Ginette Bernier â Line Gascon
Préfaces de Josef Schovanec et Bernadette Rogé

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Ginette Bernier â Line Gascon
Préfaces de Josef Schovanec et Bernadette Rogé


















Illustrations BenoĂźt Vieillard

Comprendre et a son enfan valoriser se
Comprendreetaccompagner sonenfantpour valorisersesforces





Avant-propos p. 9
Préface de Josef Schovanec p. 12
Préface de Bernadette Rogé p. 14
Introduction p. 16
Chapitre 1
PENSER ET APPRENDRE p. 21
Chapitre 2
COMMUNIQUER p. 43


Elle nâest pas belle, ma tĂȘte ? Suivez le guide !

Chapitre 3 JOUER p. 79
Chapitre 4
DEVENIR AUTONOME p. 107
Chapitre 5
COLLABORER p. 139
Conclusion p. 165
Ressources et bibliographie p. 181

Ătant donnĂ© ma façon de saisir ce qui mâentoure, il nâest pas Ă©tonnant que les relations humaines me rendent si perplexe. Quây a-t-il de plus imprĂ©visible que les ĂȘtres humains ? Ils bougent, parlent, gesticulent, et ça, tout en mĂȘme temps ! Il est tellement difficile de prĂ©voir ce quâils feront ! Si on leur fait une blague, ils rient. La seconde fois, ils ne rient plus ! Parfois, ils sont souriants ; parfois, ils ne le sont plus. Parfois, ils sont intĂ©ressĂ©s par ce quâon leur raconte, mais si lâon rĂ©pĂšte la mĂȘme chose, ça les ennuie ! Je peux bien vous avouer que mon chien est bien moins compliquĂ© ! Il aime jouer Ă la balle Ă©ternellement. Ce nâest pas le cas de mon frĂšre.
Plusieurs disent que je suis directif, que je veux avoir du pouvoir sur les autres. En fait, les choses sont bien plus Ă©lĂ©mentaires. Je souhaite simplement que nous passions des moments sereins ensemble, car jâaime ceux qui mâentourent.
Jâai appris peu Ă peu quâil y a une multitude de codes et que si lâon ne les utilise pas au bon moment, ça devient compliquĂ©. Mais, ils sont si nombreux ! Comment mây retrouver ?

On joue Ă Batman ? Aimerais-tu jouer Ă Batman ?
Prends Superman ! Attends, jâai une bonne idĂ©e !
Ne touche Ă rien !
Regarde-moi jouer !


Les enfants comme moi ont de la difficultĂ© Ă dĂ©coder le langage des gestes, des expressions faciales, et de toutes ces petites subtilitĂ©s, comme le ton de voix. Ce sont des signes trĂšs dĂ©licats, qui changent constamment quand je vous regarde et que je vous entends. Si au moins vous aviez tous exactement les mĂȘmes, le scientifique qui est en moi en ferait une bonne analyse !
Pour moi qui ai mis tant de temps Ă comprendre les images qui ne bougent pas, il nâest pas Ă©tonnant que je ne mây retrouve pas avec vos visages qui bougent constamment. De mĂȘme, faire le lien entre vos mots, lâĂ©motion qui sâexprime par votre expression et le ton de votre voix est souvent hors de portĂ©e pour moi. Pourquoi me dites-vous si rĂ©guliĂšrement « Regardemoi dans les yeux » alors que vous parlez avec votre bouche ? Quâest-ce que vos yeux ont de si intĂ©ressant Ă raconter ? Je peux donc vous sembler indiffĂ©rent bien malgrĂ© moi.
Sâil y a quelque chose de compliquĂ© Ă comprendre pour moi, câest de saisir que vous avez vos propres pensĂ©es, Ă©motions, souvenirs, dĂ©sirs et sensations2. Moi qui apprends essentiellement par ce que je peux observer, je suis bien limitĂ© dans ce domaine. Je ne peux pas « voir » ce qui se passe dans votre tĂȘte. La simple idĂ©e quâil sây passe quelque chose est hors de portĂ©e pour de nombreux enfants comme moi. Nous ne deviendrons jamais des experts en la matiĂšre. Nous serons toujours amenĂ©s Ă faire des « gaffes » dans nos relations avec autrui. AprĂšs tout, rappelez-vous que je suis surtout habile pour saisir les concepts trĂšs concrets.
Comprendre que mes propres émotions ont un nom et que vous pouvez vivre des émotions identiques ou différentes des miennes, voilà un projet qui durera toute une vie !

