Études rurales
De la lagune à la mer. Quand passent les daurades... Jean-Pierre Destand
Citer ce document / Cite this document : Destand Jean-Pierre. De la lagune à la mer. Quand passent les daurades.... In: Études rurales, n°133-134, 1994. Littoraux en perspectives. pp. 95-112; doi : https://doi.org/10.3406/rural.1994.3457 https://www.persee.fr/doc/rural_0014-2182_1994_num_133_1_3457 Fichier pdf généré le 03/04/2018
Abstract From Lagoon to Sea : When the Bream Pass In Sète, from late August till mid-November, people fish for bream. Since this fish is caught along quays or canals, this activity, which cyclically mobilizes knowledge and know-how, reveals the meeting of two types of geographical space : sea and pool. This invites us to explore the connections between three recurrent themes : sea, lagoon and city. This ethnographic investigation of bream-fishing sheds light on a seldom encountered sociability. Given this activity's invariability and constant repetition, a hypothesis is made about its ritualization. Sea, canal and pool are types of space found all around the edge of the Mediterranean and along parts of the Atlantic shore. By constantly resuming the sea/lagoon dialogue, these coastal zones occupy a central position in shaping the cultural universe of lagoon societies along the seashore.
Résumé Dans la ville de Sète, de la fin août à la mi-novembre, on pêche la daurade. Cette activité mobilise cycliquement les savoirs et savoir-faire. Pratiquée depuis les quais, le long des canaux, la capture de ce poisson met à jour la rencontre de deux espaces : la mer et l'étang. Elle nous invite ainsi à explorer le croisement de trois thèmes récurrents : le maritime, le lagunaire, l'urbain. L'enquête ethnographique conduite autour de cette prédation met en relief une sociabilité peu commune. Le caractère invariable et toujours répété de cette pratique nous a permis d'avancer l'hypothèse d'une pêche ritualisée. La triade (mer, canal, étang) se retrouve sur tout le pourtour de la Méditerranée ainsi que sur certains rivages de la côte atlantique. Ces zones littorales particulières occupent, en renouant constamment le dialogue mer/lagune, une position centrale dans la structuration de l'univers culturel des sociétés littorales lagunaires.
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A LA MER QUAND PASSENT LES DAURADES...
"J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants..." Arthur Rimbaud, Le bateau ivre
â ville de Sète, "Venise languedocienne", s'est développée autour d'un réseau de canaux qui relient l'étang de Thau à la mer. L'activité halieutique de ce port de pêche méditerranéen s'articule autour de deux pôles : d'un côté les quartiers de pêcheurs (la Plagette et la Pointe Courte, au bord de l'étang), plus tournés vers l'exploitation du milieu lagunaire et occasionnellement vers la petite pêche côtière artisanale ; de l'autre, le port lui-même, avec les professionnels de la mer, à la tête d'une flotte de chalutiers*. À l'égal d'autres lagunes, par sa richesse planetonique associée à la présence d'algues, de mollusques, de crustacés et de petits poissons sédentaires (gobies, blennies), l'étang de Thau, véritable biotope nutritif, attire, dès le printemps, bon nombre de poissons (adultes, alevins et juvéniles), notamment des sparidés comme la daurade royale1 (Spams aurata), mais aussi des bancs de muges, des loups, des anguilles, des orphies ainsi que d'autres espèces à la recherche d'eaux chaudes et nourricières que propose ce vivier naturel. Études rurales, janvier-juin 1 994, 1 33-1 34 : 95-1 1 2
À la fin de l'été (de la mi-août aux derniers jours d'octobre), les daurades regagnent la mer. Suivant leur cycle biologique, elles vont frayer au large, et leur migration saisonnière provoque "de la nature au social" un événement rituel qui, associant amateurs de pêche à la ligne et professionnels du filet, se produit grâce à un concours de circonstances géographiques et naturelles : le passage obligé des daurades sur le parcours de leur migration génésique depuis l'étang vers la mer, par les canaux de la ville. Ainsi, chaque année à Sète, au point précis de liaison entre les eaux de l'étang et celles du canal, tout le long des quais des quartiers de la Plagette et de la Pointe Courte, s'instaure une sociabilité peu commune autour de la capture frénétique des daurades. Les quartiers de pêcheurs de l'étang de Thau à Sète Traversée par des canaux, la ville de Sète péren ise par des manifestations cycliques (joutes, pêche à la daurade) le lien entre les domaines maritime et lagunaire. À l'embouchure du canal (côté étang), au lieu même du partage des eaux, deux phares en bout de digue ponctuent l'accès et préviennent pêcheurs, plaisanciers et mariniers des enrochements qui prolongent les quais. Deux quartiers - la Plagette et la Pointe Courte - isolés du reste de la ville par la route et la voie ferrée, sont profondément empreints d'une vocation maritime. À la Pointe Courte, rares sont les vastes habitations. * Ces recherches ont été effectuées dans le cadre d'un projet soutenu par la DRAC du Languedoc-Roussillon avec le soutien de l'université Paul Valéry (Montpellier III). 1. Nous adoptons ici l'orthographe issue du provençal : daurada, dorée.
