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Le témoignage du chat noir

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Paul Berna

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La famille Thiriet vit dans un taudis du Puisay, dans la banlieue parisienne. Un jour, un mystérieux bienfaiteur leur propose de louer un splendide quatre-pièces dans l’un des plus beaux immeubles du quartier… Mais derrière cette trop belle offre se cache une terrible escroquerie, et l’argent familial s’envole en même temps que leurs rêves d’appartement. Déterminés à réparer cette injustice coûte que coûte, les trois frères Thiriet décident d’enquêter, avec l’aide du journal du lycée. De faits étranges en coïncidences, un énigmatique chat noir va mener les jeunes détectives sur la piste des voleurs. Texte publié pour sa première édition dans la collection « Rouge et Or » en 1963. ` DERRIERE LA PORTE DES CHAMBRES NOIRES, ` SE TROUVE LA CLE' DU MYSTERE.

www.chambresnoires.com 9 € TTC 9 782740 427422

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Illustration : Éric Héliot / Conception graphique : Studio Mango

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La piste du chat noir

Ce vendredi-là, trois mille garçons affluant de toutes parts vers le lycée Alfred-Jarry, à pied ou sur deux roues, frissonnaient de froid dans la première neige d’un hiver tôt venu. Patte-Molle et ses vendeurs eurent vite fait de les réchauffer en écoulant deux mille numéros du PEP aux quatre portes de l’établissement. Le reste du tirage fondit en quelques secondes à la sortie de midi. Entre-temps, la métamorphose du roman d’Elsa Pristie avait survolté l’imagination des plus réfractaires. D’excellents sujets, réputés pour leur flegme et leur sang-froid, rentrèrent chez eux avec des yeux hagards, en soliloquant d’une voix sourde au milieu des promeneurs ébahis. Un jeune surveillant de la division B fut conspué pour avoir intercepté et confisqué un PEP qui circulait sous les derniers pupitres de son étude, mais le chahut cessa net lorsque, revenu à son bureau, on le vit tomber en hypnose devant la quatrième page : Le Témoignage du chat noir… 89

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Le titre était bien là, mais tout le reste avait changé d’une manière ahurissante, tant par le contenu que par la disposition du texte, qui rappelait ces grandes tartines rédactionnelles qu’un quotidien consacre parfois à des sujets d’une actualité brûlante. Charlie ouvrait le feu d’artifice par un « leader »1 en gros caractères qui tenait tout le haut de la page : Amis lecteurs du PEP, l’heure est venue pour nous de lever le voile. Les Pancake et leurs quatre enfants, Sybil, Herbert, Sam et Peter, ne sont pas des créatures imaginaires. Les trois garçons travaillent à côté de vous au lycée Alfred­Jarry, peut­être dans la même classe et sur le même banc. Nous avons révélé sans fard leur immense détresse et vous vous êtes emballés pour cette famille coura­ geuse. Ne retirez pas votre sympathie à Jacques, Laurent et Bobby Thiriet, qui sont des nôtres dans la vie de tous les jours : leur triste mésaventure, telle que vous l’avez lue dans les deux feuilletons d’Elsa Pristie, est rigoureusement authentique. Vous voulez connaître la suite ? Elle est en train de s’élaborer, à la fois dans votre esprit et dans le monde secret qui nous entoure. Il n’appartient qu’à 1. Principal article d’une page.

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vous de la découvrir davantage et de lui donner une conclusion heureuse. Le roman qui vous a passionnés, nous allons le continuer ensemble, mais transposé sur le plan d’une réalité qui vous paraîtra beaucoup plus exaltante que notre modeste feuilleton. Et c’est votre action personnelle qui en renou­ vellera les péripéties, les coups de théâtre, les prolongements mystérieux. De quoi s’agit­il ? Pas seulement de traquer un chipeur et sa chipeuse pour leur faire rendre gorge. Ce n’est là que la part du jeu, le côté sportif de l’affaire, qui va nous mettre en rivalité directe avec la police. Pour nous autres, petits et grands, le fond du problème est avant tout de venir en aide à des camarades qu’on a cruellement lésés, qui ne méritaient pas ce mauvais coup du sort. Le Témoignage du chat noir titrera désormais la campagne d’investigations menée par notre journal. Lisez attentivement ce PEP, qui fait appel à votre flair, à votre persévérance, à votre initiative. La réussite, nous en sommes sûrs, est au bout de cet effort collectif. Merci à tous. Bonne chasse et bonne chance ! Patte-Molle et Lily Baron s’étaient surpassés dans la présentation et l’agencement du texte. Au résumé synoptique de l’affaire succédait une 91

