle est facultative partout ailleurs ; seuls des panneaux bien visibles incitent à la respecter. Dans les faits, son respect est assez relatif selon les moments de la journée : le soir, il est rare (mais la température au crépuscule dans cette région océanique n’y incite guère), mais reste correct en journée, surtout aux heures de sortie des baignades. Un point encourageant : le personnel surveillant des piscines et de la plage la respecte. Ce n’est pas le cas, par contre, des commerçants et employés sanitaires. n

Le centre nautique du CHM Montalivet

Les débuts du CHM Montalivet

http://www.chm-montalivet.com

Photographie de Jock Sturges prise au CHM Montalivet


Euronat

La Jenny

Arnaoutchot

Situé à  km à peine du CHM-Montalivet, il a été ouvert en  pour désengorger ce dernier, dont la capacité d’accueil était saturée. Il est aujourd’hui le centre de vacances naturiste le plus étendu d’Europe, sur  ha de forêt de pins. Construit sur le même modèle que le CHM, il lui ressemble donc beaucoup, aussi bien s’agissant des types de logement que des commerces, des structures communes et des activités organisées — mais le tout sur beaucoup plus d’espace et donc moins serré. Le cadre est particulièrement agréable. Il dispose de trois accès à la plage. À noter, une grande piscine couverte. Le personnel et les commerçants sont plus réservés qu’au CHM ; du coup, l’impression générale est celle d’un centre moins convivial, plus impersonnel… Mais certains peuvent préférer cela. La nudité est théoriquement obligatoire partout ; en pratique, elle est très relative, moins respectée qu’au CHM. Elle ne l’est pas par le personnel qui du coup ne montre guère l’exemple…

Situé un peu plus au sud que le CHM et Euronat, non loin du bassin d’Arcachon, La Jenny est un domaine particulièrement agréable, bâti en  sur  ha. On y loue uniquement des chalets, ce qui le rend plus cher que ses voisins — les premiers prix avoisinent les  € par semaine pour un petit chalet accueillant deux personnes. Les logements sont bien espacés, on n’est pas les uns sur les autres. On y trouve des commerces, bars, restaurants, une salle de télévision, des équipements sportifs. Au cœur du domaine, la piscine est immense et très belle, récemment rénovée, avec bassin chauffé. À noter, un grand terrain de golf, unique en centre naturiste ! Ainsi qu’un poney-club pour les enfants. Peu d’activités culturelles ou artistiques. La nudité est obligatoire sur la plage et à la piscine, facultative ailleurs. Cela dit, excepté en soirée, elle est mieux respectée que dans les centres voisins. Le personnel donne l’exemple, ceci explique sans doute cela… Un point négatif : si la plage est bien naturiste, le chemin qui y mène depuis le domaine est communal — il faut donc se couvrir juste pour l’emprunter pendant les cinq minutes de marche qui permettent d’y accéder !

Plus petit que les trois centres précédents, Arnaoutchot s’étend quand même sur  ha de forêt de pins, à michemin entre Bordeaux et Biarritz. Il dispose de commerces, bars et restaurants, d’un centre nautique avec trois bassins chauffés (dont un couvert) et d’installations sportives. Bon choix d’activités sportives, culturelles et artistiques. On peut y louer des emplacements de camping, des tentes aménagées, des maisons mobiles ou des chalets. À noter, des chalets « perchés » telles des cabanes sur les arbres (plus chers…). La nudité y est relativement bien respectée, mais non par le personnel.

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http://www.euronat.fr

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http://www.lajenny.fr

Détail d’un bandeau publicitaire pour le centre de La Jenny

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http://www.campingarna.fr


Le quartier naturiste du Cap d’Agde et le camping René Oltra

Accueil du camping René Oltra, au cap d’Agde

Le quartier naturiste du Cap d’Agde

L’ensemble forme la plus grande structure naturiste européenne. Le camping en est la structure originelle, qui s’étend sur  ha de terrain boisé, à côté de la ville du Cap d’Agde sur la côte méditerranéenne. Au camping, on peut louer emplacements, bungalows et maisons mobiles. Il s’agit essentiellement d’un lieu de résidence, et on y trouve peu de commerces, vu la proximité du quartier naturiste : un kiosque à spectacles et quelques rares installations sportives (tir à l’arc…). Il dispose de trois accès à la grande plage naturiste, longue de  km. L’accès y est surveillé (bracelets d’identification) y compris depuis le quartier naturiste et la plage. La nudité n’est obligatoire nulle part, mais, bien sûr, autorisée partout. Jouxtant le camping s’est développé au fil des ans un véritable quartier citadin en dur, avec maisons, immeubles, hôtels, commerces, ainsi qu’un port de plaisance. On peut y louer des appartements ou de petites maisons. Les bars et restaurants y sont nombreux sur la plage comme autour des trois centres commerciaux. On y trouve également deux piscines privées. Le grand centre nautique a malheureusement disparu voilà quelques années, remplacé par une structure hôtelière. L’accès au quartier est libre pour les résidents du camping, mais non l’inverse. Le quartier est un peu spécial… Rompant avec les valeurs traditionnelles du naturisme, il devient à la tombée de la nuit un haut lieu du libertinage et de l’échangisme. Les boîtes spécialisées y sont nombreuses et ouvertes toute la nuit, ainsi que les boutiques de

jouets sexuels et de vêtements érotiques. La nudité étant autorisée, les gens s’habillent souvent au crépuscule de façon extravagante et sensuelle, parfois d’une manière qui serait illégale partout ailleurs. L’atmosphère le soir, surtout l’été, y est constamment à la fête, au sexe et à la bonne humeur. En journée, une section de la longue plage située après le quartier et le camping est surnommée « la baie des cochons »… Généralement noire de monde dès la fin de la matinée, elle est un lieu de drague, de rencontres, voire, certaines années où les autorités se montrent particulièrement libérales en fermant les yeux, d’exhibitionnisme et de voyeurisme. Il n’est pas rare, par exemple, d’y croiser un couple en action entouré de dizaines de voyeurs. Ne rêvez pas : les garçons mineurs qui s’y aventureraient en seraient vertement rejetés, et les familles évitent cette section… :-) Les dunes derrière la plage au-delà du camping abritent traditionnellement de nombreux couples désirant trouver plus d’intimité, bien que cette pratique soit de nos jours un peu plus réprimée par les autorités, en raison des problèmes de préservation de l’environnement. On peut ne pas apprécier cette atmosphère éloignée du naturisme familial classique ; auquel cas, on sera avisé de choisir un autre centre ! On peut également se contenter du camping où a été préservée une atmosphère familiale, et éviter d’en sortir le soir. n

http://www.chm-reneoltra.fr [ Camping René Oltra ]

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http://www.genevievenaturisme.com/ [ Agence immobilière au Cap d’Agde ]


Le domaine de La Sablière

L’île du Levant

Héliomonde

Situé dans les Cévennes à flanc de colline, ce centre de  ha a pour lui un cadre et des points de vue splendides (mais tout en pente, délicat pour les vélos !). Commerces, structures sportives, piscines chauffées, restauration : rien ne manque. Activités sportives et artistiques. Pas de mer, mais deux plages naturistes sur la Cèze, belle rivière sauvage et agréablement ombragée au milieu des bois. On peut y réserver des emplacements de camping, des tentes aménagées, des maisons mobiles ou des chalets, à des prix similaires à ceux pratiqués par les autres centres. La nudité y est plutôt mieux respectée que dans les autres centres grâce aux efforts de l’administration, on trouve même des naturistes ne s’habillant pas le soir, ce qui devient rare !

L’île du Levant, située dans l’archipel d’Hyères, n’est pas à proprement parler un « centre » naturiste, mais une île tout entière avec un village et ses habitations où le naturisme est autorisé presque partout (sauf en deux endroits, le port et la place du village) sur  ha de terrain. Il y existe ainsi une bonne entente traditionnelle entre « textiles » et naturistes. L’absence de voitures et la nature abondante rendent le lieu particulièrement agréable. On peut y réserver essentiellement des bungalows, des appartements ou des chambres d’hôtel, et quelques places de camping. L’île est habitée en permanence et dispose ainsi de toutes les commodités souhaitables — commerces, restaurations, etc.

Héliomonde est un centre situé en région parisienne, non loin de Dourdan, sur  ha de terrain boisé. On peut y camper ou louer des bungalows ainsi que de véritables cabanes habitables dans les arbres, mais beaucoup de Parisiens n’y viennent que pour la journée, essentiellement le week-end. Les prix sont un peu moins élevés que dans les autres centres, et l’on peut réserver facilement pour quelques jours seulement. On y trouve une piscine, un sauna-hammam et des équipements sportifs, une salle télé, de quoi se restaurer et un bar, mais peu de commerces — il faut donc souvent sortir du centre pour faire ses courses. Des barbecues conviviaux sont régulièrement organisés le soir. La nudité est plutôt bien respectée.

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http://www.villagesabliere.com

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ile_du_Levant

http://www.heliomonde.fr


Andros offre la plus vaste gamme de saveurs qui soit. Quand vous aurez essayé, vous ne pourrez plus vous en passer, car on n’oublie pas la fraîcheur du goût d’Andros.

Ail des bois

Framboise

Orange

Abricot

Girofle

Papaye

Anis

Griotte

Pêche

Ananas

Groseille

Péponide

Banane

Guimauve

Plaquebière

Cacao

Houblon

Poire

Café

Jalapeño

Raisin

Canneberge

Mandarine

Reinette

Cannelle

Mangue

Safran

Carotte

Marjolaine

Salsifis

Cassis

Menthe

Sauge

Clémentine

Mûre

Serpolet

Datte

Muscade

Thym

Fenouil

Noix

Verveine

Voyez la liste complète à andros.alu


Entretien avec Noël par Cosaster

VAN NOËL est réalisateur pour le cinéma, compositeur (il crée la musique originale de ses films) et professeur de musique et de théâtre. Il vit aujourd’hui en Argentine mais a vécu et travaillé en Espagne et en France — il parle d’ailleurs un bon français. Il a tourné quatre longs métrages, le dernier n’étant pas encore sorti, malheureusement peu distribués bien que souvent primés. Il travaille de manière indépendante, sans soutien d’une boîte de production ou d’une institution. Tous ses films tournent autour de l’enfance ou de l’adolescence.

I

Son premier film, En Tu Ausencia, est disponible en DVD — une version non censurée peut se commander sur le site Allemand d’Amazon (http://www.amazon.de). C’est l’histoire d’un garçon, Pablo,  ans, esseulé et en forte demande affective. Suite au décès de son père dans un accident tragique qu’il a lui-même causé par maladresse et dont il se sent terriblement coupable, il vit seul avec sa mère dans un petit village en rase campagne espagnole, au beau milieu de nulle part et de paysages magnifiques. Un jour il rencontre fortuitement un homme, Paco, tombé en panne de voiture sur une route près de chez lui. Une forte amitié grandit peu à peu entre ces deux personnages alors que le véhicule tarde à être réparé au garage du village. Mais très vite des rumeurs enflent au sujet de leur relation tandis que Paco laisse involontairement entrevoir un lourd passé, chargé de sombres mystères… Ivan Noël a accepté de mener un entretien avec nous pour parler de ses films, plus particulièrement En Tu Ausencia, de ses projets et de ses idées.

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Introduction

Travail du réalisateur

COSASTER Bonjour Ivan Noël. Tout d’abord merci d’avoir accepté cet entretien. Vous avez lu notre magazine et vous savez donc de quoi il traite et à qui il s’adresse en particulier. Les thèmes abordés et la population visée n’est guère en odeur de sainteté de nos jours, ce qui fait de votre acceptation un acte courageux. N’avez-vous pas peur des conséquences pour votre image ou pour votre travail ?

COSASTER Nous y reviendrons si vous le voulez-bien, mais parlons d’abord de vous et de votre œuvre. Comment êtes-vous arrivé au Cinéma ?

IVAN NOËL Vous imaginez bien qu’en tant que figure publique j’ai hésité avant de répondre à votre demande d’entretien. Vous êtes des damnés, haïs, et pire. Vous êtes la personnification du mal et de la perversité selon la société d’aujourd’hui. Mais mes films ne sont pas des contes de fée, et je parle souvent de thèmes très peu abordé, même les plus « vils ». Ce serait hypocrite d’écarter un entretien parce qu’il serait de la part de « damnés » ! Néanmoins, j’ai décidé de faire une petite recherche préalable. Sachant que très certainement un nombre de vos lecteurs seront des criminels, j’ai comparé les statistiques, et voilà que je trouve ceci : les pédophiles et pédérastes violeraient des enfants environ sept fois moins que les hétérosexuels « normaux ». Statistiquement, trois fois plus d’enfants sont violés par leurs parents. Il y a   enfants par an victimes d’abus physique grave de la part de leurs parents dans votre pays. J’ai essayé de trouver les statistiques réelles sur les meurtres d’enfants par an en France. Des mains de « pédophiles » on trouve les chiffres jusque dans les livres d’enfants (ils sont entre trois et dix par an). En ce qui concerne les assassinats d’enfants de la part de leurs parents… le silence règne. J’ai passé plusieurs heures à chercher les chiffres, en vain. Finalement, sur une page officielle, j’ai trouvé ceci : « En France, en , dernière année pour laquelle la police et la gendarmerie nationales ont produit des chiffres fiables d’ “infanticides”, ceux-ci représentaient , % de l’ensemble des homicides. » On estime donc à plus ou moins  meurtres d’enfants des mains de leurs parents par an en France. C’est-à-dire que les parents bien « normaux » et hétéros sont vingt fois plus meurtriers que vos lecteurs. J’ai donc conclu logiquement qu’en écrivant ici j’aurais un public nettement moins criminel que si j’avais répondu par exemple à la revue « Femme » ou « Le Nouvel Observateur ». Si je vous réponds, c’est aussi parce que je suis convaincu que cette soi-disant « protection » de l’enfance crée bien plus de problèmes, bien plus de souffrances pour tous, et ne sert qu’à empirer les crimes envers les enfants, les rendre plus nombreux, au service d’un désir mal assumé d’une société entière focalisée sur une pédophilie inavouée. Cette obsession malsaine n’est pas celle d’une minorité dont vous parlez ici sinon celle visible tous les jours à travers la pub, les livres, les films, la presse, les médias en général. C’est une invraisemblable obsession de l’enfance dont la source est réellement plus obscure et dangereuse qu’une simple poignée de damnés. Bien sûr il y a besoin de loi strictes contre les abus : aucune forme d’abus, ni sexuelle, ni physique envers un jeune (ou un vieillard) n’est tolérable. Et je sais de quoi je parle. Par contre je ne vois pas pourquoi il existe une telle véhémence pour à tout prix éviter qu’un jeune décide lui ou elle-même de ce qu’il fera de son corps. Maintes figures connues et respectée ont tenu les mêmes propos, même si au jour le jour il est très peu socialement correct de les rappeler, et qu’ils se taisent dorénavant pour plus de « politiquement correct » — l’autre maladie grave de notre société.

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COSASTER

Vous avez énormément produit en très peu de temps !

En fait je travaille tellement vite (quatre films en cinq ans) que même En tu ausencia est très jeune, paru seulement il y a deux ans. Brecha a débuté il y a un an, Primaria il y a six mois, et mon prochain Vuelve d’ici deux mois. Je prévois un nouveau film, Limbo, en décembre, avec  enfants de tous âges, dont une scène avec  enfants.

IVAN NOËL

Je n’ai jamais étudié le cinéma. C’était un coup de tête : j’ai fait une bonne affaire avec une maison que j’ai achetée et puis revendue bien plus cher, et du jour au lendemain j’ai voulu faire un film (En Tu Ausencia). Je n’avais AUCUNE idée de ce que je faisais, et n’avais pas non plus la moindre idée si ce film allait même être vu par mes voisins. Tout était une surprise pour moi. Il est peut être important néanmoins de dire que depuis deux décennies je visionne entre  et  films par an. J’ai également commencé à photographier et tourner des petits films en  mm dès l’âge de  ans, ce qui a aidé. À propos : les écoles de cinéma aujourd’hui sont du vol. Il n’y a d’ores et déjà plus aucune raison d’étudier dans ces écoles impossiblement chères qui vendent des faux rêves, en inventant des vieilles excuses pour de tel frais. Non, le  mm n’est plus du tout utile (aujourd’hui pour  € on peut acheter une caméra du plus haut niveau et présenter ses films dans les plus grands cinémas. La preuve… Pour le son, on a pas besoin d’une équipe de  personnes : pour  US $ on achète un enregistreur capable de la plus incroyable qualité. L’ère numérique a tout changé, et certains jeunes se font encore piéger par ces anciennes écoles. Le talent reste par contre essentiel. IVAN NOËL

COSASTER

COSASTER

La plupart du temps, dans la rue. Par exemple, quand j’ai vu Renzo (de Vuelve) dans mon club de sport : un regard si intense, une beauté si terrible, et parfaite pour ce qui allait être un « thriller psychologique », c’était tout de suite évident qu’il allait faire ce film. Restait à convaincre ses parents. Comme entrée en douceur j’ai tourné un vidéo-clip avec lui pour voir s’il était bon (qui est passe sur MTV, voir https://www.youtube.com/watch?v=kWyoGYZfa3k). Il était, en fait, très nul. Mais avec ce regard inouï. J’ai donc travaillé avec lui durant quatre mois, trois fois par semaine. Et il est resté nul, complètement nul. Jusqu’à… deux semaines avant le tournage, et puis… beaucoup de choses différentes ont eu lieu qui l’ont complètement ouvert. Il est subitement devenu acteur, et il a joué son rôle à merveille. Je n’en reviens toujours pas d’ailleurs. Ni ses parents. À vous d’en juger quand le film sortira. IVAN NOËL

Quels ont été vos autres films ? COSASTER

Brecha est un meilleurs film et plus mature, quoique compliqué pour certains. Primaria est une légère et drôle vision sur le mécanisme souvent hilarant de l’école primaire, ses élèves et ses professeurs excentriques. Et Vuelve, sans doute mon film le plus polémique pour ses incursions dans le thème de l’inceste entre un jeune garçon et sa mère, est très visuel, et mon meilleurs travail à ce jour au niveau technique. Tout est en place pour Limbo, dont le tournage se fera en février  et qui sera un mélange de tout ça, et pire, et en plus drôle.

IVAN NOËL

À ce propos, comment trouvez-vous vos acteurs enfants ou ados ?

J’ai vu sa photo sur Internet ainsi que la bande-annonce du film (https://

www.youtube.com/watch?v=WzGP3S36oKc#!). Il a, en effet, un bien beau regard ! IVAN NOËL Maléfique oui ! Ange exterminateur. Marcher avec lui dans la rue est comme marcher à côté de Brad Pitt, genre serpent enchanteur, c’est incroyable. Le plus drôle c’est de voir les envoûtements dans le bus ou le train quand les gens voient ses yeux, son regard. J’ai bien vécu déjà, mais je n’ai jamais vu quelqu’un avoir ce pouvoir d’attention.


Sur le film En tu ausencia COSASTER

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je suis en pleine pré-production pour mon nouveau film — une comédie pas du tout socialement correcte — Limbo. C’est l’histoire d’une colonie d’enfants vampires (tous victimes de vampire adultes sans scrupules) qui ont entre quatre et  ans. Ils sont tous physiquement enfants, mais certains jeunes, certains vieux, ils sont mariés, homosexuels, frustrés, drôles, provoquants, et ont tous soif de sang d’adulte. Une histoire drôle et simple avec un fond plutôt pas drôle sur les abus silencieux contre les enfants de la part d’une société déréglée. IVAN NOËL

La photographie COSASTER Venons-en à votre film En tu ausencia, le seul que j’ai pu voir jusqu’ici. Nos lecteurs peuvent en regarder quelques images sur les vidéos de votre compte Youtube (voir les liens ci-dessous). Tout d’abord je le trouve techniquement très réussi. La photographie est magnifique, que ce soit pour les paysages comme les personnages. Si j’ai bien compris, vous l’avez tourné entièrement en lumière naturelle : vous avez su gérer ça de main de maître !

COSASTER

A-t-il vu vos films ? Qu’en a-t-il pensé ?

IVAN NOËL Oui, je lui ai envoyé mes deux premiers films et ils les font suivre. Bientôt ça sera très simple de voir TOUT mes films, et sans besoin de DVD !

La nuit du chasseur J’ai toujours aimé la photo. J’en suis à mon quatrième film et à ce jour pas une seule ampoule dans aucune scène : pas facile quand mon dernier film est de « terreur » ! Jamais de maquillage, pas d’effets spéciaux. D’ailleurs ces choses ne sont pas nécessaires pour créer de l’émotion dans un film. Les amerloques ont inventé un système pour justifier de gigantesques dépenses et qu’on continue d’adopter, alors même que tout le monde sait qu’il n’y a rien de plus vide affectivement, émotionnellement, que le cinéma américain. On a du mal à se défaire du « glamour » du ciné. IVAN NOËL

COSASTER Est-ce difficile aujourd’hui de se lancer dans la réalisation de films en partant de rien ?

On vit dans un période géniale au niveau de la création de film. La Grande Ouverture, la Grande Démocratisation. Aujourd’hui avec une bête caméra de poche on peut tourner un film pour le cinéma. La preuve : Primaria (et aussi Vuelve mon dernier) a été tourné avec une caméra photo (Canon d) et un seul micro. Rien de plus. Et il était en compétition avec des films de  millions de dollars récemment dans le festival de Tokyo.

IVAN NOËL

COSASTER

Comment peut-on se procurer vos films ?

IVAN NOËL J’ai pris la décision de créer un site web et offrir tous mes films gratuitement. Si certains veulent donner quelque chose, qu’ils le fassent, j’en serai ravi. Mais je suis fatigué moi de travailler comme un con pour payer le salaire de tous sauf le mien. Donc d’ici que sortira votre numéro il existera un site web d’Ivan Noël (noelfilms.com), où l’on trouvera mes films, musiques, photos, etc. COSASTER Cela signifie-t-il que vous êtes favorable à la culture gratuite ? C’est un sujet très débattu de nos jours !

Vous connaissez sans doute le photographe Bernard Faucon, que j’apprécie beaucoup — j’ai même écrit un article sur lui dans un précédent numéro de ce magazine. Je vois sa patte, son inspiration, un peu partout dans le film. Notamment deux scènes qui me semblent être des références explicites au travail de Faucon : les fils tirés entre les arbres dans la forêt et les ballons blancs sur le champ de Lavande. COSASTER

IVAN NOËL Oui, bien sûr que Faucon, ce grand artiste, est là. J’ai passé des moments avec lui quand j’habitais Paris dans les années . Il est venu à mes expos photo et je l’ai vu travailler sur son avant-dernier travail de photo (NDR : Idoles et Sacrifices). J’avais prévu dès le début d’inclure certaines de ses photos en forme de film. Il était flatté selon lui, après avoir vu le film. Ceci dit, c’est très dur d’être à la hauteur de ses photos, en film.

COSASTER Je trouve également ce film proche de La nuit du chasseur de Charles Laughton à bien des égards. Surtout la scène finale où le jeune Pablo pleure « Papa, papa ! » devant l’homme tombé à terre, quasiment identique à la scène paroxystique de ce film des années .

Je n’ai pas vu ce film. J’ai un « problème » dans le cinéma : je ne vois jamais, jamais de films plus vieux que , et le plus souvent pas plus vieux que  (je préfère le réalisme au théâtre). Par contre je sais qu’il y a des choses magiques dans les films de cette période. Je vais le voir !

IVAN NOËL

COSASTER Je vous le conseille, c’est un grand film ! La proximité des deux scènes est étonnante, il faut croire que Laughton et vous êtes arrivés, indépendamment et à cinquante ans d’écart, à une conclusion similaire sur la psychologie d’un garçon en manque de père.

IVAN NOËL J’ai perdu tout pour faire mes films, vendu ma maison, ma voiture, tout. Il ne me reste rien. Je suis prof de maternelles. Et certains parlent allègrement du « droit » qu’ils ont de télécharger mon film… Ces Grands Connards. Non, pour moi ce moindre mal est un dernier essai pour pouvoir continuer à faire des films. J’espère y trouver des « mécènes » pour mes prochains films. Sinon c’est goodbye, je fais des films que les boîtes de production n’osent pas financer de peur qu’on les accuse de dire la vérité dans des films.

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Gonzalo/Pablo COSASTER Et bien sûr un grand bravo à Gonzalo Sanchez Salas, le jeune acteur principal de Pablo, qui parvient comme un chef à jouer des regards et semble avoir vraiment intégré son rôle.

Un garçon d’une gentillesse sans limite, sensible et très intelligent. Simple, ouvert, aimant et bon à tout. Toujours content. Pas du tout comme le personnage. J’ai dû mettre la pression beaucoup dans la scène de la fin, pour qu’il arrive à crier comme ça, c’était pas du tout dans son caractère et il n’était pas acteur. Au fait, quand il pleure à la fin, il pleure pour de vrai. On était au lac en train de tourner une scène et il avait oublié d’enlever son bracelet. Il est si perfectionniste que quand il s’en est rendu compte il a commencé à se frapper, s’est lancé sous ma voiture (?!…) et a pleuré pendant vingt minutes. Toujours prêt Ivan Noël, avec sa caméra !

IVAN NOËL

Travail des acteurs COSASTER

Parlons des acteurs justement. Comment les dirigez-vous ?

IVAN NOËL Je ne demande jamais rien à mes acteurs, ni préparation, ni conversation sur le personnage, ni même lecture d’un scénario, qui d’ailleurs n’existe pas. Je n’ai jamais de scénario, je travaille  % en impovisation avec seulement une structure des scènes à tourner. On tourne, et puis commence le travail. J’ai une manière assez curieuse de mener les acteurs dans l’histoire. J’invite d’heureux accidents.

Ils s’en tirent tous admirablement, même les non-professionnels — sauf peut-être Lola Mendoza, jouant la tenancière du bar, qui en fait un peu trop à mon sens, ce que vous semblez confirmer d’ailleurs dans les commentaires du DVD.

COSASTER

La musique Parlons un peu de la bande originale. La musique, que vous avez composée, est très belle. Toutefois, je la trouve un peu trop omniprésente à mon goût. J’aurais apprécié un peu de silence sur certaines scènes fortes, ou peut-être les bruits de la nature. C’est bien la seule critique que je ferais au film !

IVAN NOËL

IVAN NOËL Je lui ai seulement lu le poème volontairement mal une fois, et en entier. Le reste était réel.

Une mention spéciale pour Ana Tutor, jouant l’amie de Pablo le personnage principal, que j’ai trouvée particulièrement brillante dans un rôle parfois très difficile — par exemple la scène où elle se fait violer par le facteur.

COSASTER Le film aborde abondamment le thème de la sexualité de Pablo, ce qui n’a pas dû être toujours évident. J’ai une question un peu délicate bien qu’anecdotique mais qui me brûle les lèvres : dans une des toutes premières scènes Pablo grimpe sur le sommet d’une colline et se masturbe joyeusement devant la vue splendide. La caméra montre alors juste son ombre sur les rochers, mais on a bien l’impression qu’il le fait “vraiment”. Qu’en est-il ?

COSASTER

IVAN NOËL Olé, on est en Espagne ! Musique partout ! Mais c’est raté : très peu probable que cela se soigne dans mes futurs films. Je suis musicien et j’ai une Maîtrise en composition de musique de film. J’ai fait des films SEULEMENT pour pouvoir y mettre mes petites guitares ! COSASTER Dans les bonus du DVD on vous voit jouer la musique accompagné d’un charmant jeune homme ! ( https://www.youtube.com/watch?v=vRLFIwmNpsE )

C’est l’acteur principal de En Tu Ausencia, Gonzalo, après quelques mois de classe de guitare. C’est souvent le cas : il était doué en TOUT. On est resté amis longtemps après, et la guitare est devenue une passion pour lui. IVAN NOËL

Lola est la mère d’une de mes anciennes élèves, et s’est avéré une actrice extraordinaire plus tard. En fait, son « excès » est plutôt typique de là-bas. Mais quand vous la verrez dans mon deuxième film Brecha, vous verrez de quoi elle est faite… Incroyable. Les gens en parlent des mois après.

COSASTER

IVAN NOËL J’ai adoré Ana dans son rôle. En fait, elle joue avec une telle générosité, je n’en reviens pas. Pour l’anecdote: elle était et est toujours pathologiquement timide. Elle ne m’a pas adressé la parole une seule fois durant tout le tournage. Complèment introvertie à tous les niveaux, avec une toute petite voix. Vous imaginez bien ma surprise quand je l’ai vu jouer dans le casting, c’était presque bizarre sa métamorphose totale une fois que je disais « tournez ! ».

Je ne l’avais pas reconnu avec les cheveux courts ! Il a bien grandi et aminci

COSASTER J’adore le crédit, à la fin, à un certain « Léon Sévy » ===> Yves Noël, trop facile. ;-)

C’était seulement quatre mois après le tournage ! La vilaine fée puberté est très rapide dans ses ravages.

Oui, ben on était obligé… le film n’avait personne dans l’équipe. C’était moi et trois autres potes, sans expérience. On a du inventer des noms, des rôles, etc. Je suis un peu « control freak ».

COSASTER

entre deux.

COSASTER Il y a une scène où il doit réciter un poème sans y parvenir. S’il a une mémoire photographique, ça a dû être une torture pour lui de faire semblant de ne pas s’en souvenir !

IVAN NOËL

Et moi j’adore votre réponse :-) Plus loin dans le film, on le voit à nouveau se faire plaisir sous les draps, lors d’une scène que vous n’hésitez pas à nommer, dans les commentaires du DVD, « la scène de masturbation ». J’ai particulièrement apprécié la façon dont vous tournez alors les fantasmes de Pablo. C’est brillant de simplicité et de vérité (avec là encore un clin d’œil à Bernard Faucon), pourtant je n’ai jamais vu ça tourné de cette façon. COSASTER

Ça fait rire mon monteur anglais ma manière de classifier les rushs des prises de vidéo en « petites branlette », « grande branlette ». La grande branlette était très drôle, avec six dans la chambre et lui qui n’arrivait pas à… comment dire… simuler le plaisir de manière crédible. À la fin, il n’y a pas   manières de le faire !

IVAN NOËL IVAN NOËL

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IVAN NOËL

Combien ça vaut ? J’aime le réalisme. Il a dû aimer ce réalisme aussi.


La sensualité En tu ausencia est un film qu’un pédéraste comme moi qualifierait de très « crypto-BL ». Les références que j’y vois (Faucon et d’autres) font partie de la « culture » BL et la façon de filmer les garçons est toujours très sensuelles — un peu la même que dans les films Respiro et Je n’ai pas peur que vous avez sûrement vus. COSASTER

Culture BL ? Faut pas un Faucon pour trouver une culture BL ! Basta de voir la télé n’importe quel jour. L’obsession avec les jolis jeunes garçons de  ans est arrivée à un niveau presque délirant. J’étais subjugué de voir qu’en Angleterre (terre pudique d’entre les terres pudiques), entre tellement, tellement d’exemples, une émission où, soi-disant, on cherchait la star de la prochaine mise en scène de Oliver Twist. Et comme ça des mois d’émission une fois par semaine, heure de pointe, où l’on ne trouvait QUE des ribambelle de mignons garçons de  ans chantant, dansant, riant, faisant les jolis petites putes pour une audience de grande écoute, le plus souvent sans chemise, en slip, dans leurs « moments privés ». On ne met pas n’importe quoi sur la télé les heures de pointes. Ils savent ce qu’ils font. Pour en revenir à votre question : en fait, je tourne TOUT très sensuellement. Pendant le tournage de mon dernier film, j’ai demandé à ce qu’on tourne certains paysages, des feuilles d’arbre etc. de manière si sensuelle qu’il faut provoquer des érections spontanées dans la salle. Mon Dieu… si vous avez trouvé ce film sensuel, que sera Vuelve… C’est d’un charnel constant, tous et tout dans le film. Ce qui fut décrit dans une critique du Seattle Times comme « un travail de camera d’une dangereuse sensualité ». Par contre je ne suis pas très sûr d’être d’accord sur cette soi-disant sensualité, ou du moins ce que ce terme suppose de « voulu » : ces films sont le plus souvent tournés dans les contrées les plus chaude d’Europe (sud de l’Italie, Andalousie ou les températures frôlent toujours les  degrés) et l’habitude est que les jeunes et même les non-jeunes soient à moitié nus tout le temps. On m’a demandé en Angleterre pourquoi le garçon dans Brecha est si souvent en slip. La réponse était simple : parce que je lui ai demandé de s’habiller avant de tourner. La « sensualité » n’est souvent qu’un manque d’habits, ou une simple projection de cette immense répression sexuelle omniprésente dans le monde occidental.

IVAN NOËL

COSASTER Tout de même… Il y a des manières de filmer, des scènes, qui ne trompent guère. Je ne suis peut-être pas objectif, mais tous les films italiens ou andalous ne montrent pas les choses de cette façon.

Des films avec des jeunes dans le sud de l’Italie ou de l’Espagne tournés en plein été sans sensualité ? Ça serait une production américaine, ou tout est faussé au service de la Police Morale. De la même manière que les musulmans couvrent leurs femmes d’un voile pour que l’on ne les désire pas, ces jours-ci on fait tout pour couvrir les enfants, même quand ils nagent.

IVAN NOËL

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La fin du film COSASTER La fin montre à quel point Paco est vraiment un salaud, qui n’a rien saisi des ravages qu’il a causé à Pablo et ne parle que de sa propre douleur, sans se sentir coupable pour un sou… IVAN NOËL Une clé du film est qu’à la fin, certains rêvent que l’homme n’ait pas trompé le garçon aussi cruellement et soit devenu tout pour lui, mais ne l’avouent pas. J’adore.

Vous voulez dire que Paco apparaît comme un salaud justement parce que contre toute attente, il se révèle n’être PAS pédéraste ? Que le spectateur eût préféré découvrir une relation amoureuse entre eux, plutôt que ce qui est en fait violemment révélé ?

COSASTER

Une force du film est justement le fait qu’on est pris par des émotions inhabituelles. C’est plutôt drôle de voir comment réagissent les amerloques, par exemple, au film. Souvent, dans des critiques, ils dénoncent cette « immonde » relation sexuelle entre l’homme et le garçon… Mais, … quelle relation ? ! Il n’y en a justement pas du tout. C’est drôle non ? Ils trahissent leurs propres pensées et désirs ! En Espagne ce n’est jamais comme ça, ils ne s’imaginent pas ça (et d’ailleurs s’ennuient assez). Les gens voient ce qu’ils veulent voir, et projettent leurs pensées. C’est classique. Pour vous répondre quand même, j’ai laissé pendre la question sur ce thème : qu’est ce qui aurait le plus détruit le garçon entre les deux issues possibles ? Le fait que jamais, jamais, malgré   conversations sur ce film et sur sa fin, le sujet d’une possible relation entre eux n’ait été traitée en dit très long.

IVAN NOËL

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Les critiques reçues par le film À propos de critiques, comment a été reçu votre film ? Avez-vous dû faire face à beaucoup de critique négative ?

COSASTER

IVAN NOËL Le cinéma est l’art le plus « populaire » sur terre, avec la musique. Faire un film c’est le lancer dans une cage aux lions, se lancer soi-même dans l’arène. Chaque film est le pire film jamais fait, et le meilleur film jamais fait : regardez n’importe quel site de critiques, c’est toujours pareil, chaque film vaut  sur  selon les uns et  sur  selon d’autres. Par exemple, sur IMDB, Le Parrain a reçu   votes de… zéro sur dix ! Je me suis donc fait une carapace ! On m’a TOUT dit sur le film. On m’a même très clairement expliqué dans une critique qu’il n’y avait (je cite) « pas un seul beau plan dans tout le film », et que la photo était nulle et amateur, que le facteur n’était pas crédible comme facteur (alors qu’il est le facteur même du village !), etc. Non, la critique existe pour payer le salaire de ceux qui n’ont pas pu faire des films eux-mêmes. Cela dit, les critiques ont été presque unanimes dans leurs éloges de ce film. À Vancouver sur  films il a été voté en cinquième position, pas mal pour un premier film, sans sous, sans acteur, dans une langue étrangère, et au thème douteux. À Seattle il fut choisi comme l’un de seulement trois films « à voir absolument ». Et depuis ça se répète avec mes autres films.

