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PREMIÈRE PARTIE

LES OMBRES

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Chapitre 1

Son existence dissimulée depuis des siècles par les épaisses parois d’une montagne, le Cercle des Veilleurs se réunissait sous la grande coupole de la salle des Mystères. Une haute flamme ondulait en son centre, projetant sa lumière mouvante sur les visages des neuf Veilleurs et de leurs trois apprentis. Le doyen de l’assemblée se redressa sur son fauteuil. Il arrangea les plis de sa robe sur son ventre proéminent avant de prendre la parole : — Depuis deux jours que June a réactivé la Source sur l’île du Nord, aucune Oldariss n’a été observée aux alentours. Le Veilleur de Lumière hocha la tête, soucieux. Il échangea un long regard avec le doyen, qui siégeait en face de lui, et dit : — Le cœur de la Source s’est réveillé. Les Oldariss ont entendu son rythme, elles ont senti sa puissance. Si nous ne les voyons plus, c’est probablement parce qu’elles se regroupent quelque part. Elles ont vu June à l’œuvre, et elles sont terrifiées. Elles la traqueront sans relâche. June ne pourra plus passer inaperçue, à présent. — Nous devons les prendre de vitesse ! s’exclama le jeune Veilleur d’Alchimie. Il faut que June quitte l’île, maintenant !

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« Il faut… » Le Veilleur de Lumière sourit, imaginant la réaction de l’adolescente si qui que ce soit lui demandait de partir sans délai. Il haussa les épaules d’un air fataliste. — Dites-le-lui vous-même ! Nous avions imaginé beaucoup de choses qui auraient pu mettre sa quête en péril, ajouta-t-il d’une voix sourde, mais pas qu’elle tombe amoureuse… — Il n’y a jamais une seule route, observa Dame Élise, Veilleur du Minuscule, ses longs cheveux gris dévalant ses épaules jusqu’aux accoudoirs en velours bleu de son fauteuil. — Pensez-vous qu’elle soit… sous l’emprise du chaos ? demanda doucement Nolian, le Veilleur de Mort. L’amour, précisa-t-il en lissant sa courte barbe brune, relève du domaine de compétence des Oldariss… Le Veilleur de Lumière passa une main sur sa nuque. Celleci le lançait douloureusement depuis quelques mois. Il prit une longue inspiration avant de répondre : — Je ne pense pas que June se trouve sous l’emprise de quoi que ce soit. Excepté de sa nature humaine. Malgré son affinité avec les Sylphes, June a comme tout être humain sa part de chaos, et par là même, une forte inclination à tomber amoureuse… Le doyen du Cercle se racla la gorge et demanda d’une voix légèrement chevrotante : — Qu’en est-il du Gardien Johannes ? — Il n’attend que notre signal pour se mettre en route, dit le Veilleur de Lumière. Le doyen hocha la tête. — Qu’il se tienne prêt. — Viens ! me lance Jonsi. On va faire les phoques ! Il m’entraîne vers un bassin rempli d’eau peu profonde dont le fond tapissé de carrelage bleu remonte en pente 12

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Le Choix douce jusqu’au bord. Des volutes de vapeur s’en échappent et se perdent dans l’air frais de l’après-midi. Derrière moi, des cris d’enfants jaillissent d’une gigantesque piscine coupée en deux par un pont qui leur sert de plongeoir et, un peu plus loin, j’aperçois des trous d’eau fumants débordants de bulles. Cette piscine est immense ! Rien à voir avec les bains de l’établissement dans lequel j’ai grandi. Je demande : — Les phoques ? Qu’est-ce que c’est ? Jonsi a un sourire joueur en s’allongeant dans l’eau chaude. Il plaque les bras le long de son corps pour mimer une grosse bête ventrue et, fronçant le nez de façon comique, il se tortille sur le fond carrelé. Des gouttes d’eau giclent tout autour de lui et m’éclaboussent. — Honk ! Honk ! fait-il en battant des mains. J’éclate de rire. — C’est un phoque, ça ? — Oui ! Il m’attire contre lui. Je passe une main dans ses cheveux bruns, un sourire indélébile sur les lèvres. Dans ma tête, une seule évidence : je suis à ma place. Je m’abandonne à la douceur de ce corps chaud contre le mien, ce corps où pulse une énergie si prodigieuse qu’elle fait vibrer le Souffle dans mon ventre. Je me serre un peu plus contre lui. Je murmure : — Dis-moi que tu ne me laisseras jamais. Jonsi se tait, je sens son hésitation qui se glisse entre nous, détachant imperceptiblement sa peau de la mienne. J’appuie ma joue sur son épaule, comme si elle pouvait se fondre entièrement en lui. Finalement, il lâche : — Je ne te laisserai jamais.

