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Prologue Un paysage de nuit, désertique, presque lunaire. Il fait très froid. Moins vingt-cinq ou moins trente degrés Celsius. La plaine est blanche et glacée jusqu’à l’horizon. Les rideaux de conifères également. Le ciel, lui, est sombre, presque noir ; ni la Lune ni aucun astre ne sont visibles. On se trouve peut-être en Finlande, ou dans le Grand Nord canadien, ou encore en Sibérie, dans ces régions où le soleil est si rare et la nuit si longue… Aucune vie ne semble exister. Pourtant, quelqu’un apparaît : un homme âgé, de petite taille. Peut-être n’est-il pas si vieux, mais c’est du moins l’impression qu’il donne. Il est couvert de plusieurs épaisseurs de manteaux — à moins qu’il ne s’agisse de vieilles couvertures ? — et semble bien misérable. Il est appuyé à la façade d’une maison basse, presque une hutte, 7
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sans doute faite de terre et de bois, mais la neige et la glace en cachent l’essentiel. Il fixe le ciel devant lui, à l’endroit où vient d’apparaître une soudaine lueur. Comme une comète bleutée qui traverse l’horizon, zébrant le ciel noir. Spontanément, l’homme dresse le bras vers le phénomène. Il marmonne également quelque chose. Purs réflexes, car il est seul. Quand la lueur s’est éteinte, il reste encore quelques instants à fixer le ciel, où la chose a disparu, puis il pousse la porte de sa cahute et la referme soigneusement derrière lui. La même nuit, quelques centaines de kilomètres à l’est, le sergent Mikhovitch monte la garde au sommet de sa tour d’observation : un poste de surveillance bien rudimentaire, construit avec de lourdes poutres de bois. Ils sont trois à le tenir. Dans le pavillon en contrebas, Yvan et Dimitri dorment. À cinq heures, le sergent réveillera Dimitri. Ce sera son tour de garde, et pour lui le moment de prendre un repos mérité. Dans l’immédiat, il n’a rien à faire hormis balayer le paysage vide alentour avec ses jumelles. Ici, il ne se passe jamais rien, tout au plus quelques bêtes sauvages qui traversent la plaine, un troupeau de cervidés apeurés, un loup solitaire. Parfois la nuit est belle, éclatante d’étoiles, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Le ciel est noir. Rien n’apparaît dans l’optique des jumelles, si ce n’est la nuit et la neige, le noir et le blanc… le noir et le blanc, toujours. Au chaud sous leurs duvets, Yvan et Dimitri doivent 8
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ronfler comme des bienheureux. Mikhovitch aimerait tant faire de même… Soudain la lueur surgit. Une comète bleue. Oui, cela ressemble à une comète. Sa tête est terriblement lumineuse, éblouissante. Sa queue n’est sans doute que la trace laissée par l’objet derrière lui. Il traverse le ciel en quelques secondes, semble perdre de la vitesse. Se peut-il qu’il tombe ? Oui, c’est bien cela, il percute le sol. Une énorme gerbe de neige et de glace jaillit, puis un gros nuage bleuté se forme au-dessus de l’impact qui prend la forme d’un corail ou d’un champignon dentelé. De l’endroit où il se trouve, le sergent Mikhovitch n’entend rien. Ou presque. Peut-être une sorte de grondement, de rumeur sourde… Il descend rapidement l’échelle de la tour d’observation et se précipite dans l’abri commun, tellement perturbé par ce qu’il vient de voir qu’il en oublie de fermer la porte. Ses collègues, réveillés en sursaut par le vacarme qu’il fait, se mettent à crier, mais il a déjà pris place devant l’émetteur radio. Vite, il ajuste les écouteurs, règle la fréquence, empoigne le micro… Plus au sud, à quelque quatre cents kilomètres de là, dans une immense salle mal chauffée, une dizaine de standardistes assises face à de grands tableaux répondent aux appels. Généralement, ceux-ci sont brefs, et les jeunes femmes se contentent de consigner l’heure et l’origine du message dans un registre. Pour supporter le froid, elles ont conservé leur veste, certaines même leur manteau. 9
