skippers
SUPPLÉMENT RÉALISÉ EN PARTENARIAT AVEC L’ACVL
voile & océan - N°87 - AVRIL - MAI - JUIN 2023
Spécial Bol d’Or Mirabaud
Christian Wahl, le BOM dans la peau Des dérives pour les TF35 ? La jauge SRS à l’ère du foil
Yves Ryncki
SPÉCIAL BOL D’OR MIRABAUD - ÉDITO
Loris von Siebenthal
Le Léman, avec sa palette de conditions, ne cesse de nous surprendre. Après deux éditions placées sous le signe du petit temps, le millésime 2023 verra-t-il le retour de la brise ? On se souvient de l’édition 2017, marquée par une bise chaude et délicieuse, on se souvient du coup de tabac de 2019, ou encore de l’année 1994 qui a vu le trimaran Triga IV de Peter Leuenberger établir le record de la manifestation toujours en vigueur : 5 heures, 1 minute et 51 secondes. Impétueux, le Léman est capable de mettre au défi les marins les plus expérimentés, en témoigne ce cliché de Loris von Siebenthal pris fin février à l’occasion de l’une des bises les plus fortes enregistrées au cours des dernières décennies. Au regard des conditions, les équipages devront faire les bons choix, notamment les TF35 qui comptent bien
Quentin Mayerat Rédacteur en chef
prendre leur revanche, après s’être fait voler la vedette par le D35 de Christian Wahl. Vous trouverez donc dans ce supplément quelques articles de fond qui contribueront à alimenter les réflexions. Les TF35 vont-ils reconsidérer l’option des dérives ? Quelles évolutions pour le temps compensé à l’ère du foil ? Côté monocoque, Syz de Jean Psarofaghis n’a pas dit son dernier mot et s’est offert un énorme chantier pour tenter de donner la réplique à Raffica ! Que l’on soit lourd, léger, volant ou archimédien, le BOM est souvent une affaire de compromis : agile dans le vent léger, véloce dans le vent fort. Mais aussi et surtout, le Bol d’Or Mirabaud est une affaire de plaisir et de passion : c’est pourquoi Skippers vous offre à nouveau ce supplément en partenariat avec l’ACVL.
skippers voile & océan
Avis de gros temps pour le Bol d’Or Mirabaud ?
1
SPÉCIAL BOL D’OR MIRABAUD - SOMMAIRE
Édito
1
Mot du président de l’ACVL
7
Yann Pétremand
8
Véga, le retour d’un 6 mètres mythique
12
Christian Wahl, le sorcier du lac
16
François Bopp, de l’eau douce à l’eau salée
20
La revanche des TF35
22
Tenir compte du foiling dans le rating, l’équation impossible ?
26
Ruban Bleu
28
Syz n’a pas dit son dernier mot
29
News
30
skippers voile & océan
Loris von Siebenthal
5
Yves Ryncki
SPÉCIAL BOL D’OR MIRABAUD - MOT DU PRÉSIDENT
Quels classements pour les foilers ?
C’est le nom correct pour qualifier un « foiler ». Engin aquatique inventé par Eric Tabarly et développé par Alain Thébaut, on en devine les capacités avec le récent record du Ruban Bleu établi par l’équipage de RealTeam. Ce record, détenu par l’Hydroptère lémanique pendant presque 10 ans, a pris un sérieux coup de jeune. La capacité de s’affranchir de la pesanteur grâce à ses « pattes hydrauliques » permet de réduire sa traînée archimédienne. La caractéristique habituelle du monocoque ou du multicoque n’a presque plus de sens et nous sommes à la croisée des chemins pour savoir à quel moment l’un ou l’autre prédominera dans le futur… Vous lirez certaines analyses techniques dans les pages qui suivent. Ces hydroptères, aux budgets que peu d’entre nous peuvent envisager, sont surtout réservés à une très petite élite qui en maîtrise le vol. Rares sont ceux qui seront capables de les faire avancer sans vivre une impression de montagnes russes… suivis de plongeons intempestifs. Nous n’avons, pour très peu, ni la fougue ni la jeunesse pour jouer à ce niveau. Ce qui est certain, c’est que la jauge SRS, qui a pour mission de faire régater des 2CV avec des Ferrari le plus honnêtement possible, voit arriver ces libellules avec une certaine appréhension. Dès qu’ils s’élèvent sur leurs pattes, il est illusoire de vouloir en quantifier la performance. Le récent record a simplement raboté 20 % sur le temps de référence précédent, un bond quantique que vos équipages Yorick Klipfel Président de l’ACVL