2. Ătre conscient quâil se passe tout cela dans la tĂȘte des autres personnes se nomme la « thĂ©orie de lâesprit ».
Tout dâabord, il faut avoir une bonne raison pour communiquer. Au dĂ©part, il est nĂ©cessaire dâavoir un dĂ©sir ou un besoin pour lequel il nâest pas possible dâobtenir satisfaction seule pour entrer en relation avec une autre personne.
De ce cĂŽtĂ©-lĂ , la vie quotidienne est une source Ă©ternellement renouvelĂ©e de dĂ©sirs, comme ceux de boire et de manger. Bien entendu, quand jâĂ©tais un tout petit bĂ©bĂ©, je ne pouvais pas me satisfaire moi-mĂȘme. Ce sont mes parents qui devaient deviner ce dont jâavais besoin et y rĂ©pondre rapidement.

En grandissant, mes dĂ©sirs se sont diversifiĂ©s. Par exemple, jâĂ©tais attirĂ© par tout ce qui roulait. Alors jâai fait de gros efforts pour apprendre Ă mâapprocher des balles, des cylindres, ainsi que de tout ce qui avait des roues. Je suis devenu dĂ©brouillard. Jâai dĂ©couvert comment grimper et fouiller plus vite que les autres enfants, car demander les objets intĂ©ressants par leur nom Ă©tait plus compliquĂ© que de mâorganiser tout seul pour aller les chercher. Mes parents mâont racontĂ© combien ils me trouvaient brillant lorsquâil sâagissait de dĂ©nicher mes objets favoris, tout en sâĂ©tonnant que je me donne tout ce mal plutĂŽt que de simplement leur demander.


Quel génie, il sera ingénieur !


Pourquoi il nous le demande pas ?

Jâignorais alors que je pouvais produire des mots bien prĂ©cis qui vous auraient amenĂ© Ă mâaider. Pour moi, la vie Ă©tait une suite dâopportunitĂ©s ou de frustrations alĂ©atoires.
Quand les objets Ă©taient Ă ma portĂ©e, câĂ©tait merveilleux ; quand ils nây Ă©taient pas, je ne pensais pas que je pouvais les demander. Jâignorais tout du pouvoir de la communication.

Pour ĂȘtre en mesure dâavoir des interactions avec les autres enfants, il ne me suffit pas dâĂ©largir mes loisirs favoris. Il faut aussi que vous mâaidiez Ă explorer les jeux pratiquĂ©s par les autres enfants. Comme il vous est plus facile dâidentifier ce qui est populaire auprĂšs des enfants de mon Ăąge, vous avez pris soin de me proposer ces activitĂ©s.

Ce qui plaĂźt Ă la majoritĂ© des enfants ne mâattire pas nĂ©cessairement, alors vous trouvez toujours des astuces pour stimuler ma motivation.
Câest un peu ce qui sâest passĂ© avec les matiĂšres scolaires. Que jâaime ou non lâorthographe, les mathĂ©matiques et les sciences naturelles, il est nĂ©cessaire que je fasse des apprentissages dans ces matiĂšres pour passer Ă la classe suivante lâan prochain. Comme pour tous les autres apprentissages qui ne mâintĂ©ressent pas en soi, ils me demandent beaucoup plus dâefforts. Mon principal problĂšme est de ne pas ĂȘtre motivĂ©. Quand je ne suis pas motivĂ©, jâai de la difficultĂ© Ă demeurer attentif et Ă faire des efforts. Bien entendu, il en rĂ©sulte que je progresse moins vite.
Mais voilà ⊠vous me dites toujours que les loisirs, câest pour avoir du plaisir⊠Que faire si je dois apprendre un loisir qui ne mâapporte pas de plaisir ? Il vous faudra rĂ©duire les exigences, raccourcir le temps de lâactivitĂ© et lâaccompagner dâune rĂ©compense qui me fera vraiment plaisir.
Je me rappelle bien mes pĂ©nibles dĂ©buts en karatĂ©. Je ne voyais vraiment aucun plaisir Ă endosser ce ridicule costume qui sâajuste mal et qui mâoblige Ă me promener pieds nus, pour finalement gesticuler en criant ! Et pourtant, aujourdâhui, je suis ceinture orange ! Câest parce que mon pĂšre a choisi cette activitĂ© pour moi, et quâil ne sâest pas dĂ©couragĂ© malgrĂ© mon manque dâenthousiasme, que jâai fini par adopter ce sport. Il a pris la peine de bien expliquer Ă mon professeur de karatĂ© que jâĂ©tais un Ă©lĂšve exceptionnellement⊠exceptionnel. Il a nĂ©gociĂ© pour moi de petites adaptations.
Non !
Si tu tâennuies, nous partirons au bout de 2o minutes !