Je suis probablement dans une position subjective vis-à-vis de ce film, vu ma pédérastie, mais tout de même, « la photo nulle » ça n’a rien d’objectif non plus…

COSASTER

Le truc de la photo « nulle » deux critiques l’ont dit ! Une critique disait « ce film n’a pas une seule qualité ». Un autre exemple : la toute première critique (d’un américain bien sûr) sur mon film Primaria à sa première à Tokyo disait « ce film est complétement raté, et échoue complètement au niveau de l’expression de la créativité des enfants ». Génial !… vu que le film est  % pure créativité, que tout ce qu’ils disent est des enfants eux-mêmes, chaque dessin sont les leurs, la pièce de théâtre est leur propre création où ils jouent eux-mêmes, la spontanéité est non seulement étonnante de créativité, mais bel et bien réelle et constante. C’est un film purement et uniquement dirigé par la créativité des gosses, et un critique de dire « qu’il n’y a pas la moindre créativité »… C’est vraiment absurde. Mais comme j’ai dit : il faut payer le prix pour lancer son film dans l’arène des masses stupides. Surtout quand une grande partie de cette masse est américaine. IVAN NOËL

COSASTER Pensez-vous qu’il y ait une certaine hypocrisie dans les critiques les plus virulentes ? Comme si les gens n’osaient pas critiquer ce qui les gêne vraiment, à savoir les thèmes abordés, et se reportaient sur des points contingents avec toute la mauvaise foi du monde ?

C’est possible. Mais surtout un manque de culture et d’intelligence. On s’est trop vite habitué au fait que les films amerloques nous offrent tout, tout fait, sur un plat, sans trop avoir besoin de penser. Quand un film nous force à penser, on se trouve Presque « manipulé ». Un autre exemple : la critique la plus habituelle de mon premier film est sur la « monstrueuse cruauté envers le chien » qui est noyé par le garçon. Je leur réponds bien sûr avec toute la diplomatie du monde en leur disant « espèce d’enfoiré de moraliste à la con : ton pays exporte des films et des vraies guerres où sont misérablement torturés et tués des milliers d’hommes, femmes et enfants, et vous vous apitoyez comme des crétins sur un chien d’eau qui a adoré le tournage ? ! ». L’hypocrisie, la jalousie, la répression, le socialement correct, il y a tellement de filtre ces jours-ci à passer avant de pouvoir parler ouvertement avec quelqu’un qu’on a oublié ce qu’est la vérité.

IVAN NOËL

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Censures et plaintes Vous dites que le film a été censuré. Quelles scènes ont été retirées ? Il n’y a rien d’illégal dans le film, en tout cas pour la France : la scène où on voit Gonzalo nu ne montre pas d’actes sexuels, et dans celles où il se donne du plaisir on ne voit rien d’explicite. COSASTER

IVAN NOËL Non, en fait tout est plutôt assez domestiqué dans ce film. La violence est morale, et incluse DANS les situations (comme dans la scène du lac, qui trouble plus d’un). Au sujet de la censure, sela me rappelle une anecdote drôle, contée par un réalisateur sur son court métrage qui fut montré à Clermont-Ferrand. En France même si la nudité en elle-même n’est pas un crime, il est certain que l’hystérie sociale fait que les gens croient que ça l’est. D’où le fait que, pour une scène tournée dans un camps naturiste avec un garçon acteur de  ans (et sa mère) où il doit, obligatoirement, apparaître nu, ils ont dû créer et lui mettre une prothèse de la grandeur, forme et couleur du pénis du garçon… SUR son pénis ! Pour pas que l’on voie son… pénis. C’est aussi hilarant que grotesque ! Et bien typique d’une hystérie devenue extrémiste. Dans un camp naturiste, à couvrir un zob prépubère avec du plastique en forme de zob, pour pas le voir ? C’est grandiose. On rit cyniquement aujourd’hui de comment les Victoriens couvraient les jambes des pianos. Mon Dieu, combien de comédies satiriques nous sont promises dans les décennies à venir sur le thème de cette période de répression risible et médievale du tournant du e siècle ! COSASTER

Avez-vous eu des ennuis avec la justice aux Etats-Unis ou ailleurs ?

IVAN NOËL Non, pas à ce point. Mais en Angleterre, après le visionnement du film par un groupe de professionnels, un d’entre eux a essayé d’ouvrir une plainte pour abus sexuel sur mineur dans le film, genre « comment les parents pouvaient-ils ? C’est affreux ! On voit le désir d’un jeune garçon qui n’a même pas  ans ! ». Mais l’affaire fut vite oubliée, notamment grâce aux contre-attaques des parents eux-même, outrés par cette imbécilité. En fait, le plus con c’est que ces « plaignants » n’y croient même pas eux-mêmes : ils le font parce qu’ils sont programmés pour le faire et c’est devenu un jeu de « qui sera le plus socialement correct que son voisin ».

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La pédérastie dans la société actuelle COSASTER Vous avez rappelé en début d’entretien la nécessaire protection des enfants contre les abus de toute sorte. Mais vous exprimez également une indignation face aux formes extrêmes que prends la société en ce sens, allant bien au-delà de la véritable protection dans un contexte plus qu’hystérique mais s’apparentant bien plus à une répression haineuse et aveugle de « ceux qui aiment les garçons ». Vous semblez chercher par vos films à montrer que la réalité est bien plus complexe, riche — et sensuelle ! — que ne veulent le faire croire les options manichéennes que propose l’époque d’aujourd’hui.

On vit dans une horrible, horrible période de régression morale, où règne une honteuse obsession du socialement et politiquement correct. Et l’hypocrisie qui en résulte est obligatoire. J’essaye de mettre en place une certaine philosophie dans un contexte moins que philosophe. Lewis Carroll, dans un de ses livres, défend un mot qu’il a inventé en disant « qu’il existerait si les gens l’usaient plus ». Tout est changeant, et tout dépend simplement du nombre de gens qui veulent que ça change ou qui bénéficient d’un changement. L’exemple de l’homosexualité et sa rapide acceptation ces dernières années est bonne. Ce ne fut que suite à l’ouverture du placard, et à la découverte du pouvoir d’achat qu’avaient les gays, que subitement on passait de la honte, des psys, des rejets, du tabassage, au mariage entre gays et aux films gay-romantiques, et qui font pleurer les vieilles sous une pluie d’Oscars ! De la même manière que cela eut lieu avec les sorcières, les juifs, les communistes, les homos, viendra le temps des excuses auprès de ceux qui aimaient des garçons, des filles, et qui étaient mis dans le même sac que les abuseurs violents et violeurs. Comme dans le passé, on se remariera à  ou  ans, à la puberté, et ça sera la norme. Puis ça changera de nouveau, et à chaque fois ils trouveront de nouveaux « pervers » à la mode pour combler un manque de boucs. J’ai beaucoup lu sur toutes les formes d’attaque des minorités, raciale, sexuelle, religieuse, et surtout contre les sorcières (thème qui me passione) : c’est encore et toujours le même langage, les mêmes « preuves » scientifiques, les mêmes mensonges, abus, exagérations, manipulations. Le grand docteur Kellogg, le plus illustre du temps, nous expliquait, preuves scientifiques à l’appui, que la masturbation causait cinquante maladies sérieuses et traumatisait les « victimes » à vie… Oui, c’est sûr qu’elles étaient traumatisées ! Une société entière, aux désirs mal gérés, qui hurle au plus haut de ses toits, tous ensemble contre l’onanisme… ? Je suis très certain que même les enfants juifs des années  se sentaient traumatisés d’être juifs. Les choses changeront. Tout change, et toujours bien plus, et plus vite, qu’on ne peut l’imaginer. IVAN NOËL

Votre optimisme fait plaisir à voir ! Tous les pédérastes eux-mêmes ne la partagent pas, loin s’en faut.

COSASTER

Je ne suis pas « optimiste » car je ne fais pas de jugement de valeur. Je me base sur une réalité qui existe et se répète depuis la nuit des temps. Ce que je crois tout simplement c’est qu’une fois que sera passé la phase de culpabilité des désirs généralisée de cette société pour ses enfants, et de recherche de boucs pour expier ces désirs, les choses changeront aussi vite que l’on est passé de faire passer les homos par les électrochocs, à pleurer sur des films où deux cowboys s’enculent allègrement dans leur tente. On y aurait cru autant qu’un cochon volant, et c’est venu juste en quelques années. IVAN NOËL

COSASTER Si on regarde l’histoire du mouvement homosexuel, c’est finalement par le biais de l’économie et de l’argent que l’acceptation a fini par se déclencher. Pensez-vous que ça puisse arriver de cette façon pour les pédérastes ?

Le côté de l’avantage financier est très clairement d’importance. MAIS, ceci n’exclut pas forcément un progrès du côté des jeunes. Une grande partie du changement sera que les jeunes prennent de plus en plus de pouvoir de décision. On en est à donner le vote à  ans, un ministre de cabinet à  ans. Déjà les jeunes sont de plus en plus « décideurs ». C’est ce bouleversement de la société qui est en train d’avoir lieu, qui changera l’attitude. De ce changement arrivera de plus en plus le pouvoir monétaire des jeunes, acquis par plus de liberté et décisions.

COSASTER Et nous vous en remercions ! Il me semble qu’une chose importante que peuvent faire les artistes et intellectuels est de créer, ou révéler, une véritable culture pédéraste jusqu’ici en grande partie confisquée et récupérée par les homosexuels, notamment à travers les repères et modèles que peuvent offrir les grandes figures pédérastes.

IVAN NOËL

COSASTER Vous semblez considérer que les pédérastes ne sont pas les seules victimes de cette situation, mais les enfants eux-mêmes par une sorte de perversité contreproductive de la logique de « protection » de l’enfance.

Quel thème ! Trop grand pour quelques mots ici. La situation qui s’est mise en place depuis un certain nombre d’années est inacceptable à TOUS les niveaux : pas seulement parce que cela attaque aussi des gens absolument innocents et aimants, mais parce que cela a DÉTRUIT toute une importante part de la société, du volontariat, du soutient a l’enfant, qui créait un équilibre important. Je suis professeur depuis  ans maintenant et cela me choque au plus profond. Anecdote triste et parlante: il n’y a pas longtemps, pour récompenser ma classe à la fin de l’année je leur ai mis un DVD du film La gloire de mon père, pensant que cela ferait rêver les enfants à la France. Mais à la scène où le garçon protagoniste se douche nu sous un tuyau, cette classe a explosé dans des sortes de cris hystériques « ahhh ! Un pédophile, un pédophile ! » en montrant le garçon du doigt. Je jure que certains d’entre eux bavaient à la bouche en hurlant. Ils avaient  ans, ces gosses. Je me suis rendu compte que cette hystérie avait bien sacrifié une génération entière d’enfants au service de quelque chose qui n’a rien à voir avec la protection et je dénonce bien haut et fort cet abus réel. Toute hystérie réussit à créer exactement le contraire de ce qu’elle veut, et par cette dernière cette société « protectrice » aura bel et bien produit des abus, des viols, des meurtres d’enfants, des fausses accusations, suspicions sans fondement. On n’a même pas le début d’une petite idée de la souffrance que crée cette hystérie autour de l’enfance.

Il y a une somme curieusement disproportionnée de pédés parmi les grands génies dans l’histoire et le présent. On pourrait dire sans crainte du ridicule qu’un pédéraste à environ  % plus de chance d’être un génie qu’un hétéro. Socrate (et tous les autres pêcheurs grecs), Montherlant, Tchaïkovski, Alexandre le grand, Britten, Michael Jackson, Shakespeare, Lewis Carroll, Baden Powell, Gide, Caravage, et des centaines, centaines d’autres… Ça fait que (qu’on l’admettre ou non) notre société aujourd’hui a un petit problème: elle a été très fortement influencée, créée, façonnée, par une ribambelle de monstrueux pédérastes, et pire. Il faut soit refaire l’histoire et changer la nature humaine, soit accepter que notre société vit aujourd’hui une très vilaine et stupide époque de mensonge et hypocrisie à ce sujet.

IVAN NOËL

IVAN NOËL

COSASTER Le problème est que personne n’ose critiquer… Il y a une sorte d’Omerta sur la question, toute pensée déviante étant immédiatement criminalisée. IVAN NOËL Pas « toutes pensées » : ce sont des modes. Les intellectuels, des intelligents, les psys, écrivains, savent que ce n’est pas du tout une question de protection mais une hystérie qui se mord déjà sa propre queue comme toute forme de fondamentalisme. Tout le monde le sait, mais personne ne dit rien. Quand en Angleterre les parcs « publics » sont construits où seules deux ou trois vieilles femmes bien scannées auparavant par la police ont droit d’entrer avec les enfants, de peur que parmi les parents il y ait un pédophile, tout le monde sait que le monde est devenu absurde, mais personne ne dit rien. Quand ils passent une loi dans ce même pays interdisant tout adulte de s’occuper d’en enfant pendant plus de  minutes sans permission spéciale de la police, tout le monde sais que c’est allé bien trop loin, mais personne ne dit rien. Et voilà pourquoi je me suis senti obligé d’accepter cet entretien avec vous.

Projets d’avenir COSASTER

Quels sont vos projets d’avenir, Ivan Noël ?

Avant tout de trouver des investisseurs, du soutien pour mes films. Mes films étant très très peu cher (Vuelve, a coûté   €. Je suis le scénariste, le réalisateur, le compositeur, le monteur, je fais le son, les sous-titres en trois langues, etc.), je compte sur le soutien de gens qui ne sont pas effrayés par des films « polémiques ». Et puis si j’étais moi, je miserais sur moi ! J’ai réussi à faire des films sans sous, sans acteurs pros, sans aucun contact, et qui sont choisis à chaque fois par les festivals les plus grands. Dernièrement en compétition à Tokyo contre seulement  autres films aux budgets allant de  à  millions de US $, et le mien (Primaria) a couté   € ! Bref, tout cela pour dire que si vous connaissez quelqu’un qui veuille bien miser sur mon prochain (drôle, et très subversif) Limbo, je suis là, projet et contrat sérieux en main ! (J’ai déjà la moitié des sous.)

IIVAN NOËL

COSASTER À bon entendeur ! J’espère que vous aurez convaincu quelques lecteurs que vous aider est dans notre intérêt à tous. Ils peuvent passer par la rédaction du magazine pour vous contacter s’ils le souhaitent — sans quoi on trouve votre contact sur le site de En tu ausencia en lien ci-dessous. Merci beaucoup encore une fois pour votre disponibilité, votre verve et votre optimisme ! Je vous laisse le mot de la fin.

Ce n’est pas du tout pour abaisser la valeur de votre publication, comprenez-le, mais combien il est lamentable que ce genre de dénonciation ne trouve aucune écoute ailleurs que dans une revue si polémique que la vôtre. Pour finir je voudrais dédier cet entretien à ma femme, à mes enfants, à ceux qui réellement aiment les enfants et aux  enfants morts assassinés chaque jour dans notre « monde développé » aux mains de leur propre parent et qui, eux, restent sans la moindre voix.

IVAN NOËL

Entretien relu et amendé par Ivan Noël avant publication.

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Liens et références Ivan Noël sur IMDB http://www.imdb.com/name/nm3124865

Compte Youtube d’Ivan Noël https://www.youtube.com/user/yyyyyves

Site officiel du film En tu ausencia http://www.entuausencia.com

Bande annonce du film En tu ausencia http://www.imdb.com/video/screenplay/vi1936982041

Musique et quelques images du film En tu ausencia https://www.youtube.com/watch?v=vRLFIwmNpsE

Les coulisses du film En tu ausencia https://www.youtube.com/watch?v=dcNtLhSwPRM https://www.youtube.com/watch?v=M_Zww3XtIPA

Bande annonce d’autres films d’Ivan Noël

Vuelve https://www.youtube.com/watch?v=WzGP3S36oKc#!

Brecha https://www.youtube.com/watch?v=he2zBhjnzjY

Primaria https://www.youtube.com/watch?v=WRCm3qQw_aU https://www.youtube.com/watch?v=cycFduc0Yls

Inter view d’Ivan Noël dans « theskykid.com » (en anglais) http://www.theskykid.com/movies/exclusive-interviewdirector-ivan-noel-of-en-tu-ausencia

La nuit du Chasseur de Charles Laughton http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Nuit_du_chasseur

Bernard Faucon http://www.bernardfaucon.net/

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par Léandre Abdul-Fatâ

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La thèse développée par Paul Yonnet dans Le Recul de la mort est que les progrès de la médecine et de l’hygiène au cours des trois derniers siècles, mais principalement bien sûr du vingtième, entraînant un recul important de la mortalité infantile, ont complètement changé le statut de l’enfant au sein de la famille et de la société, et de ce fait provoqué un bouleversement social dont on est encore peu conscient, mais qui n’en fait pas moins sentir ses effets au sein de la crise générale du monde moderne : « On ne peut rien comprendre à l’émergence de la société moderne et aux transformations du destin de l’enfant si l’on ne saisit pas ce retournement d’une tragédie millénaire : hier les mères risquaient leur peau à chaque accouchement, et les enfants n’étaient pas assurés de vivre. Le recul de la mort est un phénomène sans précédent. Dans l’histoire d’une société, dans l’histoire de l’espèce humaine, il est unique et ne peut se produire qu’une fois. C’est comme la découverte du feu : il y a un avant et un après. Aujourd’hui, on a largement éradiqué la mortalité infantile et maternelle. La mère et l’enfant ne sont plus asservis à la mort et à l’angoisse — dans les pays occidentaux — et la naissance est une promesse de vie affranchie de toute crainte, ou presque. […] Entre le milieu du XVIII e siècle et , la mortalité maternelle a été divisée par  et la mortalité infantile par  ! Selon les derniers chiffres, on recense en France , décès liés à la grossesse ou à l’accouchement pour   mères, et , décès pour   enfants nés vivants. Le risque de mort est désormais concentré dans le grand âge. Sa disparition du décor de l’enfance, récente donc au regard de l’Histoire, a totalement bouleversé les relations familiales et la formation de la psychologie individuelle. »

Il s’ensuit, l’essor des méthodes contraceptives aidant, que l’enfant désormais n’est plus le fruit du « hasard des relations sexuelles », mais bien « l’enfant du désir d’enfant » de ses parents : « C’est l’enfant du désir… d’enfant dont on observe l’avènement. Cette dialectique de la conquête de l’enfant seulement acceptable et accepté s’il est désiré, voire conforme, une fois conçu, aux normes véhiculées par ce désir— donc, sans tare — a conduit à l’élimination de ce qui n’y correspondait pas. » Dès lors, poursuit Yonnet, « L’humilité à laquelle était confiné l’enfant par la menace de la mort et le sentiment de n’être qu’un élément parmi d’autres était compensée par la fierté d’appartenir à une famille, une lignée, une communauté, une religion, un milieu. La fierté d’appartenance a été remplacée par la fierté d’être soi — soi, et personne d’autre — par ce que Chateaubriand appelait la “manie d’être”. S’il y a quelque chose qui s’est irrémédiablement évaporé avec l’installation du nouveau régime éducationnel, c’est l’humilité des enfants, l’humilité des jeunes. On assiste à une glorification égocentrique de l’être unique qu’il recèle, témoin du désir spécifique dont il est le fruit. Chaque anniversaire donne lieu à une célébration du petit dieu. Et l’on peut dire que les compétitions de nombrils auxquelles donnent lieu les teenagers prides, sous toutes les formes et jusqu’à  ans, illustrent bien ce phénomène interminable de mise en scène de soi. Moi est quelqu’un, et pas n’importe qui. Moi est quelqu’un de plus en plus tôt. Avant même de parler. “Le bébé est une personne” : Françoise Dolto fut la messagère de cette époque du triomphe de l’enfant du désir d’enfant : elle a dit ce qu’on voulait entendre. Ce moi est si considérable que les parents vont s’efforcer de le rendre, le plus vite possible, indépendant. Cet accès à l’autonomie sera la preuve que l’enfant a bien été conçu pour lui-même, qu’il est bien le fruit du désir d’enfant, et non du hasard de la relation sexuelle ou d’une contrainte sociale. C’est même une obsession : qu’ils empêchent les enfants d’accéder à l’autonomie est la grande crainte moderne des parents comme des instances éducatives, des psychologues et des psychanalystes. Une peur illustrée jusqu’à l’absurde par la très officielle Convention relative aux droits de l’enfant de l’ONU, qui édicte des droits d’expression et d’opinion de l’enfant, hors de toute contrainte parentale. Au fond, paradoxalement, cette déclaration censée protéger les enfants les

prive d’enfance au nom de la considération qui leur est due, et dénie à leurs parents le droit de les traiter comme des êtres qui ont bien des choses à apprendre avant d’émettre des opinions en toute autonomie. » Et finalement : « Être un enfant du désir contraint à perpétuellement chercher à vérifier qu’on l’a bien été. Le culte de l’autonomie — qui prouve, rappelons-le, qu’on a bien été désiré pour soi — masque une dépendance terrible. Certes, jamais l’enfant n’a été si aimé, choyé, entouré ; mais le but de cette attention est d’obtenir le plus tôt possible une séparation : ce qui crée une culpabilité chez la mère et une dépression latente chez le préadolescent. Après l’âge d’or de l’enfance, où il était en contact avec ceux qui l’ont fait, il ne pourra se sentir exister que si les gens qu’il rencontre désirent qu’il soit lui-même. Le problème de l’individu moderne, ce n’est pas la “fatigue d’être soi” dont parle Alain Ehrenberg. C’est de ne plus être désiré par autrui, donc de ne plus pouvoir être soi (puisque l’existence ne tient qu’au fil du désir). Or l’adolescence d’aujourd’hui s’étire interminablement, elle sert de modèle à la société tout entière, mais elle obéit à une double injonction, contradictoire. Dans l’euphorie d’un moi grandiose et précocement affirmé, muni de toutes les libertés, l’adolescent peut s’exprimer, s’exposer, afficher seul ou en groupe sa singularité. Mais, dans le même temps, la société lui refuse, et pour longtemps, toute confrontation au réel et au sérieux. Il n’y a même plus de service militaire. La culture adolescente, il y a encore cinquante ans, témoignait d’une extraordinaire gravité. À  ans, Malraux avait déjà écrit Les Conquérants, La Voie royale et La Condition humaine. À  ans, Camus avait rédigé L’Étranger, Noces, Caligula et Le Mythe de Sisyphe. Au même âge, aujourd’hui, les écrivains nous parlent de leurs problèmes sentimentaux et affectifs. Et les adolescents tuent le temps en écoutant de la musique, en chattant sur Internet, en faisant la fête, bref en mettant en scène leur inutilité spectaculaire. La société appelle les enfants à un développement précoce de leur individualité, mais les scotomise en retardant leur entrée dans le monde de la responsabilité. D’où le développement de pathologies de maîtrise du monde, conséquence de l’hémiplégie qu’on leur impose : anorexie, toxicomanie, conduites à risques, tentatives de suicide. Cette situation où l’on envoie l’énergie de la jeunesse se fracasser contre des murs, s’égarer dans des voies sans issue, s’engluer dans l’épuisement de l’attente est dommageable, aussi, pour toute la société. »

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Cette analyse rejoint bien le constat de Serge André que « l’enfant n’est plus pour nous une richesse, il est devenu un luxe — ce qui est tout à fait différent ». Le « recul de la mort » n’est qu’un aspect du « progrès » technique et scientifique appelé par une mentalité qui ne conçoit que le plan le plus matériel de l’existence ; « progrès » qui, même dans ses aspects les plus « positifs », a toujours pour point de départ et d’arrivée un certain accroissement de l’individualisme. Mais on peut encore noter que le phénomène dont parle ici Yonnet a largement été préparé par l’attitude de la noblesse à la fin de l’Ancien Régime, lorsque, peu à peu évincée du pouvoir réel par l’absolutisme royal — qui ne fait que préparer la Révolution — elle commence à faire des enfants pour le plaisir et non plus pour transmettre un nom, un patrimoine. Elle a pour modèle un Jean-Jacques Rousseau, « moraliste » abandonnant sans états d’âme à l’Assistance publique les enfants qu’il ne croit pas pouvoir élever selon son désir. En fin de compte, plus qu’un phénomène sui generis, le « recul de la mort » n’est qu’un aspect de la concrétisation du désir illusoire d’immortaliser l’individu, dans un monde où de plus en plus, l’individu, c’est-à-dire une entité livrée à elle-même par l’effondrement des hiérarchies traditionnelles (et « naturelles », dirait Nietzsche), devient la seule norme, la mesure de toute chose. D’où, comme le note Yonnet, l’avènement d’un système éducatif axé sur l’idée d’autonomie, sur l’obsession d’« être soi », et non plus par exemple sur l’idée de devoir, de service, de dépassement vers un idéal plus grand que soi. Or un tel système constitue un très bel exemple du renversement des valeurs typique de la mentalité moderne, une véritable contre-

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éducation, qui ne peut mener qu’à un sentiment illusoire de toute-puissance du moi avec toutes les frustrations qui s’ensuivent, aux antipodes de l’idéal d’Autonomie des Anciens, qui signifiait avoir suffisamment intégré les normes et les notions transmises par la tradition, être suffisamment formé intérieurement pour affirmer son indépendance face à tout datum formatif ou normatif extérieur. Libre et responsable. Libre parce que responsable, et vice-versa. En prétendant exalter la liberté au détriment de la responsabilité, on a supprimé l’une et l’autre, c’est là tout le destin du monde postmoderne. Avant de creuser plus loin les analyses d’André et Yonnet, attardons-nous sur quelques conséquences plus ou moins plaisantes en rapport avec la question qui nous occupe. On pourrait penser que cette éducation nouvelle centrée sur l’idée d’autonomie devrait logiquement pousser la société, si désireuse de voir les enfants « développer leur individualité » de plus en plus tôt et d’échapper au contrôle forcément abusif de toute autorité castratrice, à leur reconnaître, au moins dès la puberté, la liberté de leurs choix sexuels. Or nous connaissons tous l’argument massue des partisans de la ségrégation sexuelle entre générations : c’est que l’enfant, ou le jeune adolescent, est un être par définition privé d’autonomie, c’est-à-dire de liberté face à l’autorité réputée toute-puissante de l’adulte. Selon cette doxa dominante, il y a un conflit, une incompatibilité essentielle entre la relation d’autorité, censée être la seule possible entre un enfant quel qu’il soit et un adulte quel qu’il soit, et la relation amoureuse (au plein sens du terme). L’autorité et l’amour s’épaulant mutuellement, selon le beau modèle décrit par Platon et si souvent mis en pratique à travers les siècles, est proprement impensable. Premièrement, on reconnaît bien là la haine caractéristique du monde moderne contre toute forme d’autorité ou de hiérarchie. Foncièrement, l’autorité ne peut être que mauvaise, en ce qu’elle s’oppose à la sacro-sainte liberté de l’individu, et là où elle s’avère néanmoins nécessaire — car il y a des limites au démenti que la raison dévoyée peut opposer à la réalité des choses — elle demeure un mal, nécessaire, mais un mal tout de même : d’où la nécessité d’isoler ainsi la relation d’autorité — réelle ou supposée —, de l’empêcher

d’interférer avec toute autre relation possible. Il y a une certaine cohérence dans l’argument, si l’on admet le présupposé (malheureusement impensé, car impensable lui aussi). Mais, ensuite, il faudrait se tourner vers cette autorité de l’adulte sur l’enfant, qui résiste mystérieusement à la volonté moderne d’abolir toute inégalité et toute hiérarchie, pour en interroger le sens et le contenu. Si en effet l’éducation n’a pas d’autre but que l’« autonomie », conçue comme l’affirmation du Moi individuel et tout-puissant, l’adulte en tant que tel ne devrait-il pas s’effacer complètement en renonçant à toute « autorité », rendant par là même possible un autre type de relation (par exemple amoureuse et sexuelle) ? Non, dira-t-on, car l’enfant est justement supposé ne pouvoir acquérir cette autonomie que par l’entremise de l’adulte et de son autorité. Mais cette autorité est désormais vide : elle ne propose pas à l’enfant de devenir quelque chose, de l’attirer vers un idéal plus élevé, mais simplement d’« être soi », un individu lambda fondu dans la masse et ignorant toute transcendance, donc toute autorité légitime. Autrement dit, dans le monde postmoderne, on a conservé la forme de l’autorité parce qu’on ne pouvait faire autrement, mais avec un contenu totalement inversé et évidé de l’intérieur : c’est une autorité qui, tout en s’affirmant plus puissante que jamais, se nie elle-même en permanence, ne tire sa puissance que de son autonégation. On a vaguement conservé aussi l’idée que l’enfant est un être en puissance qui a besoin d’être guidé au cours d’un long processus pour parvenir à l’actualisation, une sorte de matière première qui a besoin de recevoir de l’extérieur une forme. Mais, là encore, l’idée a été complètement vidée de sa substance. L’adulte n’est rien de plus que l’enfant ; il n’est que l’enfant muni artificiellement de certaines notions techniques purement extérieures et de certains droits totalement arbitraires, conférés par une loi qui n’est l’émanation d’aucune transcendance divine ou autre, tout au plus le règlement intérieur de la vie dans cette vaste usine (à gaz) qui s’appelle la société moderne. L’adulte, à la limite, est même moins que l’enfant ; c’est l’enfant sans enfance, amoindrie, privée définitivement de certaines possibilités de développement qui étaient en elle, y compris et surtout les possibilités éminentes et supérieures, celles qui faisaient jadis le type du guerrier,


du sage ou du prophète (pour ne citer que ceux-là). On connaît cette formule de Spinoza : « Omnis determinatio est negatio » (« Toute détermination est une négation ») ; ce qui signifie entre autres que tout développement se fait par l’élimination, la fermeture progressive de certaines possibilités de l’être au profit d’autres qui pourront ainsi croître et s’actualiser (s’épanouir) intégralement. Mais les possibilités que le mode d’« éducation » moderne tend principalement à étouffer, au profit naturellement des plus basiques et des plus matérielles, sont justement celles autrefois considérées comme plus hautes, les possibilités d’ordre spirituel, c’est-à-dire en somme tout ce qui comporte l’idée d’un dépassement de soi, de l’être individuel ; celles qui, demandant le plus de soin pour leur épanouissement, se développent inégalement selon les individus, en fonction de leur aptitude particulière, tendant ainsi — du moins lorsqu’on leur en laisse la possibilité — à constituer des élites plus ou moins distinguées du reste de la société, mais néanmoins nécessaires à celle-ci — au contraire des pseudoélites modernes qui ne font que la parasiter—, car elles incarnent les manifestations les plus hautes d’un groupement humain donné, celles qui donnent un sens à son existence même et à son activité la plus humble. Ainsi, chez un peuple traditionnel, l’artisan qui sculpte un temple possède un savoir-faire et même un savoir d’ordre déjà initiatique, spirituel, qui le distingue du simple ouvrier ; mais son œuvre, si resplendissante soit-elle, ne prendra vraiment tout son sens que lorsque viendra y officier le prêtre, le yogi, le brahmane, seul capable d’entrer en contact avec certaines puissances d’ordre cosmique et supracosmique dont l’influence bénéfique, génératrice d’unité et d’harmonie, retombera sur le groupe tout entier. Il est trop évident que tout cela ne saurait exister dans le monde moderne et surtout postmoderne, qui en a perdu jusqu’à la capacité d’imaginer la possibilité d’une chose de cet ordre. Mais justement, parce que l’autorité n’est plus liée à l’idée d’une régulation d’ordre suprahumain, qu’exige en fait l’insertion naturelle de l’homme dans un ensemble beaucoup plus vaste de choses auxquelles il est existentiellement relié sans même en avoir conscience, elle devient pure affaire de convention sociale et, à la limite, de compétition entre les appétits et les volontés de puissance de divers sous-groupes qui n’ont d’autre légitimité que leur capacité d’influence et de nuisance — la force brute en dernier recours. La force brute sur laquelle notre société repose en dernière instance, à un degré jamais atteint auparavant : jamais aucune société au monde n’a davantage reposé, dans sa relative cohésion, sur le contrôle policier total et permanent de chacun de ses membres. C’est là un truisme dont les lecteurs de  et du Meilleur des mondes conviendront sans peine. Toute l’« éducation » actuelle en découle : l’éducation n’est qu’une police préventive destinée à veiller essentiellement à ce qu’aucun individu ne sorte du lot, ne menace par ses dons ou capacités exceptionnels le bon fonctionnement de la routine générale et la tranquille harmonie de notre médiocrité commune. Il n’y a plus d’adultes. Il n’y a plus d’hommes, juste des enfants diminués placés sous contrôle éducateur-policier à vie. Il n’y a plus d’enfants, parce qu’il n’y a plus d’hommes ; il n’y a plus d’hommes, parce qu’il n’y a plus d’enfants. Adulte et enfant sont des catégories vides, qui renvoient en fait à un même état de régression de l’humain que Serge André résume parfaitement lorsqu’il parle du double visage de notre univers postmoderne : Disneyland et Las Vegas. Essayez d’imaginer un homme véritable, un Alcibiade, un Alexandre, un Arjuna, au milieu d’un pareil bourbier. Reste, pour donner un semblant d’ordre à cette panade et recouvrir d’un voile de légitimité la vacuité béante du statut d’adulte, une seule chose ou presque : la ségrégation sexuelle, ou plus exactement la confiscation de la sexualité au profit de l’adulte. Réellement — si l’on exclut quelques colifichets comme le permis de conduire, le droit de voter et d’aller en boîte —, plus rien ne « fait » l’adulte désormais hormis la connaissance de la sexualité, au moins dans ses usages les plus inférieurs et matériels, comme toujours, et ce n’est pas un hasard. C’est juste que, la distinction entre l’homme « accompli » — si l’on ose appeler ainsi l’humanoïde moderne — et l’enfant, homme « en puissance » ou en devenir, ne pouvant plus reposer sur des critères spirituels (toute spiritualité ayant été heureusement abolie pour des raisons d’égalitarisme), il ne restait plus que le sexe pour rétablir un semblant de distinction ; le sexe, seule