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revue détaillée des protagonistes actuellement « en piste ». Puis, sous la rubrique Où en est la police ? Charlie reprenait sa trompette pour souligner la fragilité des indices recueillis jusqu’à présent, indiquer plusieurs pistes inexplorées qui s’offraient aux détectives amateurs, déplorer l’enlisement progressif de l’enquête officielle. Coiffées du titre Escroquerie au logement ! les deux colonnes de gauche reproduisaient des extraits de la presse parisienne choisis en toute connaissance de cause par Jacques Thiriet, et qui formaient en quelque sorte un tableau d’honneur des escroqués de la semaine. Cette savante mise en pages amenait tout doucement le lecteur à recevoir en pleine figure une question impérieuse : Connaissez­vous ces deux personnes ? Si oui, alertez­nous au plus vite ! Sinon, cherchez­les. Et l’on tombait sur deux croquis très fouillés représentant la GrandeDuchesse et le Hérisson-Blond. Ces portraitsrobots étaient sortis du crayon de Patte-Molle après plusieurs séances de travail avec Bobby Thiriet, le seul des trois frères qui eût observé de près les originaux dans l’appartement des Papadakis. En bas, le coin gauche était réservé aux consignes importantes : Si vous découvrez quelque chose, écrivez­nous, téléphonez­nous, venez nous voir à la rédaction du journal, 12, boulevard 92

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Champaubert, chaque soir entre six et huit, recommandait Charlie sans se soucier de l’exiguïté du local. Un PEP lu et relu n’est jamais perdu, proclamait enfin le chef vendeur. Diffusez­le dans votre entourage, expédiez­le en province, à l’étranger. Votre numéro tombera, peut­être entre les mains d’une personne bien renseignée qui nous mettra sur la piste des escrocs. Le chat noir trônait dans le coin droit, assis sur son arrière-train, la moustache hérissée. Son attitude méditative s’accordait en tout point aux déclarations fantaisistes qui encadraient sa silhouette : Moi seul connais la véritable identité de la Grande­ Duchesse et du Hérisson­Blond, lui faisait-on dire. J’ai vécu plusieurs jours dans l’appartement d’autrui, où ces escrocs s’étaient installés comme des coucous pour dépouiller le pauvre monde. Je ne suis qu’un chat noir semblable à des milliers d’autres ; mais, si par hasard vous me retrouvez, je vous mènerai tout droit à ce monsieur qui se faisait passer pour le « protecteur du pauvre », à cette dame qui m’a renié trois fois devant Bobby Thiriet.

” Le hall du 12, boulevard Champaubert, connut ce soir-là une affluence inaccoutumée et la concierge 93

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eut fort à faire pour canaliser la horde d’énergumènes qui entraient continûment dans un grand vacarme d’exclamations et de portes battantes. Dès le début, on s’écrasa dans la permanence du PEP, et Charlie se vit un instant débordé par cet enthousiasme qu’il avait suscité sans trop y croire luimême. Heureusement, Patte-Molle eut vite fait de rétablir l’ordre en organisant une file d’attente dont l’extrémité plongeait jusqu’au sous-sol. Les visiteurs étaient reçus par groupes de six dans l’étroit débarras. Le rédacteur en chef trônait derrière son bureau, flanqué de sa secrétaire et des frères Thiriet, qu’on dévisageait comme des bêtes curieuses. Certains renseignements précis étaient notés au vol par Lily, on en discutait gravement l’importance ou l’utilité autour de la table, puis l’informateur s’en allait bien content avec l’assurance de voir son nom imprimé dans le prochain PEP. La séance faillit mal tourner à plusieurs reprises à cause des plaisantins qui se glissaient dans une fournée. Bien entendu, leurs âneries ne faisaient pouffer qu’eux-mêmes. — Nous ne sommes pas ici pour rigoler ! s’écriait Charlie en se dressant derrière son bureau, l’index pointé vers le perturbateur. Je te connais, toi ! Tu t’appelles Grosmalin et tes parents habitent un appartement de huit pièces dans l’avenue de 94