Non !
AprĂšs nous irons voir oĂč en est le nouveau chantier de construction.
Dâaccord.
Pour partager une activitĂ© avec un ami, il y a plusieurs composantes. Bien entendu, il faut ĂȘtre en mesure de communiquer et de prĂȘter attention aux autres. Il faut aussi avoir des intĂ©rĂȘts en commun. Il est prĂ©fĂ©rable dâavoir Ă peu prĂšs le mĂȘme niveau de compĂ©tence dans lâactivitĂ© que lâon partage. Finalement, il faut surtout que la frĂ©quentation avec cette personne soit perçue comme un avantage.
Les bĂ©bĂ©s qui ne sont pas autistes rĂ©clament la prĂ©sence des adultes dĂšs leur naissance. Obtenir les soins de base ne les satisfait pas. Ils veulent de la compagnie. Quelques mois plus tard, ils seront trĂšs attirĂ©s par les autres enfants. Les gens qui mâentourent ont tous besoin de partager beaucoup de temps avec les personnes quâils prĂ©fĂšrent.

Les enfants comme moi ne sont pas aussi grĂ©gaires. Certains sont parfaitement heureux lorsquâils sont seuls, du moment quâils ont tout ce dont ils ont besoin pour ĂȘtre Ă lâaise et quâils ont une de leurs activitĂ©s favorites Ă leur disposition. Lorsque nous allons vers les autres, câest essentiellement pour obtenir de lâaide. Dâautres sont tout le contraire. Ils rĂ©clament la prĂ©sence de leurs parents et refusent de sâĂ©loigner dâeux, contrairement aux
autres enfants, car ils sont moins attirĂ©s par leurs pairs. Devenus adultes, il est frĂ©quent quâils soient exclusifs envers les personnes quâils recherchent. Il arrive quâils nâapprĂ©cient que la prĂ©sence des membres de leur famille ou de ceux qui veillent sur eux.
Nous pouvons prendre conscience que nous sommes moins habiles dans nos relations sociales et le regrettons. Nous savons que lâamitiĂ©, tout comme lâamour, ne peut se forcer, mais il est possible de nous aider Ă lâapprivoiser.
Apprendre à apprécier la compagnie
Par nature, je suis un solitaire, mĂȘme si je nâĂ©vite pas systĂ©matiquement la compagnie des autres enfants. Mes critĂšres dâamitiĂ© sont surtout fondĂ©s sur le partage dâintĂ©rĂȘts communs. Comme pour tous les enfants autistes, ce sont mes parents qui ont Ă©tĂ© mes « premiers amis ». Parce quâils sont adultes et trĂšs motivĂ©s pour bĂątir une belle relation avec moi, ils ont dĂ©montrĂ© beaucoup de flexibilitĂ© et ils mâont fait rĂ©aliser lâavantage de partager des moments de loisir avec une autre personne.



Si on mâavait donnĂ© le choix, je nâaurais eu aucune rĂ©ticence Ă me laisser habiller toute ma vie comme un bĂ©bĂ©. AprĂšs tout, pourquoi ne pas profiter des services dâune « habilleuse » ou dâun « majordome » ? Je nâavais pas cette pulsion de « moi tout seul » comme la plupart des petits enfants.