forme de transcendance que la société moderne veuille bien reconnaître, car elle n’a pas réussi à l’abolir totalement, mais qu’elle redoute et réprime néanmoins, justement pour ce qu’il y a en lui de transcendance irréductible. De là le souci de tenir l’enfant, le plus longtemps possible, à l’écart de toute sexualité, surtout adulte, à la fois pour continuer de justifier le statut de plus en plus précaire dudit adulte, et son hypothétique « autorité », et pour « protéger » l’enfant de ce qui pourrait représenter une source de transcendance, donc un danger potentiel, ce qui n’est pas faux du reste, dans la mesure où une telle source, déviée et incomprise, peut effectivement mener à des formes de transcendance « inversée », de dé-réalisation qui sont l’exact opposé de la réalisation spirituelle au sens traditionnel, laquelle a pour but, comme on l’a déjà indiqué, de mener l’individu fini au-delà de soi. Dans la Métaphysique du sexe de Julius Evola, seul auteur « traditionnel » à s’être penché à fond sur la question sexuelle, début du chapitre III , nous lisons : « Dans chaque amour humain suffisamment intense, le caractère qui plus que tout autre en atteste le fond métaphysique, c’est sa transcendance : transcendance à l’égard de l’être individuel, transcendance à l’égard de ses valeurs, de ses normes, de ses intérêts ordinaires, de ses liens les plus intimes, et dans le cas limite, à l’égard de son bien-être, de sa tranquillité, de son bonheur et même de sa vie physique. L’absolu, le sans-condition, ne peut se trouver qu’au-delà de la vie d’un Moi enfermé dans les limites de la personne empirique, physique, pratique, morale ou intellectuelle. Ainsi, en principe, seul ce qui transporte hors de cette vie et de ce Moi, qui crée en eux une crise, qui induit en eux une force plus forte, qui déplace le centre de soi-même au-delà de soi-même — même s’il faut que cela se produise d’une façon problématique, catastrophique ou destructrice —, cela seul peut éventuellement ouvrir la voie vers une région supérieure. Or, il est de fait que, dans la vie courante, en bien peu d’autres états analogues à ceux conditionnés par l’amour et le sexe, un certain degré de cette condition de transcendance se réalise chez les êtres humains. » Que cette force du sexe, en certaines circonstances divinisante, puisse, surtout lorsque sa vraie nature métaphysique est méconnue voire purement ignorée, mener à des effets destructeurs et pervers, c’est ce que le même auteur met bien en valeur (notamment) à la fin de son ouvrage, lorsqu’il précise : « Aussi, en ce qui concerne le sexe, la redécouverte de son sens primaire et le plus profond et l’usage de ses possibilités supérieures dépendent de la réintégration éventuelle de l’homme moderne, de son redressement et du dépassement des bas-fonds psychiques et spirituels où l’ont conduit les mirages de sa civilisation matérielle. En effet, dans ces bas-fonds, le sens même du fait d’être vraiment homme ou femme est destiné à s’effacer ; le sexe ne servira qu’à conduire encore plus bas ; même hors de ce qui concerne les masses, réduit à son contenu de simple sensation, le sexe sera uniquement le lénitif illusoire, sombre, désespéré, pour le dégoût et l’angoisse existentiels de celui qui s’est engagé dans une voie sans issue. » Cette déviation, cet avilissement du sexe, qui de force de dépassement de l’individu limité pouvant éventuellement conduire jusqu’au divin devient « le lénitif illusoire, etc. », caractérise en effet la société (post)moderne, avec une double contrepartie : d’une part, l’envahissement de la pornographie, d’une pornographie de plus en plus laide, dérisoire et vulgaire, qui n’est que l’expression hypertrophiée et la mise en valeur volontaire des aspects le plus répugnants, triviaux et terre-à-terre du sexe, au rebours de tout érotisme authentique, au rebours même de la vie ; de l’autre, bien sûr, ce fantasme obsessionnel, universel, d’une enfance pure, idéale, asexuée, dans laquelle nous projetons tous plus ou moins notre dégoût et notre lassitude pour une sexualité « réduite à son contenu de simple sensation », qui ne sert qu’à « conduire encore plus bas », et surtout plus loin de nous-mêmes, de la connaissance de nous-mêmes, au lieu de nous rapprocher de nous, c’est-à-dire de l’Être, de nous réintégrer dans un ordre de chose plus universel, et finalement dans la lumière du Suprême. Cette enfance plus ou moins irréelle dont nous avons forgé l’image angélique comme un double renversé — ou plutôt redressé — de notre propre démonisme — de notre déchirement ontologique sans fin —, il est normal de vouloir la

préserver de cette sexualité avilie que nous nous sommes imposée par ignorance volontaire des principes. Dans le même temps, elle devient « cet obscur objet » de notre désir à tous, l’état idéal que nous convoitons un peu par tous les moyens, soit par un comportement irresponsable et infantile prolongé bien au-delà de l’adolescence (jeux vidéo, etc.), soit par la production d’« enfants du désir d’enfant » que nous choierons et adorerons comme « notre propre image narcissique », soit à la rigueur, et ce n’est pas à notre avis le choix le moins incohérent ni le moins honorable, par la pédophilie pure et simple. Il faut pourtant se souvenir qu’il a existé autre chose. Dans bon nombre de sociétés traditionnelles, chez des peuples d’origines diverses, il a existé une institution de la pédérastie liée à des rites initiatiques ou de passage. On évoquera à titre d’exemples, sur lesquels nous espérons revenir plus complètement dans une autre contribution, l’enlèvement pédérastique ritualisé des Crétois ainsi que les pratiques analogues d’anciens peuples germains, mentionnés dans l’opus magnus de Bernard Sergent, Homosexualité et initiation chez les peuples indo-européens, ou encore les rapports sexuels entre maître et disciples utilisés dans les rites d’initiation de certaines confréries soufies, comme le rapporte Abdelwahab Bouhdiba dans La Sexualité en Islam. Dans de tels rites, on peut supposer que la force du sexe, quelle que soit d’ailleurs son origine, était mise en œuvre pour briser les conditionnements individuels du jeune disciple et l’amener à une sorte de renaissance psychique, voire spirituelle, en tant qu’être supérieur, plus fort, plus viril, plus éveillé. Nous sommes ici dans un schéma complètement différent de celui de la société moderne et de son mirage d’« autorité » vide, à la fois bétonnée par les lois et secrètement haïe ; ici, au contraire, le maître, ou de façon générale l’adulte, l’homme accompli, représente pour le jeune un véritable modèle, un idéal vers lequel il devra s’efforcer de tendre afin de le réaliser à son tour ; un soi-même qui est plus que soi et qui pourtant lui indiquera la voie par laquelle il pourra devenir vraiment Soi, non pas au sens de l’injonction vide dénoncée par Yonnet qui impose au jeune d’être « lui-même » avant et sans lui donner les moyens de savoir ce qu’il est, mais comme une venue au jour de la forme implicite inscrite dans sa matière encore indécise, celle qui représente la plus haute parmi les mille possibilités qui dorment en elle. Une telle autorité ne veut pas seulement se maintenir à distance, se réserver tant que cela est nécessaire, elle ne vise pas la transmission d’un savoir inerte et technique ; elle brûle d’un feu d’amour, elle incarne elle-même, elle est ce qu’elle vise à transmettre, elle veut rapprocher, unir dans la connaissance, attirer à elle le disciple dans les hauteurs où elle a commencé par se poser dans une radicale différence ; elle veut faire croître vers elle, comme le soleil chauffe l’herbe par un rayonnement qui n’est autre que son être même. Elle est un amour passionné, mais qui a pour condition une inégalité absolue, irréductible, sauf précisément dans ce moment de l’étreinte où maître et disciple fusionnent symboliquement dans le dépouillement de leurs habits mortels et, grâce à la force toute-puissante du sexe, se transportent ensemble dans le lieu des Immortels, où réside la vraie connaissance, celle qui n’est pas savoir abstrait et formel, mais vie absolue et éternelle, puissance illimitée d’être —virilitas. Cela suppose évidemment des hommes — et des jeunes capables de le devenir. Notre mentalité moderne, avec sa conception abstraite et purement égalitaire de l’amour, se heurterait à un mur d’incompatibilité si elle essayait seulement de soupçonner toute la sagesse cachée que recèle une telle conception des rapports entre enseignés et enseignants. Outre une notion correcte de l’autorité, qui lui fait radicalement défaut, il lui en faudrait une de la sexualité, qui ne lui fait pas moins défaut et grosso modo pour les mêmes raisons d’ignorance des notions de supérieur et d’inférieur, de forme et de matière, d’agent et de patient, enfin de tous les principes métaphysiques sur lesquels reposent à la fois l’ordre du monde et la puissance du sexe comme phénomène de transcendance caractérisée au sein de cet ordre.

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Il nous faut donc nous pencher maintenant sur cette question de la nature du sexe, de l’origine de sa force, à laquelle est suspendue toute la problématique de la pédérastie, étant entendu que celle-ci implique plus qu’une simple dilection ou tendresse platonique entre mâles de différentes générations. C’est encore, bien sûr, vers Julius Evola que nous nous tournerons, en précisant toutefois que ses analyses du phénomène sexuel ne font — et c’est là tout leur mérite — que synthétiser et corroborer ce que l’on trouve épars dans l’enseignement d’à peu près toutes les grandes traditions spirituelles : platonisme, hindouisme, islam (en particulier le soufisme), etc. Le point de départ de la théorie métaphysique du sexe d’Evola se trouve dans la notion de dyade fondamentale, à savoir dans l’idée que le monde manifesté — en tant qu’expression d’un Principe transcendant et radicalement ineffable qui comprend toute réalité, mais sur le mode non distinctif, unitaire — procède de deux principes opposés et complémentaires, que la tradition extrême-orientale nomme le yin et le yang : respectivement principe passif et principe actif, qui correspondent à ce que la tradition hellénique néo-platonicienne nomme la Matière universelle et l’Intellect transcendant (noûs). Tout être manifesté est en quelque sorte un composé, un dosage de ces deux principes qui eux-mêmes résultent de la polarisation d’un principe plus universel, la Grande Unité (ki) de la tradition extrêmeorientale, qui correspond en termes helléniques à l’Être. Bien sûr, yang et yin, ou Intellect et Matière, peuvent être caractérisés respectivement comme masculin et féminin, en ce sens que de l’un et de l’autre dérivent respectivement la « qualité masculine pure » et la « qualité féminine pure » qui fondent la nature essentielle des hommes et des femmes comme tels. De cette polarisation de l’unité originelle de l’Être en deux principes complémentaires naît une tension, une force universelle de nature « magnétique », qui tend à rapprocher et à unir deux êtres manifestant des qualités opposées, afin de reconstituer d’une certaine façon l’unité primordiale. Ainsi, « de la fréquentation, même sans contact, d’individus des deux sexes naît dans l’être le plus profond de l’un et de l’autre une énergie spéciale ou “fluide” immatériel, appelé tsing. Celui-ci dérive uniquement de la polarité du yin et du yang — termes sur lesquels nous reviendrons et auxquels nous pouvons donner provisoirement la signification de principes purs de la sexualité. Cette énergie tsing est une spécification de la force vitale radicale, tsri, et croît en proportion du degré du yang et du yin présents dans l’un et dans l’autre comme individus. Cette force spéciale magnétiquement induite a pour contrepartie psychologique l’état de vibration, d’ivresse diffuse et de désir propre à l’eros humain. L’intervention de cet état donne lieu à un premier déplacement du niveau habituel de la conscience individuelle de veille. » Bien sûr, Evola a surtout en vue ici, comme dans tout son ouvrage du reste (et c’est la principale critique que nous lui adresserions) l’amour hétérosexuel ; toutefois, il a soin de préciser que « les concepts d’homme et de femme dont on se sert couramment ne sont qu’approximatifs. En effet, le processus de sexualisation a des degrés multiples et l’on n’est pas dans la même mesure homme ou femme », et que « la masculinité et la féminité sont avant tout des faits d’ordre interne, au point que le sexe intérieur peut ne pas correspondre au sexe physique. Il est bien connu qu’on peut être homme dans le corps, sans l’être pour autant dans l’âme (anima mulieris in corpore inclusa virili ) et vice-versa ». Ces dernières considérations peuvent aider à entrevoir comment l’explication générale proposée ici peut être adaptée pour s’appliquer à d’autres formes de sexualité ; toutefois, le cas de la pédérastie soulève des questions bien spécifiques qui nécessitent, à notre sens, d’aller un pas au-delà de la théorie évolienne. Mais ceci nous entraînerait dans des développements encore très longs, qui feront l’objet d’une étude à part si Dieu y consent.

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Mais la métaphysique du sexe exposée par Evola trouve une expression symbolique moins abstraite et plus parlante, et en même temps susceptible de présenter des connexions directes avec le sujet qui nous occupe, dans le mythe de l’androgyne. Celui-ci trouve sa source dans le Banquet de Platon, toutefois on gardera présent à l’esprit que « des mythes appartenant à d’autres cycles/à d’autres traditions spirituelles contiennent des significations identiques ». Rappelons brièvement les éléments du mythe : « Selon Platon, dit Evola, il exista une race primordiale “dont l’espèce est désormais éteinte”, race d’êtres qui renfermaient en eux les deux principes, masculin et féminin. Les membres de cette race androgyne “étaient d’une force et d’une audace extraordinaire, et ils nourrissaient dans leur cœur des projets orgueilleux, jusqu’à attaquer même les dieux”. […] Dans Platon, les dieux ne foudroient pas les êtres androgynes, comme ils avaient foudroyé les géants, mais ils en paralysent la puissance en les séparant en deux. De là la naissance d’êtres de sexe distinct, porteurs, en tant qu’hommes et femmes, d’un sexe ou de l’autre ; d’êtres chez lesquels persiste pourtant le souvenir de l’état antérieur et s’éveille l’impulsion de reconstituer l’unité primordiale. » Ensuite, concernant la signification de ce mythe, Evola nous dit que « tout d’abord, on ne doit naturellement pas penser aux êtres primordiaux… comme des membres d’une race préhistorique quelconque, dont on pourrait presque retrouver les restes ou les fossiles. On doit au contraire se reporter à un état, à une condition spirituelle des origines, pas tant au sens historique que dans le cadre d’une ontologie, d’une doctrine des états multiples de l’être. En faisant abstraction de la mythologie, nous pouvons comprendre un tel état comme celui d’un être absolu (non brisé, non “duel”), d’une totalité ou unité pure, et par cela même, comme un état d’immortalité. […] La différenciation des sexes correspond à la condition d’un être brisé, et partant, fini et mortel : à la condition “duelle” de celui qui n’a pas la vie en lui, mais en un autre, état qui, ici, n’est pas considéré comme originel. » Ainsi, « dans sa profondeur, l’eros incorpore une impulsion à surmonter les conséquences de la chute, à sortir du monde “finissant” de la dualité, pour rétablir l’état primordial, pour dépasser les conditions d’une existentialité “duelle”, brisée et conditionnée par l’“autre” […]. Là est donc le point-clef de toute métaphysique du sexe : “À travers la dyade, vers l’unité”. Dans l’amour sexuel on doit reconnaître la forme la plus universelle dans laquelle les hommes cherchent obscurément à détruire momentanément la dualité, à dépasser existentiellement la frontière entre Moi et non-Moi, entre Moi et Toi, la chair et le sexe servant d’instruments pour une approximation extatique de l’“unition”. » Et encore : « Au fond, en aimant et en désirant, l’homme cherche donc la confirmation de soi, la participation à l’être absolu », c’est-à-dire à cet Être-principe dont tout être dérive en mode « duel », car la manifestation même n’est possible que grâce à une polarisation « duelle » de cet Être qui, en cherchant à se contempler et à se saisir lui-même, se fait lui-même à la fois donneur et récepteur, agent et patient, créant au sein de sa propre unité un premier embryon de dualité qui sera le germe de toute pluralité future. L’Androgyne, qui n’est pas une invention de l’auteur du Banquet, mais une figure archétypale présente dans toutes les traditions (ainsi dans la Genèse, lors de la première création, il est dit que Dieu créa les êtres humains « homme et femme », c’est-à-dire non différenciés sexuellement, la différenciation étant une conséquence de la « chute du Paradis » ou plutôt ne faisant qu’un avec celle-ci), l’Androgyne symbolise donc cet Être primordial, dans lequel aucune dualité n’apparaît encore de façon explicite, mais qui en porte pourtant la trace possible ou virtuelle, du fait qu’il se connaît et se contemple lui-même de façon parfaite et infinie.

Le point important dans tout cela est, cependant, qu’il ne s’agit pas là d’un processus historique ou temporel, ni d’un être déterminé, mais des stades ou degrés ontologiques de manifestation d’un Être absolu, qui est donc à la fois tout être et aucun en particulier. Ce qui signifie que tout être porte en lui-même ces différents degrés, qui vont de l’unité pure et infrangible à la dualité et à la multitude de qualités ou d’actes par lesquels il se manifeste dans le monde. C’est pourquoi aussi tout être (humain complet) possède en principe une capacité de réintégration dans l’unité de cet Être primordial qu’il porte en quelque sorte en lui-même. Le sexe est un moyen pour y arriver, encore faut-il bien sûr que sa force soit mise en œuvre d’une manière qui tende plus ou moins explicitement à cette fin ; cependant, cette force est telle que même dans l’amour le plus profane, nous dit Evola, l’homme ordinaire peut acquérir un pressentiment de sa réintégration finale dans la « Grande Unité ». C’est pourquoi les « mystiques » de nombreuses traditions utilisent souvent un langage sexuel pour parler de l’état de celui qui atteint une forme d’union avec le Principe suprême (« Dieu » en règle générale). Ainsi, dans l’islam, un penseur comme al-Ghazâlî n’hésite pas à utiliser l’image très explicite du plaisir sexuel pour donner l’idée de la volupté infinie que procure la vraie connaissance de Dieu (c’est-à-dire la connaissance non purement « intellectuelle » ou mentale, mais vécue, par le biais d’une discipline initiatique, ésotérique, le soufisme ou tassawwuf ). Si maintenant nous passons du plan « essentiel » au plan que nous appellerons « existentiel », en nous rapportant au développement concret d’un être donné, nous voyons qu’il est possible d’établir une correspondance très générale entre les différents états ci-dessus mentionnés et les stades effectifs de ce développement. Ainsi, par rapport à l’état adulte où la « sexualisation » apparaît relativement complète (bien qu’il y ait des variations d’un individu à l’autre), l’enfance et le début de l’adolescence représentent bien un état de relative « indifférenciation » ou indétermination, à l’image de l’Unité primordiale. Du reste, les termes couramment utilisés pour décrire ce stade de la vie au point de vue des caractères sexuels sont ceux d’ambivalence, d’ambiguïté, d’indétermination ; on parlera même d’allure « androgyne », sans sousentendre par là une tare ou une anomalie quelconque, chez un adolescent aux traits particulièrement « gracieux » et ambigus, ou encore passablement « enfantins ». Il n’est guère besoin d’insister sur le fait que cette qualité « androgyne » du jeune garçon est au cœur même de l’attirance pédophilique-pédérastique : ce n’est pas nous qui l’apprendrons aux lecteurs de cet article ! Mais ceci nous permet à présent de commencer à dégager en termes précis le sens métaphysique de cette attirance et de cette forme d’amour : symboliquement, l’enfant ou le jeune adolescent représente l’image vivante du principe au-delà de toute dualité et néanmoins fondateur de celle-ci : l’Être absolu. D’où, déjà, l’occurrence fréquente de l’image de l’éphèbe pour représenter le Principe divin dans de multiples traditions, notamment en Islam comme nous l’avons déjà maintes fois signalé ; c’est que Dieu est Lui-même cet Être absolu au-delà des oppositions qu’Il suscite, et donc en quelque sorte l’Éphèbe absolu. On peut encore aller un pas plus loin et comprendre, à la lumière de ce qui précède, l’usage contemplatif d’éphèbes véritables dans certains rites ésotériques visant à une réalisation extatique de l’Unité, comme ce fut le cas encore dans le soufisme (c’est même le seul exemple de cet ordre donné par Evola, ce qui devrait réjouir les pédérastes musulmans, bien qu’Evola traite cet exemple de façon marginale et sans du tout en tirer de conclusions intéressantes sur la pédérastie, sa légitimité, sa signification spirituelle). Pour aller encore plus loin et comprendre, autant que cela est possible, comment la pédérastie pratiquement vécue, dans sa dimension non purement contemplative, mais clairement sexuelle, peut elle aussi mener à une approximation plus ou moins satisfaisante de cette « réintégration dans l’Unité » à laquelle tend, parfois explici-


tement, le plus souvent obscurément, la sexualité, on peut avancer l’idée d’un processus différent de celui de la sexualité « courante » (hétérosexuelle), mais visant finalement au même but, qui entre ici en jeu : au lieu de chercher à « reconstituer » l’unité primordiale en unissant deux êtres de polarités complémentaires, il s’agit, pour un individu adulte, de « dissoudre », ou plutôt de « résoudre » sa propre polarité en s’unissant à un être qui est l’image vive de cette Unité non duelle. Toute la phénoménologie de la pédérastie montre en effet que ce n’est pas tant, comme on l’a cru quelquefois, le côté « féminin » du jeune garçon qui comme tel excite la convoitise de son amant masculin, mais plutôt l’ambiguïté même qui est aimée et recherchée comme telle par celui-ci. Pour le jeune aimé, au contraire, on dirait que tout se passe comme s’il « s’éveillait » à la dualité latente en lui au travers de cet être complètement polarisé, mais cela au moment même où ce dernier « dépose » en quelque sorte sa polarisation en « fondant » en lui (en ce jeune garçon image du principe non-duel). Tous deux prennent ainsi conscience de leur identité essentielle, c’est-à-dire de l’identité du « polarisé » et du « non polarisé », du dual et de l’un, réalisant au plus intime d’euxmêmes ce qu’ils sont chacun : l’un, un être complètement déterminé (selon la détermination yang ou masculine du principe universel) qui a cependant encore besoin, pour s’accomplir pleinement, de se souvenir de l’indétermination première dont il procède ; l’autre, un être encore partiellement indéterminé qui ne s’accomplira qu’en faisant paraître au grand jour la détermination latente qu’il porte en lui. C’est donc un processus plus complexe et d’un autre ordre, semble-t-il, que le simple « magnétisme » né de la polarisation du yin et du yang qu’il faudrait invoquer pour comprendre en profondeur le sens métaphysique de la pédérastie. C’est qu’il existe, au sein même de l’Unité principielle, entre la non-dualité absolue de son Essence ineffable et la première trace de dualité « virtuelle » à la fois présente et absente dans ce que nous avons nommé l’Être absolu, des degrés multiples, dont Evola ne fait pas mention dans son ouvrage. C’est ce qui expliquerait que la pédérastie semble souvent liée non pas seulement à l’ordre général des Mystères sacrés, mais précisément aux ordres les plus hauts de ces Mystères, ceux qui ont pour but de mener à une unité au-delà de l’Être. Mais de cela nous espérons avoir l’occasion de parler prochainement dans une étude indépendante. Ce que l’on peut dire déjà à ce stade est que la signification métaphysique de la pédérastie ainsi entrevue permet de comprendre son rejet sur fond de fascination par la société (post)moderne, ainsi que le sens général du conflit de celle-ci avec l’enfance et la jeunesse. L’enfance est une période de la vie qui exprime une certaine indétermination ontologique, une plénitude de possibilités non encore actualisées, et qui par là même peuvent coexister sans s’annuler mutuellement ; par là, elle est proche du Principe, proche de l’Unité transcendante dont dérive toute chose — la « Possibilité universelle », comme l’appelait René Guénon. Mais l’indétermination revêt des sens multiples, et parfois même contradictoires, en apparence du moins. En quelque façon, elle correspond au degré de l’Essence absolue et ineffable, qui ne peut être pensée que comme la négation de tout être déterminé et de la pensée même, en ce que celle-ci est encore toujours déterminée ; à un point de vue légèrement inférieur, elle caractérise également l’Intellect premier, ou Être universel, qui se tient au-delà de toutes les déterminations et de toutes les oppositions constitutives du manifesté. Mais, à l’autre extrémité de l’échelle ontologique, l’indétermination caractérise la Matière, non pas au sens de la physique moderne, mais au sens que la métaphysique traditionnelle donne à ce mot, sens qui est celui d’une pure potentialité, d’une réceptivité universelle à l’égard des formes qui s’impriment en elle. Cette dernière indétermination est purement négative, elle est absence de forme ou d’essence propre, et comme le reflet inversé, l’image en creux de la première, qui est, elle, plutôt excès, surabondance de forme, qui déborde l’essence même. Tout cela peut paraître fort abstrait de prime abord, en partie parce que nous ne pouvons donner ici qu’un aperçu condensé de doctrines que l’on trouvera exposées avec plus de détails dans l’œuvre de métaphysiciens comme Julius Evola et surtout René Guénon, en particulier dans son traité des États multiples de l’être. Mais, d’un autre côté, on aurait

grand tort de croire que les notions invoquées ici n’ont aucun rapport avec la vie et l’existence immédiates, car elles concernent justement ce qu’il y a de plus universel en fait de problématique, à savoir la façon dont un être, tout être, se manifeste, passe de la potentialité abstraite à l’existence effective, déploie la multiplicité de ses états au départ de son unité essentielle. Pour en revenir aux significations multiples de l’indétermination, on aurait tort d’y voir une contradiction réelle. Tout le secret du principe que nous nommons ici Intellect transcendant réside dans le fait que, étant au-delà de toutes les dualités, mais servant en même temps de fondement à celles-ci, il contient la Matière même, comme son propre opposé, ou mieux, comme sa propre négation ; il est à la fois ce qu’il y a de plus éloigné de la Matière, et la Matière ellemême — c’est pourquoi, d’ailleurs, dans le soufisme, il est parfois nommé la Matière au sens éminent et premier du terme. Son pouvoir réside précisément dans cette capacité, qui n’appartient qu’à lui seul, d’être toute chose. Ainsi l’enfance, qui est, dans l’ordre humain et existentiel, l’image type du principe au-delà de la dualité, s’interprète-t-elle aussi comme image de ce qui est pour ainsi dire « en deçà » de la dualité, de la Matière universelle. Elle est, si l’on veut, une sorte de Matière à laquelle l’éducation se charge de donner une forme ; mais plutôt qu’elle la lui donne comme une chose étrangère à elle qui lui ferait intrinsèquement défaut, elle ne fait que révéler un certain possible qui était positivement contenu en elle, à l’état latent et mêlé à une multitude d’autres possibles. En somme, si l’enfance est une matière, c’est à la façon dont l’Intellect premier peut être regardé comme la « véritable » Matière. Comme l’Intellect, ou Être universel, elle peut être regardée comme le germe encore replié (en partie du moins, car l’analogie, portant sur des réalités d’ordre très différent, n’est qu’approximative) de tout un monde manifesté — car chaque être vivant est un monde, et vice-versa. Une fois que le germe aura atteint son complet épanouissement, l’enfant sera devenu un homme (ou une femme), un adulte accompli. Mais, dans cette perspective, qu’est-ce qu’être adulte, justement ? Bien sûr, parmi une multitude de possibilités dormantes contenues dans le germe d’un être, il ne s’agit pas seulement d’en développer une ou plusieurs, n’importe lesquelles, mais d’en développer de préférence les plus hautes, comme nous l’avons déjà indiqué précédemment. Or la possibilité la plus haute qui soit contenue dans l’Intellect n’est autre que l’Intellect lui-même, car il est la Forme parfaite, universelle, qui englobe et qui est réellement toute chose. Entendons-nous sur ce point : se manifester, pour l’Intellect, c’est toujours revêtir la forme d’un monde, d’un monde déterminé ; c’est se faire Matière pour recevoir d’au-delà de lui-même une forme qui lui ressemble ; par une impulsion qui vient de son fond le plus intime, il cherche à engendrer dans le monde de la détermination un être qui, tout en étant fini, déterminé, soit le plus libre possible, le plus indépendant à l’égard de toute détermination, y compris la sienne propre. En un tel être, il se reconnaît lui-même, et se repose, satisfait d’être parvenu à lui-même à travers ce qu’il y a de plus différent de lui-même — car la fonction et la raison d’être de l’Intellect sont de tout ramener à l’Unité dont il procède lui-même, par lui-même. Comme application immédiate de ce principe, on pourra dire par exemple que l’homme le plus accompli parmi ceux qui exercent un métier est celui qui, tout en exerçant un métier donné, a conservé — ou atteint — la capacité d’exercer tous les autres. C’est pourquoi un enseignement extrême-oriental dit que celui qui maîtrise parfaitement une discipline spécifique (un art ou une science) maîtrise potentiellement toute autre, et peut l’acquérir sans le moindre effort. Dans cette perspective, l’homme (adulte) accompli n’est autre que celui qui, tout en se forgeant une personnalité capable de faire face aux responsabilités et aux défis de la vie, a su préserver en lui la part d’enfance qui correspond à l’indétermination positive du principe, à l’infini de possibilités qui irradie du cœur de l’Être. En somme, le véritable adulte est celui qui n’a jamais fini de grandir, celui qui, jusqu’au dernier souffle, contemple l’univers avec le regard émerveillé de l’enfant qui vient de naître ou d’une intelligence qui vient de créer le monde et s’y reconnaît elle-même avec exaltation : c’est le poète, le héros, le saint, le prophète — tout le contraire de l’homme moderne, cet éternel enfant dénaturé, cet enfant sans enfance.

|relative « indifférenciation »|

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5 Car la « civilisation » moderne est une civilisation de caractère pratique, utilitaire, tournée vers la matière et la maîtrise pratique de la matière — une civilisation esclave de la matière en fait, c’est-à-dire prisonnière de ce qui en soi n’a pas de forme, d’unité, d’identité définie, de ce qui échappe à toute délimitation, comme l’esprit, mais par le bas ; comme disait Péguy (s’adressant à la mère de l’humanité dans le poème Ève qui porte son nom) : « Seule vous le savez, nos déformations Ne déforment jamais que vers les formes laides. » « Nous » sommes une « civilisation » de l’informe, de l’indéfini, image inverse du véritable Infini qui nous contient et vers lequel l’homme tendait autrefois à se dépasser. D’où un certain culte de l’enfance, comme icône de l’informel, de ce qui n’a pas encore de forme définie (et dans le cas présent n’en aura jamais) — mais ce culte n’est qu’une profanation de l’enfance véritable, qui, comme symbole, ainsi que nous l’avons montré, unifie plusieurs ordres de réalité, reconduisant la potentialité indéterminée, qui est le soubassement de l’existence manifestée, à l’Infini, qui est le principe premier, et le terme de toute la procession des êtres. C’est pourquoi une certaine forme de pédérastie paraît profondément subversive aux yeux du monde (post)moderne ; parce qu’elle tend, par le biais de la force transcendante du sexe qui émeut jusqu’aux couches les plus profondes de l’être, à abolir provisoirement la distinction entre l’homme accompli et l’enfant ou l’adolescent, mais à l’abolir vers le haut ; elle vise la synthèse de la virilité pure — image de l’Intellect dans sa fonction de principe actif, d’agent causal universel, forme des formes et Distinction supérieure — avec l’être androgyne, non encore distingué, qui forme son fond le plus intime. Dans ce rapport pédérastique idéal, amant et aimé, éraste et éromène — pour utiliser une terminologie plus savante quoiqu’un peu pédante —, sont comme le miroir l’un de l’autre, miroir dans lequel chacun se reconnaît comme un autre, et découvre sa propre nature cachée : l’éromène y prend conscience de la forme virile cachée en lui ; l’éraste, de l’indétermination formelle sur laquelle cette forme s’appuie — de l’être encore indécis, débordant de possibilités contraires, qu’il a été et qu’il doit constamment retrouver à travers sa propre détermination, à l’intérieur même de celle-ci, pour demeurer libre et en quelque sorte au-dessus de lui-même — uni à l’Infini. « Au-dessus de lui-même », non en dessous. Au-delà, non en deçà. C’est toute la différence. Le monde moderne avilit, la contre-civilisation moderne tend de toute part à rabaisser l’être en dessous de lui-même, le plus bas possible, toujours plus bas — à abolir toutes les distinctions, mais vers le bas ; infernale caricature de l’idéal non dualiste qui est le fond de toute pensée, de toute culture traditionnelle. La pédérastie idéale, celle dans laquelle chaque partenaire, homme et garçon, se dépasserait vers quelque chose de plus grand qu’eux dont chacun est un reflet partiel, se trouve naturellement condamnée par la modernité au même titre que tout ce qui élève, au même titre que la poésie, la culture, l’art authentiques — mais à un degré plus grand, car s’y mêle toute la haine et la crainte obscure du sexe qui est le pendant, le corrélat, de sa banalisation marchande.

À côté de cela, on verra peut-être se répandre demain une forme de pédérastie ou de pédophilie régressive, où se dissoudront ensemble, dans les bas-fonds de l’informel, de l’infraformel, les restes dénaturés de la « forme » adulte et de la « forme » enfant ; une pédérastie qui ne sera plus, comme la sexualité ordinaire, que « le lénitif illusoire, sombre, désespéré, pour le dégoût et l’angoisse existentiels de celui qui s’est engagé dans une voie sans issue » (Julius EVOLA, Métaphysique du sexe). Elle n’aura plus rien du caractère noble et sacré de son équivalent antique ; comme l’hétérosexualité dans sa forme moderne et bourgeoise, elle ignorera tout de la nature et de la fonction essentielles de la sexualité — de sa grandeur et de sa poésie. À ce momentlà, notre combat sera vraiment perdu. Mais c’est peut-être alors qu’il sera gagné, car l’humanité, ayant vraiment réussi à avilir tout ce qu’il y avait de noble en ce monde, n’aura plus autre chose à faire que de retrouver d’un seul coup le secret de sa grandeur originelle — ou de crever et de céder la place à une race nouvelle, dans la splendeur d’un nouvel âge d’or. De toute façon, l’auteur de ce texte ne sait pas si nous irons réellement jusque-là, ni en combien de temps, et ce n’est pas son souci majeur. L’important est de savoir aujourd’hui comment faire face, en tant qu’homme et en tant qu’amoureux des garçons, à la situation actuelle. Au vu de tout ce qui précède, de ce que nous avons dit, synthétisé et analysé, du mieux que nous avons pu, il n’y a sans doute pas grand-chose à faire, et certainement pas tenter de faire entendre rationnellement nos revendications ni tenter de former ou de s’intégrer à un mouvement de caractère « politique » plus ou moins organisé — ce qui aurait valu en d’autres temps ou vaudrait encore si l’ennemi était lui-même « organisé », avec une forme et un visage définis. Mais ce qui caractérise justement le système de la postmodernité est le désordre, la confusion — le caractère in- ou plutôt anorganique, entropique pur —, autre aspect d’un monde tourné exclusivement vers la matière. On ne peut lutter contre un tel désordre, une telle tendance à la dissolution générale, avec son double aspect de déspiritualisation et de désincarnation, qu’en organisant la résistance, chacun à son niveau, de façon aussi multiforme et variée que l’ennemi présente lui-même de visages multiples et discordants. Ce qui est presque un truisme. Mais, par-dessus tout, il importera de comprendre que la lutte se situe désormais plus sur le plan intellectuel pur que sur le plan politique ou légal — ces deux termes étant appelés à perdre à très court terme le peu de signification qu’il leur reste, dans ce contexte de dissolution, de non-sens généralisé et kafkaïen. Il s’agira de retrouver en nous-mêmes, et de tenter de conserver autant que possible, pour la transmettre aux générations futures, la conscience de notre noblesse, de la nature véritable, de la signification transcendante et métaphysique de notre amour — en attendant le jour sans doute infiniment lointain où une véritable institution de la pédérastie, de caractère initiatique et spirituel, comparable à ce qui a existé en Grèce et dans d’autres civilisations, pourra être reconstituée. De cette signification transcendante de la pédérastie, nous n’avons pu donner qu’un aperçu très général, dans cet article qui reste plus un texte de lutte et un cri du cœur qu’une étude suivant une méthodologie précise. Il reste encore bien des choses à préciser, à éclaircir. Nous espérons pouvoir le faire prochainement. En attendant, ce sera déjà beaucoup si nous avons réussi à faire sentir à quelques-uns l’utilité et la nécessité d’un tel combat pour le sens. 䡲

Stanley Kubrick 2001, l’Odyssée de l’espace (1968)

Paul Abel Lefebvre Étude de jeune homme (1859)

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Deux garçons. Deux hommes. par Verneuil

Il arrive que la littérature spécialisée sur la pédophilie présente des témoignages de personnes, pas si nombreux et quasiment tous recueillis auprès

S

amir a quatorze ans. Un air vif et malicieux, c’est la première chose qui frappe. On sent l’intelligence, l’esprit

qui tourne à cent à l’heure. Il est beau, aussi, même si on

d’adultes, racontant leur aventure avec un homme alors qu’ils étaient euxmêmes encore des garçons. Ces témoignages laissent un goût amer de demivérité. On ne peut s’empêcher, à leur lecture, d’imaginer qu’ils sont biaisés par une reconstruction consciente ou non de la part de l’auteur au gré de son propre intérêt, soit pour justifier sa propre pédophilie, soit pour tirer

aimerait le voir un peu plus lui-même et un peu moins le clone d’un certain ado américain qui semble hanter les rêves des filles et des garçons, et dont un poster surplombe son lit. À plusieurs reprises durant l’entretien, il va machinalement se servir de la glace de son portable pour ajuster la pointe de ses mèches rabattues sur le côté du visage. Comme sur la photo. D’après l’homme qui partage un pan de sa vie, il a

un bénéfice littéraire d’une histoire scabreuse. Quant aux enfants, les seuls

accepté spontanément cet entretien, mais apparemment il

désormais auxquels soit donnée la parole sont ceux qualifiés à priori de

ne se sent pas très à l’aise, une fois mis au pied du mur… Il faudra d’ailleurs attendre la moitié de l’entretien pour que

victimes et sommés de donner de leur histoire une version qui cadrera avec le sombre destin judiciaire de l’homme qu’ils ont croisé. Voici deux témoignages de garçons. Ce sont des témoignages globalement positifs, puisque l’accord d’interview a été donné par leur homme. Et ce sont des séries de questions-réponses, non un récit libre. Ils ne sont donc représentatifs de rien. Ces entretiens ont été enregistrés, puis élagués de tout propos compromettant, pour être finalement retouchés sur le plan du langage pour permettre une lecture de propos oraux. Ces deux garçons ont en commun de n’avoir connu qu’un homme ; pour le reste, tout les différencie : l’âge, l’origine ethnique, la situation familiale, l’organisation de la relation avec leur partenaire…

je croise enfin son regard, alors que tout son corps manifeste à la fois un détachement affiché et une extrême attention à tout ce qui se dit et se passe. J’ai souhaité que cet entretien seul à seul ait lieu dans sa chambre, son univers familier, mais il a du mal à se détendre. — Tu sais de quoi on va parler ? Pourquoi je suis là ? — Oui… — Tu peux le dire, qu’on soit d’accord ? — Ben, tu veux écrire un truc sur… sur ce qui se passe, quoi, avec Paul… — C’est ça. Je te rappelle les règles. Je pose des questions. Tu réponds ou pas. Tu es libre de répondre ou non, ou d’arrêter l’entretien à tout moment, sans avoir à donner de raisons. Et puis, quand j’aurai écrit, tu reliras, Paul aussi. Vous en parlerez tous les deux. Et c’est vous qui déciderez si on peut publier ça ou pas. D’accord ? — On risque rien ?