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Paris. Veux-tu que Jacques Thiriet aille prendre là-bas ta propre place ? Tu prendras la sienne un jour ou deux dans les catacombes de la rue Mirandole. Nous sommes sûrs que tu verras tout de suite les choses différemment. Le rigolo filait aussitôt vers la sortie sur la pointe des pieds. Mais le rire ne désertait pas complètement le bureau du commissaire Charlie ; l’audition de certains ingénus dégénérait parfois en un sketch bouffon qui ne diminuait en rien la sincérité de leur démarche. Ainsi le gros bambin de sixième B, un nommé Poussard, qui arriva emmitouflé jusqu’aux yeux dans sa pèlerine couverte de neige. — Je connais cet individu, déclara-t-il d’une voix enrhumée en montrant l’un des croquis découpé dans le PEP. C’était le premier témoignage direct enregistré depuis le début de la séance. — Tu connais le Hérisson-Blond ? fit Charlie en fronçant les sourcils. — Parfaitement ! Et bravo pour l’artiste qui lui a si bien tiré le portrait ! On peut dire qu’il n’a pas loupé son affaire… Patte-Molle encaissa ce compliment d’un air sceptique : le lycée Alfred-Jarry comptait douze cancres inguérissables et Poussard lui-même était un des plus beaux fleurons de cette couronne.

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— Tu es bien sûr de toi ? s’étonna Charlie. Pour identifier quelqu’un sans risque d’erreur, il ne suffit pas de l’avoir entrevu deux secondes sur le bord d’un trottoir. Les yeux ronds de Poussard flamboyèrent sous son capuchon. — Ton Hérisson-Blond, dit-il avec hargne, je l’entrevois chaque semaine de face, de dos et de profil depuis le début de l’année scolaire… Alors, tu penses ! — Qui est-ce ? — Bille-de-Son, tout simplement ! s’écria Poussard, emporté par une évidence qui échappait aux autres. — Et qui est Bille-de-Son ? rugit Charlie en donnant un grand coup de poing sur le bureau. Poussard regarda les membres du comité avec un peu de commisération, leur mit sous le nez le portrait-robot fignolé par Patte-Molle. — Comment ! leur dit-il d’un ton navré. Vous ne le reconnaissez pas ? Mais c’est M. Vacherin, le prof de math de la division D ! Un bref instant de stupeur, puis une rafale de rires salua cette révélation. Poussard lui-même se tenait les côtes, tout content de cet effet qu’il avait prévu. Quand le silence fut retombé dans le débarras : — Est-ce que je n’ai pas raison ? dit-il. 96

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— Il faut convenir que la ressemblance est étonnante, reconnut Charlie. Et je m’étonne que personne ne s’en soit aperçu ce matin, même pas notre talentueux dessinateur, alors que le PEP était déjà dans toutes les mains. Patte-Molle frottait ses longues pattes en jubilant. — Enfin, nous avons un suspect à coucher sur notre liste ! — Pourquoi pas ? dit l’un des camarades qui attendait son tour dans le fond de la pièce. Rien ne prouve encore que M. Vacherin soit hors de cause. Lily nota le nom et se tourna vers le tribunal. — Qu’allons-nous faire ? Jacques et Charlie haussèrent les épaules en signe d’incertitude. Laurent fit rebondir la plaisanterie : — Déléguons Poussard comme enquêteur à la division D, proposa-t-il très sérieusement. Il attaquera Vacherin en pleine classe et lui demandera son alibi pour les soirées des 26 et 27 novembre, entre dix-huit et vingt heures. Trente mômes seront assis devant lui, en bonne place pour épier sa réaction. S’il est coupable, on le verra se carapater au triple galop vers le grand portail… — Et s’il est innocent ? demanda Patte-Molle. — Eh bien ! Poussard recevra une belle paire de claques qui brisera net sa carrière de détective. 97

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— Vous n’êtes pas sérieux ! protesta Charlie, débordé par les rires de l’assistance. La voix de la raison s’éleva dans le coin le plus sombre du débarras, où Bobby patientait sans mot dire depuis une demi-heure. — M. Vacherin n’a rien de commun avec le Hérisson-Blond, dit-il d’une voix nette qui tranchait le débat. Moi seul, j’ai vu l’escroc face à face, je lui ai parlé, j’ai entendu le son de sa voix. En outre, soyez certains que le prof ne gagnera jamais assez d’argent au lycée Alfred-Jarry pour s’offrir le beau pardessus bleu que le protecteur du pauvre portait sur le dos. Poussard fut congédié avec force compliments : son information dictée par le ressentiment était tout de même « valable », elle ferait la matière d’un écho plaisant dans le prochain PEP. On rit beaucoup avant de se remettre au travail et Bobby profita du tumulte pour s’éclipser discrètement dans le sillage de la pèlerine à capuchon.