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Elles gardent en permanence les écouteurs sur les oreilles et ne se parlent pas entre elles. Ici, la discipline est stricte : c’est une base militaire. Soudain, l’une d’entre elles — une jolie rousse au visage de poupée — interpelle l’un des gradés qui officie à l’écart avec des collègues. Il s’approche, elle lui tend le récepteur. L’homme interroge celui qui appelle. Du bout des lèvres, avec une expression de dédain. Il n’a guère de commisération pour le sergent Mikhovitch et ses semblables. Il est lieutenant-colonel, lui, c’est tout de même autre chose. Son visage marque cependant un étonnement grandissant au fur et à mesure que le sergent lui parle. Il le fait répéter, puis demande à ce que l’appel soit transféré sur un autre poste, dans son bureau, et se dirige vers celui-ci d’un pas rapide. Il semble étonné, incrédule, presque choqué… Le voici un moment plus tard avec plusieurs de ses collègues devant une gigantesque carte sur laquelle figure l’Union soviétique. De l’extrémité de sa baguette, il désigne un point tout au nord, près de l’Arctique. Il explique quelque chose. En russe, évidemment. Tous fixent dubitatifs le point indiqué… Plus tard encore, une procession de lourds camionschenilles bâchés s’avance sur une piste neigeuse. Leurs flancs sont ornés d’une étoile : c’est l’Armée rouge. Il fait toujours nuit, mais le ciel change de couleur. Du noir, il 10
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est passé au violet sombre. Il neige et les bords de la piste ne sont plus visibles, pourtant les camions progressent quand même. Ils en ont l’habitude. Les hommes sont trois par cabine. Quatre véhicules, trois hommes par véhicule, c’est douze militaires en tout ; peut-être peu pour ce qu’ils vont trouver… Mais que vont-ils trouver ? Le copilote du premier camion, assis à côté du conducteur, lit une carte avec attention. Le sergent Mikhovitch du relais 101 a transmis des indications relativement précises concernant la chute et l’explosion de quelque chose tombant de l’espace. Peut-être un avion, une météorite, ou bien… La route est longue et monotone. Ils roulent depuis déjà presque deux heures. Dans un pays normal, ils traverseraient des villages, des bourgs, des agglomérations ; ils verraient des maisons, des champs, des exploitations agricoles ; ils rencontreraient des troupeaux, des hommes au travail, des enfants se rendant à l’école. Ici, rien. Pas même une clôture, une intersection, une borne ou un panneau. Seulement la neige et des rideaux d’arbres qui se détachent sur ce ciel violet. Le temps passe toujours aussi lentement. Voilà plus de quatre heures maintenant qu’ils sont partis. Les chauffeurs se sont relayés. À côté d’eux, leurs coéquipiers fument ou somnolent. Les radios ne captent pas de chaînes musicales. La seule musique, c’est le sifflement du vent et le grondement des moteurs… 11
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Ils arrivent enfin sur le site indiqué. Les montres marquent huit heures. Il fait toujours nuit. Le ciel est peut-être légèrement plus pâle. Le copilote du premier camion pousse soudain une exclamation. Devant eux, un objet noir, comme une virgule métallique, émerge de la neige. Les camions stoppent et les hommes descendent. Les phares sont restés allumés. Dans leur lumière, d’autres débris apparaissent. Ils se sont avancés et ont branché des projecteurs. Autour d’eux, les débris sont innombrables. Les débris de quoi ? Tous l’ignorent. Quelque chose d’assez grand et qui, bien sûr, volait. Comme un avion de forme bizarre. Les morceaux métalliques tordus émergeant de la neige ont de drôles de formes. Ils ne correspondent à rien de ce que ces militaires connaissent. Les hommes sont allés fouiller sous les bâches. Ils en ramènent des pelles et des outils, et se mettent à creuser pour déblayer ces débris. Ils les chargent ensuite à l’arrière des véhicules. Un peu à l’écart, deux gradés les regardent faire. Un homme s’approche soudain d’eux. Il vient de récupérer parmi les décombres un drôle d’objet. Comme un gros suppositoire de métal : il est hérissé de boutons et, sur son extrémité, se trouve une sorte d’anneau entourant une bille de verre. Il tend l’objet à l’officier, qui le prend, surpris par son poids. Il le fait rouler dans ses mains et observe l’œil de verre. D’un doigt engourdi par le froid et que le gant de 12