disséqueront pendant les longues heures du Bol d’Or Mirabaud pour prédire où cela peut nous amener… À contrario, lorsque le vent est du côté des archimédiens, alors les vieilles gloires peuvent encore profiter en premier de la Pasta Party une fois le bateau rangé au quai d’honneur de la SNG. Le BOM 2022 aura ainsi permis à un vaillant D35, presque 20 ans d’âge, de ravir le convoité Bol d’Or aux TF35 et à ce jour, aucun hydroptère n’a encore mis en difficulté le Bol de Vermeil, mais leur temps viendra… La Commission Technique, en collaboration avec les organisateurs du BOM, planchent sur un règlement qui doit éviter de mettre au rebut la grosse majorité de la flotte tout en préservant la créativité architecturale qui fait la réputation et l’envie de notre beau Léman. Jusqu’à ce que les éléments techniques nous permettent de quantifier honnêtement ces libellules, nous serons obligés de les isoler dans une classe à part. Ce regroupement règle aussi une facette sécurité qui nous oblige à anticiper ce qui pourrait arriver en cas de coup de vent sur la ligne de départ sans oublier les risques de croisement en pleine nuit avec des bateaux qui peuvent facilement atteindre les 30 nœuds. Avec cette image qui glace le sang, je demande expressément aux régatiers de ne pas se satisfaire de la médiocre spécification de l’ordonnance sur la navigation et de compléter volontairement le ridicule feu de tête de mât avec les trois feux de proue et de poupe. Des systèmes peu onéreux, indépendants en énergie et se fixant simplement sont disponibles dans le commerce. Je vous souhaite à tous un magnifique BOM.
skippers voile & océan
Hydroptère : Bateau dont la coque s’élève et se maintient en équilibre hors de l’eau à partir d’une certaine vitesse grâce à la portance d’un ensemble d’ailes immergées, qui fonctionnent selon le même principe qu’un avion…
7
SPÉCIAL BOL D’OR MIRABAUD
Interview
YANN PÉTREMAND, Président du Bol d’Or Mirabaud
Le BOM, c’est pour bientôt ! La plus importante régate du monde en bassin fermé aura lieu le week-end des 10 et 11 juin prochain. Rendez-vous incontournable pour de très nombreux navigateurs, plus de 500 bateaux et 3’500 équipiers sont attendus entre
Loris von Siebenthal
Nautique et Bouveret pour un spectacle haut en couleur. Le point sur cet événement exceptionnel avec Yann Pétremand, Président du Bol d’Or Mirabaud.
skippers voile & océan
Propos recueillis par Jean-Guy Python
8
Avant de parler du BOM à venir, que peut-on dire de l’édition 2022 ? Globalement, l’édition 2022 était un excellent millésime, sur les plans de la logistique, de l’organisation et de la sécurité. Nous avons offert une très belle visibilité à nos partenaires, assuré un accueil des concurrents chaleureux et finalement permis l’organisation de la course sans anicroche. Trois éléments ont contribué à cette réussite. La fin de la crise, le retour à une situation normale avec accueil du public dans un esprit de fête. Ensuite, une météo radieuse, avec le manque de vent pour seul bémol. Et pour finir, l’installation du nouveau village du Bol d’Or Mirabaud sur l’esplanade des sports – au cœur de la nouvelle infrastructure portuaire du club – a donné une nouvelle dimension aux festivités. Avec entre autres des concerts organisés sur la Neptune, le
bar lounge, je n’ai eu que des retours positifs. J’étais très heureux, car nous avons énormément travaillé pour mettre cela en place. Alors cette ouverture du BOM en direction du grand public est une réussite ? Tous ceux qui ont fait le déplacement étaient pleinement satisfaits. En revanche, nous devons encore travailler sur la communication afin de faire comprendre au public que la SNG est ouverte à tous durant ce week-end. Nous voulons attirer de nombreux spectateurs et c’est pourquoi nous implantons à la Nautique un village avec un écran géant, des lives, des plateaux et des animateurs qui commentent la course en direct. Nous voulons aussi du monde pour assister aux arrivées à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
Loris von Siebenthal
« Organiser le Bol d’Or Mirabaud est un engagement de tous les instants. »
Des nouveautés à prévoir dans le futur ? Organiser le Bol d’Or Mirabaud est un engagement de tous les instants. Alors que de plus en plus de sociétés événementielles gèrent ce type de manifestations sportives, à la Société Nautique de Genève, il nous tient à cœur que cela reste un événement piloté par le club, parce que le Bol d’Or Mirabaud fait partie de notre ADN. Coordonner des centaines de bénévoles le week-end du Bol d’Or Mirabaud, ça fait partie de l’esprit club, de l’engagement des membres. Mais pour le chef d’orchestre à la tête de tout ça, ce travail bénévole devient très difficile. Et de ce fait, nous devons avoir une sérieuse réflexion à ce niveaulà. Du côté des partenaires, nous avons la
skippers voile & océan
M. Giraud
Dans quel état d’esprit abordez-vous l’édition 2023 ? Avec de l’enthousiasme et de la sérénité. D’abord parce que nous travaillons depuis plusieurs mois à la réalisation de ce 84e Bol d’Or Mirabaud. Nous avons le soutien entier du club au niveau des infrastructures et de la logistique. Les comités de course sont désignés, le jury est prêt et les instructions de course sont rédigées. Les inscriptions sont ouvertes depuis le 21 mars. En résumé, je suis complètement serein par rapport à tout cela.