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Les maisonnettes, collées les unes aux autres, cranquiers, dragues à coquillages, etc.), les filets s'élèvent tout au plus sur un étage et les toits, à au séchage sont suspendus. Déployés sur les peine pentus, tassent l'ensemble. Croisillons de cabres (étendoirs) ou tout simplement étalés à terre, loin des rochers, ils remplacent une fois sébois, portes colorées, petites embrasures et fenêtres pimpantes révèlent au premier coup d'œil chés, nettoyés et remaillés, le matériel qui est à une ancienne architecture cabanière. Dans les l'eau, comme nous le confirme ce professionnel : moindres détails, tout est pensé pour une vie de "Dès qu'il y a de la saleté, on est obligé de plein air, pour reprendre cette expression de changer le filet ; quoi qu'il en soit, dans ce métier, il métier : "À la pêche, il faut avoir un pied à terre et faut avoir tout le matériel en double, sinon on ne un pied sur l'eau." Sur les seuils, basilic, pieds de peut pas travailler. En principe, tous les deux ou tomates et géraniums s'épanouissent tout l'été, trois jours, on lève le sale et on met le propre ; leurs racines se perdent dans de vieux bidons sinon ça ne pêche plus, surtout en ce moment, ça peints. Des séchoirs à linge aux supports oxydés salit vite, sans compter les fois où le filet est attendent l'incontournable lessive même si l'on rempli de méduses." Les pêcheurs accostent doit patienter jusqu'aux prochains jours de mistral. quotidiennement les sapinous (nacelles motorisées). À proximité, et tout le long, le quai tombe à Pour la soirée, et en attendant de la l'abrupt jusqu'à disparaître, au ras de l'eau, sous la commercialiser, ils laisseront "à la trempe" un peu de marchandise : quelques huîtres (dans les sarous : graine (naissain) de moules2. Le soir, loin des rumeurs de la ville, F., à deux pas de sa cuisine, petits filets) ou une couve (un sac) d'anguilles. Ici prend quelques jols Catherines) au carrelet. Encore comme ailleurs, les avantages qu'offre une tout frétillants, ils seront enfarinés et frits en un embarcation sont multiples. tournemain. Au bout, toutes sortes de filets Bien qu'il tourne le dos à l'ensemble de la ville sèchent sur un entrelacs de pieux et de piquets en en n'offrant qu'un seul versant du paysage bois de châtaignier, blanchis au fil des années par maritime et de l'activité portuaire qui s'y rattache le soleil et le sel. (ni chalutier ni cargo, pas d'odeur de criée, pas En face, les chantiers navals de la Plagette, d'horizon bleu ou de longues plages de sable fin), autrefois ouverts, cachent aujourd'hui, derrière leurs ce territoire incarne indéniablement le haut lieu de palissades de bois gris aux abords jonchés de la pêche saisonnière à la daurade. En effet, si l'on grumes de bois débité, d'épaves de bateaux ou de quitte l'espace géographique et l'habitat pour mines rouillées de la dernière guerre, les ossatures s'intéresser à la faune aquatique qui fréquente colorées de valides embarcations en cale de de façon cyclique les espaces côtiers, ces lieux carénage que l'on entrevoit depuis les hauts portails. À demeurent pour de nombreux poissons un milieu côté, le bâtiment de la station de biologie marine très fécond favorisant leur développement. C'est impose son architecture massive. Tout le long du ainsi que de nombreuses espèces migratrices quai, encombré d'anciennes caisses à anguilles comme le loup, la daurade, le muge, la sole, l'orphie (serves : réserves, viviers) et d'un vaste 2. Cf. le film d'A. Varda, La Pointe Courte, avec S. Montfort et échantil onnage d'engins de pêche (arcélières, clovissières, P. Noiret (1954).
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pénètrent3 et prospèrent dès le printemps dans les eaux chaudes et nourricières de ces lagunes providentielles avant de regagner la mer à l'automne, dans une progression subtile : "Quand elles rentrent, les daurades ont la ligne ; lorsqu'elles sortent, elles sont bien grasses", témoigne ce pêcheur de l'étang de Thau. Le canal de Sète est le théâtre de grandes alternances saisonnières. Le retour du printemps est ponctué par l'arrivée de jeunes alevins : anguilles, muges, loups, sardelles, seiches. Maîtres de leur art, les pêcheurs à terre usent des procédés les plus subtils. Selon les espèces convoitées, ils utilisent la ligne coulée ou le bouchon de surface, \afichouire (harpon), la roumagnole (hameçon), le carrelet (filet). Ces techniques de capture s'accompagnent de la conquête d'un espace : piles de ponts, bordures de quai et ponts de bateaux, souvent difficiles d'accès, sont astucieusement investis en fonction des mœurs spécifiques et quelquefois déroutantes de certaines espèces4. Les migrations de la daurade vers la mer marquent la fin de l'été. Lorsque l'eau commence à fraîchir, la daurade se déplace de l'étang vers la mer par les
canaux qui traversent la ville. La "sortie" commence quand le mistral se lève après un "bon coup de mer" (sud/sud-est), alors que se font déjà sentir les premières fraîcheurs de l'automne : "L'étang,
À Sète. Au premier plan : la Plagette. Au milieu : le canal. Au fond : 3. Sur l'étang de l'Or, et sur l'ensemble des étangs autour de le quartier de la Pointe Courte Palavas-les-Flots (l'Arnel, le Prévost, l'étang de Vie), les (cliché pêcheurs de métier ont une connaissance précise de ce phénomène qu'ils nomment /'intresu ou fentraison. À Mèze (au nord J.-P. Destand, de l'étang de Thau), on dit qu'"il y a de l'entrant". Pêcheurs et 1995). parqueurs (conchyliculteurs) des lagunes s 'accordent pour dire que les précipitations ont une influence favorable sur le milieu et apportent les éléments nutritifs nécessaires au développement du poisson et du coquillage. Si les entrées de poissons sont minimes, on dira que "l'étang manque d'eau". En témoigne ce dicton, relevé à Sète par C. Seignolle : "Chaque grain de pluie vaut un arceli (clovisse). Hiver de pluie, été de poissons bleus. Année de pluie, année de coquillage. " [1977 : 283] 4. Concernant la dénomination des espèces et les mœurs des poissons, voir en particulier A. C. Campbell et J. Nicholls [1986 : 275-303], H.-L. Bauchot et L. Pras [1980] et plus précisément J. Centelles [1979 : 86 sq.]. Ce dernier auteur recense les différentes espèces pêchées dans le golfe du Lion en les communiquant selon la classification binominale de Linné, en français et selon deux dialectes régionaux, le provençal et le catalan. Sur la pêche en général, voir par exemple M. Mauss [1967 : 60-62], A. Leroi-Gourhan [1973 : 73 sqj, M. Duborgel [1989], J. Centelles /op. cit./ ainsi que l'ouvrage de C. Nedelec [1975].
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H. Cette. — ï'Arïn? à bi tinrade et Pont
Pêcheurs de daurades dans les années 1920 (collection J.-P. Destand). c'est comme une bassine, nous explique ce pêcheur de métier, dès qu'il commence à faire mauvais, il faut qu'il fasse un coup de temps, fin septembre, début octobre ; sous l'effet du vent, l'eau se refroidit plus vite qu'à la mer ; alors les daurades sentent les eaux plus chaudes et partent en bancs frayer au large." C'est surtout au point précis de la sortie de l'étang, au début du canal qui se ramifie plus loin à travers la ville, sur les deux quais qui délimitent, de part et d'autre, les quartiers de la Plagette et de la Pointe Courte, que se concentrent les pêcheurs. On y voit des gens venus du port, employés des Ponts et Chaussées, des compagnies maritimes, des usines environnantes (dockers, employés de gare, ouvriers, demandeurs
d'emploi), affluence qui marque le caractère convivial et populaire de cette pratique. Les pêcheurs se retrouvent à ce rendez-vous annuel, surtout quand c'est le "bon courant" et dès qu'il y a une "montée de poissons". Les professionnels de la Plagette qui font le "métier du canal" ont déjà calé leurs filets de fond, les ganguis5, dont on peut deviner la présence grâce aux filins tendus depuis les berges. Les amateurs ont "posé les congés" ou, 5. Le gangui est un terme générique qui désigne indifféremment soit un art fixe, soit un art traînant. Toutefois, calé dans les graus et les canaux, c'est un filet fixe. J.-P. Quignard et M. Autem [1982 : 15] précisent que "ces engins pèchent les poissons sortant des lagunes, aussi travaillent-ils la gueule ouverte vers l'étang". Pour la description de ce filet, se référer à P. Gourret [1937 : 32-33 J.