— On fera en sorte que non, mais c’est quoi le risque, pour toi ? — Ben, qu’on me reconnaisse ! Qu’on sache que c’est moi qui fais le truc avec Paul, quoi… La honte ! Puis qu’on ait des ennuis, à cause de ce qu’on fait, le sexe, quoi… — Quel genre d’ennuis ? — Ben, les keufs, quoi, la prison ! — Tu penses que tu pourrais aller en prison ? — Ben, moi, non, j’crois pas, mais Paul, oui ! — Tu as parlé de honte, tout à l’heure. Tu as honte de ta relation ? — Mais non, j’ai pas honte, mais t’imagines si les autres, ils savent ? — Tu le connais depuis combien de temps ? — Euh… presque deux ans. — Tu l’as connu comment ? — Il venait, là, pour mon petit frère, pour les cours de maths. — Tu as combien de frères et sœurs ? — Ben, y a mon petit frère, qu’a un an de moins, mon grand frère et ma grande sœur… — Donc il venait donner des leçons particulières à ton frère. T’as tout de suite sympathisé avec lui ? — Je sais pas. J’aimais bien, quand il venait. Je trouvais que mon frère avait de la chance ! Puis j’aimais bien sa voix, je restais à écouter. Elle me faisait de la chaleur. C’est chelou, de dire des trucs comme ça ! — Ça te gêne ? — Ben ouais, quand même ! C’est des trucs qui se disent pas ! Ou alors avec une meuf ! — Mais que tu ressentais… — Oui, même que je me rappelle : j’aimais pas trop quand il mettait sa main sur l’épaule de mon frère, ou qu’il l’embrassait en partant ! — Jaloux ? — Ouais… [Il se cache le visage dans les mains, en riant.] — Ça a duré longtemps ? — Deux ou trois mois, j’crois. Puis un jour il est arrivé, ma mère, elle m’engueulait parce que j’avais eu une mauvaise note en physique-chimie. J’suis bon, là, normalement. Il a pris mon DS, il a regardé et il m’a dit : « Si tu veux, tout à l’heure, je t’expliquerai… » Ça m’a fait un coup dans la poitrine, là, je savais plus quoi dire. — T’as donc eu ton cours particulier…

— Il arrêtait pas de me dire : « Mais, tu m’écoutes ? » Je disais oui, mais au bout de trois secondes mon esprit, il partait ! Et la fois d’après, quand il est venu, il m’a dit : « Tu sais, ce qu’on a vu l’autre jour, c’est pas sorcier, j’ai tout ce qu’il faut à la maison pour faire l’expérience, tu veux venir ? Ce sera plus concret. » — Tu as accepté… — Ben ouais, bien sûr ! Après, j’étais comme un idiot, j’arrêtais pas de penser à lui ! — Tu y pensais comment ? — Ben, j’arrêtais pas de l’imaginer, quoi… — Mais qu’est-ce que tu imaginais avec lui ? — Ch’sais pas, moi. Je voyais passer un bateau, j’avais l’image qu’on était tous les deux dessus ; je voyais une voiture, c’était lui qui m’apprenait à conduire ; je sortais du collège, c’était lui qui m’attendait, tout ça, quoi : je le mettais dans tout ce qui se passait… — C’est pas à ton père de faire tout ça avec toi ? — Ben non, mon père, c’est lui qui travaille, il gagne des sous pour la famille, et puis il commande… — Tu aimerais qu’il soit plus tendre avec toi ? — Non, c’est mon père, quoi, c’est tout ! [Je l’ai visiblement irrité à vouloir ne pas saisir spontanément la relation avec Paul et la place que ce dernier occupe réellement, différente de celle du père. C’est pourtant cela qui m’intéresse : Paul remplit-il une fonction laissée vacante, ou constitue-t-il un « apport externe » ? Samir, boudeur, fixe son téléphone portable, qu’il fait tournicoter du bout des doigts. Je décide de secouer un peu le cocotier, avec une question qui va le tétaniser durant trois secondes.] — Et c’est venu comment, le sexe ? — Je sais pas, moi… — Essaie de te souvenir… Ça date pas d’il y a cent ans ! — Ben, c’est venu par petits bouts. Après chaque cours à mon frère, il restait un peu avec moi, dans ma chambre. Il apportait à chaque fois une petite feuille où il y avait un texte sur une leçon qu’on avait en SVT, ou en physique, tu vois… Moi, je la lisais allongé sur le lit, sur le ventre, et on en parlait. C’était l’heure où j’avais déjà pris la douche et tout, et je mets un truc, comme un pantalon, léger, qui va aux genoux, je sais pas le nom. Et après j’l’enlève quand j’me couche. Et quand je lisais la feuille, il en profitait pour me faire des petits

« grattis » sur les jambes. Je me tortillais, parce que ça chatouillait, mais je restais sur le ventre, parce que ça le faisait ! — Ça faisait quoi ? — Ben, le truc, là… Tout dur ! — Ah, tu bandais… — Eh, attends, ça se dit pas comme ça ! — Si, j’aime bien… [On est deux cette fois à rire…] — Pis, un jour, ça chatouillait trop, j’me suis un peu retourné sans faire exprès, et là, trop que ça s’est vu ! J’ai vu qu’il regardait, la honte ! J’me suis caché dans la couverture ! — Il rigolait aussi ? — Nan, il m’a caressé derrière la tête, puis il m’a dit dans l’oreille : « T’es beau, tu sais, merci. » J’ai pas compris merci de quoi, il s’est levé et il est parti. — Et ensuite ? — Ben, à la leçon d’après, on a recommencé, on était un peu gêné. Enfin moi, parce que j’avais encore la gaule. À un moment, il m’a dit dans l’oreille : « Retourne-toi. » De la façon qu’il l’a dit, j’ai senti que je pouvais, qu’il allait pas se foutre de ma gueule. J’l’ai fait, mais je fermais les yeux. J’ai juste senti sa main qui remontait le long de ma jambe. Je tremblais comme un malade ! — Et tes parents, t’avais pas peur qu’ils rentrent ? — J’y ai pas pensé cette fois-là. — Et après ? — Ben, au début j’avais peur, ouais, mais je me suis rendu compte, après, que quand Paul et moi, on était dans la chambre y avait personne qui venait. Ils attendaient qu’on sorte ! Même mon frère, alors que d’habitude, il se gêne pas ! — Donc tu penses qu’ils savent ? — Ouais, j’en suis sûr, quoi… — Vous n’en avez jamais parlé ? — Ça va pas, non ? C’est pas des trucs qu’on parle avec ses darons ! T’imagines, toi, le truc ? Tu rentres, y a ta mère qui te demande si ça s’est bien passé, et toi tu réponds que ouais, Paul, il t’a vachement bien sucé ! Mortel ! — Donc jamais de commentaires ? — Nan. Sauf que, des fois, ma mère et même mon père, ils me disent que Paul, c’est quelqu’un de bien, qu’il a une bonne influence sur moi, qu’il faut que je « cultive » la relation avec lui — c’est ce qu’ils disent ! Moi, ça me fait marrer, la culture !

— Je voudrais revenir sur une chose du début. En quoi ce serait « la honte » si quelqu’un savait ? — Ben, tu comprends ! Tu fais le truc avec une meuf, tu le dis, quoi : t’es le caïd ! Mais tu le fais déjà rien qu’avec un copain, tout le bahut, y te traite de pédé ! Alors, avec un grand, laisse l’affaire ! — Ça se passe toujours chez toi ? — Nan, chez moi, on fait juste des petits trucs, comme ça, mais je vais chez lui, aussi. Même, j’ai dormi quelquefois. Quand on a fait une activité, d’abord, le soir, comme aller à un spectacle, j’ai le droit de rester chez lui — si je vais pas au collège le lendemain, parce que j’habite loin, alors… — T’as l’impression que c’est lui ou toi qui as le plus envie de faire du sexe ? [Petit geste exaspéré de sa part.] — J’sais pas, moi, t’as qu’à lui demander ! Moi, j’aime bien ! C’est tout, il me fait des trucs trop kiffants, c’est tout, quoi… — Il te fait plaisir, et tu te laisses faire… — Ouais, si tu veux, puis c’est bon, là, on parle d’autre chose ! [Renseignements pris, la réalité est un tantinet plus complexe : Samir serait beaucoup plus participatif qu’il ne veut bien le dire. Je comprends qu’il ait eu envie d’abréger sur ce plan… Question d’image, sans doute…] — Tu l’aimes, Paul ? — Ça se fait pas, comme question ! —… — J’l’aime bien, ouais, j’aime bien être avec lui ! — C’est pas la même chose. Je t’ai demandé si tu l’aimais. — Je sais pas, moi… — Pourtant, tu le lui as dit ? — C’est lui qui t’a dit ça ! Ben, si tu sais, pourquoi tu demandes ? — Pour voir si t’assumes… — C’est quoi ton truc, là, « assumer » ? — On pourrait dire être capable de reconnaître devant l’autre les sentiments qu’on lui porte… — Oui, ben, je lui ai dit. Une fois. Mais je lui mets souvent quand on s’envoie des trucs… [J’ai mis deux secondes à réaliser qu’il faisait ici allusion à leurs échanges sur Facebook.] — C’est plus facile comme ça ? — Ben ouais… Pis, quand je lui ai dit, c’est aussi parce que j’avais fait le con ! — Ah ?


— Oui, il y a un moment, j’arrêtais pas de le chercher, tu sais ? Je faisais genre celui qui s’en fout de nous deux, comme si c’était que lui qui voulait et pas moi. Et à un moment il m’a dit que si c’était comme ça, ben, qu’il arrêtait. Je suis resté comme un con. J’ai compris… — T’as compris quoi ? — Putain, t’es chiant ! On peut jamais dire un truc genre on s’est compris et voilà ! Toi, faut toujours que tu demandes après et gnagnagna… — Oui, c’est l’idée ! — J’ai compris que je faisais semblant. Je préférais faire comme si c’était que lui qui avait envie. Pas moi : je trouvais que ça faisait pédé. C’est bon, comme ça ? — Et tu ne l’es pas ? — Ben non, hein, moi, c’est les filles ! — Oui, bien sûr, suis-je distrait… Bon, il a aucun défaut, alors, Paul ? — Si ! ! Il est chiant ! — Comment ça ? — Ben, quand il a un truc dans la tête. Genre il veut savoir pourquoi j’ai fait ça ou j’ai dit comme ça. Il va te poser la question dix milliards de fois, sans te lâcher, jusqu’à ce que la réponse, ça le fait pour lui ! Puis il y revient, tu sais, tu te dis, là c’est bon, j’ai répondu, il va me lâcher, mais non, c’est reparti ! — Et l’avenir, avec lui, tu le vois comment ? — Ben, je sais pas. On va pas se marier, hein ! Mais j’aimerais bien qu’il reste pendant que je grandis, jusqu’à ce que j’ai une famille et tout, un travail…

L

ucas a seize ans, bientôt dix-sept. Type méditerranéen. Pas mal demétissage en amont. Le beau gosse, et qui en

est conscient. Les vêtements, moulants, à bon escient, font

ressortir une musculature flatteuse. Franc, un petit goût pour la provocation, c’est sûr. Bien dans son corps, à l’aise dans la relation. Pas de failles ? Si. Son petit côté toujours en représentation, « je me mets en scène », un manque de simplicité qui cache sans doute une fragilité. Je le rencontre dans sa chambre, qui contraste avec le personnage, une pièce assez vaste, très dépouillée, hormis la high-tech omniprésente. Des murs blancs, et un lit d’une taille telle qu’il n’a pu être fait que sur mesure… Une odeur de parfums mêlés omniprésente. Sur le sol, des vêtements et sous-vêtements issus certainement du dernier déshabillage et qui me semblent avoir été laissés volontairement, ma venue ayant été annoncée, comme un message, un avertissement concernant l’intimité, une sorte de « j’expose ce que je veux ». Lucas va répondre franchement à toutes mes questions, mais dans un petit jeu de pouvoir constamment présent. Il répond spontanément, mais j’ai l’impression que, dans le fond, il ne se livre pas totalement. Un besoin d’être toujours aux commandes, de montrer qu’il est toujours au minimum l’égal. — Bon, tu sais pourquoi je suis là ? Et tu as compris les règles de cet entretien ? — Oui, tu veux écrire un article sur des gens qui ont connu des pédophiles. Tu poses des questions et je réponds si je veux, et j’arrête les questions si ça me gonfle. — Sur le fond, c’est ça. Et quand j’aurai écrit l’article, tu pourras le relire, et tu donneras ton accord ou non… — Pas la peine, t’écris ce que tu veux : du moment que tu donnes pas mon nom, je m’en fous… — Alors, on est d’accord… Tu connais Laurent depuis combien de temps ? — J’l’ai rencontré, j’avais pas dix ans. Donc ça fait bientôt sept ans. — Dans quelles circonstances ?


— Je voulais faire du [nom d’un sport peu fréquent et assez violent]. Il y avait un club, j’y suis allé, et il y était : c’est là que je l’ai vu pour la première fois. — Qu’est-ce qui t’a attiré chez lui ? — J’ai dit que j’avais été attiré ? — Disons, est-ce qu’il y a quelque chose qui t’a attiré chez lui ? — Je l’ai trouvé différent des autres. Il était très fort, mais on aurait dit qu’il cherchait à se mettre en danger, qu’il était toujours en équilibre. Un côté fort, mais qu’on peut toucher. Je pouvais pas le quitter des yeux. J’attendais quelque chose… — Quoi ? — Je sais pas. Qu’il bascule d’un côté ou de l’autre. Qu’il gagne ou qu’il perde, je sais pas, mais pas qu’il reste comme ça entre les deux. C’était énervant et excitant… — Tu as décidé de t’inscrire au club ? — Ben oui, sinon je l’aurais plus vu et on serait pas là à en parler. T’as d’autres questions comme ça ? — Oui. Quelques autres pires encore. À quel moment le contact est-il devenu plus personnel ? — C’est lui qui s’est occupé ensuite de notre groupe. Il m’a dit après qu’il l’avait fait parce que j’étais là… — Ce qu’il t’a raconté après ne m’intéresse pas, c’est ce que, toi, tu as vécu qui m’importe. — Hum… C’est « un partout » qu’on dit ? — Un peu. [À partir de là, l’atmosphère va se détendre, chacun ayant montré ses muscles…] Tu as eu l’impression qu’il avait une attitude différente à ton égard ? — J’avais remarqué qu’il disait souvent que j’avais des dispositions, un bon sens de l’équilibre et que j’étais incroyablement musclé. — Et ça te faisait quoi ? — Ben, plaisir, bien sûr ! J’aimais bien qu’il dise des trucs comme ça ! J’étais un gosse, quoi ! Du coup, ça m’a vraiment poussé à être bon, et j’ai commencé la compétition. C’était souvent lui qui m’emmenait, quelquefois seul, quelquefois il y en avait d’autres.

— Il avait une attitude particulière quand tu étais seul avec lui ? — Allez, vas-y avec ta question, tu veux savoir s’il me touchait ? — Oui, ou s’il avait une certaine manière de te marquer de l’affection. — Nan, il m’a jamais touché. Il était gentil, doux et patient. J’avais l’impression qu’un géant me protégeait. J’me rappelle, le retrouver, c’était comme quand on jouait à la guerre et qu’on avait un endroit : c’était son « go » ; les autres, ils pouvaient plus nous toucher. Lui, c’était mon « go » dans la vraie vie… Il était tellement fort, et puis un jour j’ai eu un petit accident dans le sport : j’ai cru qu’il allait devenir fou. C’était moi qui le rassurais, je lui disais : ça va, c’est rien, et tout… — Donc vous vous fréquentiez dans le cadre du sport. À quel moment et comment c’est sorti de là ? — Ben, il y avait les compétitions. Au début, c’était juste un après-midi, dans le coin. Puis il y a eu dans la saison des grandes compétitions, c’était plus loin, fallait dormir là-bas. C’était le club qui organisait, on dormait comme ça chez des gens qui faisaient le même sport. Moi, je quittais pas Laurent, j’étais toujours collé à lui ; les gens, ils disaient « votre fils »… moi, ça me faisait chaud et triste en même temps. — Tristesse ? — Ben oui, mon père, je l’ai pas connu, alors, quand t’es môme, comme ça, forcément… — Oui… — Puis on a commencé à se voir en dehors, comme ça. Juste des trucs. Comme, par exemple, il me voyait quand je rentrais de l’école, et il me ramenait. Je suppose que tu veux pas savoir qu’il m’a dit après qu’il faisait un détour pour me trouver ? — T’avais le droit de monter dans la voiture de quelqu’un ? — Non, mais lui, c’était pas pareil : ma mère, elle le savait, elle était d’accord. — Ils se connaissaient ?

— Ben oui, du club. Ils parlaient souvent ensemble, et, quand il me ramenait, il restait souvent un peu à la maison discuter. — Ta mère l’aimait bien ? — Ouais, elle arrêtait pas de poser des questions sur lui ! [Il éclate de rire à cet instant.] — L’étape suivante, ça a été quoi ? — Ben, un jour, il me ramenait d’un week-end de compétition. Quand on se disait au revoir, on se serrait la main. Je trouvais ça con, on était super bien ensemble, et au moment de partir on se serrait la main comme si on se connaissait pas… Alors j’avais décidé que ce jour-là je lui ferais la bise, comme ça sur la joue, genre naturel qu’on l’a toujours fait. On était en voiture, il s’arrête devant chez moi, je prends mon sac, je fais le tour, normal, pour lui dire au revoir, je me penche pour lui faire la bise, vite fait, mais là il tourne la tête et ça m’a pris, d’un coup, je lui ai fait le truc sur ses lèvres ! ! Je sais pas ce qui m’a pris ! J’ai sauté sur mon sac, je lui ai crié « Dis rien ! », et je suis rentré en courant… — Qu’est-ce que ça voulait dire ce « Dis rien ! » ? — Rien et tout, quoi ! J’avais super honte ! Qu’il veuille plus me voir, qu’il le dise à ma mère et au club : tout, quoi ! Je me suis enfermé dans ma chambre, je me serais tapé dessus, que j’avais tout gâché, que j’étais dingue, et tout. Quand ma mère, elle est rentrée, je lui ai dit que j’arrêtais la compétition, que j’en avais marre et que je voulais faire autre chose. Elle était étonnée, m’a demandé quoi. Comme je savais pas, j’ai répondu du ping-pong, comme ça. Elle m’a regardé comme si j’étais devenu fou. J’l’étais un peu, je crois. J’suis plus allé au sport pendant dix jours, et c’est Laurent qu’est venu un soir. Je voulais pas le voir, mais ma mère m’a obligé. Il m’a dit que j’avais tout à fait le droit d’arrêter, mais que, déjà, il fallait que je vienne rechercher mes affaires et qu’ensuite, quand quelqu’un partait, c’était poli de dire au revoir à ceux qui m’avaient fait travailler pendant l’année. J’ai dû y aller avec lui. Mais on a fait que rester dans la voiture, pour parler. Enfin, lui d’abord. — Tu te souviens de ce qu’il t’a dit ?

— Pas des mots, non. Tout ce que j’ai retenu — j’avais la tête pleine de fumée —, c’est qu’il me disait qu’il le dirait à personne, que fallait pas que je m’inquiète. Et que ça lui avait pas déplu du tout, parce que ça venait de moi. Puis il a reculé le siège, il m’a pris sur ses genoux, j’étais un peu coincé par le volant, mais ça faisait rien. Je me suis calé contre lui, je sentais sa chaleur et son odeur. Sa main me caressait les cheveux. On a rien dit, on est restés un moment comme ça, il m’a fait quelques bisous dans les cheveux… Puis il m’a ramené à la maison. — T’as repris le sport ? — Oui, bien sûr, ma mère était contente ! Pour le remercier, en partant, elle l’a embrassé, mais sur la joue, hein ! [Nouvel éclat de rire.] Et puis elle l’a invité à manger, pour un soir… — Et tout a repris comme avant ? — Oui, sauf que chaque fois, en partant, en rigolant tous les deux, on se faisait un petit bisou sur les lèvres, c’était un jeu… N’empêche que j’attendais ça avec impatience, ça me donnait des frissons. — Et tu pensais à autre chose ? — Toujours tes questions chelou, que ça veut rien dire, que c’est juste pour me faire dire des trucs ! Tu veux savoir si je pensais à faire du sexe avec lui ? — Si la formule te convient… — Réponds pas, surtout ! T’es comme lui ! Ben, c’est non. Je pensais à rien. J’étais bien avec lui, c’est tout. J’avais hâte de le voir, voilà. — C’est lui qui t’a amené à faire des choses sur le plan sexuel ? — Nan… Enfin, je sais pas… Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y a eu de plus en plus de câlins entre nous, de tendresse. Surtout quand on partait en week-end sport, le soir… J’aimais bien m’asseoir sur ses genoux, contre sa poitrine nue, et sentir son odeur, jouer avec ses poils. Il me semblait tellement costaud, je me sentais à l’abri de tout. Il pouvait rien m’arriver ! Puis, rapidement, on s’est retrouvés au lit, forcément, à faire des câlins… Mais c’était pas sexuel, pour moi. Il s’occupait de moi, me caressait, me faisait des petits bisous.


Moi, j’aimais bien, mais on m’aurait dit à l’époque « C’est des jeux sexuels », j’aurais crié « Ça va pas ? Le sexe, c’est avec la bitte ! ». D’ailleurs, il m’a jamais rien demandé. C’était toujours lui qui faisait, moi qui recevais les trucs ; je lui faisais rien. Je sais même pas s’il bandait, j’ai jamais su, ou pas fait attention. Je pense que oui ! Je le voyais à poil, dans la chambre, de temps en temps, mais « normal », quoi… Il me caressait, ça me l’faisait, je m’endormais contre lui… Je ne me posais pas de questions… — Cette phase a duré longtemps ? — Je sais pas, j’ai pas noté. Dans la première année, je crois… — Et comment êtes-vous passés à autre chose ? — Y a pas mal de trucs qui se sont bousculés. Déjà, j’en avais marre de faire semblant avec ma mère. Fallait toujours que je fasse gaffe, que je dise pas un truc qui fasse qu’elle comprenne. J’aimais pas ça, j’avais l’impression d’avoir toujours un truc lourd sur la tête. Tout ça me rendait triste, et en même temps j’aimais bien, ça se brouillait dans ma tête. Puis je savais que ma mère, elle aurait voulu sortir avec Laurent, et j’avais honte, je crois, de la laisser comme ça… Un jour, j’me suis un peu engueulé avec Laurent, exprès, et en rentrant j’ai tout dit à ma mère… — Elle a réagi comment ? — Comme une dingue, dans tous les sens. Je crois qu’elle savait pas si elle devait crier, pleurer, me consoler ou m’engueuler… Elle faisait tout à la fois ! Elle arrêtait pas de dire des trucs comme « mon pauvre petit » que ça me gonflait ! J’ai essayé de lui dire que j’étais bien avec Laurent, et tout, et qu’on faisait rien de mal. Elle m’a dit qu’elle allait appeler la police et que Laurent irait en prison. Je lui ai dit qu’alors je dirais que c’est pas vrai et que je lui parlerais plus de ma vie. Elle s’est calmée… — Elle t’a cru ? — Moi, j’y croyais ! — Et ensuite ? — Ben, on est allés se coucher en disant qu’on reparlerait le lendemain. Comme c’était les vacances, on a parlé trois jours. Mais, le troisième, elle a dit qu’elle allait demander à Laurent de passer pour « mettre les choses au point »… J’ai pas su ce qu’ils se sont dit, mais ça a été chaud ! Laurent a jamais voulu me dire, il est chiant.

— Tu l’avais prévenu que t’avais mis ta mère au courant ? — Naaann ! Je voulais qu’il se démerde tout seul ! — Et ta mère a fini par accepter ? — Je sais pas, je sais qu’elle a laissé faire, mais fallait pas lui en parler. Elle disait qu’elle voulait pas en entendre parler et qu’elle voulait pas voir de « gestes déplacés » devant elle. C’est comme ça qu’elle a dit. Elle s’attendait à quoi ? Qu’on se roule une pelle pour se dire bonjour ? Puis, après, elle a compris que j’allais bien, je bossais mieux au collège, j’étais plus calme et tout… Alors, elle a laissé courir… Même, l’année dernière, elle a pris une photo de moi sur les genoux de Laurent ! — Tu vois toujours Laurent ? — Bien sûr, je dors souvent chez lui. Mais on fait plus de sexe. Seulement des câlins, vite fait. Il s’occupe de moi, de mon avenir, de ce que je serai plus tard… Maintenant, c’est un peu comme si ce serait mon père, enfin mon beau-père, quoi… Et un copain aussi, et puis un grand frère, aussi… Même pour les filles, il m’aide, il me donne des conseils, pis il m’aide à faire des plans. [Grand éclat de rire…] — Justement, parmi tous ces qualificatifs, quel est celui qui conviendrait le mieux ? — [Long silence.] … Je peux pas dire ! De toute façon, j’ai pas de père, de frère, de beau-père… Alors, je peux pas savoir. Laurent, c’est… un homme, pour moi… c’est tout ! Avec lui, j’ai envie de grandir… — De lui ressembler ? — Non, on est pas pareils. Mais j’ai envie de l’étonner, qu’il soit fier de moi. Je me rappelle, au début, quand je faisais des conneries, je voulais pas qu’il sache, j’avais peur de sa réaction, alors je mentais. Mais ça me rendait malade, je vomissais. Fallait que je lui dise. Et j’ai vu qu’il m’aimait jusque dans mes conneries. — Ça t’a poussé à en faire ? — Non, c’est le contraire ! — T’as eu du désir sexuel pour d’autres hommes ? — T’es con ! Nan… Je suis pas pédé ! — Alors pourquoi avec lui ? — J’arrête pas d’y penser. Je crois que c’était comme un paquet complet. On pouvait pas prendre le reste et laisser le sexe. Puis j’aimais bien, quoi ! Puis j’aimais le jeu, tu vois, je faisais exprès de faire le garçon qu’est chaud, qu’invente des

trucs de sexe, ça l’excitait ! Puis il a jamais été lourd pour le sexe, à demander et tout ; c’est souvent moi qui commençais, et je sentais qu’il avait envie ! — C’est quoi son plus grand défaut à tes yeux ? — Il cache des trucs ! Il dit pas tout. Moi, j’y vais à fond, j’aime quand il sait tout de moi. Mais lui, je sais pas, il y a toujours comme des rideaux : on a l’impression qu’il a tout dit, et puis à un moment on se rend compte que c’est encore qu’un bout du vrai truc. — Un exemple ? — Ben, par exemple, j’aime bien quand il me parle de quand il était petit. Je lui pose des questions, mais il répond des trucs, c’est comme s’il disait rien… Un jour, j’ai trouvé l’adresse de sa mère, je suis allé la voir, et elle m’a raconté, vraiment. Il était fumasse ! Puis, l’année dernière, en fouillant dans ses affaires, j’ai trouvé un bouquin qu’il avait écrit sur quand il était petit : ben, je connaissais juste un petit bout ; le reste, il m’avait dit que dalle, et c’était pas non plus ce que sa mère, elle m’avait dit ! — Tu lui as dit que tu avais lu ? — Ouais… — Il a réagi comment ? — Je crois qu’il a dit « … Et merde ! » et il a rigolé. Puis il m’a demandé ce que j’avais compris et si j’avais des questions. Je lui ai dit que ce qu’il avait vécu, c’était trop kiffant, que moi, il m’était rien arrivé ! Et il m’a dit que ça tombait bien, que c’était un peu ce qu’il avait cherché à faire… — Tu es grand maintenant, cette histoire est en partie derrière toi. Laurent, c’est un pédophile ? — Ben, quand je pense avec ma tête, j’me dis, ben, que oui ! Surtout que j’sais pour au moins un autre garçon avant moi… Mais, quand j’le regarde, jamais j’me dis « pédophile »… Sauf pour s’marrer, hein, quand j’étais petit. Il rentrait dans la salle de bain où j’étais à poil, et je criais : « Ah ! un pédophile ! » — T’imagines parfois qu’il puisse rencontrer un autre garçon ? — Je le surveille ! [L’éclat de rire traditionnel.] Nan, sans déconner, je crois pas. Ou ouais, un truc juste pour le sexe, comme ça, vite fait… Mais pas me remplacer, non… 䡲


L’album du petit page par Bjertum

Le premier communiant m’a montré sa vierge derrière le panneau.

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Les cubes de son cours

L’aigu d’Écosse

Aujourd’hui, maths ; mon élève voulait que je me penche sur les cubes de son cours.

Puis on ira en ville, ils tiennent à ce que je les envoie dans la culture.

Au début, la mine de ce garçon m’a inspiré de la pitié. Puis il a manipulé mes piles de boîtes, ce qui lui a bien plu !

Peut-être un concert, hier j’ai écouté les Petits Chanteurs de Glasgow. Magnifique, l’aigu d’Écosse ! Mais l’aîné n’y tient pas, quand on sent des prémices de mue on renonce à la chorale !

Le tennis à présent Passons plutôt au sport. Il déclare qu’il jouera au tennis à présent, il dit que c’est mieux que d’avoir un dix à sa composition. Au stade, son tennis est prévisible, mais il sera bientôt plus ferme quant au sport. Du français pour son petit frère, il a encore une peine à lire ! Ensuite, gros chahut avec les deux garçons : leur mère les aperçut, les laissa faire.

Chaque fois que l’on touche à son petit banc, cet enfant boude.

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Le consentement ou l’éloge du viol par Verneuil

oute l’architecture juridique scabreuse autour de la pédophilie repose sur une T idée simple : la sexualité entre un homme et un garçon est un viol par nature — soit le garçon a dit non et cela s’est fait quand même, donc c’est un viol, puisqu’il y a eu menace ou contrainte ; soit le garçon a dit oui, mais comme son consentement n’était pas « éclairé », ce ne peut être que sous l’effet de la surprise ou bien le résultat d’une manipulation mentale par l’adulte, donc son consentement ne peut être retenu, et c’est un viol. L’affaire est bouclée.

Inutile de pinailler sur les frontières juridiques entre atteinte, agression sexuelle et viol : elles ont de l’importance pour la victime — le prévenu —, mais aucune dans la question de la place du consentement dans le droit comme méthode d’établissement de l’existence de l’infraction ou du crime. Notons en préambule que l’expression « consentement éclairé » est née officiellement le  août , dans un contexte qu’il convient de considérer : il s’agissait en l’occurrence de juger à Nuremberg les médecins nazis s’étant livré dans les camps de concentration à des expériences sur des humains — en réalité, de trancher sur le fait de savoir si on pouvait considérer les expérimentations effectuées par ces médecins comme des actes médicaux. Non, répondirent les juristes, arguant qu’on ne pouvait porter atteinte à l’intégrité physique d’un patient qu’en ayant auparavant délivré à celui-ci une information claire et loyale, à la fois sur son mal, sur le remède prévu et sur les risques encourus. En résumé, un acte médical doit apparaître comme la résolution d’une équation « souffrance-traitement-risque » dont le patient a pu saisir les tenants et aboutissants avant de donner son accord. Il paraissait important de relever la portée symbolique du cadre aujourd’hui retenu comme référence pour juger des affaires de pédophilie, cette relation entre médecins et déportés dans les camps d’extermination nazis… Ce simple constat en dit long sur le regard posé sur la pédophilie et la « tolérance » qui va en découler, comme sur la vision aberrante de la sexualité ici en jeu, qui suppose que l’acte sexuel porte atteinte par nature à l’intégrité physique de l’individu.

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En fait, nous avons perdu la bataille le jour où nous avons accepté de rentrer dans cette logique broyeuse du « consentement ». Consentir ou pas, c’est dire oui ou non. On le comprend bien dans un contexte médical : « Monsieur, votre troisième molaire vous fait souffrir. Compte tenu de son état de délabrement, je ne l’estime pas réparable. Vous avez le choix entre laisser les choses en l’état — et vous souffrirez de plus en plus, en risquant des infections graves — ou bien la faire extraire, ce que je recommande. Vous auriez ensuite le choix entre laisser l’espace vacant (ce qui réduirait votre aptitude à la mastication) et la pose d’une prothèse qui vous permettrait de retrouver une situation normale. » La personne peut répondre au vu d’une information claire et loyale. Mais en matière de sexualité ? Où se fonde la religion du droit à dire oui ou non ? Oui ou non, d’accord, mais à quelle question ?

Consentir, en bon français, c’est accepter quelque chose de désagréable, pour faire plaisir à l’autre ou parce que l’on se sent dans l’obligation de le faire, pour un tas de raisons possibles. Je consens à payer des impôts, à me garer sur les emplacements prévus, à respecter les limitations de vitesse… Mais consentir en amour, c’est accepter de le faire, contre son envie initiale, pour faire plaisir à l’autre, s’assurer sa présence ou son soutien. C’est au minimum de la prostitution ; dans la plupart des cas, c’est accepter d’être violé.

