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Partager, c’est possible

M. Maliwan est un heureux propriétaire. Il vient d’acheter un

terrain vague dans la périphérie de Bangkok, capitale de la Thaïlande. Il veut construire un centre commercial qui promet de rapporter gros : ce quartier n’est pas central, mais il est très peuplé ! Ce matin, M. Maliwan emmène le chef de chantier visiter les lieux. – Quand pouvez-vous creuser les fondations ? – À partir de lundi, si vous voulez. En atteignant son terrain, M. Maliwan ne peut retenir un hoquet de surprise. Il bondit hors de sa voiture. – Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes chez moi, ici ! Des abris de toile et de carton ont fleuri partout sur les herbes folles. Ils sont peut-être cinquante, cent  ? Cent squatters installés chez M. Maliwan, qui le regardent hurler, et qui ne bougent pas ! – Dehors ! Je vous donne dix minutes pour partir. – Pour aller où  ? répond avec insolence un homme de grande taille. – Je ne veux pas le savoir. Mon terrain n’est pas un bidonville. – Il est à côté, le bidonville. En nous installant ici, on l’a juste prolongé. On manquait de place là-bas… 42

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Nom portrait

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Somsook Boonyabancha

La plaisanterie amère fait rire les squatters. Leurs enfants effrayés observent M. Maliwan. – Si vous n’avez pas déguerpi dans dix minutes, j’appelle la police. – Appelez-la. Au fait, je me présente : je m’appelle Faoh Chai. Si les flics veulent me mettre en prison… je logerai enfin dans du dur ! Et Faoh Chai s’éloigne d’un air de défi. M. Maliwan redémarre sa voiture, découragé. Il est dans son droit, mais il sait que l’on expulse difficilement les squatters. La bagarre devant le tribunal est longue, très chère ; au bout du compte, on n’est pas sûr de gagner. – Et les travaux qui devaient commencer lundi... Le chef de chantier lui dit : – Allez donc voir Somsook Boonyabancha. – Qui est-ce ? – Une architecte qui s’est spécialisée dans ces problèmes. Elle a inventé une méthode de négociation entre les propriétaires et les squatters : des accords rapides et avantageux pour tout le monde. Le jour même, M. Maliwan va trouver Somsook Boonyabancha. Son visage inspire confiance au propriétaire, qui lui raconte ses malheurs. – Il y a en effet une solution efficace, c’est de partager la terre.

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Somsook Boonyabancha

M. Maliwan bondit sur son siège. – Jamais de la vie ! Ce terrain est à moi ! – Rassurez-vous, il ne s’agit pas de le donner, lui explique Mme Boonyabancha en souriant. Voilà comment ça marche. L’architecte prend un papier, un crayon, et dessine le plan du terrain. – Vous demandez aux squatters de se décaler vers l’arrière du terrain en se serrant un peu. Et vous récupérez toute cette partie pour construire le centre commercial. Il sera juste un peu plus petit. – Mais j’y perds ! – Non. Parce que vous vous mettez d’accord avec vos occupants pour construire de vraies maisons. Les ouvriers, ce sont eux  : les travaux ne vous coûtent pas cher. Une fois les maisons terminées, ils vous paient un mini-loyer pour avoir le droit de les occuper. – Ça me rapportera moins qu’un magasin, proteste M. Maliwan. – Mais plus qu’un procès incertain où vous engloutiriez des fortunes. – C’est vrai. – Vos occupants, de leur côté, y gagnent des maisons dont ils sont sûrs de ne pas être chassés. Ils ne sont plus hors-la-loi. Ils peuvent