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Vers 1960 (studio Clément, Sète). le cas échéant, se sont subitement "mis en maladie". Pour la plupart, ils sont sétois ; quelques-uns viennent des villages voisins, ou même de Nice, Béziers, Montpellier. On rassemble le matériel : hameçons, plombs, lignes et bas-de-lignes, cannes, moulinets, on "fait des vers", on prépare à la vavite un salabre de fortune (épuisette de grosse evergure), en attendant fébrilement la sortie.
au-delà de ce qu'en disent les acteurs eux-mêmes. À Sète, au même titre que les grandes joutes annuelles qui se déroulent, selon l'expression locale, "dans le cadre", on se plaît à signaler "le folklore de la daurade". Interroger cette pratique en termes de rite amène à prendre en compte son caractère répétitif qui tient de l'essence du phénomène [Fabre 1987 : 4], tout comme sa mobilité physique, voire son glissement sémantique. Bien que Une pratique rituelle la sortie se répète régulièrement chaque année, le Cette pratique qui est localement revendiquée champ d'action des pêcheurs s'est déplacé. Dans comme spécifique à Sète, on la retrouve, certes de les années 1930, on péchait la daurade, "à la canne manière moins spectaculaire, sur l'ensemble du longue", 400 mètres plus loin, à l'intérieur de la littoral méditerranéen. Si l'on pose l'hypothèse de ville, sur le quai de la Bordigue (du nom d'une sa ritualité, il faut pouvoir la mettre en évidence ancienne pêcherie fixe disparue) et depuis le pont
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Virla. Pour l'heure, on identifie le rituel dans un cadre ouvert et circonscrit, et l'enquête orale, l'iconographie tout comme les sources écrites confirment sa profondeur historique. Loin d'être imposé par une instance extérieure (un officiant par exemple), il est au contraire lié au calendrier des pêches, au temps de la daurade qui, à partir d'un phénomène ichtyologique cyclique, marque un des moments de la vie du littoral. L'objet de cette quête fébrile et le temps collectif qu'elle génère constituent à eux seuls un principe unificateur. Du même coup, libérant une charge émotionnelle intense, l'ensemble produit des manières d'agir, véhicule des discours, réitère des codes subtils admis par tous qui régissent l'espace, le temps et la gestuelle de cette rencontre ponctuelle. La pêche à la daurade appelle une double lecture : - en organisant un système de relations complexes, un vaste ensemble de pratiques qui régissent un espace (le canal) ; - en suscitant un élargissement de la séquence rituelle vers d'autres territoires de la vie sociale, où la conquête d'un espace et la maîtrise des savoirfaire vont de pair. Avoir sa place au bord du canal, connaître les mœurs du poisson, le partager ou le vendre selon des circuits familiaux ou extra-familiaux, cultiver les pratiques culinaires qui prolongent la prédation font de cette pêche un rite qui, en dehors de l'espace, du temps, des gestes et des dires qui le constituent, a une propension à s'étendre à d'autres éléments de la vie sociale. La pratique rituelle de la pêche à la daurade, qui se déroule sur un espace excentré du reste de la ville mais néanmoins urbain, situé à la jonction de l'étang et de la mer contribue, de façon répétitive, à modeler l'existence sociale et symbolique des populations locales.
Amateurs et professionnels : une mixité de pratiques Le fait que la pêche impose d'être ensemble sur cet espace intermédiaire, où chacun met en œuvre sa propre technique, son savoir-faire et son efficacité, permet de saisir un des moments de la confrontation entre une pratique individuelle et sa dimension collective. Saisissante, par la soudaine invasion de l'espace, cette rencontre réunit dans un même lieu différents prédateurs autour d'une même espèce cible : - des professionnels de la pêche, sédentaires, qui "calent", le moment venu, leurs filets de fond. Ce sont les patrons pêcheurs qui pratiquent le "métier du canal", des inscrits maritimes payant un "rôle", qui tirent au sort leurs postes6 à la Pointe Courte, dans les locaux de la prud'homie Sète-Étang ; - des amateurs, qui tirent parfois profit de cette petite pêche spéculative, vendant leurs poissons aux mareyeurs de la ville ou aux restaurateurs locaux. Dockers, employés de gare, retraités, chômeurs : une large palette de passionnés s'y retrouvent qui détiennent, de façon inégale, une connaissance approfondie sur le poisson, les appâts, les canaux, les courants et les fonds de pêche. Les novices, quant à eux, font preuve d'un véritable enthousiasme pour venir se mesurer aux connaisseurs. Par la présence des filets de fond, les pêcheurs à la canne voient leurs possibilités de capture augmenter : "Quand il aperçoit le filet, confirme P., le poisson est apeuré, il cherche un 6. Ce tirage au sort qui se déroule en présence des patrons pêcheurs, du prud'homme et d'un délégué de l'administration des Affaires maritimes est un temps fort pour la profession, car il a lieu une fois l'an, au mois de mars. À l'heure actuelle, deux familles seulement se partagent sept postes répartis le long du canal.