” Tout le long de l’avenue de Paris, les vitrines illuminées brasillaient comme des feux de joie dans la nuit neigeuse, annonçant Noël trois semaines à l’avance. Le commissaire Sinet, son chapeau baissé sur les yeux, louvoyait avec peine 98

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à travers la cohue du trottoir de gauche. Il était sensible à la griserie de cette atmosphère et maudissait ce métier de chien qui le faisait courir là où tant d’autres flânaient en rêvant des cadeaux à faire et à recevoir. Bien sûr, le plus borné des inspecteurs du commissariat aurait pu assumer la corvée, mais Sinet entendait garder son idée pour lui seul : il y avait trop longtemps qu’on riait derrière son dos. Il prit la traverse de la rue Pochet, qui le fit retomber sur le boulevard Champaubert. La main droite enfoncée dans son pardessus, il tâtait machinalement l’exemplaire du PEP arrivé le matin même au courrier de dix heures. À son grand regret, l’inspecteur Mike Coogan était rentré définitivement dans la coulisse, mais les gosses du journal avaient abattu leurs cartes, et Sinet se voyait tout désigné pour prendre sa place en profitant de certaines indications qui pesaient bon poids sous une apparence de blague. « À quoi bon fouiner, enquêter, chercher, guetter n’importe qui, et sans résultat, dans ce labyrinthe de banlieues qui forment le futur Paris ? se disait-il en hochant sa longue tête de cheval. Ces idiots se sont placés volontairement au cœur de l’affaire et travailleront comme des fourmis pour la débrouiller. Ils sont fichus de découvrir une bonne piste ! Heureusement, la servitude scolaire les empêchera de la suivre 99

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rapidement, et jusqu’au bout. J’interviendrai alors pour achever le travail, sans tricher, en laissant à chacun son mérite. Peu importe que France­Soir cite ou non le petit commissaire du Puisay ! J’aurai sûrement ma photo dans le PEP avec une interview sur trois colonnes. » Les beaux immeubles du boulevard Champaubert s’espaçaient davantage vers le parc et leurs jardins enneigés rayonnaient sous la clarté rose des lampadaires. Sinet passa devant le 12 en remarquant une animation juvénile derrière les hautes vitres du hall. « Encore une surpatte1, mais sûrement pas celle du chat noir ! » pensa-t-il avec dédain. Les huit donjons de la Résidence du Belloy pointaient déjà de l’autre côté de la place, à travers le rideau mouvant des flocons. M. Breton, engoncé dans une canadienne à col fourré, l’attendait en faisant les cent pas devant son pavillon en rotonde. Au-dessus de lui, le bloc 6 étageait ses terrasses et ses mille fenêtres allumées qui papillotaient dans la nuit noire. C’était l’heure de la rentrée. Toutes les dix secondes, une voiture surgissait de l’allée circulaire, cherchait sa place dans le parking intérieur ou plongeait à pleins phares sur la rampe du garage. — Où est-il ? demanda Sinet d’un air détaché. 1. Expression familière qui signifie surprise­partie.

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— Bouclé dans le sous-sol. Il aurait pu s’échapper par le bloc 5, mais j’ai pris la précaution de baisser le rideau de fer entre les deux garages. Comme tous les soupiraux sont fermés pour la nuit, il ne peut plus filer qu’en remontant l’escalier de service. La porte est là-bas, derrière l’ascenseur de l’aile gauche. Je vais vous montrer l’endroit… Sinet, un peu intimidé, le suivit dans le hall. Des tas de gens se croisaient dans tous les sens en échangeant des salutations distinguées. M. Breton l’entraîna à l’écart, tira une clé de sa poche. — Voilà la porte ! dit-il en montrant un panneau de chêne surmonté d’une ampoule rouge. Si nous ouvrons, il est capable de nous filer entre les jambes et de disparaître dans la cohue. Si vous tenez absolument à l’attraper par la peau du cou, la chasse à courre nous mènera bien jusqu’à minuit et ce ne sera pas lui le plus fatigué… Que faisons-nous ? — Laissez-moi la clé et rentrez chez vous, répondit Sinet d’une voix maussade. Dès que cette affluence aura diminué, j’ouvrirai la porte et j’attendrai. On verra bien ce qui se passera…

” Bobby arriva cinq minutes après, par la porte nord, celle qui donnait sur la place. Il marchait à petits pas, d’un air dégagé, avec autant d’assurance 101