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Somsook Boonyabancha

mettre leurs enfants à l’école, chercher un travail. Pour l’instant, c’est la loi du chacun pour soi. Mais s’ils acceptent de négocier avec vous, ils vont devoir s’unir pour le bien de tous. Ils deviendront une vraie communauté pour résoudre ensemble les problèmes quotidiens liés à la pauvreté. Un peu plus tard, la voiture de M. Maliwan s’arrête devant le terrain. Les voisins curieux surveillent la scène. Le propriétaire a-t-il amené la police ? Non, c’est une femme qui l’accompagne ! Somsook Boonyabancha appelle d’une voix tranquille : – M. Faoh Chai ? Le squatter arrive, méfiant, tandis que Somsook souffle à M. Maliwan : – Cet homme a l’air d’avoir autorité sur tout le monde. Il fera un bon interlocuteur. – Bonjour M. Faoh Chai, dit tout haut Somsook. M. Maliwan a une solution à examiner avec vous, si vous le voulez bien… Quelques semaines plus tard, les pelleteuses s’attaquent aux fondations du centre commercial. M. Maliwan se présente chez Somsook Boonyabancha avec un bouquet de fleurs. – Pour vous remercier. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de cette solution ? – Quand j’étais petite, j’habitais au bord d’un bidonville avec mes onze frères et sœurs. Cela m’a donné envie de combattre cette misère. Le partage de la terre est un moyen de la faire reculer. D’ailleurs, sachez-le, l’idée se répand maintenant hors de Thaïlande…

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Sauver la mer

Sur une plage de la région de Trang, dans le sud de la

Thaïlande, Pisit Chansanoh admire les gigantesques dômes rocheux qui plongent dans la mer. Le panorama est d’une beauté à couper le souffle. Deux hommes s’approchent. Son ami Mok fait les présentations : – Voici Rangsan, le pêcheur dont je t’ai parlé. Il vient d’un village de l’autre côté de la baie pour voir ce que nous faisons. Les deux hommes se penchent sur l’eau et Mok explique : – Tu vois, le fond est couvert d’algues. Nous avons installé cette barrière de bambou pour délimiter la zone où personne ne doit venir pêcher. Les algues sont la nourriture des poissons. Si nous les détruisons, le poisson disparaît. Pisit sourit. Il se réjouit d’entendre Mok parler ainsi. Que de chemin parcouru depuis vingt ans  ! Mok avait alors la même moue dubitative et le même air coupable que le visiteur. Comme

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Pisit Chansanoh

lui, il s’était mis à pêcher à la dynamite et au cyanure. C’était de bonne guerre ! Il restait si peu de poissons. Les bateaux industriels avaient tout raflé avec leurs filets trop grands et trop profonds. Malgré l’interdiction d’approcher, ils venaient racler les fonds tout près des côtes. Résultat, les algues avaient disparu et le poisson aussi. Pour ne pas mourir de faim, les pêcheurs quittaient leurs villages. – Viens, s’exclame Mok en entraînant son compagnon, je vais te montrer quelque chose. Pisit les laisse partir dans une vieille barque à moteur. De toute façon, il parle peu. Il préfère écouter. C’est comme ça qu’il a commencé, en faisant parler les pêcheurs pour comprendre leur situation et trouver avec eux une solution à leurs problèmes. Il faut dire qu’à l’époque, Pisit n’y connaissait rien à la pêche ! Ses parents étaient agriculteurs et il avait étudié l’agronomie. Il s’y est lié avec des petits producteurs pauvres. Et il a décidé de venir en aide aux pêcheurs de sa région d’origine. Ils étaient très pauvres et particulièrement menacés par la pêche industrielle. Depuis une vingtaine d’années, aidé de sa femme et de quelques volontaires, il a mis au point un modèle de développement fondé sur le bon sens, le retour à des techniques de pêche traditionnelles et la solidarité entre pêcheurs. Son association Yadfon, qui signifie « petite goutte d’eau », rassemble aujourd’hui une quarantaine de villages. Les résultats obtenus dans les premiers villages ont rapidement convaincu les voisins de suivre, à leur tour, les conseils de Pisit.