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La tristesse qui imprègne ses mots me bouleverse. Je le regarde. Ses yeux me fuient. Depuis que la Source s’est rallumée et que nous avons quitté la montagne sacrée, Jonsi évite de croiser mon regard. Je ne sais pas ce qu’il craint d’y lire. — Tu ne me regardes plus dans les yeux, de quoi as-tu peur ? — Si je le savais, j’aurais moins peur. — Comment ça ? — Quand on identifie sa peur, elle s’affaiblit. Je fronce les sourcils. — Non. Il penche la tête sur le côté, étonné de ma réponse lapidaire. Sans prévenir, les mots s’échappent de ma bouche : — Moi, j’ai peur de te perdre. Tu vois, quand j’étais petite, plus petite, je voulais faire partie d’une bande. Pas forcément être la fille populaire autour de qui tourne le monde, mais faire partie de quelque chose, d’un groupe de gens avec qui je me sentirais bien et qui m’accepteraient parmi eux. J’ai été dans plusieurs bandes. Chaque fois, je m’intégrais, les gens m’appréciaient et je me sentais bien. Mais au bout de quelques jours ou quelques semaines, sans que pour moi rien n’ait changé, les autres membres du groupe me faisaient subtilement comprendre que je devais partir. La première fois, j’ai lutté, j’ai fait semblant de rien, comme si je n’avais pas vu qu’ils me chassaient. Et puis je suis partie. Chaque fois, je suis partie, sans comprendre ce qui se passait, ce qu’ils voyaient soudain en moi, cette chose qu’ils n’avaient pas remarquée auparavant mais qui me rendait insupportable à leurs yeux. Je partais, et je me retrouvais seule. J’ai cessé de vouloir faire partie de groupes. Je suis restée dans mon coin et, de temps en temps, un autre soli14

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Le Choix taire me ­rejoignait. Puis repartait. Elle est là, ma peur : qu’un jour tu entrevoies toi aussi cette chose qu’ils ont perçue en moi, cette chose dont aujourd’hui encore je ne connais pas la nature, et qu’elle te soit à ce point insupportable que tu cesses de m’aimer. Alors tu vois, je sais de quoi j’ai peur, je sais pourquoi, et ça ne m’empêche pas de continuer à avoir peur. Allongé sur le dos, Jonsi sourit. — Cette chose dont tu parles, tu ne sais toujours pas ce que c’est ? demande-t-il. Même aujourd’hui ? Je le regarde sans comprendre. Il secoue doucement la tête, les yeux rivés aux petits nuages blancs qui s’effilochent au-dessus de nous. — Mais June, c’est juste que tu n’as jamais renoncé à ce qui fait ta différence. Le Souffle qui danse derrière ton regard te pousse à être libre. Par tes actes, tu affirmes ce que tu es, tu laisses entrevoir cette force incroyable que tu portes. Tu ne t’es pas fondue dans un moule pour devenir ce que les autres attendaient de toi. C’est cela qui leur était insupportable. Et c’est pour cela que je t’aime. — Alors regarde-moi. — Je te regarde. Tu ne t’en aperçois pas, mais je te regarde. — Pas dans les yeux, jamais. Jonsi tourne la tête vers moi. Ses yeux verts s’accrochent aux miens un instant. — June, je n’avais jamais laissé entrer quelqu’un dans ma vie de cette manière avant toi, tu ne dois pas avoir peur. Je te donne tout. Il m’embrasse. Ses mains glissent dans mon dos. Elles remontent doucement vers mes côtes et me chatouillent. Nos rires fusent. Je me débats pour me dégager. Jonsi me 15