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qu’en foulant le pavé boueux et pointu de la rue Mirandole. Son visage rond était presque invisible sous le capuchon rabattu de son duffle-coat. Avant d’entrer, il se secoua comme un pingouin pour faire tomber la neige fraîche attachée au loden. Puis son regard fouilla la profondeur du hall à travers les vitres. En même temps, il découvrit la porte vernie qui béait sur le noir de la cave et la silhouette du commissaire Sinet posté derrière l’ascenseur. Par bonheur, le policier lui tournait le dos. Bobby se déroba à reculons dans la nuit, fit le tour du bloc et rentra par la porte sud, celle du parking, sur les talons d’un monsieur qui venait de garer sa voiture. Sinet n’étant pas en vue, il se jeta à droite et s’embusqua derrière la volée de l’escalier principal. Bientôt huit heures. Les allées et venues se faisaient plus rares et les ascenseurs restaient de longs instants sans fonctionner. Raide comme une bûche, Sinet attendait dans son coin en tétant à petits coups sa pipe éteinte. Ses yeux fixes ne quittaient pas l’embrasure qui s’ouvrait en biais, à sa gauche, presque à portée de la main. L’accalmie se prolongeait dans le hall. Le chat noir choisit cet instant pour apparaître. Il le fit très lentement, pas sur pas, en étudiant avec attention la rumeur confuse qui descendait des hauteurs. Sinet aperçut d’abord sa tête et ses moustaches frémissantes, puis son corps au poil brillant, puis 102

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sa queue qui fouettait l’air en signe d’inquiétude. Enfin rassuré, le chat s’étira d’arrière en avant, s’assit sur son derrière et fit posément sa toilette en se passant un petit coup de patte autour des oreilles. Il s’ébrouait déjà de contentement, lorsque l’effluve d’une présence toute proche toucha soudain ses antennes. Il se ramassa sur ses jarrets et le poil se hérissa le long de son échine. Sinet n’avait pas bronché. Enfin, le chat noir tourna la tête et ses yeux phosphorescents se posèrent sur l’homme immobile caché dans la pénombre. Ils s’observèrent un instant sans oser respirer. « Cette sale bête va me sauter dessus », se disait le policier en lui préparant un furieux coup de botte. Le chat noir s’avança le premier dans la voie de la conciliation. Sinet, éberlué, entendit tout à coup monter vers lui un profond ronronnement qui quémandait une caresse. Il répondit par un claquement de langue. Le chat fit un pas dans sa direction, puis deux, puis trois, d’une démarche sinueuse et timide. Son dos s’arrondissait peu à peu. Il continua avec la même lenteur et vint se frotter très doucement contre les tibias du policier. Sinet, qui n’avait jamais gagné la sympathie de personne, fut bouleversé par cette confiance instinctive et gratuite. Le chat miaula, revint à la charge sans attendrir l’homme triste qui restait soudé contre le mur. Cette rigidité finit par le lasser. Il se détourna 103

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brusquement, fouailla l’air de sa longue queue et traversa le hall en quelques bonds. De son coin, Bobby le vit passer devant lui comme une flèche et s’engouffrer dans l’escalier. Il attendit encore. Bientôt la silhouette sombre du commissaire émergea dans la zone éclairée du hall, escalada les premières marches avec des précautions infinies. Il leur laissa vingt secondes d’avance et monta à son tour sur la pointe des pieds. Le policier suivant le chat noir et Bobby suivant le policier, les trois compères passèrent lentement d’un étage à l’autre, avec maints à-coups provoqués par le chat, qui flairait le dessous d’une porte, s’arrêtait pour se gratter une oreille, revenait sur ses pas, s’immobilisait soudain en entendant claquer la grille de l’ascenseur. Le commissaire Sinet respectait ces pauses, restait poliment en arrière, de peur d’effaroucher l’animal. Le corps glissant contre le mur, Bobby épousait cette lente progression, avançait la tête pour jeter un coup d’œil vers le haut, puis la retirait aussitôt que le dos du policier apparaissait à courte distance. Au huitième étage, nouvel arrêt. Le chat fit sa toilette comme précédemment, choisit entre les trois couloirs qui s’ouvraient devant lui et s’enfonça en trottinant dans celui de gauche. Sinet n’en parcourut que la moitié et s’aplatit dans une embrasure pour observer la suite des événements. Bobby 104

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attendit un instant sur le palier, prêt à faire demitour si le policier revenait brusquement sur ses pas. Pendant quelques secondes, rien ne se produisit, puis le miaulement du chat résonna comme une plainte dans le fond du couloir. Sinet, intéressé, pencha le buste en avant et regarda dans cette direction. Bobby en profita pour gagner cinq ou six mètres et s’aplatit contre la porte voisine. Le chat noir se roulait avec délices sur le dernier paillasson, miaulait, griffait le battant fermé qui terminait la longue perspective du couloir. L’appartement 121 !

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