Il est significatif de constater que toutes les cellules qui font la chasse aux pédophiles définissent un droit absolu à dire non, sans jamais préciser clairement à quelle question répond ce non. Il s’agit d’un non général, assez diffus, en même temps qu’un non comminatoire adressé à l’enfant, qui reçoit l’ordre de dire non : injonction absolue, réponse automatique à toute opportunité d’aventure sexuelle avec un plus grand. Toute la pédagogie est basée non sur un apprentissage qui pourrait être celui de reconnaître en soi les moments où l’on aurait envie de dire oui et ceux où l’on ne le désire pas, mais sur un matraquage du non, injonction ne souffrant pas d’exception. L’enfant doit apprendre à faire abstraction de tout ressenti, de tout désir et de toute affectivité pour opposer une négation ferme : « Apprendre à dire non, même si j’en ai envie… » Avec toute la culpabilité et la détresse que peut faire naître ce conflit entre le désir et l’injonction.

La relation pédophile est aux antipodes de cet avilissement. Elle est basée sur une inégalité fondamentale et protectrice. L’homme et le garçon se rencontrent dans une opposition de rôle : l’adulte offre la force, la puissance et l’expérience, quand l’enfant apporte sa fragilité, son inexpérience et son désir de se construire. Cette différence est constructive par nature, puisque chacun y trouve son compte. Au cœur de cette relation, il y a le désir. Non pas un désir unilatéral de l’adulte lubrique qui voudrait jouir du corps de l’enfant innocent et étranger à ces pulsions, mais un désir partagé par les deux partenaires de traduire dans la chair la puissance du lien qui les unit. Le garçon désire, accède à une part de lui-même mystérieuse et fascinante. Quant aux clichés de l’adulte lubrique assouvissant ses désirs, ils sont bien loin du réel ! L’adulte, sur le plan de la relation sexuelle avec le garçon, reçoit, au moins au départ, infiniment moins de gratifications qu’il en donne !

Paradoxalement, tout le reste de son éducation est basé sur le oui, en un long apprentissage visant à le faire obéir aux injonctions des adultes : apprendre à être poli, sociable, travailleur… Oui, toujours oui à la demande de l’adulte, dans une multitude de situations qui sont autant de contraintes — sauf dans un cas, qui est justement celui qui apporte gratuitement, par son énergie renouvelée, une gratification immense : la sexualité. Pas de chance. C’est le seul domaine du non, quand tous les trucs chiants appartiennent à celui du oui…

Mais accepter l’idée que le garçon puisse devenir un être qui désire est insupportable à notre société. Le désir échappe au contrôle. Connaître ses désirs, c’est être autonome ; les vivre, c’est être libre. Certes, les désirs de tous ne les porteront pas vers un homme. La plupart rêveront de femmes et tripoteront leurs petit(e)s camarades de classe. Mais, pour quelques-uns, l’accès à une vie d’adulte épanoui passera par la liaison, éphémère par nature, avec un homme. On est très loin de l’idée du garçon passif qui consent à prêter son corps à l’homme qui souhaite en jouir, en l’échange d’on ne sait quel avantage second. Il n’est pour s’en convaincre que de tenir dans ses bras un fripon de onze ans explorant ses désirs… 䡲

C’est à dessein que la notion de consentement nous est opposée. Car elle suppose un type de relation odieux : si l’un consent, c’est que l’autre propose, en étant par ailleurs le seul à le faire. La relation ainsi bâtie montre son caractère unilatéral. Elle repose sur l’idée que seul l’adulte désirerait. Le garçon ne ferait qu’accéder à une demande de l’adulte, sans ressentir de désir de son côté. Immense foutaise ! Pour aucune autre sexualité, on n’oserait produire ce préalable du consentement. Personne n’imaginerait un couple hétérosexuel uni, dont l’un des partenaires proposerait à l’autre de faire l’amour, lui demandant s’il y consent…

Associer ainsi pédophilie et consentement, c’est déjà déclarer en préambule que le garçon ne peut dire oui, consentir, que dans des situations où il se prostitue de fait ou se laisse violer.


Tableaux noirs Alain Jaubert Éditions Gallimard, collection « Blanche », .  p. ISBN : 978-2-0707-8692-3. Prix : 21 €.

S

O U V E N I R S d’une vie de garçon… Des premières impressions confusément enregistrées vers deux ou trois ans jusqu’aux interrogations et aux révoltes de la préadolescence. Nous parcourons cette vie à travers de multiples saynètes, divers tableaux, alternant la fraîcheur, la gravité, la poésie ou même la plus grande crudité garçonnière. Il n’y a pas à proprement parler d’« histoire » dans ce livre ; le fil conducteur en est l’écoulement du temps, le garçon qui grandit. Comment donc évoquer un tel livre, fait de multiples impressions et souvenirs ? Toujours est-il qu’à travers la description de cette enfance, que nous pouvons supposer largement autobiographique, nous pénétrons la vie de ce garçon, nous l’observons grandir, mais de l’intérieur. Ces souvenirs nous sont racontés sans que l’auteur use d’un quelconque langage infantile reconstruit, qui parfois tente les auteurs dans ce genre de récit, mais qui souvent sonne artificiel et tombe facilement dans la niaiserie. Là, le récit est sobrement à la troisième personne, comme impressionniste et détaché, et pourtant intimement lié à ce que vit le garçon. C’est une des réussites de l’auteur que de nous faire si bien vivre tous ces (ses ?) souvenirs. Et que de souvenirs !… Toute la palette de ce que peut vivre un garçon entre trois et douze ans y passe ! Des souvenirs scolaires à ceux de vacances, mais aussi les premiers émois ainsi que l’éveil à la sensualité, éveil qui se fait par la découverte du corps des femmes et de l’attrait que suscite celui-ci chez le jeune garçon, dès son plus jeune âge. Mais qui se fait aussi par la découverte de la masturbation, qui est racontée sans détour : « C’est d’abord une sorte de picotement, de chaleur qui arrive de ses profondeurs et semble affluer dans son ventre, dans la racine de son sexe et dans ce petit paquet de peau fripée qui est dessous et que les garçons grossiers appellent couilles. Il continue, accélérant le mouvement. La sensation monte, monte, s’enfle, c’est très agréable, plus agréable que n’importe quoi d’autre, il remue maintenant à toute vitesse et c’est comme une petite pompe qui attirerait toute la chaleur de son corps et ferait monter une onde électrique vers son ventre. Aïe !, il n’a pas le temps d’analyser la chose, une jouissance inconnue, bien plus forte encore que celle du gymnase, le submerge, un spasme le plie en deux, absolument délicieux, divin ! Il a l’impression que tout son ventre se fond dans une sorte d’onde de bonheur. » (p. ) L’auteur nous fait partager les interrogations que tous ces bouleversements génèrent dans le jeune esprit. L’érotisme ne sait pas encore dire son nom.

Mais, à côté de cela, le jeune garçon découvre aussi au fil de ses rencontres ou par ses camarades que, à côté de ces attirances « normales », il existe aussi des messieurs, hommes de la rue ou confesseurs, qui sont attirés par les jeunes garçons. Une chose qui l’intrigue et attise sa curiosité d’enfant des beaux quartiers. Et là, d’autres interrogations naissent… « La pissotière pour eux, jeunes garçons, n’est pas un lieu de tout repos. Ils ne s’y aventurent qu’à la toute dernière extrémité. Car elle est fréquentée par une faune assez spéciale. Il y a le grand, trop grand, qui domine tout et qui plonge, tel un oiseau au long cou, au-dessus de vous pour vous observer. Il y a celui qui fait exprès de se tenir loin de l’ardoise afin de vous exhiber sa grosse saucisse rose à tête violette dont il est si fier et qui, bien sûr, leur fait honte, à eux qui ne possèdent que de gentils zizis roses et pâles. Il y a celui qui passe la main et qui essaie de vous le toucher. Il y a celui qui, sans souci du voisinage, se l’agite en cadence. Il y a celui qui vous murmure des choses sales, très sales, et qui vous propose de venir faire avec lui des cochonneries dans les buissons voisins. « Toute cette agitation bizarre les effraie et les attire en même temps. Antoine y va parfois sans envie particulière, par pure curiosité. Il doit se l’avouer, l’urinoir l’attire un peu : il lui prouve que, loin de leurs petites vies paisibles d’enfants bourgeois, il existe tout un monde compliqué, interlope, à la fois mystérieux et dangereux, un monde secret où le vice peut s’avérer sans limites. » (p. ) Il ne faudrait toutefois pas réduire l’œuvre à cet aspect. Car le garçon est curieux, certes, mais curieux de tout. La question de Dieu prend par exemple une place non négligeable dans cette jeune vie, et nous observons, à travers ce garçon allant dans un collège catholique, au lent et intéressant délitement de son lien avec le divin : « Si Dieu n’existe pas, si tu n’as pas d’âme, si aucun châtiment n’est prévu après ta mort, même si, comme tu l’as vu dans tes aventures récentes de voyeurisme ou de “plaisirs solitaires” comme ils disent, il n’y a aucune punition, que le remords ne risque pas de t’atteindre, alors tu es libre de faire ce que tu veux. Mentir, voler, trahir, te toucher, toucher les autres, avoir des idées sales et dégradantes, lire des livres interdits, enfin faire tout ce que tu ne connais pas encore, mais que tu ne vas pas tarder à connaître en y mettant toute ta science et toute ton énergie. Il se voit déjà comme un nouveau Lucifer, triomphant, radieux, sans limites. » (p. ) De même, l’apprentissage de la langue, la progression dans sa maîtrise ainsi que les jeux dont elle peut faire l’objet tiennent une place dont l’importance n’est pas surprenante chez un enfant qui deviendra un jour écrivain. Un beau livre, sobre mais n’hésitant pas à aborder toutes les facettes de la vie d’un garçon… J’ai beaucoup aimé, et chacun y retrouvera certainement un peu de son enfance… À noter toutefois une fin un peu amère, en contraste avec la douceur du reste de l’ouvrage. 䡲


L’enfance d’un pédéraste par Antoine Croz

Huit ou neuf ans

J’

AI SU

que j’aimais les jeunes garçons, et que je n’aimais qu’eux, vers

ma seizième année. J’ai alors compris ce que cela signifiait ; j’ai mis

dessus des noms puis, un jour, un seul nom. Y a-t-il eu des signes avantcoureurs ? J’avais déjà le souvenir très vif de quelques moments particuliers de mon enfance. J’ai jeté mes filets dans l’océan de ma mémoire : d’autres sont alors remontés. Parfois ce ne sont que des épisodes très brefs, de quelques secondes. Mais, à côté des autres souvenirs de cet âge, ils brillent d’un étrange éclat, comme s’ils me faisaient signe. Peut-être ne sont-ils si intenses que parce je suis devenu ce dont ils étaient le présage. Si j’étais

Le garçon est seul sur le trottoir où le vent a déposé une fine couche de sable. Il marche la chemise ouverte et pieds nus. La rue est déserte et le soleil sans épaisseur. C’est le vaste silence de l’arrière-saison aux Saintes-Maries-de-la-Mer. En ce tempslà, l’école ne reprenait que vers le  septembre, avec l’arrivée de l’automne. Je ne sais pas exactement quel âge j’ai. Il me semble que nous sommes allés là-bas la même année qu’en Bretagne ; j’aurais donc huit ans. Mais, à la réflexion, ce luxe dans les vacances m’étonne. Peut-être la distance me fait-elle placer ces deux séjours la même année, comme une caméra rapproche les plans. Il est alors possible que j’aie déjà neuf ans. Donc le garçon marche seul et presque nu. Il doit avoir mon âge. À la vérité, je ne me souviens de presque rien d’autre que de ce corps radieux et de cette nudité. Et, pendant quelques secondes, éblouissantes et pures, mon désir d’être à sa place, d’être lui.

autre, auraient-ils sombré dans l’oubli ? Je n’ai rien ajouté. Je n’ai rien changé. Parfois il ne me reste qu’une image

ANTOINE

précise et presque fixe, et rien autour : là, quelques phrases suffisent.

Neuf ans Je suis au CM1. Notre instituteur est très jeune, vingt ans peut-être. Nous l’aimons bien. Par moment il prend plaisir à tourmenter un élève, le menteur ou le tricheur du jour. Ou simplement celui qui est mal lavé. Les raffinements qu’il utilise — se mettre à genoux sur une règle posée de champ ou tendre les doigts joints pour recevoir un coup sec de cette même règle — ne nous choquent pas vraiment. Personne n’aurait l’idée de se plaindre à ses parents. Il a aussi son préféré, Thierry B. C’était le meilleur élève jusqu’au cours élémentaire e année ; un petit blond avec des cheveux ébouriffés, une tête trop volumineuse pour son corps et de gros genoux. Nous sommes tous un peu jaloux de Thierry. Pour préparer le voyage de fin d’année, nous ramassons des vieilleries que nous revendons au ferrailleur. Un jeudi après-midi, nous allons frapper à la porte de notre maître avec une carriole remplie de vieux journaux. Il habite le bâtiment des instituteurs, qui donne d’un côté dans l’école, de l’autre dans la rue. Il n’a pas l’air content de nous voir. Dans l’embrasure de la porte, nous apercevons Thierry. Nous sommes un peu agacés, car nous sentons, confusément, que c’est à cause de lui que nous n’avons pas meilleur accueil. Je regarde Thierry. Pour la première fois, je remarque qu’il porte un short très court, presque un maillot de bain. Je n’y avais jamais fait attention avant. Je me dis que ça doit être en effet une sorte de maillot de bain : il n’y a pas de place pour mettre autre chose dessous. Une fois — est-ce le même jour ? —, il me semble qu’un testicule — je ne sais plus quel mot nous employons alors pour désigner cela — dépasse un peu. Nous nous excusons. Nous reviendrons plus tard.

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Onze ans La plage de D… est la plus proche. Elle est faite de dalles de ciment immergées sur le fond, entre deux jetées de planches noircies par le soleil. Ces dalles, qui ont été bleues, sont depuis longtemps recouvertes d’une peluche visqueuse ; on craint à tout moment de glisser. Une eau sournoise remue sous les pontons ; au bout, deux échelles métalliques permettent de se hisser vers les plongeoirs. Derrière la roselière, onduleuse et inquiétante, s’étend le camping fréquenté par les Hollandais. C’est de là que doit venir le garçon. Peut-être est-il plus jeune que moi. Je l’ai remarqué à cause de l’intrépidité avec laquelle il court sur le plongeoir, saute, le menton dans les genoux, disparaît dans le lac, resurgit quelques secondes plus tard, les cheveux sur les yeux et la tête auréolée de lumière. Je l’ai remarqué à cause de son joli visage, de son corps tendu et sans muscles, d’une douceur émouvante. Je nage dans son sillage. Il remonte encore une fois à l’échelle, émerge de l’eau, juste au-dessus de moi. Son maillot a glissé et découvre presque entièrement deux petites fesses à la rondeur tendre et parfaite, à peine moins dorées que ses jambes. Il n’y prend pas garde, bondit sur les planches, ruisselant. Émerveillé, je voudrais le toucher. Debout sur le ponton, il se rajuste, file vers le plongeoir et s’élance entre le ciel et l’eau. Ces quelques secondes sont une éternité, puisqu’elles durent encore.

Onze ou douze ans Jusqu’à l’entrée dans la vallée, c’est un torrent invisible qui descend dans l’ombre de la forêt. Puis il s’élargit rapidement ; l’eau file sur des pierres couvertes de mousse, qui donnent à la surface des reflets de bouteille. Plus loin encore, ce n’est plus qu’une rivière de cailloux blancs, presque à sec l’été, qui traîne entre les prairies. Pour retenir l’eau et gagner un peu de profondeur, nous construisons des barrages avec des pierres accumulées en travers du courant. Mais il est rare que dans ces bassins improvisés — on les appelle des gouilles — l’eau nous arrive jusqu’au ventre. Un jour, après le déjeuner, je descends du quatrième étage de notre bâtiment pour retrouver les copains. Seul Jean-François m’attend encore dans la cour ; les autres sont déjà partis à la rivière. Lorsque nous approchons, ils nous font de grands signes. Je sens qu’il s’est passé quelque chose de nouveau. Ils sont très excités et parlent tous en même temps. Ils ont trouvé notre gouille occupée par des garçons d’une colonie de vacances. Or certains se baignaient nus — à poil, comme disent les copains. Sous les regards et les moqueries, la colonie s’est rhabillée et a battu en retraite. J’arrive trop tard. Je suis malheureux. Voir des garçons de mon âge se baigner sans maillot, les voir nus tout simplement, moi aussi me baigner nu avec eux me paraît être la chose la plus importante qui pourrait m’arriver pendant ces vacances. J’ai la certitude d’avoir manqué quelque chose à jamais. Je me demande si à la place des garçons que nous avons fait fuir j’aurais osé enlever mon short (l’été, nous portions des shorts qui faisaient slip en même temps). Et, à douze ans, je formule à peine cette réponse qui m’étonne : oui, je l’aurais fait, si un moniteur avait su se montrer persuasif. Bientôt Jean-François va partir en colonie de vacances. Je l’envie, mais je n’ai jamais osé demander à mes parents de l’accompagner. Son père est ouvrier ; le mien est directeur dans la même usine : je sais pourquoi il part en colonie et pas moi.

Est-ce que dans sa colonie de vacances on se baigne aussi à poil ? Non, sûrement pas. Mais on y dort à plusieurs dans de grandes chambres. Ça, je le sais. Ça doit être bien pour se faire des amis. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai songé à ces étranges éducateurs qui, vers , laissaient les garçons qui leur étaient confiés se baigner nus dans une petite rivière des Alpes.

Nous nous sommes allongés dans l’herbe rase, où seuls les chardons couleur de cendre ont été épargnés. Jean-François s’est mis torse nu, sous la grosse chaleur de juillet. Je l’imite. Il est déjà bruni par l’été ; j’aime le grain mat de sa peau. Moi je n’attrape que de cinglants coups de soleil, dont j’ai un peu honte. Nous sommes absolument seuls. Je pense que nous pourrions nous déshabiller entièrement, mais je ne sais comment le dire à mon ami. Les mots nécessaires sont au bord de mes lèvres ; il y a ce soleil complice, le vert extraordinairement cru de l’herbe, la bonne fatigue du chemin parcouru. À ce moment précis, Jean-François dit : « Il paraît qu’il y a des gens qui vivent nus l’été. C’est dégueulasse. »

Onze ou douze ans Le même été, long comme une enfance. Jean-François est parti en colonie. Tout un après-midi seul, sans comptes à rendre à personne. Je sors de l’appartement, descends dans la cour, file vers le petit bois près du terrain de foot. Je me suis habillé légèrement : un short, une chemisette, des sandales. Mon coup est prémédité. Une impatience de tout mon corps, délicieuse et diffuse, me porte. Dans ce petit bois, il y a des sapins fraîchement coupés ; leurs branches couchées font une forêt dans la forêt, où la lumière tombe droit du ciel. En vérité, ce n’est pas très prudent, je suis encore trop près des maisons. Mais qu’importe. Je m’installe au milieu, j’enlève mes sandales, ma chemisette. Puis, le cœur battant, je fais glisser mon short sur mes jambes, jusqu’aux chevilles. Et il y a ce moment, inoublié, où je fais un pas hors de ce short. Sur ma peau, je sens la caresse tiède du soleil et la douceur neuve de l’air. Je voudrais m’éloigner de mes vêtements qui gisent à terre, le plus loin possible.

⁂ Le même jour, un peu plus loin. J’ai trouvé un endroit tranquille, à la lisière d’un bois, au bord d’un grand pré fauché qui sent bon. Sans mes vêtements, je suis d’une agilité qui m’était inconnue. Je grimpe dans un arbre comme le ferait un petit animal ; je m’assieds sur une grosse branche, le dos contre le tronc. Mon corps est extraordinairement concret. Je regarde à peine mon sexe entre mes jambes ; je sais simplement qu’il existe. Puis je longe la lisière du bois, à découvert, laissant mes habits loin derrière moi. Je me sens invulnérable. Soudain je m’arrête. Il y a un homme sur le chemin, au-dessus d’un pré. Il fait semblant de ne pas me voir. Mais je sais qu’il m’a vu. Je ne comprends pas pourquoi je ne m’enfuis pas ; cela m’inquiète un peu, comme dans un songe.

Douze ans La forêt que nous traversons maintenant est la dernière étape avant les alpages. Nous avons douze ans et nos parents nous ont laissés partir pour la journée entière ; ces libertés accordées à des enfants nous semblent aujourd’hui fabuleuses. Nous grimpons le long du sentier qui tire sur les cuisses et creuse la respiration. Sous les sapins, il y a des odeurs de mûres écrasées et des échos de cathédrale. En haut, nous débouchons en pleine lumière ; le ciel est d’un bleu plus vrai, comme dans les livres. On entend des sonnailles, invisibles et proches. Ici commencent les prés où sont les bêtes.

Ma première réaction est le soulagement de ne pas m’être découvert ; une seconde de plus, et je demandais à Jean-François de faire quelque chose qui le dégoûte absolument. Presque en même temps, j’ai la crainte d’une fêlure entre nous, et de la voir grandir. Ainsi, je me le tiens pour dit. La psychologie d’un garçon de douze ans est trop sommaire pour que je puisse comprendre qu’à ce moment précis Jean-François veut la même chose que moi, exactement, et qu’il n’a trouvé que ces mots pour le dire.

Treize ans Ma mère est abonnée à un club de lecture par correspondance et reçoit chaque trimestre un catalogue illustré. J’aime les livres et ce catalogue plein de photographies de livres. En vérité je lis peu ; j’attends simplement de rencontrer un livre fait pour moi. Je suis sûr qu’il existe. Dans le dernier catalogue, il y a un roman avec un garçon en pyjama jaune sur la couverture. Un jaune safran, qui met admirablement en valeur, comme le velours d’un écrin, de grands yeux noirs et des cheveux brun-foncé. Le sourire de cet enfant me fait fondre. Le haut de sa veste est déboutonné ; je suis attiré par cette large échancrure de peau soyeuse, qui plonge sous le tissu léger. Je suis content que ma mère décide de commander cet ouvrage. Lorsqu’il arrive, je ne l’ouvre pas. Le regard de ce garçon et cette promesse sous son pyjama suffisent à me comb0ler. Deux ou trois ans plus tard, sans y penser, j’achète un pyjama de la même couleur que celui de cet enfant.

[ Treize ans toujours ] J’ai une rédaction à finir. Il est tard. Le murmure de la télévision, à l’étage en dessous, s’est éteint. Assis à ma table, j’aligne péniblement quelques phrases. Je rêvasse, l’esprit ailleurs, par exemple à ce délicieux chatouillis entre mes jambes, qui détourne un peu mon attention. Une main tient le stylo-plume et cherche l’inspiration ; l’autre, fourrée sous le pantalon du pyjama, imprime, presque machinalement, un mouvement de va-et-vient sur mon sexe, un peu au-dessous du gland. Plus haut, il me semble que ce serait impossible. Et cela arrive ainsi, soudainement. Je suis surpris et tout étourdi par cette prodigieuse sensation, qui s’étend en cercles concentriques. J’ai un peu mouillé mon pyjama et je ne comprends pas. Il me faudra réfléchir à ce qui vient d’arriver.

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Quatorze ans Mes parents accueillent pour quelques jours mon oncle et ma tante ; nous faisons le tour du lac en voiture. La rive droite est la plus calme. L’eau y est d’un bleu plus sombre, avec des reflets presque noirs, la lumière plus luxueuse. Pourquoi nous sommes-nous arrêtés près de ce débarcadère ? Je suis à l’âge où je commence à être mécontent de moi. Arrive un joli garçon de quelque douze ou treize ans, au beau corps tendu et souple. Il s’avance sur les planches, avec le naturel d’un prince. Je sens la caresse de l’air sur ses chevilles et la douceur du bois cuit au soleil sous la plante de ses pieds. Je voudrais le connaître, apprendre à prononcer son nom, savoir où il habite. Je voudrais l’aimer. Il ne m’a pas même remarqué. Déjà mes parents s’impatientent près de la voiture.

Quinze ans ? J’ai regardé des centaines de jeunes garçons, avec des yeux qui interrogent, et ces deux ou trois secondes de trop, dans l’espoir qu’ils comprennent. Je sais que jusque vers dix ans ils sont presque toujours inaccessibles, qu’à onze ou douze ans — la dernière enfance — ils rendent ce regard, avec sérieux et sans ciller. Je sais que plus tard, dans la vraie adolescence, ils sont souvent d’une timidité de fleur éclose au matin. Pourquoi, parmi ces mille êtres, ce petit garçon tient-il une si grande place ? Je pourrais encore montrer l’endroit où cela s’est produit — le parking du supermarché où mes parents avaient l’habitude de faire leurs courses — ; je me souviens de la voiture dans laquelle il est monté, une DS claire ; elle venait de Lyon, qui me faisait rêver. Et tout le reste d’ailleurs est comme dans un rêve, d’une précision absolue et inutile, la douceur de cet après-midi d’automne, la caresse de ses yeux, ce visage de lait et de miel et cette bouche d’une plénitude si troublante. Le pressentiment qu’un petit dieu voyageur est passé près de moi, incognito. ANTOINE

Le lendemain, allongé sur mon lit, le pantalon de pyjama sur les chevilles, je recommence, passionnément attentif ; je me fais l’impression d’un médecin s’observant lui-même. La jouissance revient, aussi merveilleuse ; j’avais presque craint que cela n’eût été qu’un accident. Il me semble curieusement retrouver en elle l’enfant que j’ai été. Et je vois ce que je n’avais pu voir hier, un liquide tiède aux reflets bleutés se répandre sur mon ventre. Je trouve que ça a la même odeur, douceâtre et insistante, que certaines fleurs au printemps : je ne sais plus très bien si ce sont les fleurs du sureau ou celles des troènes. Quelques jours plus tard, j’emprunte le magazine photo de mon grand frère. Il y a dedans des photographies d’une femme nue dans une piscine ; je m’attarde sur celle où l’on voit bien le buisson entre ses jambes, bien que cela me dégoûte un peu. À cette époque, mon père reçoit le service gratuit d’un hebdomadaire. Je feuillette vaguement cette revue, presque sans lire. Les illustrations sont encore en noir et blanc, sauf les publicités. Il y en a une pour une marque de mobilier contemporain, avec trois jeunes enfants, juchés sur un canapé de cuir fauve comme sur un gros animal. Ils sont nus. Un des enfants est debout, de face, mais c’est une petite fille. C’est le garçon qui m’intéresse. Il est bien calé au fond, les pieds posés à plat sur l’assise. Ses jambes font de petites arches cachant son secret à l’objectif. Le grand escamotage a déjà commencé. D’un troisième enfant — est-ce un garçon ou une fille ? —, on ne voit que le dos et deux petites fesses rebondies. Cette peau nue sur la peau nue du canapé me trouble énormément. J’attends quelques jours l’arrivée du prochain numéro du magazine ; j’arrache cette page, pour remplacer celle de la femme dans la piscine.

Quinze ans et demi Pendant les trois années du lycée, je me suis levé tous les jours à six heures pour prendre, avec d’autres lycéens, l’autocar de sept heures moins dix qui nous déposait quarante minutes plus tard devant l’hôtel de ville de A… J’avais rêvé d’être interne ; mes parents ne l’avaient pas souhaité. L’hiver, recroquevillé sur la banquette de sky à l’odeur acide et froide, je retombais dans une triste somnolence d’adolescent. Au printemps, je regardais glisser derrière les vitres les rives du lac ; il y avait encore de vrais morceaux de campagne entre les villages. Les forsythias éclataient dans les haies ; les cognassiers du Japon y allumaient le rouge transparent de leurs fleurs. Le matin, les rues de A… sentaient le pain chaud et la lessive. À S…, un garçon qui semblait beaucoup plus jeune que nous montait dans l’autocar. Je crois qu’il se rendait dans une sorte d’institut pour enfants légèrement déficients. Mais il ne faisait pas partie de ces gosses disgraciés dont le retard déforme les traits et le corps. Son visage un peu sauvage était d’une insolente et paradoxale beauté. De longs cheveux bruns lui descendaient sur les yeux. Il avait un sourire imprévisible, immense et lumineux. Nous l’aimions bien. De voir tant de gentillesse chez cet enfant me serrait le cœur. Je ne crois pas avoir parlé une seule fois à ce garçon. Mais, une nuit, il vint à moi. Il s’assit sur mon ventre ; je lui pris les bras et l’attirai vers moi ; mes lèvres cherchèrent ses lèvres. Je retrouve encore l’extraordinaire félicité que j’eus à poser ma bouche sur la sienne, et qui me tira de mon rêve, mélancolique et heureux.

Quatorze ans encore Notre nouvelle gouille est une petite gravière creusée par une pelle mécanique. L’eau est un peu trouble. Il y a Jean-Paul, Christian, Daniel et quelques autres garçons dont je ne me souviens pas. Jean-Paul me dit, tout guilleret, qu’ils ont ôté leur maillot de bain et se sont baignés nus. Je sens une morsure au cœur : j’arrive encore trop tard — au fond, j’aurai passé ma vie à arriver trop tard. Maintenant ils ont remis leur maillot. Moi aussi j’aurais voulu me baigner nu, mais ils ne semblent pas décidés à recommencer. Seul Daniel fait encore mine de baisser son slip et se roule dans une flaque à côté de la gravière, heureux et insouciant comme un enfant. Je me demande si ce n’est pas ma présence qui les gêne ; je passe sans doute pour quelqu’un de pudique. Ce malentendu m’exaspère. Je regarde Daniel. La boue qui le recouvre souligne à peine des muscles encore naissants ; le corps est lisse et le ventre d’une douceur qui m’affole. On dirait qu’il est nu, enfin presque.

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M… ,  novembre 


par Verneuil

I

L est des évidences qui s’imposent à vous. Comme des fulgurances : par exemple,

ranger côte à côte deux livres dans votre bibliothèque. L’espace d’une étagère,

accoupler deux êtres que rien ne risquait de réunir dans la vie. Ni la naissance — l’un est né de père inconnu, l’autre d’un père trop connu. Ni le cadre de vie — l’un a connu la barre sordide d’une cité du Nord, l’autre la paix d’un manoir en Vendée. Ni l’éducation — l’un a besoin d’une plume pour témoigner, l’autre écrit avec l’aisance naturelle qu’on acquiert dans les meilleurs établissements catholiques. Tiens, d’ailleurs : l’un musulman, l’autre catholique. Rien ne les prédestinait à partager mon étagère sinon leur enfance, massacrée par des incestes à répétition… On peut rire aussi de cette promiscuité obscène faisant songer à un mauvais remake de La vie est un long fleuve tranquille, car seule la naissance oppose ces deux garçons auxquels la justice a refusé la parole.

Outreau, ou trop peu ? Je suis debout de Chérif Delay Le Cherche Midi. Prix : 15 €. ISBN : 978-2-7491-2123-9. L’« avantage » d’Outreau, c’est qu’on n’en finit jamais. À chaque nouvel épisode, on se surprend à penser : « Bon, là, ça y est, on a fait le tour ! » Et puis non, surprise, tout est à recommencer ! Il faut tout reprendre pour se faire une opinion ! Fascinant… Et là, c’est Serge Garde qui corédige avec Chérif Delay le témoignage de l’aîné des « enfants d’Outreau ». Oh, pas de révélations salées, pas de mise en accusation de tel ou tel protagoniste, non. Au départ, une simple interrogation : comment peut-on se satisfaire de la justice rendue ? Doit-on accepter que coexistent, côte à côte, deux décisions de justice incompatibles entre elles ? Car douze enfants ont été reconnus victimes et indemnisés, et tous les accusés (hors les parents) ont été innocentés. Beaucoup de victimes pour si peu de coupables ? Original… Chérif Delay est majeur. C’est le premier et à ce jour le seul des enfants d’Outreau qui se soit publiquement exprimé. Il y en a onze autres qui auront, chacun leur tour, le droit de parler, un jour. Ça promet. Chérif raconte une enfance en enfer. Celle

La noblesse de l’inceste… d’avant les viols. Le beau-père tortionnaire. Un univers quart-mondiste. Ça suffirait déjà à emplir une vie, cette accumulation d’horreurs. Non, il faut en plus que le viol entre dans le panorama. Des viols qui vont amener « l’affaire ». Les enfants, aussitôt éloignés les uns des autres, interrogés séparément, vont tous impliquer des adultes extérieurs aux couples parentaux. Plusieurs de ces adultes vont confirmer les dires de ces enfants pendant leur garde à vue. Ces adultes qui vont être tous blanchis, et les enfants condamnés à se taire, puisque mineurs. C’est bizarre comme ce Je suis debout sonne dans ma tête comme un certain « J’Accuse…! » Hasard ? Peut-être aussi à cause du déchaînement autour de ces deux affaires… Pourtant, le schéma médiatique n’était pas le même. Moteur deux-temps : compression, explosion. L’amusant, c’est que le bruit médiatique a été immense alors que l’unanimité a toujours été de mise et les voix discordantes, marginalisées. Premier temps : Outreau, c’est juste après Dutroux (curieux, encore un hasard phonétique ?), les grandes affaires de pédophilie faisaient leur entrée sur le territoire français. Ça y est, on avait « notre » affaire. L’opinion tenait enfin les éléments d’un vrai scandale : des enfants, de la misère — rien que la « Tour-duRenard », qui distille son ombre maléfique, ça sent le terrier… —, du sexe, des notables, un réseau international et des coupables. Les médias emboîtent le pas, soutenus par les politiques. En bout de ligne, un magistrat qui aurait été lynché s’il avait remis en liberté le moindre accusé. Et puis, procès et retournement que l’on connaît. L’opinion, les médias, les politiques, tous ligués pour dénoncer le « naufrage de la justice »… Avec, toujours au bout de la ligne, un magistrat. Le même. Celui qui était encensé pour la rigueur de son instruction. Excuses, indemnisations, commission parlementaire, procès du juge… Mais qui est convaincu ? Pas la justice, certainement, qui, pour complaire au politique, s’est contentée de gronder le juge, monsieur Burgaud, sans relever de réelle faute dans ce dossier. Pas les policiers, qui continuent de bougonner, parce que, eux, le travail, ils l’ont fait correctement. Et ils continuent à le faire. Les époux Lavier, acquittés en appel, ont été mis en examen pour corruption de mineurs. Les leurs. Jugement prévu en janvier . Et dans le couloir donnant accès aux chambres des enfants, Franck Lavier avait apposé un écriteau enjoignant à toute personne entrant, donc les enfants en l’occurrence, de lui faire une fellation. Sans doute une manifestation de son sens de l’humour ? Tous innocents ? Il n’y a qu’à conclure. Que la folie hystérique antipédophile a rendu la justice impossible. On ne sait plus juger la pédophilie en France. Tout simplement. On ne sait plus ce que l’on doit croire des enfants, si les experts doivent être écoutés, si les juges font leur travail avec conscience et sans a priori. Il faudrait peut-être revenir à quelques données fondamentales : les viols d’enfants sont nombreux, quasiment tous se déroulent en famille. Les pédophiles devraient être jugés sur preuve, comme le reste des prévenus. L’opinion publique, les associations d’exploitation du malheur des enfants ont dynamité la justice.