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vestimentaire peut - dans un registre magicoreligieux relevant tantôt du fétichisme tantôt de la magie propitiatoire ou de la superstition - laisser augurer d'une bonne ou d'une mauvaise pêche : "Avec ce moulinet et cette vieille canne, je ramène toujours quelque chose ; j'en ai une neuve chez moi, mes enfants me l'ont offerte ..., je ne m'en suis servi qu'une fois, je n'ai pas eu la moindre touche de toute la matinée ..., depuis c'est fini ! Je la laisse à la maison", nous indique G. Sur un mode individuel voire collectif, amateurs et professionnels "valident" donc un vaste corpus de Des dispositifs symboliques individuels gestes, de dires ou d'usages anodins qui ont en commun la capacité de réduire l'aléa, de manière à Outre les pratiques codifiées qui régissent implicitement la "séquence rituelle", la pêche à la canne s'attirer la "bonne étoile" ou à déjouer le "mauvais est libre de toute réglementation et, du seul fait de œil". Chez certains, la seule présence d'un nouvel son application à un espace limité et contraignant, arrivant malhabile ou perçu comme antipathique donne cours à des modes d'investigation singuliers peut "couper la pêche", porter la masque (la et à la mise en place de dispositifs symboliques poisse). "Depuis qu'il est arrivé celui-là, je prends plus individuels. En effet, de même que le matériel rien", rage un pêcheur. De même, parmi toutes les utilisé, le choix ou la fidélité à un emplacement productions langagières qui accompagnent les faits délimitent un type de pêche, l'activité halieutique de pêche, il est conseillé - à moins que ce ne soit à laisse place à un corpus de pratiques significatives, rencontre de son pire ennemi - de ne pas dire : "Bonne pêche !" mais plutôt : "Bonne qui, à elles seules, méritent une recherche spécifique. Au gré de leurs observations quotidiennes, continuation !" Pour d'autres, le simple fait de ramener une les pêcheurs inventent et mettent en place leurs anguille présage d'un échec et invite à "plier" son propres procédés, répondant d'eux-mêmes et selon matériel sans tarder. leur expérience individuelle aux aléas de l'activité providentielle, dont le caractère imprévisible n'est Aller à la daurade ne s'improvise pas plus à démontrer (conditions météorologiques, Sur le plan technique, tout prête à penser qu'"aller à la daurade" ne s'improvise pas. À l'égal du influences du courant, habitudes nutritives de certaines espèces). On ne s'étonnera pas d'entendre le chasseur qui "connaît" bien le gibier qu'il poursuit long des quais : "La pêche n'est pas une science [Mauss 1967 : 58], le pêcheur doit connaître la exacte et il faut composer sans cesse avec le proie qu'il convoite. Les conseils d'un hasard." commerçant en articles divers, installé là depuis dix ans, Mais l'efficacité prêtée à tel hameçon, tel appât, prouvent qu'à chaque type de pêche correspond un telle canne, tel coin de pêche ou telle tenue matériel adéquat : tout en déclinant les modèles de passage et se met à tourner juste devant, un peu comme dans un vivier ... c'est là qu'on le prend, comme dans un aquarium." Tous s'accordent pour dire en effet que l'on pêche mieux "quand il y a le filet". Les professionnels élargissent même parfois leur participation à la vente occasionnelle d'appâts. À la Pointe, en bout de digue, seul un regard averti déchiffre sur la porte d'une remise, grif onné à la craie : "Ici vente de bibis, 5 F pièce" (bibis : vers cylindriques de couleur blanche) [Campbell et Nicholls 1986 : 136].
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cannes qui diffèrent selon le lieu et l'espèce convoitée (lancer lourd pour la plage, léger pour le bateau et aux abords des petits étangs côtiers ; canne à loup ou à daurade), il m'explique que pour la Station (autre nom du quartier de la Plagette), la canne idéale doit être légère (en fibre de verre ou mieux en carbone, plus résistant et plus léger), de préférence télescopique (entre 3 et 4 éléments) et surtout ne pas dépasser les trois mètres cinquante de longueur. Ce dernier indice permet de lancer sans encombres depuis les quais. Idéalement, quoique plus coûteux, les anneaux en porcelaine diminuent les risques d'échauffement du fil. Quant au moulinet, il doit pouvoir emmagasiner jusqu'à deux cent mètres de fil de nylon (monofilament) d'un diamètre de quarante centièmes et permettre, sur le plan mécanique, une récupération du poisson sans trop d'efforts. Toujours selon ce spécialiste, bien que cette pêche n'échappe pas aux dépenses ostentatoires occasionnées par l'achat d'appâts ou de petit matériel sophistiqué (plombs, émerillons, bas-de-ligne montés, dégorgeoir, bourriche, salabre, aiguilles d'amorçage, boîte à pêche, lampe frontale), elle demeure cependant une pratique accessible, se limitant bien souvent à la simple acquisition d'une canne et d'un moulinet appropriés, d'autant que bon nombre d'initiés détiennent un ou plusieurs processus opératoires complets, tels le ramassage des vers ou le coulage des plombs de pêche. Le témoignage de H. est en ce sens révélateur : "Les vers (jnourres durs et vers de sable), ça fait 30 ans que je les fais, dit-il, à la mer, à l'étang ou dans les canaux. Suivant les fonds, j'utilise une pelle renforcée (avec manche en fer) ou la fourche de charbonnier, qui évite de couper les vers et passe mieux entre les pierres. Au fur et à mesure, je les stocke dans un récipient
(un seau, une bassine). Je les nettoie et les trie un à un ; c'est très important car, pour les conserver, il ne faut pas tous les mélanger. Par exemple, ceux qui sont entiers et donc vivants se gardent bien plus longtemps. Alors je les mets à part. Les autres (têtes et queues) se conservent aussi, mais moins longtemps, et je les utilise au plus vite. Sur le lieu même de pêche, dans un contenant quelconque, je prélève de l'eau salée pour les mettre 'à la trempe' à la maison. Là, je les stocke au frigo ou dans un endroit bien frais, avec très peu d'algues et un peu d'eau que je change une ou deux fois par jour. Tout ça c'est du travail, c'est rien de le dire ... Le meilleur, c'est le ver rouge : le ver de sable (l'arénicole) ; celui-là, on ne le trouve qu'à la mer, dans le sable, au pied des digues (les épis) comme aux Aresquiers, sur la plage de Frontignan ; d'ailleurs, vous n'en verrez pas chez les marchands. Avec ce ver, il y a tout qui mord, du beau poisson comme on dit ici : loup, daurade et des pageots lorsqu'on va en mer." Si la canne, l'hameçon et les appâts renvoient aux attributs emblématiques du temps de la daurade, en tant que dispositifs simples qui, une fois combinés, permettent, en toute efficacité, de se rapprocher de la proie, le choix et l'obsessionnelle fidélité à un emplacement occupent, eux aussi, une position fondamentale. Avoir son coin C, garagiste à Nice, retrouve sa place chaque année. Son coin, c'est la "banquette" (emplacement très exigu), une des meilleures places qu'il quitte rarement durant la saison de pêche. Lorsqu'il s'absente, il marque son territoire en laissant sur place sa canne ou sa "caisse" (boîtesiège), recommandant à l'entourage d'y jeter un