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Nom portrait

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Pisit Chansanoh

La vieille barque remonte le fleuve au milieu de la mangrove, cette zone où le fleuve et la mer se rencontrent. C’est là que poussent les palétuviers, des arbres dont les racines immenses plongent très loin dans l’eau. – Vous coupez les palétuviers, n’est-ce pas ? demande Mok. – Bien sûr, répond l’autre. Nous en faisons du charbon de bois. Ça aide à survivre. – C’est une grosse erreur, dit doucement Mok. Ici, tout le monde le faisait avant l’arrivée de Pisit. Et nous n’étions pas les seuls à les détruire. Les industries de charbon de bois et les fermes de crevettes rejetaient des déchets toxiques qui dévastaient la mangrove. Et sans mangrove, pas de poissons ! – Ah ? fait Rangsan qui ne voit pas le rapport. – Mais oui ! Vois ces racines qui plongent dans l’eau de mer. Elles filtrent l’eau et la purifient. Et c’est là que les poissons viennent se reproduire à l’abri des prédateurs. C’est comme les algues. Les poissons en ont besoin pour vivre. – Et cette mangrove… – Nous l’avons replantée, répond fièrement Mok. Regarde… Il attrape une sorte de haricot qui pend d’un palétuvier et le lance, tête en bas, dans l’eau peu profonde. Sans difficulté, la bouture se fiche dans la vase.

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Pisit Chansanoh

– Et voilà, c’est aussi simple que ça ! Lorsqu’ils reviennent sur la plage, Pisit remarque tout de suite que le visage de Rangsan s’est éclairé. Il s’intéresse et pose des tas de questions. – Vous protégez vos zones de pêches, mais comment empêcher les bateaux industriels de venir les dévaster ? Mok a réponse à tout : – Si nous restons isolés, nous sommes condamnés. Pisit nous a aidés à nous unir en comités villageois. Ensemble, nous sommes plus forts. Avant, il y avait des morts, car des bateaux industriels n’hésitaient pas à assassiner les pêcheurs isolés qui s’opposaient à eux. Mais, un jour, nous en avons repéré un qui venait trop près. Avec d’autres pêcheurs, nous sommes allés à la rencontre du capitaine et, courtoisement, nous lui avons demandé de s’en aller. Nous lui avons rappelé que c’est interdit d’approcher à moins de trois kilomètres. Comme nous étions nombreux, le capitaine a pris peur et il a coupé ses filets. Rangsan est songeur. À quelques pas, un homme pêche à la ligne. Rangsan l’interroge : il y a quelques années, il était condamné. Aujourd’hui, sans filet, le rendement est modeste, mais le poisson qu’il pêche suffit à faire vivre sa famille.

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Le seigneur de l’eau

Des coups de pioche vibrent à travers l’air sec. Dans le vil-

lage indien de Laporya, on entend de loin ces coups inhabituels. Les habitants intrigués tendent l’oreille. Pas de doute : le bruit provient du réservoir d’eau qui alimentait autrefois les puits de tout le village. Depuis que ses bords se sont effondrés – il y a des années déjà ! – il est aussi inutile qu’une passoire. Pendant la mousson, l’eau crépite dessus. Mais elle s’échappe ensuite en torrents, ravinant la terre des champs !

Qui perd son temps à donner des coups de pioche là-bas, sous un soleil trop chaud ? Les villageois, curieux, s’approchent pour élucider le mystère. Un jeune homme de dix-sept ans s’active dans le réservoir, couvert de poussière de la tête aux pieds. – C’est Laxman Singh !

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Laxman Singh

Les murmures sont pleins de respect. Le grand-père de Laxman était le radjah, seigneur de Laporya. Pas le genre de seigneur à écraser ses sujets, oh non ! Lui, tout le monde l’aimait. Il régnait avec sagesse et protégeait hommes, bêtes et champs. – Que fais-tu, Laxman ? s’écrie un vieil homme du village. Tu es petit-fils de prince et tu travailles comme un ouvrier ? Laxman s’appuie sur sa pioche en souriant. – On a aboli le pouvoir des radjahs en 1970. Je suis un citoyen comme vous tous ! – Non, Laxman, non. Tu fais des études. Et puis, tu appartiens à la caste noble des brahmanes. Ne va pas abîmer tes mains avec des travaux inutiles. D’abord, que fais-tu dans ce vieux bassin ? – Je la répare. – À quoi bon ? Un éclair passe dans les yeux de Laxman. Émergeant du réservoir, il secoue la poussière qui le recouvre, s’éponge le front, et dit aux villageois : – Regardez autour de vous. Les paysans obéissent. Leurs yeux balaient ce paysage qu’ils connaissent par cœur : la plaine desséchée, la terre craquelée, les champs où quelques vaches maigres broutent une herbe rare. – Souvenez-vous, dit Laxman. À l’époque de mon grand-père, ce désert était riche et verdoyant. Les vieux du village hochent la tête. Depuis que l’eau a disparu du village, ils ont vu partir leurs amis, et aussi leurs enfants. La vie