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serre un peu plus fort. Je le chatouille à mon tour, mais il tient bon. Entre deux hoquets, je lance : — Arrête ! Il continue. Traversée par des spasmes de rire irrésistibles, j’invoque le Souffle. Trois flux d’air – Gèlenez, Frissonnante et Sifflotin – glissent le long de mes bras et se propulsent vers la poitrine de Jonsi pour le repousser sur le côté. Il tombe et s’exclame : — C’est pas du jeu ! Et puis, ces trucs sont glacés ! La nuque appuyée sur le rebord du bassin, je reprends ma respiration. D’une impulsion de la main, je chasse les flux qui enserrent Jonsi. Il s’allonge sur le dos, à demi immergé. La spirale verte, apparue sur mon ventre le jour où j’ai réussi à me servir du Souffle pour la première fois, brille doucement sous une fine pellicule d’eau. Jonsi est le seul à l’avoir vue luire – les occupants de la piscine doivent croire à un tatouage – et je ne l’ai jamais montrée ni à Johannes, ni à Locki. Je m’empresse de dissimuler sa lumière en me glissant contre Jonsi. Ma tête se pose sur son torse et son bras se referme autour de mes épaules. Le soleil du Nord caresse mon dos. Je me sens bien. Tellement bien. Nous restons là longtemps, étendus dans le bassin. Jonsi m’explique que l’eau chaude jaillit des profondeurs de la terre à cette température et remonte jusqu’ici par un enchevêtrement compliqué de tuyaux. Je le fais taire d’un baiser. Sa joue s’appuie dans la paume de ma main. Plus de mots, je ne veux plus de mots. Seulement la douceur de ses lèvres sur mon front. Une bonne heure plus tard, nous quittons la piscine. Tandis que nous nous dirigeons vers l’écurie où nous avons laissé nos chevaux en arrivant, j’invoque des flux de Chaudebrise, qui accourent comme des chiens fous et 16

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Le Choix sèchent nos cheveux humides. Jonsi les sent s’activer sans pouvoir les discerner. Il sourit, alors que ses mèches brunes virevoltent au-dessus de sa tête. Les chevaux hennissent doucement à notre approche. Je suis contente de les retrouver. Après plusieurs heures dans l’eau, je n’aurais pas eu le courage de faire la longue marche qui mène à la maison de Jonsi, perchée sur une colline au fond du fjord. Nous les enfourchons et quittons les bâtiments colorés de la ville. En chemin, Jonsi me montre une hauteur à une centaine de mètres vers l’intérieur des terres. Ce n’est pas à proprement parler une colline, plutôt un monticule rocheux recouvert d’herbes et d’arbustes. Un sentier serpente sur son flanc. — Lorsque tu montes tout en haut du rocher sans t’arrêter ni te retourner, dit Jonsi, tu peux regarder vers l’ouest et faire trois vœux. Je l’observe, amusée. — Tu as déjà essayé ? Ça fonctionne ? Jonsi sourit. — La première fois que je suis venu ici, j’ai posé exactement la même question à l’homme qui habite cette petite maison, en bas. Il désigne une ferme près du rivage. Son toit est tellement recouvert d’herbes qu’elle est presque invisible dans le paysage. — Et qu’est-ce qu’il t’a répondu ? — Il m’a dit qu’il y montait régulièrement. La dernière fois, il avait fait le vœu d’avoir un vélo neuf. — Et alors ? — Le lendemain, il est allé en acheter un. 17

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J’éclate de rire. — C’est de la triche ! — Pas vraiment, me répond Jonsi en secouant la tête. Il a demandé un vélo, il a eu son vélo. Je souris. La silhouette du rocher se détache sur le ciel bleu. Prise d’une soudaine impulsion, je quitte la route et lance ma jument au trot d’une pression des mollets. Sans me retourner, je crie : — Je reviens ! Arrivée au pied du rocher, je saute sur le sol. La jument grise s’approprie aussitôt un carré d’herbe et commence à brouter. J’avise le sentier qui grimpe vers le sommet. Monter. Ne pas me retourner. Il ne me faut pas plus de cinq minutes pour atteindre le haut du promontoire. Le vent joue avec mes courtes mèches blondes. Je contemple les champs vert vif qui s’étalent joyeusement en contrebas sur la terre rousse et les méandres d’eau qui la parcourent, petites langues de fjords grignotant la terre. Plus loin sur la péninsule, la ville déploie ses toits multicolores baignés de soleil. J’envoie une pensée amicale à Locki. Mon frère doit être quelque part au milieu de ces rues, ou à l’étage du restaurant de Gudmundur, dans lequel nous avons élu domicile en arrivant sur l’île. Mon regard se porte vers le sud. J’aperçois notre bateau qui attend patiemment près du rivage, flottant quelques mètres au-dessus de l’eau, dans la bulle de flux d’air qui le rend invisible aux yeux des passants. Au-delà, je ne vois plus que la mer, à perte de vue, et de l’autre côté de la mer, loin au sud, dérobée à mon regard par 18