Tais-toi et pardonne ! de Laurent de Villiers Flammarion. Prix : 19 €. ISBN : 978-2-0812-6045-0. Changement de décor. On passe de la Tour-du-Renard au manoir familial vendéen et à la résidence de vacances à L’Île-d’Yeu… Le père chômeur devient député européen et ministre. L’arbre généalogique se perd dans la nuit des temps de la chevalerie. Sodomiser son petit frère de dix ans et continuer pendant des années, ça se fait, mais ça ne se dit pas. Ce sont des histoires qui se règlent en famille : le crime, c’est de mêler l’extérieur à des choses certes regrettables, mais qui se résolvent à coup de prières et de pardon. Le viol est-il soluble dans la prière ? Question de métaphysique et de foi pour les Villiers, pas de droit ou de justice. C’est très chic de se faire violer par le futur héritier d’un peut-être un jour président de la République… En attendant, ça donne surtout le besoin incontrôlable de vomir après chaque séance, jusqu’à plonger le garçon au fond du désespoir : « Les larmes ont fini de couler. Je suis calme, le fusil entre les mains. Je sais ce qu’il me reste à faire. Je regarde le papier sur lequel j’ai griffonné […] Pourquoi ? J’enlève la sécurité. J’arme. Je positionne le canon du fusil face à mon visage, entre mes yeux. » Un univers fantastique, où la vie de l’individu se joue dans une hiérarchie de valeurs qui l’écrase : la famille, tout d’abord, bloc identitaire (« Si tu fais ça, tu tues tout le monde ! ») ; et puis la religion, clef ultime permettant de résoudre tous les problèmes par la prière. Des parents à la hauteur. Le père qui alterne les « Cette histoire ne me regarde pas, c’est votre problème » avec les « Tu as un guerrier en face de toi, je ferai tout pour te détruire ». Parole d’un père à son fils dont le crime immense a été de porter plainte comme un vulgaire manant, trahissant la famille et ruinant les espoirs politiques du père, chantre de la vertu et des bonnes mœurs. Et la mère qui, comme chantait Jacques Brel, ne dit rien ou bien n’importe quoi. Un lent travail de sape, dont le but ultime est d’obtenir de Laurent le retrait de sa plainte, lui faire reconnaître avoir monté une cabale dans le seul but de nuire à son père. C’est fascinant de voir à quel point tous les registres sont explorés, les uns après les autres, pour user/venir à bout de sa résistance : « Tu veux que ton frère aille en prison ? Hein, c’est ça ? Tu veux le voir derrière les barreaux ? Il va se suicider, ton frère, et tu l’auras sur la conscience ! » Il est devenu le coupable, celui par qui le scandale arrive. Mais la justice n’est pas la même à Outreau ou à Versailles. Là-bas, on met tout le monde dans un cul de basse-fosse pour commencer, et après, longtemps après, on trie pour relâcher. Ici, c’est le contraire : Dieu a déjà reconnu les siens ; cinq années de viols, mais pas un jour de prison, même pas de procès. On ne fait pas passer la justice sur un Villiers. Et on finit par se demander où le drame est le plus noir : chez les Delay ou chez les Villiers ? 䡲


Des garçons de Lugansk ont tourné dans des films porno La police détient un ressortissant russe suspecté d’avoir filmé des écoliers nus à Lugansk.

 de la société Azov Films, qui commercialisait des films naturistes montrant de jeunes garçons ukrainiens et moldaves, a fait grand bruit à l’été . Le site de vente en ligne a fermé après une série d’arrestations opérées en Ukraine et en Russie. Une cabale en pédopornographie a été fomentée, sans grand fondement en ce qui concerne le site de vente en ligne (accessible à tous) dont les films montraient des garçons en train de faire trempette ou de prendre leur goûter dans un sauna, tout nus, après s’être adonnés à diverses activités d’intérieur ou de plein air. Le contenu d’un article paru le  mai  dans le journal ukrainien Ura-Inform reste factuel et relativement objectif, bien que le titre de l’article reprenne l’accusation en pédopornographie lancée par le Ministère de l’intérieur. Commençons par donner une traduction de cet article, qui rapporte ce qui s’est passé dans la ville ukrainienne de Lugansk où plusieurs films d’Azov avaient été tournés.

C’est ce qu’annonce le service de presse de la Direction Centrale pour la région de Lugansk du Ministère des affaires intérieures. Selon le communiqué, le suspect aurait tourné au cours des dernières années plusieurs films aux mœurs dissolues mettant en scène des adolescents. Ce communiqué explique que « Tout a commencé sur un forum de Lugansk sur lequel un internaute a laissé une lettre anonyme. Ce citoyen non identifié ex primait son indignation de voir des enfants de Lugansk tourner dans des films porno. » Le citoyen inconnu a donné non seulement le numéro d’une école où étaient scolarisés certains des jeunes acteurs qui avaient participé aux tour nages, mais il a également donné leurs noms et les classes dans les quelles ils étudiaient. L’enquête a ensuite confirmé que les acteurs étaient élèves dans les classes  à  d’une des écoles municipales, et que le suspect, âgé de  ans, était entré en contact avec eux via un intermédiaire qui étudiait dans la même école.

En tout, une dizaine d’adolescents sont concernés. Le rapport d’enquête reprend leurs dépositions et explique qu’ils sont entrés en contact avec un étudiant en université, de nationalité russe, qui voulait tourner des films sur les modes de vie saine et sur la jeunesse ukrainienne, pour préparer sa soutenance de thèse. En particulier, cet étudiant prenait la caméra pour filmer les écoliers en train de pratiquer du sport, d’aller à la piscine ou de se rendre au sauna, tout en leur assurant qu’il ne les filmait pas en dessous de la ceinture. On pense que chaque écolier se faisait payer  Hryvnia pour chaque tournage. Des tournages avaient lieu dans des gymnases, des piscines et des saunas. Arrêté et interrogé, le gardien d’un des saunas a déclaré que l’homme n’a rien fait d’autre que se détendre avec les garçons dans son établissement.

L’internaute anonyme par qui le scandale est arrivé n’a pas eu à mener une longue enquête pour retrouver le nom des petits acteurs et les coordonnées de leur école : le titre d’un des films les donnait. Plus signifiante est l’absence totale de méfiance des garçons interviewés, qui ne cachaient ni leur visage, ni leur identité, ni le nom du quartier où ils habitent, ni le numéro de leur école, et qui donnaient souvent des détails sur leur vie privée et familiale. On a peine à croire que le caméraman ait décidé de laisser tous ces détails (qui permettaient de remonter facilement jusqu’aux acteurs) dans les versions commercialisées de ses films, si ceux-ci avaient eu un caractère illégal, voire criminel. Qui plus est, le prénom des garçons figurait dans le titre de certains films : on n’avait même pas besoin de visionner les films pour les connaître. On a connu de meilleures façons de camoufler des activités supposées criminelles. De plus, quiconque a vu les bandes-annonces de ces films sur le site ne peut pas croire un seul instant que les garçons aient pu penser qu’on ne les filmait qu’au dessus de la ceinture : certaines scènes étaient filmées à plusieurs mètres de distance. Enfin, on a peine à croire que des actes explicitement pédopornographiques aient pu apparaître sur les films Azov, vu que le site était enregistré auprès de l’administration canadienne et que son accès était ouvert à tous, sans même avoir besoin de créer un compte. Il reste que les  Hryvnia (, €) que les garçons touchaient pour se faire filmer tout nus sous la douche ou au sauna peuvent paraître bien maigres, comparés aux bénéfices d’Azov Films. Les acteurs savaient-ils que leurs ébats savonneux ou aquatiques se retrouvaient sur des DVD vendus sur la place publique ? L’article de Ura-Inform n’aborde pas ce point (mais les garçons pouvaient le vérifier facilement sur Internet, auquel ils ont accès). Quoi qu’il en soit, l’Ukraine est signataire de la convention no  de l’Organisation Internationale du Travail. Cette convention, relative au travail des enfants, précise que les états doivent prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter que des enfants de moins de  ans ne tombent dans « les pires formes de travail des enfants », définies comme : ● Tous types d’esclavage, y compris la vente et la traite d’enfants; le travail forcé pour payer une dette; tous autres types de travail forcé, y compris l’utilisation d’enfants dans des guerres ou des conflits armés; ● Toutes activités qui exploitent sexuellement les enfants, telles que la prostitution, la pornographie ou des spectacles pornographiques; ● Toute implication dans des activités illégales, en particulier la production ou le trafic de drogue; ● Tout travail qui porte atteinte à la santé, à la sécurité ou au bien-être des enfants (appelé « travail dangereux »). Les petits acteurs d’Azov avaient onze à quatorze ans au moment des interviews. Pour autant, le fait de filmer des garçons nus sous la douche après un match de foot ou un pique-nique dans la nature tombe-t-il dans « les pires formes de travail des enfants » ? Il est permis d’en douter mais l’enquête le dira peut-être — pour peu qu’elle soit objective. Quant à qualifier de « mœurs dissolues » le fait de se promener nu dans un sauna russe ou ukrainien, permettez-moi de qualifier cette expression de rigolade à se taper le coccyx dans la taïga. 䡲


Gide,Montherlant,Peyrefitte par Pierre-Dominique Croz

G

IDE ,

M ONTHERLANT, R O GER P EYREFIT TE : ce qui relie

André Gide, l’inquiéteur

ces trois auteurs n’est pas un mystère pour les amoureux

des garçons. Tous les trois pédérastes — au sens exact du mot — ils ont chacun fait l’objet, en , d’une biographie qui ne cache rien de la vérité de leur désir et de leur vie. Certes, beaucoup de choses étaient déjà sues : André Gide et Roger Peyrefitte se sont abondamment confiés ; depuis la biographie de Pierre Sipriot, nul ne pouvait plus nier que Montherlant ne vivait que pour son œuvre — le matin — et les jeunes adolescents — l’après-midi. Les ouvrages qui nous intéressent aujourd’hui — André Gide, l’inquiéteur de Frank Lestringant ; Montherlant, une vie en double de Philippe Alméras ; Roger Peyrefitte, le sulfureux d’Antoine Deléry — permettent toutefois de faire le point sur leur vie d’amoureux des garçons et de tracer sous cet aspect d’intéressants parallèles entre ces trois auteurs si dissemblables. Ils ne sont en effet pas de la même génération, ni du même milieu. Il n’y a guère de points communs entre le protestant issu des marécages du symbolisme finissant, le fils de famille au masque romain, élève des bons pères de Neuilly et le rejeton d’un boutiquier du Languedoc, tombé amoureux de la Grèce et de ses petits pâtres. Leur place dans la littérature est inégale : il y a Gide, l’écrivain considérable, au cœur de la vie littéraire pendant un demisiècle ; Montherlant, solitaire et méconnu ; Peyrefitte tombé, dès avant sa mort, dans l’oubli. Rien, non, rien qui les rapproche réellement, si ce n’est le visage et le corps d’un jeune garçon, éternel et changeant, qui les rendait heureux.

Le tome  de la biographie d’André Gide par Frank Lestringant, professeur en Sorbonne et spécialiste des auteurs de la Renaissance tentés par le protestantisme, retrace les cinquante premières années de la vie de l’écrivain et s’interrompt en novembre . Ce travail remarquable, d’une ampleur et d’une précision hors du commun, a bénéficié de nombreuses sources inédites. Il suit au plus près les méandres de l’évolution de Gide et montre combien, au-delà des ruptures apparentes ou réelles, il était resté tributaire de son milieu protestant, marqué par l’évangélisme du mouvement du Réveil, ce que Lestringant appelle « l’économie profondément religieuse de son comportement ». Mais on notera d’emblée l’hypocrisie du dos de couverture, où nous est assené que Gide était homosexuel, alors que chacun sait qu’il était avant tout pédéraste et qu’il revendiquait ce terme. À l’évidence, il est en  impossible de faire figurer sur la jaquette d’un livre ce mot sans risquer de provoquer l’hystérie chez nos contemporains. Depuis Si le grain ne meurt, nous n’ignorons rien de l’éveil sentimental et sexuel du futur prix Nobel : le renvoi à l’âge de huit ans de l’École alsacienne pour s’être livré en classe au plaisir solitaire, la révélation, peu après ses dix ans, des amours lesbiennes de la bonne et de la cuisinière, la découverte, à treize ans, de l’inconduite de sa tante, la peur panique, à quinze ans, devant les créatures du passage du Havre. Il y a même une ébauche d’amitié particulière, mais qui tourne court. Aux environs de sa quinzième année, la grande affection qu’il éprouve pour François de Witt, « richement laid », lui attirera cette réplique, lorsqu’il voudra l’embrasser : « Non ! On n’embrasse que les femmes ». Une enfance de « mauvaises habitudes » donc, mais rien qui put laisser présager le futur pédéraste, même si Gide associera plus tard masturbation et « uranisme », ce dernier en constituant à ses yeux le prolongement, « une masturbation à deux, en quelque sorte » fait observer Lestringant. Il faut attendre le voyage en Bretagne, à l’été , — Gide va avoir  ans — pour voir clairement les signes de son attirance pour les jeunes garçons. « Au cours de ses randonnées où il marchait d’affilée vingt cinq ou trente kilomètres, des visions fugitives mettaient ses sens en émoi : à travers les branches, il apercevait tout à coup les corps souples d’enfants nus qui jouaient sur la plage, et dont la beauté le poursuivait ». Puis plus rien jusqu’en septembre  où, toujours en Bretagne, près d’Auray, il aperçoit des enfants de pêcheurs qui se baignent : « Il les voit se déshabiller, enfoncer leurs maigres mollets dans la vase, atteindre une barque à la dérive au milieu du fleuve, y grimper nus en se bousculant et en riant » note Lestringant. « Je savourai longuement l’amertume de mon impossible désir » écrit Gide dans son Journal.


Aucune précocité donc. Le désir reste impossible ; la morale protestante qui lui a été inoculée fait barrage. La rencontre avec Oscar Wilde, en décembre , lui fait pressentir ce qui est possible. « Ce fut un coup de foudre, et une inflexion décisive sur le cours de son existence » dit Lestringant. C’est en Afrique du nord « canton pédérastique » de l’Empire, que Gide découvrira sa vraie nature. Ce premier voyage, en compagnie de Paul Laurens, et qui sera suivi de nombreux autres, commence en octobre — Gide à  ans —. « J’aurais vécu jusqu’à vingt-trois ans complétement vierge et dépravé » écrit-il joliment. La reconnaissance de son désir pour les garçons a lieu à Sousse, en novembre de la même année. L’épisode a été décrit dans Si le grain ne meurt. Ali, « un tout jeune arabe à peau brune » s’offre à l’accompagner pendant une de ses promenade ; dans le creux d’une dune, il se met nu devant Gide. « Le vêtement tomba ; il rejeta au loin sa veste, et se dressa nu comme un dieu. Un instant il tendit vers le ciel ses bras grêles, puis, en riant, se laissa tomber contre moi. Son corps était peut-être brûlant, mais parut à mes mains aussi rafraîchissant que l’ombre. Que le sable était beau ! Dans la splendeur adorable du soir, de quels rayons se vêtait ma joie ! ». Ce qui est intéressant, c’est que Lestringant montre, à partir des notes préparatoires de Gide, que l’échange ne fut pas aussi éthéré : « Quand le gamin tranche les attaches de sa culotte au moyen d’un coutelas, (…) André le prend et lui murmure à l’oreille : « tu veux que je t’enc… ». Ali répond, nullement surpris : « Comme tu veux », et docilement il se met en position ». Gide ajoute qu’il n’en profita pas… D’où il ressort que l’on ne se trouve pas par hasard derrière une dune avec un gamin qui se met soudain à poil. Mais c’est lors de son second séjour en Afrique du Nord, le  janvier  exactement, qu’eut lieu la véritable initiation pédérastique. L’intercesseur sera encore Oscar Wilde, rencontré par hasard à Blida. Il reconnaitra en Gide un semblable, l’entrainera dans un café, puis fera venir dans un hôtel borgne le petit musicien qui avait attiré l’attention de l’homme de lettres français. On connait la suite. Et Lestringant de conclure : « Wilde (…) avait dégagé pour lui la voie ardente et périlleuse, jonchée de délicieux obstacles, qui serait la sienne désormais : la voie des plaisirs répétés avec de jeunes adolescents de onze à seize ans ». Wilde aura donc été le premier a avoir vu clair en Gide. D’autres suivront, avec lesquels il mettra en commun chasses et conquêtes : Eugène Rouart tout d’abord, le Daniel B… de Si le grain ne meurt, qui sodomise le jeune Mohammed devant un Gide dégouté, Henri Ghéon ensuite, qui sera un fidèle compagnon de drague, avant sa bruyante conversion au catholicisme. Les pédérastes ont parfois une idée un peu pénible d’un Gide toujours engoncé dans ses préjugés et ses inhibitions protestantes : le livre de Lestringant les aidera à dissiper ce malentendu, en leur montrant, tout à l’opposé d’un peine-à-jouir, un homme toujours à l’affût d’une caresse furtive ou

d’une rencontre. Ainsi, en mars , après avoir connu la volupté avec un garçon à Kairouan, il écrit : « ce petit de douze ans était délicieux. Il s’appelait Mohammed comme tant d’autres ; élégant et maigre comme un chevreau des montagnes ». C’est par l’épisode de Daniel B… (alias Eugène Rouart) que l’on apprend au demeurant quelle était la pratique de Gide : « pour moi, qui ne comprend le plaisir que face à face, réciproque et sans violence (…) j’étais horrifié tout à la fois par le jeu de Daniel, et de voir s’y prêter si complaisamment Mohammed ». En réalité, il semble qu’il suffisait souvent à Gide d’effleurer l’objet de son désir pour en jouir. Cet épisode est d’ailleurs l’occasion pour Lestringant de se livrer à un splendide exercice d’hypocrisie : chez Gide il y aurait à la fois dans ce rejet de la sodomie un « cliché homophobe » et une manière de se disculper de sa propre faute « en noyant le poisson pédophile » ! Le mot est lâché et, chez Lestringant, il n’est pas innocent. Le biographe ne peut se retenir de juger l’homme, de le peser au trébuchet de notre morale ambiante, comme si, en décrivant sans juger, il risquait de devenir complice voire de trahir des penchants dont nous ne doutons pas un instant qu’il est complétement exempt. Philippe Alméras comme Antoine Deléry, qui n’utilisent pas une seul fois le mot pédophile, sauront, pour leur part, rester sereins, sans que nous les soupçonnions d’avoir voulu faire œuvre de militant. Ahurissante est la présentation par Lestringant de la Nuit du Ramier. Rappelons cet épisode : en visite chez Eugène Rouart, Gide a une aventure d’une nuit avec un adolescent de dix-sept ans, mais qui en paraît quinze, le fils d’un valet de ferme. Il en fera le récit, qui ne sera publié qu’en . Lestringant parle à ce propos de « droit de cuissage ». Suit sous sa plume une série de mots déplaisants : « ogre », « viol », « gibier », etc. Si Gide a surnommé ce garçon le Ramier, c’est, selon le biographe « une manière de déshumaniser l’objet convoité ». Quant à la sorte de roucoulement qui lui a valu ce surnom, Lestringant y entend « un râle qui s’échappe de cette proie » (sic). Ici, une petite mise au point s’impose. Le Ramier n’est pas un enfant. Ce que Gide décrit ne relève d’aucune violence. Le procureur le plus suspicieux, sous notre régime pénal actuel, ne trouverait aucune matière à poursuite. Mais pour Lestringant il s’agit quasiment d’un viol. Nous sommes ainsi devant cette chose étrange et inquiétante : un universitaire intelligent qui parvient à surenchérir, à partir de sa seule interprétation, sur le désir fou de répression de notre époque. Lestringant n’évite pas non plus certains poncifs sur la pédérastie : « L’enfant qu’il était au fond de lui-même jouait avec d’autres enfants à des jeux d’adultes ». Séduisante définition du pédéraste, à première vue, mais qui est fausse, car, en faisant de l’adulte un inadapté, un être immature, elle méconnait la véritable nature du lien pédérastique entre un homme et un garçon. On aurait souhaité que ces clichés d’experts devant les tribunaux nous soient épargnés. La vérité est que Gide a été le premier à défendre ouvertement le droit des pédérastes. Tout d’abord dans un article publié en avril  : La licence, la dépravation et les déclarations de M. le Sénateur Bérenger. Ce sénateur s’était fait connaître pour ces campagnes contre la dégradation des mœurs et la pornographie. Une polémique avait suivi, dans laquelle Gide s’est engagé pour réfuter le mythe de l’innocence de l’enfance. Dans Le retour de l’enfant prodigue, il ira plus loin : c’est l’enfant qui prend les devants et qui sollicite l’adulte. Corydon, le premier manifeste de la pédérastie, mérite une place à part. Diffusé d’abord à quelques amis dès , cette apologie est complétée et publiée finalement en . Ce texte est courageux, mais passablement ridicule. Gide y fait une distinction entre pédéraste, sodomite — en gros le gay d’aujourd’hui — et inverti. Et pour lui les différences l’emportent sur les similitudes. Ces distinctions sont sans doute exactes. Mais lorsqu’il cherche à donner des arguments pour défendre la pédérastie, Gide n’hésite pas à aller les chercher dans la vie des animaux. Explication pour le moins fâcheuse. Il n’est pas surprenant qu’elle semble plaire à Lestringant, à défaut de le convaincre, lui qui juge de si haut l’amour pour les jeunes garçons. De même il explique la conception restrictive de Gide, pour qui seuls les pédérastes trouvent grâce, par son tropisme protestant, son appartenance à une communauté religieuse repliée sur elle. C’est assurément ne rien avoir compris à la pédérastie que d’en faire une inclination si dépendante d’un ordre différent.

Le rapport que Gide avait avec les homosexuels mérite d’être explicité. Lestringant utilise à plusieurs reprises ce mot en parlant de Gide, alors qu’il signale le déplaisir qu’avait ce dernier à être confondu avec ceux qu’il appelle les « tapettes » ou les « tantes ». « Gide se sentira toujours étranger parmi eux » reconnaît le biographe. Certes son premier véritable amour avait été, en -, pour Maurice Schlumberger, le jeune frère de Jean Schlumberger, cofondateur de la NRF. Or, Maurice, né en , a alors  ans… Ici c’est clairement un Gide homosexuel que l’on semble retrouver. Mais la vérité est que Gide est aussi attiré par les très jeunes enfants : un des rares incidents qu’il aura connu se produit pendant sont séjour en Angleterre à l’été , où il s’intéresse de très près à un garçonnet de huit ans, qui le rapporte à sa mère. La grande passion de la vie de Gide, celle qui lui permettra de réconcilier l’amour et le désir, sera pour Marc Allégret, le futur cinéaste. Il le connait depuis son plus jeune âge — le père du garçon a été son précepteur —, mais Gide ne devient véritablement amoureux qu’en mai , lorsque le garçon a  ans. « Dans les semaines qui suivent, il se rend chaque jour au lycée Janson de Sailly, guette l’adolescent à la sortie des classe, le suit à distance jusqu’à son domicile, l’aborde un jour comme par hasard, se trouble, balbutie quelques mots et se retire confus ». Gide attendra un an, « un an d’incubation et de refoulement », avant d’entamer une liaison avec lui au printemps de . Jusque là, comme il l’avait écrit à Claudel, « il semblait que l’amour empêchait (…) le désir ». Passion partagée : « un immense étourdissement de bonheur » pour Gide ; « Oncle terriblement beau (…) ; je t’adore avec hystérie et jouissance » lui répond l’adolescent. Lestringant, qui ne voit chez Gide qu’attentat sexuel, « compulsion de répétition, qui le fait jour après jour rechercher, au prix de mille ruses et manœuvres d’approche, la compagnie des enfants, et tirer d’eux un plaisir répétitif et exténuant », est obligé de rendre les armes. Gide sera une sorte de père de substitution pour Marc. « L’attirance corydonesque, cet amour des très jeunes gens qui le travaillera jusqu’à sa mort ne relève pas seulement du désir sexuel ; il comporte aussi son volet pédagogique et familial » note Lestringant. Ici s’achève le premier volume de cette biographie de Gide. Nous avons appris quels étaient les lieux de drague de Gide. Il y a les piscines, par exemple la piscine Rochechouart ou les bains du Cirque, rue Oberkampf, où Gide retrouve Émile X., dit Mimile, quinze ans, « l’air d’un faune attardé » et dont il aime la peau mate de celui qui vit à l’air libre, mais aussi Julot et Mablouse. Il y a les boulevards, entre la Madeleine et l’angle de la rue de Richelieu. Il y a les valets de ferme, près de sa propriété de La Roque ou dans la Bourgogne de son ami Rouart. Nous avons su quel était son genre de garçons, ceux au genre voyou : « le vrai c’est que les pires gredins sont ceux dont on risque le plus de s’éprendre » écrit-il. Lestringant évoque aussi Gide à Rome, en , photographe de jeunes modèles venus de la montagne qui se proposaient pour quelques lires sur les escaliers de la place d’Espagne : « Gide les entrainait Piazza Barberini, les photographiant en bergers ou le plus souvent nus, avant de prendre avec eux son plaisir ». Il en faudrait moins aujourd’hui pour envoyer quelqu’un devant la cour d’assises. Deux de ses photographies illustrent l’ouvrage André Gide ou la tentation nomade, paru en . Au final, si Lestringant s’avère incapable de comprendre les pédérastes, son livre donne quelques aperçus intéressants sur ce sujet. Il met en lumière chez l’auteur des Nourritures terrestres la proximité entre l’inquiétude religieuse et la disposition amoureuse, comment les deux peuvent être intimement liées, comme si la source était la même. Il montre que toute l’œuvre de Gide est un balancement entre l’amour et le désir, — amour, non consommé, pour sa femme tout d’abord —, jusqu’à ce que les deux se rejoignent en un centre de gravité unique : l’amour pour les garçons. Mais Lestringant ne semble pas voir ce qui est sans doute, au-delà sa curieuse et furtive mécanique sexuelle, la principale infirmité de Gide : avoir attendu l’âge de trentecinq ans pour être amoureux d’un garçon. Encore ce premier amour avait-il vingt ans révolus. Contrairement à Montherlant, contrairement à Peyrefitte, dont la première passion amoureuse pour un garçon remonte à la prime adolescence, et qui en feront le foyer de leur œuvre, Gide n’aura jamais la tranquille assurance que donne cette expérience, par delà toute les morales et polices des mœurs.


Montherlant, une vie en double Toute l’œuvre de Montherlant, jusque la sensualité de sa phrase, est une transmutation de son désir pour les jeunes garçons. On s’en doutait depuis que Roger Peyrefitte avait signalé l’importance de ces transpositions. Le mérite de la biographie de Philippe Alméras est de montrer qu’il ne s’agit pas seulement du subterfuge d’un auteur en mal d’imagination, mais aussi de la forme la plus altière de la liberté et de la volonté de tout dire pour ceux qui savent entendre. Deux vies cloisonnées et qui communiquent par l’essentiel : l’écriture. « Il révèle beaucoup de choses à celui qui le lit soigneusement, il livre même pratiquement tout, mais c’est toujours à demi-mot, en s’adressant à ceux qui peuvent comprendre, quitte à piper les autres » dit Alméras. Pour le reste le livre d’Alméras, qui a enseigné la littérature française aux ÉtatsUnis et est un spécialiste controversé de Céline, n’apprend pas de choses vraiment neuves. Il est en outre écrit avec une certaine désinvolture, un flou dans les dates et un style allusif qui en rend par moment la lecture difficile. Au moins Alméras ne se croit-il pas obligé de juger les mœurs de Montherlant ; narquois, il regarde vivre et aimer son personnage et nous décrit ses bonheurs et ses craintes sans se départir d’un certain humour. Ainsi lorsqu’il évoque les dragues de l’écrivain : « Quand il voit Montherlant se plaignant dans ses Carnets des films exécrables, bas et vulgaires, la plupart français, qu’il faut subir, le lecteur peut se demander pourquoi il s’astreint à subir ces ignominies. C’est la rançon de la drague qui l’oblige à endurer des heures d’images et de dialogues ineptes, pour un résultat furtif et aléatoire ». Ou encore lorsqu’il nous montre Montherlant « partagé entre la poursuite du bonheur et la peur panique d’être pris, comptant ses billets pour le cas où il faudra se sortir d’une algarade paternelle ». Alméras est philosophe et n’a pas l’esprit troublé par la pseudo morale contemporaine qui assimile la pédérastie au crime contre l’humanité. Qu’on en juge : « Le rapport entre la force d’une nation et ses mœurs mériterait tout un traité. Les pays les plus laxistes sont souvent les plus féconds et ce ne sont ni la pédérastie généralisée, ni le libre usage des jeunes esclaves qui semblent avoir provoqué la décadence et la chute de Rome ». À cette occasion il s’interroge sur la relative tolérance dont faisait l’objet l’amour des garçons avant . Pour lui, elle s’explique par une société alors dominée par les hommes : « Aujourd’hui les normes sont accordées à la sensibilité féminine » note-t-il. Après tout, cette théorie est sans doute vraie. Après le petit Janson, Montherlant a été élève du collège Saint-Pierre de Neuilly puis, dans la même ville, au début de l’année , du collège Sainte-Croix. D’une certaine façon, il n’en est jamais sorti. Il avait intrigué pour entrer à Sainte-Croix où il retrouverait Philippe G., élève de quatrième, dont il était amoureux. On peut rêver à cet extraordinaire collège, qui eut vers la même époque comme professeur Amédée Guiard, l’auteur d’Antone Ramon, un des plus beaux romans sur les amitiés particulières, et comme répétiteur André Lafon, qui écrivit l’admirable Elève Gilles. Comme Peyrefitte, Montherlant est donc un élève des bons pères, et en sera marqué pour la vie. Il dira plus tard, de cette période qui va de sa douzième à sa quatorzième année : « J’ai su pendant ces années là ce que c’est que d’être amoureux fou, amoureux comme je ne l’ai plus jamais été de ma vie ». Au contraire, Gide a suivi une scolarité décousue qui le ramènera deux fois à l’École alsacienne et dans d’obscures pensions, où il ne fera, sauf exception, que prendre ces repas. Ceux qui pensent que les internats catholiques sont les grands responsables de la pédérastie en sont donc pour leur confusion. Est-ce à Sainte-Croix que Montherlant a eu sa première expérience sensuelle ou est-elle antérieure ? Il n’a jamais fait que des allusions sur ce sujet. On sait qu’il fut exclu de ce collège dès mars , parce qu’il avait été surpris en compagnie du même Philippe dans un « local fermé » ou une « cabine », selon les versions qu’il en donnera. Peyrefitte dira plus tard que Montherlant lui avait confié qu’on pratiquait à Sainte-Croix la sodomie ce qui, faisait observer l’auteur des Amitiés particulières, qui s’y connaissait, était rare entre collégiens.


Paysage des Olympiques

Qui est Peyronny, le jeune footballeur des Olympiques, rencontré par Montherlant dans les années vingt ?

Montherlant a donc toujours observé un cloisonnement absolu entre sa vie amoureuse et l’autre. S’il n’y avait eu les révélations de Roger Peyrefitte, que saurions nous exactement de lui ? La rumeur avait couru qu’il aimait les petits garçons, — Mauriac notamment, avec sa légendaire méchanceté, l’alimentait —, mais elle se serait sans doute éteinte d’elle-même, faute de preuves. Les quatorze carnets du journal intime ont été jetés à la Seine par l’auteur. Mais il y a les lettres envoyées, et celles reçues de Peyrefitte, son complice des années , qu’il a gardées. Grâce à elle nous connaissons ses « aimoirs », modestes logements loués — il en a deux à Paris en  ; en cas d’alerte, il renvoie la clef par la poste. Nous savons que les garçons de - s’appelaient Roro, onze ans, et Doudou, treize ans — il les partage avec R.P. et subvient à leurs besoins. Le cloisonnement était si parfait qu’il les présentera à une amie, qui n’y verra que du feu, comme ses fils. Étrange obsession de la paternité, que l’on retrouve chez beaucoup de pédérastes. Dans ces lettres, il y a « la rencontre d’un déluré, en février  à Marseille, qui prend l’initiative du contact alors que le chasseur vient de subir quinze échec en tramway, il les a comptés » et beaucoup d’autres garçons. On observera au passage qu’Alméras estime, sans donner d’explication, que la correspondance entre Montherlant et Peyrefitte, publiée en , contient « pas mal de forfanterie et de surenchère, chacun des correspondants chantant ses exploits pour l’autre ». Montherlant fréquente aussi les kermesses et les cinémas des grands boulevards. À l’occasion, un garçon de café lui sert de rabatteurs, ou bien, en Algérie, un jeune franco-algérien rencontré à Marseille, qu’il s’attachera pendant des années, et dont il parle dans Moustique. Et que penser de son intérêt pour les œuvres sociales, qui permet à l’occasion d’expliquer son intérêt pour un gamin des rues ? Cette quête des jeunes garçons ne va pas sans incidents. Un des plus graves sera sa garde à vue de Marseille, à l’été , et sa présentation devant un juge d’instruction, dont il fera le récit dans Une journée de la vie d’Oblomov. Un habile avocat lui arrangera l’affaire. Les très graves blessures infligées à Montherlant boulevard Bonne Nouvelle en mars — l’écrivain de  ans est transporté le visage et les mains couverts de sang à l’hôpital et y perdra l’usage d’un œil — sont-elles la conséquence d’une chasse qui a mal tournée ? Minute fera perfidement observer que cela s’est passé « à deux pas d’une boutique d’appareils à sous ». La vérité sortira sans doute un jour des archives de la préfectures de police, où se trouve un dossier Montherlant.