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œil. Comme il se plaît à dire : "C'est ici que j'ai fait mes plus belles pêches, jusqu'à ramener plus de 80 pièces en 2 ou 3 heures." Cette place augurale lui confère d'ailleurs une autorité certaine. Par téléphone, il renseigne ses collègues : "Ce soir, on fera rien, c'est cuit ..., ne descends pas, tu peux économiser les appâts ; quoi qu'il en soit, si ça vient dans la soirée, je t'appelle." On constate à quel point ces territoires sont revendiqués et hautement symbolisés, si bien que pêcheurs et spectateurs auraient bien des difficultés à s'y soustraire, car ils les retrouvent chaque année. Par ses facilités d'accès et ses abords étendus, le site de la Plagette présente à lui seul un intérêt certain pour le plus grand nombre de pêcheurs et de spectateurs. Inversement, bien qu'ils reconnaissent qu'on pêche mieux en face, surtout lorsque le courant est fort, ceux de la Pointe préfèrent leur coin, sans la moindre hésitation : "Ici, on est plus tranquille, on est entre collègues et tout le monde se connaît. Au moins, chacun a sa place. En face, c'est la vraie pagaille ; il suffit d'avoir un moment d'inattention ou de se mettre un peu à l'écart pour décrocher un malheureux poisson, un autre a déjà pris la place ; il faudrait se battre toute la journée, ou bien c'est simple, il te faudrait la canne d'une main et le fusil de l'autre ..., même si l'on me payait, je n'irais pas", affirme cet interlocuteur déterminé dans ses choix. Si la conquête d'un territoire semble résulter d'une assiduité rigoureuse ou de l'appartenance à un groupe, en revanche tout se complique lorsque tous s'agglutinent sur les cent mètres de quai, de part et d'autre du canal. La promiscuité qui règne sur cet espace tisse alors une situation complexe qui rapproche les individualités. À défaut de pouvoir dresser une typologie exhaustive des pêcheurs
(sexe, profession, âge, origine), et afin de mieux appréhender les éléments essentiels de cette répartition de l'espace, faisons-nous plutôt observateurs du quartier de la Plagette : au bord, l'eau jusqu'à la taille, des groupes en cuissardes alternent avec ceux qui lancent depuis les nacelles amarrées en épi, la poupe face au canal. À droite, depuis les rochers, d'autres envoient leur ligne au plus près de la bouche du filet. À gauche, côté étang, une dizaine de pêcheurs assis sur la banquette, au coude à coude. Et de l'autre côté du canal, ceux de la Pointe, confortablement assis sur leur caisse ou debout en rang d'oignons sous les étendoirs à linge, surplombent le quai. Un génie inventif Faire face à l'imprévu, feinter et réagir aux éventualités les plus variées, aux résistances malicieuses de certains poissons, composer et jouer sans cesse avec une multitude d'événements sporadiques, autant de situations qui révèlent un génie inventif, où se déploient à la fois la ruse, une combinaison subtile de savoirs, un art toujours singulier et fortement individualisé, qui vont de pair avec le déroulement de procédures techniques. Hormis quelques rares néophytes, que l'on soit pêcheur ou spectateur, chacun est apte, en effet, à déceler ou à reconnaître l'habileté qui convient : précision du lancer, rapidité du temps de l'amorce, attente et moment du ferrage. Avec une pointe de fierté, H. garde un souvenir précis de la "bataille" frénétique qu'il a livrée avec succès contre un poisson à l'évidence très malicieux : "J'ai senti une de ces casques (grosse touche), d'un peu plus, elle m'emportait la canne ... Je ferre, puis plus rien, je ramène doucement. Je sentais que c'était lourd, mais sans plus, je
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croyais qu'elle avait lâché. Soudain, tout près : vents, des courants et des variations climatiques pa ! pa ! pan ! En une seconde, j'avais la canne dont les écarts soudains agissent directement sur la pliée en deux. Je la sentais donner des coups de température et la salinité de l'eau. L'influence de tête, piquer vers le fond ; je ne m'y attendais pas la lune est perçue comme ayant une place ... La daurade, c'est malin. D'un coup, elle m'a considérable dans le cycle des pêches saisonnières : "Dans pris plus de 10 mètres de fil. Ensuite, j'ai ramené cette pêche, se plaît à dire P., pêcheur prudemment. Je la travaillais toujours, la canne profes ion el et résident du quartier de la Plagette, il y a tout droite et en l'air. C'est important, car le poisson se qui joue : le vent, le courant, les astres. La daurade fatigue d'autant plus. Le fil doit toujours être marche avec la lune, elle a la sienne au mois tendu. Il ne faut surtout pas s'arrêter de mouliner d'octobre-novembre, elle aime sa lumière, c'est la lune et lui donner du mou, car il doit sentir une qui la tire et la fait monter ... L'anguille, c'est le résistance constante. L'essentiel est de ne pas se contraire, il faut l'obscur pour qu'elle bouge. Il presser. Puis, quand je l'ai eu là, près du bord, je la n'y a pas d'anguilles avec la lune." Un bel voyais briller, j'ai crié : salabre ! Un type m'a exemple, pris sur le littoral languedocien, illustre aidé. Attention, il vaut mieux se montrer astucieux les mœurs lucifuges de ces dernières : "Olive porta et ne pas se manquer. D'abord, le salabre, il faut plainte contre la lune. Elle était trop grosse. Les qu'il fasse voile, que ses mailles soient bien anguilles vous voient comme ça, disait-il, en déployées. Un poisson doit toujours être salabre par écartant les bras. Rien dans les filets." [Baissette la tête et jamais par la queue. Si par mégarde, vous 1980 : 67] lui touchez la caudale, il repart de plus belle. Ça "Pour la daurade, nous dit un amateur, il faut que c'est du poisson ! Il faut être plus malin que lui." le courant rentre. C'est-à-dire qu'il aille de la mer À l'opposé, vantant la force et la ruse de ce qui à l'étang. Il doit tirer suffisamment fort, sinon aurait pu devenir une belle pièce, remplissant à elle l'appât reste au fond et c'est la 'vermine' (crabes, seule sa bourriche (panier ovale ou cylindrique gobies, clavières...) qui vous le rousigue (ronge) destiné au stockage des prises), il garde, certes petit à petit. En revanche, lorsque ça tire fort et avec amertume mais rempli d'admiration, le que le courant atteint la puissance d'un fleuve, souvenir d'une rencontre éphémère où, faisant fi de au milieu du canal, le bas-de-ligne [d'une demison stratagème, le poisson a, d'un seul coup de brasse de longueur environ : soit entre 80 et gueule, cassé net l'hameçon : "Ça devait être une 90 centimètres mesurés depuis la pointe du nez sacrée bête", admet-il. jusqu'à l'extrémité du bras tendu] et l'appât maintenus à fond par un plomb de 100 grammes flottent Des savoirs pluriels entre deux eaux." Dans ce cas, le poisson, attiré par Le classement du monde naturel et les la nourriture et ignorant le stratagème du pêcheur, connaissances qui lui font écho constituent les éléments y mord plus facilement. Sinon tous sont d'accord : essentiels de la pratique ritualisée de la pêche. "Quand le courant est mort, ce n'est même pas la Ceux qui s'y livrent mettent en œuvre des savoirs peine de pêcher." articulés autour de la perception des espaces, des P. Gourret [1981 : 74] précise que "chaque poisson
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semble avoir une propre manière de mordre ou de piter, et certains pêcheurs reconnaissent le plus souvent, par la pitade, à quelle espèce ils ont affaire". Les pêcheurs confirmés discernent rapidement la casque d'une daurade et la pique toujours reconnaissable d'une bogue. Tous les initiés ont d'ailleurs une aversion pour ces poissons non comestibles "plein d'arêtes". Ils les lancent violemment aux chats du quartier ou, après les avoir assommés, les rejettent au canal, dans l'attente qu'une mouette s'en saisisse. Aux dires des pêcheurs, par leurs "désagréables" habitudes nutritionnelles, ces poissons dégarnissent inopinément l'hameçon, "donnent des petites touches électriques" en bout de canne et déstabilisent
irrémédiablement toutes les stratégies mises en œuvre : "Lorsque les bogues mordent, à coup sûr le poisson [la daurade] n'est pas là." Ces savoirs pluriels, appliqués à cette pêche spécifique et aux regroupements qu'elle occasionne, proposent un système de représentations du monde naturel et social. Bien qu'elles s'imposent à l'observation comme des pratiques collectives, ces grandes pêches automnales, du temps des equinoxes, relèvent aussi, dans une certaine mesure, du registre individuel. En témoigne le mode de fonctionnement de ces techniques différenciées, qui renoue plus largement avec la question centrale de l'accès à ces savoirs, de leur transmission, de leur circulation, tout comme de leur partage. Cultivant
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Au bord du quai, triage des mourres durs. A droite, on remarquera le salabre - grosse épuisette (cliché J.-P. Destand, 1990).