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Le Choix la courbure du monde, il y a La Ville. Ma ville. Ses remparts et son bordel. Ma tante Nanou, les filles, mes souvenirs. Un corbeau se pose à quelques mètres de moi, aussi fier que grotesque. Je regarde à nouveau vers l’ouest, le bout de la péninsule. Les lieux et les visages dansent dans mon esprit, et de cette danse mélancolique émergent trois vœux que j’articule en silence. Trois vœux comme trois perles d’eau lancées au ciel :

Je me sens bien de les avoir pensés aussi distinctement. J’inspire une grande gorgée d’air avant de redescendre. Jonsi m’attend en bas, debout à côté des chevaux en train de paître. Il m’observe avec un air mystérieux tandis que je dévale les derniers mètres et, sans dire un mot, me tend les rênes de ma jument. Nous reprenons la route. Une heure plus tard, nous atteignons la maison. Nos chevaux rejoignent leurs compagnons dans le champ parsemé de fleurs blanches qui ressemblent à du coton. Jonsi entre et s’installe immédiatement à sa table pour dessiner. Je reste seule dehors. Enfin, pas tout à fait seule… Une boule de poils verte à peine plus grosse que ma main bondit vers moi en criant : — Biiiiiii ! Je ris et caresse l’étrange bestiole au petit museau de hérisson dont la présence rassurante m’est devenue familière. 19

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Je la laisse s’installer sur mon épaule, sa queue touffue enroulée autour de mon cou comme une écharpe. Mon regard balaye le paysage qui m’entoure. Un sourire tranquille s’allonge sur mes lèvres. J’ai posé pied sur cette île pour la première fois il y a trois semaines, et ces trois semaines résonnent comme dix années. Un flux d’air passe à côté de moi, fuyant et libre comme un poisson de rivière. C’est celui que j’avais nommé Riredefée lorsqu’il m’était apparu sur l’escalier de nuage du Port de la Lune. Je l’appelle. Je sens la douce lumière irradier de la spirale sur mon ventre, et cette sensation est tellement agréable que je convoque d’autres flux, et puis d’autres encore. Ils accourent, se pressent contre moi, sifflent à mes oreilles. Sans but précis, j’en saisis trois et je commence à les nouer les uns avec les autres. Je choisis les flux les plus doux, aux couleurs les plus vives, aux sons les plus joyeux. Les Riredefée s’entortillent autour des Mielderose. Des Chaudebrise les rejoignent dans la trame. Les flux d’air tissés ensemble forment peu à peu une membrane transparente qui ondule sous mes doigts. La chaleur du Souffle se répand en moi, elle circule dans mon corps, elle jaillit par mes mains. La membrane grandit, et grandit encore. Bientôt, elle passe par-dessus le toit de la maison de Jonsi et finit par l’englober tout entière. Alors que la bulle de flux s’arrime aux brins d’herbe et à la terre, je m’arrête, ne laissant qu’une petite ouverture au niveau de la porte. Je souris. La membrane scintille dans l’air du soir. Je ne sais pas à quoi elle peut servir, mais mon amour pour Jonsi imprègne chacun de ses nœuds. 20