9
M. Giraud
SPÉCIAL BOL D’OR MIRABAUD
chance d’accueillir Mercedes Benz à travers le groupe André Chevalley et Tudor en qualité de chronométreur officiel. Sur le plan sportif, il y aura quelques changements dans les classes engagées, mais à partir de 2024 seulement. Nous avons beaucoup travaillé sur la remise en question des classes de bateaux. Avec l’arrivée des foilers, beaucoup de choses doivent être remises à plat. On avait l’habitude d’un classement monocoque et multicoque. À partir de 2024, il y aura la création d’une nouvelle catégorie « foil » sur le même principe que les multicoques. Et chez les multi, on aura des classes F1, F2, F3, ainsi qu’un Bol dédié afin de garantir un intérêt sportif.
10
Loris von Siebenthal
skippers voile & océan
EN 2024, UNE NOUVELLE CATÉGORIE VERRA LE JOUR POUR LES FOILERS.
Et pour le public ? Le village est un succès. On va le conserver et le réaménager légèrement pour assurer la fluidité sur l’esplanade, notamment dans l’intérêt de nos partenaires afin de leur garantir de la visibilité et des interactions avec le public. On veut également optimiser tout ce qui touche à la restauration. L’année dernière, certains auraient apprécié se restaurer après 1 h du matin. Suivre la course sur écran géant sera toujours possible, mais les interventions live seront plus ponctuelles, destinées à des moments clés. Et puis, nous allons créer un plateau de conférences-débats sur la scène. Avec des spécialistes de la course au large, des régatiers du lac, un météorologue, un ambassadeur des questions climatiques et écologiques, de manière à conserver l’attention du public pendant le déroulé de la course. Voilà en substance ce qui pour l’instant va changer. Je me réjouis surtout de voir les bateaux s’inscrire en grand nombre et que l’on puisse retrouver une jolie fête à la Nautique. J’espère que la météo sera avec nous et que le vent sera là… et si en plus, on arrive à battre certains records de vitesse, alors nous serons comblés !
Gille Favez
LE 6MJI Z 2 VÉGA A REMPORTÉ DEUX FOIS LE BOL D’OR ET S’EST CLASSÉ 6 FOIS.
Un bateau qui a fait l’histoire
Véga, le retour d’un 6 mètres mythique Véga, étoile alpha de la constellation de la Lyre. Sur le Léman, c’est un fringant 6mJI qui, en 1944, voit la première victoire d’une femme au Bol d’Or, Riquette Thévand. Il sera aussi le dernier 6mJI à remporter skippers voile & océan
la grande classique lémanique en 1967, après 28 ans
12
de suprématie métrique. Restauré chez Bruno Engel à Villeneuve, Véga a retrouvé son élément en septembre dernier, après sept ans sur les plots.