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un rapport étroit avec l'écriture, certains les consignent dans des carnets de pêche. Ils y inscrivent le jour, l'heure, le vent, l'état du ciel, la direction du courant, l'appât utilisé, la monture choisie, ainsi que, bien évidemment, le nombre de captures effectuées ; d'autres les "conservent oralement". Tous vérifient leur efficacité lors des campagnes de pêche. Ayant le sens du partage, les plus affables transmettent et commentent (à leurs collègues, à même les quais) des connaissances qui reposent sur de minutieuses observations ethnographiques. À l'abri des regards indiscrets, quelques futés (des malinous, comme disent les pêcheurs) préfèrent masquer l'appât utilisé ou tout simplement la technique d'amorçage qu'ils mettent en œuvre. Le "secret" - sous l'emprise de situations contextuelles - tombe en désuétude lorsqu'un pêcheur accroche et ramène incidemment une ligne voisine. C'est pour lui l'occasion d'observer dans le détail, et avec une précision inégalable, les différents "montages" de ligne ou les appâts utilisés lors d'un processus de pêche. En d'autres termes, au même titre qu'un chasseur d'épaves, ce dernier accède spontanément à un savoir jusque-là méconnu. Qu'ils relèvent de considérations d'ordre technique ou répondent plus à des critères appliqués à une connaissance approfondie de la nature, les quelques exemples évoqués ci-dessus illustrent sans conteste des savoirs pluriels. Ces derniers nous éclairent d'une part sur les relations de tous ordres que les hommes ont constamment tissées avec l'animal convoité et la nature en général, et d'autre part donnent à voir des gestes techniques dont la mise en application détermine des pratiques sociales qui s'inscrivent au cœur d'une existence individuelle et collective. Dans notre type
d'approche, il n'est guère envisageable de leur conférer un statut de savoirs empiriques ou de les réduire à une fonction purement instrumentale (qui n'en donnerait qu'une image raccourcie). Il faut éviter de la même façon de les considérer comme des isolats qui participeraient accessoirement à notre interrogation conduite autour des pêches rituelles. À partir des données de terrain dont nous disposons à ce jour, il apparaît que c'est au travers de l'étude des usages, des classifications et des propriétés, du partage et de la mise en situation de l'ensemble des savoirs qu'il nous appartient de saisir le sens des pratiques sociales et de l'activité symbolique qui parcourt le rite et structure le champ social. Un jeu de reconnaissance et de sociabilité spécifique La pêche à la daurade est une activité qu'il faut suivre, au jour le jour, heure par heure, et surtout à chaque renverse de courant qui a lieu toutes les six heures environ. Rappelons-le, la plupart des pêcheurs à la canne sont sétois ; quelques-uns viennent des villages voisins (Frontignan, Balaruc) ou se déplacent depuis Béziers ou Montpellier. Ces derniers font l'aller retour dans la journée ; rares sont ceux qui dorment sur place. Sinon, à même le quai, combattant leur somnolence à coup de tasses de café chaud tiré du thermos, ils passent la nuit, se reposent quelques heures dans leur véhicule, ou s'invitent, le temps d'une trêve, chez quelque parent ou ami. Les plus téméraires s'y tiennent d'une seule traite jusqu'au matin. Après la cohue de la journée, ils continuent à remplir leur bourriche tout en s'assurant de la "place" du lendemain. Ceux qui sont tenus par des exigences professionnelles viennent à six heures du soir ou "entre midi
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et deux", le temps de "faire quelques calées". Dans la journée, on les voit venir faire un tour, demander au premier venu "ce qui s'est fait", si "ça pêche", si le courant "va à la mer ou à l'étang", "s'il tire encore ou s'il a tourné". Certains prennent systématiquement leurs congés fin septembre : "Ça fait plus de 10 ans que je prends mes congés rien que pour la daurade", insiste l'un d'eux pour prouver son assiduité. "On fera mieux l'année prochaine", me confie un autre, peu satistait de sa saison. Ce temps de la pêche, qui brouille les rythmes familiaux et perturbe le cycle domestique, est souvent assimilé à un moment de liberté conquis sur le quotidien. "Envoyer quelqu'un à la pêche" souligne par exemple, sur le plan local, un moment de rupture avec certaines relations d'ordre sentimental ou professionnel. Par la distinction qu'elle opère entre temps de travail et temps libre, la pêche est, à l'image de la fête, un moment prélevé, voire gagné sur celui généralement réservé aux activités vécues et pensées comme contraignantes7. Toutes ces pratiques, aussi diverses soient-elles dans leurs formes, se rapportent à la technique de pêche, la nature du lieu et à celle du poisson convoité. Mais elles ressortissent aussi à des valeurs d'ordre culturel : être ensemble et communiquer sur un espace circonscrit, se représenter, en les évoquant, la configuration sous-marine des lieux, les évolutions et les déplacements de la faune, ou bien se délecter à l'avance d'une proie cuisinée... en attendant patiemment la touche décisive. Cette sociabilité entre les pêcheurs est rehaussée par le fait que la plupart appartiennent à la même communauté urbaine. Fréquemment, dans ces villes moyennes, les gens se connaissent depuis leur plus tendre enfance. Ils se disent "du
quartier", "de l'école", et se donnent souvent des surnoms, y compris au trouble-fête qui occupe une position notoire, malgré son inadéquation au groupe. Dans le meilleur des cas, c'est sur le mode de la plaisanterie et de la répartie moqueuse que s'exprime cette sociabilité. Ainsi, lorsqu'un novice, un apapéchaïre8, s'emmêle avec les lignes voisines en "calant" maladroitement en travers du canal, "faire Figaret" - du nom d'un ancien commerçant d'articles de pêche - désigne ingénieusement le geste malhabile de celui qui a oublié de relever son pick-up (anse de panier : pièce mobile du moulinet que les pêcheurs libèrent avant de lancer) et perd plomb et appât dans un claquement reconnaissable. Rapidement identifié, ce maladroit récolte sur le champ une salve de moqueries. Féconde, parcourant l'espace et le temps, cette présence rituelle, indissociable de la communication active qui l'entoure, pérennise par "le dire et le faire" une façon d'être ensemble. Parfois même, qu'importe le poisson, pourvu que ça communique. Ces lieux de pêche font surgir des discours qui ne sont pas uniquement d'ordre technique - comme l'activité le supposerait - mais intègrent des éléments complémentaires ayant trait à la représentation des fonds marins, à la classification des appâts, à la vie du poisson, à ses mœurs, à ses origines... jusqu'à réserver une place à la "parole mémorielle" [Fabre 1987], attachée à l'ap rentis age, aux inoubliables captures des années passées, 7. F. Ferai [1980 : 48-50] s'est penché sur quelques aspects des lieux (cafés, canalettes, bords de quai...) et sur les différentes formes de cette sociabilité maritime (surnoms, jeux, repas...). 8. Cet idiotisme désigne, avec une pointe d'humour, celui qui ne sait pas pêcher. Citons aussi le pescaborgne (le pêcheur borgne) et le pescapoufre (le pêcheur de poulpes).