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Laxman Singh

devenait impossible ici : les jeunes sont allés chercher du travail ailleurs. Souvent, arrivés dans les villes, ils n’ont trouvé que le chômage et la misère… Quel gâchis ! – Vous voyez pourquoi je pioche ? souffle Laxman Singh. Pour que l’eau et la vie reviennent au village. – Tu crois que ce réservoir compte tellement ? – Bien sûr. Il a été aménagé au-dessus d’une nappe phréatique, c’est mon grand-père qui me l’a dit. Une nappe phréatique est une poche d’eau souterraine. Autrefois, l’eau qui tombait dans le réservoir pendant la mousson allait remplir cette poche. Cela faisait une provision pour toute la saison sèche : les puits du village pompaient dans la nappe. Reprenant sa pelle, Laxman Singh saute dans le réservoir. Les villageois hésitent et s’éloignent en se moquant de ce jeune fou. Pendant trois jours, Laxman creuse, seul. Le bassin fait la taille d’un terrain de foot. La tâche lui paraît immense. Il s’épuise. Mais au bout de trois jours, un villageois finit par le rejoindre. Puis un deuxième… Peu à peu, c’est tout le village qui s’y met  ! En même temps, depuis que le radjah n’est plus là pour organiser la vie du village, ils ont perdu l’habitude de travailler ensemble. Chaque

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Laxman Singh

famille essaie de se battre seule contre la sécheresse. La réparation de ce réservoir va durer des jours ! – Merci, mes amis, dit Laxman. Vous voulez bien m’aider à réparer les réservoirs creusés dans les champs ? Grâce à de légères pentes, ils recueillent les eaux de pluie. Ensuite, comme des éponges, ils donnent à boire aux cultures. Les villageois s’attaquent à ce nouveau travail avec courage, et presque avec plaisir : ils ont repris goût à travailler entre voisins, et même entre gens de castes différentes ! Un soir, des nuages noirs s’amoncellent à l’horizon : la mousson, la saison des pluies, est là. Les villageois regardent les réservoirs se remplir sous les trombes d’eau. Très vite, la saison sèche revient, avec sa chaleur de plomb. Mais les champs, qui ont reverdi pendant la mousson, restent d’une couleur éclatante : Laporya s’est transformée en oasis. Le bruit du miracle se répand dans les autres villages. Devant ce succès, Laxman Singh décide de fonder une association pour étendre son action. Toute la région réapprend à stocker l’eau comme un trésor. Aujourd’hui, en conjurant la sécheresse, sept cent mille paysans pauvres du Rajastan ont évité le départ vers la misère des bidonvilles.

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Le prince aux doigts d’or

La petite maison au cœur de l’ancienne capitale du Laos

résonne de rires, de musique et de bruits. Dans une première pièce, des jeunes filles et des fillettes répètent quelques pas de danse traditionnelle. – Accentue la courbure de ton bras, conseille la professeur pour l’une de ses élèves. La vieille femme est encore d’une souplesse extraordinaire pour son âge. Elle montre chaque pas aux petites danseuses, qui reprennent après elle. – Pose bien le talon au sol pour te déhancher, dit-elle à une jeune fille qui ondule au son de la musique du khène, l’orgue à bouche traditionnel du pays. Dans la pièce voisine, trois jeunes hommes s’exercent justement à jouer de ce drôle d’instrument, qui ressemble un peu à