Texte ) Jacques-Henri Addor Le 6mJI Z 2 sort du chantier naval cannois d’Attilio Chiesa & fils en 1930. Dessiné par François Camatte, architecte talentueux et très en vogue à l’époque, il est enregistré au Lloyd’s sous le numéro d’homologation 1930FR18. Ce qui signifie qu’il s’est construit au moins 18 6mJI cette année-là, rien qu’en France. Commandé par Edouard Folliet de Vésenaz, il porte alors le nom de Titéa III. Avec un déplacement de seulement 3’360 kg, il est le plus léger de la série et s’affirme rapidement comme un concurrent redoutable dans le petit temps. Pour corollaire,
SPÉCIAL BOL D’OR MIRABAUD
il est très gîtard et peine à avancer dans la brise. En 1931, il décroche 16 premiers prix, dont celui du meilleur classement à la semaine du Cercle de la Voile de Genève et le Prix du Tour du Lac. Rebelote en 1932, lorsqu’il remporte presque toutes les épreuves du Léman. Edouard Folliet le vend à Henry Delesvaux, de Genève. C’est ensuite Francis Galley, de Bellerive, qui le rachète en 1932 et le renomme Kotick II. Il ne le garde pas longtemps et le revend à André Firmenich, de Genthod, en 1934. En bonne logique et tradition familiale des Firmenich, il devient Ylliam II – Ylliam étant l’anagramme de «Mailly », nom de la propriété des Firmenich entre Genthod et Versoix. Ylliam II succède ainsi au premier Ylliam, un 6.5m SI. Première femme à remporter le Bol d’Or Mais le bateau n’apporte pas à André Firmenich toutes les performances et la satisfaction qu’il en attend. À son goût, il est trop gîtard et n’avance plus bien dès que le vent fraîchit. Il le confie – le donne – alors à Edouard Thévand qui le renomme Véga en 1936. Mécaniciengaragiste, Thévand est aussi le chauffeur et le marin des Firmenich. Le cadeau n’est pas empoisonné, car Véga remporte le Bol d’Or de 1944 en 23 heures et 11 minutes. À la barre, madame Thévand, Riquette, qui devient ainsi la première femme à remporter le Bol d’Or. L’histoire dit que Edouard Thévand était au service militaire ce week-end et qu’il a confié son bateau à sa femme pour courir le Bol d’Or. Fait suffisamment rare pour être mentionné. En effet, à part Virginie Hériot et Ella Maillart, les navigatrices sont plutôt rares dans le yachting de cette époque – même si les barreuses barrent toujours avec beaucoup d’aise. Il faudra attendre 66 ans pour voir une nouvelle victoire féminine, celle de Dona Bertarelli avec Ladycat en 2010. Véga s’adjuge également le titre de champion de Suisse en 1946.
POUR RECONSTITUER LES COURBES, BRUNO ENGEL A PRIS
Nouvelle vie à Ouchy En 1970, Véga appareille pour les rivages d’Ouchy, racheté par le Lausannois Walther Wirth qui le gardera 5 ans. En septembre 1978, c’est un trio de copropriétaires composé de Pierre Frey, historien de l’art et professeur d’architecture à l’EPFL, Jean-Claude Estruch et JeanPierre Muret qui le reprend pour la somme de 8’000 francs. Dans l’inventaire : une grandvoile Fragnière, 2 génois, 1 foc inter et 2 spis. Le contrat de vente précise que la vignette 1978 est payée, tout comme la place d’amarrage jusqu’à la fin de l’année… Les photos d’alors n’attestent pas d’un bateau en bon état et Véga nécessite quelques travaux. Les nouveaux propriétaires font leur première sortie en 1979. Les années passent, la passion des deux acolytes s’émousse et Pierre Frey se retrouve finalement seul propriétaire. En 1996, il le confie au chantier naval Ami-
Yves Ryncki
Bruno Engel
Il change à nouveau de main en 1966, lorsque Philippe Gilliéron, de Genève, le rachète pour 18’000 francs. Choix bien inspiré, car l’année suivante (1967), Véga remporte le 29e Bol d’Or, en 27 heures, 23 minutes
et 10 secondes. À son bord, outre le pasteur Gilliéron, connu pour ses émissions religieuses à la Radio Suisse Romande, un équipage d’excellents marins composé du météorologue Bernard Dunand – qu’on retrouvera quelques années plus tard comme équipier de Philippe Stern à bord des Altaïr –, de Claude « Goody » Chauvet dit « le moine » et de Georges Meyer. Véga a été le dernier 6mJI à remporter le Bol d’Or, après des années de suprématie de cette série, reine de la Jauge Internationale lancée en 1907.
VÉGA DANS LE PETIT-LAC, SON PLAN D’EAU DE PRÉDILECTION DEPUIS BIENTÔT 100 ANS.
MODÈLE SUR LES FORMES EXTÉRIEURES DE LA COQUE.
13