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à toutes ces pêches mémorables, dit-on, que rien ne saurait extraire du souvenir et dont le commentaire nourrit les expériences nouvelles. On s'y raconte Hérissés de cannes, les bords des quais ont alors la résonance bruyante de certains cafés ; on s'y raconte. Il y a toujours, au sein de petits groupes informels, un ancien dont l'éloquence et les qualités de conteur captivent l'entourage : "Une fois, déclare l'un d'eux, dans les coups de bourre, on était sur trois rangs, on pouvait pas bouger. Je calais, je ramenais et le collègue derrière me décrochait le poisson. Il amorçait de nouveau, et en avant, je relançais. Ah ! je me rappelle, c'était le bon temps ! Oh ! attention qu'il y en a eu des coups ici ! Une fois, il y a un gars, en lançant, il a accroché un gabion (goéland) en plein vol. Un autre a jeté un chaton à l'eau. Hop ! En lançant sa ligne, il a emporté le chat à la flotte... Et des types qui sont tombés à l'eau, j'en ai vu plus d'un. Ça m'est arrivé à moi le premier. Je vous dirais même qu'une fois, dans mon quartier, j'étais enfant mais je m'en souviens bien, un voisin a perdu l'œil à la daurade." Cette alliance du présent et du passé demeure un domaine réservé qui trouve tous ses échos lors des commentaires de pêche. Les quais, par leur configuration, leur aspect linéaire ne sont pas seulement des lieux stratégiquement convoités, mais demeurent aussi ces "domaines privilégiés" où, ponctuellement, s'exprime l'action individuelle et collective. Tout prête à penser que c'est au cours de ces rassemblements épisodiques qui mettent en relation l'individu et le groupe, les savoirs et savoir-faire, que se joue, à ciel ouvert, dans une théâtralité peu commune, un des versants de la transmission des savoirs. Plus largement, cette pêche événementielle, forte des
énergies qu'elle libère, marque un des temps forts de cet espace public. Et de plus, aux acteurs gouvernés par la tradition, qui parlent d' "activité coutumière" ou de "folklore local", cette profondeur historique offre la possibilité de produire un temps collectif qui leur permet de se positionner au bord des quais, de développer subtilement des stratégies individuelles et d'en mesurer, par tout un corpus de gestes techniques, d'actes et de commentaires significatifs, leur pleine efficacité [Fabre-Vassas et Fabre 1987]. Y a du monde Si le silence constitue la loi d'airain du pêcheur en rivière, ici la scène prend vite des allures de foire ou de place de marché. Au rythme d'incessantes allées et venues, on vient pour voir autant que pour pêcher. Pour reprendre les propos d'Antonin Artaud [1964 : 195] : "Le spectateur est au milieu tandis que le spectacle l'entoure." Le "temps de la daurade" se déroule dans une profusion d'échanges de toutes natures. Dans tous les cas, que l'on soit acteur ou spectateur, il faut être là, surtout quand "ça pêche". Sur le terrain, dès le passage du poisson, c'est un enchevêtrement de lignes et de cannes, dans l'effervescence générale. Si l'on ne se dispute pas la place, on cherche à récupérer sa proie, emmêlée parfois sur une ou plusieurs lignes voisines, pendant que les plombs fusent en direction du canal, au gré des sifflements toujours reconnaissables qui déchirent l'air au moment du lancer. Acteurs d'une scénographie burlesque, deux pêcheurs règlent leur différend, leurs hameçons étant accrochés au même animal. Le "coup d'envoi" est donné lorsqu'ils ont "mis le filet", mais tout démarre réellement quand on commence à remonter du poisson. Un profes ionnel de la Plagette nous raconte : "Ah ! alors là,
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c'est folklorique. Vous n'avez jamais vu ? Il faut venir au mois d'août, septembre. Il faut le voir... Il y a des pêcheurs tout ce côté là, sur 50 mètres. Il y a un filet qui est calé en bas. Alors le poisson vient devant ; retenu par ce filet, il tourne, tourne et ne passe pas... Alors ils se placent au plus près, c'est comme s'ils péchaient dans un aquarium, quoi. De ce côté là-bas [à la Pointe Courte], c'est plein de monde, de ce côté aussi et à mesure en descendant plus bas [vers la mer], parce que le poisson, il y est moins vers le bas. Quand ça donne, il y en a même qui se disputent, jusqu'à se battre des fois ! Il y a des jours, on est obligé d'en séparer. Même nous, on ne peut même pas travailler des fois. On peut pas accoster. Si on a du filet à débarquer, les voitures nous gênent... À la pêche, il y a toujours eu la jalousie, même nous qui sommes du métier, c'est pareil. Un exemple : il y en a un qui a un poisson sur sa ligne, celui d'à côté ferre en même temps que lui dans l'intention de le lui faire perdre." La pêche suscite d'inégales passions. Pour certains, le "plaisir de la capture" relayé par la fonction alimentaire que remplit l'activité prédatrice prend tout son relief dans la relation à la plaisanterie. Les jeux de langage sont alors surprenants. À titre d'exemple, un pêcheur remonte par hasard un paquet d'algues transporté au gré du courant : "Tu as péché la salade, rétorque son collègue, il ne te manque plus que le poisson." "À midi, je ne mangerai que les pommes de terre", se plaisent à dire les pêcheurs qui s'en vont bredouilles. Fort de ce langage métaphorique, pouvons-nous émettre l'hypothèse de l'existence d'une culture gastronomique spécifique aux pêcheurs, érigée en stéréotypes culinaires qui s'affirment pleinement - autour de l'activité prédatrice - dans le registre de la blague ?