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cuir épais rend malhabile, il tente de manipuler ce qui ressemble à des commandes ou des interrupteurs. D’abord, rien ne se passe, puis une grande lueur jaillit de l’objet. De son extrémité semblable à un œil, une image gigantesque se projette sur le sol et sur la bâche d’un camion. Tous les hommes ont cessé leur travail. L’image projetée est celle de la Terre. Puis, par un effet de zoom avant, elle définit les contours de l’Afrique, et dessine les frontières du Kenya. Enfin apparaît le pourtour du lac Victoria. Il semble criblé de petits signes. Des repères ? Le plus gros d’entre eux, sur la rive sud, a la forme d’une araignée…
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Kenya, région de Magadi, le 13 juillet 1947 Protégé des vents de sable et des regards importuns par une butée du terrain, Vladimir Irmanius observait la vallée à l’aide de jumelles. Au fond de celle-ci, à environ huit cents mètres, une procession de véhicules militaires cheminait lentement suivant le lit desséché d’une rivière. Douze voitures en tout, dont trois autochenilles et deux blindés Daimler armés de canons de 105. Le drapeau de l’Union Jack flottait en haut de l’antenne radio de la voiture de tête. Celle-ci, une « Big Jeep » empruntée aux Américains, pila soudainement. Un militaire en jaillit et agita les bras pour faire signe au reste de la troupe de s’arrêter. D’où il se trouvait, Irmanius n’entendait guère ce qu’il se disait, mais, à en 15
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juger par les mines et les gestes de ces individus, il était facile d’en deviner le sens. Il est vrai qu’il était environ seize heures et que la température devait approcher les cinquante degrés. Conducteurs et passagers, gradés et hommes de troupe, tous s’épongeaient le visage et agitaient des gourdes : « Une pause ! Un répit, par pitié ! » ; « On va mourir, dans ce pays ! » ; « Il n’y a donc d’ombre nulle part ? » Celui qui avait ordonné l’arrêt de la colonne s’entretenait avec d’autres gradés : — On est encore loin du camp ? — Environ deux cent quarante kilomètres… — Vous savez à quelle heure la nuit tombe ? — Ici ? Tard ! Très tard ! — Cela veut dire qu’on a encore tout notre temps ? — Oh oui ! Rouler à la fraîche serait plus supportable que d’affronter ce foutu cagnard ! — D’accord. Pause d’une demi-heure… Irmanius savourait leurs expressions harassées. Les Britanniques ne changeraient donc jamais, s’amusa-t-il : toujours aussi raides et compassés ! En attendant, cette pause était pour lui providentielle. Elle lui permettait de consigner tranquillement les types de véhicules, leur gros équipement, et de tenter de voir combien cette colonne comprenait de militaires et de civils. D’un des camions bâchés fermant le convoi, deux 16
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hommes portant vareuse et casque colonial rejoignirent les gradés près de la jeep de tête. Embusqué derrière sa dune, Irmanius les observait avec grande attention. Il avait étudié plusieurs liasses de clichés représentant un certain nombre de personnalités scientifiques, et le petit gros avec sa bille toute ronde et ses larges lunettes, qui soulevait son casque pour s’éponger le front, ne lui était pas inconnu : il nota son signalement pour le communiquer à qui de droit. Dans l’immédiat, l’homme transpirait rudement… Ils ne sont pas habitués à ces températures, les petits rosbifs ! s’amusa Irmanius. Lui ne souffrait guère de la chaleur. Ou très raisonnablement. Il ne souffrait guère du froid non plus. Ou, là encore, de façon supportable. En fait, il ne souffrait pas de grand-chose. C’était un homme résistant, solide et qui savait prendre sur luimême, un peu à la façon des guerriers d’antan. D’ailleurs, à sa manière, Vladimir Irmanius pouvait être considéré comme un guerrier. Un guerrier de l’ombre, voilà tout. Il travaillait pour les Soviétiques. Du reste, il était soviétique. Cela semblait donc assez logique. Au terme d’études médiocres, il avait été repéré par les recruteurs des unités de renseignement, non pas en raison de ses résultats scolaires, mais en considération de sa capacité à se tirer de situations délicates, comme le chapardage dans les magasins d’État, et de sa résistance aux passages à tabac qui s’ensuivaient. De tout temps, Irmanius s’était senti l’âme d’un aventurier. Un peu comme ces types, cow-boys, 17