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Le Choix J’ai faim. J’entre dans la maison. Le dos de Jonsi monte et descend calmement au rythme de sa respiration, tandis que sa main trace des courbes sensuelles sur une feuille blanche. J’ouvre un placard au-dessus de l’évier et en sors un morceau de pain que je recouvre aussitôt de fromage. Je le mange lentement en regardant Jonsi travailler. C’est étrange. Il est à côté de moi, et pourtant il me manque. Sensation bizarre qu’il n’est jamais vraiment là. Ou pas suffisamment. Sauf dans de rares moments, des fulgurances où je le sens tout entier présent. Chaque fois, il secoue la tête, exactement de la même manière que le jour où nous nous sommes aperçus pour la première fois dans La Ville – ce jour où je me suis décalée pour accrocher le rayon de son regard. Et chaque fois, Jonsi semble redécouvrir mon existence avec une surprise proche de l’émerveillement. Mais le reste du temps, si son corps est là, son esprit est loin, dans cet endroit de son être qui m’est à jamais fermé. Et c’est peut-être pour cette raison, cet abîme dans ses yeux, que je l’aime si fort. Et c’est peut-être pour cette raison, cet abîme entre nous, que je commence à me sentir de trop ici. Je soupire. La fatigue s’enroule en moi et recouvre mes yeux de son voile flou. Je pose à côté de l’évier mon pain et mon fromage à demi mâchonnés. Le matelas posé par terre dans un coin de la maison m’invite à le rejoindre. Mes vêtements atterrissent sur le sol. Bii saute de mon épaule et se pelotonne dans mon pull. Je m’étends sur le côté, rabattant la couette sur moi pour me réchauffer. Jonsi lève la tête. Il me sourit, pose son stylo et, jetant un à un ses vêtements qui rejoignent les miens sur le plancher, il gagne à son tour le lit et se glisse derrière moi.

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L’urgence à sentir ses mains courir sur ma peau repousse le sommeil. Mes reins se cambrent et s’appuient contre son ventre. L’haleine chaude de Jonsi caresse ma nuque, ses dents me mordillent doucement les épaules. Je tourne la tête, nos bouches se cherchent et se goûtent. Et nos corps tout entiers suivent le même chemin.

Les sourcils légèrement froncés, Nathanaël relut pour la quinzième fois la première phrase du livre ouvert devant lui. Comprenant qu’il n’arriverait pas à se concentrer, il secoua la tête avec un soupir et son regard se perdit sur les interminables rayonnages de la salle des archives. Maryon, l’apprentie du Veilleur de Cycles, qui étudiait de l’autre côté de la table, leva les yeux de sa lecture. La lumière tamisée de la lampe jouait joliment sur sa peau mate. — Qu’est-ce qu’il y a ? — Rien. Du bout des ongles, Nathanaël martyrisait sans s’en apercevoir le cuir rouge qui recouvrait la table. — Ça a l’air, oui, observa Maryon en haussant ses fins sourcils. Nathanaël ouvrit la bouche pour parler, mais il la referma sans un mot. D’habitude, c’était lui qui posait des questions, et Maryon qui se confiait. Il aimait écouter, et il le faisait bien, semblait-il. Depuis plusieurs années, il était l’oreille attentive dans laquelle la jeune fille déversait ses doutes et ses tourments. Cette inversion des rôles le troublait. — Laisse-moi deviner : ça a un rapport avec June ? — Quoi ? — Ta mauvaise humeur depuis une semaine.

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Le Choix Nathanaël laissa échapper un grognement sourd. Lui d’habitude si calme, si détaché de tout… Il ne parvenait plus à trouver la tranquillité d’esprit nécessaire à l’étude. Ses pensées désordonnées ruaient comme un cheval fou. — Je ne comprends pas, lâcha-t-il finalement d’un air buté. Une mimique interrogative déforma le délicat triangle du visage de Maryon. Attentive, elle glissa une mèche brune derrière son oreille. Nathanaël laissa échapper un énième soupir. — June, dit-il finalement, elle connaissait à peine ce type, Jonsi, et d’un coup ils se revoient, ils sortent ensemble et ils vont même jusqu’à… Laissant sa phrase en suspens, Nathanaël passa fiévreusement une main dans ses courts cheveux noirs. — … coucher ensemble ? suggéra Maryon. — Oui, lâcha-t-il sourdement en ravalant sa colère. Nathanaël s’en voulait de se mettre dans des états pareils. C’était ridicule. Le sexe n’avait jamais été un tabou pour lui et il avait eu plusieurs aventures avec des femmes qui travaillaient au service des Veilleurs. Jamais rien de sérieux, comme il l’avait décidé. Mais June… Depuis le jour où l’incendie avait détruit la maison de l’adolescente et tué ses parents piégés par les flammes, Nathanaël n’avait plus revu celle qui avait été sa compagne de jeu pendant toute leur petite enfance. Enfin, plus exactement, il ne l’avait jamais revue « en vrai ». Car lorsqu’il avait été appelé comme apprenti du Veilleur de Lumière, Nathanaël avait appris avec étonnement le potentiel que June recelait. Et dès lors, il avait passé des heures entières à observer la jeune fille, plongé dans la vision. C’était son rôle, 23