D'autres mêlent à la pêche l'appât du gain : "II y a toujours des morts de faim (affamats), ceux qui n'en ont jamais assez. Tous les jours ils sont là, ils vendent le poisson à 100 F le kilo et dès qu'ils en ont un, ils courent vite chez le mareyeur." L'exagération est manifeste mais donne un sens à une telle pratique, cantonnant l'activité de pêche dans sa dimension strictement spéculative. "Il y a ceux aussi qui ont le congélateur plus gros que la maison", dénonce ce pêcheur invétéré, rompu à la connaissance des lieux et des acteurs. La convoitise produit les comportements les plus divers ; la transgression par le vol est chose courante. Ne voit-on pas disparaître, comme par enchantement, boîtes de vers, cannes à pêche, voire des bourriches entières ? Vu la quantité considérable de lignes immergées, il n'est pas rare, dans les moments de pêche, qu'elles s'emmêlent : l'expression consacrée "y a du monde..." permet à chacun de prendre ses dispositions. Cependant, cette règle implicite n'est pas univoque. Certains gardent le silence et, pour ne pas perdre leur temps à démêler les fils, ou tout simplement pour écarter en toute quiétude un rival potentiel, préfèrent ramener discrètement la ligne à portée de main, puis, de leur cigarette incandescente ou d'un simple coup de lame, éliminer d'un geste rapide, "à la sauvette", le gêneur, récupérant, par la même occasion, plomb, hameçon, appât et bas-de-ligne.
Placée au carrefour d'un jeu de relations complexes, qui nous invite à explorer la croisée des thèmes du lagunaire, du maritime et de l'urbain [Péraldi 1989 : 233-290], la pêche à la daurade à Sète apparaît comme le haut lieu d'un apprentissage
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collectif, voire d'une consécration, où la transmission des savoirs et savoir-faire, l'initiation s'effectuent au travers de la conquête d'un espace. Participant à la fois de la mer et de l'étang, la daurade diffuse à elle seule tout un flux sémantique et fait écho au lieu où on la pêche : un poisson de passage capturé dans un lieu de passage. En effet, pratiquée essentiellement sur des zones de liaison (canaux et graus), la prise massive de ce poisson s'inscrit dans des espaces d'opposition, de contiguïté et de complémentarité : l'interface mer/étang, une des composantes essentielles du littoral lagunaire méditerranéen. Scène collective, le canal est un interstice, un réseau ouvert, au travers duquel se définissent et se rencontrent deux espaces distincts. À l'occasion de ces grandes pêches saisonnières, par une pratique exclusivement masculine, les hommes nouent et renouent des relations avec le lieu et la proie convoitée, théâtralisant périodiquement la jonction entre le maritime et le lagunaire. L'enquête ethnographique nous permet avant tout de mettre en lumière la sociabilité qui se développe généralement autour des canaux et des littoraux. D'autant que, sur le plan technique, à l'inverse d'autres captures comme la pêche au loup - pratiquée de nuit, au "bouchon lumineux" par un cercle très restreint d'initiés -, celle-ci mobilise un plus large
éventail de connaisseurs, une plus grande diversité d'acteurs (pêcheurs à la canne, professionnels du filet, spectateurs). Collective et populaire, cette pratique demeure un apprentissage individuel : pas de règle de partage des prises, ni de trophée, mais une pluralité de démarches singulières où priment l'art et le génie inventif de chacun. Dans tous les cas, l'interactivité caractérise l'usage de ces lieux intermédiaires : se regrouper et s'exposer, voir et être vu, être ensemble mais se distinguer, communiquer illustrent les grands principes organisateurs de cette rencontre halieutique. Outre les rivages méditerranéens (étangs de Berre, de Pérols, de Vie, d' Ingril, de Thau, de Bages, de Leucate, de Sigean), le topos mer/canal/étang se retrouve aussi sur le littoral sableux de la côte atlantique (étangs de Soustons, de Léon). Au cœur même d'une problématique du littoral et des sociétés locales, ces zones intersticielles (graus, canaux, courants) sous-tendent, à elles seules, un horizon de perspectives, au travers des hommes, dans leurs rapports constants avec ces milieux naturels ou artificiels spécifiques (gestion, protection, aménagement) et, le cas échéant, dans les activités ludiques ou encore les prélèvements de tous ordres qu'ils y opèrent jusqu'à les prolonger - dans la trame sociale - par des pratiques festives et alimentaires non moins significatives.
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Daurade royale (Spams aurata, L.)
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Dos gris argenté, flancs jaune argenté, tache dorée sur le front et entre les yeux, tache noire soulignée de rouge sous l'opercule, la queue échancrée, bordée de noir, fortes molaires sur ses puissantes mâchoires. Noms usuels : "saucenas", "blanquette", "saucanelle" et "saucanette" pour les petites daurades qui fréquentent les étangs littoraux ; "médaillons" pour les juvéniles ; daurades et "plateaux" pour les spécimens de 2 à 3 kg. Ce poisson de pleine eau, de la famille des sparidés, fréquente pendant l'été les fonds sableux de la zone littorale du plateau continental, les tombants de rochers où alternent des "taches sablonneuses", les étangs d'eau saumâtre et les ports. Présent en Atlantique, il est très commun en Méditerranée. Erratique, craintif et méfiant, il se déplace souvent par bancs, surtout au cours des premières années de sa vie, pour tenter par la suite de mener une vie solitaire. Sa taille courante est de 20 à 50 cm. Il peut atteindre 70 cm et dépasser les 10 kg. Il apprécie la chair des bivalves (moules, palourdes, couteaux...), dont il broie aisément les coquilles les plus résistantes. Poisson omnivore à prédominance carnivore, il se nourrit de crustacés, de mollusques et de vers. Au début du printemps, les jeunes daurades recherchent les graus et les canaux qu'elles remontent pour s'installer dans les lagunes où leur croissance est rapide. Elles les quitteront à l'automne, effectuant leur migration génésique vers des fonds marins de 30 à 60 m de profondeur, où elles se reproduiront durant l'hiver.
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