Il est important pour moi quâon nâoublie jamais que je ne serai pas toujours un enfant et quâil vaut mieux me prĂ©parer Ă ĂȘtre autonome.
Les changements de saison peuvent ĂȘtre problĂ©matiques pour moi. Par exemple, en septembre, il suffit de mettre une casquette pour se rendre Ă lâĂ©cole. Puis arrivent les jours plus froids et il y a plus de vĂȘtements Ă enfiler.
Nous pouvons avoir un attachement tout particulier Ă certains habits ou une rĂ©pulsion fĂ©roce envers dâautres. Les enfants autistes comme moi sont particuliĂšrement agacĂ©s par les vĂȘtements quâon met sur la tĂȘte, les mains et les pieds. Mes parents mâont aidĂ© grĂące Ă de petites pratiques Ă la maison dans des moments qui sont moins stressants que le dĂ©part pour lâĂ©cole. Par exemple, ils ont profitĂ© de mon intĂ©rĂȘt pour la tĂ©lĂ©vision pour « nĂ©gocier » ma tolĂ©rance aux moufles : je devais consentir Ă porter mes moufles 30 secondes avant que lâĂ©cran soit allumĂ©. Quand je me suis mis Ă bien les tolĂ©rer, nous sommes passĂ©s Ă 1 minute, et ainsi de suite. Le vĂȘtement « irritant » est graduellement devenu moins repoussant.
Pour nous habiller seuls, nous devons maĂźtriser les « techniques » dâenfilage de vĂȘtements.

Comme tous les tout-petits, nous apprenons graduellement Ă enfiler les vĂȘtements, en commençant par les plus faciles. Le temps que nous y mettons peut cependant ĂȘtre long et demander des redites. Par exemple, pour lâenfilage de tee-shirt, il peut ĂȘtre avisĂ© que nous en changions 4 fois par jour, afin dâavoir 4 fois plus de pratique que ce que la vie quotidienne nous offre comme opportunitĂ©. La durĂ©e dâapprentissage sera rĂ©duite, et nous pourrons nous concentrer ensuite sur un autre vĂȘtement. De mĂȘme, toutes les attaches doivent ĂȘtre pratiquĂ©es plus souvent que lors des opportunitĂ©s habituelles. Boutons, fermetures Ăclair, agrafes, lacets, boutons-pressions, etc., toutes ces attaches nĂ©cessitent une pratique intensive afin de ne plus avoir besoin dâune personne Ă proximitĂ© pour « finaliser » notre habillage. Encore une fois, nâattendez pas que ce soit le moment dâenfiler un vĂȘtement pour me faire pratiquer mes attaches. Par exemple, vous pourriez me proposer, Ă quelques reprises dans la journĂ©e, dâattacher tous les boutons dâune chemise passĂ©e sur un coussin.
Certains apprentissages ne se feront pas nécessairement spontanément comme pour les autres enfants.

Nous sommes pleins de bonne volontĂ©. Si nous faisons des bĂȘtises, ce nâest jamais dans le but dâĂ©nerver notre entourage. Il peut Ă©videmment arriver que nous fassions des choses qui ne plaisent pas, mais la mĂ©chancetĂ© nâen est pas la cause. Nous sommes assez observateurs pour nous rendre compte que certains comportements peuvent nous permettre dâobtenir quelque chose ou dâĂ©viter ce que nous ne voulons pas. En contrepartie, nous ne sommes gĂ©nĂ©ralement pas en mesure de dĂ©coder ce que nos actions font ressentir aux autres personnes. Par exemple, lorsque je me jette par terre, mes parents nâinsistent plus pour les devoirs. Je suis satisfait et ne comprends pas du tout que mes parents sont dĂ©couragĂ©s. Ma motivation Ă bloquer les devoirs prendra le pas sur la consigne de mes parents.

Je suis certaine quâil ne voulait pas le frapper !
Mais oui, je voulais quâil sâĂ©loigne de moi !




Nous nous conformons trĂšs rarement Ă une rĂšgle pour faire plaisir, pour bien paraĂźtre ou par soumission.
Nous le ferons par routine ou parce quâil y a quelque chose Ă y gagner. Vous nâĂȘtes peut-ĂȘtre pas conscient vous-mĂȘme dâĂ quel point vous nous ressemblez sur ce sujet. Notre plus importante diffĂ©rence est que vous avez une grande sensibilitĂ© sociale et que vous avez le privilĂšge de ressentir du plaisir simplement par lâapprobation des personnes qui vous entourent. Câest rarement mon cas.

Fais ton devoir pour que ton professeur soit fier de toi demain !

Lorsque tu auras terminé ton devoir, nous irons jouer dehors !


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Et sâil Ă©tait possible de se mettre Ă la place de lâenfant autiste, de ressentir et de voir le monde de son point de vue ? Cela aiderait grandement les parents et les aidants ! Câest ainsi que les autrices ont conçu ce livre : en sâappuyant sur leurs formations et leurs expĂ©riences, elles ont « donnĂ© la parole » Ă ceux qui souvent nâont pas les mots pour dire.
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