De la période qui précède et de celle qui suit ses échanges épistolaires avec Peyrefitte, les vraies garçons ont disparus à jamais derrière leur masque littéraire. Qui est Peyronny, le jeune footballeur des Olympiques, rencontré par Montherlant dans les années vingt lorsqu’il hante les terrains (et les vestiaires ?) et se propose comme joueur d’appoint ? On voit ici son goût pour les garçons sportifs, d’un milieu populaire, un peu cancres, un peu voyou. « Montherlant a toujours aimé en dessous de lui » dit Almeras, socialement parlant bien sûr. Goût pour les petits arabes aussi ; plusieurs années durant, entre  et  environ, il passera plusieurs mois par an en Afrique du Nord, comme Gide. Alméras précise même que s’il repart pour Alger en , c’est parce « qu’il n’a pas encore découvert les ressources de Paris ». Qui a donné son âme à la petite Ram de la Rose des sables ? « L’enfance est pour les orientaux un troisième sexe, et c’est le sexe qu’ils aiment » écrit Montherlant. C’est de la deuxième partie de sa carrière, après , que datent les deux œuvres les plus transparentes de Montherlant. L’admirable Ville dont le prince est un enfant — on avait oublié l’immense succès de cette pièce, jouée à Paris sans discontinuer de  à — et, en , les Garçons. Philippe Alméras rappellent à juste titre que Montherlant lui-même présentait ce roman comme le double sensuel de la Ville. Celle-ci est la partie haute du sujet, les garçons « la zone en dessous-d’elle » et au dessous encore il existe une zone « qui montrerait toute la réalité mais que personne ne s’aventurerait à décrire » comme le dit Montherlant. À noter qu’on retrouve chez Alméras cette idée curieuse que La Ville serait injouable aujourd’hui, parce que le monde où se déroule cette histoire n’existe plus. À ce compte il ne resterait rien de la littérature classique. On est en droit de s’interroger sur les relations avec le sexe féminin de l’auteur de Pitié pour les femmes. Il a eu, semble-t-il, des rapports épisodiques — charnels s’entend — avec certaines d’entre elles, et a été toute sa vie harcelé par des bas-bleus. Il a même été, en , sur le point de se marier. Peyrefitte prétendait qu’il s’est astreint à ne fréquenter qu’elles lorsqu’il écrivait le cycle des Jeunes filles. Mais, selon Almeras, même cette entorse à ses goûts véritables n’est pas avérée. C’est possible, car on ne voit pas un véritable pédéraste se passer de jeunes garçons pendant des années. De toute façon, cette curiosité pour ainsi dire morale et professionnelle n’a rien à voir avec son vrai désir. Montherlant a horreur de la féminité, même s’il explique quelque part que la pédérastie ne serait qu’une variante de l’amour des femmes qui présente

l’immense avantage de ne connaître ni la sentimentalité, ni le mariage. Pour Montherlant l’âge idéal se situe autour de douze ans. Et cet âge est au masculin. Làdessus, contrairement à Gide, contrairement à Peyrefitte aussi, il n’a jamais hésité. « Depuis ses douze ans, pas une trace écrite d’un remords, pas la moindre expression d’une culpabilité. Double langage et double jeu sont légitimes à qui défend sa vie privée » fait très justement observer Philippe Alméras. Aucune incursion vers l’homosexualité non plus. Mais il faut encore revenir au collège Sainte-Croix, puisque Montherlant y reviendra toujours. Il a ressassé toute sa vie son exclusion de ce vert paradis des amours enfantines. Vers , il cherchera à retrouver Philippe, son grand amour adolescent et ira jusqu’à le rencontrer. Et, en parlant d’un rêve fait en décembre , où revient le garçon aimé au collège soixante ans avant, il aura cet aveu : « Car le rêve du  décembre m’a montré que cet être était le seul que j’ai aimé de ma vie entière, que mes autres amours n’avaient été que des caricatures de celui-là, et que le bonheur même avait été peu de chose après lui. Je n’avais pas pensé à cette personne de toute la veille, bien que je pense à elle très souvent. De quel abîme le rêve l’a-t-il tiré, pour m’empoisonner d’avance ces derniers jours de l’année, en me découvrant que tout ce qui n’était pas elle n’avait été rien ? ». Le grand regret que l’on peut avoir en lisant cette biographie est le refus total de Montherlant de témoigner. En  il écrivait pourtant : « Je tiens le journal de ma vie privée. J’en ai caché des fragments dans tous les coins d’Europe. J’espère vivre assez pour pouvoir consacrer dix ans à écrire ma vie. Quelle consolation en mourant de pouvoir se dire : Ils ne s’attendent pas au beau scandale que je leur réserve encore ! ». Vingt ans après, il dira : « La partie la plus extraordinaire de la vie de certains écrivains, ce qu’il y a d’unique dans leur expérience, ce qu’ils ont vu et vécu d’invraisemblable, leur témoignage essentiel et précieux, dont l’apport, s’il le produisait, enrichirait la connaissance du monde, ils ne l’écrivent pas. Ou, s’ils l’écrivent, un jour ils le détruisent, ou leurs héritiers effarés le détruisent. Les écrivains sont des hommes, et même les courageux hésitent à dépasser certaines limites au-delà desquelles ils deviendraient impossibles socialement ». Mais peut-être ces journaux n’ont-ils pas été détruits. Alméras le laisse entendre. S’ils ressortaient un jour, si nous avions « le beau scandale », quel grand jour pour se serait pour nous !


Roger Peyrefitte, le sulfureux Disons d’emblée le plaisir que nous avons eu à lire, malgré quelques défauts, la biographie de Roger Peyrefitte publiée chez H&O éditions que nous donne Antoine Deléry. Cet écrivain, qui est certes loin d’être un auteur majeur du siècle dernier, ne mérite pas l’ostracisme dont il est victime depuis une vingtaine d’années, avant même sa disparition, ne serait-ce que parce qu’il est l’auteur d’un chef d’œuvre, Les Amitiés particulières, un des livres emblématiques de la pédérastie. Antoine Deléry, dont nous ne savons rien sinon, comme l’indique la quatrième de couverture, qu’il a déjà publié un livre sur un obscur militant catholique lyonnais, lui rend justice. Son livre, assez court, se lit agréablement. Vertu très appréciable, jamais l’auteur ne se croit obligé d’utiliser les mots dont Frank Lestringant abuse : « proie », « prédateur », « victime » — innocente forcément —, « attentat sexuel », etc. Il lui suffit de préciser une fois pour toute qu’il ne partage pas le goût de Roger Peyrefitte pour les jeunes adolescents — on le croit volontiers—, sans nous asséner un cours de morale à chaque incartade de l’écrivain. Au contraire, on pourrait lui reprocher une vue quelque peu angélique de la vie des boylovers. Nous avons le droit par exemple d’émettre des doutes lorsqu’il affirme que « la plupart des actes qui ont pu lui être reprochés ne seraient plus aujourd’hui passibles de poursuites, en raison de l’abaissement de la majorité sexuelle à quinze ans ». Sauf erreur de notre part, Doudou et Roro, les deux garçons qu’il partage en  avec Montherlant, n’ont pas quinze ans, sans parler du grand amour de sa vie, un garçon de douze ans et demi. Dans notre époque de lumières, les juges auraient tôt fait de rappeler cette évidence. La vie amoureuse de Roger Peyrefitte est déroutante. C’est une longue hésitation. À quatorze ans, dans son collège de Saint-Benoît d’Ardouane, dans l’Hérault, il cultive les amitiés particulières. Sa première expérience sexuelle semble dater de ses dix-huit ans, lorsqu’il se rend dans une boite homosexuelle de Toulouse, et se solde par un fiasco avec un garçon de son âge. Puis il couche dans un hôtel de Foix avec un adolescent de quinze ans, qu’il avait aimé au lycée d’une passion toute platonique, le fils de l’inspecteur d’académie de l’Ariège. Il lit les livres qu’on ne lit que d’une main, Hombres de Verlaine ou Pédérastie active de P.D. Rast. À vingt ans, à Paris, il fréquente des clubs homosexuels et a des aventures avec des hommes un peu plus âgés que lui. Mais, toute sa vie, il aura aussi des aventures féminines, dont nous savons peu de chose, sauf pour celle, tardive, avec Marie Teissier, la descendante d’un grandduc de Russie. Il connait les bordels où il use des filles comme on le ferait des garçons. Pour préparer le concours des affaires étrangères, il s’éloigne des milieux homosexuels et songerait même à se marier. La découverte de sa vraie nature remonte à son séjour en Grèce, où il arrive en juillet . Mais, là encore, elle emprunte quelques détours. Le premier garçon qu’il rencontre a quinze ans et racole devant une pissotière. Il le déleste d’un stylo en or. Au Zappéion, il rencontre des marins et des evzones, qui n’ont certainement pas douze ans. Il s’enhardit, a une première « affaire » avec un garçon de seize ans qui le cambriole puis essaie de le faire chanter. Bref, plutôt la vie d’un jeune homosexuel que celle d’un véritable pédéraste. Pourtant certains de ses complices étaient manifestement plus jeunes. Son rappel à Paris sera provoqué par une altercation passablement ridicule avec un groom qu’il convoite. Nous apprenons incidemment, par une note du directeur du personnel du Quai d’Orsay, l’âge de l’enfant en question : « la parole d’un salarié cherchant à se faire donner raison, surtout quand le salarié est un enfant de douze ans, ne peut être mise en balance avec celle d’un agent du département ». Notons au passage cette admirable mansuétude, qui fait aujourd’hui rêver !

À son retour à Paris, il plonge dans la vie pédérastique. Un ami lui apprend l’existence des kermesses des grands boulevards «À véritables viviers de garçons où il est facile d’aborder des adolescents autour des babyfoots et des flippers ». Il hante celles des boulevards Sébastopol ou de Clichy, la kermesse Berlitz du boulevard des Capucines. « Presque à chaque fois, Peyrefitte convainc un adolescent de le suivre dans un cinéma de quartier, où il se livre à des caresses furtives à la faveur de l’obscurité ». Il y a les « pas sûrs » qu’il se contente d’inviter au cinéma, et les « sûrs », qu’il amène chez lui, car Peyrefitte ne dispose pas de garçonnière. C’est dans une kermesse des boulevards qu’il fera la connaissance de Montherlant, terrorisé d’être reconnu. Ici Antoine Deléry montre, ce qui est nouveau, à quel point l’auteur des Olympiques a décidé, à son corps défendant, de la carrière littéraire de son confident et ami. Les incidents se multiplient, mais Peyrefitte s’en sort toujours. Heureuse époque où la bienveillance du chef du personnel du Quai ou la compréhension d’un directeur de la police judiciaire de la préfecture de police suffisaient pour arranger une affaire ! Car cela crève les yeux, et fait à tous les pédérastes regretter ce temps béni : les choses étaient alors plus facile, et le moindre accroc ne mettait pas en branle cette hideuse machine judiciaire et médiatique qui les broie aujourd’hui. Outre Roro et Doudou, les petits amis de Peyrefitte s’appellent alors le « pantouflard », la « duchesse » ou « l’ambassadrice de Pologne ». Il les partage parfois avec Montherlant. Un sort à part doit être fait à Jacques de P., rencontré à treize ans et demi en juin , que Peyrefitte fera venir en Touraine l’été , puis qu’il installera à demeure à Toulouse, et qui finira par le tromper avec un chauffeur du marché noir. C’est son premier échec de pédérastie pédagogique. Sans doute aussi son premier grand amour. On regrettera de ne pas en savoir plus sur ce garçon, dont on apprend qu’il a téléphoné à son amant après la publication des Amitiés particulières. Quelques recherches auraient sans doute été les bienvenues. Si l’on en croit un blog bien informé Antoine Deléry les a faites depuis, et Jacques de P. aurait eu après guerre une carrière reconnue de photographe de presse et fondé une famille. Ainsi, contrairement à la vulgate qu’on nous enseigne, tous les garçons qu’ont aimés les pédérastes ne finissent pas dépressifs ou toxicomanes. En octobre , à Vichy, c’est l’incident de trop, avec un garçon de quinze ans et demi qui déclare que Peyrefitte lui a, dans un cinéma, pressé la cuisse et effleuré le sexe. Cette affaire nous donne un aperçu de la pratique sexuelle de l’auteur des Amours singulières. En , il écrit à Montherlant : « Tout ce qui me passionne, c’est le secret à peine entrevu d’un être — le secret de ce qui ne ment pas, et que, même malgré lui, il ne peut me dérober. Dès que je le sais, il ne m’intéresse plus. Quelques-uns, qui ne me connaissent pas — pas du tout ! — appelleraient cela de l’impuissance : le terme, certes, serait plaisant, appliqué à moi. (…) (J’ai su que c’était celle de Gide — « impuissance » qui se répète jusqu’à plusieurs fois — à son âge — dans la même journée. Heureux les impuissants !). (…) Nous sommes perdus dès que nous voulons nous les attacher. Ils ne s’attachent à personne. Vouloir les faire aller contre leur nature, c’est faire un marché de dupes ». Pour éviter le scandale, il doit démissionner du Quai d’Orsay. De cette affaire de mœurs il sortira un bien : l’ancien diplomate se replonge dans ce qu’il appelle « les années adorables dont le regret me poursuit » et commence à rédiger, dès l’automne , Les Amitiés particulières, qui seront publiées en .

Le banquet de Trimalcion Peinture de Gaston Goor, 1970, appartement Roger Peyrefitte, Paris, panneaux de bois,


Les amitiés particulières Un roman autour des amours lycéennes illustré par Gaston Goor.

L’auteur de ces lignes ne cachera pas avoir été un peu déçu par la brièveté avec laquelle Antoine Deléry évoque le temps du collège et des amitiés particulières. Question de point de vue, sans doute. À Saint-Benoît d’Ardouane, le jeune Roger aurait cultivé une chaste amitié avec un garçon de douze ans, Georges Guéret. Découverte, elle aurait conduit au renvoi de l’enfant, qui, plus tard, se serait tiré une balle dans la tête. C’est, comme on le voit, l’histoire exacte des Amitiés particulières. Et il faut croire à la vérité de cette histoire, puisqu’elle a donné vie à ce livre extraordinaire. Il ne doit pas être impossible de faire quelques recherches sur ce garçon. Les archives du collège Saint-Benoît existent. Peut-être ont-elles gardées mention de cette expulsion. Cette affaire a dû laisser des traces, une tombe ou un article dans un journal. Quand est-il né ? Quand est-il mort ? Antoine Deléry mesure-t-il combien un tel drame a dû marquer Roger Peyrefitte ? Peut-être même y a-t-il là, dans ce secret, une explication à cet étonnant mélange de sécheresse et de sensibilité chez le futur écrivain. On ne peut qu’encourager le biographe à faire quelques démarches pour compléter un jour son livre. Au lieu que nous ne saurons pas même la teneur des billets reçus à Ardouane et retrouvés, après la mort de Peyrefitte, dans son portefeuille d’écolier. Cette erreur de proportion se retrouve à notre sens dans l’appréciation portée sur la postérité de l’œuvre. Si l’on excepte quelques livres — La Mort d’une Mère, Du Vésuve à l’Etna, la courte évocation de la vie de Gloeden dans Les Amours singulières, peut-être l’Exilé de Capri, et, pour des raisons d’ailleurs essentiellement négatives, Notre Amour, on ne se souviendra — on ne se souvient — de Roger Peyrefitte que parce qu’il est l’auteur des Amitiés particulières. Ce n’est pas rien. Mieux vaut être l’auteur d’un livre que l’on lira encore dans cent ans, comme le lui a prédit Gide, que de faire partie de la cohorte des écrivains qui ont connu la gloire et qui reposent désormais, à jamais oubliés, dans les grands fonds de la littérature. Personne ne fera jamais une biographie d’Henry Bordeaux ou de René Bazin, qui ne feront plus battre aucun cœur. Qui se souvient de Cesbron ou de Daniel-Rops ? Qui se souviendra, dans cinquante ans, d’Alexandre Jardin, des sieurs Lévy et Musso ou du diplomate de complaisance Rufin ? Antoine Deléry n’est d’ailleurs pas loin de partager ce jugement critique sur l’œuvre. Il note quelque part qu’un fléchissement intervient après L’Exilé de Capri. Cela correspond-il au moment où l’écrivain renonce à créer ses œuvres à Taormina, sous le soleil de la Sicile, qui leur donnait ces reflets vifs et lumineux ? Oui, Antoine Deléry aurait pu passer plus de temps sur les Amitiés Particulières, dont l’analyse est expédiée en deux paragraphes. Nous en apprenons plus sur les circonstances de leur rédaction et de leur publication, ou sur les manœuvres qui les ont empêchées d’obtenir le prix Goncourt, que sur le sens profond du récit et ses sources autobiographiques. Pourtant, en ces temps où des religieux sont régulièrement accusés d’avoir aimé des collégiens, il serait intéressant de s’interroger sur le Père de Trennes ou le Père Lauzon. Car ce livre admirable a une vertu rare : il sait rendre les garçons amoureux et rend amoureux des garçons. Kléber Haedens avait bien vu qu’il n’est pas impersonnel. On a longtemps feint de croire qu’il permettait à de jeunes homosexuels d’accepter leur différence. Roger Peyrefitte a aussi voulu le croire. La vérité est que ce livre est le livre d’un amoureux des jeunes garçons, écrit pour les amoureux des jeunes garçons, ou qui le deviendront. C’est pourquoi il ne retrouvera jamais son immense public, mais ne sera jamais oublié. Après guerre la vie pédérastique de l’écrivain semble rester une suite d’amours éphémères et d’aventures furtives : garçons dragués dans le métro, tripotages de cinéma, à Rome notamment. Dans Jeunes proies, il lève quelque peu le voile, en évoquant les lettres adressées par un jeune belge qui finira par se tuer. « C’est pour lui l’occasion d’une réflexion sur la condition peu enviable du pédéraste, voués à des caresses éphémères et condamné à la solitude » écrit Antoine Deléry. Puis, vers la fin


des années cinquante, il semble s’assagir. C’est alors, au printemps de , qu’il fait la connaissance, sur le tournage du film Les Amitiés particulières, d’un figurant de douze ans et demi, Alain-Philippe M., qui sera le grand amour de sa vie. C’est l’enfant qui attire son attention. Il a lu le livre, et a sans doute manœuvré pour être retenu comme figurant. Mais il est aussi la créature de l’écrivain, l’enfant né de son livre, de son rêve. La rupture intervient dès l’été . Roger Peyrefitte a cru, à  ans, que l’amour avec un jeune garçon était possible. De fait, jusque là, « il n’a jamais intéressé les garçons qu’en leur donnant de l’argent et craint d’être voué aux rencontres furtives et anonymes » reconnait son biographe. L’écrivain racontera cette passion tardive dans Notre Amour. Livre courageux où un adulte confesse une liaison avec un jeune adolescent de treize ans. Mais, au-delà de l’étincelante érudition pédérastique, livre très sombre, puisque cette liaison est un échec ; le garçon qui en est le héros est certes joli — on peut le voir dans une scène du film —, mais s’avère manipulateur et intéressé. Livre où les raisons de cet échec ne sont pas abordées. Et livre dont les moyens proprement littéraires ne sont pas entièrement à la hauteur du sujet et de l’espoir qu’a mis l’auteur dans ce garçon. Dès  leurs relations reprendront ; AlainPhilippe M. finira par ruiner complètement celui qui l’avait adopté. Il n’y a plus grand chose ensuite dans la vie de l’homme de lettres pour les amoureux des jeunes garçons. L’auteur de cette petite chronique se souvient d’avoir lu Roy à sa sortie, à la fin des années soixante-dix ; malgré son intention érotique, c’était, pour paraphraser Rousseau, un livre qui pouvait se lire sans inconvénient des deux mains. Mais il y avait aussi l’histoire de la découverte de la sexualité par un garçon de treize ans et demi, sujet que plus personne n’oserait traiter ainsi aujourd’hui. Puis en  sera publiée une partie de sa correspondance avec Montherlant : un document unique, qui apporte un éclairage inestimable sur la vie de deux pédérastes au début des années . Y aura-t-il un jour une suite ? Il faudrait sans doute lire aussi La Jeunesse d’Alexandre— la biographie d’Antoine Deléry a l’immense mérite de donner envie de lire des choses méconnues que les imbéciles veulent nous interdire d’autorité — ; sentir sous l’érudition, et qu’importe qu’elle ne soit toujours incontestable, couver un feu éternel, celui du désir pour les garçons, cette immense pensée d’amour qui a donné naissance, il y a deux mille cinq cents ans, aux vertus et à la beauté. Cet hymne à la Grèce a dû faire enrager tous les cuistres des universités ! Contrairement à Gide, qui tient à ce qu’on ne le confonde pas avec les « tapettes », contrairement à Montherlant, qui refusera toujours de s’afficher avec des homosexuels, Peyrefitte ne fera jamais de discrimination entre pédérastie et homosexualité. D’autres la font aujourd’hui pour lui : les juges et leurs policiers, mais aussi une grande partie des homosexuels et des pédérastes eux-mêmes. Antoine Deléry ne souligne pas cette particularité, qui le distingue profondément de Gide et plus encore de Montherlant. Ainsi, dans les années cinquante, il accepte de parrainer la revue de

Baudry, Arcadie, dont il trouvera d’ailleurs le titre. C’est son honneur d’avoir tenté de faire avancer de front les deux causes. Mais il n’oubliait pas les amoureux des jeunes garçons. Comme Gide, Peyrefitte a cru qu’un autre monde était possible, libre et heureux pour les hommes de son espèce, et qu’il ne tarderait pas à advenir. Nous l’attendons encore. Car Peyrefitte était avant tout un pédéraste. « J’aime les agneaux, pas les moutons » a t-il déclaré quelque part. Deléry ne semble pas mentionner cette phrase. L’abstention est révélatrice. Peut-être, en , un biographe de ne peut pas aller, en effet, plus loin. Dire clairement que Roger Peyrefitte n’aimait au fond que les jeunes garçons (de  à  ans environ) l’aurait obligé à se démarquer de l’homme et à juger. Il a su éviter cet écueil. Quelques menus regrets pour finir. On ne reprochera pas à Antoine Deléry une insuffisance de sources : les lacunes en la matière semblent dues à un obscur exécuteur testamentaire qui veille jalousement sur l’héritage, — l’héritage littéraire s’entend, car la faillite avait du vivant même de l’auteur sérieusement ébranlé sa fortune. Mais il aurait été judicieux d’illustrer ce livre de quelques photographies. On ne sait pas à quoi ressemblait l’auteur lorsqu’il était collégien ; une photographie du garçon qu’il a aimé à presque soixante ans aurait été la bienvenue. On peut aussi regretter que le biographe n’évoque à aucun moment le collectionneur et le mécène. Non pas que Peyrefitte ait toujours eu un goût très sûr, loin s’en faut, mais il s’était entouré de quelques amoureux des garçons qui ont laissé de bien troublantes représentations pédérastiques. Il a fait ainsi travailler un photographe comme Charles Egermeier ou des illustrateurs comme Michel Gourlier ou Gaston Goor, dont les dessins érotiques garçonniers sont aujourd’hui presque impossibles à trouver. Il possédait une importante collection de photographies, et qui ne se limitait certainement pas aux scènes antiquisantes de Gloeden. Chez Deléry, qui, au contraire de Lestringant, ne juge jamais, un reste de pruderie s’est sans doute réfugié dans cet angle mort de son livre. Laissons le dernier mot de cette chronique à l’écrivain qui se souvenait en , dans son introduction à sa correspondance échangée avec Montherlant, des garçons connus à cette époque de sa vie : « Mais comment ne penserais-je, pour finir, aux jeunes garçons avec qui Montherlant et moi avons été plus particulièrement liés et qui, Dieu merci, sont encore de ce monde, honnêtes pères de familles, heureux dans leurs femmes et leurs enfants ? Je m’assure que s’ils s’avisent de lire ces lettres, où revivent leur grâce et leur beauté qui les ont fait jadis tomber dans nos pièges, ils auront un sourire attendri et ce sourire sera mon absolution ». 䡲

Zeus ravissant Ganymède Pendentif en bronze, premier siècle avant notre ère. Collection Roger Peyrefitte, Paris.

Alexandre Dans le couloir du train, un des jeunes comédiens du film Les Amitiés particulières.


Orage par Isham

E N E L ’ A I PA S S E N T I V E N I R … Mais c’est là, énorme. Une ligne à haute tension s’est tendue en une fraction de seconde, reliant les yeux de Medhi à ceux de Sofiane. La guerre des étoiles… Je ne suis plus qu’un spectateur impuissant. L’enjeu du combat, certes, mais c’est tout. Deux combattants aux armes inégales. Sofiane, ses onze ans arrogants, face à Medhi, le double exactement. Mais le petit compense par sa position, il s’est installé sur mes genoux, affirmant sa propriété sur la citadelle. Il va falloir le déloger et il est prêt à se battre… Il est temps que je mette un terme à la passe d’arme, sinon…

J

— Sofiane, sois gentil, prends de l’argent et va chez le hannout. On a un invité ce midi… Il se raidit, offusqué de ma trahison. Et je le sens évaluer la situation. Sacré gosse ! Me fera-t-il confiance un jour ? Toujours l’impression que c’est moi le gamin inconséquent et lui l’adulte responsable et raisonnable… Il finit par se couler au sol, glissant de mes genoux, avec regrets, visiblement, pour lâcher comme forme d’avertissement, de menace : — Je ne serai pas long ! Avec son départ la tension baisse à peine d’un cran. Et me voilà seul, face à Medhi. Medhi, ou disons tout simplement le grand amour de ma vie. Ma joie, mon œuvre, la fierté de ma vie, le truc qui fait qu’on doit pouvoir mourir avec le sourire… Deux ans que nous ne nous sommes vus… Les souvenirs remontent par vagues, avec l’émotion, bien sûr… Notre rencontre, d’abord. L’orphelinat. Ces quarante enfants. Absolument sans avenir aucun. En survie, avant d’être lâchés dans le monde avec leurs seuls bras pour survivre et ce qu’ils portent sur eux. Pas d’argent pour autre chose. Les ressources, incroyablement minuscules sont consacrées à une unique chose : manger. Dans ce pays qui aime tant ses enfants, qui vénère les cercles familiaux, l’orphelin sans famille reste une sorte de pestiféré ; on en détourne son regard comme s’il était porteur d’un malheur à l’origine duquel il ne saurait être totalement étranger. Qu’a-t-il fait pour subir une telle déchéance ? Sabrina est une sorte de sainte. Elle a franchi la porte de mon entreprise, avec une seule phrase : « j’ai quarante enfants sur les bras, et de quoi leur donner à manger jusqu’à mardi. Ensuite plus rien jusqu’à la fin du mois. » Elle est restée là à attendre et j’ai fait la seule chose qui m’a paru possible. J’ai pris les clefs de la camionnette et nous sommes allés remplir des cartons sur le marché. Je l’ai laissée prendre ce qui lui a paru nécessaire, étonné moi-même de la faible quantité. Elle a compris et commenté : « Plus, c’est pas la peine, on a pas de frigo, ce serait perdu… » Je l’ai accompagnée à l’orphelinat pour recevoir un choc, celui réservé à l’occidental nanti. C’est tout propre, calme et ordonné, et totalement désespéré. Je m’attendais à une vie grouillante d’enfants, dans un univers crasseux et délabré, si courant dans ce pays. Et c’est exactement l’inverse. C’est tout propre mais sans vie. Ici, on se contente d’attendre que le temps ait fini de passer, parce qu’on a renoncé à attendre autre chose. J’ai été saisi par l’urgence. Je ne pouvais pas m’en retourner dans mon petit univers confortable. J’ai coincé Sabrina : — Il vous faudrait quoi ? — Oh, trois fois rien : de quoi manger tous les jours. Des vêtements, des jouets, un instituteur, l’entrée gratuite au dispensaire, de l’argent pour faire des sorties, leur faire suivre des études, des emplois à la sortie, et un peu d’amour pendant qu’on y est… Vous avez ça sur vous ? On peut pas dire que Sabrina fasse dans la séduction…


— Non mais je dois pouvoir faire quelque chose… Ce serait trop long à expliquer mais on l’a fait. En mobilisant mes amis, en pressurant mes fournisseurs, on a réussi à faire de cet enfer un lieu de vie. Jusqu’au jour où Sabrina entre dans mon bureau : — Je préfère que vous ne veniez plus… — Pardon ?!? — Vous faites trop de mal à Medhi… Medhi ! Le petit tourmenté de mon cœur. Moi, lui faire du mal ? — Vous lui avez donné de l’espoir. Et c’est la dernière chose dont ils ont besoin. Ils doivent compter sur eux-mêmes pour s’en sortir, pas sur un rêve. — Mais je n’ai rien fait de tel ! — Si, vous lui avez montré une attention particulière. Tout le monde l’a vu. Et pour des enfants comme eux, la moindre marque d’attention différenciée est surinterprétée. Mon petit Medhi, petit prince du silence… Ses grands yeux qui me regardent avec avidité quand les autres ne regardent que mes cabas quand j’arrive. Lui qui me colle, sans rien dire, dans chacun de mes passages. Et qui a toujours dans ses poches, à mon intention, un minuscule dessin, plié en quatre, qu’il me glisse dans la main lors de mon départ… — Mais c’est fou ! Vous êtes la première à dire qu’ils manquent d’affection !

Houlà… Sabrina qui s’excuse !!! J’y crois pas ! — Tu couches avec lui ? C’est la voix chargée de colère de Medhi qui me ramène dans le présent. Un présent qui me laisse sans voix. Parce que Medhi, c’est tout sauf ce genre d’attaque frontale. Medhi, je l’ai élevé près de dix ans et, toujours, c’est moi qui ai du aller au-devant de lui, des choses, toujours lire en lui, tenter d’interpréter, analyser et ouvrir les situations compliquées. Et dès le premier jour. Il est entré dans ma maison, dont il savait qu’elle allait devenir la sienne, en y jetant à peine un regard. N’importe quel gamin, venant de là où il venait, aurait écarquillé les yeux, se serait jeté avec avidité sur cet univers luxueux en regard de l’univers monacal qui avait servi de cadre à sa vie jusqu’alors. Medhi, non. Il s’est contenté de me serrer la main un peu plus fort. Il ne l’a pas lâchée un instant quand je m’attendais à le voir partir en exploration. On a fini par sa chambre, à côté de la mienne. Simple. Pas trop grande, qu’il ne se sente pas perdu. Deux fenêtres, donnant l’une sur la rue commerçante, l’autre sur je jardin et ses fontaines. Un lit, grand, pour deux personnes, sait-on pourquoi… Une penderie sans porte avec un petit lot de vêtements tous neufs. — Voilà, ce sera ta chambre… Elle te plaît ? Le regard de Medhi, fixé sur la penderie, comme si elle recelait une sourde menace. — C’est à qui ?

— Oui, mais il faut faire en sorte que cette affection soit également repartie, pour éviter qu’ils fondent des espoirs sur un amour qu’ils penseraient leur être destiné personnellement. Et vous êtes tombés dedans…

Je n’ai même pas su répondre, tellement un « Ben, à toi ! » m’aurait paru faux, décalé. Nos regards se sont croisés, simplement. J’ai eu l’impression, dans ce long échange que nous prenions la mesure l’un et l’autre du fossé qui existait entre nous et du long chemin qui nous attendait pour nous trouver vraiment.

— J’aime beaucoup Medhi, et je n’ai pas l’intention de lui faire le moindre mal !

— Je vais faire un thé.

— C’est déjà fait. Il se referme sur lui-même, rejette ses camarades, parle de se sauver…

J’ai lâché sa main et j’ai senti son réflexe de se coller à moi. J’ai voulu détendre un peu l’atmosphère, je l’ai saisi à bras le corps et j’ai roulé avec lui sur le lit, chatouilles à la clef, lui décrochant son premier rire de la journée.

— Et bien, confiez-le moi ! Ça m’a échappé et je me mords la lèvre de ma sortie, certain d’avoir grillé mes dernières cartouches… — Vous savez très bien que ce n’est pas possible. Medhi n’est pas adoptable. Il a une grand-mère qui élève déjà son demi-frère, dans les pires difficultés. Et puis, vous n’aimez pas Medhi, vous avez pitié de lui, c’est tout. Dans un mois vous me le ramèneriez, lassé de votre lubie… — Sabrina, ça fait deux ans que nous nous connaissons. Le coup de la lubie, vous me l’avez déjà servi quand je vous ai proposé de m’occuper du financement. En attendant je suis toujours là à supporter votre excellent caractère… Je sens à son attitude que j’ai marqué un point… — Les enfants passeront toujours avant le reste, chez moi, et vous le savez ! Diable, une brèche ! Surtout ne pas laisser ça se refermer ! — Écoutez, je vous propose une chose. Vous allez voir sa grand-mère. Qu’elle donne son accord pour que je puisse m’occuper de Medhi, chez moi. Dans la balance, je veux bien lui verser chaque mois de quoi l’aider à élever son autre petit fils… — Vous proposez d’acheter Medhi ? — Sabrina… Comment dire… Je vous aime bien. Ne poussez pas le bouchon trop loin, s’il vous plaît… — Excusez-moi…

— Allez, je reviens dans cinq minutes, découvre ton petit univers ! Il m’a regardé intensément, avec cette sorte de panique d’abandon qu’il ne quittera que bien des années plus tard, et que je croisais chaque soir, une fraction de seconde, quand je passais le prendre au collège. Combien de fois ai-je du le rassurer, lui répéter que je l’aimais, que je n’imaginais pas de l’oublier, et qu’on était ensemble pour la vie… Quand je suis revenu, il était assis au bord du lit, le regard rivé sur la porte, ce même regard vide et dépendant qu’ont les chiens bien élevés attendant leur maître à l’entrée de la boulangerie, un regard qui m’a fait mal, par la profondeur de sa demande à mon égard et l’ampleur de la tâche qui m’attendait pour lui rendre confiance et estime de lui-même. — Dis, tu n’as pas envie d’essayer de nouveaux vêtements ? — Si tu veux…

ferais l’amour qu’il ne broncherait sans doute pas, il accepterait que je dispose de son corps puisque j’ai disposé de sa vie, une vie dans laquelle, de toutes manières, on ne lui a jamais demandé de choisir… Et moi, qui vient de passer trois nuits à rêver de celle qui serait notre première, à nous, tous les deux, à la découverte de nos corps, à la fougue de nos désirs, à la violence de nos orgasmes, je ne peux que détourner le regard de ce corps offert sans réserve mais sans désir, renvoyé à l’obscénité des miens… Ce sont des semaines qui nous serons nécessaires pour que notre contact physique dépasse celui de cette petite main rivetée à la mienne. C’est dire le choc que produit sur moi ce : — Tu couches avec lui ? On ne joue pas avec Medhi, on ne triche pas, jamais. La vérité seule à sa place. — Oui… Immédiatement, comme une bouillie de justifications me monte aux lèvres. Mais que pourrais-je lui dire qui ne soit une forme d’excuse honteuse ? Lui raconter Sabrina déboulant dans mon bureau l’an passé ? — Vous êtes pédophile ? Moi, à demi étranglé, sentant venir la catastrophe… — Franchement, Sabrina, vous vous rendez compte de… — C’est bon, c’est bon, j’attendais pas de réponse. Simplement que vous ne me preniez pas pour une conne. Bon, je voulais vous demander de vous occuper de Sofiane comme vous l’avez fait pour Medhi. Pour la douche froide, Sabrina a pas perdu la main… — … M’occuper ? Mais m’occuper comment ? Ça m’a échappé, sous la surprise et je comprends à la violence de son regard toute l’ambiguité de ma question. — Je voulais dire, qu’il vive, ici ? Mais lui, qu’est-ce qu’il en pense ? — C’est lui qui m’a demandé… Vous êtes une légende, vous savez, pour les gosses, la-bas… Vous êtes celui qui a sorti l’un des leurs. Mais Sofiane, c’est le premier à me demander, comme ça… Comment te dire, Medhi, que Sofiane est entré dans ma vie comme un soleil, Comme une tornade. Qu’il est entré déjà dans la maison en courant, claquant toutes les portes, poussant des petits cris d’étonnement ? Comment te dire qu’il n’a jamais voulu dormir dans sa chambre — la sienne pas la tienne — et ce, dès le premier soir, mais avec moi, nu ? Et que dès le premier soir il s’est offert à moi, dans l’innocence impudique de ses dix ans, qu’il m’a ébloui de son ardeur infatigable ? Comment te dire ça, Medhi de mon cœur qui débarque ici, à l’improviste, pour me faire l’immense et agréable surprise de ta présence ? — Et moi, y avait quoi qu’allait pas ? Tes larmes, Medhi, ne pleure pas, surtout !

Putain, ce « si tu veux », qu’est-ce que j’ai pu me battre contre ! Mais, Medhi, bordel, tu veux quoi, toi ? Il est où ton désir ? Tu as le droit de désirer, tu existes, tu mérites tes rêves, tes envies, de ne pas toujours te réduire à n’être que réponse au désir de l’autre.

Parce que ton visage, comme ça, bouleversé, et tes larmes d’adultes qui tremblent à la lisière de tes paupières, c’est trop pour moi, que veux-tu. Une image se forme, face à moi, d’un mur, puissant, mais qui se fissure lentement, et au ralenti je vois exploser nos défenses et déferler l’eau immense de nos non-dits. Fais quelque chose, Medhi, bordel ! Arrête tout ça !