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gangsters, héros de toutes sortes qu’on apercevait parfois dans ces films interdits tournés en Amérique. Le travail de bureau, ce n’était pas pour lui. Ni celui dans les champs ou à l’usine. Aussi, quand les premières missions lui avaient été proposées, il n’avait pas hésité un instant. Oh, bien sûr, au début elles avaient été bien modestes… Des traques, des filatures, des surveillances à quelques pas de chez lui et ce, en compagnie de collègues qui ne le lâchaient pas d’un œil… Et puis, petit à petit, il avait gagné de l’autonomie et pris du galon. On l’avait expédié dans quelques lointaines régions, puis hors de l’Union soviétique… Aujourd’hui, à trente-deux ans, Vladimir Irmanius était considéré comme un fleuron du renseignement russe. Élancé, svelte, les pommettes hautes et le front dégagé, il frappait tout autant par son regard bleu acier que par ses cheveux, entièrement blancs (il n’y avait là pourtant aucune coquetterie capillaire !), qu’il portait plutôt longs, rejetés sur la nuque. Toujours bronzé et habillé non sans élégance, Vladimir plaisait aux femmes. Il le savait, et il savait en user. Il savait également que certaines choses en lui, parfois, faisaient peur : l’éclat métallique de son regard, la rapidité des coups qu’il était susceptible de porter ou la vitesse avec laquelle son revolver surgissait dans sa main… Cette mission au Kenya, en compagnie de son vieux camarade Yvan Polianov, lui plaisait. Ils étaient loin de chez eux, débarrassés des surveillances fastidieuses, du 18
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fatras de paperasses et de comptes à rendre, et plongés au cœur d’un mystère qui les dépassait très largement, eux comme leurs supérieurs des officines et des ministères. « Là-bas, leur avait-on dit, il se passe de drôles de choses. Les Anglais, les Américains et les Français y ont diligenté pas mal de leurs hommes. Nous aussi, on veut savoir. » C’était une affaire curieuse, abracadabrante : il y était question, entre autres, d’animaux préhistoriques et d’ovnis, mais tous semblaient la prendre extrêmement au sérieux. Il pouvait se cacher là-dessous quelque chose de grave, concernant des recherches avancées, des armements de pointe encore à l’essai, impliquant les Américains, les Britanniques ou, qui sait, des survivants du iiie Reich… L’un de leurs agents sur place, un Français nommé Merlin, avait du reste trouvé la mort quelques semaines plus tôt… Mais tout cela ne lui faisait guère peur ! Et se trouver ici avec son bon camarade Yvan, dans un lieu où les cigarettes anglaises et le whisky étaient en vente libre, lui était bien agréable. Il allait donc mener sa mission au mieux et profiter de cette parenthèse en « monde libre » que lui offraient ses supérieurs. Un jour, du reste, un type comme lui trouverait sans doute d’autres employeurs, dans une autre partie du monde, qui lui proposeraient un job plus libre, plus gratifiant et mieux rémunéré. Bien sûr, il dirait oui, parce que toutes les histoires d’Internationales, de Soviets et de Lénine, il n’en avait au final pas grand-chose à faire ! 19