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Nithakhong Somsanith

une immense flûte de pan. Là encore, le professeur n’est pas tout jeune, mais il enseigne son art avec tant de passion que ses élèves en oublient son grand âge. Il leur fait répéter plusieurs morceaux pour un petit concert qu’ils donneront bientôt afin de faire connaître le travail qui s’effectue dans la Maison des arts Puang Champa, où les accueille Nith, le fondateur des lieux. Nith et ses élèves, eux, travaillent dans l’endroit le plus silencieux de la maison. Ici, on entend les mouches voler. Il faut dire que leur travail demande une concentration infinie. La moindre petite erreur peut les forcer à tout défaire et à tout reprendre depuis le début. Cela représenterait une vraie perte de temps et risquerait d’endommager le tissu. Car Nith est brodeur au fil d’or. Celui qu’on surnomme Nith s’appelle Tiao Nithakhong Somsanith. Il est prince de l’ancienne famille royale du Laos. Mais Nith n’a jamais régné sur aucun royaume. Il n’en a pas eu le temps. Il n’avait que sept ans lorsque les communistes ont pris le pouvoir au Laos et chassé le roi. À partir de ce jour-là, sa famille et lui se retrouvent assignés à résidence. Ils ne sont pas vraiment prisonniers, mais ils ne peuvent pas quitter la maison sans autorisation et n’ont pas le droit de se rendre où ils veulent. Pour passer le temps, qui semble parfois bien long, sa grand-mère sort son matériel de broderie au fil d’or. C’est ainsi que Nith a appris à broder. Il s’en souvient encore… Petit garçon, il regardait avec émerveillement les bobines de fil d’or qui s’entassaient dans une jolie corbeille tressée. Sa grandmère rangeait ses aiguilles à côté.

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Nithakhong Somsanith

– Viens ici, Nith, l’appelait doucement la vieille femme. Tu dois apprendre à broder dès maintenant. Tes doigts sont encore souples et fins. Ils se débrouilleront vite. Elle lui tendait alors un morceau de soie fine, ainsi qu’une aiguille et un long fil doré. Penchée au-dessus de lui, elle lui enseignait patiemment les différents points, la façon de dessiner ses modèles, comment enfiler le fil sans le casser… Elle perpétuait ainsi la tradition. En effet, elle avait appris la broderie au fil d’or de sa mère qui, elle-même, l’avait apprise de sa grand-mère. Dans la famille royale, la broderie au fil d’or est un art que l’on se transmet de génération en génération. – Tu as un don, aimait à répéter sa grand-mère en regardant Nith s’appliquer sur son ouvrage. Ton dessin est fin et gracieux. Tes points sont petits et réguliers. Courbé sur son morceau, le garçonnet alignait consciencieusement les points les uns à côté des autres. Il dessinait des dragons, des fleurs, des spirales… Sa grand-mère lui apprenait également la signification de chaque dessin et son sens sacré.

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Nithakhong Somsanith

Des années plus tard, Nith pense toujours à sa grand-mère lorsqu’il brode. Il se souvient de ses vieilles mains qui avaient gardé toute leur agilité malgré les années. C’est un peu pour elle qu’il a créé la Maison des arts Puang Champa. Le prince savait qu’il détenait un savoir-faire unique sur le point de mourir s’il ne le transmettait pas à son tour. Il a donc commencé à accueillir quelques élèves pour les former à cet art. Puis, Nith s’est rendu compte que la broderie au fil d’or n’était pas le seul art traditionnel menacé de disparition. Il en allait de même pour la laque, la vannerie, la danse ou bien la musique. Il a donc invité des personnes âgées à enseigner leur savoir aux plus jeunes. Grâce à son école, les plus vieux se sentent de nouveau utiles. Ils sont soulagés de savoir que la culture de leur pays ne mourra pas avec eux. Quant aux plus jeunes, ils n’apprennent pas simplement des techniques. Ils découvrent le sens des choses, leur caractère sacré. Dans la petite Maison des arts de Nith, c’est un peu l’âme du Laos que l’on fait renaître pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli.

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