Medhi se lève et se défait de ses vêtements de l’orphelinat, avec des gestes tellement, comment dire, cliniques, que je peux juste détourner le regard. Il se met nu, il ne se déshabille pas. Il donne l’impression que son corps même ne lui appartient pas. Il paraît comme indifférent à son écorce physique. Je le prendrais, là, et je lui

Qu’est-ce qui n’allait pas ? Mais rien Medhi, rien. Tout a été très bien. Tu as empli ma vie. J’ai pas de mot à mettre sur le bonheur qu’a été pour moi ta présence. Pour la première fois de ma vie j’avais un garçon avec qui la partager. Mon rêve, ma quête. Tu étais là, tous les jours, pour des années à venir, j’allais enfin pouvoir


assouvir, dans la douceur et la complicité, tous les fantasmes qui ont hanté ma jeunesse depuis que l’âge et la connerie des hommes m’ont interdit de les vivre. J’allais pouvoir, nuit après nuit, jouir avec toi, de toi, te faire découvrir tous les secrets de ton corps, t’épanouir dans toutes les ressources de ta sensualité. Tu es devenu dans mes rêves un petit faune jouisseur, me comblant dans mes attentes douloureuses. Et j’allais aussi pouvoir jouer au père, au protecteur, à l’éducateur, au mentor qui ferait de toi l’être parfait, celui qui, parti de la boue de l’orphelinat, sans aucun avenir, deviendra l’adulte épanoui dans son corps et dans sa tête. Moi l’amant-éducateur, j’allais accoucher de l’homme parfait, façonné de mes mains. Une œuvre unique, le pied de nez à la face du monde, des hommes et de leur peur, leur incapacité à vivre, à jouir sans se détruire. J’allais leur prouver que le sexe n’était pas ce mal obscur à cantonner dans les limites de la reproduction et des petites jouissances conjugales mais un festin, la force créative de l’univers. Toi, tu étais l’incarnation de mon rêve dionysiaque, mon œuvre et mon arme et je t’ai accueilli comme le Messie dans mes rêves et mes délires. Je nous voyais comme l’avenir du monde, nous allions à nous deux replacer la sexualité au centre de l’homme et la vie… — J’étais pas assez beau, peut-être ? Medhi, arrête s’il te plaît. Je vois venir ce qui va nous détruire, alors arrête, s’il te plaît ! Tu es incroyablement beau et tu l’as toujours été. Une sorte de perfection corporelle. Combien de fois ne te l’ai-je dit ? Je t’ai lavé chaque jour, jusqu’à ton départ, pour le seul plaisir de sentir mes mains sur la perfection des courbes de ton corps et tu t’y prêtais avec la grâce et l’aisance naturelle qui est la tienne, offrant dans une sorte de ballet sensuel chaque centimètre de ton corps. Ce corps que j’ai massé, j’en connais toutes les ressources, tous les secrets, mieux qu’aucune femme ne le saura jamais. Parce que je l’ai tenu dans mes bras à chaque seconde où il grandissait, j’ai vécu dans ma chair toutes les mutations de la tienne. — Mais dis quelque chose ! Mais que te dire Medhi, sinon que je vois venir la catastrophe ? Comment désamorcer ? — Je ne sais que te dire, tout ça… Tu débarques, là… et tu…

— Eh bien commence par le début ! — Oui… Par le premier jour tu veux dire ? Tu t’en souviens aussi ? Le regard de Medhi est incrédule, posé sur moi avec une espèce de stupéfaction muette… — Attends, j’avais dix ans quand tu m’as pris, tu m’as sorti de cet orphelinat et t’imagines que j’ai oublié ce jour ? — Excuse-moi… Je voulais plutôt m’assurer de ton souvenir précis de la scène, dans la chambre… — Oui, tu m’as demandé de me déshabiller. Ce que j’ai fait sans rechigner, non ? — C’est vrai. Tu n’as pas hésité une seconde, je dois dire… — Tu t’attendais à quoi ? À ce que je fasse la pucelle effarouchée ? Ça t’aurait excité ? Fallait que je résiste ?

— Je n’avais pas d’idée a priori, non… Mais, tu avais compris mes … « désirs » ? Éclat de rire, encore une fois, mais si triste. — Attends, j’avais dix ans, mais tu crois que je ne savais rien de la vie ? Je venais de passer trois ans dans cet orphelinat. On a le temps de voir des trucs. Tu sais, on sait bien que ceux qui se font adopter, c’est les bébés, pas les grands. Les grands on attend d’être suffisamment costauds pour nous emmener bosser comme des bêtes de somme dans les champs, à l’autre bout du pays. Alors, un blanc qui s’intéresse à toi, qui en plus vit seul, quand t’es trop grand pour devenir son fils et trop petit pour bosser, ça peut être pour quoi ? — Ça se voyait tant que ça ? — Pfff… — Et ça ne t’a pas effrayé ?

— Pour moi le mal il est fait, et je veux que tu me répondes, je veux comprendre !

— C’est vrai. Mais t’es de l’autre côté. Toi, quand t’es là, tu peux penser à ce que tu vas faire en sortant, ce que tu vas faire demain, la semaine prochaine, dans six mois. Tu peux faire des choix, imaginer ta vie, te projeter dans l’avenir. Nous, c’est pas pareil. Quand on pense à demain, c’est comme quand on pense à aujourd’hui, parce que demain c’est toujours pareil, ce sera le même jour qu’aujourd’hui. Si t’essaies d’imaginer au-delà des murs, il y a toujours une petite voix qui te dit que c’est pas pour toi. Alors t’arrêtes petit à petit de penser. Tu te replies sur toi, sur les choses de plus en plus à courte vue, et tu finis par regarder tes pieds. Et par te détester de te réduire à ta dimension la plus animale. Alors te sortir de là, pour ceux qui ont gardé une petite flamme, ça veut dire le faire à tout prix, à n’importe quel prix !

— Je me fous de ce qu’il est ou n’est pas. Moi, je veux simplement comprendre pourquoi, moi, tu ne m’as jamais touché ! C’est trop tard cette fois. Les mots sont dits. Nous n’échapperons pas au déballage obscène… — Mais je ne sais pas Medhi, bon sang. Tu ne crois pas que ça m’a torturé, moi aussi ? — Mais explique, alors ! Dis-moi, arrête de dire que tu ne sais pas ! — C’est compliqué… Par quel bout reprendre tout ça ?

— Je pensais pas que ça allait se passer si vite. Je me disais que le soir, sans doute… Je peux pas dire que j’étais résigné, puisque j’avais envie aussi, mais j’avais peur d’un autre côté… — Tu avais envie ?

Je me frotte le visage pensivement, de mes mains devenues moites, essayant de trier dans ces émotions, ces plaies qui s’ouvrent…

— J’y suis tous les jours, tu le sais…

— Sofiane n’est pas…

— Mais toi, tu ressentais quoi ?

— D’accord… Mais t’attendais quoi de moi au juste ?

— On va se faire du mal, Medhi…

— Rien à comprendre ! Ben voyons ! Nous avons vécu dix années ensemble. Chaque jour, chaque seconde, j’ai senti ton désir pour moi. Et chaque seconde j’ai attendu, attendu. Que tu me prennes. Et j’ai attendu en vain, et je suis parti parce que j’e n’en pouvais plus d’attendre, pour ne pas devenir fou. Et pour revenir et te trouver dans les bras du premier morveux venu !

— Ben t’attends quoi comme réponse ? T’as dix ans, orphelin, un homme attiré par les garçons te recueille dans son palais des mille-et-une nuits et te demande de te déshabiller… Tu es sensé penser quoi ?

— Arrête avec tes questions, réponds aux miennes !

— Tu sais ce que c’est la vie à l’orphelinat ?

L’éclat de rire de Medhi me trouble encore plus que ses larmes.

— Attends, une dernière question ! Quand je t’ai demandé de te déshabiller, ce jour là, tu étais, comment dire, dans… quelles dispositions ?

— Medhi, s’il te plaît, on va pas y arriver si…

— Oui, j’arrive là où je pensais être ma maison et je te trouve, filant le parfait amour avec un gamin…

— Je ne sais pas ce qu’il y a à comprendre…

envie, de plus en plus, de passer du temps avec toi, j’étais bien, et désespéré quand tu n’étais plus là… Voilà… Et je te pose des questions et comme un con, c’est moi qui parle !

— Tu es en train de me dire que j’ai répondu, pour toi, à ce « n’importe quel prix » ? — Ah, ça aurait été si simple… J’aurai pu te détester en secret… Le rire amer de Medhi ouvre un long silence. Je ne peux qu’attendre, chaque mot me fait peur. — Mais voilà, la vie est amusante. À la seconde où je t’ai vu, j’ai compris ce que tu cherchais à l’orphelinat. Il n’y a pas que moi, d’ailleurs. Khader aussi l’avait compris. On en rigolait le soir. On a décidé tous les deux de te draguer, si on peut dire, voir si tu nous remarquerais. C’était un jeu au départ, une sorte de concours entre nous mais je me suis fait prendre moi-même. J’ai fini par te regarder autrement, j’ai eu

— Medhi, je vais essayer de te dire ce que j’ai ressenti durant cette journée. Oui, tu l’avais bien compris, les garçons m’attirent. Et j’avais très peu d’expérience à l’époque. Pour être précis, j’avais connu charnellement quelques petits prostitués en Asie. Et puis j’avais eu une sorte de courte aventure avec un petit voisin, en France. Quelques semaines. Ça a été bref, mais suffisant pour que je prenne conscience que si j’avais un désir sexuel très précis, j’avais aussi un besoin fort d’une relation pleine et entière avec un garçon. J’ai su à ce moment que je n’aurai plus de relation avec des prostitués, que si je devais vivre quelque chose, ce serait dans le cadre d’une relation qui dépasserait largement le physique, parce que si j’aimais charnellement le corps des garçons, mon premier désir était de conjuguer mon âme avec la sienne… Et c’est là que Sabrina a débarqué dans ma vie. J’y ai vu comme un signe, une main tendue… Je me suis senti immédiatement bien dans l’ambiance de l’orphelinat, noyé dans ce chaudron garçonnier. En fait, ça comblait en moi un besoin, me faisant supporter plus facilement le manque, la frustration sexuelle. — Donc, avec moi, t’as sauté sur l’occasion ! — J’ai sauté sur rien du tout, Medhi ! Il se trouve simplement que tu t’es détaché du lot, en quelques sortes. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, en fait. Mais au bout d’un moment, quand j’arrivais, je ne pouvais m’empêcher de te chercher des yeux. Et j’avais de plus en plus de mal à ne pas te marquer ma préférence… Et quand je partais, je passais de longues heures à penser à toi… — Tu te branlais en pensant à moi ? — Medhi ! — J’ai besoin de savoir, réponds-moi ! Rien ne me sera épargné. Je crois qu’il va nous falloir vider totalement l’abcès entre nous… — Oui, je me « branlais » comme tu dis, en pensant à toi, puisque tu veux savoir. J’imaginais de t’inviter. Je te voyais sur mes genoux, à califourchon échangeant de longs baisers avec moi, tes petits tétons durcissant sous ma langue, mes mains fouillant tes vêtements, ton sexe frétillant dans ma bouche, ma langue collée à ton anus et ton arôme divin… Et je jouissais ! T’es content, là ? Nos regards sont rivés, incandescents. Tout peut se produire à cet instant. C’est Medhi qui rompt la passe d’arme…


— Mais alors… pourquoi ce jour-là ? J’étais chez toi, nu, disponible et consentant. Pourquoi tu ne m’as pas touché ? Je t’ai déçu ? La question à cent sous. Combien de fois ne me la suis-je pas posée… Je dois me lever et tourner le dos à Medhi, je n’arriverai pas à exprimer ce qui s’est produit sous le feu de son regard. — Déçu ? Mais tu étais mille fois plus beau que je ne l’avais rêvé… Et en plus, à l’instant où je t’ai demandé de te déshabiller, ce n’était pas dans une intention sexuelle, c’était simplement mon envie que tu te changes, une sorte de rituel qui, en te faisant quitter tes habits de l’orphelinat pour ceux que je t’avais choisis, signalait symboliquement ton passage dans une nouvelle vie. Mais tout s’est brouillé en moi à cet instant. Je ne sais pas. Je m’attendais à devoir te conquérir et tu étais là, offert sans pudeur, il me suffisait de prendre, de me servir de toi. Je pouvais jouir de toi à l’instant comme j’ai joui de petits prostitués. C’était ça justement dont je ne voulais pas. Je voulais que la sexualité soit au cœur de notre relation, comme un supplément d’âme, pas comme une clause du contrat. Et puis tu t’es retrouvé nu, là, devant moi. J’ai été bouleversé en fait. Il émanait de toi une fragilité, comme un immense besoin d’être protégé. J’ai senti tout ton besoin de reconstruire tout ce qui était affectif, relationnel, je ne sais pas comment, peut-être reconstruire le lien avec ceux qui t’entourent, ta relation au monde. Tu étais si beau et si démuni… Et j’ai réalisé que la sexualité n’avait pas de place dans l’instant, que j’allais devoir attendre que quelque chose se soit tissé entre nous avant qu’on puisse échanger sur ce plan… Que sinon, j’allais briser quelque chose d’infiniment précieux. — Pour ce qui est d’attendre, j’ai bien attendu ! — Oui, je sais tu peux faire de l’ironie… — Non, c’est pas de l’ironie ou pas que ça ! Moi, je comprends que t’es en train de me vendre une salade. J’y crois pas un instant à ta renonciation héroïque. Je ne me suis pas trompé à ce point ! — Ce ne sont pas des salades ! J’ai vraiment senti ce jour-là que te toucher serait te faire du mal ! — Mais c’est là que tu me pièges à nouveau. Tu te sers d’éléments réels pour étayer ta théorie, en rejetant la faute sur moi ! — Pas du tout ! — Mais si ! Parce que si je t’écoute, c’est mon attitude qui a provoqué chez toi cette réaction. Toi, tout va bien, t’étais disponible et tout ; c’est une manière de dire que si j’avais été autre, les choses ne se seraient pas passées comme ça. Donc le coupable c’est moi… — Je n’ai jamais pensé qu’il y ait de coupable ni de faute entre nous… — Sauf qu’on s’est ratés ! Mais tu attendais quoi de moi ce jour-là ? T’étais barré dans tes fantasmes, c’est tout. Mais tu réalises d’où je venais ? Je ne t’avais jamais vu que dans le cadre de l’orphelinat, parmi les autres enfants. Deux heures avant j’étais dans un univers dont tu n’as pas idée, quoi que tu penses. Depuis trois ans, je n’avais pas eu une seconde d’intimité. Pas une seconde, tu comprends ça ? Tu te réveilles le matin dans un dortoir, avec douze garçons. Tu vas pisser ou chier, n’importe qui peut te regarder, parce qu’il n’y a pas de portes. Tu manges dans un plat commun, tu bois au robinet, derrière les autres… Même tes maladies, elles sont pas vraiment à toi, parce que tu vis tellement les uns sur les autres qu’on est toujours tous malades en même temps. Quand le médecin vient, c’est tellement rare qu’il faut rentabiliser alors on y passe tous et tous les examens se font devant tout le monde. Est-ce que t’arrives à imaginer que je suis incapable d’isoler, dans ces trois années, un seul souvenir de quelque chose qui soit personnel, individuel, et non pas une fraction d’un collectif ? Tu peux le penser intellectuellement, mais tu ne ressentiras pas ce que c’est que de se sentir disparaître progressivement en

tant qu’être humain unique, pour fusionner dans une sorte d’âme-groupe, de corps collectif. L’impression de te déposséder au point que quand ton copain te dit qu’il a mal aux dents, tu commences à ressentir la douleur et que tu ne sais plus si tu as vraiment mal ou pas… Et je ne parle pas de posséder quoi que ce soit ! Même un vêtement. Tu le sais, tout est collectif, là-bas, je crois pas que ça ait changé. Chaque matin on te donne une série de vêtements environ à ta taille, mais ils ne sont jamais à toi, pas plus que les livres, les quelques jouets ou jeu… Et là, ce jour-là, t’aurais voulu un garçon qui, en deux heures, redécouvre la vraie-vie, accueille l’homme qui l’a sorti de là, le décor incroyablement luxueux de sa nouvelle maison, une chambre à lui, des vêtements pour lui, à sa taille, et qui en plus t’offre en un sourire les mille facettes de l’érotisme ? Désolé, mais j’étais pas ce garçon-là ! J’étais recroquevillé sur moi-même, dépossédé de mon être, je ne m’appartenais plus. Je respirais à l’économie, j’essayais simplement de ne pas te déplaire, sans savoir ce qu’il fallait que je fasse pour que tu ne me rejettes pas. Tenir le moins de place possible, faire le moins de bruit, être d’accord toujours avec toi, obéir à la lettre… Comment as-tu osé décider que le Medhi de ce jour déterminait notre avenir ? — Je te demande pardon, Medhi… — Ah non, pas ça, s’il te plaît ! Je n’ai rien à te pardonner ! J’ai fini par accepter que tu m’aimais, tout simplement. J’ai mis longtemps à le réaliser vraiment, ça a été compliqué pour moi, parce qu’il fallait déjà que j’accepte d’exister à nouveau, comme individu, comme un être aimable, si je peux dire. De ça je te suis éternellement reconnaissant… — Je n’ai pas plus besoin de ta reconnaissance que toi de mon pardon… Je pense souvent à nous, tu sais, et jusqu’alors j’avais l’impression qu’on avait réussi quelque chose, une rencontre unique, en quelques sortes. Qu’on avait réussi à conjuguer nos deux détresses pour bâtir quelque chose. J’ai été fier et heureux de te voir grandir, t’épanouir, reprendre vie. Et moi, je me suis nourri tel un vampire, de ta présence… Et aujourd’hui, tu viens pour… — Tu ne sais pas pourquoi je suis venu ! Mais d’arriver comme ça à l’improviste et de trouver ce garçon dans tes bras ! J’ai besoin de comprendre encore une fois, et de ne pas rester sur ce « pourquoi » qui me fait si mal… — Oui, pourquoi ? J’ai du mal à comprendre moi aussi, tout en ayant la quasicertitude qu’il n’y a pas eu d’autre scénario possible pour moi. Je n’ai pas eu de doutes, c’est tout. Sauf qu’aujourd’hui, avec le recul, ça me paraît totalement fou. J’ai vécu ça comme un enchaînement logique. Je maintiens, Medhi, que ce premier jour aurait été une erreur et je ne suis pas sûr que nous serions là tous les deux si j’avais cédé à mes envies… L’urgence qui m’est apparue c’était celle que tu avais besoin de soins, que tu étais meurtri, blessé, que tu avais besoin de tendresse, de temps. Je n’en démordrai pas… Le problème, c’est que tu t’es remis très vite, tu as retrouvé très rapidement ta peau, ton aisance, ta joie de vivre et ton envie de dévorer la vie. Je t’ai vu éclore si je peux dire, comme ces fleurs que l’on voit, en vitesse accéléré… J’étais fasciné par ce spectacle, par ta beauté, ton rire et tes sourires. Oui, c’est ça, j’étais au spectacle de la vie qui naît. Je ne me suis pas senti de prendre le risque d’enrayer cette mécanique créatrice en toi. J’ai eu peur. Et le temps a passé, tu as pris tes marques, tu n’avais visiblement aucun mal à adopter ta nouvelle vie, et moi, je voyais de moins en moins quelle place mes désirs pouvaient bien prendre dans cette vie. J’ai accepté l’idée que mon rôle serait plus celui d’un père que d’un amant. Non sans regrets d’ailleurs, même si j’ai assuré avec bonheur celui de père… Je crois que j’attendais, en fait, un signe de toi, quelque chose qui me… — Quoi ? Tu oses dire ça ? Mais les signaux, j’ai passé mon temps à t’en envoyer ! Je n’ai fait que ça pendant toutes ces années ! Tu en connais beaucoup des garçons qui se promènent à longueur de temps, nus, sous le nez d’un homme pédophile qui n’est pas leur père ? — Je me suis félicité de la liberté corporelle que tu montrais…

— Bien sûr, et c’est cette liberté même qui me faisait à treize ans m’asseoir à califourchon sur tes genoux ? Te réclamer tes caresses sur ma peau nue ? Qui me laissaient bandé et frustré ? Tu n’as pas le souvenir non plus du nombre de fois où je me suis fait mal, toujours dans une partie intime de mon corps, où je me plaignais de je ne sais quelle douleur réclamant tes soins ? Tu ne te rappelles pas le nombre de nuits où je suis venu dormir dans ton lit au nom d’un soit-disant cauchemar ? Non ? Pas de signes ? — Tu le présentes comme ça, mais ils ont fonctionné à l’inverse chez moi. J’ai interprété ces signaux comme la preuve, au contraire, de la confiance qui naissait entre nous, puisque tu ne craignais pas de partager avec moi ton intimité… J’avais mes désirs d’un côté et j’ai idéalisé, sûrement à outrance, notre relation, jusqu’à en faire une sorte de truc pur et éthéré, détaché du désir… — Et pendant ce temps-là, on se branlait tous les soirs, chacun dans notre lit en pensant à l’autre. Bonjour le pur et éthéré ! — Medhi, c’est pas la peine de tout salir ! — Je ne salis rien, je n’ai aucune honte. Je voudrais simplement savoir ce que tu attendais de moi… — Je ne sais pas, peut-être que tu me dises ! — Mais ce n’était pas à moi de « dire » ! C’était à toi de me prendre ! — Mais en tant qu’homme… — Justement, l’enfant, c’était moi ! Ce n’est pas à l’enfant d’aller vers l’adulte, c’est à l’adulte de le prendre. Jamais je n’aurais pris la moindre initiative. Mais je ne crois pas une seconde à ton charabia d’amour alchimisé en un truc vertueux. La réalité, je le comprends maintenant, c’est que tu as eu peur. Peur de tes désirs, peur de moi, peur du sexe, peur de vivre vraiment ! Tout simplement… Ça, j’arrive à l’accepter, mais ce que j’aimerais comprendre, ce qui me blesse, c’est pourquoi avec Sofiane, alors ? — … oui, sans doute, j’ai eu peur. Mais pas de toi. Plus de moi. Sur le fonds j’ai toujours eu des doutes sur mes désirs. Peur d’être aveugle et de te détruire. Je ne me serais jamais pardonné. J’ai eu le choix entre deux gâchis… Et tu vois, même aujourd’hui, je me demande si je n’ai pas fait le meilleur choix. Je ne sais toujours pas… — Vous vous disputez ? Chargé d’un cabas à épuiser un mulet, Sofiane fait son entrée. Qu’a-t-il vraiment entendu ? — Non on s’expliquait. Je lui demandais seulement pourquoi vous couchez ensemble et qu’il ne m’a jamais fait l’amour. Du Medhi pur jus. Je jette ma bombe et après on trie… Sofiane s’est figé, ses yeux comme des billes vont de l’un à l’autre, cherchant à évaluer les dégâts. — Dis, Medhi, t’es cuisinier ? Tu voudrais pas m’aider à faire le repas ? Deux secondes de silence, suspendu. Medhi qui sourit à Sofiane, se lève, s’empare des courses. — Finalement, c’est plutôt avec toi que je devrais parler… Il se retourne sur le seuil de la cuisine. — C’était pas pour ça que j’étais venu. C’était pour te dire que j’ai une amie et que nous attendons un enfant. Il me semblait impensable que tu ne sois pas le premier à le savoir… Et savoir, aussi, si tu acceptais d’être le parrain de ce garçon… 䡲


N O S TA L G I E

Chevalier Bayard par Claude Nougarou

De vieux albums reliés me sont tombés sous la main récemment. Leur contenu est imprimé sur du papier journal qui a jauni et sent l’acide, le colonialisme, le racisme et le catholicisme à en piquer les yeux. Les deux volumes dont je dispose portent les numéros  et  et rassemblent des exemplaires de  et  du journal Bayard, publié chaque semaine, comme l’énonce son en-tête. Ce qui a attiré mon regard sur Bayard, c’est la présence de photos anodines de minois garçonniers des années trente, ainsi que les dessins parfois ragoûtants, tels ceux qui accompagnent Yug en terres inconnues. Je me dis : tiens, de la matière pour l’Élu. En , à l’âge de  ans, le Père Emmanuel d’Alzon, fondateur des Augustins de l’Assomption, met sur pied la maison d’édition La Bonne Presse, responsable de la publication du journal Bayard. Au début du vingtième siècle et dans un esprit de laïcisation et de réaffirmation des pouvoirs de la République, le gouvernement français promulgue une série de lois contraignantes pour les religieux. Prudente, la communauté religieuse évite une possible mainmise de l’État sur ses biens dans le contexte tendu de la Belle Époque. Par un stratégique tour de passe-passe, elle confie la propriété de La Bonne Presse, incluant l’atelier d’imprimerie, à un laïque complaisant, un certain Paul Feron-Vrau, quinze mois avant la loi de  sur les Associations. Par un savant montage, la communauté augustine est toujours propriétaire exclusive en  du Groupe Bayard, un important joueur du marché de l’édition jeunesse qui rayonne partout dans le monde.

Albums 2 et 5, journal Bayard, dessin de couverture.


Écrite par Guy de Larigaudie, l’histoire de Yug est illustrée, à chaque nouvel épisode, d’un dessin presque indécent du jeune tarzan de la jungle, non sans rappeler ceux de Gourlier ou Joubert pour les Signes de piste, sans leur finesse de trait ou leur style.

L’hebdo d’avant-guerre s’adresse à un lectorat exclusif de garçons. Ceci serait peu envisageable aujourd’hui. On publie plutôt maintenant des revues destinées à la jeunesse, tous sexes confondus. Les éditeurs ciblent directement les garçons par le subterfuge des thèmes abordés, contournant ainsi la rectitude politique si chère à nos contemporains. Les filles ne s’intéressent pas plus en général de nos jours qu’à l’époque de Bernadette*, à la mécanique automobile ou à ce qui est un peu rude, malgré toute la bonne volonté des féministes endurcies. Elles s’intéressent davantage au maquillage des cils ou à la couleur de leurs ongles, ou au dernier tube ou potin à la mode. Il existe toujours bel et bien des différences entre filles et garçons, malgré ce que d’aucuns voudraient laisser croire ! Il est vrai que certains garçonnets, garçons ou adolescents se parent plus volontiers maintenant de couleurs artificielles ou de bijoux… mais c’est en général le cadet de leurs soucis. Je sais, je vais me faire crucifier !

* Bernadette

était un hebdomadaire publié par La Bonne Presse, qui devint plus tard Bayard Presse, puis Éditions Bayard. Le journal Bernadette, lancé en janvier 1914, était destiné aux fillettes. Bayard, sa version pour les garçons, a été lancé le même mois en 1936. Le nom du journal vient vraisemblablement de l’adresse de la société lors de sa fondation et pour un long moment, rue Bayard, Paris 8e.


Album Bayard, Éditions B.P., mars 1958 18 ⳯ 25 cm

Les jeunes lecteurs du journal étaient encouragés à créer des « Clubs Bayard », sous le patronage de leur curé. Heureux curé. Le journal les invitait de plus à vivre la devise “Sans peur, sans reproche”, à porter l’insigne des « Bayards » (une épée blanche, formant croix, sur un écu émail bleu de roi bordé d’or, sur le fond duquel se détachent les lettres S P S R, acronyme de la devise) et à respecter le Code Bayard, dont voici les commandements, au nombre de dix comme ceux de la bible. 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10.

Avant toutes choses, aimez, craignez et servez Dieu. Soyez doux et courtois. Soyez humbles et serviables à toutes gens. Ne soyez mal-disant ni menteur. Soyez sobre quant au boire et au manger. Fuyez l’envie car c’est un vilain vice. Ne soyez flatteur ni rapporteur. Soyez loyal dans vos actes, tenez parole. Portez secours aux faibles, aux veuves, aux orphelins. Soyez charitable aux pauvres nécessiteux.

Ni médisant ni menteur, doux et courtois ! La belle embellie. La sage image. Sur quelle planète ? Grades

Les garçons, tels des chrysalides, passent par des étapes qui les font muer d’un niveau au suivant durant leur parcours au sein de leur club, selon un système de recommandation et de pointage à la manière de ceux utilisés dans les réseaux sociaux par internet de nos jours. ▪ ▪ ▪

Aspirant Bayard Chevalier Bayard Ancien Bayard

Les membres sont tenus régulièrement informés dans le journal des nouvelles inscriptions à leurs clubs locaux. Le titre d’Ancien est décerné d’office au jeune qui devient trop âgé pour les clubs (lorsque la mue s’opère ?). Les clubs recrutent des garçons sous la limite des treize ans accomplis, leur esprit étant malléable et terreau fertile pour le prosélytisme de La Bonne Presse. Officiers

Les garçons élisent leurs officiers au sein du club. ▪ ▪ ▪ ▪

Chevalier d’honneur (président) Chevalier à pennon (secrétaire) Chevalier du guet (trésorier) Chevalier banneret (porte-fanion)


La Bonne Presse organisait des visites guidées des ateliers d’imprimerie du journal Bayard. Bénis artisans imprimeurs qui voyaient défiler tous ces jolis minois… en culottes courtes !

Le totem du “Vieux-Cerf” ou les aventures héroîques de Paulo, le jeune cowboy, une bd hebdomadaire, sur plus d’une douzaine de cases et plusieurs numéros.

Détail fortement agrandi de la couverture des albums 2 et 5 rendant la trame typographique visible, un clin d’œil à l’œuvre du peintre Roy Lichtenstein.


Le journal publiait fréquemment des photos de jeunes lecteurs formés en clubs locaux accompagnées d’une liste où chaque membre du club retrouvait son nom. Déjà dans les années trente on exploitait donc le vedettariat. Chanceux le photographe qui prenait ces clichés !


Ciné-Bayard, un billet récurrent du journal Bayard qui livre des messages aux petits, afin de leur inculquer des valeurs d’humanisme ou leur soutirer de l’argent en ce cas. Un appel à la solidarité qui rapporte. Si tous les Bayards voulaient bien verser « une somme rondelette à notre souscription pour envoyer de petits Bayards malades se faire guérir à Lourdes, mais qu’aucun des lecteurs de notre cher journal ne soit absent de cette collecte. […] Les offrandes doivent être envoyées au Chevalier Noir […] »

L’en-tête de l’hebdomadaire Bayard en 1936. Et 30 centimes pour La Bonne Presse…

Concours organisé par La Bonne Presse, une opération qui doit rapporter.

Putiphar était-il pédophile ? L’histoire biblique de Joseph et ses frères, un feuilleton en images, toutes les semaines dans Bayard.


De vieux albums imprimés sur du papier journal qui a jauni et sent l’acide, le colonialisme, le racisme et le catholicisme

à en piquer les yeux.


La rectitude politique n’est pas encore été inventée et elle n’est certainement pas entrée dans les mœurs. En , on représente les ethnies de manière tout à fait caricaturale, au bord du grotesque, et on appelle toujours les noirs des nègres. Dadou a les lèvres particulièrement épaisses dans la bande dessinée qui le met en vedette et où il abat son adversaire, malgré sa petite taille, un exemple de détermination et de courage pour les jeunes lecteurs du journal. Les Chinois ont les yeux bridés et les pagodes font partie du décor. Tout est gai et bien colorié. On ne connaît pas la tempête qui sommeille, on badine encore. L’empire va bien dans le meilleur des mondes… En octobre , le ton change. On exhorte les petits à être serviables et dociles à la maison, pour ne pas nuire à l’effort de guerre. Les fables comme l’histoire de Châtaigne, en octobre, se multiplient.

Jean-Pierre,surnommé « Châtaigne », est un garçon serviable. Il va même jusqu’à bourrer la pipe de son grand-père. Album no 5, journal Bayard, 8 octobre 1939, p. 8, couleur restaurée.


En , le graphisme du journal change. On assiste à une raréfaction chromatique due à la guerre qui s’annonce. Finies les encres jaunes et bleues permettant la polychromie à laquelle Bayard avait habitué ses jeunes lecteurs. On n’imprime plus qu’en noir et rouge et ceci procure une gamme limitée de tons de brique en plus des deux couleurs pures. Puis en septembre, la guerre assomme, on réserve l’encre rouge pure au seul nom du journal en première, Le métal pour les plaques d’impression est rationné. Le reste de l’hebdomadaire est imprimé uniquement à l’encre noire. Les photos sont plus rares aussi, plus anodines, et les dessins plus nombreux. Le contenu devient soudain anonyme : on dresse plus rarement des listes de jeunes bayards. C’est la guerre et sa censure. En des temps incertains, les voix s’éteignent car des bûchers se dressent.

Les éditeurs de Bayard cherchaient leur intérêt à la fois dans l’enseignement d’une éthique particulière et la récolte de fonds pour leurs œuvres. Les moyens qu’ils prenaient pour rejoindre leur jeune public avait pour but d’élever leur âme selon la doctrine d’une secte vieille de quelques siècles. Un même but anime plusieurs parmi notre caste, celle des pédophiles, secte maudite s’il en est, soit l’éveil de la conscience, une vieille tradition qui remonte à l’aube de l’humanité. C’est en partie comme ça qu’elle a survécu, cette humanité, par la transmission de l’expérience d’une génération à la suivante, par un pairage homme-garçon souhaitable aux yeux de l’évolution, la nature et quelques grandes civilisations. Faire que le petit homme devienne grand. Le guider et l’accompagner dans sa démarche. But bien noble et parfois chevaleresque. L’Histoire, faite d’années grasses ou maigres, se déroule inlassablement et ne dédaigne pas nous enseigner que passent les périodes d’abondance pour suivre celles de dénuement, de revers de fortune et qu’elle est toute fabriquée de cette trame, à l’image même de la vie. Une maille à l’envers… puis, retour de fortune, abondance et prospérité. La préente contribution au magazine demeure un simple aperçu de ce qui s’offrait aux jeunes yeux des années trente et se satisfait d’exposer un souvenir vague qui s’affadit lentement sur papier acide.


Sources

Hyperliens • fr.wikipedia.org/wiki/Bayard_Presse • fr.wikipedia.org/wiki/Assomptionnistes • fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel d’Alzon


par Isham

Quand on aime les garçons et qu’on aime la photographie, traquer les photographes garçonniers est une passion inépuisable. Chercher, dans chaque cliché, ce petit quelque chose si particulier, ce supplément d’âme qui trahit le lien qu’on lit ou imagine chez l’artiste, signe de notre passion commune. Jean Madeyski photographe français âgé de 45 ans est installé à Rabat. Et il est tout, sauf un photographe garçonnier… Le principal de son travail, c’est l’image de mode et de publicité. Et pourtant… Il possède l’art de saisir chez les enfants, les garçons surtout, cette « trahison des masques que nous arborons ». Surtout les garçons ? Oui, simplement parce que la rue marocaine offre infiniment plus de visages de garçons que de fillettes.

Ce cliché me fascine par sa composition, ces quatre aplats de couleur qui font surgir ce visage. Il ne s’agit pas d’une mise en scène, Jean Madeyski ne fait jamais poser. Il saisit un instant, regrettant que « ses paupières ne fassent pas office de déclencheur » pour capter des moments fugaces. De ce garçon, il confie qu’il était joueur et turbulent la seconde d’avant, pour repartir à son exubérance enfantine quelques instants plus tard. Entre les deux, le saisissant cliché de la réalité marocaine : cette jeunesse, ces enfants si beaux, aux longs cils, au regard perdu dans un avenir si difficile à dessiner…

cliché coup de cœur

Jean Madeyski

Photo de Jean Madeyski Jeune Marocain


BD détournée eh, les gars, vOus allez pas Me crOire !

jésus, c’est MOi !

le seul, l’unique, le vrai !

dis, Kevin, t’as fuMé tOn cartaBle ?!?

si, si, il aura le rôle principal dans la crèche !

PAR

VERNEUIL

un rôle sur Mesure, plein de dOuceur et de sensualité…

Kevin super star !

et tOc !

pOurquOi hi hi hi ! c’est vrai, ne pas travailler te tracasse pas lerôle dès ce sOir On y va ? Mais pOur ça… aupresBytère ? le cOstuMe ?

le rôle, c’est à pOil qu’il le fait jOuer !

eh Oui, c’est un rôle qu’il faut pOrter dans le réalisMe de la nativité !

Mais tOut le MOnde va Me vOir !

un peu, Ouais !

BOn, pOur les phOtOs, On fait cOMMe d’haB !

Ouais ! 30 € de face, 20 de dOs ! Maiiis !


l'élu  

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