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Dans l’immédiat, couché derrière sa butée de terre, les yeux vissés sur ses jumelles, il continuait de scruter, d’analyser, d’enregistrer tout ce qui se présentait à lui. Le gros Anglais au visage rond qui avait rejoint les officiers commandant la troupe bavardait avec eux : — Ça fait du bien de s’arrêter un peu ! — À qui le dites-vous ! — Au fait, je peux vous poser une question ? — Bien sûr. — Votre mission, à vous autres militaires, en quoi consiste-t-elle exactement ? Le colonel Higgins, qui dirigeait la section, lui répondit d’un grand sourire : — Mais cher professeur, tout simplement à vous protéger, vous et vos collègues, et à vous laisser travailler et étudier à loisir… — Nous protéger de quoi ? — Mais de tout ! Même des petites bêtes, si elles voulaient vous manger ! Le professeur, qui s’était copieusement épongé le front, remit son casque en place sur son crâne rond. La remarque de l’officier le fit sourire : — Ce qui n’a rien d’impossible, colonel ! Vous savez, les petites bêtes mangent souvent les grosses ! Les fourmis rouges nettoient une carcasse en quelques heures. Et il n’y a pas que les fourmis ! Loin de là ! Il y a toutes ces espèces d’insectes, de termites, de vers, de… 20
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Sous son hâle, l’officier avait pâli. — Well ! Et si nous changions de sujet ? Ce ne sont pas là des adversaires très dignes ! Il consulta son bracelet-montre. — Hum ! Encore quelques minutes et nous devrons repartir ! De son poste d’observation, Irmanius poursuivait sa surveillance. Soudain, un bruit étrange retentit près de lui. Une sorte de claquement, semblable à celui d’une voile de navire ou d’un drap séchant au vent. Comme il redressait la tête, une ombre gigantesque s’étendit sur lui. Il eut à peine le temps de se retourner et de se rejeter en arrière : un animal de cauchemar venait de surgir des airs et de le frôler, son immense gueule ouverte dardée de longs crocs le ratant de quelques centimètres à peine ! Irmanius avait déjà son revolver en main, mais son instinct l’incita à ne pas tirer. Il observa l’animal effectuer comme un cercle puis se poser devant lui, rabattant et repliant ses gigantesques ailes contre ses flancs. Hormis la présence de ces ailes et sa capacité à voler, cette chose n’avait rien d’un oiseau. Son corps et ses ailes étaient couverts d’une sorte de membrane, tel un cuir granuleux ; pas l’ombre d’un duvet ou d’une plume ! Ses pattes arrière évoquaient celles de quelque gigantesque batracien et son immense gueule, longue de près d’un mètre, n’évoquait rien… hormis les monstres des légendes et les tristes héros de nos pires cauchemars ! 21
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Ainsi posé au sol devant Irmanius, pattes repliées et ailes rabattues, l’animal mesurait encore près de deux fois la taille d’un homme. Pourtant, il ne semblait pas particulièrement agressif, se contentant de fixer le Russe de ses petits yeux ronds dépourvus de paupières et enchâssés tout en haut d’un crâne en pain de sucre. Lentement, l’homme abaissa le canon de son arme. Ne pas tirer… Il s’accroupit lentement et attrapa une pierre, qu’il jeta d’un mouvement brusque sur la gueule de l’animal. Une seconde pierre le toucha. Poussant un cri guttural, celui-ci redéploya ses ailes et prit son envol. Irmanius dévala la petite pente derrière son promontoire en hurlant : — Yvan ! Yvan ! Son collègue Polianov, resté aux commandes de leur avion, un petit Westland Lysander de fabrication britannique, tourna la tête, surpris. Irmanius surgit, sprintant de toutes ses forces. — Le moteur ! Mets le moteur en marche ! Il se hissa à bord, plongeant littéralement à l’arrière du cockpit. — Qu’est-ce qui se passe ? s’étonna Yvan — Décolle ! Vite ! L’avion roulait déjà sur le sol caillouteux et irrégulier. Après avoir pris le maximum de vitesse possible, il s’arracha à cette piste rudimentaire. L’animal surgit brusquement, plus haut devant l’avion. 22
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— Hé ! s’exclama Yvan, qu’est-ce que c’est que ce machin ? — Je n’en sais fichtre rien, mais suis-le ! Surtout ne le lâche pas ! Yvan mit les gaz à fond et lança le petit appareil dans le sillage du monstre. En bas, dans la vallée, le colonel Higgins avait dressé l’oreille au bruit fait par l’avion, mais, d’où il se trouvait, il ne pouvait rien voir, ni le Westland des Russes ni l’étrange chose qu’il poursuivait. Il laissa passer encore quelques instants, puis donna l’ordre de départ. Lentement, la colonne reprit sa route…
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