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n’est-ce pas ? Son rôle de futur Veilleur. Protéger celle qui portait en elle l’espoir de ce monde. Pendant toutes ces années, June était devenue une constante de sa vie. Une présence amicale. Avec émotion, il avait regardé grandir celle qui avait partagé avec lui la liberté juteuse des longues journées d’enfance. Partagé. Ce mot-là rouvrit brusquement une vieille blessure jamais cicatrisée. June et lui ne partageaient plus rien. Car si Nathanaël avait assisté à de nombreux moment de la vie de la jeune fille, celle-ci ne le savait pas. Elle devait avoir oublié son existence depuis longtemps. Alors, oui, June était libre de voir qui elle voulait, c’était l’évidence même. Mais malgré tous ses efforts pour se montrer rationnel et réfléchi, l’image de June dans les bras de Jonsi le révoltait. Il ne pouvait admettre qu’elle se soit ainsi jetée sur lui. Encore, s’ils s’étaient connus longtemps auparavant et que leur amour avait grandi peu à peu, peut-être Nathanaël n’aurait-il pas ressenti cette brûlure dans le ventre, il aurait eu le temps de s’habituer à l’idée. Mais cela avait été si soudain, presque… désespéré. Comme s’il avait été nécessaire à June d’aimer, là, tout de suite, n’importe qui. Non, se corrigea mentalement Nathanaël, pas vraiment n’importe qui, il était injuste. Et au fond, il comprenait ce qui avait pu pousser June dans cette relation. L’incertitude, cet avenir sombre vers lequel elle se précipitait… elle avait besoin d’en sortir, de tenter une échappée par la beauté, la grâce, l’amour… Et Jonsi le poète était tout désigné… Oui, il comprenait. Mais tout de même. La rapidité avec laquelle cette relation s’était nouée lui laissait un goût amer. 24

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Le Choix — Serait-ce de la jalousie ? fit Maryon en plongeant ses yeux légèrement bridés dans ceux de Nathanaël. Le jeune homme ne put que remarquer la tristesse dissimulée derrière la plaisanterie de Maryon mais, empêtré dans ses propres émotions, il ne la releva pas. Jaloux, lui ? Non. De quoi serait-il donc jaloux ? En ce qui concernait les histoires d’amour, il s’était résigné depuis longtemps. Il n’en vivrait pas. Il ne voulait pas en vivre. L’exemple de son père, Veilleur de Mort, et de sa mère, une Gardienne, lui avait suffi pour admettre cette réalité depuis longtemps. En excluant la possibilité d’aimer, il faisait selon lui le meilleur choix possible : celui de ne faire souffrir personne. Nathanaël avait grandi loin de son père, et il avait trop souvent vu sur le visage de sa mère cette expression de douloureuse tristesse qui l’amenait au bord des larmes quand elle pensait à l’homme qu’elle aimait toujours. Dans ces moments-là, quand il n’était encore qu’un petit garçon, Nathanaël allait la consoler, essayant de la faire rire, de la ramener à la vie alors qu’elle mourait en dedans. Cela le terrifiait. La découvrir si vulnérable. Non, les Veilleurs ne pouvaient pas se permettre d’aimer, car il arriverait toujours un moment où ils devraient choisir entre cet amour et la Mission – si on pouvait appeler cela un choix, puisqu’il était impossible pour un Veilleur de se dérober à sa tâche. C’était ce qui était arrivé à ses parents. C’était ce qui ne lui arriverait pas. Alors, jaloux ? Non, c’était complètement absurde. June était libre de faire ce qu’elle voulait, de voir qui bon lui semblait. Il n’avait pas le droit d’être jaloux. Il n’avait tout simplement aucun droit sur elle, et il n’en aurait jamais. 25

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Nathanaël se redressa sur sa chaise et planta ses yeux bruns dans ceux de Maryon. Les conflits qui agitaient le jeune homme se cristallisaient dans sa chair, contractant les muscles de ses épaules et de sa nuque. Maryon ne put réprimer un frisson en sentant cette puissance retenue. — Non, je ne suis pas jaloux, dit-il simplement. Et son mensonge était tellement énorme qu’il parvint presque à y croire.

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